Stephen Leacock

Histoires délirantes
 

Titre original : Frienzed Fiction (publié en 1918)

Inconsidérément traduit de l'anglais (Canada) par Gérard Sirhugues (2014)

Édition numérique : Project Gutenberg

 

Sommaire: 

 

1 - Révélations d’un espion

2 - Father Knickerbocker

3 - Un prophète en son pays

4 - Aventures personnelles dans le monde des esprits

5 - Les misères d’un estivant

6 - Aller-retour pour la nature

7 - L'homme des cavernes tel qu’en lui-même

8 - Interviews modèles

I. Un Prince Européen

II. Notre plus Grand Acteur

III. Notre plus Grand Savant

IV. Nos bons vieux Romanciers

 

9 - Du nouveau dans l’enseignement

10 - Les méprises du Père Noël

11 - Perdu dans New York

12 - L’ère du Labeur

13 - Cinq hommes dans un bateau

14 - Retour des champs

15 - La rubrique du journaliste perplexe

16 - Simples histoires de succès ou Comment réussir dans la vie

17 - Toronto au régime sec

18 - Joyeux Noël

 

 

-I-
My Revelations as a Spy

-I-
Révélations d’un espion

 

In many people the very name "Spy" excites a shudder of apprehension; we Spies, in fact, get quite used to being shuddered at. None of us Spies mind it at all. Whenever I enter a hotel and register myself as a Spy I am quite accustomed to see a thrill of fear run round the clerks, or clerk, behind the desk.

Chez la plupart des gens, la seule mention du mot Espion provoque un frisson d’inquiétude; nous autres Espions, nous sommes en fait assez habitués à ce genre de réaction. Ça ne nous fait plus ni chaud ni froid. J’ai l’habitude de voir un tressaillement d’effroi courir derrière le comptoir parmi les employés, ou l’employé, à chaque fois que je m’enregistre dans un hôtel en tant qu’espion.

 

Us Spies or We Spies – for we call ourselves both – are thus a race apart. None know us. All fear us. Where do we live? Nowhere. Where are we? Everywhere. Frequently we don't know ourselves where we are. The secret orders that we receive come from so high up that it is often forbidden to us even to ask where we are. A friend of mine, or at least a Fellow Spy – us Spies have no friends – one of the most brilliant men in the Hungarian Secret Service, once spent a month in New York under the impression that he was in Winnipeg. If this happened to the most brilliant, think of the others.

Nous autres, les Espions – comme nous nous appelons nous-mêmes – nous sommes une race à part. Personne ne nous connaît. Tout le monde a peur de nous. Où vivons-nous? Nulle part. Qui sommes-nous? Le plus souvent, nous ne le savons pas nous-mêmes. Les ordres secrets que nous recevons nous arrivent de si haut qu’il nous est souvent interdit de nous demander où nous sommes. Un ami à moi, ou au moins un Camarade Espion – nous autres Espions, nous n’avons pas d’amis – un des hommes les plus brillants des Services Secrets Hongrois, a une fois passé tout un mois à New York en se croyant à Winnipeg. Si une chose pareille peut arriver à l’un des plus brillants, imaginez ce qu’il en est pour les autres.

 

All, I say, fear us. Because they know and have reason to know our power. Hence, in spite of the prejudice against us, we are able to move everywhere, to lodge in the best hotels, and enter any society that we wish to penetrate.

Je l’ai dit, tout le monde a peur de nous. C’est que tout le monde, à juste titre, connaît notre pouvoir. C’est pourquoi, malgré les préjugés dont nous sommes les victimes, nous pouvons aller où nous voulons, loger dans les meilleurs hôtels et nous introduire dans n’importe quels cercles de la société dès lors que nous le souhaitons.

 

Let me relate an incident to illustrate this: a month ago I entered one of the largest of the New York hotels which I will merely call the B. hotel without naming it: to do so might blast it. We Spies, in fact, never name a hotel. At the most we indicate it by a number known only to ourselves, such as 1, 2, or 3.

Voici une anecdote qui illustre ce qui précède: il y a un mois, je me suis rendu dans un des plus grands hôtels de New York – je me contenterai de l’appeler l’Hôtel B. sans le nommer, ce qui pourrait causer sa ruine. Nous autres Espions, en fait, nous n’appelons jamais un hôtel par son nom. Tout au plus le mentionnons-nous sous un numéro connu de nous seuls, comme 1, 2, ou 3.

 

On my presenting myself at the desk the clerk informed me that he had no room vacant. I knew this of course to be a mere subterfuge; whether or not he suspected that I was a Spy I cannot say. I was muffled up, to avoid recognition, in a long overcoat with the collar turned up and reaching well above my ears, while the black beard and the moustache, that I had slipped on in entering the hotel, concealed my face. "Let me speak a moment to the manager," I said. When he came I beckoned him aside and taking his ear in my hand I breathed two words into it. "Good heavens!" he gasped, while his face turned as pale as ashes. "Is it enough?" I asked. "Can I have a room, or must I breathe again?" "No, no," said the manager, still trembling. Then, turning to the clerk: "Give this gentleman a room," he said, "and give him a bath."

A la réception, l’employé m’informa qu’il ne restait plus une seule chambre disponible. J’ai tout de suite flairé le subterfuge. Je ne saurais dire s’il savait ou non que j’étais un Espion. Pour ne pas être reconnu, je m’étais emmitouflé dans un long pardessus au col relevé jusque par-dessus les oreilles, et je m’étais affublé d’une barbe et d’une moustache noires qui dissimulaient mes traits. «Je veux parler au gérant, dis-je. Quand le gérant arriva, je le pris à part et l’attrapai par une oreille pour lui chuchoter deux mots. «Grands Dieux!» hoqueta-t-il, tandis que son visage pâlissait et devenait couleur de cendre. «Ça vous suffit?» demandai-je. «Est-ce que je peux avoir une chambre ou faut-il que je vous chuchote encore dans l’oreille?» «Non, non, dit-il, et qu’on fasse couler un bain.»

 

What these two words are that will get a room in New York at once I must not divulge. Even now, when the veil of secrecy is being lifted, the international interests involved are too complicated to permit it. Suffice it to say that if these two had failed I know a couple of others still better.

Je ne suis pas libre de divulguer ces deux mots qui permettent d’obtenir sans attendre une chambre à New York. Même à présent, alors que le voile du secret a été levé, les intérêts internationaux impliqués sont bien trop complexes pour le permettre. Qu’il me suffise de dire que si ces deux mots-là avaient échoué, il m’en restait deux ou trois en réserve.

 

I narrate this incident, otherwise trivial, as indicating the astounding ramifications and the ubiquity of the international spy system. A similar illustration occurs to me as I write. I was walking the other day with another man, on upper B. way between the T. Building and the W. Garden.

Si je relate cette anecdote par ailleurs insignifiante, c’est pour montrer les stupéfiantes ramifications et l’omniprésence des réseaux d’espionnage internationaux. Tout en écrivant, une illustration similaire me vient à l’esprit. Je marchais un jour avec un autre homme, en direction de B. entre l’immeuble T. et le parc de W.

 

"Do you see that man over there?" I said, pointing from the side of the street on which we were walking on the sidewalk to the other side opposite to the side that we were on.

— Vous voyez cet homme là-bas? lui dis-je en désignant, depuis le côté de la rue où nous marchions sur le trottoir, le côté opposé à celui sur lequel nous nous trouvions.

 

"The man with the straw hat?" he asked. "Yes, what of him?"

— L’homme avec le chapeau de paille? demanda-t-il. Oui. Eh bien, qu’est-ce qu’il a?

 

"Oh, nothing," I answered, "except that he's a Spy!"

— Oh, rien, répondis-je, si ce n’est qu’il s’agit d’un espion.

 

"Great heavens!" exclaimed my acquaintance, leaning up against a lamp-post for support. "A Spy! How do you know that? What does it mean?"

— Seigneur! s’exclama mon compagnon en se retenant à un réverbère pour ne pas tomber. Un espion! Comment est-ce que vous le savez? Qu’est-ce que tout ça veut dire?

 

I gave a quiet laugh – we Spies learn to laugh very quietly.

J’eus un petit ricanement silencieux – nous autres Espions, nous sommes entraînés à ricaner en silence.

 

"Ha!" I said, "that is my secret, my friend. Verbum sapientius! Che sara sara! Yodel doodle doo!"

— Ah! dis-je, c'est mon petit secret, mon cher ami. Verbum sapientus! Che sara sara! Et lala itou!

 

My acquaintance fell in a dead faint upon the street. I watched them take him away in an ambulance. Will the reader be surprised to learn that among the white-coated attendants who removed him I recognized no less a person than the famous Russian Spy, Poulispantzoff. What he was doing there I could not tell. No doubt his orders came from so high up that he himself did not know. I had seen him only twice before – once when we were both disguised as Zulus at Buluwayo, and once in the interior of China, at the time when Poulispantzoff made his secret entry into Thibet concealed in a tea-case. He was inside the tea-case when I saw him; so at least I was informed by the coolies who carried it. Yet I recognized him instantly. Neither he nor I, however, gave any sign of recognition other than an imperceptible movement of the outer eyelid. (We Spies learn to move the outer lid of the eye so imperceptibly that it cannot be seen.) Yet after meeting Poulispantzoff in this way I was not surprised to read in the evening papers a few hours afterward that the uncle of the young King of Siam had been assassinated. The connection between these two events I am unfortunately not at liberty to explain; the consequences to the Vatican would be too serious. I doubt if it could remain top-side up.

Mon compagnon était tombé dans les pommes au milieu de la rue. Je l’ai regardé partir dans une ambulance. Le lecteur sera surpris d’apprendre que parmi les hommes en blanc qui l’emmenèrent, je n’en identifiai pas moins d’un comme étant le fameux espion russe Poulispantzoff. Je ne saurais dire ce qu’il faisait là. Nul doute que ses ordres venaient de si haut qu’il ne le savait pas lui-même. Je ne l’avais vu que deux fois auparavant – une fois alors que nous étions tous les deux déguisés en Zoulous à Buluwayo, et une fois en Chine, alors que Poulispantzoff tentait de s’introduire au Tibet dissimulé dans une caisse de thé. Quand je l’ai vu, il était à l’intérieur de la caisse de thé. J’en avais été informé par les coolies qui le transportaient. Je l’ai instantanément reconnu. Ni lui ni moi n’avons cependant donné le plus léger signe de reconnaissance, à part un imperceptible frémissement de la paupière. (Nous autres Espions, nous avons appris à frémir de la paupière si imperceptiblement que personne ne peut s’en rendre compte.) Toutefois, quelques heures après avoir rencontré Poulispantzoff, je ne fus pas surpris de lire dans les journaux du soir que l’oncle du jeune Roi du Siam avait été assassiné. Je ne suis malheureusement pas libre d’expliquer le lien entre les deux événements; les conséquences pour le Vatican seraient par trop graves. Je doute que ça puisse monter plus haut.

 

These, however, are but passing incidents in a life filled with danger and excitement. They would have remained unrecorded and unrevealed, like the rest of my revelations, were it not that certain recent events have to some extent removed the seal of secrecy from my lips. The death of a certain royal sovereign makes it possible for me to divulge things hitherto undivulgeable. Even now I can only tell a part, a small part, of the terrific things that I know. When more sovereigns die I can divulge more. I hope to keep on divulging at intervals for years. But I am compelled to be cautious. My relations with the Wilhelmstrasse, with Downing Street and the Quai d'Orsay, are so intimate, and my footing with the Yildiz Kiosk and the Waldorf-Astoria and Childs' Restaurants are so delicate, that a single faux pas might prove to be a false step.

Cependant, il ne s’agit là que d’éphémères incidents dans une vie pleine de dangers et de fièvre. Ils auraient dû être oubliés et rester ignorés, comme le reste de mes révélations. Mais certains événements, par leur ampleur, ont brisé le sceau du secret qui tenait mes lèvres closes. Le trépas de certain souverain rend pour moi possible la divulgation de certains faits qu’il m’avait fallu taire jusqu’ici. Ce n’est qu’aujourd’hui que je peux dévoiler une partie, une petite partie des choses terrifiantes que je connais. Quand davantage de souverains auront trépassé, je pourrai faire encore plus de révélations. J’espère ainsi continuer à faire régulièrement des révélations pendant un bon nombre d’années. Mais il me faut rester sur mes gardes. Mes relations avec Wilhemstrasse, Downing Street et le Quai d’Orsay sont trop étroites, et je suis sur un pied si délicat avec le Palais de Yidiz, le Waldorf-Astoria et les Childs Restaurant, que le moindre faux-pas pourrait tourner au pas de clerc.

 

It is now seventeen years since I entered the Secret Service of the G. empire. During this time my activities have taken me into every quarter of the globe, at times even into every eighth or sixteenth of it.

Je fais partie des Services Secrets de l’Empire de G. depuis maintenant dix-sept ans. Pendant tout ce temps, mes activités m’ont fait parcourir les deux hémisphères du globe, et parfois la troisième ou même la quatrième.

 

It was I who first brought back word to the Imperial Chancellor of the existence of an Entente between England and France. "Is there an Entente?" he asked me, trembling with excitement, on my arrival at the Wilhelmstrasse. "Your Excellency," I said, "there is." He groaned. "Can you stop it?" he asked. "Don't ask me," I said sadly. "Where must we strike?" demanded the Chancellor. "Fetch me a map," I said. They did so. I placed my finger on the map. "Quick, quick," said the Chancellor, "look where his finger is." They lifted it up. "Morocco!" they cried. I had meant it for Abyssinia but it was too late to change. That night the warship Panther sailed under sealed orders. The rest is history, or at least history and geography.

Je fus le premier à révéler au Chancelier Impérial qu’il existait une entente entre l'Angleterre et la France.

 Y a-t-il une entente? me demanda-t-il, tremblant d'excitation, dès mon arrivée à Wilhelmstrasse.

— Votre excellence, dis-je, il y en a une.

— Pouvez-vous y mettre fin? demanda-t-il avec un gémissement.

— Ne me demandez pas ça, répondis-je tristement.

— Où doivent-ils attaquer? demanda le Chancelier.

— Allez me chercher une carte.

Ils allèrent chercher une carte. Je posai mon doigt dessus.

— Vite, vite, dit le Chancelier, regardez où il a mis son doigt.

Ils soulevèrent mon doigt.

— Le Maroc! s’écrièrent-ils. En fait, j’avais visé l’Abyssinie, mais c’était trop tard pour revenir en arrière. La nuit même, le vaisseau de guerre Panthère appareilla avec des ordres top secret. Le reste appartient à histoire, ou au moins à l’histoire et à la géographie.

 

In the same way it was I who brought word to the Wilhelmstrasse of the rapprochement between England and Russia in Persia. "What did you find?" asked the Chancellor as I laid aside the Russian disguise in which I had travelled. "A Rapprochement!" I said. He groaned. "They seem to get all the best words," he said.

De la même manière, c'est moi qui ai informé Wilhelmstrasse du rapprochement entre l'Angleterre et la Russie en Iran.

— Qu’avez-vous découvert? demanda le Chancelier alors que je me débarrassais du déguisement russe sous lequel j'avais voyagé.

— Un rapprochement!

— Ça ne semble pas être une de vos meilleures informations, gémit-il.

 

I shall always feel, to my regret; that I am personally responsible for the outbreak of the present war. It may have had ulterior causes. But there is no doubt that it was precipitated by the fact that, for the first time in seventeen years, I took a six weeks' vacation in June and July of 1914. The consequences of this careless step I ought to have foreseen. Yet I took such precautions as I could. "Do you think," I asked, "that you can preserve the status quo for six weeks, merely six weeks, if I stop spying and take a rest?" "We'll try," they answered. "Remember," I said, as I packed my things, "keep the Dardanelles closed; have the Sandjak of Novi Bazaar properly patrolled, and let the Dobrudja remain under a modus vivendi till I come back."

A mon regret, je resterai toute ma vie sous l’impression d’être personnellement responsable du déclenchement de la guerre actuelle. Il y eut peut-être des causes ultérieures. Mais il ne fait aucun doute que ce qui précipita les choses, c’est que pour la première fois en dix-sept ans, je pris un congé de six semaines entre juin et juillet 1914. J’aurais dû prévoir les conséquences de cette absence irréfléchie. J’avais pourtant pris toutes les précautions imaginables.

— Pensez-vous, avais-je demandé, pouvoir préserver le statu quo pendant six semaines, six petites semaines, si je cesse d’espionner pour prendre un peu de repos?

— Nous essayerons, avaient-ils répondu.

— N’oubliez pas, avais-je dit tout en faisant mes bagages, de garder les Dardanelles fermées; patrouillez dans le Sandjak du Novi Bazaar1, et laisser le Dobrudja sous modus vivendi jusqu'à mon retour.

1 Sans doute s’agit-il du Sandjak de Novi Paza, région des Balkans appartenant actuellement à la Communauté d'États Serbie­et-Monténégro.

 

Two months later, while sitting sipping my coffee at a Kurhof in the Schwarzwald, I read in the newspapers that a German army had invaded France and was fighting the French, and that the English expeditionary force had crossed the Channel. "This," I said to myself, "means war." As usual, I was right.

It is needless for me to recount here the life of busy activity that falls to a Spy in wartime. It was necessary for me to be here, there and everywhere, visiting all the best hotels, watering-places, summer resorts, theatres, and places of amusement. It was necessary, moreover, to act with the utmost caution and to assume an air of careless indolence in order to lull suspicion asleep. With this end in view I made a practice of never rising till ten in the morning. I breakfasted with great leisure, and contented myself with passing the morning in a quiet stroll, taking care, however, to keep my ears open. After lunch I generally feigned a light sleep, keeping my ears shut. A table d'hote dinner, followed by a visit to the theatre, brought the strenuous day to a close. Few Spies, I venture to say, worked harder than I did.

Deux mois plus tard, alors que je sirotais mon café dans un Kurhof de la Schwarzwald, je lus dans le journal que l’armée Allemande avait envahi la France et combattait les Français, et que le corps expéditionnaire Anglais croisait dans la Manche. «Ceci, me dis-je à moi-même, signifie la guerre.» Comme toujours, j'avais raison.

Il est inutile que je raconte ici l’existence intensément active qui est celle d’un espion en temps de guerre. Il était indispensable pour moi d’être présent, ici et partout, visitant les meilleurs hôtels, les stations balnéaires, les séjours de vacances estivales, les théâtres, et les lieux de plaisir. Il était d'ailleurs nécessaire d’agir avec les plus grandes précautions et d’adopter un comportement désinvolte et insouciant afin d’endormir les soupçons. C’est à cette fin que je ne me levais jamais avant dix heures du matin. Après avoir déjeuné tout à loisir, je me contentais de passer la matinée à flâner tranquillement, en faisant cependant attention de garder mes oreilles ouvertes. Après le déjeuner, je simulais généralement un léger sommeil, gardant mes oreilles fermées. Un dîner à la table d'hôte2, suivi d'une visite au théâtre, mettaient un terme à une journée laborieuse. Peu d'espions, oserai-je dire, travaillaient plus dur que je ne le faisais.

2 En français dans le texte.

It was during the third year of the war that I received a peremptory summons from the head of the Imperial Secret Service at Berlin, Baron Fisch von Gestern. "I want to see you," it read. Nothing more. In the life of a Spy one learns to think quickly, and to think is to act. I gathered as soon as I received the despatch that for some reason or other Fisch von Gestern was anxious to see me, having, as I instantly inferred, something to say to me. This conjecture proved correct.

C'est pendant la troisième année de la guerre que je reçus une sommation péremptoire du chef des Services Secrets Impériaux à Berlin, le baron Fisch von Gestern. Cette sommation disait Je veux vous voir, rien de plus. Dans la vie d'un espion, on apprend à penser rapidement, et penser c’est agir. La dépêche à peine reçue, j’en déduisis que, pour une raison ou pour une autre, Fisch von Gestern était impatient de me voir, ayant, comme j’en inférai immédiatement, quelque chose à me dire. Cette conjecture s’avéra exacte.

 

The Baron rose at my entrance with military correctness and shook hands.

Le baron se leva à mon entrée avec une correction toute militaire et me serra la main.

 

"Are you willing," he inquired, "to undertake a mission to America?"

— Êtes-vous partant, s’enquit-il, pour une mission en Amérique?

 

"I am," I answered.

— Je le suis, répondis-je.

 

"Very good. How soon can you start?"

— Parfait. Quand pouvez-vous commencer?

 

"As soon as I have paid the few bills that I owe in Berlin," I replied.

— Dès que je me serai acquitté de quelques factures que je dois à Berlin, répondis-je.

 

"We can hardly wait for that," said my chief, "and in case it might excite comment. You must start to-night!"

— Rien ne presse, dit mon chef. Cela pourrait susciter des commentaires, et vous devez commencer dès ce soir!

 

"Very good," I said.

— Très bien, dis-je.

 

"Such," said the Baron, "are the Kaiser's orders. Here is an American passport and a photograph that will answer the purpose. The likeness is not great, but it is sufficient."

— Tels, dit le baron, sont les ordres du Kaiser. Voici un passeport américain et une photographie qui devrait faire l’affaire. La ressemblance n'est pas frappante, mais ça devrait suffire.

 

"But," I objected, abashed for a moment, "this photograph is of a man with whiskers and I am, unfortunately, clean-shaven."

— Mais, objectai-je, un instant confondu, cette photographie est celle d'un homme portant des rouflaquettes et je suis malheureusement glabre.

 

"The orders are imperative," said Gestern, with official hauteur. "You must start to-night. You can grow whiskers this afternoon."

— Les ordres sont formels, dit Gestern, avec une hauteur toute officielle. Vous devez commencer dès ce soir. Consacrez votre après-midi à faire pousser vos rouflaquettes.

 

"Very good," I replied.

— Très bien, répondis-je.

 

"And now to the business of your mission," continued the Baron. "The United States, as you have perhaps heard, is making war against Germany."

— Et maintenant, passons à votre mission. Les États-Unis, comme vous en avez peut-être entendu parler, sont en guerre contre l'Allemagne.

 

"I have heard so," I replied.

— J’en ai entendu parler, répondis-je.

 

"Yes," continued Gestern. "The fact has leaked out – how, we do not know – and is being widely reported. His Imperial Majesty has decided to stop the war with the United States."

— Oui, continua Gestern. La nouvelle a transpiré – nous ignorons comment – et a été largement ébruitée. Sa Majesté Impériale a décidé de mettre fin à la guerre avec les États-Unis.

 

I bowed.

Je m’inclinai.

 

"He intends to send over a secret treaty of the same nature as the one recently made with his recent Highness the recent Czar of Russia. Under this treaty Germany proposes to give to the United States the whole of equatorial Africa and in return the United States is to give to Germany the whole of China. There are other provisions, but I need not trouble you with them. Your mission relates, not to the actual treaty, but to the preparation of the ground."

— Il a l'intention de proposer un traité secret de même nature que celui récemment signé avec sa récente Altesse le récent Tsar de Russie. Aux termes de ce traité, l'Allemagne propose de donner la totalité de l'Afrique Équatoriale aux États-Unis, en échange de quoi les États-Unis céderont la totalité de la Chine à l’Allemagne. Il y a d'autres dispositions, mais il est inutile de vous en encombrer. Votre mission ne se rapporte pas au traité en tant que tel, elle consiste à préparer le terrain.

 

I bowed again.

Je m’inclinai de nouveau.

 

"You are aware, I presume," continued the Baron, "that in all high international dealings, at least in Europe, the ground has to be prepared. A hundred threads must be unravelled. This the Imperial Government itself cannot stoop to do. The work must be done by agents like yourself. You understand all this already, no doubt?"

— Je pense que vous vous rendez compte, poursuivit le baron, que dans toutes les relations internationales de haut niveau, au moins en Europe, le terrain doit être préparé. Cent fils doivent être démêlés. Le Gouvernement Impérial ne peut pas tout faire. Le travail doit être effectué par des agents tels que vous. Vous avez sans doute déjà compris tout ceci, non?

 

I indicated my assent.

Je marquai mon assentiment.

 

"These, then, are your instructions," said the Baron, speaking slowly and distinctly, as if to impress his words upon my memory. "On your arrival in the United States you will follow the accredited methods that are known to be used by all the best Spies of the highest diplomacy. You have no doubt read some of the books, almost manuals of instruction, that they have written?"

— Alors, voici vos instructions, dit le baron, parlant lentement et distinctement, comme pour graver ses mots dans ma mémoire. Dès votre arrivée aux États-Unis vous vous conformerez aux méthodes accréditées et connues pour être employées par les meilleurs espions au plus haut niveau de la diplomatie. Vous avez sans doute lu certains des livres qu'ils ont écrits; ce sont quasiment des manuels d'instruction.

 

"I have read many of them," I said.

— J'ai lu bon nombre d'entre eux, dis-je.

 

"Very well. You will enter, that is to say, enter and move everywhere in the best society. Mark specially, please, that you must not only enter it but you must move. You must, if I may put it so, get a move on."

— Très bien. Vous entrerez, c'est-à-dire, vous vous introduirez et vous vous déplacerez partout dans la meilleure société. Notez bien je vous prie, que vous devrez non seulement vous y introduire mais aussi vous y déplacer. Vous devrez, si je puis dire, opérer un mouvement.

 

I bowed.

Je m’inclinai.

 

"You must mix freely with the members of the Cabinet. You must dine with them. This is a most necessary matter and one to be kept well in mind. Dine with them often in such a way as to make yourself familiar to them. Will you do this?"

— Vous devrez vous mêler aux membres du Cabinet. Vous devrez diner avec eux. Il est plus qu’indispensable de bien garder cela à l'esprit. Diner aussi souvent que possible avec eux de manière à devenir un de leurs familiers. Êtes-vous en mesure de le faire?

 

"I will," I said.

— Je le ferai, dis-je.

 

"Very good. Remember also that in order to mask your purpose you must constantly be seen with the most fashionable and most beautiful women of the American capital. Can you do this?"

— Parfait. Rappelez-vous également qu'afin de cacher votre but, vous devrez constamment être vu avec les femmes les plus à la mode et les plus séduisantes du monde américain des affaires. Vous en sentez-vous capable?

 

"Can I?" I said.

— Si je m’en sens capable? dis-je.

 

"You must if need be" – and the Baron gave a most significant look which was not lost upon me – "carry on an intrigue with one or, better, with several of them. Are you ready for it?"

— Vous devrez, pour autant que de besoin – et le baron eut un regard des plus significatifs qui ne fut pas perdu pour moi – nouer une intrigue avec une de ces femmes ou, mieux encore, avec plusieurs d’entre elles. Êtes-vous prêt à cela?

 

"More than ready," I said.

— Plus que prêt, dis-je.

 

"Very good. But this is only a part. You are expected also to familiarize yourself with the leaders of the great financial interests. You are to put yourself on such a footing with them as to borrow large sums of money from them. Do you object to this?"

— Très bien. Mais ce n’est là qu’une partie de la mission. Nous attendons également que vous vous familiarisiez avec les responsables des grands intérêts financiers. Vous devrez vous mettre auprès d’eux sur un pied tel que vous pourrez leur emprunter d’importantes sommes d’argent. Vous n’avez rien contre?

 

"No," I said frankly, "I do not."

— Non, dis-je franchement, rien du tout.

 

"Good! You will also mingle freely in Ambassadorial and foreign circles. It would be well for you to dine, at least once a week, with the British Ambassador. And now one final word" – here Gestern spoke with singular impressiveness – "as to the President of the United States."

— Bon! Vous vous introduirez également dans les cercles des Ambassades et dans les milieux étrangers. Il serait bon que vous diniez au moins une fois par semaine avec l'Ambassadeur Britannique. Et maintenant, pour finir – ici Gestern parla d’une manière singulièrement impressionnante – un mot quant au Président des États-Unis.

 

"Yes," I said.

— Oui, dis-je.

 

"You must mix with him on a footing of the most open-handed friendliness. Be at the White House continually. Make yourself in the fullest sense of the words the friend and adviser of the President. All this I think is clear. In fact, it is only what is done, as you know, by all the masters of international diplomacy."

— Vous devrez vous rapprocher de lui sur le pied d’une amitié des plus généreuses. Être continuellement à la Maison Blanche. Devenir, au plein sens de ces termes, l'ami et le conseiller du Président. Je pense que tout cela est très clair. En fait, comme vous le savez, c’est seulement ce que font tous les maîtres de la diplomatie internationale.

 

"Precisely," I said.

— Précisément, dis-je.

 

"Very good. And then," continued the Baron, "as soon as you find yourself sufficiently en rapport with everybody, or I should say," he added in correction, for the Baron shares fully in the present German horror of imported French words, "when you find yourself sufficiently in enggeknupfterverwandtschaft with everybody, you may then proceed to advance your peace terms. And now, my dear fellow," said the Baron, with a touch of genuine cordiality, "one word more. Are you in need of money?"

— Parfait. Ensuite, continua le baron, dès que vous vous trouverez suffisamment en rapport3 avec tout le monde, ou devrais-je dire –

Il corrigea son propos. Le baron partageait complètement l’aversion allemande à emprunter des termes Français.

— Dès que vous vous trouverez suffisamment en enggeknupfterverwandtschaft4 avec tout le monde, vous pourrez alors commencer à avancer vos conditions de paix. Et maintenant, mon cher ami –

Le baron parlait sur un ton de sincère cordialité.

— Un dernier mot. Avez-vous besoin d'argent?

3 En français dans le texte.

4 En Leacocko-Germanique dans le texte.

"Yes," I said.

— Oui, dis-je.

 

"I thought so. But you will find that you need it less and less as you go on. Meantime, good-bye, and best wishes for your mission."

— C’est bien ce que pensais. Mais vous constaterez que vous en aurez de moins en moins besoin au fur et à mesure que vous avancerez. En attendant, au revoir, et tous mes vœux pour votre mission.

 

Such was, such is, in fact, the mission with which I am accredited. I regard it as by far the most important mission with which I have been accredited by the Wilhelmstrasse. Yet I am compelled to admit that up to the present it has proved unsuccessful. My attempts to carry it out have been baffled. There is something perhaps in the atmosphere of this republic which obstructs the working of high diplomacy. For over five months now I have been waiting and willing to dine with the American Cabinet. They have not invited me. For four weeks I sat each night waiting in the J. hotel in Washington with my suit on ready to be asked. They did not come near me.

Telle était, telle est, en fait, la mission pour laquelle je suis accrédité. Je la considère comme de loin la mission la plus importante pour laquelle Wilhelmstrasse m’ait jamais accrédité. Je suis pourtant obligé d'admettre que jusqu'à présent, je n’ai pas réussi. Mes tentatives pour la mener à bien ont été déjouées. Il y a peut-être quelque chose dans l'atmosphère de cette république qui empêche la diplomatie de haut niveau de fonctionner. J’attends depuis plus de cinq mois maintenant de pouvoir diner avec les membres du Cabinet Américain. Ils ne m'ont pas invité. Pendant quatre semaines je suis resté toutes les nuits à l’hôtel J. à Washington, en costume de soirée, attendant d’être mandé. Ils ne m’ont fait aucune avance.

 

Nor have I yet received an invitation from the British Embassy inviting me to an informal lunch or to midnight supper with the Ambassador. Everybody who knows anything of the inside working of the international spy system will realize that without these invitations one can do nothing. Nor has the President of the United States given any sign. I have sent ward to him, in cipher, that I am ready to dine with him on any day that may be convenient to both of us. He has made no move in the matter.

De même, je n’ai reçu de l'ambassade britannique aucune invitation à un déjeuner sans cérémonie ou à un souper de minuit avec l'Ambassadeur. Tout ceux qui sont un peu au courant du fonctionnement intérieur des réseaux d’espionnage internationaux se rendent compte que sans invitation, on ne peut rien faire. Le Président des États-Unis, lui non plus, ne m’a donné aucun signe. Je lui ai envoyé un message chiffré, lui disant que j’étais prêt à diner avec lui n'importe quel jour à notre mutuelle convenance. Il n'a entrepris aucune démarche dans ce sens.

 

Under these circumstances an intrigue with any of the leaders of fashionable society has proved impossible. My attempts to approach them have been misunderstood – in fact, have led to my being invited to leave the J. hotel. The fact that I was compelled to leave it, owing to reasons that I cannot reveal, without paying my account, has occasioned unnecessary and dangerous comment. I connect it, in fact, with the singular attitude adopted by the B. hotel on my arrival in New York, to which I have already referred.

Dans ces circonstances, une intrigue avec l’une quelconque des représentantes de la bonne société s’est avérée impossible. Mes tentatives de les approcher ont été mal interprétées – en fait, on m’a invité à quitter l'hôtel J. Le fait que j'ai été contraint de le quitter – pour des raisons qu’il m’est impossible de révéler – sans régler ma facture, a suscité des commentaires inutiles et dangereux. En fait, j’associe cela à l'attitude singulière adoptée par l'hôtel de B. dès mon arrivée à New York, telle que je l’ai déjà mentionnée.

 

I have therefore been compelled to fall back on revelations and disclosures. Here again I find the American atmosphere singularly uncongenial. I have offered to reveal to the Secretary of State the entire family history of Ferdinand of Bulgaria for fifty dollars. He says it is not worth it. I have offered to the British Embassy the inside story of the Abdication of Constantine for five dollars. They say they know it, and knew it before it happened. I have offered, for little more than a nominal sum, to blacken the character of every reigning family in Germany. I am told that it is not necessary.

J'ai été donc obligé de me rabattre sur des révélations et des divulgations. Là encore, je trouve l'atmosphère américaine particulièrement antipathique. J'ai offert de tout révéler au Secrétaire d'État sur les antécédents familiaux de Ferdinand de Bulgarie pour cinquante dollars. Il m’a dit que ça n’avait aucune valeur à ses yeux. J'ai proposé à l'Ambassade Britannique l'histoire secrète de l'abdication de Constantine pour cinq dollars. Ils m’ont dit qu’ils étaient au courant. Ils l’avaient appris avant même que ça se produise. J'ai offert, pour un peu plus qu'une somme nominale, de couvrir de boue chacun des membres de la famille régnante d’Allemagne. On m’a répondu que ce n'est pas nécessaire.

 

Meantime, as it is impossible to return to Central Europe, I expect to open either a fruit store or a peanut stand very shortly in this great metropolis. I imagine that many of my former colleagues will soon be doing the same!

En attendant, comme il m’est impossible de rentrer en Europe Centrale, je compte incessamment ouvrir un magasin de primeurs ou un stand de cacahuètes dans cette grande métropole. J'imagine que plusieurs de mes anciens collègues ne vont pas tarder à faire la même chose!

 

-II-
Father Knickerbocker
A Fantasy

-II-
Father Knickerbocker
Une fantaisie

 

It happened quite recently – I think it must have been on April the second of 1917 – that I was making the long pilgrimage on a day-train from the remote place where I dwell to the city of New York. And as we drew near the city, and day darkened into night, I had fallen to reading from a quaint old copy of Washington Irving's immortal sketches of Father Knickerbocker and of the little town where once he dwelt.

C’est arrivé très récemment – le 2 avril 19175, je pense – alors que j’effectuais le long pélerinage que représente toute une journée en chemin de fer de l’endroit perdu où je demeure jusqu’à New-York. Comme nous approchions de la ville et que la nuit tombait, j'étais absorbé dans la lecture d'un curieux et très vieil exemplaire des immortels croquis de Father Knickerbocker de Washington Irving6 et de la petite ville où il demeurait jadis.

5

Date à laquelle le Président Woodrow Wilson a demandé au Congrès de déclarer la guerre à l'Empire allemand. Le vote eut lieu le 6 avril.

6 Washington Irvin (1793-1859), écrivain américain. En 1808, sous le pseudonyme de Dietrich Knickerbockers, il publia une histoire de New York (A History of New York from the Beginning of the World to the End of the Dutch Dynasty) dont le fantasque héros éponyme devint le symbole populaire de la ville.

7 Ce récit a été publié en 1918.

8 La Légende du Val Dormant, nouvelle de Washington Irvin.

9 Ville de l’État de New York où mourut Washington Irvin.

 

I had picked up the book I know not where. Very old it apparently was and made in England. For there was pasted across the fly-leaf of it an extract from some ancient magazine or journal of a century ago, giving what was evidently a description of the New York of that day.

Je ne sais plus d’où me venait ce livre. Il était très ancien et avait apparemment été publié en Angleterre. On avait collé sur la page de garde un article extrait d’un magazine ou d’un journal vieux d’une centaine d’années7, donnant ce qui était évidemment une description du New York de cette époque.

From reading the book I turned – my head still filled with the vision of Father Knickerbocker and Sleepy Hollow and Tarrytown – to examine the extract. I read it in a sort of half-doze, for the dark had fallen outside, and the drowsy throbbing of the running train attuned one's mind to dreaming of the past.

Je délaissai le livre – la tête toujours emplie d’images de Father Knickerbocker, du Vallon Endormi8 et de Tarrytown9 – pour étudier l’extrait de plus près. Je le lus dans sorte de demi-somnolence, alors que l’obscurité s’étendait au dehors et que les trépidations soporifiques du train incitaient l’esprit à la rêverie et à la nostalgie.

"The town of New York" – so ran the extract pasted in the little book – "is pleasantly situated at the lower extremity of the Island of Manhattan. Its recent progress has been so amazing that it is now reputed, on good authority, to harbour at least twenty thousand souls. Viewed from the sea, it presents, even at the distance of half a mile, a striking appearance owing to the number and beauty of its church spires, which rise high above the roofs and foliage and give to the place its characteristically religious aspect. The extreme end of the island is heavily fortified with cannon, commanding a range of a quarter of a mile, and forbidding all access to the harbour. Behind this Battery a neat greensward affords a pleasant promenade, where the citizens are accustomed to walk with their wives every morning after church."

«La ville de New York – ainsi débutait la coupure collée dans l’opuscule – «est agréablement située à l'extrémité inférieure de l'île de Manhattan. Son récent développement a été si considérable que d’après les meilleures autorités, elle compte à présent au moins vingt mille âmes. Vue de l’océan, elle présente, même à un demi-mille de distance, un aspect saisissant dû au nombre et à la beauté des flèches de ses églises qui s’élèvent haut au-dessus des toits et des feuillages, donnant ainsi à l’endroit son caractère religieux. L'extrémité de l'île est fort bien défendue par une batterie de canons qui commande une zone d'un quart de mille et interdit tout accès au port. Derrière cette batterie, une pelouse bien entretenue offre un agréable lieu de promenade aux citoyens, qui, chaque jour, après l’office, ont accoutumé d’y venir flâner avec leurs épouses.»

"How I should like to have seen it!" I murmured to myself as I laid the book aside for a moment. "The Battery, the harbour and the citizens walking with their wives, their own wives, on the greensward."

«Comme je voudrais avoir vu ça!» me murmurai-je à moi-même en mettant un instant le livre de côté. «La batterie de canons, le port et les citoyens flânant avec leurs épouses – leurs propres épouses – sur la pelouse.»

 

Then I read on:

Je repris ma lecture:

 

"From the town itself a wide thoroughfare, the Albany Post Road, runs meandering northward through the fields. It is known for some distance under the name of the Broad Way, and is so wide that four moving vehicles are said to be able to pass abreast. The Broad Way, especially in the springtime when it is redolent with the scent of clover and apple-blossoms, is a favourite evening promenade for the citizens – with their wives – after church. Here they may be seen any evening strolling toward the high ground overlooking the Hudson, their wives on one arm, a spyglass under the other, in order to view what they can see. Down the Broad Way may be seen moving also droves of young lambs with their shepherds, proceeding to the market, while here and there a goat stands quietly munching beside the road and gazing at the passers-by."

"It seems," I muttered to myself as I read, "in some ways but little changed after all."

«De la ville, une route large et sinueuse, l’Albany Post Road, monte en direction du nord à travers les champs. Elle est connue dans la région sous le nom de Broad Way10, et est si large que quatre véhicules peuvent y circuler de front. Broad Way, particulièrement au printemps quand elle embaume des senteurs du trèfle et des pommiers en fleurs, est la promenade vespérale préférée des citoyens – avec leurs épouses – après l’office. C’est là qu’on peut les voir le soir cheminer vers les hauteurs qui dominent l’Hudson, leur épouse appuyée à un de leur bras et, sous l’autre, une lorgnette qui leur permettra d’observer ce qu'ils pourront voir de là-haut. En bas de Broad Way, on peut aussi voir des troupeaux de jeunes agneaux que leurs bergers conduisent au marché, alors que, ça et là une chèvre broute tranquillement sur le bord de la route en regardant fixement les passants.» «Il semble qu’après tout, me murmurai-je à moi-même tout en lisant, il y a eu quelques petits changements.»

10 Littéralement, « large voie.» Brodway est la plus ancienne avenue de New York.

"The town" – so the extract continued – "is not without its amusements. A commodious theatre presents with great success every Saturday night the plays of Shakespeare alternating with sacred concerts; the New Yorker, indeed, is celebrated throughout the provinces for his love of amusement and late hours. The theatres do not come out until long after nine o'clock, while for the gayer habitues two excellent restaurants serve fish, macaroni, prunes and other delicacies till long past ten at night. The dress of the New Yorker is correspondingly gay. In the other provinces the men wear nothing but plain suits of a rusty black, whereas in New York there are frequently seen suits of brown, snuff-colour and even of pepper-and-salt. The costumes of the New York women are equally daring, and differ notably from the quiet dress of New England.

"In fine, it is commonly said in the provinces that a New Yorker can be recognized anywhere, with his wife, by their modish costumes, their easy manners and their willingness to spend money – two, three and even five cents being paid for the smallest service."

«La ville – ainsi se poursuivait l’extrait – ne manque pas de distractions. Tous les samedis soirs, un théâtre spacieux présente avec un vif succès des pièces de Shakespeare qui alternent avec des concerts de musique sacrée; le Newyorkais est en effet réputé dans toutes les provinces pour son goût pour les divertissements et les veillées tardives. Les théâtres ne ferment qu’au-delà de vingt et une heures, alors que pour les joyeux habitués, deux excellents restaurants servent des poissons, des macaronis, des prunes et autres délicatesses jusque bien après vingt deux heures. La tenue du Newyorkais est également très gaie. Alors que les provinciaux ne portent que des complets ordinaires d’un noir terne, on voit fréquemment à New York des costumes bruns, tabac, et même poivre-et-sel, et les toilettes audacieuses des femmes diffèrent notablement de la robe toute simple portée en Nouvelle Angleterre.

En province, on dit généralement qu’en définitive, on peut reconnaître un Newyorkais et son épouse n'importe où, grâce à leurs tenues à la mode, leurs manières aisées et leur empressement à dépenser de l'argent – deux, trois et même cinq cents pouvant être payés pour le plus modeste service.»

 

"Dear me," I thought, as I paused a moment in my reading, "so they had begun it even then."

«Mon Dieu, pensai-je, interrompant un instant ma lecture, ils avaient donc déjà commencé à cette époque.»

 

"The whole spirit of the place" – the account continued – "has recently been admirably embodied in literary form by an American writer, Mr. Washington Irving (not to be confounded with George Washington). His creation of Father Knickerbocker is so lifelike that it may be said to embody the very spirit of New York. The accompanying woodcut – which was drawn on wood especially for this periodical – recalls at once the delightful figure of Father Knickerbocker. The New Yorkers of to-day are accustomed, indeed, to laugh at Mr. Irving's fancy and to say that Knickerbocker belongs to a day long since past. Yet those who know tell us that the image of the amiable old gentleman, kindly but irascible, generous and yet frugal, loving his town and seeing little beyond it, may be held once and for all to typify the spirit of the place, without reference to any particular time or generation."

«L'esprit du lieu tout entier – continuait l’article – a été admirablement résumé sous la forme littéraire par un auteur américain, Mr. Washington Irving (à ne pas confondre avec George Washington). Sa création, Father Knickerbocker, est si réaliste qu’on peut dire qu’elle incarne l'esprit même de New York. Une gravure sur bois – réalisée spécialement pour cette parution – rappelle la silhouette sympathique de Father Knickerbocker. Les fantaisies de Mr. Irving sont famières aux Newyorkais qui ont l’habitude d’en rire et de considérer Knickerbocker comme le témoin d’un passé depuis longtemps révolu. Pourtant, les plus savants nous disent que la figure de l’aimable vieux gentleman, bon mais coléreux, généreux mais économe, aimant sa ville et ne s’intéressant qu’à peine à ce qui se passe ailleurs, peut être tenue une fois pour toutes pour caractériser l'esprit de New York, sans référence à une époque ou à une génération en particulier.»

 

"Father Knickerbocker!" I murmured, as I felt myself dozing off to sleep, rocked by the motion of the car. "Father Knickerbocker, how strange if he could be here again and see the great city as we know it now! How different from his day! How I should love to go round New York and show it to him as it is."

«Father Knickerbocker!» murmurai-je, alors que, bercé par le mouvement de la voiture, je me sentais sombrer dans le sommeil. «Father Knickerbocker; comme ce serait curieux s’il pouvait être encore ici et voir la grande ville telle que nous la connaissons à présent! Si différente de son époque! Comme j’aimerais déambuler avec lui dans New York et lui montrer ce qu’elle est devenue.»

 

So I mused and dozed till the very rumble of the wheels seemed to piece together in little snatches. "Father Knickerbocker – Father Knickerbocker – the Battery – the Battery – citizens walking with their wives, with their wives – their own wives" – until presently, I imagine, I must have fallen asleep altogether and knew no more till my journey was over and I found myself among the roar and bustle of the concourse of the Grand Central.

Dans les songeries de mon demi-sommeil, le grondement des roues semblait rythmer des petits fragments de phrases. «Father Knickerbocker – Father Knickerbocker – les canons – les canons – les citoyens qui marchent avec leurs épouses, leurs épouses – leurs propres épouses – et je finis par m’endormir tout à fait et n’avoir plus conscience de rien jusqu'à ce que mon voyage touche à son terme et que je me retrouve au milieu de l’affluence bruyante et affairée de Grand Central.

 

And there, lo and behold, waiting to meet me, was Father Knickerbocker himself! I know not how it happened, by what queer freak of hallucination or by what actual miracle – let those explain it who deal in such things – but there he stood before me, with an outstretched hand and a smile of greeting, Father Knickerbocker himself, the Embodied Spirit of New York.

Et là, mais regardez un peu, c’est Father Knickerbocker en personne que je vois venir à ma rencontre! Je ne sais pas comment cela s’est produit, – étrange phénomène hallucinatoire ou véritable miracle, je laisse l’explication à ceux qui s'occupent de ces choses – mais il se tenait là, devant moi, la main tendue et souriant pour m’accueillir, Father Knickerbocker lui-même, l’incarnation de l'Esprit de New York.

 

"How strange," I said. "I was just reading about you in a book on the train and imagining how much I should like actually to meet you and to show you round New York."

The old man laughed in a jaunty way.

— Quelle étrange coïncidence! dis-je. Je lisais justement un article sur vous dans le train et j’imaginais combien j’aimerais réellement vous rencontrer et vous emmener faire un tour dans New York. Le vieil homme rit joyeusement.

 

"Show me round?" he said. "Why, my dear boy, I live here."

— M’emmener, moi, faire un tour? dit-il. Mais, mon cher garçon, j’habite ici.

 

"I know you did long ago," I said.

— Je sais, mais c’était il y a bien longtemps.

 

"I do still," said Father Knickerbocker. "I've never left the place. I'll show you around. But wait a bit – don't carry that handbag. I'll get a boy to call a porter to fetch a man to take it."

— J’y habite toujours, dit Father Knickerbocker. Je n'ai jamais quitté la ville. C’est moi qui vais vous emmener faire un tour. Mais attendez un peu – laissez donc ce sac. Je vais demander à un garçon d’aller chercher un porteur qui dira à un homme de s’en charger.

 

"Oh, I can carry it," I said. "It's a mere nothing."

— Oh, je peux le porter. Ce n’est pas grand-chose.

 

"My dear fellow," said Father Knickerbocker, a little testily I thought, "I'm as democratic and as plain and simple as any man in this city. But when it comes to carrying a handbag in full sight of all this crowd, why, as I said to Peter Stuyvesant about – about" – here a misty look seemed to come over the old gentleman's face – "about two hundred years ago, I'll be hanged if I will. It can't be done. It's not up to date."

While he was saying this, Father Knickerbocker had beckoned to a group of porters.

Father Knickerbocker, me sembla-t-il, manifesta un soupçon d’humeur.

— Mon cher ami, je suis aussi démocrate et tout aussi ordinaire et simple que n'importe quel homme dans cette ville. Mais quant à porter un sac de voyage au vu et au su de toute cette foule, eh bien, comme je le disais à Peter Stuyvesant il y a – il y a de ça –

Ici, le visage du vieux gentleman sembla se couvrir d’une sorte de voile brumeux.

— Que je sois pendu s’il n’y a pas environ deux cents ans. Ce n’est pas possible. Eh bien, ça ne date pas d’hier. Tout en parlant, Father Knickerbocker montrait du doigt un groupe de porteurs.

 

"Take this gentleman's handbag," he said, "and you carry his newspapers, and you take his umbrella. Here's a quarter for you and a quarter for you and a quarter for you. One of you go in front and lead the way to a taxi."

— Prenez le sac de ce monsieur, dit-il, et vous, prenez ses journaux, et vous, son parapluie. Voici un quart de dollar pour vous, et un autre pour vous et un autre pour vous. Et que l’un de vous aille en avant et nous guide jusqu’à un taxi.

 

"Don't you know the way yourself?" I asked in a half-whisper.

— Vous ne sauriez pas nous y conduire vous-même? demandai-je dans un chuchotement.

 

"Of course I do, but I generally like to walk with a boy in front of me. We all do. Only the cheap people nowadays find their own way."

— Bien sûr que si, mais en général, j'aime me faire précéder par un gars. Tout le monde fait ça. De nos jours, il n’y a que les gens qui n’ont pas un rond pour se débrouiller tous seuls.

 

Father Knickerbocker had taken my arm and was walking along in a queer, excited fashion, senile and yet with a sort of forced youthfulness in his gait and manner.

Father Knickerbocker m’avait pris par le bras et cheminait du pas étrangement nerveux d’un vieillard mais avec, cependant, une sorte de jeunesse forcée dans sa démarche et dans ses manières.

 

"Now then," he said, "get into this taxi."

— Eh bien, dit-il, prenons ce taxi.

 

"Can't we walk?" I asked.

— On ne peut pas marcher? demandai-je.

 

"Impossible," said the old gentleman. "It's five blocks to where we are going."

— Impossible, dit le vieux gentleman. Nous allons à cinq blocs d’ici.

 

As we took our seats I looked again at my companion; this time more closely. Father Knickerbocker he certainly was, yet somehow strangely transformed from my pictured fancy of the Sleepy Hollow days. His antique coat with its wide skirt had, it seemed, assumed a modish cut as if in imitation of the bell-shaped spring overcoat of the young man about town. His three-cornered hat was set at a rakish angle till it looked almost like an up-to-date fedora. The great stick that he used to carry had somehow changed itself into the curved walking-stick of a Broadway lounger. The solid old shoes with their wide buckles were gone. In their place he wore narrow slippers of patent leather of which he seemed inordinately proud, for he had stuck his feet up ostentatiously on the seat opposite. His eyes followed my glance toward his shoes.

Alors que nous prenions place, je regardai de nouveau mon compagnon; cette fois plus attentivement. Father Knickerbocker était certainement étrangement différent du personnage représenté à l’époque de La légende du Vallon Endormi11. Il avait, semblait-il, abandonné les larges basques de son vieux manteau pour une coupe à la mode, comme s’il avait voulu imiter la forme en cloche du pardessus printanier d’un jeune citadin. Son tricorne s’inclinait selon un angle tel qu’il avait presque l’air d’un feutre dernier cri. Le grand bâton qu'il portait ordinairement avec lui avait d’une façon ou d'une autre pris la forme cintrée de la canne de marche d'un oisif de Broadway. Il avait également changé ses robustes vieilles chaussures aux énormes boucles pour d’étroits souliers vernis dont on voyait bien qu’il était démesurément fier, car il avait ostensiblement posé ses pieds sur le siège de devant. Ses yeux suivirent mon regard en direction de ses chaussures.

11 The Legend of Sleepy Hollow, paru en 1820, l’ouvrage le plus célèbre de Washington Irving.

"For the fox-trot," he said. "The old ones were no good. Have a cigarette? These are Armenian, or would you prefer a Honolulan or a Nigerian? Now," he resumed, when we had lighted our cigarettes, "what would you like to do first? Dance the tango? Hear some Hawaiian music, drink cocktails, or what?"

— Pour le fox-trot, dit-il. Les vieilles n’allaient pas. Vous voulez une cigarette? Celles-ci sont Arméniennes. Mais vous préférez peut-être du tabac d’Honolulan ou du Niger?

Quand nous eûmes allumé nos cigarettes, il reprit:

— Maintenant, qu’est-ce que vous voulez faire pour commencer? Danser le tango? Écouter de la musique hawaïenne, aller boire des cocktails, ou quoi?

 

"Why, what I should like most of all, Father Knickerbocker – "

But he interrupted me.

— Eh bien, ce que je voudrais par-dessus tout, Father Knickerbocker –

Mais il m’interrompit.

 

"There's a devilish fine woman! Look, the tall blonde one! Give me blondes every time!" Here he smacked his lips. "By gad, sir, the women in this town seem to get finer every century. What were you saying?"

— Regardez-moi un peu cette mignonne petite diablesse! En voilà une sacrément belle blonde! Je ne me lasse pas des belles blondes!

Il eut un clappement de lèvres.

— Bon Dieu, monsieur, les femmes de cette ville semblent devenir plus belles de siècle en siècle. Vous disiez?

 

"Why, Father Knickerbocker," I began, but he interrupted me again.

— Eh bien, Father Knickerbocker, commençai-je, mais il m’interrompit à nouveau.

 

"My dear fellow," he said. "May I ask you not to call me Father Knickerbocker?"

— Mon cher ami, dit-il. Puis-je vous demander de ne pas m'appeler Father Knickerbocker?

 

"But I thought you were so old," I said humbly.

— Mais je me disais que vous étiez si vieux, dis-je humblement.

 

"Old! Me old! Oh, I don't know. Why, dash it, there are plenty of men as old as I am dancing the tango here every night. Pray call me, if you don't mind, just Knickerbocker, or simply Knicky – most of the other boys call me Knicky. Now what's it to be?"

— Vieux! Moi, vieux! Eh bien, dites donc! Mince alors! Il y a un paquet de types aussi vieux que moi qui passent leurs nuits à danser le tango, ici. Si ça ne vous dérange pas, appelez-moi seulement Knickerbocker, ou simplement Knicky – la plupart des gars m'appellent Knicky. Maintenant qu’est-ce qu’on fait?

 

"Most of all," I said, "I should like to go to some quiet place and have a talk about the old days."

— Par-dessus tout, dis-je, je voudrais aller dans un endroit tranquille et parler du bon vieux temps.

 

"Right," he said. "We're going to just the place now – nice quiet dinner, a good quiet orchestra, Hawaiian, but quiet, and lots of women." Here he smacked his lips again, and nudged me with his elbow. "Lots of women, bunches of them. Do you like women?"

— D’accord, dit-il. On va aller juste là où il faut – un gentil dîner bien tranquille, un bon orchestre pas trop bruyant, Hawaïen, mais pas trop bruyant, et beaucoup de femmes. Il eut un nouveau clappement de lèvres et me donna un coup de coude.

— Beaucoup de femmes, une sacrée bande de femmes. Vous aimez les femmes?

 

"Why, Mr. Knickerbocker," I said hesitatingly, "I suppose – I – "

— Eh bien, Mr. Knickerbocker, hésitai-je, je suppose que je —

 

The old man sniggered as he poked me again in the ribs.

Le vieil homme ricana en me donnant encore un coup dans les côtes.

 

"You bet you do, you dog!" he chuckled. "We all do. For me, I confess it, sir, I can't sit down to dinner without plenty of women, stacks of them, all round me."

— Je parie que vous aimez les femmes, bougre de coquin! ricana-t-il. Nous les aimons tous. J’avoue, monsieur, que pour ma part, je ne peux pas m'asseoir pour dîner sans un tas de femmes, une foule de femmes autour de moi.

 

Meantime the taxi had stopped. I was about to open the door and get out.

Pendant ce temps, le taxi s'était arrêté. J’allais ouvrir la porte et sortir.

 

"Wait, wait," said Father Knickerbocker, his hand upon my arm, as he looked out of the window. "I'll see somebody in a minute who'll let us out for fifty cents. None of us here ever gets in or out of anything by ourselves. It's bad form. Ah, here he is!"

— Attendez, attendez, dit Father Knickerbocker, sa main sur mon bras.

Il regarda au dehors par la fenêtre.

— Dans une minute, quelqu’un va venir nous ouvrir la porte pour cinquante cents. Ici, personne n’entre ou ne sort, ou ne fait quoique ce soit tout seul. Ce n’est pas convenable. Ah, voilà!

 

A moment later we had passed through the portals of a great restaurant, and found ourselves surrounded with all the colour and tumult of a New York dinner a la mode. A burst of wild music, pounded and thrummed out on ukuleles by a group of yellow men in Hawaiian costume, filled the room, helping to drown or perhaps only serving to accentuate the babel of talk and the clatter of dishes that arose on every side. Men in evening dress and women in all the colours of the rainbow, decollete to a degree, were seated at little tables, blowing blue smoke into the air, and drinking green and yellow drinks from glasses with thin stems. A troupe of cabaret performers shouted and leaped on a little stage at the side of the room, unheeded by the crowd.

Un moment plus tard, nous avions franchi la porte d'un grand restaurant, et nous nous trouvions au milieu des couleurs et du tumulte d'un dîner Newyorkais à la mode21. Un jaillissement de musique sauvage, martelée et grattée sur des ukulélés par une troupe de musiciens en costumes hawaïens envahissait la salle, submergeant tout, ou ne servant peut-être qu’à accentuer encore le brouhaha des conversations et le cliquetis des assiettes qui s’entrechoquaient de tous côtés. Des hommes en tenue de soirée et des femmes parées de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, terriblement décolletées13, étaient assis autour de petites tables, soufflant des volutes de fumée bleue dans l'air et buvant des boissons vertes et jaunes dans des verres à pied aux formes élancées. Une troupe danseuses de cabaret14 criaient et sautaient sur une petite scène située sur le côté de la salle, ignorées par la foule.

12-13-14 En français dans le texte.

"Ha ha!" said Knickerbocker, as we drew in our chairs to a table. "Some place, eh? There's a peach! Look at her! Or do you like better that lazy-looking brunette next to her?"

Nous prîmes place à notre table.

— Ha ha! dit Knickerbocker. Pas mal, comme endroit, hein? Regardez-moi un peu cette jolie petite, là-bas! Ou peut-être que vous préférez la belle brune délurée à côté d’elle?

 

Mr. Knickerbocker was staring about the room, gazing at the women with open effrontery, and a senile leer upon his face. I felt ashamed of him. Yet, oddly enough, no one about us seemed in the least disturbed.

Mr. Knickerbocker parcourait attentivement la salle des yeux, s’attardant longuement sur les femmes avec une effronterie non déguisée et une concupiscence sénile. Il me faisait honte. Pourtant, assez curieusement, personne autour de nous ne semblait s’en offusquer.

 

"Now, what cocktail will you have?" said my companion. "There's a new one this week, the Fantan, fifty cents each, will you have that? Right? Two Fantans. Now to eat – what would you like?"

— Et maintenant, qu’est-ce que vous prenez comme cocktail? dit mon compagnon. Il y en un nouveau cette semaine, le Fantan, à cinquante cents le verre, ça vous dit? D’accord? Deux Fantans. Et maintenant, à manger – qu’est-ce que vous aimez?

 

"May I have a slice of cold beef and a pint of ale?"

— Puis-je avoir une tranche de bœuf froid et une pinte de bière anglaise?

 

"Beef!" said Knickerbocker contemptuously. "My dear fellow, you can't have that. Beef is only fifty cents. Do take something reasonable. Try Lobster Newburg, or no, here's a more expensive thing – Filet Bourbon a la something. I don't know what it is, but by gad, sir, it's three dollars a portion anyway."

— Du bœuf! dit Knickerbocker avec mépris. Mon cher ami, vous ne pouvez pas prendre ça. Le bœuf ne coûte que cinquante cents. Penez quelque chose de raisonnable. Essayez le homard de Newburg, ou plutôt, non, voilà quelque chose d’encore plus cher – le Filet Bourbon à la quelque chose. Je ne sais pas ce qu'est, mais sacré nom, monsieur, c’est trois dollars la portion.

 

"All right," I said. "You order the dinner."

— D’accord, commandez vous-même le dîner.

 

Mr. Knickerbocker proceeded to do so, the head-waiter obsequiously at his side, and his long finger indicating on the menu everything that seemed most expensive and that carried the most incomprehensible name. When he had finished he turned to me again.

Ce que fit Mr. Knickerbocker, son long doigt désignant au maître d'hôtel qui se tenait obséquieusement à son côté tout ce qui, sur le menu, paraissait le plus cher et portait un nom incompréhensible. Quand il eut fini, il se retourna vers moi.

 

"Now," he said, "let's talk."

— Maintenant, causons.

 

"Tell me," I said, "about the old days and the old times on Broadway."

— Parlez-moi, dis-je, du bon vieux temps et du Broadway de jadis.

 

"Ah, yes," he answered, "the old days – you mean ten years ago before the Winter Garden was opened. We've been going ahead, sir, going ahead. Why, ten years ago there was practically nothing, sir, above Times Square, and look at it now."

— Ah, oui, le bon vieux temps – vous voulez dire, il y a dix ans, avant l’ouverture du jardin d'hiver. C’est que nous sommes allés de l’avant, monsieur. Voyez-vous, il y a dix ans, monsieur il n'y avait quasiment rien au-delà de Times Square, et regardez-moi ça aujourd’hui.

 

I began to realize that Father Knickerbocker, old as he was, had forgotten all the earlier times with which I associated his memory. There was nothing left but the cabarets, and the Gardens, the Palm Rooms, and the ukuleles of to-day. Behind that his mind refused to travel.

Je commençais à réaliser que Father Knickerbocker, aussi vieux qu’il l’était, avait tout oublié de l’époque à laquelle j’associais son souvenir. Il ne parlait que des cabarets, des parcs, des grands hôtels, et des ukulélés d'aujourd'hui. Son esprit refusait de voyager au-delà.

 

"Don't you remember," I asked, "the apple orchards and the quiet groves of trees that used to line Broadway long ago?"

— Vous ne vous rappelez pas, demandai-je, les vergers et les paisibles plantations d'arbres qui bordaient Broadway autrefois?

 

"Groves!" he said. "I'll show you a grove, a coconut grove" – here he winked over his wineglass in a senile fashion – "that has apple-trees beaten from here to Honolulu." Thus he babbled on.

— Des plantations! Je vais vous en montrer une, moi, de plantation.

Et le voilà qui m’adresse un clin d’œil sénile par-dessus son verre de vin.

— Une plantation de cocotiers qui fichu en l’air tous les pommiers d'ici jusqu’à Honolulu.

 

All through our meal his talk continued: of cabarets and dances, or fox-trots and midnight suppers, of blondes and brunettes, "peaches" and "dreams," and all the while his eye roved incessantly among the tables, resting on the women with a bold stare. At times he would indicate and point out for me some of what he called the "representative people" present.

Ainsi bredouillait-il. Il continua à bavarder pendant tout le repas: des cabarets et des danses, ou du fox-trot et des soupers de minuit, des blondes et des petites brunes, des jolies mignonnes et des créatures de rêve, et pendant tout ce temps, son œil ne cessait de parcourir les tables, s’arrêtant sur les femmes avec effronterie. De temps en temps, il me montrait quelqu’un qu'il appelait une personnalité représentative de l’actualité.

 

"Notice that man at the second table," he would whisper across to me. "He's worth all the way to ten millions: made it in Government contracts; they tried to send him to the penitentiary last fall but they can't get him – he's too smart for them! I'll introduce you to him presently. See the man with him? That's his lawyer, biggest crook in America, they say; we'll meet him after dinner." Then he would suddenly break off and exclaim: "Egad, sir, there's a fine bunch of them," as another bevy of girls came trooping out upon the stage.

— Regardez cet homme à la seconde table, me chuchota-t-il. Il vaut dans les dix millions: il trafique dans les contrats du Gouvernement; ils ont bien essayé de l'envoyer en prison l'automne dernier mais pas moyen de le coincer – il est trop malin pour eux! Je vous présenterai à lui. Vous voyez le type qui est avec lui? C'est son avocat, la plus grande fripouille de toute l’Amérique, à ce qu’on dit; nous irons le voir après dîner.

Puis il s’interrompit brusquement et s’exclama:

— Nom de nom, monsieur, en voilà une équipe!

 

"I wonder," I murmured, "if there is nothing left of him but this? Has all the fine old spirit gone? Is it all drowned out in wine and suffocated in the foul atmosphere of luxury?"

«Je me demande, murmurai-je, s’il c’est vraiment tout ce qui reste? Le vieil esprit a-t-il complètement disparu? S’est-il noyé dans l’alcool et a-t-il été asphyxié par l'atmosphère délétère du luxe?»

 

Then suddenly I looked up at my companion, and I saw to my surprise that his whole face and manner had altered. His hand was clenched tight on the edge of the table. His eyes looked before him – through and beyond the riotous crowd all about him – into vacancy, into the far past, back into memories that I thought forgotten. His face had altered. The senile, leering look was gone, and in its place the firm-set face of the Knickerbocker of a century ago.

Soudain, je regardai mon compagnon, et, à ma grande surprise, je vis que son visage et toutes ses manières avaient changé. Sa main se crispait fortement sur le bord de la table. Ses yeux regardaient devant lui – au-delà de la foule déchaînée qui l’entourait – comme vacants, perdus dans le passé, dans ces souvenirs que je croyais oubliés. Son visage avait changé. Le regard sénile et voyeur avait disparu, laissant la place à la physionomie du Knickerbocker d’il y avait un siècle.

 

He was speaking in a strange voice, deep and strong.

Il parla d’une voix étrange, profonde et puissante.

 

"Listen," he said, "listen. Do you hear it – there – far out at sea – ships' guns – listen – they're calling for help – ships' guns – far out at sea!" He had clasped me by the arm. "Quick, to the Battery, they'll need every man to-night, they'll – "

— Écoutez, dit-il, écoutez. Vous entendez – là-bas – très loin au-delà des mers – les canons des bateaux – écoutez – ils réclament de l'aide – les canons des bateaux – très loin au-delà des mers!

Il m’étreignit le bras.

— Vite, à la batterie, ils vont avoir besoin de chaque homme ce soir, ils –

 

Then he sank back into his chair. His look changed again. The vision died out of his eyes.

Puis il retomba sur sa chaise. Il avait de nouveau changé. La vision disparut de son regard.

 

"What was I saying?" he asked. "Ah, yes, this old brandy, a very special brand. They keep it for me here, a dollar a glass. They know me here," he added in his fatuous way. "All the waiters know me. The headwaiter always knows me the minute I come into the room – keeps a chair for me. Now try this brandy and then presently we'll move on and see what's doing at some of the shows."

— Qu’est-ce que je disais, demanda-t-il. Ah, oui, cette vieille eau-de-vie, une marque très spéciale. On me la réserve. Un dollar le verre. Je suis connu, ici.

Il poursuivi sur le même mode infatué.

— Tous les garçons me connaissent. Le maître d'hôtel me reconnaît toujours à la seconde où j’entre dans la salle – il me réserve une table. Maintenant, goûtez-moi cette eau-de-vie et ensuite, nous irons voir quelques spectacles.

 

But somehow, in spite of himself, my companion seemed to be unable to bring himself fully back into the consciousness of the scene before him. The far-away look still lingered in his eyes. Presently he turned and spoke to me in a low, confidential tone.

Mais d’une manière ou d’une autre, malgré lui, mon compagnon semblait incapable d’avoir vraiment conscience de la scène qui se déroulait devant lui. Le regard lointain n’avait pas quitté ses yeux. Il se tourna alors vers moi et me parla d’une voix basse et confidentielle.

 

"Was I talking to myself a moment ago?" he asked. "Yes? Ah, I feared I was. Do you know – I don't mind telling it to you – lately I've had a strange, queer feeling that comes over me at times, as if something were happening – something, I don't know what. I suppose," he continued, with a false attempt at resuming his fatuous manner, "I'm going the pace a little too hard, eh! Makes one fanciful. But the fact is, at times" – he spoke gravely again – "I feel as if there were something happening, something coming."

— Qu’est-ce que je disais il y a un moment? Oui? Ah, j’ai peur. Vous savez – ça m’est égal de vous le dire – j'ai récemment éprouvé cette étrange et curieuse impression que j’ai parfois, comme si quelque chose allait arriver – quelque chose, je ne sais pas quoi.

Il poursuivit, dans une tentative désespérée de retrouver son ton hâbleur.

— Je suppose que j’y vais un peu fort, hein! C’est qu’on aime bien un peu de fantaisie. Mais le fait est que par moments –

Il redevint grave.

— Je me sens par moments comme si quelque chose allait arriver.

 

"Knickerbocker," I said earnestly, "Father Knickerbocker, don't you know that something is happening, that this very evening as we are sitting here in all this riot, the President of the United States is to come before Congress on the most solemn mission that ever – "

— Knickerbocker, dis-je avec sincérité, Father Knickerbocker, vous savez bien que quelque chose est en train d’arriver. Oui, ce soir même, alors que nous sommes assis au milieu de toute cette foule, le Président des États-Unis doit se présenter devant le congrès pour plus la solennelle demande qui ait jamais –

 

But my speech fell unheeded. Knickerbocker had picked up his glass again and was leering over it at a bevy of girls dancing upon the stage.

Mais mon discours passa inaperçu. Knickerbocker avait repris son verre et lorgnait la bande de filles qui dansait sur la scène.

 

"Look at that girl," he interrupted quickly, "the one dancing at the end. What do you think of her, eh? Some peach!"

— Regardez cette petite, me coupa-t-il brusquement, celle qui gambille tout au bout. Comment vous la trouvez, hein? Un joli petit lot!

 

Knickerbocker broke off suddenly. For at this moment our ears caught the sound of a noise, a distant tumult, as it were, far down the street and growing nearer. The old man had drawn himself erect in his seat, his hand to his ear, listening as he caught the sound.

Knickerbocker s’interrompit soudain. Quelque chose avait frappé nos oreilles, le son d'un bruit, pour ainsi dire, quelque chose comme l’écho d’un lointain tumulte, là-bas au bout de l’avenue, mais qui s’amplifiait en approchant. Le vieil homme se dressa tout droit sur son siège, la main autour de l’oreille, pour écouter le bruit.

 

"Out on the Broad Way," he said, instinctively calling it by its ancient name as if a flood of memories were upon him. "Do you hear it? Listen – listen – what is it? I've heard that sound before – I've heard every sound on the Broad Way these two centuries back – what is it? I seem to know it!"

— C’est au-delà de Broad Way, dit-il.

Il avait instinctivement appelé l’avenue par son ancien nom, comme si une pluie de souvenirs lui tombaient dessus.

— Vous entendez? Écoutez – écoutez – qu'est-ce que c'est? J'ai déjà entendu ce bruit auparavant – j'ai entendu tous les bruits sur Broad Way pendant les deux siècles passés – qu'est-ce que c'est? Il me semble bien reconnaître ça!

 

The sound and tumult as of running feet and of many voices crying came louder from the street. The people at the tables had turned in their seats to listen. The music of the orchestra had stopped. The waiters had thrown back the heavy curtains from the windows and the people were crowding to them to look out into the street. Knickerbocker had risen in his place, his eyes looked toward the windows, but his gaze was fixed on vacancy as with one who sees a vision passing.

Le bruit et le tumulte de nombreux pas et de voix vociférantes nous arrivaient de l’avenue. Les gens attablés se retournaient sur leurs sièges pour écouter. L'orchestre s’était arrêté de jouer. Les garçons écartèrent les lourds rideaux des fenêtres et tout le monde se précipita pour regarder au dehors.

Knickerbocker avait quitté sa place, les yeux tournés vers les fenêtres, mais son regard restait fixé dans le vide comme s’il était face à une vision surgie du passé.

 

"I know the sound," he cried. "I see it all again. Look, can't you see them? It's Massachusetts soldiers marching South to the war – can't you hear the beating of the drums and the shrill calling of the fife – the regiments from the North, the first to come. I saw them pass, here where we are sitting, sixty years ago – "

— Je connais ce bruit-là, cria-t-il. Ça me revient. Regardez, vous les voyez? Ce sont les soldats du Massachusetts qui partent faire la guerre dans le Sud – Entendez-vous le battement des tambours et l’appel aigu des fifres – les régiments du Nord sont arrivés les premiers. Je les ai vus passer, ici, à l’endroit même où nous sommes assis, il y a soixante ans –

 

Knickerbocker paused a moment, his hand still extended in the air, and then with a great light upon his face he cried:

Knickerbocker s’arrêta un moment, la main toujours levée vers le ciel, puis s’écria, le visage illuminé:

 

"I know it now! I know what it meant, the feeling that has haunted me – the sounds I kept hearing – the guns of the ships at sea and the voices calling in distress! I know now. It means, sir, it means – "

— Je le sais maintenant! Cette impression qui m’a obsédé, je sais ce que ça signifie – les bruits que j'ai continué à entendre – les canons des vaisseaux sur la mer et les appels des voix en détresse! Je le sais maintenant. Ça veut dire, monsieur, ça veut dire –

 

But as he spoke a great cry came up from the street and burst in at the doors and windows, echoing in a single word:

Mais alors qu'il parlait, une grande clameur s’éleva dans la rue et s’engouffra à l’intérieur par les portes et les fenêtres, faisant écho à cette simple nouvelle:

 

WAR! WAR! The message of the President is for WAR!

LA GUERRE! LA GUERRE! Le Président demande l’entrée en GUERRE!

 

"War!" cried Father Knickerbocker, rising to his full height, stern and majestic and shouting in a stentorian tone that echoed through the great room. "War! War! To your places, every one of you! Be done with your idle luxury! Out with the glare of your lights! Begone you painted women and worthless men! To your places every man of you! To the Battery! Man the guns! Stand to it, every one of you for the defence of America – for our New York, New York – "

— La guerre! s’écria Knickerbocker.

Il s’était redressé de toute sa taille, sévère et majestueux et clamait d’une voix de stentor qui résonnait dans la grande salle:

— La guerre! la guerre! A vos postes, chacun d’entre vous! C’en est assez de votre luxe futile! De l’éclat de vos lumières! Des femmes peintes et des hommes sans valeur! Que chacun rejoigne son poste! A la batterie! Armez les fusils! Tenez-vous prêts, tous, à défendre l'Amérique – pour notre New York, New York –

 

Then, with the sound "New York, New York" still echoing in my ears I woke up. The vision of my dream was gone. I was still on the seat of the car where I had dozed asleep, the book upon my knee. The train had arrived at the depot and the porters were calling into the doorway of the car: "New York! New York!"

C’est alors que je me suis réveillé. Les mots New York, New York, me résonnaient encore aux oreilles. Les images de mon rêve s’étaient enfuies. J'étais toujours sur la banquette du wagon où je m’étais endormi, le livre sur mes genoux. Le train était entré en gare et c’étaient les porteurs qui appelaient par les portières du wagon: «New York! New York!»

 

All about me was the stir and hubbub of the great depot. But loud over all it was heard the call of the newsboys crying "WAR! WAR! The President's message is for WAR! Late extra! WAR! WAR!"

L’agitation et le remue-ménage de la grande gare m’entouraient de toutes parts. Mais par-dessus tout, on entendait les vendeurs de journaux crier «LA GUERRE! C’EST LA GUERRE! Discours du Président en faveur de la GUERRE! Édition spéciale! LA GUERRE! LA GUERRE!»

 

And I knew that a great nation had cast aside the bonds of sloth and luxury, and was girding itself to join in the fight for the free democracy of all mankind.

Et je sus qu'une grande nation, s’affranchissant des liens de la paresse et du luxe, se préparait à s'associer au combat pour la démocratie et pour la liberté de l'humanité toute entière.

 

 

 

 

-III-
The Prophet in Our Midst

-III-
Un Prophète en son pays

 

The Eminent Authority looked around at the little group of us seated about him at the club. He was telling us, or beginning to tell us, about the outcome of the war. It was a thing we wanted to know. We were listening attentively. We felt that we were "getting something."

Du regard, l’Éminent Spécialiste fit le tour du petit groupe que nous formions, assis autour de lui, au club. Il nous parlait, ou commençait à nous parler, de l’issue de la guerre. C'était quelque chose que nous voulions savoir. Nous écoutions attentivement. Nous sentions que nous allions «apprendre quelque chose.»

 

"I doubt very much," he said, "whether Downing Street realizes the enormous power which the Quai d'Orsay has over the Yildiz Kiosk."

— Je doute fort, dit-il, que Downing Street réalise le pouvoir énorme que le Quai d'Orsay détient sur le Yildiz Kiosk15.

15 Palais d’Istanbul, siège du gouvernement ottoman

"So do I," I said, "what is it?"

— Moi aussi, dis-je, mais encore?

But he hardly noticed the interruption.

Mais c’est à peine s’il remarqua l'interruption.

 

"You've got to remember," he went on, "that, from the point of view of the Yildiz, the Wilhelmstrasse is just a thing of yesterday."

— Ce qu'il faut savoir, continua-t-il, c’est que du point de vue du Yildiz, Wilhelmstrasse16 est dépassée.

16 Jusqu’en 1945, siège de l’office des Affaires étrangères allemands à Berlin.

"Quite so," I said.

— Très juste, dis-je.

"Of course," he added, "the Ballplatz is quite different."

— Naturellement, ajouta-t-il, il en va différemment pour Ballplatz17.

17 Ballhausplatz : Ancienne résidence du Cabinet autrichien.

"Altogether different," I admitted.

— Tout à fait différemment, admis-je.

"And mind you," he said, "the Ballplatz itself can be largely moved from the Quirinal through the Vatican."

— Et dites-vous bien que Ballplatz elle-même peut être en grande partie orientée vers Quirinal18 par l’intermédiaire du Vatican.

18 Palais Quirinal, ancienne résidence papale et résidence des rois d'Italie de 1870 à 1946.

"Why of course it can," I agreed, with as much relief in my tone as I could put into it. After all, what simpler way of moving the Ballplatz than that?

Je marquai mon accord avec autant de soulagement que possible dans la voix.

— Bien sûr que c’est possible. Après tout, il n’y a pas de manière plus simple de toucher Ballplatz.

The Eminent Authority took another sip at his tea, and looked round at us through his spectacles.

L’Éminent Spécialiste but une autre gorgée de thé, et nous regarda à travers ses lunettes.

 

It was I who was taking on myself to do most of the answering, because it was I who had brought him there and invited the other men to meet him. "He's coming round at five," I had said, "do come and have a cup of tea and meet him. He knows more about the European situation and the probable solution than any other man living." Naturally they came gladly. They wanted to know – as everybody wants to know – how the war will end. They were just ordinary plain men like myself.

Je prenais sur moi de faire la majeure partie des réponses, parce que c'était moi qui l'avait fait venir et qui avais invité les autres hommes à le rencontrer. «Il sera là vers cinq heures,» avais-je dit, «venez donc l'écouter, et prévoyez une tasse de thé. Il en sait davantage sur la situation en Europe et son issue probable que n'importe quel autre homme actuellement vivant.»

Naturellement, ils vinrent avec plaisir. Ils voulaient savoir – tout le monde voulait savoir – comment la guerre allait finir. Ce n’étaient que des hommes simples et ordinaires, tout comme moi.

 

I could see that they were a little mystified, perhaps disappointed. They would have liked, just as I would, to ask a few plain questions, such as, can the Italians knock the stuff out of the Austrians? Are the Rumanians getting licked or not? How many submarines has Germany got, anyway? Such questions, in fact, as we are accustomed to put up to one another every day at lunch and to answer out of the morning paper. As it was, we didn't seem to be getting anywhere.

Je voyais bien qu'ils étaient mystifiés, peut-être déçus. Ils auraient voulu, tout comme moi, poser une foule de questions, par exemple, les Italiens étaient-ils en mesure de mettre les Autrichiens hors de combat, les Roumains allaient-ils ou non être écrasés, de combien de sous-marins l'Allemagne disposait-elle, des questions, en fait, que nous nous posions tous les matins au petit déjeuner et dont nous trouvions les réponses dans les journaux du matin. Comme c’était parti, il semblait bien que nous n’irions pas très loin.

 

No one spoke. The silence began to be even a little uncomfortable. It was broken by my friend Rapley, who is in wholesale hardware and who has all the intellectual bravery that goes with it. He asked the Authority straight out the question that we all wanted to put.

Plus personne ne parlait. Le silence commençait même à devenir un peu gênant. Il fut rompu par mon ami Rapley, qui est grossiste en quincaillerie et possède le courage intellectuel qui va avec ce genre d’activité. Il posa directement à l'Autorité la question que nous avions tous à l’esprit.

 

"Just what do you mean by the Ballplatz? What is the Ballplatz?"

— Qu’est-ce que vous entendez au juste par Ballplatz? Qu’est-ce que c’est que Ballplatz?

 

The Authority smiled an engaging smile.

Le Spécialiste eut un sourire engageant.

 

"Precisely," he said, "I see your drift exactly. You say what is the Ballplatz? I reply quite frankly that it is almost impossible to answer. Probably one could best define it as the driving power behind the Ausgleich."

— Précisément, dit-il, je vois exactement où est votre problème. Vous vous demandez ce qu’est Ballplatz? Je vous dirai tout à fait franchement qu'il est presque impossible de répondre à cette question. Le mieux qu’on puisse probablement faire, c’est le définir comme la puissance qui se tient derrière l'Ausgleich19.

19 Compromis austro-hongrois qui, en 1867, établit la double monarchie de l’Autriche-Hongrie.

 

"I see," said Rapley.

— Je vois, dit Rapley.

 

"Though the plain fact is that ever since the Herzegovinian embroglio the Ballplatz is little more than a counterpoise to the Wilhelmstrasse."

— Bien qu’il soit de fait que, depuis l'embroglio Herzégovinien, Ballplatz est un peu plus qu'un contrepouvoir à Wilhelmstrasse.

 

"Ah!" said Rapley.

— Oh! dit Rapley.

 

"Indeed, as everybody knows, the whole relationship of the Ballplatz with the Nevski Prospekt has emanated from the Wilhelmstrasse."

— En effet, comme chacun sait, toutes les relations entre Ballplatz et la Perspective Nevski20 émanent de Wilhelmstrasse.

20 A Saint Pétersbourg.

This was a thing which personally I had not known. But I said nothing. Neither did the other men. They continued smoking, looking as innocent as they could.

C'était une chose dont je n'avais pas été personnellement informé. Mais je ne dis rien. Les autres non plus. Ils continuaient à fumer, le regard aussi innocent que possible.

 

"Don't misunderstand me," said the Authority, "when I speak of the Nevski Prospekt. I am not referring in any way to the Tsarskoe Selo."

— Comprenez-moi bien, dit le Spécialiste, quand je parle de la Perspective Nevski, je ne fais en aucune façon référence à Tsarskœ Selo21.

21 Ancien nom de la ville de Pouchkine, en Russie.

"No, no," we all agreed.

— Non, bien sûr que non, approuvâmes-nous.

 

"No doubt there were, as we see it plainly now, under currents in all directions from the Tsarskoe Selo."

— Comme nous le voyons à présent, des courants sous-jacents partent de Tsarskœ Selo dans toutes les directions.

 

We all seemed to suggest by our attitude that these undercurrents were sucking at our very feet.

Toute notre attitude suggérait que ces courants sous-jacents arrivaient pratiquement jusqu’à nous lécher les pieds.

 

"But the Tsarskoe Selo," said the Authority, "is now definitely eliminated."

— Mais Tsarskœ Selo, déclara le Spécialiste, est désormais définitivement éliminée.

 

We were glad of that; we shifted our feet back into attitudes of ease.

La nouvelle nous apporta un immense soulagement, et nous remîmes nos pieds dans une position plus confortable.

 

I felt that it was time to ask a leading question.

J’estimai alors qu'il était temps de poser une question de fond.

 

"Do you think," I said, "that Germany will be broken up by the war?"

— D’après vous, dis-je, est-ce que la guerre va faire voler l'Allemagne en éclats?

 

"You mean Germany in what sense? Are you thinking of Preuszenthum? Are yon referring to Junkerismus?"

— Quand vous parlez de l’Allemagne, qu’est-ce que vous entendez exactement? Vous pensez au Preuszenthum? Vous faites référence au Junkerismus?

 

"No," I said, quite truthfully, "neither of them."

— Non, dis-je franchement, ni à l'un, ni à l'autre.

 

"Ah," said the Authority, "I see; you mean Germany as a Souverantat embodied in a Reichsland."

— Oh, dit le Spécialiste, je vois; vous voulez parler de l'Allemagne en tant qu’État souverain incorporé à un Empire.

 

"That's it," I said.

— C’est cela même, dis-je.

 

"Then it's rather hard," said the Eminent Authority, "to answer your question in plain terms. But I'll try. One thing, of course, is absolutely certain, Mittel-Europa goes overboard."

— Dans ce cas, dit l’Éminent Spécialiste, il est plus difficile de répondre à votre question en termes simples. Mais je vais essayer. Une chose, naturellement, est absolument certaine, l’Europe Centrale va êtr mise sens dessus dessous.

 

"It does, eh?"

— Vraiment?

 

"Oh, yes, absolutely. This is the end of Mittel-Europa. I mean to say – here we've had Mittel-Europa, that is, the Mittel-Europa idea, as a sort of fantasmus in front of Teutonism ever since Koniggratz."

— Oh, oui, absolument. C'est la fin pour l’Europe Centrale. Je veux dire – ici, nous avons une idée de l’Europe Centrale, c’est à dire, du concept d’Europe Centrale, en tant qu'une sorte de fantasme de Koniggratz face au Teutonisme.

 

The Authority looked all round us in that searching way he had. We all tried to look like men seeing a fantasmus and disgusted at it.

Le Spécialiste nous regarda à tour de rôle de cet air interrogateur qui lui était particulier. Nous nous efforcions tous de ressembler à des hommes en train de considérer un fantasme avec répugnance.

 

"So you see," he went on, "Mittel-Europa is done with."

— Ainsi, vous le voyez, continua-t-il, c’en est fait de l’Europe Centrale.

 

"I suppose it is," I said. I didn't know just whether to speak with regret or not. I heard Rapley murmur, "I guess so."

— Je suppose que oui, dis-je.

Je ne savais pas au juste s’il convenait d’exprimer des regrets ou non. J’entendis Rapley murmurer, «C’est aussi mon avis.»

 

"And there is not a doubt," continued the Authority, "that when Mittel-Europa goes, Grossdeutschthum goes with it."

— Et il ne fait aucun doute, poursuivit le Spécialiste, que l’Europe Centrale entraînera la Grossdeutschthum avec elle.

 

"Oh, sure to," we all murmured.

— Oh, c’est sûr, murmurâmes-nous.

 

"Well, then, there you are – what is the result for Germany – why the thing's as plain as a pikestaff – in fact you're driven to it by the sheer logic of the situation – there is only one outcome – "

— Eh bien, vous le voyez – c’est là le résultat pour l'Allemagne – c’est simple comme bonjour – et en fait, c’est la logique même de la situation qui nous y conduit – il n’y a qu’une seule solution 

 

The Authority was speaking very deliberately. He even paused at this point and lighted a cigarette, while we all listened breathlessly. We felt that we had got the thing to a focus at last.

Le Spécialiste parlait très posément. Arrivé à ce point et alors que nous nous retenions de respirer pour l’écouter, il marqua même une pause pour allumer une cigarette. Nous estimions avoir enfin atteint le nœud du problème.

 

"Only one outcome – a Staatenbund."

— Une seule solution – une confédération.

 

"Great heavens," I said, "not a Staatenbund!"

— Grands Dieux, dis-je, pas une confédération!

 

"Undoubtedly," said the Authority, puffing quietly at his cigarette, as if personally he wouldn't lift a finger to stop the Staatenbund if he could, "that's the end of it, a Staatenbund. In other words, we are back where we were before the Vienna Congress!"

— Indubitablement, si, dit le Spécialiste.

Il tira tranquillement sur sa cigarette, comme quelqu’un qui ne prendrait personnellement pas la peine de soulever le petit doigt pour empêcher une confédération de se constituer, même si c’était en son pouvoir.

— Une confédération, c’est la fin de tout. En d'autres termes, nous sommes revenus à la situation telle qu’elle était avant le congrès de Vienne!

 

At this he chuckled heartily to himself: so the rest of us laughed too: the thing was too absurd. But the Authority, who was a man of nice distinctions and genuinely anxious to instruct us, was evidently afraid that he had overstated things a little.

A cette idée, il eut un rire entendu, un rire si franc que nous rîmes aussi: la chose était trop absurde. Mais le Spécialiste, qui était un homme très distingué et très soucieux de nous instruire, craignit à l’évidence d’avoir un peu exagéré certaines choses.

 

"Mind you," he said, "there'll be something left – certainly the Zollverein and either the Ausgleich or something very like it."

— Bien entendu, dit-il, il restera toujours quelque chose  certainement l’Union douanière allemande et aussi l'Ausgleich ou quelque chose comme ça.

 

All of the men gave a sort of sigh of relief. It was certainly something to have at least a sort of resemblance or appearance of the Ausgleich among us. We felt that we were getting on. One could see that a number of the men were on the brink of asking questions.

Tous poussèrent une sorte de soupir de soulagement. Ça n’était certainement pas rien de garder quelque chose comme l'Ausgleich avec nous. Nous avions l’impression d’avancer. Un certain nombre  étaient visiblement sur le point de poser des questions.

 

"What about Rumania," asked Nelles – he is a banker and interested in government bonds – "is this the end of it?"

— Que dites-vous de la Roumanie, demanda Nelles – en tant que banquier, il est intéressé par les obligations d'État – est-ce sa fin?

 

"No," said the Authority, "it's not the end of Rumania, but it is the end of Rumanian Irridentismus."

— Non, dit le Spécialiste, ce n'est pas la fin de la Roumanie, mais c'est la fin de l’Irrédentisme22 roumain.

22 « Doctrine politique qui vise à la récupération par un pays, de toutes les populations vivant dans des conditions analogues » (lintern@ute.com).

That settled Nelles.

Voilà qui, aux yeux de Nelles, réglait la question.

"What about the Turks?" asked Rapley.

— Et les Turcs? demanda Rapley.

"The Turks, or rather, I suppose it would be more proper to say, the Osmanli, as that is no doubt what you mean?" Rapley nodded. "Well, speaking personally, I should say that there's no difficulty in a permanent settlement in that quarter. If I were drawing up the terms of a treaty of peace meant to be really lasting I should lay down three absolute bases; the rest needn't matter" – the Authority paused a moment and then proceeded to count off the three conditions of peace on his fingers – "These would be, first, the evacuation of the Sandjak; second, an international guarantee for the Capitulations; and third, for internal matters, an arrangement along the lines of the original firman of Midhat Pasha."

— Les Turcs, ou, comme il serait sans doute plus approprié de dire, l'Osmanli23 – c’est sans doute ce que vous voulez dire?

Rapley opina du chef.

— Eh bien, parlant en mon nom propre, je devrais dire qu'il n'y a aucune difficulté pour un règlement durable dans ce secteur. Si je devais élaborer les conditions d'un traité de paix réellement pérenne, je le ferais sur trois bases absolues; le reste n'a pas d’importance.

Le Spécialiste s’interrompit un instant avant d’énumérer sur ses doigts les trois conditions de la paix.

— Celles-ci seraient, en premier lieu, la suppression du Sandjak24; en second lieu, une garantie internationale pour les Capitulations; et en troisième lieu, pour les affaires intérieures, un arrangement sur la base des dispositions du firman25 original de Midhat Pasha26.

23 Nom moderne de l’Empire Ottoman.

24 Division administrative de l'Empire ottoman.

25 Firman : décret royal dans certains pays islamiques.

26 Ahmet Şefik Midhat Pasha (1822-1884), homme d’État de l’Empire Ottoman.

 

A murmur of complete satisfaction went round the group.

Un murmure d'entière satisfaction parcourut tout le groupe.

 

"I don't say," continued the Eminent Authority, "that there wouldn't be other minor matters to adjust; but they would be a mere detail. You ask me, for instance, for a milice, or at least a gendarmerie, in the Albanian hinterland; very good, I grant it you at once. You retain, if you like, you abolish the Cypriotic suzerainty of the Porte – all right. These are matters of indifference."

— Je ne dis pas, poursuivit l’Éminent Spécialiste, qu'il n'y aurait pas d'autres dispositions mineures à mettre au point; mais ce ne seraient que des détails. Demandez-moi, par exemple, une milice, ou au moins un corps de gendarmerie, pour l’arrière-pays Albanais, très bien, je vous l’accorde immédiatement. Maintenez la souveraineté féodale Chypriote sur la Sublime Porte27, ou abolissez-la – parfait. Ça ne fait aucune différence.

27 Nom donné par les diplomates à l’Empire Ottoman.

We all assumed a look of utter indifference.

Nous adoptâmes tous un air de totale indifférence.

 

"But what about the Dardanelles? Would you have them fixed so that ships could go through, or not?" asked Rapley.

— Mais qu’est-ce que vous faites des Dardanelles? Vous feriez en sorte que les bateaux puissent passer, ou non? demanda Rapley.

 

He is a plain man, not easily put down and liking a plain answer. He got it.

Rapley est un homme simple. Il ne se laisse pas facilement démonter et il aime les réponses simples. Il en obtint une.

 

"The Dardanelles," said the Authority, "could easily be denationalized under a quadrilateral guarantee to be made a pars materia of the pactum foederis."

— Les Dardanelles, dit le Spécialiste, pourraient facilement être dénationalisées sous la garantie quadrilatérale d’un materia de pairs et d’un traité d’assistance.

 

"That ought to hold them," I murmured.

— On se le tient pour dit, murmurai-je.

 

The Authority felt now that he had pretty well settled the map of Europe. He rose and shook hands with us all around very cordially. We did not try to detain him. We felt that time like his was too valuable to be wasted on things like us.

L’Autorité estima alors qu’elle avait réglé son compte à la carte de l'Europe. Elle se leva et nous serra très cordialement la main à tous. Nous ne fîmes aucun effort pour la retenir. Nous pensions que le temps d’une telle sommité avait trop de prix pour être gaspillé avec des types comme nous.

 

"Well, I tell you," said Rapley, as we settled back into our chairs when the Great Authority had gone, "my own opinion, boys, is that the United States and England can trim Germany and Austria any day in the week and twice on Sunday."

Quand la Grande Autorité eut disparu et que nous nous fûmes de nouveau installés dans nos fauteuils, Rapley reprit la parole.

— Eh bien, je vous le dis, les gars, mon avis personnel est que les États-Unis et l'Angleterre peuvent damer le pion à l'Allemagne et à l'Autriche tous les jours de la semaine et deux fois le dimanche.

 

After which somebody else said:

Et quelqu'un d'autre ajouta:

 

"I wonder how many of these submarines Germany has, anyway?"

— Je me demande quand même de combien de sous-marins dispose l'Allemagne.

 

And then we drifted back into the humbler kind of war talk that we have been carrying on for three years.

Alors, nous nous laissâmes de nouveau aller à l’humble mode de conversation sur la guerre qui avait était le nôtre depuis trois ans.

 

But later, as we walked home together, Rapley said to me:

Mais plus tard, alors que nous rentrions ensemble chez nous, Rapley me dit:

 

"That fellow threw a lot of light on things in Europe, didn't he?"

— Ce gars-là a quand même pas mal éclairci les choses sur la situation en Europe, non?

 

And I answered:

Et je répondis:

 

"Yes."

— Oui.

 

What liars we all are!

Quelle bande de menteurs nous faisons, tous autant que nous sommes!

 

 

 

 

-IV-
Personal Adventures in the Spirit World

-IV-
Aventures personnelles dans le monde des esprits

 

I do not write what follows with the expectation of convincing or converting anybody. We Spiritualists, or Spiritists – we call ourselves both, or either – never ask anybody to believe us. If they do, well and good. If not, all right. Our attitude simply is that facts are facts. There they are; believe them or not as you like. As I said the other night, in conversation with Aristotle and John Bunyan and George Washington and a few others, why should anybody believe us? Aristotle, I recollect, said that all that he wished was that everybody should know how happy he was; and Washington said that for his part, if people only knew how bright and beautiful it all was where he was, they would willingly, indeed gladly, pay the mere dollar – itself only a nominal fee – that it cost to talk to him. Bunyan, I remember, added that he himself was quite happy.

Je n'écris pas ce qui suit en espérant convaincre ou convertir qui que ce soit. Nous autres, Spiritualistes, ou Spiritistes – comme nous nous appelons indifféremment – nous ne demandons jamais à personne de nous croire. Si on nous croit, tant mieux. Sinon, tant pis. Notre opinion est tout simplement que les faits sont les faits. Les faits sont là, que l’on y croie ou non. Comme je le disais l’autre soir en discutant le coup avec Aristote, John Bunyan, George Washington et quelques autres, pourquoi nous croirait-on? Je me souviens qu’Aristote a déclaré qu’il souhaitait seulement que tout le monde sache à quel point il était heureux; et Washington a dit que pour sa part, si les gens savaient à quel point tout était lumineux et beau là il où il se trouve, c’est de leur plein gré et avec joie qu’ils débourseraient l’unique dollar – ce dernier seulement à titre d’honoraires nominaux – qu’il en coûtait pour lui parler. Bunyan, je m’en souviens, a ajouté qu'il nageait lui-même dans le bonheur.

 

But, as I say, I never ask anybody to believe me; the more so as I was once an absolute sceptic myself. As I see it now, I was prejudiced. The mere fact that spiritual seances and the services of a medium involved the payment of money condemned the whole thing in my eyes. I did not realize, as I do now, that these medii, like anybody else, have got to live; otherwise they would die and become spirits.

Mais, comme je dis toujours, je ne demande jamais à personne de me croire; d’autant moins que dans le temps, j'étais moi-même un sceptique absolu. Je me rends compte à présent que j’étais bourré de préjugés. Le seul fait que les séances de spiritisme et les services d'un médium impliquaient une dépense était à mes yeux absolument rédhibitoire. Je ne comprenais pas, comme à présent, que ces médii doivent vivre, comme tout un chacun; autrement ils mourraient et deviendraient eux-mêmes des esprits.

 

Nor would I now place these disclosures before the public eyes were if not that I think that in the present crisis they will prove of value to the Allied cause.

Je ne ferais aucune de ces révélations si le regard du public n’était pas devenu ce que je pense qu’il est devenu dans la crise actuelle. Elles sont en effet de nature à apporter une aide précieuse à la cause des alliés.

 

But let me begin at the beginning. My own conversion to spiritualism came about, like that of so many others, through the more or less casual remark of a Friend.

Mais commençons par le commencement. Comme beaucoup d'autres, je me suis personnellement converti au spiritisme plus ou moins à la suite d’une remarque inopinée d'un ami.

 

Noticing me one day gloomy and depressed, this Friend remarked to me:

Constatant un jour que j’étais sombre et déprimé, cet ami me demanda:

 

"Have you any belief in Spiritualism?"

— Est-ce que vous croyez un tant soit peu au spiritisme?

 

Had it come from anyone else, I should have turned the question aside with a sneer. But it so happens that I owe a great deal of gratitude to this particular Friend. It was he who, at a time when I was so afflicted with rheumatism that I could scarcely leap five feet into the air without pain, said to me one day quite casually: "Have you ever tried pyro for your rheumatism?" One month later I could leap ten feet in the air – had I been able to – without the slightest malaise. The same man, I may add, hearing me one day exclaiming to myself: "Oh, if there were anything that would remove the stains from my clothes!" said to me very simply and quietly: "Have you ever washed them in luxo?" It was he, too, who, noticing a haggard look on my face after breakfast one morning, inquired immediately what I had been eating for breakfast; after which, with a simplicity and directness which I shall never forget, he said: "Why not eat humpo?"

Si la question m’avait été posée par n’importe qui d’autre, je l’aurais éludée d’un ricanement. Mais il se trouve que je devais beaucoup à cet ami personnel. C'est lui qui, à un moment où j'étais si perclus de rhumatismes que je pouvais à peine sauter à cinq pieds en l'air sans douleur, me dit un jour, tout à fait en passant: «Avez-vous jamais essayé la pyro pour vos rhumatismes?» Un mois plus tard je pouvais faire des bonds de dix pieds vers le ciel – tout comme avant – sans le plus léger malaise. C’est le même homme, puis-je ajouter, qui m'entendit un jour m’exclamer pour moi-même: «Oh, si seulement quelque chose pouvait ôter les taches de mes vêtements!» et qui me dit avec calme et placidité: «Avez-vous essayé de les nettoyer au luxo?» C'est lui aussi qui, avisant mon teint blafard, un matin au petit déjeuner, s'enquit immédiatement de ce que j'avais mangé; après quoi, avec une simplicité et un franc-parler que je n'oublierai jamais, il me dit: «Pourquoi ne pas manger du humpo?»

 

Nor can I ever forget my feeling on another occasion when, hearing me exclaim aloud: "Oh, if there were only something invented for removing the proteins and amygdaloids from a carbonized diet and leaving only the pure nitrogenous life-giving elements!" seized my hand in his, and said in a voice thrilled with emotion: "There is! It has!"

Je ne pourrai jamais oublier non plus ce que j’éprouvai en une autre occasion quand, m'entendant hurler à haute voix: «Oh, si seulement on inventait quelque chose pour enlever les protéines et les amygdaloïdes d'un régime carbonisé en ne laissant que les éléments nutritifs azotés purs!» il prit ma main dans la sienne, et me dit d’une voix entrecoupée par l’émotion: «Il y a quelque chose! Il existe quelque chose!»

 

The reader will understand, therefore, that a question, or query, from such a Friend was not to be put lightly aside. When he asked if I believed in Spiritualism I answered with perfect courtesy:

Par conséquent, le lecteur comprendra que je ne pouvais éluder une question de cet ami, que ce fût celle-là ou n’importe quelle autre. Quand il me demanda si je croyais au Spiritisme, je répondis avec une parfaite courtoisie:

 

"To be quite frank, I do not."

— Pour être tout à fait franc, je n’y crois pas.

 

There was silence between us for a time, and then my Friend said:

Il y eut un silence assez long entre nous, puis mon ami me dit:

 

"Have you ever given it a trial?"

— En avez-vous déjà fait l’expérience?

 

I paused a moment, as the idea was a novel one.

Je fis une pause, car l'idée était originale.

 

"No," I answered, "to be quite candid, I have not."

— Non, répondis-je, pour être tout à fait franc, jamais.

 

Neither of us spoke for perhaps twenty minutes after this, when my Friend said:

Après ça, nous cessâmes l’un et l’autre de parler pendant une vingtaine de minutes, puis mon ami me dit:

 

"Have you anything against it?"

— Vous avez quelque chose contre?

 

I thought awhile and then I said:

Je réfléchis un moment et je dis:

 

"Yes, I have."

— Oui, j’ai quelque chose contre.

 

My Friend remained silent for perhaps half an hour. Then he asked:

Mon ami resta silencieux pendant peut-être une demi-heure. Puis il demanda:

 

"What?"

— Quoi?

 

I meditated for some time. Then I said:

Je méditai quelque temps. Puis je dis:

 

"This – it seems to me that the whole thing is done for money. How utterly unnatural it is to call up the dead – one's great-grandfather, let us say – and pay money for talking to him."

— Ceci – il me semble que toute l’affaire n’est qu’une question de gros sous. Je ne trouve pas du tout normal d’interpeler un mort – mettons, l’arrière grand-père de quelqu’un – et d’avoir à payer pour lui parler.

 

"Precisely," said my Friend without a moment's pause. "I thought so. Now suppose I could bring you into contact with the spirit world through a medium, or through different medii, without there being any question of money, other than a merely nominal fee, the money being, as it were, left out of count, and regarded as only, so to speak, nominal, something given merely pro forma and ad interim. Under these circumstances, will you try the experiment?"

— Précisément, répondit mon ami sans attendre. C’est bien ce que je pense. Supposez maintenant que je puisse vous mettre en contact avec le monde des esprits par l’intermédiaire d’un médium, ou par différents medii, sans qu’il soit question quoique ce soit, hormis des honoraires purement formels, l'argent étant, en quelque sorte, hors de tout compte, et considéré comme uniquement nominal, pour ainsi dire, et seulement versé pro forma et ad intérim. Dans ces conditions, est-ce que vous voudriez tenter l'expérience?

 

I rose and took my Friend's hand."

Je me levai et pris la main de mon ami.

 

"My dear fellow," I said, "I not only will, but I shall."

— Mon cher ami, dis-je, ce n’est pas que je le veux, c’est que je le dois.

 

From this conversation dated my connection with Spiritualism, which has since opened for me a new world.

De cette conversation datent mes rapports avec le Spiritisme, qui a depuis ouvert pour moi les portes d’un nouveau monde.

 

It would be out of place for me to indicate the particular address or the particular methods employed by the agency to which my Friend introduced me. I am anxious to avoid anything approaching a commercial tinge in what I write. Moreover, their advertisement can be seen along with many others – all, I am sure, just as honourable and just as trustworthy – in the columns of any daily newspaper. As everybody knows, many methods are employed. The tapping of a table, the movement of a ouija board, or the voice of a trance medium, are only a few among the many devices by which the spirits now enter into communication with us. But in my own case the method used was not only simplicity itself, but was so framed as to carry with it the proof of its own genuineness. One had merely to speak into the receiver of a telephone, and the voice of the spirit was heard through the transmitter as in an ordinary telephone conversation.

Ce n’est pas ici le lieu de révéler l'adresse particulière de l'agence dans laquelle mon ami m'a introduit ni les méthodes particulières utilisées par celle-ci. Je suis soucieux d'éviter tout ce qui pourrait donner une connotation commerciale à cet écrit. D'ailleurs, sa réclame peut être vue parmi beaucoup d'autres – toutes, j’en suis sûr, parfaitement honorables et tout à fait dignes de confiance – dans les colonnes de n’importe quel quotidien. Comme chacun sait, de nombreuses méthodes sont utilisées. La table tournante, la planchette du ouija ou la voix du médium en transe, ne sont que quelques uns parmi les nombreux dispositifs par lesquels les esprits entrent à présent en communication avec nous. Mais dans mon propre cas, non seulement la méthode utilisée était la simplicité-même, mais sa mise en œuvre portait en elle-même la preuve de sa propre authenticité. Il suffisait de parler dans un téléphone pour entendre la voix de l'esprit comme au cours d’une communication ordinaire.

 

It was only natural, after the scoffing remark that I had made, that I should begin with my great-grandfather. Nor can I ever forget the peculiar thrill that went through me when I was informed by the head of the agency that a tracer was being sent out for Great-grandfather to call him to the phone.

La moindre des choses, après la remarque sarcastique que j'avais faite, était de commencer par mon arrière-grand-père. Je n’oublierai jamais le frisson particulier qui me parcourut quand le directeur de l'agence m’informa qu’on lui avait envoyé un avis d’appel.

 

Great-grandfather – let me do him this justice – was prompt. He was there in three minutes. Whatever his line of business was in the spirit world – and I was never able to learn it – he must have left it immediately and hurried to the telephone. Whatever later dissatisfaction I may have had with Great-grandfather, let me state it fairly and honestly, he is at least a punctual man. Every time I called he came right away without delay. Let those who are inclined to cavil at the methods of the Spiritualists reflect how impossible it would be to secure such punctuality on anything but a basis of absolute honesty.

Il faut lui rendre cette justice qu’il fut prompt à répondre. Il fut là dans les trois minutes. Quelle que fût sa branche d'activités dans le monde des esprits – et je ne devais jamais la connaître – il dut immédiatement tout laisser tomber pour se précipiter au téléphone. En toute honnêteté, quelles que fussent les divergences qui ont pu nous séparer par la suite, je dois au moins lui reconnaître sa ponctualité. Chaque fois que je l'ai appelé, il a décroché sans retard. Laissons ceux qui inclinent à chicaner sur les méthodes spirites méditer sur le fait qu’une telle exactitude serait impossible sans un fond d’honnêteté absolue.

 

In my first conversation with Great-grandfather, I found myself so absurdly nervous at the thought of the vast gulf of space and time across which we were speaking that I perhaps framed my questions somewhat too crudely.

Au cours de ma première conversation avec Grand-Père, je me suis trouvé si bêtement ému à l’idée de l’immense fossé d’espace et de temps à travers lesquels nous nous parlions que je l’ai peut-être questionné d’une manière un peu abrupte.

 

"How are you, great-grandfather?" I asked.

— Comment vas-tu, Grand-Père? demandai-je.

 

His voice came back to me as distinctly as if he were in the next room:

Sa voix m’arriva aussi distinctement que s’il avait été dans la pièce à côté:

 

"I am happy, very happy. Please tell everybody that I am happy."

— Je suis heureux, très heureux. S’il te plaît, dis à tout le monde que je suis heureux.

 

"Great-grandfather," I said. "I will. I'll see that everybody knows it. Where are you, great-grandfather?"

— Grand-Père, dis-je, je veillerai à ce que tout le monde le sache. Où es-tu, Grand-Père?

 

"Here," he answered, "beyond."

— Ici, répondit-il, au-delà.

 

"Beyond what?"

— Au-delà de quoi?

 

"Here on the other side."

— Ici, de l'autre côté.

 

"Side of which?" I asked.

— De l’autre côté de quoi?

 

"Of the great vastness," he answered. "The other end of the Illimitable."

— De la grande immensité. A l'autre bout de l’infini.

 

"Oh, I see," I said, "that's where you are."

— Oh, je vois, dis-je, c’est là que tu es.

 

We were silent for some time. It is amazing how difficult it is to find things to talk about with one's great-grandfather. For the life of me I could think of nothing better than:

Nous gardâmes le silence pendant quelque temps. C’est étonnant comme il est difficile de trouver des choses à dire à son arrière-grand-père. Sur ma vie, je ne trouvais rien de mieux à dire que:

 

"What sort of weather have you been having?"

— Quelle temps fait-il là-bas?

 

"There is no weather here," said Great-grandfather. "It's all bright and beautiful all the time."

— Il ne fait aucun temps ici, dit Grand-Père. Tout n’est que lumière et beauté éternelles.

 

"You mean bright sunshine?" I said.

— Tu veux parler de la lumière du soleil?

 

"There is no sun here," said Great-grandfather.

— Il n'y a pas de soleil ici.

 

"Then how do you mean – " I began.

— Alors, comment peux-tu – commençai-je.

 

But at this moment the head of the agency tapped me on the shoulder to remind me that the two minutes' conversation for which I had deposited, as a nominal fee, five dollars, had expired. The agency was courteous enough to inform me that for five dollars more Great-grandfather would talk another two minutes.

Mais à ce moment, le directeur de l'agence me tapa sur l'épaule pour me rappeler que les deux minutes de conversation pour lesquelles j'avais versé – à titre d’honoraires nominaux – cinq dollars, avaient expiré. L'agence eut assez de courtoise pour m'informer que Grand-Père pourrait parler pendant deux autres minutes pour deux dollars de plus.

 

But I thought it preferable to stop for the moment.

Mais j’estimai préférable d’arrêter pour le moment.

 

Now I do not wish to say a word against my own great-grandfather. Yet in the conversations which followed on successive days I found him – how shall I put it? – unsatisfactory. He had been, when on this side – to use the term we Spiritualists prefer – a singularly able man, an English judge; so at least I have always been given to understand. But somehow Great-grandfather's brain, on the other side, seemed to have got badly damaged. My own theory is that, living always in the bright sunshine, he had got sunstroke. But I may wrong him. Perhaps it was locomotor ataxy that he had. That he was very, very happy where he was is beyond all doubt. He said so at every conversation. But I have noticed that feeble-minded people are often happy. He said, too, that he was glad to be where he was; and on the whole I felt glad that he was too. Once or twice I thought that possibly Great-grandfather felt so happy because he had been drinking: his voice, even across the great gulf, seemed somehow to suggest it. But on being questioned he told me that where he was there was no drink and no thirst, because it was all so bright and beautiful. I asked him if he meant that it was "bone-dry" like Kansas, or whether the rich could still get it? But he didn't answer.

Maintenant je m’en voudrais de dire du mal de mon propre arrière-grand-père. Mais dans les conversations ultérieures, les jours suivants, j’ai trouvé – comment dire? – qu’il laissait quelque peu à désirer. De ce côté-ci – comme nous disons, nous autres Spiritistes, – il avait été un homme particulièrement à la hauteur, un juge anglais – du moins c’est ce que j’avais toujours cru comprendre. Mais d’une façon ou d’une autre, de l'autre côté, son cerveau semblait en avoir pris un sacré coup. Ma propre théorie est que continuellement exposé à la lumière du soleil, il avait été victime d’une insolation. Mais je peux me tromper. Il était peut-être atteint d’ataxie locomotrice. Il ne fait aucun doute qu'il était très, très heureux dans l’au-delà. Il le répétait dans toutes les conversations. Mais j'ai remarqué que les personnes faibles d'esprit sont souvent heureuses. Il disait aussi qu'il était heureux d'être là où il était; et dans l'ensemble je me sentais heureux qu’il le soit aussi. Une ou deux fois, je me suis dit que c’était peut-être parce qu’il avait bu que Grand-Père se sentait aussi heureux: sa voix, même à travers le grand fossé, semblait d’une façon ou d’une autre le suggérer. Mais quand je finis par lui poser la question, il me répondit que là où se trouvait, il n’y avait rien à boire et qu’on n’avait jamais soif, parce que tout n’était que lumière et beauté. Je lui demandai s'il voulait dire que tout était «sec comme un coup de trique28» comme on dit dans le Kansas, ou si les rupins pouvait encore s’en procurer, mais il ne me répondit pas.

28 «Bone-dry» (sec comme un os.)

Our intercourse ended in a quarrel. No doubt it was my fault. But it did seem to me that Great-grandfather, who had been one of the greatest English lawyers of his day, might have handed out an opinion.

Nous avons fini par nous disputer. Pas de doute, ce fut ma faute. Mais il me semblait à moi que cet arrière-grand-père, qui avait été l'un des plus grands avocats anglais de son temps, aurait pu avoir un avis.

 

The matter came up thus: I had had an argument – it was in the middle of last winter – with some men at my club about the legal interpretation of the Adamson Law. The dispute grew bitter.

Voilà ce qu’il en était: j'avais une controverse – c’était au milieu de l'hiver dernier – avec quelques hommes de mon club au sujet de la légalité de la loi Adamson29. Le conflit devenait acharné.

29 Adamson Act : Loi américaine de 1916 instituant la journée de huit heures.

"I'm right," I said, "and I'll prove it if you give me time to consult the authorities."

— C’est moi qui ai raison, dis-je, et je le prouverai si vous me laissez le temps de consulter les autorités.

"Consult your great-grandfather!" sneered one of the men.

— Consultez donc votre arrière-grand-père! ricana l’un des hommes.

 

"All right," I said, "I will."

— Justement, c’est exactement ce que je vais faire.

 

I walked straight across the room to the telephone and called up the agency.

Je traversai la pièce pour aller droit au téléphone et j’appelai l'agence.

 

"Give me my great-grandfather," I said. "I want him right away."

— Passez-moi mon arrière-grand-père, dis-je. Tout de suite.

 

He was there. Good, punctual old soul, I'll say that for him. He was there.

Il était là. On peut dire que c’était une bonne vieille âme toujours disponible. Il était là.

 

"Great-grandfather," I said, "I'm in a discussion here about the constitutionality of the Adamson Law, involving the power of Congress under the Constitution. Now, you remember the Constitution when they made it. Is the law all right?"

— Grand-Père, dis-je, je suis en plein débat sur la constitutionnalité de la loi Adamson; ça implique le pouvoir du congrès au regard de la constitution. Tu dois bien te rappeler la Constitution, quand elle a été écrite30. La loi est-elle conforme?

30

La Constitution des États-Unis date de 1787. L’arrière-grand-père de Leacock (ce dernier est né en 1869) a fort bien pu être le contemporain de cet événement – surtout s’il est fictif.

There was silence.

Il y eut un silence.

"How does it stand, great-grandfather?" I said. "Will it hold water?"

— Comment ça se présente, Grand-Père? Ça tient la route?

Then he spoke.

Alors il parla.

 

"Over here," he said, "there are no laws, no members of Congress and no Adamsons; it's all bright and beautiful and – "

— Ici, dit-il, il n'y a pas de loi, pas de Congrès et pas d’Adamson; ici, tout n’est que lumière et beauté et 

 

"Great-grandfather," I said, as I hung up the receiver in disgust, "you are a Mutt!"

— Grand-Père, tu n’es qu’un vieux fourneau31.

Et, de dépit, je raccrochai.

31 Si on s’en tient au texte, « imbécile » serait plus exact. Mais, dans ce contexte, je préfère cette aimable injure empruntée à Alphonse Allais.

I never spoke to him again. Yet I feel sorry for him, feeble old soul, flitting about in the Illimitable, and always so punctual to hurry to the telephone, so happy, so feeble-witted and courteous; a better man, perhaps, take it all in all, than he was in life; lonely, too, it may be, out there in the Vastness. Yet I never called him up again. He is happy. Let him stay.

Je ne lui ai plus jamais parlé. Je me sens pourtant désolé pour lui, ce vieil esprit gâteux voletant dans l’infini, toujours si empressé pour se précipiter au téléphone, si heureux, si dur à la comprenette et si courtois; somme toute un homme meilleur que celui qu’il fut dans la vie; mais peut-être trop seul, perdu dans l’Immensité. Pourtant, je ne l’ai jamais rappelé. Il est heureux. Qu’il le reste.

Indeed, my acquaintance with the spirit world might have ended at that point but for the good offices, once more, of my Friend.

En effet, mon incursion dans le monde des esprits aurait pu s’arrêter là sans les bons offices, une fois de plus, de mon ami.

 

"You find your great-grandfather a little slow, a little dull?" he said. "Well, then, if you want brains, power, energy, why not call up some of the spirits of the great men, some of the leading men, for instance, of your great-grandfather's time?"

— Vous avez trouvé votre arrière-grand-père un peu dur à la détente? dit-il. Eh bien alors, si vous voulez de l’intelligence, de la puissance, de l’énergie, pourquoi ne pas appeler les esprits de certains grands hommes, par exemple les dirigeants du temps de votre arrière-grand-père.

 

"You've said it!" I exclaimed. "I'll call up Napoleon Bonaparte."

— Vous avez raison! m’écriai-je. Je vais appeler Napoléon Bonaparte.

 

I hurried to the agency.

Je me précipitai à l'agence.

 

"Is it possible," I asked, "for me to call up the Emperor Napoleon and talk to him?"

— M’est-il possible, demandai-je, d’appeler l'empereur Napoléon et de lui parler?

 

Possible? Certainly. It appeared that nothing was easier. In the case of Napoleon Bonaparte the nominal fee had to be ten dollars in place of five; but it seemed to me that, if Great-grandfather cost five, Napoleon Bonaparte at ten was cheapness itself.

Possible? Certainement. Il s’avéra que rien n'était plus facile. Dans le cas de Napoléon Bonaparte, les honoraires nominaux s’élevaient à dix dollars au lieu de cinq; mais il me semblait qu’un Napoléon Bonaparte à dix dollars à côté d’un arrière-grand-père à cinq, c’était donné.

 

"Will it take long to get him?" I asked anxiously.

— Ça va être long pour l'obtenir? demandai-je avec impatience.

 

"We'll send out a tracer for him right away," they said.

— On va tout de suite envoyer l’avis d’appel, dirent-ils.

 

Like Great-grandfather, Napoleon was punctual. That I will say for him. If in any way I think less of Napoleon Bonaparte now than I did, let me at least admit that a more punctual, obliging, willing man I never talked with.

Napoléon fut aussi prompt à décrocher que Grand-Père. C’est ce que je dirais à son sujet. Même si, à présent, j’ai moins d’estime qu’avant pour Napoléon Bonaparte, j’admets que je n’ai jamais conversé avec quelqu’un de plus empressé, de plus obligeant et faisant preuve d’autant de bonne volonté.

 

He came in two minutes.

Il fut là en deux minutes.

 

"He's on the line now," they said.

— Il est au bout du fil, dirent-ils.

 

I took up the receiver, trembling.

Je pris le récepteur en tremblant.

 

"Hello!" I called. "Est-ce que c'est l'Empereur Napoleon a qui j'ai l'honneur de parler?"

— Allô! appelai-je. Est-ce que c'est l'Empereur Napoléon à qui j'ai l'honneur de parler32?

32 Les répliques en italiques sont en français dans le texte.

"How's that?" said Napoleon.

— Pardon? dit Napoléon.

"Je demande si je suis en communication avec l'Empereur Napoleon – "

Je demande si je suis en communication avec l'Empereur Napoléon 

 

"Oh," said Napoleon, "that's all right; speak English."

— Oh, dit Napoléon, tout va bien; parlez en anglais.

 

"What!" I said in surprise. "You know English? I always thought you couldn't speak a word of it."

— Comment! dis-je avec surprise. Vous parlez anglais? J'ai toujours cru que vous ne parliez pas un mot d’anglais.

 

He was silent for a minute. Then he said:

Il resta silencieux une minute, puis il dit:

 

"I picked it up over here. It's all right. Go right ahead."

— Je l'ai appris ici. Tout va bien. Allez-y.

 

"Well," I continued, "I've always admired you so much, your wonderful brain and genius, that I felt I wanted to speak to you and ask you how you are."

— Eh bien, continuai-je, je vous ai toujours si profondément admiré, vous, votre merveilleux cerveau et votre génie, que j’ai voulu vous parler et vous demander comment vous allez.

 

"Happy," said Napoleon, "very happy."

— Je suis heureux, dit Napoléon, très heureux.

 

"That's good," I said. "That's fine! And how is it out there? All bright and beautiful, eh?"

— C’est bien. C’est très bien. Et comment est-ce par là-bas? Tout est lumineux et beau, hein?

 

"Very beautiful," said the Emperor.

— Très beau, dit l'Empereur.

 

"And just where are you?" I continued. "Somewhere out in the Unspeakable, I suppose, eh?"

— Et où êtes-vous au juste? continuai-je. Quelque part dans l'Indicible, je suppose, hein?

 

"Yes," he answered, "out here beyond."

— Oui, au loin, là-bas, au-delà.

 

"That's good," I said. "Pretty happy, eh?"

— C’est bien. Et vous êtes parfaitement heureux, hein?

 

"Very happy," said Napoleon. "Tell everybody how happy I am."

— Très heureux. Dites à tout le monde à quel point je suis heureux.

 

"I know," I answered. "I'll tell them all. But just now I've a particular thing to ask. We've got a big war on, pretty well the whole world in it, and I thought perhaps a few pointers from a man like you – "

— Je sais, répondis-je. Je leur dirai à tous. Mais en attendant, j'ai quelque chose de spécial à vous demander. Nous sommes engagés dans une grande guerre, une guerre mondiale, et je me suis dit que, peut-être, quelques conseils de la part d’un homme tel que vous 

 

But at this point the attendant touched me on the shoulder. "Your time is up," he said.

Mais à ce moment, le préposé me tapa sur l'épaule en disant. «Votre temps est dépassé.»

 

I was about to offer to pay at once for two minutes more when a better idea struck me. Talk with Napoleon? I'd do better than that. I'd call a whole War Council of great spirits, lay the war crisis before them and get the biggest brains that the world ever produced to work on how to win the war.

J’allais proposer de payer pour deux minutes de plus quand une meilleure idée me frappa. Parler avec Napoléon? Je pouvais faire mieux que ça. J’allais réunir un Conseil de Guerre des plus grands esprits; j’exposerais la situation devant eux et les plus grands cerveaux que le monde ait jamais portés m'enseigneraient le moyen de gagner la guerre.

 

Who should I have? Let me see! Napoleon himself, of course. I'd bring him back. And for the sea business, the submarine problem, I'd have Nelson. George Washington, naturally, for the American end; for politics, say, good old Ben Franklin, the wisest old head that ever walked on American legs, and witty too; yes, Franklin certainly, if only for his wit to keep the council from getting gloomy; Lincoln – honest old Abe – him certainly I must have. Those and perhaps a few others.

Qui devrai-je inviter? Voyons! Napoléon lui-même, bien sûr. J’allais le rappeler. Et pour les affaires maritimes, la question des sous-marins, j’allais prendre Nelson. George Washington, évidemment, pour l’entrée en guerre de l’Amérique; pour les problèmes politiques, ce bon vieux Ben Franklin, le vieux chef le plus sage qui ait jamais marché sur des jambes américaines, et plein d'esprit, lui aussi; oui, Franklin certainement, ne fût-ce que pour empêcher le conseil de sombrer dans la morosité; Lincoln – le vieil Abe si honnête – allait devoir être des nôtres. Ceux-là et peut-être quelques autres.

 

I reckoned that a consultation at ten dollars apiece with spirits of that class was cheap to the verge of the ludicrous. Their advice ought to be worth millions – yes, billions – to the cause.

Je calculai que dix dollars la séance pour une consultation avec des esprits de cette classe, c’était d’un bon marché à la limite du ridicule. Leurs conseils devaient valoir des millions – oui, des milliards.

 

The agency got them for me without trouble. There is no doubt they are a punctual crowd, over there beyond in the Unthinkable.

L'agence me les obtint sans problème. Pas de doute, ils sont une foule à être disponibles, là-bas au-delà de l'Inimaginable.

 

I gathered them all in and talked to them, all and severally, the payment, a merely nominal matter, being made, pro forma, in advance.

Je les ai tous réunis et je leur ai parlé, individuellement et tous ensemble, le paiement, purement nominal, devant être versé à l’avance, pro forma.

 

I have in front of me in my rough notes the result of their advice. When properly drafted it will be, I feel sure, one of the most important state documents produced in the war.

Les conclusions de leur Conseil sont devant moi, dans mes notes prises sur le vif. Quand je les aurai mises au net, je suis certain que ça constituera un des plus importants documents d'état élaborés pendant la guerre.

 

In the personal sense – I have to admit it – I found them just a trifle disappointing. Franklin, poor fellow, has apparently lost his wit. The spirit of Lincoln seemed to me to have none of that homely wisdom that he used to have. And it appears that we were quite mistaken in thinking Disraeli a brilliant man; it is clear to me now that he was dull – just about as dull as Great-grandfather, I should say. Washington, too, is not at all the kind of man we thought him.

Personnellement – je dois l'admettre – tout ça ne m’a semblé qu’un décevant tissu d’inepties. Franklin, le pauvre gars, a apparemment perdu tout sens commun. Il semble que l'esprit de Lincoln n’a plus rien du solide bon sens qui était le sien. Et il s'avère que nous nous trompions tous en prenant Disraeli pour un homme brillant; il est clair à mes yeux qu'il a aujourd’hui bien décliné – presqu’autant que Grand-Père, dirais-je. Washington, lui non plus, n’est pas du tout le genre d'homme que nous pensions.

 

Still, these are only personal impressions. They detract nothing from the extraordinary value of the advice given, which seems to me to settle once and for ever any lingering doubt about the value of communications with the Other Side.

Ce ne sont là que des impressions personnelles. Elles ne diminuent en rien l’extraordinaire valeur de leurs avis, qui, selon moi, sont de nature à lever une fois pour toutes le moindre doute qui subsisterait encore au sujet de la véracité des communications avec l'Autre Monde.

 

My draft of their advice runs in part as follows:

L’ébauche de leur plan se présente comme suit:

 

The Spirit of Nelson, on being questioned on the submarine problem, holds that if all the men on the submarines were where he is everything would be bright and happy. This seems to me an invaluable hint. There is nothing needed now except to put them there.

L'Esprit de Nelson, interrogé sur la question des sous-marins, soutient que si tous les hommes embarqués dans les sous-marins étaient où il se trouve, tout ne serait que lumière et bonheur. Ce conseil est pour moi d’une valeur inestimable. Il n'y a rien d’autre à faire que de tous les expédier là-bas.

 

The advice of the Spirit of Napoleon about the campaign on land seemed to me, if possible, of lower value than that of Nelson on the campaign at sea. It is hardly conceivable that Napoleon has forgotten where the Marne is. But it may have changed since his day. At any rate, he says that, if ever the Russians cross the Marne, all is over. Coming from such a master-strategist, this ought to be attended to.

L’avis de l’Esprit de Napoléon sur la campagne terrestre m’a semblé, si possible, d'une moindre valeur que celui de Nelson sur la campagne maritime. Il est à peine croyable que Napoléon ait oublié où se trouve la Marne. Mais tout a pu changer depuis son époque. En tout cas, il dit que si jamais les Russes atteignent la Marne, tout est terminé. Venant d'un tel maître ès stratégie, on ne pouvait attendre moins.

 

Franklin, on being asked whether the United States had done right in going into the war, said "Yes"; asked whether the country could with honour have stayed out, he said "No." There is guidance here for thinking men of all ranks.

Franklin, à la question de savoir si les États-Unis avaient fait bien d’entrer en guerre, a répondu «oui»; à la question de savoir si le pays aurait pu s’en dispenser honorablement, il a répondu «non.» Voilà des conseils qui peuvent donner à réfléchir aux hommes de tous rangs.

 

Lincoln is very happy where he is. So, too, I was amazed to find, is Disraeli. In fact, it was most gratifying to learn that all of the great spirits consulted are very happy, and want everybody to know how happy they are. Where they are, I may say, it is all bright and beautiful.

Lincoln est très heureux là où il est. Disraeli aussi, ce qui ne laisse pas de m’étonner. En fait, il était très réconfortant d’apprendre que tous les grands esprits consultés étaient très heureux et souhaitaient que tout le monde le sache. Là où ils sont, je peux le dire, tout n’est que lumière et beauté.

 

Fear of trespassing on their time prevented me from questioning each of them up to the full limit of the period contracted for.

La crainte d’abuser de leur temps m'a empêché d'interroger chacun d’eux en utilisant la totalité du temps qui m’était imparti.

 

I understand that I have still to my credit at the agency five minutes' talk with Napoleon, available at any time, and similarly five minutes each with Franklin and Washington, to say nothing of ten minutes' unexpired time with Great-grandfather.

J’ai donc toujours à mon crédit à l'agence cinq minutes de conversation avec Napoléon, utilisables à tout moment, ainsi que deux avoirs de cinq minutes, un avec Franklin, l’autre avec Washington, sans compter un reliquat de dix minutes avec mon arrière-grand-père.

 

All of these opportunities I am willing to dispose of at a reduced rate to anyone still sceptical of the reality of the spirit world.

Je suis disposé à me débarrasser de ces occasions, à un taux réduit, entre les mains de n'importe quelle personne qui nourrirait encore quelques doutes sur la réalité du monde des esprits.

 

 

 

 

-V-
The Sorrows of a Summer Guest

-V-
Les misères d’un estivant

 

Let me admit, as I start to write, that the whole thing is my own fault. I should never have come. I knew better. I have known better for years. I have known that it is sheer madness to go and pay visits in other people's houses.

Avant tout, il me faut reconnaître que tout est entièrement de ma faute. Je n’aurais jamais dû venir. Je le savais parfaitement. Je le savais parfaitement depuis des années. Je savais que c’est de la folie pure d’aller en visite chez les autres.

 

Yet in a moment of insanity I have let myself in for it and here I am. There is no hope, no outlet now till the first of September when my visit is to terminate. Either that or death. I do not greatly care which.

Pourtant, dans un moment d’égarement, je me suis laissé aller, et je suis là. Il n'y a aucun espoir, aucune issue à attendre avant le premier septembre, date à laquelle mon séjour doit prendre fin. Aucune issue, sauf la mort, ce qui m’est complètement égal.

 

I write this, where no human eye can see me, down by the pond – they call it the lake – at the foot of Beverly-Jones's estate. It is six o'clock in the morning. No one is up. For a brief hour or so there is peace. But presently Miss Larkspur – the jolly English girl who arrived last week – will throw open her casement window and call across the lawn, "Hullo everybody! What a ripping morning!" And young Poppleson will call back in a Swiss yodel from somewhere in the shrubbery, and Beverly-Jones will appear on the piazza with big towels round his neck and shout, "Who's coming for an early dip?" And so the day's fun and jollity – heaven help me – will begin again.

J'écris ceci là où personne ne peut me voir, près de la mare – ils appellent ça le lac – au pied du domaine de Beverly-Jones. Il est six heures du matin. Personne n'est encore levé, ce qui me laisse une petite heure de paix. Mais, incessamment sous peu, Miss Larkspur – la joviale jeune fille anglaise arrivée la semaine dernière – va ouvrir ses volets et appeler à travers la pelouse, «Hello tout le monde! Quelle superbe matinée!» Et le jeune Poppleson, quelque part au fond des bois, va se mettre à pousser une tyrolienne, et Beverly-Jones, une serviette de bain autour du cou, va faire son apparition sur la terrasse en criant, «qui vient faire un petit plongeon matinal?» Et ce sera le début – le ciel me vienne en aide – d’une journée de gaieté et de réjouissances.

 

Presently they will all come trooping in to breakfast, in coloured blazers and fancy blouses, laughing and grabbing at the food with mimic rudeness and bursts of hilarity. And to think that I might have been breakfasting at my club with the morning paper propped against the coffee-pot, in a silent room in the quiet of the city.

Ensuite, ils vont tous se réunir pour le petit déjeuner, vêtus de blazers bariolés et de chemises fantaisie, hilares, se jetant sur la nourriture avec des faux-airs de goinfres. Quand je pense que pourrais être en train de prendre tranquillement mon petit déjeuner à mon club, le journal du matin appuyé contre la cafetière, dans une pièce silencieuse, au milieu de la quiétude de la cité.

 

I repeat that it is my own fault that I am here.

Je répète que si je suis ici, c’est entièrement de ma faute.

 

For many years it had been a principle of my life to visit nobody. I had long since learned that visiting only brings misery. If I got a card or telegram that said, "Won't you run up to the Adirondacks and spend the week-end with us?" I sent back word: "No, not unless the Adirondacks can run faster than I can," or words to that effect. If the owner of a country house wrote to me: "Our man will meet you with a trap any afternoon that you care to name," I answered, in spirit at least: "No, he won't, not unless he has a bear-trap or one of those traps in which they catch wild antelope." If any fashionable lady friend wrote to me in the peculiar jargon that they use: "Can you give us from July the twelfth at half-after-three till the fourteenth at four?" I replied: "Madam, take the whole month, take a year, but leave me in peace."

Pendant de nombreuses années, j’ai eu pour principe de ne rendre visite à personne. J’avais depuis longtemps compris que les visites ne pouvaient apporter que des désagréments. Si je recevais une carte ou un télégramme me disant, «Voulez-vous faire un saut jusque dans les Adirondacks et passer le week-end avec nous?» je répondais: «Non, sauf si les Adirondacks peuvent courir plus vite que moi,» ou quelque chose comme ça. Si le propriétaire d'une maison de campagne m'écrivait: «Un de nos hommes vous attend pour vous piéger n'importe quel après-midi à votre convenance,» je répondais quelque chose qui voulait dire: «Non, pas question, sauf s’il dispose d’un piège à loup ou d’une de ces chausse-trappes avec lesquelles on capture les antilopes sauvages.» Si une dame des plus en vue parmi mes amies m’écrivait dans son jargon particulier: «Pourrons-vous profiter de votre présence à partir du douze juillet à quinze heures trente jusqu'au quatorze à seize heures?» je répondais: «Madame, profitez-en pendant tout le mois, pendant toute l’année, mais fichez-moi la paix.»

 

Such at least was the spirit of my answers to invitations. In practice I used to find it sufficient to send a telegram that read: "Crushed with work impossible to get away," and then stroll back into the reading-room of the club and fall asleep again.

C’est du moins dans cet esprit que je répondais aux invitations. En pratique je me contentais d’envoyer un télégramme du genre: «Croule sous le travail, impossible venir,» puis de retourner flâner dans la salle de lecture du club et de me rendormir.

 

But my coming here was my own fault. It resulted from one of those unhappy moments of expansiveness such as occur, I imagine, to everybody – moments when one appears to be something quite different from what one really is, when one feels oneself a thorough good fellow, sociable, merry, appreciative, and finds the people around one the same. Such moods are known to all of us. Some people say that it is the super-self asserting itself. Others say it is from drinking. But let it pass. That at any rate was the kind of mood that I was in when I met Beverly-Jones and when he asked me here.

Mais si j’étais là, c’était de ma propre faute. A cause d’un de ces regrettables moments d’exaltation qui, je l’imagine, peuvent arriver à tout le monde – un de ces moments où il semble qu’on soit quelque chose de très différent de ce qu’on est vraiment, où on se sent un bon compagnon, sociable, gai, élogieux, apprécié, et où on trouve les mêmes qualités à tout son entourage. De telles humeurs sont bien connues de chacun d’entre nous. Certains disent que c'est le moi intérieur qui s’extériorise. D'autres disent que ça vient de la boisson. Mais passons. C'était en tout cas dans cette sorte d’humeur que je me trouvais au moment où j'ai rencontré Beverly-Jones et où il m'a invité ici.

 

It was in the afternoon, at the club. As I recall it, we were drinking cocktails and I was thinking what a bright, genial fellow Beverly-Jones was, and how completely I had mistaken him. For myself – I admit it – I am a brighter, better man after drinking two cocktails than at any other time – quicker, kindlier, more genial. And higher, morally. I had been telling stories in that inimitable way that one has after two cocktails. In reality, I only know four stories, and a fifth that I don't quite remember, but in moments of expansiveness they feel like a fund or flow.

C’était un après-midi, au club. Pour autant que je m’en souvienne, nous buvions des cocktails et j’en étais à me dire que je m’étais complètement trompé sur le compte de Beverly-Jones. En définitive, c’était plutôt un type brillant et sympathique. Pour ma part – je le reconnais – je suis un homme plus intelligent et meilleur après un ou deux cocktails qu'à n'importe quel autre moment – plus vif, plus gentil, plus affable. Et d’une plus haute tenue, moralement parlant. Après un ou deux cocktails, je peux raconter des histoires d’une manière inimitable. En réalité, je ne connais que quatre histoires, et une cinquième dont je ne me souviens que partiellement, mais dans les moments d’exaltation, c’est comme si j’en connaissais des quantités.

 

It was under such circumstances that I sat with Beverly-Jones. And it was in shaking hands at leaving that he said: "I do wish, old chap, that you could run up to our summer place and give us the whole of August!" and I answered, as I shook him warmly by the hand: "My dear fellow, I'd simply love to!" "By gad, then it's a go!" he said. "You must come up for August, and wake us all up!"

Telles étaient donc les circonstances dans lesquelles Beverly-Jones, au moment de nous quitter, me dit en me serrant la main: «Je souhaiterais vraiment, mon vieux, que vous fassiez un saut jusqu’à notre maison de campagne pour passer le mois d’août avec nous!» et où je lui répondis en lui secouant chaleureusement la main: «Mon cher vieux, j'adorerais tout simplement ça!» «Nom de nom, alors ça colle!» avait-il dit. «Venez donc passer le mois d’août, et secouez-nous un bon coup!»

 

Wake them up! Ye gods! Me wake them up!

Les secouer! Dieu du Ciel! Que je les secoue!

 

One hour later I was repenting of my folly, and wishing, when I thought of the two cocktails, that the prohibition wave could be hurried up so as to leave us all high and dry – bone-dry, silent and unsociable.

Une heure plus tard je me repentais de ma folie et regrettais, en pensant aux deux cocktails, que la prohibition n’ait pas été promulguée plus tôt. Ça nous aurait permis de rester à jeun, – au régime sec, absolument mutiques et asociaux.

 

Then I clung to the hope that Beverly-Jones would forget. But no. In due time his wife wrote to me. They were looking forward so much, she said, to my visit; they felt – she repeated her husband's ominous phrase – that I should wake them all up!

Puis je m’accrochai à l'espoir que Beverly-Jones n’y penserait plus. Mais non. En temps et en heure, je reçus une lettre de son épouse. Ils attendaient ma visite avec une telle impatience, disait-elle; ils espéraient – elle reprenait la sinistre expression de son mari – que j’allais tous les secouer!

 

What sort of alarm-clock did they take me for, anyway!

Pour quelle sorte de boute-en-train me prenaient-ils donc!

 

Ah, well! They know better now. It was only yesterday afternoon that Beverly-Jones found me standing here in the gloom of some cedar-trees beside the edge of the pond and took me back so quietly to the house that I realized he thought I meant to drown myself. So I did.

Eh bien! Ils le savent un peu mieux maintenant. Ce fut seulement hier après-midi que Beverly-Jones me trouva ici, dans la solitude d’un bosquet de cèdres au bord de la mare et qu’il me reconduisit à la maison avec tant d’égards que je compris qu’il avait pensé que j’avais voulu me noyer. Et c’était la vérité.

 

I could have stood it better – my coming here, I mean – if they hadn't come down to the station in a body to meet me in one of those long vehicles with seats down the sides: silly-looking men in coloured blazers and girls with no hats, all making a hullabaloo of welcome. "We are quite a small party," Mrs. Beverly-Jones had written. Small! Great heavens, what would they call a large one? And even those at the station turned out to be only half of them. There were just as many more all lined up on the piazza of the house as we drove up, all waving a fool welcome with tennis rackets and golf clubs.

Tout ça aurait pu mieux se passer – mon séjour ici, je veux dire – si toute une troupe n’était pas venue me chercher à la gare dans un de ces longs véhicules avec des bancs sur les côtés: des types à l’air idiot en blazers bariolés et des filles nu-tête qui faisaient tout un tintamarre pour me souhaiter la bienvenue. «Nous ne sommes qu’un petit nombre,» avait écrit Mrs. Beverly-Jones. Un petit nombre! Grands Dieux, comment aurait-elle parlé d’un grand nombre? Et encore, il n’y en avait que la moitié à la gare. A notre arrivée, il y en avait au moins autant alignés sur la terrasse devant la maison, agitant tous stupidement des raquettes de tennis et des clubs de golf en signe de bienvenue.

 

Small party, indeed! Why, after six days there are still some of the idiots whose names I haven't got straight! That fool with the fluffy moustache, which is he? And that jackass that made the salad at the picnic yesterday, is he the brother of the woman with the guitar, or who?

Un petit nombre, en effet! Pourquoi, au bout de six jours, ne suis-je pas arrivé à me fourrer le nom d’un seul de ces idiots dans la tête! Cet imbécile avec la moustache duveteuse, qui est-il? Et cet âne qui a préparé la salade pour le pique-nique d’hier, est-il le frère de la femme à la guitare, ou sinon, qui est-il?

 

But what I mean is, there is something in that sort of noisy welcome that puts me to the bad at the start. It always does. A group of strangers all laughing together, and with a set of catchwords and jokes all their own, always throws me into a fit of sadness, deeper than words. I had thought, when Mrs. Beverly-Jones said a small party, she really meant small. I had had a mental picture of a few sad people, greeting me very quietly and gently, and of myself, quiet, too, but cheerful – somehow lifting them up, with no great effort, by my mere presence.

Mais ce que je veux dire, c’est que quelque chose dans cette espèce de bruyante manifestation de bienvenue m’a mis de mauvaise humeur dès le début. Et je le suis resté. Une troupe d'étrangers riant tous ensemble et avec tout un stock de slogans et de plaisanteries qui leur sont propres, me plonge toujours dans un abîme de tristesse plus profond que les mots ne peuvent le dire. Je m’étais dit, quand Mrs. Beverly-Jones avait parlé de petit nombre, qu’elle voulait vraiment dire petit. Je m’étais représenté quelques personnes tristes, me saluant avec beaucoup de douceur et de gentillesse, et moi, tout aussi silencieux, mais gai – et les encourageant d’une façon ou d'une autre et sans grand effort par ma seule présence.

 

Somehow from the very first I could feel that Beverly-Jones was disappointed in me. He said nothing. But I knew it. On that first afternoon, between my arrival and dinner, he took me about his place, to show it to me. I wish that at some proper time I had learned just what it is that you say when a man shows you about his place. I never knew before how deficient I am in it. I am all right to be shown an iron-and-steel plant, or a soda-water factory, or anything really wonderful, but being shown a house and grounds and trees, things that I have seen all my life, leaves me absolutely silent.

N’importe comment, j’ai tout de suite compris que je décevais Beverly-Jones. Il n’en disait rien. Mais je le savais. Le premier après-midi, entre mon arrivée et le dîner, il me prit à part pour m’emmener faire le tour du propriétaire. Je souhaiterais avoir appris en temps utile ce qu’il convient de dire à un homme qui vous montre sa propriété. Jusqu’alors, j’avais toujours ignoré à quel point j’étais incompétent dans ce genre de situation. Je suis parfaitement à l’aise quand on me fait visiter une aciérie, ou une fabrique de limonade, ou n’importe quoi de vraiment intéressant; mais visiter une maison, des pelouses, des arbres, des choses que j'ai vues toute ma vie, me laisse absolument coi.

 

"These big gates," said Beverly-Jones, "we only put up this year."

— Nous n’avons installé ce portail, dit Beverly-Jones, que cette année.

 

"Oh," I said. That was all. Why shouldn't they put them up this year? I didn't care if they'd put them up this year or a thousand years ago.

— Oh, dis-je.

Et ce fut tout. Pourquoi ne l’auraient-ils pas installé cette année? Je me fiche de savoir qu’ils l’aient installé cette année ou il y a mille ans.

 

"We had quite a struggle," he continued, "before we finally decided on sandstone.

— Nous avons pas mal bagarré, continua-t-il, avant de nous décider finalement pour du grès.

 

"You did, eh?" I said. There seemed nothing more to say; I didn't know what sort of struggle he meant, or who fought who; and personally sandstone or soapstone or any other stone is all the same to me.

— Du grès, hein? dis-je

 Il ne semblait pas y avoir davantage à dire; Je ne sais pas de quelles bagarres il voulait parler, ou contre qui il s’était battu; et pour moi, le grès, la stéatite ou n'importe quelle autre pierre, c’est du pareil au même.

 

"This lawn," said Beverly-Jones, "we laid down the first year we were here." I answered nothing. He looked me right in the face as he said it and I looked straight back at him, but I saw no reason to challenge his statement. "The geraniums along the border," he went on, "are rather an experiment. They're Dutch."

— Cette pelouse, dit Beverly-Jones, nous l’avons semée l’année de notre arrivée.

Je ne répondis rien. En disant cela, il me regardait droit dans les yeux. Je soutins son regard, mais je n’avais pas la moindre raison de mettre sa parole en doute.

— Les géraniums de la bordure, continua-t-il, c’est plutôt un essai. Ils viennent de Hollande.

 

I looked fixedly at the geraniums but never said a word. They were Dutch; all right, why not? They were an experiment. Very good; let them be so. I know nothing in particular to say about a Dutch experiment.

Je regardai attentivement les géraniums mais ne prononçai pas un mot. Ils étaient Hollandais; eh bien, pourquoi pas? C’était un essai. Très bien; que ça reste comme ça. Je n’ai de particulier à dire à propos d’un essai hollandais.

 

I could feel that Beverly-Jones grew depressed as he showed me round. I was sorry for him, but unable to help. I realized that there were certain sections of my education that had been neglected. How to be shown things and make appropriate comments seems to be an art in itself. I don't possess it. It is not likely now, as I look at this pond, that I ever shall.

Je sentais que Beverly-Jones était de plus en plus déprimé à mesure qu’il me montrait sa propriété. J’étais désolé pour lui, mais je ne pouvais lui être d’aucune aide. Je me rendais compte que tout un pan de mon éducation avait été négligé. Visiter certaines choses et formuler les commentaires appropriés me semble être un art en tant que tel. Je ne le possède pas. Et ce n’est pas maintenant, en considérant cette mare, que je vais apprendre.

 

Yet how simple a thing it seems when done by others. I saw the difference at once the very next day, the second day of my visit, when Beverly-Jones took round young Poppleton, the man that I mentioned above who will presently give a Swiss yodel from a clump of laurel bushes to indicate that the day's fun has begun.

Pourtant, ça paraît si simple pour les autres. J'ai bien vu la différence le lendemain, le second jour de ma visite, quand Beverly-Jones a emmené le jeune Poppleton, l'homme que j'ai mentionné ci-dessus et qui pousse en ce moment sa tyrolienne dans un massif de lauriers pour indiquer que les réjouissances de la journée ont commencé.

 

Poppleton I had known before slightly. I used to see him at the club. In club surroundings he always struck me as an ineffable young ass, loud and talkative and perpetually breaking the silence rules. Yet I have to admit that in his summer flannels and with a straw hat on he can do things that I can't.

Je connaissais un peu Poppleton. Je le voyais au club. Dans le cadre du club il m'avait toujours paru un ineffable jeune bourricot, fort en gueule et tout le temps en train de rompre la règle du silence. Je dois pourtant reconnaître qu’en tenue de flanelle estivale et chapeau de paille, il était capable de choses qui m’étaient impossibles.

 

"These big gates," began Beverly-Jones as he showed Poppleton round the place with me trailing beside them, "we only put up this year."

— Nous n’avons installé ce portail, commença Beverly-Jones 

Il faisait faire un tour à Poppleton, et je traînais derrière eux.

— Nous n’avons installé ce portail que cette année.

 

Poppleton, who has a summer place of his own, looked at the gates very critically.

Poppleton, qui possédait sa propre maison de campagne, regarda le portail d’un œil critique.

 

"Now, do you know what I'd have done with those gates, if they were mine?" he said.

— Eh bien, vous savez ce que j'aurais fait avec ce portail, s’il avait été à moi? dit-il.

 

"No," said Beverly-Jones.

— Non, dit Beverly-Jones.

 

"I'd have set them two feet wider apart; they're too narrow, old chap, too narrow." Poppleton shook his head sadly at the gates.

— Je lui aurais donné deux pieds de plus en largeur; il est trop étroit, mon vieux, trop étroit, dit Poppleton en secouant sa tête avec tristesse en direction du portail.

 

"We had quite a struggle," said Beverly-Jones, "before we finally decided on sandstone."

— Nous avons pas mal bagarré, dit Beverly-Jones, avant de nous décider finalement pour du grès.

 

I realized that he had one and the same line of talk that he always used. I resented it. No wonder it was easy for him. "Great mistake," said Poppleton. "Too soft. Look at this" – here he picked up a big stone and began pounding at the gate-post – "see how easily it chips! Smashes right off. Look at that, the whole corner knocks right off, see!"

Je me rendais compte que sa conversation suivait le même plan que d’habitude. Ça m’indignait. Pas de doute que ça lui était facile.

— Une grave erreur, Poppleton. Trop tendre. Regardez-moi ça 

A ce moment, il s’empara d’un gros caillou et se mit à marteler le pilier.

— Regardez comme ça s’ébrèche facilement! Ça s’effrite littéralement. Regardez ça, le coin tout entier s’effondre, regardez!

 

Beverly-Jones entered no protest. I began to see that there is a sort of understanding, a kind of freemasonry, among men who have summer places. One shows his things; the other runs them down, and smashes them. This makes the whole thing easy at once. Beverly-Jones showed his lawn.

Beverly-Jones n’émit aucune protestation. Je commençais à comprendre qu’il existait une sorte d’entente, quelque chose comme une franc-maçonnerie, entre les propriétaires de maisons de campagne. L’un regarde; l'autre se précipite et cogne. Ça rend tout de suite les choses plus faciles. Beverly-Jones a montré sa pelouse.

 

"Your turf is all wrong, old boy," said Poppleton. "Look! it has no body to it. See, I can kick holes in it with my heel. Look at that, and that! If I had on stronger boots I could kick this lawn all to pieces."

— Votre gazon, ça ne va pas du tout, mon vieux, dit Poppleton. Regardez-moi ça! Ça ne se tient pas. Vous voyez, je peux faire des trous dedans et dévaster cette pelouse à coups de pieds.

 

"These geraniums along the border," said Beverly-Jones, "are rather an experiment. They're Dutch."

— Ces géraniums le long de la bordure, dit Beverly-Jones, c’est plutôt un essai. Ils sont hollandais.

 

"But my dear fellow," said Poppleton, "you've got them set in wrongly. They ought to slope from the sun you know, never to it. Wait a bit" – here he picked up a spade that was lying where a gardener had been working – "I'll throw a few out. Notice how easily they come up. Ah, that fellow broke! They're apt to. There, I won't bother to reset them, but tell your man to slope them over from the sun. That's the idea."

— Mais mon cher ami, dit Poppleton, vous les avez plantés n’importe comment. Vous savez, ils doivent être inclinés vers le soleil, jamais sous le soleil. Attendez voir 

Il s’empare d’une bêche laissée là par un jardinier.

— Je vais en arracher quelques uns. Remarquez comme ils viennent facilement. Ah, ce pauvre vieux s'est cassé! Comme ça, il sera mieux. Bon, je ne vais pas m’embêter à tout repiquer, mais dites à votre homme de les diriger vers le soleil. C'est ça, l'idée.

 

Beverly-Jones showed his new boat-house next and Poppleton knocked a hole in the side with a hammer to show that the lumber was too thin.

Ensuite, Beverly-Jones montra son nouveau garage à bateau et Poppleton fit un trou sur le côté à l’aide d’un marteau pour montrer que le bois d’œuvre était trop mince.

 

"If that were my boat-house," he said, "I'd rip the outside clean off it and use shingle and stucco."

— Si c’était mon garage à bateau, je démonterais le parement extérieur et je le remplacerais par des bardeaux et du stuc.

 

It was, I noticed, Poppleton's plan first to imagine Beverly-Jones's things his own, and then to smash them, and then give them back smashed to Beverly-Jones. This seemed to please them both. Apparently it is a well-understood method of entertaining a guest and being entertained. Beverly-Jones and Poppleton, after an hour or so of it, were delighted with one another.

Je voyais bien que le truc de Poppleton, c’était d'abord d’imaginer que les affaires de Beverly-Jones étaient les siennes, puis de les ruiner et de les rendre à Beverly-Jones en miettes. Ça semblait leur convenir à tous les deux. Apparemment c'est une méthode bien-comprise pour distraire un invité et être distrait par lui. Beverly-Jones et Poppleton, après environ une heure de ce petit jeu, étaient enchantés l’un de l’autre.

 

Yet somehow, when I tried it myself, it failed to work.

Pourtant d’une façon ou d’une autre, quand j’ai moi-même essayé, ça n'a pas marché.

 

"Do you know what I would do with that cedar summer-house if it was mine?" I asked my host the next day.

— Vous savez ce que je ferais de ce pavillon d’été en bois de cèdre, s’il était à moi? demandai-je à mon hôte le lendemain.

 

"No," he said.

— Non, dit-il.

 

"I'd knock the thing down and burn it," I answered.

— Je démolirais tout le bazar et j’y flanquerais le feu, répondis-je.

 

But I think I must have said it too fiercely. Beverly-Jones looked hurt and said nothing.

Mais je crois avoir été un peu trop brutal. Beverly-Jones parut choqué et ne dit rien.

 

Not that these people are not doing all they can for me. I know that. I admit it. If I should meet my end here and if – to put the thing straight out – my lifeless body is found floating on the surface of this pond, I should like there to be documentary evidence of that much. They are trying their best. "This is Liberty Hall," Mrs. Beverly-Jones said to me on the first day of my visit. "We want you to feel that you are to do absolutely as you like!"

Ce n’est pas que ces gens ne fassent pas tout leur possible pour moi. Je sais qu’ils le font. J’en conviens. Si je devais mourir ici et si – pour aller au fond des choses – on devait retrouver mon corps flottant à la surface de cette mare, je voudrais qu’il n’y ait aucun doute là-dessus. Ils essayent de faire de leur mieux. «C'est la Maison de la Liberté,» m’a dit Mrs. Beverly-Jones le jour de mon arrivée. «Nous voulons que vous vous sentiez absolument comme chez vous!»

 

Absolutely as I like! How little they know me. I should like to have answered: "Madam, I have now reached a time of life when human society at breakfast is impossible to me; when any conversation prior to eleven a.m. must be considered out of the question; when I prefer to eat my meals in quiet, or with such mild hilarity as can be got from a comic paper; when I can no longer wear nankeen pants and a coloured blazer without a sense of personal indignity; when I can no longer leap and play in the water like a young fish; when I do not yodel, cannot sing and, to my regret; dance even worse than I did when young; and when the mood of mirth and hilarity comes to me only as a rare visitant – shall we say at a burlesque performance – and never as a daily part of my existence. Madam, I am unfit to be a summer guest. If this is Liberty Hall indeed, let me, oh, let me go!"

Absolument! Comme je le voudrais! Comme ils me connaissent mal. Je voudrais avoir répondu: «Madame, je suis à présent arrivé à un stade de mon existence où il m'est devenu impossible de déjeuner en compagnie d’autres êtres humains; toute conversation avant onze heures du matin doit être prohibée; parce que je préfère déjeuner en silence, ou en riant doucement, comme à la lecture d’un journal humoristique; parce que je ne puis supporter plus longtemps les pantalons en toile de Nankin et les blazers bariolés sans me sentir atteint dans ma propre dignité; parce que je ne peux plus plonger et m’ébattre dans l'eau comme un jeune poisson; parce que je ne sais pas pousser la tyrolienne, ni, à mon grand regret, chanter; parce que je danse encore plus mal que dans ma jeunesse; et parce que la bonne humeur et la gaieté ne viennent à moi que rarement – comme des manifestations burlesques, dirons-nous – et ne font pas partie de mon quotidien. Madame, je suis incapable d’être un invité convenable pour l’été. Si c’est ici la Maison de la Liberté, alors, laissez-moi, oh, laissez-moi m’en aller!»

 

Such is the speech that I would make if it were possible. As it is, I can only rehearse it to myself.

Tel est le discours que je prononcerais si je pouvais. Dans l’état actuel des choses, je ne peux que me le répéter à moi-même.

 

Indeed, the more I analyse it the more impossible it seems, for a man of my temperament at any rate, to be a summer guest. These people, and, I imagine, all other summer people, seem to be trying to live in a perpetual joke. Everything, all day, has to be taken in a mood of uproarious fun.

Le fait est que plus j’y pense, plus il me semble impossible, pour un homme de mon tempérament en tout cas, de faire un bon invité pour l’été. Ces gens-là, et, j'imagine, toutes les autres estivants, semblent s’efforcer de jouer comme dans une continuelle farce. Tout doit tout le temps être pris sur le mode d’une gaité exubérante.

 

However, I can speak of it all now in quiet retrospect and without bitterness. It will soon be over now. Indeed, the reason why I have come down at this early hour to this quiet water is that things have reached a crisis. The situation has become extreme and I must end it.

Quoiqu’il en soit, je peux désormais en parler avec un certain recul et d’une manière aussi apaisée que dépourvue d’amertume. C’est que j’en aurai désormais bientôt terminé. En effet, la raison pour laquelle je suis descendu à cette heure matinale au bord de cette paisible mare est que les choses sont arrivées à un état de crise paroxystique, et qu’il me faut y mettre fin.

 

It happened last night. Beverly-Jones took me aside while the others were dancing the fox-trot to the victrola on the piazza.

Ça s’est passé hier soir. Beverly-Jones m'a pris à part tandis que les autres dansaient un fox-trot au son du Victrola33 sur la terrasse.

33 Victrola : Marque de gramophone du début du XXe siècle aux États-Unis.

 

"We're planning to have some rather good fun to-morrow night," he said, "something that will be a good deal more in your line than a lot of it, I'm afraid, has been up here. In fact, my wife says that this will be the very thing for you."

— Nous envisageons d’organiser une fête demain soir, dit-il, quelque chose qui dépassera de loin tout ce que vous avez pu voir jusqu’ici, j'en ai peur. En fait, mon épouse dit que ça devrait vraiment être quelque chose pour vous.

"Oh," I said.

— Oh, dis-je.

 

"We're going to get all the people from the other houses over and the girls" – this term Beverly-Jones uses to mean his wife and her friends – "are going to get up a sort of entertainment with charades and things, all impromptu, more or less, of course – "

— Nous allons inviter tous les gens des maisons voisines et les femmes 

Beverly-Jones entendait par là son épouse et ses amies.

— Et les femmes vont mettre au point une sorte de spectacle avec un tas de charades et de trucs, tout ça au pied levé, plus ou moins, évidemment 

 

"Oh," I said. I saw already what was coming.

— Oh, dis-je.

Je voyais où il voulait en venir.

 

"And they want you to act as a sort of master-of-ceremonies, to make up the gags and introduce the different stunts and all that. I was telling the girls about that afternoon at the club, when you were simply killing us all with those funny stories of yours, and they're all wild over it."

— Et elles souhaitent que vous jouiez le rôle d’une sorte de maître-de-cérémonie, pour préparer les gags, présenter les différents numéros et tout ça. Je leur ai raconté ce fameux après-midi, au club, quand vous nous avez pratiquement tous fait mourir de rire avec vos histoires drôles, et ça les a rendues comme folles.

 

"Wild?" I repeated.

— Comme folles? répétai-je.

 

"Yes, quite wild over it. They say it will be the hit of the summer."

— Oui, absolument comme folles. Elles disent que ça va être le clou de l'été.

 

Beverly-Jones shook hands with great warmth as we parted for the night. I knew that he was thinking that my character was about to be triumphantly vindicated, and that he was glad for my sake.

Beverly-Jones m’a serré la main avec une grande ferveur au moment de nous séparer pour la nuit. Je savais qu’à ses yeux, c’était ma réputation qui allait être triomphalement confirmée, et qu'il s’en réjouissait pour moi.

 

Last night I did not sleep. I remained awake all night thinking of the "entertainment." In my whole life I have done nothing in public except once when I presented a walking-stick to the vice-president of our club on the occasion of his taking a trip to Europe. Even for that I used to rehearse to myself far into the night sentences that began: "This walking-stick, gentleman, means far more than a mere walking-stick."

Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit. Je suis resté éveillé, pensant à la «fête.» De toute ma vie, je ne me suis jamais produit en public, sauf la fois où j’ai offert une canne au vice-président de notre club à l'occasion de son voyage en l'Europe. Même pour ça, j’avais eu besoin de répéter mon discours jusque tard dans la nuit; ça commençait comme ça: «Cette canne, monsieur, représente bien plus qu’une simple canne.»

 

And now they expect me to come out as a merry master-of-ceremonies before an assembled crowd of summer guests.

Et maintenant ils s'attendaient à ce que je fasse office de joyeux maître-de-cérémonie devant une foule d’invités.

 

But never mind. It is nearly over now. I have come down to this quiet water in the early morning to throw myself in. They will find me floating here among the lilies. Some few will understand. I can see it written, as it will be, in the newspapers.

Mais peu importe. Tout ça est presque fini à présent. Je suis descendu près de cette paisible mare, en ce début de matinée, pour me jeter dedans. Ils me retrouveront flottant parmi les lis. Quelques uns comprendront. Je peux déjà voir tout ça écrit dans les journaux.

 

"What makes the sad fatality doubly poignant is that the unhappy victim had just entered upon a holiday visit that was to have been prolonged throughout the whole month. Needless to say, he was regarded as the life and soul of the pleasant party of holiday makers that had gathered at the delightful country home of Mr. and Mrs. Beverly-Jones. Indeed, on the very day of the tragedy, he was to have taken a leading part in staging a merry performance of charades and parlour entertainments – a thing for which his genial talents and overflowing high spirits rendered him specially fit."

«Ce qui rend cette triste fatalité doublement poignante, c’est que la malheureuse victime venait à peine de commencer des vacances qui devaient se prolonger tout au long de ce mois. Inutile de dire qu’il était considéré comme l'âme même du groupe de vacanciers réunis dans la délicieuse maison de campagne de Mr. et Mrs. Beverly-Jones. En effet, le soir même de la tragédie, il devait tenir le premier rôle en présentant un joyeux spectacle de charades et de divertissements de salon – un rôle pour lequel ses sympathiques talents et son esprit brillant le rendaient tout particulièrement qualifié.»

 

When they read that, those who know me best will understand how and why I died. "He had still over three weeks to stay there," they will say. "He was to act as the stage manager of charades." They will shake their heads. They will understand.

En lisant ces lignes, ceux qui me connaissent le mieux comprendront comment et pourquoi je suis mort. «Il ne lui restait plus que trois semaines à rester là-bas,» diront-ils. «Ils voulaient lui faire jouer le rôle de bonimenteur pour leurs charades.» Ils hocheront la tête. Ils auront tout compris.

 

But what is this? I raise my eyes from the paper and I see Beverly-Jones hurriedly approaching from the house. He is hastily dressed, with flannel trousers and a dressing-gown. His face looks grave. Something has happened. Thank God, something has happened. Some accident! Some tragedy! Something to prevent the charades!

Mais que se passe-til? Je lève les yeux de mon papier et je vois Beverly-Jones qui arrive en courant de la maison. Il a passé en hâte une robe de chambre sur son pantalon de flanelle. Son visage semble grave. Quelque chose est arrivé. Dieu merci, quelque chose s'est produit. Un accident peut-être! Une tragédie! Quelque chose qui va rendre impossible les petits jeux!

 

I write these few lines on a fast train that is carrying me back to New York, a cool, comfortable train, with a deserted club-car where I can sit in a leather arm-chair, with my feet up on another, smoking, silent, and at peace.

J'écris ces quelques lignes dans le rapide qui me ramène à New York, un train calme et confortable, avec une voiture-club déserte où je peux m'asseoir dans un fauteuil de cuir, les pieds reposant sur le dossier d’un autre fauteuil, et fumer dans le silence et la paix.

 

Villages, farms and summer places are flying by. Let them fly. I, too, am flying – back to the rest and quiet of the city.

Les villages, les fermes et les maisons de campagne semblent s’envoler. Laissons-les s’envoler. Moi aussi je m’envole – vers le repos et le calme de la ville.

 

"Old man," Beverly-Jones said, as he laid his hand on mine very kindly – he is a decent fellow, after all, is Jones – "they're calling you by long-distance from New York."

— Mon vieux, me dit Beverly-Jones, 

Il me tendait la main avec sympathie – après tout, Jones est un type qui a du savoir-vivre 

— Un appel longue-distance de New York.

 

"What is it?" I asked, or tried to gasp.

— Qui est-ce? demandai-je, en m’efforçant de balbutier.

 

"It's bad news, old chap; fire in your office last evening. I'm afraid a lot of your private papers were burned. Robinson – that's your senior clerk, isn't it? – seems to have been on the spot trying to save things. He's badly singed about the face and hands. I'm afraid you must go at once."

— Mauvaises nouvelles, mon vieux; un incendie dans vos bureaux hier soir. J'ai peur que beaucoup de vos documents personnels n’aient été détruits. Robinson – c'est votre commis principal, non? – semble avoir été sur lieux et a essayé de sauver certaines choses. Il est malencontreusement légèrement brûlé au visage et aux mains. J'ai peur que vous ne deviez rentrer immédiatement.

 

"Yes, yes," I said, "at once."

— Oui, oui, dis-je, immédiatement.

 

"I know. I've told the man to get the trap ready right away. You've just time to catch the seven-ten. Come along."

— Je sais. J'ai dit au domestique de tenir le cabriolet prêt à partir. Vous avez juste le temps d’attraper le 17 heures. Dépêchez-vous.

 

"Right," I said. I kept my face as well as I could, trying to hide my exultation. The office burnt! Fine! Robinson's singed! Glorious! I hurriedly packed my things and whispered to Beverly-Jones farewell messages for the sleeping household. I never felt so jolly and facetious in my life. I could feel that Beverly-Jones was admiring the spirit and pluck with which I took my misfortune. Later on he would tell them all about it.

— Bien sûr, dis-je.

Je m’efforçais de garder le masque, essayant de cacher mon exultation. Le bureau a brûlé! Très bien! Robinson légèrement brûlé! Magnifique! J'ai bouclé mes valises à toute vitesse et j’ai fait mes adieux à Beverly-Jones en chuchotant pour éviter de réveiller toute la maison. Je ne m’étais jamais senti aussi gai et joyeux de toute ma vie. Je pouvais voir à quel point Beverly-Jones admirait l'esprit et le courage dont je faisais preuve dans mon malheur. Plus tard il m’en parlerait tout à loisir.

 

The trap ready! Hurrah! Good-bye, old man! Hurrah! All right. I'll telegraph. Right you are, good-bye. Hip, hip, hurrah! Here we are! Train right on time. Just these two bags, porter, and there's a dollar for you. What merry, merry fellows these darky porters are, anyway!

Le cabriolet était prêt! Hourrah! Au revoir, mon vieux! Hourrah! Parfait. Je télégraphierai. C’est parti, au revoir. Hip, hip, hip, hourrah! Nous y voilà! Le train est pile à l'heure. Seulement ces deux sacs, porteur, et voici un dollar pour vous. Quels joyeux, joyeux camarades que ces porteurs nègres, quand même!

 

And so here I am in the train, safe bound for home and the summer quiet of my club.

Et me voici sain et sauf dans le train, en route pour la maison et pour tout un paisible été à mon club.

 

Well done for Robinson! I was afraid that it had missed fire, or that my message to him had gone wrong. It was on the second day of my visit that I sent word to him to invent an accident – something, anything – to call me back. I thought the message had failed. I had lost hope. But it is all right now, though he certainly pitched the note pretty high.

Chapeau à Robinson! J'avais peur qu'il ait manqué son coup, ou que mon message ne lui fût pas parvenu. Dès le second jour de ma visite, je lui avais envoyé un mot pour lui dire d’inventer un accident – quelque chose, n’importe quoi – qui m’obligeât à rentrer. Je croyais que le message n’était pas arrivé. J'avais perdu tout espoir. Mais tout va bien, à présent, même s’il a quand même un peu forcé la note.

 

Of course I can't let the Beverly-Joneses know that it was a put-up job. I must set fire to the office as soon as I get back. But it's worth it. And I'll have to singe Robinson about the face and hands. But it's worth that too!

Naturellement je ne peux courir le risque que les Beverly-Jones apprennent un jour que c’était un stratagème. Je mettrai le feu au bureau dès mon retour. Mais ça vaut le coup. Et il me faudra aussi brûler légèrement Robinson au visage et aux mains. Mais ça vaut tout autant le coup!

 

 

 

 

-VI-

To Nature and Back Again

-VI-
Aller-retour pour la nature

 

It was probably owing to the fact that my place of lodgment in New York overlooked the waving trees of Central Park that I was consumed, all the summer through, with a great longing for the woods. To me, as a lover of Nature, the waving of a tree conveys thoughts which are never conveyed to me except by seeing a tree wave.

C’est sans doute parce que mon appartement de New York donne sur les frondaisons de Central Park que, pendant tout l’été, je fus consumé par un ardent désir de forêts. En tant qu'amoureux de la nature, l’ondulation des feuillages m’incite à des pensées que seul leur spectacle peut m’inspirer.

 

This longing grew upon me. I became restless with it. In the daytime I dreamed over my work. At night my sleep was broken and restless. At times I would even wander forth, at night into the park, and there, deep in the night shadow of the trees, imagine myself alone in the recesses of the dark woods remote from the toil and fret of our distracted civilization.

Cet ardent désir prit en moi une telle ampleur que, toute la journée, je me sentais nerveux et rêvassais au lieu de travailler. La nuit, mon sommeil était entrecoupé et agité. Il m’arrivait même d’aller errer dans le parc au beau milieu de la nuit, et là, dans l’ombre des arbres, de m’imaginer que j’étais seul dans les profondeurs obscures des bois, loin du labeur et des tracas de notre folle civilisation.

 

This increasing feeling culminated in the resolve which becomes the subject of this narrative. The thought came to me suddenly one night. I woke from my sleep with a plan fully matured in my mind. It was this: I would, for one month, cast off all the travail and cares of civilized life and become again the wild man of the woods that Nature made me. My plan was to go to the edge of the great woods, somewhere in New England, divest myself of my clothes – except only my union suit – crawl into the woods, stay there a month and then crawl out again. To a trained woodsman and crawler like myself the thing was simplicity itself. For food I knew that I could rely on berries, roots, shoots, mosses, mushrooms, fungi, bungi – in fact the whole of Nature's ample storehouse; for my drink, the running brook and the quiet pool; and for my companions the twittering chipmunk, the chickadee, the chocktaw, the choo-choo, the chow-chow, and the hundred and one inhabitants of the forgotten glade and the tangled thicket.

C’est ce sentiment croissant qui me conduisit à me lancer dans l’aventure qui fait l’objet de ce récit. L’idée en naquit subitement. Une nuit, je m’éveillai avec un projet entièrement mûri dans la tête. Voici en quoi il consistait: j’allais, pendant un mois, m’affranchir des travaux et des soucis de la civilisation pour redevenir un sauvage, un homme des bois tel que la nature m’avait créé. Mon projet était de me rendre à la lisière d’une grande forêt, quelque part en Nouvelle Angleterre, de me dépouiller de mes vêtements – excepté ma grenouillère34 – de pénétrer en rampant sous les arbres, d’y rester tout un mois et d’en ressortir en rampant. Pour un homme des bois aussi entraîné que moi à ramper, c’était la simplicité-même. Pour me nourrir, je savais pouvoir compter sur les baies, les racines, les pousses, les lichens, les champignons et autres moisissures – en somme toutes les généreuses ressources de la nature; je m’abreuverais au courant des ruisseaux et dans l’eau paisible des étangs; et j’aurais pour compagnons le tamia jacassant à queue rousse, la mésange à tête noire, le gobe-mouche, le calliste à ventre bleu, le tangara septicolore, et les cent et uns hôtes des clairières oubliées et de l’inextricable enchevêtrement35 des ronces dans les halliers.

34 Il s’agit, dans le texte d’un sous-vêtement masculin appelé « union suit », pour lequel je n’ai trouvé en français que le mot grenouillère, utilisé d’ailleurs par plusieurs catalogues en ligne de vêtements, y compris pour des adultes. Il s’agit évidemment de cette espèce de barboteuse que portent les personnages de la BD Luky Luke lorsqu’ils sont dévêtus ou qu’on les couvre de goudron et de plumes. On le voit bien aussi en « caleçon et tricot de corps,» mais j'aime mieux la grenouillère.

35 Bon, ce n’est pas tout à fait conforme au texte original (« tangled thicket »), mais un inextricable enchevêtrement, comme cliché, ça ne se refuse pas.

Fortunately for me, my resolve came to me upon the last day in August. The month of September was my vacation. My time was my own. I was free to go.

Heureusement pour moi, ce fut le dernier jour du mois d’août que je pris ma résolution. Je devais prendre mes vacances en septembre. Mon temps m’appartenait, j’étais libre de partir.

On my rising in the morning my preparations were soon made; or, rather, there were practically no preparations to make. I had but to supply myself with a camera, my one necessity in the woods, and to say good-bye to my friends. Even this last ordeal I wished to make as brief as possible. I had no wish to arouse their anxiety over the dangerous, perhaps foolhardy, project that I had in mind. I wished, as far as possible, to say good-bye in such a way as to allay the very natural fears which my undertaking would excite in the minds of my friends.

C’est sur cette lancée que, dès le matin, mes préparatifs furent bientôt faits; d’ailleurs, il n'y eut pratiquement besoin d’aucun préparatif. Je n’eus qu’à me munir d’un appareil-photo, mon seul besoin dans la forêt, et à dire au revoir à mes amis. Encore souhaitai-je que cette dernière épreuve fût aussi brève que possible. Je ne voulais en aucune façon provoquer en eux la moindre inquiétude au sujet du projet dangereux, voire casse-cou, que j’avais en tête. Je souhaitais, autant que possible, faire mes adieux de façon à apaiser les craintes naturelles que mon entreprise ne manquerait pas d’exciter dans leur esprit.

From myself, although trained in the craft of the woods, I could not conceal the danger that I incurred. Yet the danger was almost forgotten in the extraordinary and novel interest that attached to the experiment. Would it prove possible for a man, unaided by our civilized arts and industries, to maintain himself naked – except for his union suit – in the heart of the woods? Could he do it, or could he not? And if he couldn't what then?

Pour moi, même si j’étais rompu à la vie dans les bois, je ne pouvais ignorer les dangers que j’allais courir. Ceux-ci n’étaient cependant rien au regard de l’intérêt extraordinaire et original qui s’attachait à l'expérience. Un homme pouvait-il démontrer qu’il arriverait à subsister au cœur des forêts, tout nu – excepté ses sous-vêtements – et sans l’aide des arts et de l’industrie de notre civilisation? Pouvait-il ou non le faire? Et s'il ne le pouvait pas, qu’adviendrait-il de lui?

 

But this last thought I put from me. Time alone could answer the question.

Mais j’écartai de moi cette dernière pensée. Seul le temps pourrait répondre à la question.

 

As in duty bound, I went first to the place of business where I am employed, to shake hands and say good-bye to my employer.

Comme il se devait, je me rendis d’abord au siège de l’entreprise qui m’emploie pour serrer la main de mon employeur et lui dire au revoir.

 

"I am going," I said, "to spend a month naked alone in the woods."

— Je m’en vais, dis-je, passer un mois tout seul et tout nu en forêt.

 

He looked up from his desk with genial kindliness.

Il me considéra par-dessus son bureau avec une sympathie réconfortante.

 

"That's right," he said, "get a good rest."

— C’est parfait, dit-il, reposez-vous bien.

 

"My plan is," I added, "to live on berries and funguses."

— Mon projet, ajoutai-je, est de vivre de baies et de champignons.

 

"Fine," he answered. "Well, have a good time, old man – good-bye."

— Très bien, répondit-il. Prenez du bon temps, mon vieux – au revoir.

 

Then I dropped in casually upon one of my friends.

Puis je fis un saut en passant chez un de mes amis.

 

"Well," I said, "I'm off to New England to spend a month naked."

— Eh bien, dis-je, je vais passer un mois tout nu en Nouvelle Angleterre.

 

"Nantucket," he said, "or Newport?"

— A Nantucket, dit-il, ou à Newport?

 

"No," I answered, speaking as lightly as I could. "I'm going into the woods and stay there naked for a month."

Je répondis avec autant de détachement que possible.

— Non. Je m’en vais au fond des bois pour y demeurer tout nu pendant un mois.

 

"Oh, yes," he said. "I see. Well, good-bye, old chap – see you when you get back."

— Oh, oui, je vois. Eh bien, au revoir, vieille branche – passe me voir à ton retour.

 

After that I called upon two or three other men to say a brief word of farewell. I could not help feeling slightly nettled, I must confess, at the very casual way in which they seemed to take my announcement. "Oh, yes," they said, "naked in the woods, eh? Well, ta-ta till you get back."

Après ça, j’appelai deux ou trois autres hommes pour un bref mot d'adieu. Je dois admettre que je ne pouvais me défendre d’un certain agacement face à la désinvolture avec laquelle ils avaient l’air de prendre mon annonce. «Oh, oui,» disaient-ils, «tout nu dans les bois, hein? Eh bien, youpi jusqu'à ton retour.»

 

Here was a man about to risk his life – for there was no denying the fact – in a great sociological experiment, yet they received the announcement with absolute unconcern. It offered one more assurance, had I needed it, of the degenerate state of the civilization upon which I was turning my back.

Voilà un homme sur le point de risquer sa vie – il n’y a pas d’autre mot – dans une importante expérience sociologique, et qui ne recevait en retour qu’une absolue indifférence. Cela montrait bien, s’il en était besoin, l’état de dégénérescence de cette civilisation à laquelle j’allais tourner le dos.

 

On my way to the train I happened to run into a newspaper reporter with whom I have some acquaintance.

En allant prendre mon train, je suis tombé sur un journaliste de ma connaissance.

 

"I'm just off," I said, "to New England to spend a month naked – at least naked all but my union suit – in the woods; no doubt you'll like a few details about it for your paper."

— Je suis, dis-je, sur le point de partir en Nouvelle Angleterre pour passer un mois tout nu – entièrement nu, si l’on excepte mes sous-vêtements – en forêt; vous aimeriez sans doute quelques détails pour votre journal.

 

"Thanks, old man," he said, "we've pretty well given up running that nature stuff. We couldn't do anything with it – unless, of course, anything happens to you. Then we'd be glad to give you some space."

— Merci, mon vieux, dit-il. Nous avons laissé tombé tous ces foutaises avec la nature. Il n’y a rien à tirer de ça – à moins, naturellement, qu’il vous arrive quelque chose. Dans ce cas, nous serions heureux de vous consacrer un bout de colonne.

 

Several of my friends had at least the decency to see me off on the train. One, and one alone accompanied me on the long night-ride to New England in order that he might bring back my clothes, my watch, and other possessions from the point where I should enter the woods, together with such few messages of farewell as I might scribble at the last moment.

Plusieurs de mes amis ont eu au moins la décence de m’accompagner au train. Un seul d’entre eux, un seul, fit avec moi le long voyage de nuit jusqu’en Nouvelle Angleterre pour rapporter mes vêtements, ma montre et mes autres affaires depuis l’endroit où je devais m’enfoncer dans les bois, ainsi que les quelques messages d'adieu que je pourrais griffonner au dernier moment.

 

It was early morning when we arrived at the wayside station where we were to alight. From here we walked to the edge of the woods. Arrived at this point we halted. I took off my clothes, with the exception of my union suit. Then, taking a pot of brown stain from my valise, I proceeded to dye my face and hands and my union suit itself a deep butternut brown.

Nous arrivâmes à la station où je devais descendre en début de matinée. De là, nous marchâmes jusqu’à la lisière des bois, où nous nous arrêtâmes. J’ôtai tous mes vêtements, ne gardant que ma grenouillère. Puis, prenant un pot de couleur brune dans ma valise, j’entrepris de me teindre le visage et les mains, ainsi que ma grenouillère elle-même, d’un brun profond évoquant le butternut36.

36 Sorte de courge appelée parfois en français doubeurre.

"What's that for?" asked my friend.

— Pourquoi est-ce que tu fais ça, demanda mon ami.

 

"For protection," I answered. "Don't you know that all animals are protected by their peculiar markings that render them invisible? The caterpillar looks like the leaf it eats from; the scales of the fish counterfeit the glistening water of the brook; the bear and the 'possum are coloured like the tree-trunks on which they climb. There!" I added, as I concluded my task. "I am now invisible."

— Pour me protéger, répondis-je. Tu sais bien que tous les animaux sont protégés par des marques particulières qui les rendent invisibles. La chenille ressemble à la feuille dont elle se nourrit; les écailles des poissons imitent le scintillement de l’eau dans le ruisseau; l'ours et l’opossum sont de la même couleur que le tronc des arbres sur lesquels ils grimpent.

J’avais terminé mon travail.

— Et voilà! Maintenant, je suis invisible.

 

"Gee!" said my friend.

— Eh bien! dit mon ami.

 

I handed him back the valise and the empty paint-pot, dropped to my hands and knees – my camera slung about my neck – and proceeded to crawl into the bush. My friend stood watching me.

Je lui remis la valise et le pot de couleur vide, tombai à quatre pattes – mon appareil-photo autour du cou – et commençai à ramper dans les buissons. Mon ami restait là, à m’observer.

 

"Why don't you stand up and walk?" I heard him call.

— Pourquoi ne te lèves-tu pas pour marcher normalement? l’entendis-je appeler.

 

I turned half round and growled at him. Then I plunged deeper into the bush, growling as I went.

Je me retournai à moitié et poussai un grognement dans sa direction. Puis je plongeai au plus profond des fourrés, tout en continuant à grogner.

 

After ten minutes' active crawling I found myself in the heart of the forest. It reached all about me on every side for hundreds of miles. All around me was the unbroken stillness of the woods. Not a sound reached my ear save the twittering of a squirrel, or squirl, in the branches high above my head or the far-distant call of a loon hovering over some woodland lake.

Après avoir rampé pendant dix minutes, je me retrouvai au cœur de la forêt. Elle s’étendait de tous côtés autour de moi à des centaines de milles à la ronde. J’étais entouré par le calme ininterrompu des bois. Pas un bruit n’atteignait mon oreille sauf le couinement d'un écureuil37, très haut dans les branchages au-dessus de ma tête, ou le lointain appel d'un canard sauvage planant au-dessus d'un étang des environs.

En réalité, il semble difficile de savoir comment on appelle le cri de l’écureuil.  Quelque part sur la toile, je suis pourtant tombé sur un type qui doit avoir fait Squirrel Première langue. Allez voir par là : http://forums.voila.fr/messages/index/40067/animaux-nom-du-cri-de-l-ecureuil.html

 

I judged that I had reached a spot suitable for my habitation.

J’estimai que j'avais atteint un endroit convenable pour y aménager mon repaire.

My first care was to make a fire. Difficult though it might appear to the degenerate dweller of the city to do this, to the trained woodsman, such as I had now become, it is nothing. I selected a dry stick, rubbed it vigorously against my hind leg, and in a few moments it broke into a generous blaze. Half an hour later I was sitting beside a glowing fire of twigs discussing with great gusto an appetizing mess of boiled grass and fungi cooked in a hollow stone.

Mon premier soin fut d’allumer un feu. Cela peut paraître difficile à un citadin dégénéré, mais pour un homme des bois aguerri tel que moi, ce n'est vraiment rien. Je choisis un bâton sec, le frottai vigoureusement contre l’arrière de ma jambe et, en quelques instants, il en jaillit une flamme généreuse. Une demi-heure plus tard, je pus m’asseoir près d’une bonne flambée, considérant avec enthousiasme une appétissante gamelle d'herbes bouillies et de champignons que j’avais fait cuire dans le creux d’une pierre.

I ate my fill, not pausing till I was full, careless, as the natural man ever is, of the morrow. Then, stretched out upon the pine-needles at the foot of a great tree, I lay in drowsy contentment listening to the song of the birds, the hum of the myriad insects and the strident note of the squirrel high above me. At times I would give utterance to the soft answering call, known to every woodsman, that is part of the freemasonry of animal speech. As I lay thus, I would not have exchanged places with the pale dweller in the city for all the wealth in the world. Here I lay remote from the world, happy, full of grass, listening to the crooning of the birds.

Je mangeai à satiété, ne m’interrompant pas avant d’avoir fait le plein, et sans le moindre souci du lendemain, comme un authentique fils de la nature. Puis, après avoir entassé des aiguilles de pin au pied d'un grand arbre, je m'étendis dans un contentement assoupi, écoutant le chant des oiseaux, le bourdonnement des insectes innombrables et la note stridente de l'écureuil haut perché au-dessus de moi. Parfois je répondais par ce doux appel bien connu de tout homme des bois et qui fait partie de la franc-maçonnerie du langage des bêtes. Reposant de la sorte, je n'aurais pas changé ma place contre celle d’un pâle citadin pour tout l’or du monde. Je reposais, loin du monde, heureux, repu de verdure, écoutant le chant des oiseaux.

 

But the mood of inaction and reflection cannot last, even with the lover of Nature. It was time to be up and doing. Much lay before me to be done before the setting of the sun should bring with it, as I fully expected it would, darkness. Before night fell I must build a house, make myself a suit of clothes, lay in a store of nuts, and in short prepare myself for the oncoming of winter, which, in the bush, may come on at any time in the summer.

Mais le temps de l’oisiveté et de la rêverie ne saurait durer, même pour les amoureux de la nature. Le moment de l’action était venu. Il me restait beaucoup à faire avant que la course du soleil n’entraîne à sa suite, comme ça ne manquerait pas d’arriver, l’obscurité de la nuit. Avant la tombée du jour, il me fallait bâtir une maison, me confectionner des vêtements, faire provision de noisettes, bref, me préparer pour l'hiver, qui, dans les taillis, peut survenir à tout moment au cours de l’été.

 

I rose briskly from the ground to my hands and knees and set myself to the building of my house. The method that I intended to follow here was merely that which Nature has long since taught to the beaver and which, moreover, is known and practised by the gauchos of the pampas, by the googoos of Rhodesia and by many other tribes. I had but to select a suitable growth of trees and gnaw them down with my teeth, taking care so to gnaw them that each should fall into the place appointed for it in the building. The sides, once erected in this fashion, another row of trees, properly situated, is gnawed down to fall crosswise as the roof.

Je me redressai vivement sur mes mains et mes genoux et m’attelai à la construction de ma maison. La méthode que j’avais l'intention de suivre ici était simplement celle que la nature avait depuis longtemps enseignée au castor et qui, au demeurant, est connue et pratiquée par les gauchos dans la pampa, les goo-goos en Rhodésie et par nombre d'autres tribus. Je n’avais qu’à choisir quelques troncs d’arbres appropriés et les ronger avec mes dents, en veillant à ce qu’ils tombent à l’emplacement idoine pour la construction. Une fois les côtés dressés, il suffirait de ronger une autre rangée d’arbres en les faisant tomber en travers pour former le toit.

 

I set myself briskly to work and in half an hour had already the satisfaction of seeing my habitation rising into shape. I was still gnawing with unabated energy when I was interrupted by a low growling in the underbrush. With animal caution I shrank behind a tree, growling in return. I could see something moving in the bushes, evidently an animal of large size. From its snarl I judged it to be a bear. I could hear it moving nearer to me. It was about to attack me. A savage joy thrilled through me at the thought, while my union suit bristled with rage from head to foot as I emitted growl after growl of defiance. I bared my teeth to the gums, snarling, and lashed my flank with my hind foot. Eagerly I watched for the onrush of the bear. In savage combat who strikes first wins. It was my idea, as soon as the bear should appear, to bite off its front legs one after the other. This initial advantage once gained, I had no doubt of ultimate victory.

Je me mis activement à l’ouvrage et en une demi-heure, j’eus déjà la satisfaction de voir mon logis prendre forme. Je rongeais avec une énergie qui ne fléchissait pas lorsque je fus interrompu par un grognement sourd dans les broussailles. Avec des précautions dignes d’un animal, je me tapis derrière un arbre et répondis en grognant à mon tour. Je pouvais distinguer quelque chose qui remuait dans les buissons, évidemment une bête de grande taille. A son grondement, j’estimai qu’il pouvait s’agir d’un ours. Je l'entendais bouger tout près de moi. Il était sur le point de m'attaquer. A cette pensée, je me mis à vibrer d’une joie sauvage, alors que ma grenouillère se hérissait de fureur de ma tête à mes pieds et que je poussais des grognements de défi les uns à la suite des autres. Un rictus découvrait mes dents jusqu’aux gencives tandis que je grondais et me fouettais le flanc avec mon pied de derrière. J’attendais l’assaut de l’ours avec impatience. Dans un combat sauvage, la victoire appartient à celui qui frappe le premier. Mon intention était d’arracher les pattes de devant de l’ours l’une après l’autre à coups de dents, dès qu’il ferait son apparition. Après ce premier avantage, la victoire finale me serait sans doute acquise.

 

The brushes parted. I caught a glimpse of a long brown body and a hairy head. Then the creature reared up, breasting itself against a log, full in front of me. Great heavens! It was not a bear at all. It was a man.

Les broussailles s’écartèrent. J’eus la vision d'un long corps brun et d’une tête chevelue. Puis la créature se redressa et s’accroupit contre le tronc d’un arbre, droit devant moi. Grands Dieux! Ce n'était pas du tout un ours. C'était un homme.

 

He was dressed, as I was, in a union suit, and his face and hands, like mine, were stained a butternut brown. His hair was long and matted and two weeks' stubble of beard was on his face.

Il n’était vêtu, tout comme moi, que de ses sous-vêtements, et son visage et ses mains, tout comme les miens, étaient barbouillés de brun butternut. Ses cheveux étaient longs et emmêlés et une barbe de deux semaines lui mangeait le visage.

 

For a minute we both glared at one another, still growling. Then the man rose up to a standing position with a muttered exclamation of disgust.

Nous nous observâmes avec fureur pendant une minute, grondant toujours. Puis l’homme se redressa jusqu'à la position debout avec un murmure désabusé.

 

"Ah, cut it out," he said. "Let's talk English."

— Bon, ça va comme ça, dit-il. Si on parlait anglais?

 

He walked over towards me and sat down upon a log in an attitude that seemed to convey the same disgust as the expression of his features. Then he looked round about him.

Il s’approcha de moi et s’assit sur une souche dans une attitude qui témoignait du même dégoût que celui qu’exprimaient tous ses traits. Puis il regarda autour de lui.

 

"What are you doing?" he said.

— Qu’est-ce que vous bricolez? dit-il.

 

"Building a house," I answered.

— Je bâtis une maison.

 

"I know," he said with a nod. "What are you here for?"

— Je vois bien, dit-il en opinant du chef. Qu’est-ce que vous faites là?

 

"Why," I explained, "my plan is this: I want to see whether a man can come out here in the woods, naked, with no aid but that of his own hands and his own ingenuity and – "

— Je suis là, expliquai-je, avec l’intention de voir si un homme peut subsister dans les bois, tout nu, sans autre aide que celle de ses propres mains et de sa propre ingéniosité et 

 

"Yes, yes, I know," interrupted the disconsolate man. "Earn himself a livelihood in the wilderness, live as the cave-man lived, carefree and far from the curse of civilization!"

— Oui, oui, je sais, interrompit l'homme désabusé. Assurer sa propre subsistance dans un milieu hostile, comme le faisaient les hommes des cavernes, en toute insouciance et loin de la malédiction de la civilisation!

 

"That's it. That was my idea," I said, my enthusiasm rekindling as I spoke. "That's what I'm doing; my food is to be the rude grass and the roots that Nature furnishes for her children, and for my drink – "

— C’est ça. C'était mon idée.

Mon enthousiasme se réveillait pendant que je parlais.

— Et c’est ce que je fais; je me nourris de l'herbe rude et des racines que la nature fournit à ses enfants, et pour ma boisson 

 

"Yes, yes," he interrupted again with impatience, "for your drink the running rill, for your bed the sweet couch of hemlock, and for your canopy the open sky lit with the soft stars in the deep-purple vault of the dewy night. I know."

— Oui, oui, me coupa-t-il encore une fois avec impatience, pour tout breuvage, le courant du ruisselet, pour toute couche, un moelleux tapis d’aiguilles de pin, et pour ciel de lit, les étoiles dont le doux éclat parsème le firmament sous la voûte grenat-pourpre de la nuit toute mouillée de rosée. Je sais.

 

"Great heavens, man!" I exclaimed. "That's my idea exactly. In fact, those are my very phrases. How could you have guessed it?"

— Grands Dieux, monsieur! m’écriai-je. C’est exactement mon idée. Ce sont mêmes mes propres expressions. Comment avez-vous pu deviner?

 

He made a gesture with his hand to indicate weariness and disillusionment.

Il eut un geste de la main pour signifier la lassitude et la désillusion.

 

"Pshaw!" he said. "I know it because I've been doing it. I've been here a fortnight now on this open-air, life-in-the-woods game. Well, I'm sick of it! This last lets me out."

— Pfuit! dit-il. Je le sais pour l’avoir fait. Ça fait deux semaines que je suis ici, en plein air, à jouer les hommes des bois. Eh bien, j’en suis malade! Ce dernier truc, c’est le bouquet.

 

"What last?" I asked.

— Quel dernier truc? demandai-je.

 

"Why, meeting you. Do you realize that you are the nineteenth man that I've met in the last three days running about naked in the woods? They're all doing it. The woods are full of them."

— Vous. Est-ce que vous vous rendez compte que vous êtes le dix-neuvième type cavalant tout nu dans les bois sur qui je tombe depuis trois jours? Ils font tous ça. La forêt est remplie de types qui font ça.

 

"You don't say so!" I gasped.

— Vous ne pouvez pas dire ça, haletai-je.

 

"Fact. Wherever you go in the bush you find naked men all working out this same blasted old experiment. Why, when you get a little farther in you'll see signs up: NAKED MEN NOT ALLOWED IN THIS BUSH, and NAKED MEN KEEP OFF, and GENTLEMEN WHO ARE NAKED WILL KINDLY KEEP TO THE HIGH ROAD, and a lot of things like that. You must have come in at a wrong place or you'd have noticed the little shanties that they have now at the edge of the New England bush with signs up: UNION SUITS BOUGHT AND SOLD, CAMERAS FOR SALE OR TO RENT, HIGHEST PRICE FOR CAST-OFF CLOTHING, and all that sort of thing."

— Bien sûr que si. Partout où vous allez, vous trouvez des types tout nus dans les broussailles en train de se livrer à la même bonne veille expérience. Si vous allez un peu plus loin, vous verrez des écriteaux: HOMMES NUS INTERDITS DANS CES BUISSONS, ou HOMMES NUS PROHIBES, et QUE CES MESSIEURS TOUT NUS AIENT LA BONTE DE RESTER SUR LA ROUTE et pas mal d’autres dans ce genre-là. Vous avez dû entrer au mauvais endroit, sans quoi vous auriez remarqué les petites cabanes à la limite de la Nouvelle Angleterre avec leurs enseignes: ACHAT-VENTE DE SOUS-VETEMENTS, LOCATION-VENTE D’APPAREILS-PHOTO, VETEMENTS DE SECONDE MAIN A PRIX CASSES, et ainsi de suite.

 

"No," I said. "I saw nothing."

— Non, dis-je, je n’ai rien vu.

 

"Well, you look when you go back. As for me, I'm done with it. The thing's worked out. I'm going back to the city to see whether I can't, right there in the heart of the city, earn myself a livelihood with my unaided hands and brains. That's the real problem; no more bumming on the animals for me. This bush business is too easy. Well, good-bye; I'm off."

— Regardez bien en repartant. Quant à moi, j’en ai assez. La chose est décidée. Je retourne en ville pour voir si je ne peux pas, là, en plein cœur de la cité, gagner MA vie avec mes seules mains et mon seul cerveau. C'est ça, la vraie question; ça va bien de flâner comme une bête. Ces histoires dans les broussailles, c’est trop facile. Eh bien, au revoir; je remballe les gaules.

 

"But stop a minute," I said. "How is it that, if what you say is true, I haven't seen or heard anybody in the bush, and I've been here since the middle of the morning?"

— Mais attendez une minute, dis-je. Comment est-ce possible? Ce que vous dites ne peut pas être vrai, je n'ai vu ni entendu personne dans les fourrés, et je suis là depuis le milieu de la matinée!

 

"Nonsense," the man answered. "They were probably all round you but you didn't recognize them."

— Absurde, répondit l’homme. Ils étaient sans doute tout autour de vous et vous ne vous en êtes même pas rendu compte.

 

"No, no, it's not possible. I lay here dreaming beneath a tree and there wasn't a sound, except the twittering of a squirrel and, far away, the cry of a lake-loon, nothing else."

— Non, non, ce n'est pas possible. J’étais là, à rêvasser sous un arbre et il n'y avait pas un bruit, sauf le couinement d'un écureuil et, très loin, le cri d’un canard sauvage, rien d'autre.

 

"Exactly, the twittering of a squirrel! That was some feller up the tree twittering to beat the band to let on that he was a squirrel, and no doubt some other feller calling out like a loon over near the lake. I suppose you gave them the answering cry?"

— Exactement, le couinement d'un écureuil! C’était sûrement un type en haut d’un arbre qui couinait de toutes ses forces pour faire croire qu'il était un écureuil, et pas de doute qu’un autre type lui répondait en cancanant près du lac. Je suppose que vous avez crié pour leur répondre?

 

"I did," I said. "I gave that low guttural note which – "

— Oui, je l’ai fait, dis-je. J’ai poussé cette note grave et gutturale qui 

 

"Precisely – which is the universal greeting in the freemasonry of animal speech. I see you've got it all down pat. Well, good-bye again. I'm off. Oh, don't bother to growl, please. I'm sick of that line of stuff."

— Exactement – c’est la salutation universelle dans la franc-maçonnerie du langage des bêtes. Je vois que vous avez bien appris votre leçon. Eh bien, encore au revoir. Je raccroche. Oh dites, s’il vous plaît, inutile de grogner. Ça aussi, c’est quelque chose qui me tape sur les nerfs.

 

"Good-bye," I said.

— Au revoir, dis-je.

 

He slid through the bushes and disappeared. I sat where I was, musing, my work interrupted, a mood of bitter disillusionment heavy upon me. So I sat, it may have been for hours.

Il se faufila dans les buissons et disparut. Je m’assis là où j'étais, réfléchissant, mon ouvrage laissé en plan, le goût amer de la désillusion dans la bouche. Je restai assis ainsi pendant peut-être des heures.

 

In the far distance I could hear the faint cry of a bittern in some lonely marsh.

Très loin, il me sembla entendre le faible cri d'un butor dans quelque marécage isolé.

 

"Now, who the deuce is making that noise?" I muttered. "Some silly fool, I suppose, trying to think he's a waterfowl. Cut it out!"

— Et maintenant, qu’est-ce que c’est que ce bruit? murmurai-je. Une espèce de pauvre imbécile, je suppose, qui se prend pour un oiseau aquatique. Qu’il se taise!

 

Long I lay, my dream of the woods shattered, wondering what to do.

Je demeurai longtemps étendu, mes rêves de forêts tués dans l’œuf, ne sachant plus que faire.

 

Then suddenly there came to my ear the loud sound of voices, human voices, strident and eager, with nothing of the animal growl in them.

Puis est arrivé brusquement à mes oreilles un fort bruit de voix, des voix humaines, stridentes et véhémentes, et qui n’avaient rien de grognements animaux. J’entendis quelqu’un appeler:

 

"He's in there. I seen him!" I heard some one call.

— Il est là-dedans. Je l’ai vu!

 

Rapidly I dived sideways into the underbrush, my animal instinct strong upon me again, growling as I went. Instinctively I knew that it was I that they were after. All the animal joy of being hunted came over me. My union suit stood up on end with mingled fear and rage.

J’opérai une rapide plongée dans les broussailles, grondant, tous mes instincts animaux remontés à la surface. Instinctivement, je savais que c’était après moi qu’ils en avaient. Je me sentis submergé par l’excitation du gibier pourchassé. Ma grenouillère se hérissa dans un mélange de peur et de fureur.

 

As fast as I could I retreated into the wood. Yet somehow, as I moved, the wood, instead of growing denser, seemed to thin out. I crouched low, still growling and endeavouring to bury myself in the thicket. I was filled with a wild sense of exhilaration such as any lover of the wild life would feel at the knowledge that he is being chased, that some one is after him, that some one is perhaps just a few feet behind him, waiting to stick a pitchfork into him as he runs. There is no ecstasy like this.

Je battis en retraite dans les fourrés aussi vite que je le pus. Pourtant, d’une façon ou d'une autre, alors que je me déplaçais, les bois s’éclaircissaient au lieu de devenir plus denses. Je me tapis le plus bas possible, grondant toujours et essayant de m’ensevelir sous les broussailles. Je me sentais rempli de cette euphorie primitive que tout amoureux de la vie sauvage ressent quand il est pourchassé, quand il sent que quelqu'un est à ses trousses, peut-être à peine à quelques pas derrière lui, n’attendant que de lui planter une fourche dans le dos pendant qu'il court. Aucune extase ne vaut celle-ci.

 

Then I realized that my pursuers had closed in on me. I was surrounded on all sides.

C’est alors que je rendis compte que la meute de mes poursuivants s'était refermée sur moi. J'étais cerné de toutes parts.

 

The woods had somehow grown thin. They were like the mere shrubbery of a park – it might be of Central Park itself. I could hear among the deeper tones of men the shrill voices of boys. "There he is," one cried, "going through them bushes! Look at him humping himself!" "What is it, what's the sport?" another called. "Some crazy guy loose in the park in his underclothes and the cops after him."

D’une façon ou d’une autre, les bois s'étaient éclaircis. Ils se réduisaient à un unique bosquet dans un parc – on aurait pu se croire dans Central Park même. Je pouvais entendre les voix graves des hommes et celles, plus aiguës, des garçons. «Il est là» criait l’un, «passez à travers les buissons! Regardez-le, il s’est ratatiné sur le sol!» «Qu’est-ce qui se passe, qu’est-ce que c’est que ce travail?» appelait un autre. «Ça doit être un de ces dingues en barboteuse qui se baguenaude en liberté dans le parc avec les flics après lui.»

 

Then they closed in on me. I recognized the blue suits of the police force and their short clubs. In a few minutes I was dragged out of the shrubbery and stood in the open park in my pyjamas, wide awake, shivering in the chilly air of early morning.

Alors le cercle se referma sur moi. Je reconnus les uniformes bleus des forces de police et leurs courtes matraques. En quelques minutes, je fus traîné hors du bosquet pour me retrouver debout en pyjama en plein milieu du parc, parfaitement réveillé, grelottant dans l’air frais du matin.

 

Fortunately for me, it was decided at the police-court that sleep-walking is not an offence against the law. I was dismissed with a caution.

Heureusement pour moi, il fut décidé au poste de police que le somnambulisme ne constituait pas une infraction à la loi, et je fus libéré sous caution.

 

My vacation is still before me, and I still propose to spend it naked. But I shall do so at Atlantic City.

Mes vacances sont toujours devant moi, et je me propose toujours de les passer tout nu. Mais je le ferai à Atlantic City.

 

 

 

 

-VII-
The Cave-Man as He is

-VII-
L'homme des cavernes tel qu’en lui-même

 

I think it likely that few people besides myself have ever actually seen and spoken with a "cave-man."

Il est probable que peu de personnes de mon entourage ont vu un «homme des cavernes» et lui ont parlé.

 

Yet everybody nowadays knows all about the cave-man. The fifteen-cent magazines and the new fiction have made him a familiar figure. A few years ago, it is true, nobody had ever heard of him. But lately, for some reason or other, there has been a run on the cave-man. No up-to-date story is complete without one or two references to him. The hero, when the heroine slights him, is said to "feel for a moment the wild, primordial desire of the cave-man, the longing to seize her, to drag her with him, to carry her away, to make her his." When he takes her in his arms it is recorded that "all the elemental passion of the cave-man surges through him." When he fights, on her behalf against a dray-man or a gun-man or an ice-man or any other compound that makes up a modern villain, he is said to "feel all the fierce fighting joy of the cave-man." If they kick him in the ribs, he likes it. If they beat him over the head, he never feels it; because he is, for the moment, a cave-man. And the cave-man is, and is known to be, quite above sensation.

Pourtant, au jour d’aujourd’hui, tout le monde sait tout au sujet de l'homme des cavernes. Les magazines à quinze-cents et la nouvelle fiction ont fait de lui un personnage familier. Il est vrai qu’il y a seulement quelques années, personne n’avait jamais entendu parler de lui. Mais récemment, pour une raison ou pour une autre, il y a eu comme un rush sur l'homme des cavernes. Aucune histoire au goût du jour n'est complète s’il n’y est pas fait une ou deux fois référence. On dit que le héros, au moment où l’héroïne le rejette, «éprouve pendant un instant le désir sauvage et primaire de l'homme des cavernes de la saisir, de la traîner après lui, de l'emporter pour la faire sienne.» Quand il la prend dans ses bras, il est noté que «toute la rudimentaire passion de l'homme des cavernes déferle en lui.» Quand il se bat pour elle contre un centaure, un homme armé, un homme des neiges ou n'importe quel autre assemblage qui compose un bandit moderne, il est dit qu'il «ressent toute la joie féroce du combat de l'homme des cavernes.» S'ils lui flanquent des coups de pied dans les côtes, il aime ça. S’ils lui cognent sur la tête, il ne sent rien; parce qu'il est, à ce moment, un homme des cavernes. Et l'homme des cavernes, c’est bien connu, est absolument insensible.

 

The heroine, too, shares the same point of view. "Take me," she murmurs as she falls into the hero's embrace, "be my cave-man." As she says it there is, so the writer assures us, something of the fierce light of the cave-woman in her eyes, the primordial woman to be wooed and won only by force.

L’héroïne, elle aussi, partage ce point de vue. «Prends-moi,» murmure-t-elle en tombant dans les bras du héros, «sois mon homme des cavernes.» Alors qu’elle prononce ces mots, nous assure l'auteur, quelque chose du farouche éclat de la femme des cavernes brille dans ses yeux, la femme primitive qui ne saurait être courtisée et conquise que par la force.

 

So, like everybody else, I had, till I saw him, a great idea of the cave-man. I had a clear mental picture of him – huge, brawny, muscular, a wolfskin thrown about him and a great war-club in his hand. I knew him as without fear with nerves untouched by our effete civilization, fighting, as the beasts fight, to the death, killing without pity and suffering without a moan.

Ainsi, comme tout le monde, j’avais, jusqu'à ce que je le rencontre, une haute idée de l'homme des cavernes. Je m’en faisais une claire représentation – gigantesque, charnu, musclé, une peau de loup sur les épaules et une énorme massue à la main. Je le connaissais comme quelqu’un qui ignore la peur, dont les nerfs sont à l’épreuve de notre civilisation décadente, qui combat comme le font les bêtes, jusqu’à la mort, tuant sans pitié et souffrant sans une plainte.

 

It was a picture that I could not but admire.

C'était là une image que je ne pouvais qu’admirer.

 

I liked, too – I am free to confess it – his peculiar way with women. His system was, as I understood it, to take them by the neck and bring them along with him. That was his fierce, primordial way of "wooing" them. And they liked it. So at least we are informed by a thousand credible authorities. They liked it. And the modern woman, so we are told, would still like it if only one dared to try it on. There's the trouble; if one only dared!

J’appréciais également – il me plaît de l’admettre – sa manière de faire très particulière avec les femmes. Sa technique était, à ce que j’en ai compris, de les attraper par le cou et de les plaquer contre lui. C'était sa manière féroce et primitive de leur «faire la cour». Et elles aimaient ça. Ceci est accrédité par un bon millier d’autorités dignes de foi. Elles aimaient ça. Et la femme moderne, à ce qu’on nous dit, aimerait ça elle aussi, pour peu que quelqu’un osât essayer. C’est bien là l'ennui; si seulement quelqu’un osait!

 

I see lots of them – I'll be frank about it – that I should like to grab, to sling over my shoulder and carry away with me; or, what is the same thing, allowing for modern conditions, have an express man carry them. I notice them at Atlantic City, I see them in Fifth Avenue – yes, everywhere. But would they come? That's the deuce of it. Would they come right along, like the cave-woman, merely biting off my ear as they came, or are they degenerate enough to bring an action against me, indicting the express company as a party of the second part?

Le fait est qu’il y en a un bon nombre – je serai franc à ce sujet – que je voudrais attraper, balancer par dessus mon épaule et emporter avec moi; ou, ce qui revient au même en tenant compte des conditions modernes, faire emporter par un messager expressément requis pour ça. J’en vois à Atlantic City, j’en vois dans la Cinquième Avenue – oui, j’en vois partout. Mais voudraient-elles venir? C'est là le hic. Est-ce qu’elles se laisseraient faire, comme les femmes des cavernes, en me mordillant simplement l’oreille chemin faisant, ou seraient elles assez décadentes pour intenter une action contre moi, accusant la compagnie de messagerie de complicité d’enlèvement?

 

Doubts such as these prevent me from taking active measures. But they leave me, as they leave many another man, preoccupied and fascinated with the cave-man.

C’est ce genre de doute qui me retient de prendre des mesures effectives. Mais tout cela me laisse, comme beaucoup d’autres hommes, préoccupé et fasciné par l'homme des cavernes.

 

One may imagine, then, my extraordinary interest in him when I actually met him in the flesh. Yet the thing came about quite simply, indeed more by accident than by design, an adventure open to all.

Dès lors, on peut imaginer l’intérêt extraordinaire que je lui ai porté quand je l'ai réellement rencontré, en chair et en os. La chose s’est pourtant passée très simplement, plus accidentellement qu’intentionnellement, comme une aventure qui aurait pu arriver à n’importe qui.

 

It so happened that I spent my vacation in Kentucky – the region, as everybody knows, of the great caves. They extend – it is a matter of common knowledge – for hundreds of miles; in some places dark and sunless tunnels, the black silence broken only by the dripping of the water from the roof; in other places great vaults like subterranean temples, with vast stone arches sweeping to the dome, and with deep, still water of unfathomed depth as the floor; and here and there again they are lighted from above through rifts in the surface of the earth, and are dry and sand strewn – fit for human habitation.

C’était pendant mes vacances dans le Kentucky – la région des grandes cavernes, comme chacun sait. Elles s’étendent – c'est de notoriété publique – sur des centaines de milles, dans des profondeurs sombres et des tunnels où le soleil n’atteint jamais, où le silence de l’obscurité n’est rompu que par le goutte à goutte de l’eau qui tombe du plafond; ailleurs, ce sont des chambres vastes comme des temples souterrains aux voûtes soutenues par d’immenses arches de pierre, et sur le sol desquelles affleurent des étendues immobiles d’eaux aux profondeurs insondables; ici et là elles reçoivent la lumière de crevasses ouvertes à la surface de la terre, et le sable répandu sur leur sol sec les rend bien adaptées pour l'habitat humain.

 

In such caves as these – so has the obstinate legend run for centuries – there still dwell cave-men, the dwindling remnant of their race. And here it was that I came across him.

C’est au fond de telles grottes – ainsi le veut la légende obstinée qui court depuis des siècles – que demeure toujours l’homme des cavernes, le dernier survivant de sa race. Et c’est là que je l’ai rencontré par hasard.

 

I had penetrated into the caves far beyond my guides. I carried a revolver and had with me an electric lantern, but the increasing sunlight in the cave as I went on had rendered the latter needless.

J'avais pénétré dans les grottes bien plus loin que mes guides. J’étais armé d’un revolver et j’avais avec moi une lanterne électrique. Mais la lumière du soleil, de plus en plus forte à mesure que je m’enfonçais dans la caverne, rendait cette dernière inutile.

 

There he sat, a huge figure, clad in a great wolfskin. Besides him lay a great club. Across his knee was a spear round which he was binding sinews that tightened under his muscular hand. His head was bent over his task. His matted hair had fallen over his eyes. He did not see me till I was close beside him on the sanded floor of the cave. I gave a slight cough.

Il était assis là, gigantesque silhouette vêtue d’une vaste peau de loup. A côté de lui était posée une énorme massue. Il tenait en travers de ses genoux une lance autour de laquelle il nouait des nerfs qu’il resserrait de sa main musclée. Il penchait la tête sur son travail. Ses cheveux emmêlés lui tombaient sur les yeux. Il ne me vit pas jusqu'à ce que je fusse tout près de lui sur le sol sablonneux de la caverne. Je toussai légèrement.

 

"Excuse me!" I said.

— Veuillez m'excuser! dis-je.

 

The Cave-man gave a startled jump.

L'homme des cavernes sursauta d’un air ahuri.

 

"My goodness," he said, "you startled me!"

— Bonté Divine, dit-il, vous m’avez flanqué la frousse!

 

I could see that he was quite trembling.

Je voyais qu'il était tout tremblant.

 

"You came along so suddenly," he said, "it gave me the jumps." Then he muttered, more to himself than to me, "Too much of this darned cave-water! I must quit drinking it."

— Vous êtes arrivé si brusquement, dit-il, ça m’a fait sursauter.

Puis il murmura, plus pour lui-même que pour moi:

— Ça suffit, cette maudite flotte des cavernes! Je devrais arrêter d’en boire.

 

I sat down near to the Caveman on a stone, taking care to place my revolver carefully behind it. I don't mind admitting that a loaded revolver, especially as I get older, makes me nervous. I was afraid that he might start fooling with it. One can't be too careful.

Je m’assis sur une pierre, près de l'homme des cavernes, prenant soin de placer mon revolver derrière lui. Ce n’est pas tellement qu’un revolver chargé, particulièrement depuis que je prends de l’âge, me rende nerveux. Mais je craignais que ça puisse l’affoler. On n’est jamais trop prudent.

 

As a way of opening conversation I picked up the Cave-man's club.

Histoire d’engager la conversation je pris la massue de l'homme des cavernes.

 

"Say," I said, "that's a great club you have, eh? By gee! it's heavy!"

— Dites voir, dis-je, vous avez une massue sacrément maousse, hein? Nom d’un chien! ça pèse son poids!

 

"Look out!" said the Cave-man with a certain agitation in his voice as he reached out and took the club from me. "Don't fool with that club! It's loaded! You know you could easily drop the club on your toes, or on mine. A man can't be too careful with a loaded club."

— Faites gaffe! dit l'homme des cavernes avec une certaine agitation dans la voix.

Il m’arracha la massue des mains.

— Faites pas le mariole avec ça! Elle est chargée! Vous savez que vous pourriez facilement la laisser tomber sur vos arpions, ou sur les miens. On prend jamais trop de précautions avec une massue chargée.

 

He rose as he said this and carried the club to the other side of the cave, where he leant it against the wall. Now that he stood up and I could examine him he no longer looked so big. In fact he was not big at all. The effect of size must have come, I think, from the great wolfskin that he wore. I have noticed the same thing in Grand Opera. I noticed, too, for the first time that the cave we were in seemed fitted up, in a rude sort of way, like a dwelling-room.

En disant cela, il se leva et emporta la massue à l’autre bout de la grotte, où il l’appuya contre la paroi. A présent qu’il était debout, je pouvais voir qu’il n’était pas si gros que ça. En fait il ne l’était pas du tout. C’était sans doute l’énorme peau de loup qu’il portait qui le faisait paraître gros. J’avais déjà remarqué la même chose à l’Opéra. Je remarquai aussi pour la première fois que la grotte où nous nous trouvions semblait avoir été aménagée en appartement d’une manière assez grossière.

 

"This is a nice place you've got," I said.

— Vous avez là un logement bien sympathique, dis-je.

 

"Dandy, isn't it?" he said, as he cast his eyes around. "She fixed it up. She's got great taste. See that mud sideboard? That's the real thing, A-one mud! None of your cheap rock about that. We fetched that mud for two miles to make that. And look at that wicker bucket. Isn't it great? Hardly leaks at all except through the sides, and perhaps a little through the bottom. She wove that. She's a humdinger at weaving."

— C’est chic, non? dit-il en regardant autour de lui. C’est elle qu’a aménagé tout ça. Elle a pas mal de goût. Vous voyez ce buffet en terre glaise? Il est authentique, de la véritable glaise! Rien à voir avec votre espèce de pierre. On a été chercher la glaise à deux mille de distance pour faire ça. Et visez-moi ce seau en osier. Est-ce qu’il est pas charmant? Pas une seule fuite, sauf sur les côtés et peut-être un peu dans le fond. C’est elle qu’a tressé ça. C’est une vannière de première classe.

 

He was moving about as he spoke, showing me all his little belongings. He reminded me for all the world of a man in a Harlem flat, showing a visitor how convenient it all is. Somehow, too, the Cave-man had lost all appearance of size. He looked, in fact, quite little, and when he had pushed his long hair back from his forehead he seemed to wear that same, worried, apologetic look that we all have. To a higher being, if there is such, our little faces one and all appear, no doubt, pathetic.

Il allait et venait tout en parlant, me désignant toutes ses petites affaires. Depuis le début, il me faisait penser à un homme de Harlem, occupé à montrer à un visiteur comme tout est commode dans son appartement. D’une façon ou d'une autre, aussi, l'homme des cavernes n’avait plus l’air aussi grand. En fait, il paraissait tout petit, et quand il eut repoussé ses longs cheveux en arrière, il montra le même aspect fatigué, inquiet et contrit que nous tous. À quelqu’un de plus grand, si ça se trouve, tous nos petits visages apparaissent pathétiques.

 

I knew that he must be speaking about his wife.

Je savais qu'il avait envie de parler de son épouse.

 

"Where is she?" I asked.

— Où est-elle? demandai-je.

 

"My wife?" he said. "Oh, she's gone out somewhere through the caves with the kid. You didn't meet our kid as you came along, did you? No? Well, he's the greatest boy you even saw. He was only two this nineteenth of August. And you should hear him say 'Pop' and 'Mom' just as if he was grown up. He is really, I think, about the brightest boy I've ever known – I mean quite apart from being his father, and speaking of him as if he were anyone else's boy. You didn't meet them?"

— Ma femme? dit-il. Oh, elle est sortie faire un tour dans les grottes avec le gosse. Vous avez pas rencontré le gosse en venant ici, non? Eh bien, c’est le plus grand petit loupiot que vous ayez jamais vu. Il a que deux ans. Depuis le dix-neuf août. Et vous devriez l’entendre dire «Papa» et «Maman» exactement comme s’il était déjà grand. Je crois bien que c’est vraiment le loupiot le plus marle que j'ai jamais connu – je veux dire, je dis pas ça parce que je suis son paternel, mais comme si c’était n'importe quel autre loupiot. Vous les avez pas rencontrés?

 

"No," I said, "I didn't."

— Non, pas du tout.

 

"Oh, well," the Cave-man went on, "there are lots of ways and passages through. I guess they went in another direction. The wife generally likes to take a stroll round in the morning and see some of the neighbours. But, say," he interrupted, "I guess I'm forgetting my manners. Let me get you a drink of cave-water. Here, take it in this stone mug! There you are, say when! Where do we get it? Oh, we find it in parts of the cave where it filters through the soil above. Alcoholic? Oh, yes, about fifteen per cent, I think. Some say it soaks all through the soil of this State. Sit down and be comfortable, and, say if you hear the woman coming just slip your mug behind that stone out of sight. Do you mind? Now, try one of these elm-root cigars. Oh, pick a good one – there are lots of them!"

— Eh bien, poursuivit l'homme des cavernes, il y a pas mal de galeries de traverse. Je pense qu'ils ont pris une autre direction. Ma femme aime bien faire son petit tour le matin et aller voir quelques voisines. Mais, par exemple 

Il s’interrompit.

— Je manque à tous mes devoirs. Laissez-moi vous offrir un verre d’eau des cavernes. Là, servez-vous dans cette tasse de pierre! Là, vous y êtes! Comment on l’obtient? Oh, on la trouve dans les parties des grottes où elle filtre à travers le sol. Alcoolisée? Oh, oui, à environ quinze pour cent, je pense. Certains disent que tout le sol de cet État en est imprégné. Asseyez-vous confortablement, et, dites, si jamais vous entendez ma femme arriver, glissez juste votre tasse derrière cette pierre, là, hors de vue. Ça vous dérange pas? Maintenant, essayez un de ces cigares de racine d’orme. Ah, choisissez-en un bon – il y le choix!

 

We seated ourselves in some comfort on the soft sand, our backs against the boulders, sipping cave-water and smoking elm-root cigars. It seemed altogether as if one were back in civilization, talking to a genial host.

Nous étions assez confortablement assis dans le sable mou, adossés au rocher, sirotant l’eau des cavernes et tirant sur nos cigares de racine d’orme. Et c’était tout à fait comme si quelqu’un était de retour dans la civilisation et discutait avec un hôte sympathique.

 

"Yes," said the Cave-man, and he spoke, as it were, in a large and patronizing way. "I generally let my wife trot about as she likes in the daytime. She and the other women nowadays are getting up all these different movements, and the way I look at it is that if it amuses her to run around and talk and attend meetings, why let her do it. Of course," he continued, assuming a look of great firmness, "if I liked to put my foot down – "

— Oui, dit l'homme des cavernes, s’exprimant, pour ainsi dire, d'une manière grandiloquente et condescendante. En général, je laisse ma femme aller et venir autant qu’elle veut dans la journée. De nos jours, elle et les autres femmes aiment bien participer à tous ces mouvements, et mon idée est que si ça l'amuse de se balader et de discutailler et d’assister à toutes ces réunions, pourquoi je la laisserais pas faire? Évidemment 

Il continua, montrant une extrême fermeté:

— Évidemment, si je montrais un peu plus de fermeté 

 

"Exactly, exactly," I said. "It's the same way with us!"

— Exactement, exactement, dis-je. C'est pareil chez nous!

 

"Is it now!" he questioned with interest. "I had imagined that it was all different Outside. You're from the Outside, aren't you? I guessed you must be from the skins you wear."

— Vraiment! questionna-t-il avec intérêt. J’aurais cru que c’était pas pareil, au Dehors. Vous venez bien du Dehors, hein? J’ai deviné ça aux peaux que vous portez.

 

"Have you never been Outside?" I asked.

— Vous êtes déjà allé au Dehors? demandai-je.

 

"No fear!" said the Cave-man. "Not for mine! Down here in the caves, clean underground and mostly in the dark, it's all right. It's nice and safe." He gave a sort of shudder. "Gee! You fellows out there must have your nerve to go walking around like that on the outside rim of everything, where the stars might fall on you or a thousand things happen to you. But then you Outside Men have got a natural elemental fearlessness about you that we Cave-men have lost. I tell you, I was pretty scared when I looked up and saw you standing there."

— Pas de danger! dit l'homme des cavernes. Très peu pour moi! En bas, ici, dans les grottes, bien au fond de la terre et la plupart du temps dans le noir, c’est parfait. C'est peinard et sûr.

Il eut comme un frisson.

 Eh bien! Vous, les types du Dehors, vous devez avoir des nerfs d’acier pour rester comme ça à la surface, là où les étoiles risquent de vous tomber sur le râble et ou mille choses peuvent vous arriver. Mais vous avez gardé une témérité primaire que nous, les hommes des Cavernes, on a perdu. Je vous le dis, j'ai eu une sacrée frousse quand j’ai levé les yeux et que je vous ai vu devant moi.

 

"Had you never seen any Outside Men?" I asked.

— Vous n’aviez jamais vu d’hommes du Dehors? demandai-je.

 

"Why, yes," he answered, "but never close. The most I've done is to go out to the edges of the cave sometimes and look out and see them, Outside Men and Women, in the distance. But of course, in one way or another, we Cave-men know all about them. And the thing we envy most in you Outside Men is the way you treat your women! By gee! You take no nonsense from them – you fellows are the real primordial, primitive men. We've lost it somehow."

— Si, mais jamais d’aussi près. Le mieux que j’ai fait, ç’a été de sortir de temps en temps à l’entrée de la grotte et de regarder de loin les hommes et les femmes du Dehors. Mais ça n’empêche que, d'une manière ou d'une autre, nous autres, les hommes des Cavernes, on sait tout à leur sujet. Et la chose qui nous fait le plus envie, c’est la façon que vous traitez vos femmes! Nom de nom! Vous prenez pas de gants avec elles – c’est bien vous qui êtes les véritables hommes, primaires et primitifs. Nous autres, on a perdu ça, on sait pas trop comment.

 

"Why, my dear fellow – " I began.

— Cependant, mon cher ami – commençai-je.

 

But the Cave-man, who had sat suddenly upright, interrupted.

Mais l'homme des Cavernes s'était brusquement redressé. Il m’interrompit.

 

"Quick! quick!" he said. "Hide that infernal mug! She's coming. Don't you hear!"

— Vite! vite! dit-il. Cachez cette maudite tasse! Elle arrive. Vous l'entendez pas?

 

As he spoke I caught the sound of a woman's voice somewhere in the outer passages of the cave.

Pendant qu'il parlait, j‘entendis résonner une voix de femme quelque part dans les galeries extérieures de la caverne. Elle s’adressait évidemment à l’enfant des Cavernes

 

"Now, Willie," she was saying, speaking evidently to the Cave-child, "you come right along back with me, and if I ever catch you getting in such a mess as that again I'll never take you anywhere, so there!"

— Maintenant, Willie, tu vas rester avec moi, et si je t’attrape encore à mettre un tel bazar je t’emmènerai plus jamais nulle part!

 

Her voice had grown louder. She entered the cave as she spoke – a big-boned woman in a suit of skins leading by the hand a pathetic little mite in a rabbit-skin, with blue eyes and a slobbered face.

Sa voix s'était amplifiée tandis qu’elle pénétrait dans la grotte – une femme bien charpentée, vêtue d’une peau de bête et qui tenait par la main un pathétique petit chat bavouilleux aux yeux bleus habillé de peaux de lapin.

 

But as I was sitting the Cave-woman evidently couldn't see me; for she turned at once to speak to her husband, unconscious of my presence.

A l'endroit où j’étais assis, la femme des Cavernes ne pouvait pas me voir; de sorte que ce fut sans s’apercevoir de ma présence qu’elle se tourna tout de suite vers son mari pour lui parler,.

 

"Well, of all the idle creatures!" she exclaimed. "Loafing here in the sand" – she gave a sniff – "and smoking – "

— Eh bien, de tous les fainéants! glapit-t-elle. Encore vautré dans le sable!

Elle renifla.

— Et encore en train de fumer

 

"My dear," began the Cave-man.

— Ma chérie, commença l'homme des Cavernes.

 

"Don't you my-dear me!" she answered. "Look at this place! Nothing tidied up yet and the day half through! Did you put the alligator on to boil?"

— Pas tant de «ma chérie», répondit-elle. Regarde-moi cet endroit! Rien n’est rangé et on est déjà au milieu de la journée! Est-ce que tu as mis l'alligator à bouillir?

 

"I was just going to say – " began the Cave-man.

— J'étais justement en train de me dire – commença l'homme des Cavernes.

 

"Going to say! Yes, I don't doubt you were going to say. You'd go on saying all day if I'd let you. What I'm asking you is, is the alligator on to boil for dinner or is it not – My gracious!" She broke off all of a sudden, as she caught sight of me. "Why didn't you say there was company? Land sakes! And you sit there and never say there was a gentleman here!"

— Tu étais en train de te dire! Tu parles, si tu étais en train de te dire. Tu bavasserais toute la journée si je te laissais faire. Tout ce que je te demande, c’est si, oui ou non, tu as mis l'alligator à bouillir pour le dîner – Bonté divine!

Elle s’interrompit brusquement car elle venait de m’apercevoir.

— Pourquoi est-ce que tu m’as pas dit que tu avais de la visite? Dieu m’épargne! Et tu restes là, et tu me dis même pas qu’il y a un gentleman ici!

 

She had hustled across the cave and was busily arranging her hair with a pool of water as a mirror.

Elle s'était précipitée à travers la grotte et arrangeait fébrilement ses cheveux en se servant d’une flaque d’eau en guise de miroir.

 

"Gracious!" she said, "I'm a perfect fright! You must excuse me," she added, looking round toward me, "for being in this state. I'd just slipped on this old fur blouse and run around to a neighbour's and I'd no idea that he was going to bring in company. Just like him! I'm afraid we've nothing but a plain alligator stew to offer you, but I'm sure if you'll stay to dinner – "

— Grands Dieux! dit-elle. Je suis absolument à faire peur!

Elle ajouta en tournant les yeux vers moi:

— Pardonnez-moi de me présenter à vous dans cet état. J’ai juste passé ce vieux chemisier de fourrure pour courir chez une voisine et j’avais pas idée qu’on allait avoir de la visite. Tout comme lui! J'ai peur qu’on ait rien de mieux qu’un simple ragoût d'alligator à vous offrir, mais je pense que si vous voulez rester pour le dîner 

 

She was hustling about already, good primitive housewife that she was, making the stone-plates rattle on the mud table.

Elle s’activait déjà, en bonne femme au foyer primitive qu'elle était, posant les écuelles de pierre sur la table en boue séchée.

 

"Why, really – " I began. But I was interrupted by a sudden exclamation from both the Cave-man and the Cave-woman together:

— Vraiment – commençai-je.

Mais je fus interrompu par une brusque exclamation que poussèrent ensemble l'homme et la femme des Cavernes:

 

"Willie! where's Willie!"

— Willie! Où est passé Willie!

 

"Gracious!" cried the woman. "He's wandered out alone – oh, hurry, look for him! Something might get him! He may have fallen in the water! Oh, hurry!"

— Grands Dieux! criait la femme. Il est parti tout seul dehors – oh, dépêche-toi, va vite le chercher! Il pourrait lui arriver quelque chose! Il est peut-être tombé à l'eau! Oh, vite!

 

They were off in a moment, shouting into the dark passages of the outer cave: "Willie! Willie!" There was agonized anxiety in their voices.

Ils étaient déjà loin, appelant dans les sombres galeries extérieures de la grotte: «Willie! Willie!» Et il y avait une inquiétude torturée dans leurs voix.

 

And then in a moment, as it seemed, they were back again, with Willie in their arms, blubbering, his rabbit-skin all wet.

Puis, au bout d’un moment, ils furent de retour, Willie dans leurs bras, pleurnichant, sa peau de lapin toute mouillée.

 

"Goodness gracious!" said the Cave-woman. "He'd fallen right in, the poor little man. Hurry, dear, and get something dry to wrap him in! Goodness, what a fright! Quick, darling, give me something to rub him with."

— Bonté divine! dit la femme des Cavernes. Il était bien tombé dedans, le pauvre petit bonhomme. Vite, chéri, va chercher quelque chose de sec pour l'envelopper dedans! Grands Dieux! Quelle peur! Vite, chéri, donne-moi quelque chose pour le frictionner.

 

Anxiously the Cave-parents moved about beside the child, all quarrel vanished.

Les parents des Cavernes s’activaient autour de l'enfant, leur querelle oubliée.

 

"But surely," I said, as they calmed down a little, "just there where Willie fell in, beside the passage that I came through, there is only three inches of water."

— Mais pourtant, dis-je, alors qu’ils se calmaient peu à peu, là où Willie est tombé, près du passage par où je suis arrivé, il y a à peine trois pouces d'eau.

 

"So there is," they said, both together, "but just suppose it had been three feet!"

— Peut-être, répondirent-ils ensemble, mais supposez un instant qu'il y en ait eu trois pieds!

 

Later on, when Willie was restored, they both renewed their invitation to me to stay to dinner.

Plus tard, quand Willie se fut remis, ils renouvelèrent leur invitation à dîner.

 

"Didn't you say," said the Cave-man, "that you wanted to make some notes on the difference between Cave-people and the people of your world of to-day?"

— Vous m’avez pas dit, demanda l'homme des cavernes, que vous vouliez prendre deux ou trois notes sur la différence entre les gens des Cavernes et les personnes de votre monde d'aujourd'hui?

 

"I thank you," I answered, "I have already all the notes I want!"

— Je vous remercie, répondis-je, j'ai déjà toutes les notes qu’il me faut!

 

 

 

 

-VIII-
Ideal Interviews

-VIII-
Interviews modèles

 

-1-
With an European Prince

With any European Prince, travelling in America

-1-
Un Prince Européen

N’importe quel Prince Européen voyageant en Amérique

 

 

 

 

On receiving our card the Prince, to our great surprise and pleasure, sent down a most cordial message that he would be delighted to see us at once. This thrilled us.

Dès réception de notre carte, le Prince, à notre grande surprise et à notre vif plaisir, nous adressa le plus cordial message pour nous dire qu'il serait enchanté de nous recevoir immédiatement. Ça nous a littéralement subjugués.

 

"Take us," we said to the elevator boy, "to the apartments of the Prince." We were pleased to see him stagger and lean against his wheel to get his breath back.

— Conduisez-nous, demandâmes-nous au garçon d'ascenseur, aux appartements du Prince.

 

In a few moments we found ourselves crossing the threshold of the Prince's apartments. The Prince, who is a charming young man of from twenty-six to twenty-seven, came across the floor to meet us with an extended hand and a simple gesture of welcome. We have seldom seen anyone come across the floor more simply.

Nous fûmes heureux de le voir chanceler et s’accrocher à ses manettes pour reprendre ses esprits.

Au bout de quelques instants, nous fûmes à même de franchir le seuil des appartements du Prince. Celui-ci, un charmant jeune homme de vingt-six à vingt-sept ans, traversa toute la pièce pour venir à notre rencontre, la main tendue en un simple geste de bienvenue. Nous avions rarement vu qui que ce fût traverser une pièce avec autant de simplicité.

 

The Prince, who is travelling incognito as the Count of Flim Flam, was wearing, when we saw him, the plain morning dress of a gentleman of leisure. We learned that a little earlier he had appeared at breakfast in the costume of a Unitarian clergyman, under the incognito of the Bishop of Bongee; while later on he appeared at lunch, as a delicate compliment to our city, in the costume of a Columbia professor of Yiddish.

Le Prince voyageait incognito, sous le nom de Comte de Flim Flam. Quand nous le rencontrâmes, il portait la tenue du matin ordinaire des riches oisifs. Nous savions qu’un peu plus tôt, il avait pris son petit déjeuner habillé en pasteur de l’Église Unitarienne se faisant passer pour l'Évêque de Bongee, et que plus tard, il allait paraître au déjeuner costumé en professeur de Yiddish de l’Université Colombia, en hommage délicat à notre ville.

 

The Prince greeted us with the greatest cordiality, seated himself, without the slightest affectation, and motioned to us, with indescribable bonhomie, his permission to remain standing.

Le Prince nous salua le plus cordialement du monde, s’assit sans la plus légère affectation, et nous donna la permission, d’un geste emprunt d’une indescriptible bonhomie, de rester debout.

 

"Well," said the Prince, "what is it?"

— Eh bien, dit-il, de quoi s’agit-il?

 

We need hardly say that the Prince, who is a consummate master of ten languages, speaks English quite as fluently as he does Chinese. Indeed, for a moment, we could scarcely tell which he was talking.

Est-il besoin de dire que le Prince, qui ne maîtrise parfaitement pas moins de dix langues, parle l’Anglais aussi couramment que le Chinois. De fait, pendant un instant, nous fûmes un moment avant de nous rendre vraiment compte de la langue dans laquelle il s’exprimait.

 

"What are your impressions of the United States?" we asked as we took out our notebook.

— Quelles sont vos impressions sur les États-Unis? lui demandâmes-nous en sortant notre calepin.

 

"I am afraid," answered the Prince, with the delightful smile which is characteristic of him, and which we noticed again and again during the interview, "that I must scarcely tell you that."

Le Prince eut ce sourire charmant qui est une de ses caractéristiques et que nous devions remarquer à plusieurs reprises au cours de l’interview.

— Je crains, répondit-il, de n’être pas libre de vous en parler.

 

We realized immediately that we were in the presence not only of a soldier but of one of the most consummate diplomats of the present day.

Nous réalisâmes immédiatement que nous étions en présence, non seulement d'un soldat, mais aussi d'un des diplomates les plus confirmés du moment.

 

"May we ask then," we resumed, correcting our obvious blunder, "what are your impressions, Prince, of the Atlantic Ocean?"

— Pouvons-nous alors vous demander, reprîmes-nous pour corriger notre évidente bévue, quelles sont vos impressions, Prince, sur l'Océan Atlantique?

 

"Ah," said the Prince, with that peculiar thoughtfulness which is so noticeable in him and which we observed not once but several times, "the Atlantic!"

Le Prince répondit avec cette sollicitude remarquable que nous avions déjà observée plus d’une fois chez lui:

— Ah, l'Océan Atlantique!

 

Volumes could not have expressed his thought better.

Plusieurs volumes n’eussent pu mieux exprimer sa pensée.

 

"Did you," we asked, "see any ice during your passage across?"

— Avez-vous, demandâmes-nous, rencontré des icebergs pendant la traversée?

 

"Ah," said the Prince, "ice! Let me think."

— Oh, des icebergs! Laissez-moi réfléchir.

 

We did so.

Ce que nous fîmes.

 

"Ice," repeated the Prince thoughtfully.

— Des icebergs, répéta pensivement le Prince.

 

We realized that we were in the presence not only of a soldier, a linguist and a diplomat, but of a trained scientist accustomed to exact research.

Nous réalisâmes que nous étions en présence non seulement d'un soldat, d'un linguiste et d'un diplomate, mais aussi d'un scientifique expérimenté et rompu aux exigences de la recherche.

 

"Ice!" repeated the Prince. "Did I see any ice? No."

— Des icebergs! répéta le prince. Est-ce que j'ai vu des icebergs? Non.

 

Nothing could have been more decisive, more final than the clear, simple brevity of the Prince's "No." He had seen no ice. He knew he had seen no ice. He said he had seen no ice. Nothing could have been more straightforward, more direct. We felt assured from that moment that the Prince had not seen any ice.

Rien n’eût pu avoir été plus décisif, plus conclusif que la brièveté claire et simple de ce «non», puisque le Prince n'avait pas vu d’iceberg. Il savait qu'il n'avait pas vu d’iceberg. Il déclarait qu'il n'avait pas vu d’iceberg. Rien n’eût pu avoir été plus franc, plus direct. Nous fûmes dès ce moment convaincus que le Prince n'avait vu aucun iceberg.

 

The exquisite good taste with which the Prince had answered our question served to put us entirely at our ease, and we presently found ourselves chatting with His Highness with the greatest freedom and without the slightest gene or mauvaise honte, or, in fact, malvoisie of any kind.

Le bon goût exquis avec lequel il répondait à nos questions nous mit entièrement à l’aise, de sorte nous ne fûmes pas longs à converser en toute liberté avec son Altesse et sans la plus légère gêne ou mauvaise honte, ou, en fait, sans malvoisie38 d’aucune sorte.

38 Les termes en italiques sont en français dans le texte, bien qu’on puisse se demander ce que vient la Malvoisie dans cette histoire.

We realized, indeed, that we were in the presence not only of a trained soldier, a linguist and a diplomat, but also of a conversationalist of the highest order.

Nous réalisâmes, en effet, que nous étions en présence non seulement d'un soldat entraîné, d'un linguiste et d'un diplomate, mais également d’un causeur des plus brillants.

His Highness, who has an exquisite sense of humour – indeed, it broke out again and again during our talk with him – expressed himself as both amused and perplexed over our American money.

Son Altesse, qui possède un sens de l'humour des plus exquis – il éclata de rire à plusieurs reprises au cours de notre entretien – exprima à la fois son amusement et son embarras devant notre monnaie américaine.

 

"It is very difficult," he said, "with us it is so simple; six and a half groner are equal to one and a third gross-groner or the quarter part of our Rigsdaler. Here it is so complicated."

— C’est très compliqué, dit-il, alors que chez nous, tout est si simple: six couronnes et demi équivalent à une grande couronne un tiers ou un quart de notre Rigsdaler39. Ici, c’est bien plus compliqué.

39 La référence au Rigsdaler laisse penser qu’il pourrait plus ou moins s’agir de monnaie danoise. Groner pourrait se lire Kroner (Couronne).

We ventured to show the Prince a fifty-cent piece and to explain its value by putting two quarters beside it.

Nous nous aventurâmes à montrer au Prince une pièce de cinquante cents et à en expliquer la valeur en posant deux quarters à côté.

"I see," said the Prince, whose mathematical ability is quite exceptional, "two twenty-five-cent pieces are equal to one fifty-cent piece. I must try to remember that. Meantime," he added, with a gesture of royal condescension, putting the money in his pocket, "I will keep your coins as instructors" – we murmured our thanks – "and now explain to me, please, your five-dollar gold piece and your ten-dollar eagle."

— Je vois, dit le prince, dont les compétences en mathématiques sont absolument exceptionnelles. Deux pièces de vingt-cinq cents équivalent à une pièce de cinquante-cents. Je vais essayer de m’en souvenir.

Il ajouta, en empochant l’argent d’un geste royalement condescendant:

— En attendant, je vais garder vos pièces de monnaie comme pense-bêtes.

Nous murmurâmes quelques remerciements.

— Et, s’il vous plaît, expliquez-moi à présent votre pièce d’or de cinq dollars et votre pièce de dix dollars frappée d’un aigle.

 

We felt it proper, however, to shift the subject, and asked the Prince a few questions in regard to his views on American politics. We soon found that His Highness, although this is his first visit to this continent, is a keen student of our institutions and our political life. Indeed, His Altitude showed by his answers to our questions that he is as well informed about our politics as we are ourselves. On being asked what he viewed as the uppermost tendency in our political life of to-day, the Prince replied thoughtfully that he didn't know. To our inquiry as to whether in his opinion democracy was moving forward or backward, the Prince, after a moment of reflection, answered that he had no idea. On our asking which of the generals of our Civil War was regarded in Europe as the greatest strategist, His Highness answered without hesitation, "George Washington."

Nous estimâmes cependant préférable de passer outre le sujet, et posâmes au Prince quelques questions sur la manière dont il considérait la politique américaine. Nous constatâmes bientôt que son Altesse, bien qu’il n’en fût qu’à sa première visite sur ce continent, s’intéressait passionnément à nos institutions et à notre vie politique. En effet, les réponses de Sa Grandeur montraient qu'il était aussi bien informé de notre politique que nous-mêmes. Questionné sur ce qu'il regardait comme la tendance la plus importante de notre politique actuelle, le Prince répondit pensivement qu’il l’ignorait. A la question de savoir si, à son avis, la démocratie était en progrès ou en recul, le Prince, après un moment de réflexion, répondit qu’il n’en avait pas la moindre idée. A la question de savoir lequel des généraux de notre Guerre Civile était considéré en Europe comme le plus grand stratège, Son Altesse répondit sans hésitation, «George Washington.»

 

Before closing our interview the Prince, who, like his illustrious father, is an enthusiastic sportsman, completely turned the tables on us by inquiring eagerly about the prospects for large game in America.

Avant de clore notre entretien, le Prince, qui, comme son illustre père, est un sportif enthousiaste, nous plongea dans la stupéfaction en s'enquérant avec ferveur des perspectives concernant la chasse au gros gibier en Amérique.

 

We told him something – as much as we could recollect – of woodchuck hunting in our own section of the country. The Prince was interested at once. His eye lighted up, and the peculiar air of fatigue, or languor, which we had thought to remark on his face during our interview, passed entirely off his features. He asked us a number of questions, quickly and without pausing, with the air, in fact, of a man accustomed to command and not to listen. How was the woodchuck hunted? From horseback or from an elephant? Or from an armoured car, or turret? How many beaters did one use to beat up the woodchuck? What bearers was it necessary to carry with one? How great a danger must one face of having one's beaters killed? What percentage of risk must one be prepared to incur of accidentally shooting one's own beaters? What did a bearer cost? and so on.

Pour autant que nous pûmes nous en souvenir, nous lui dîmes deux ou trois choses sur la chasse à la marmotte dans notre région. Le prince fut tout de suite intéressé. Son œil s’alluma, et cet air particulier de lassitude, ou de langueur, que nous avions cru remarquer sur son visage au cours de l’entrevue, s’effaça complètement de ses traits. Il nous posa un certain nombre de questions sur un rythme rapide et ininterrompu, comme un homme, en fait, habitué à commander et à ne pas écouter. Comment chassait-on la marmotte? A cheval ou à dos d’éléphant? Ou bien à bord d'un véhicule blindé ? Ou du haut d’une tourelle? Combien de rabatteurs fallait-il pour débusquer une marmotte? Combien de porteurs étaient nécessaires pour en transporter une? Quel pourcentage de risque un chasseur courait-il de tirer accidentellement sur un de ses propres rabatteurs? Quel était le salaire d’un porteur? et ainsi de suite.

 

All these questions we answered as best we could, the Prince apparently seizing the gist, or essential part of our answer, before we had said it.

Nous répondîmes à toutes les questions du mieux que nous pûmes, le prince saisissant apparemment l'essentiel, ou les éléments principaux de notre réponse, avant même que nous l’ayons formulée.

 

In concluding the discussion we ventured to ask His Highness for his autograph. The Prince, who has perhaps a more exquisite sense of humour than any other sovereign of Europe, declared with a laugh that he had no pen. Still roaring over this inimitable drollery, we begged the Prince to honour us by using our own fountain-pen.

Pour conclure la discussion, nous nous risquâmes à demander un autographe à Son Altesse. Le Prince, qui possède peut-être le plus exquis sens de l'humour de tous les souverains d'Europe, déclara en souriant qu'il n’avait pas de porte-plume sous la main. Riant aux éclats à cette inimitable drôlerie, nous le priâmes de nous faire l’honneur d’utiliser notre propre stylo à plume.

 

"Is there any ink in it?" asked the Prince – which threw us into a renewed paroxysm of laughter.

— Reste-t-il de l’encre dedans? demanda le Prince, ce qui nous mena au paroxysme du rire.

 

The Prince took the pen and very kindly autographed for us seven photographs of himself. He offered us more, but we felt that seven was about all we could use. We were still suffocated with laughter over the Prince's wit; His Highness was still signing photographs when an equerry appeared and whispered in the Prince's ear. His Highness, with the consummate tact to be learned only at a court, turned quietly without a word and left the room.

Le Prince pris le stylo à plume et, dans sa grande bonté, dédicaça pour nous sept de ses photographies. Il voulait nous en offrir davantage, mais nous estimâmes que sept, c’était assez pour ce que nous voulions en faire. Nous nous étranglions toujours de rire aux réparties spirituelles du Prince. Son Altesse était encore occupée à signer des photographies quand un écuyer apparut et chuchota quelques mots à son oreille. Son Altesse, avec ce tact consommé qui ne s’acquiert qu’à la cour, se détourna tranquillement sans un mot et quitta la salle.

 

We never, in all our experience, remember seeing a prince – or a mere man for the matter of that – leave a room with greater suavity, discretion, or aplomb. It was a revelation of breeding, of race, of long slavery to caste. And yet, with it all, it seemed to have a touch of finality about it – a hint that the entire proceeding was deliberate, planned, not to be altered by circumstance. He did not come back.

Malgré notre longue expérience, nous ne nous rappelions pas avoir jamais vu un Prince – ou même un homme ordinaire – quitter une salle avec plus de suavité, de discrétion, ou d’assurance. Cela en disait long sur l’éducation, la race, le long passé de soumission à la caste. Pourtant, tout en lui semblait obéir à un dessein, tout se passait suivant un protocole parfaitement concerté, délibérément mis au point, et qu’aucune circonstance n’eût pu modifier. Il ne reparut pas.

 

We understand that he appeared later in the morning at a civic reception in the costume of an Alpine Jaeger, and attended the matinee in the dress of a lieutenant of police.

Nous apprîmes qu’un peu plus tard dans la matinée, il apparut à une réception municipale en uniforme de Chasseur Alpin, et assista à une représentation théâtrale habillé en lieutenant de police.

 

Meantime he has our pen. If he turns up in any costume that we can spot at sight, we shall ask him for it.

En attendant, il a gardé notre stylo à plume. S'il réapparaît, revêtu de n'importe quelle tenue dans laquelle nous puissions le reconnaître à vue d’œil, nous pourrons toujours le lui réclamer.

 

 

 

 

-2-
With our greatest Actor

That is to say, with Any One of our Sixteen Greatest Actors

-2-
Notre plus Grand Acteur

C'est-à-dire, n’importe lequel de nos seize plus Grands Acteurs

 

It was within the privacy of his own library that we obtained – need we say with infinite difficulty – our interview with the Great Actor. He was sitting in a deep arm-chair, so buried in his own thoughts that he was oblivious of our approach. On his knee before him lay a cabinet photograph of himself. His eyes seemed to be peering into it, as if seeking to fathom its unfathomable mystery. We had time to note that a beautiful carbon photogravure of himself stood on a table at his elbow, while a magnificent half-tone pastel of himself was suspended on a string from the ceiling. It was only when we had seated ourself in a chair and taken out our notebook that the Great Actor looked up.

Ce fut dans l'intimité de sa propre bibliothèque que nous obtînmes – est-il besoin de dire au prix de quelles difficultés – notre interview du Grand Acteur. Il était assis dans un profond fauteuil, aussi profondément enseveli sous le poids de ses propres pensées qu’inconscient de notre présence. Une de ses propres photographies au format album était posée devant lui sur ses genoux. Ses yeux paraissaient la scruter comme s’il cherchait à pénétrer son mystère insondable. Nous eûmes le temps de remarquer une belle photogravure de lui-même posée sur une table près de son coude, alors qu'un de ses magnifiques portraits au pastel en demi-teinte était suspendu au plafond par une cordelette. Ce ne fut que lorsque nous nous fûmes nous-mêmes assis sur des chaises et que nous eûmes sorti notre calepin que le Grand Acteur nous aperçut.

 

"An interview?" he said, and we noted with pain the weariness in his tone. "Another interview!"

— Une interview? dit-il.

Nous remarquâmes avec tristesse toute la fatigue exprimée dans sa voix.

— Encore une interview!

 

We bowed.

Nous nous inclinâmes.

 

"Publicity!" he murmured rather to himself than to us. "Publicity! Why must one always be forced into publicity?"

— De la réclame! murmura-t-il, plus pour lui-même que pour nous. De la réclame! Pourquoi doit-on toujours faire de la réclame?

 

It was not our intention, we explained apologetically, to publish or to print a single word –

Il n’était pas dans nos intentions, nous excusâmes-nous, de publier ou d’imprimer un seul mot 

 

"Eh, what?" exclaimed the Great Actor. "Not print it? Not publish it? Then what in – "

— Hein, quoi? s’écria le Grand Acteur. Ne pas publier un seul mot? Ne rien imprimer? Alors qu’est-ce que 

 

Not, we explained, without his consent.

Non, expliquâmes-nous, nous ne publierions pas un seul mot sans son consentement.

 

"Ah," he murmured wearily, "my consent. Yes, yes, I must give it. The world demands it. Print, publish anything you like. I am indifferent to praise, careless of fame. Posterity will judge me. But," he added more briskly, "let me see a proof of it in time to make any changes I might care to."

— Oh, murmura-t-il avec lassitude, mon consentement. Oui, bien sûr, il me faut le donner. Le monde l'exige. Imprimez, publiez tout ce qui vous plaira. Les éloges m’indiffèrent; je méprise la renommée. La postérité sera mon seul juge. Mais, – ajouta-t-il plus vivement – vous me laisserez voir une épreuve afin d'apporter toutes les modifications que je voudrai en temps utile.

 

We bowed our assent.

Nous nous inclinâmes pour marquer notre assentiment.

 

"And now," we began, "may we be permitted to ask a few questions about your art? And first, in which branch of the drama do you consider that your genius chiefly lies, in tragedy or in comedy?"

— Et maintenant, commençâmes-nous, nous autorisez-vous à vous poser quelques questions sur votre art? En premier lieu, dans quelle branche de l’art dramatique considérez-vous que votre génie se manifeste principalement? Dans la tragédie ou dans la comédie?

 

"In both," said the Great Actor.

— Dans les deux, dit le Gand Acteur.

 

"You excel then," we continued, "in neither the one nor the other?"

— Vous n'excellez donc, continuâmes-nous, pas plus dans l’une que dans l’autre?

 

"Not at all," he answered, "I excel in each of them."

— Pas du tout, répondit-il, j'excelle dans chacune d’elles.

 

"Excuse us," we said, "we haven't made our meaning quite clear. What we meant to say is, stated very simply, that you do not consider yourself better in either of them than in the other?"

— Veuillez nous excuser, nous ne nous sommes pas bien fait comprendre. Ce que nous avons voulu dire, c’est que vous ne vous considérez pas meilleur dans l’une que dans l'autre?

 

"Not at all," said the Actor, as he put out his arm with that splendid gesture that we have known and admired for years, at the same time throwing back his leonine head so that his leonine hair fell back from his leonine forehead. "Not at all. I do better in both of them. My genius demands both tragedy and comedy at the same time."

— Pas du tout, dit l'acteur.

Il étendit son bras de ce geste splendide que nous lui connaissions bien et que nous admirions depuis des années, en même temps qu’il penchait en arrière sa tête léonine de sorte que sa chevelure léonine fût rejetée en arrière et découvrît son front léonin.

— Pas du tout. J’excelle dans les deux branches. Mon génie exige à la fois la tragédie et la comédie.

 

"Ah," we said, as a light broke in upon us, "then that, we presume, is the reason why you are about to appear in Shakespeare?"

— Oh, dîmes-nous alors que lumière se faisait en nous, nous présumons donc que c’est la raison pour laquelle vous êtes sur le point de vous produire dans Shakespeare?

 

The Great Actor frowned.

Le Gand Acteur fronça les sourcils.

 

"I would rather put it," he said, "that Shakespeare is about to appear in me."

— Je dirais plutôt, dit-il, que Shakespeare est sur le point de se produire en moi.

 

"Of course, of course," we murmured, ashamed of our own stupidity.

— Naturellement, naturellement, murmurâmes-nous, honteux de notre propre stupidité.

 

"I appear," went on the Great Actor, "in Hamlet. I expect to present, I may say, an entirely new Hamlet."

— Je me produis, continua le Grand Acteur, dans Hamlet. Je peux dire que je compte incarner un Hamlet entièrement nouveau.

 

"A new Hamlet!" we exclaimed, fascinated. "A new Hamlet! Is such a thing possible?"

— Un nouvel Hamlet! nous écriâmes-nous, fascinés. Un nouvel Hamlet! Une telle chose est-elle possible?

 

"Entirely," said the Great Actor, throwing his leonine head forward again. "I have devoted years of study to the part. The whole conception of the part of Hamlet has been wrong."

Le Grand acteur ramena en avant sa tête léonine.

— Entièrement. J'ai consacré des années à l’étude de ce rôle. La conception du personnage d’Hamlet est entièrement à revoir.

 

We sat stunned.

Nous étions stupéfaits.

 

"All actors hitherto," continued the Great Actor, "or rather, I should say, all so-called actors – I mean all those who tried to act before me – have been entirely mistaken in their presentation. They have presented Hamlet as dressed in black velvet."

— Jusqu’à présent, tous les comédiens, ou je devrais plutôt dire, tous les soi-disant comédiens – j’entends par là tous ceux qui ont essayé de le jouer avant moi – se sont entièrement trompés dans leur interprétation. Ils montraient un Hamlet habillé de velours noir.

 

"Yes, yes," we interjected, "in black velvet, yes!"

— Oui, oui, nous exclamâmes-nous, habillé de velours noir!

 

"Very good. The thing is absurd," continued the Great Actor, as he reached down two or three heavy volumes from the shelf beside him. "Have you ever studied the Elizabethan era?"

— Très bien. La chose est absurde, poursuivit le Gand Acteur.

Il se saisit de deux ou trois lourds volumes sur l'étagère près de lui.

— Avez-vous jamais étudié l’époque élisabéthaine?

 

"The which?" we asked modestly.

— La quoi? demandâmes-nous modestement.

 

"The Elizabethan era?"

— L'ère élisabéthaine.

 

We were silent.

Nous restâmes silencieux.

 

"Or the pre-Shakespearean tragedy?"

— Ou la tragédie pré-Shakespearienne?

 

We hung our head.

Nous hochâmes la tête.

 

"If you had, you would know that a Hamlet in black velvet is perfectly ridiculous. In Shakespeare's day – as I could prove in a moment if you had the intelligence to understand it – there was no such thing as black velvet. It didn't exist."

— Si vous l’aviez fait, vous sauriez qu'un Hamlet habillé de velours noir est parfaitement ridicule. A l’époque de Shakespeare – comme je pourrais le démontrer en un instant si vous aviez assez d’intelligence pour le comprendre – une chose telle que le velours noir n’existait pas.

 

"And how then," we asked, intrigued, puzzled and yet delighted, "do you present Hamlet?"

— Et dans ce cas, questionnâmes-nous, intrigués et perplexes mais très excités, comment allez-vous, vous, représenter Hamlet?

 

"In brown velvet," said the Great Actor.

— Habillé de velours brun, dit le Grand Acteur.

 

"Great Heavens," we exclaimed, "this is a revolution."

— Juste Ciel, nous écriâmes-nous, c’est une révolution.

 

"It is. But that is only one part of my conception. The main thing will be my presentation of what I may call the psychology of Hamlet."

— C’en est une. Mais il ne s’agit-là que d’une partie de ma conception. L'élément principal sera mon interprétation de ce que j’appellerai la psychologie d’Hamlet.

 

"The psychology!" we said.

— La psychologie!

 

"Yes," resumed the Great Actor, "the psychology. To make Hamlet understood, I want to show him as a man bowed down by a great burden. He is overwhelmed with Weltschmerz. He carries in him the whole weight of the Zeitgeist; in fact, everlasting negation lies on him – "

— Oui, reprit le Grand Acteur, la psychologie. Pour rendre Hamlet compréhensible, je veux le montrer comme un homme ployant sous le poids d’un lourd fardeau. Il est accablé par la Weltschmerz40. Il porte en lui tout le poids du Zeitgeist41; en fait, il est le dépositaire de la négation sempiternelle 

40 La Douleur du Monde. Terme de l’écrivain allemand Jean Paul Richter.

41 L’Esprit du Temps. Terme de Hegel.

"You mean," we said, trying to speak as cheerfully as we could, "that things are a little bit too much for him."

— Vous voulez dire 

Nous nous efforcions de parler avec autant d’assurance que possible.

— Vous voulez dire que tout ça le dépasse un peu?

"His will," went on the Great Actor, disregarding our interruption, "is paralysed. He seeks to move in one direction and is hurled in another. One moment he sinks into the abyss. The next, he rises above the clouds. His feet seek the ground, but find only the air – "

Le Grand Acteur ignora notre interruption.

— Sa volonté est paralysée. Il cherche à se mouvoir dans une direction et il est projeté dans une autre. Il plonge un moment au fond de l'abîme, l’instant d’après, il s’élève au-dessus des nuages. Ses pieds cherchent la terre, mais ne trouvent que le vide 

 

"Wonderful," we said, "but will you not need a good deal of machinery?"

— Merveilleux! dîmes-nous. Mais n’aurez-vous pas besoin de toute une machinerie?

 

"Machinery!" exclaimed the Great Actor, with a leonine laugh. "The machinery of thought, the mechanism of power, of magnetism – "

— Une machinerie! s’écria le Grand Acteur avec un rire léonin. La machinerie de la pensée, le mécanisme du magnétisme, de l’énergie 

 

"Ah," we said, "electricity."

— Oh, dîmes-nous, l’énergie électrique.

 

"Not at all," said the Great Actor. "You fail to understand. It is all done by my rendering. Take, for example, the famous soliloquy on death. You know it?"

— Pas du tout, dit le Grand Acteur. Vous ne comprenez rien. Tout est dans mon interprétation. Prenez, par exemple, le célèbre monologue sur la mort. Vous voyez?

 

"'To be or not to be,'" we began.

— Être ou ne pas être, commençâmes-nous.

 

"Stop," said the Great Actor. "Now observe. It is a soliloquy. Precisely. That is the key to it. It is something that Hamlet says to himself. Not a word of it, in my interpretation, is actually spoken. All is done in absolute, unbroken silence."

— Arrêtez, dit le Grand Acteur. Maintenant, observez. Il s’agit d’un monologue. Précisément. C'est là qu’est la clef. Il s’agit de quelque chose qu’Hamlet se dit à lui-même. Pas un seul mot, dans mon interprétation, n'est réellement prononcé. Tout se passe dans un silence absolu et ininterrompu.

 

"How on earth," we began, "can you do that?"

— Comment, commençâmes-nous, pouvez-vous faire cela?

 

"Entirely and solely with my face."

— Entièrement et exclusivement avec mon visage.

 

Good heavens! Was it possible? We looked again, this time very closely, at the Great Actor's face. We realized with a thrill that it might be done.

Grands Dieux! Était-ce possible? Nous regardâmes de nouveau le visage du Grand Acteur, de tout près cette fois. Nous nous rendîmes compte en frissonnant que c’était possible.

 

"I come before the audience so," he went on, "and soliloquize – thus – follow my face, please – "

— Je me présente ainsi devant le public, continua-t-il, et je soliloque – comme cela – suivez bien mon visage, s’il vous plaît 

 

As the Great Actor spoke, he threw himself into a characteristic pose with folded arms, while gust after gust of emotion, of expression, of alternate hope, doubt and despair, swept – we might say chased themselves across his features.

Tout en parlant, le Grand Acteur avait placé ses bras repliés dans une position caractéristique, tandis que des vagues d'émotion se succédaient, exprimant tour à tour un espoir, un doute, un désespoir qui se pourchassaient pour ainsi dire les uns les autres sur toute sa physionomie.

 

"Wonderful!" we gasped.

— Merveilleux! haletâmes-nous.

 

"Shakespeare's lines," said the Great Actor, as his face subsided to its habitual calm, "are not necessary; not, at least, with my acting. The lines, indeed, are mere stage directions, nothing more. I leave them out. This happens again and again in the play. Take, for instance, the familiar scene where Hamlet holds the skull in his hand: Shakespeare here suggests the words 'Alas, poor Yorick! I knew him well – '"

Peu à peu, le visage du Grand Acteur reprit son calme habituel.

— Les vers de Shakespeare ne sont pas nécessaires; du moins, pas dans mon interprétation. Les vers ne sont que des indications pour la scène, rien de plus. Je les laisse de côté. Ceci se produit à plusieurs reprises dans la pièce. Prenez, par exemple, la fameuse scène où Hamlet tient le crâne dans sa main: Shakespeare propose ici ces mots «Hélas! pauvre Yorick! Je l’ai connu –»

 

"Yes, yes!" we interrupted, in spite of ourself, "'a fellow of infinite jest – '"

— Oui, oui! l’interrompîmes-nous malgré nous, «c’était un garçon d’une verve infinie42 –»

42 Traduction de François-Victor Hugo pour ces vers cités dans le texte original : « Alas, poor Yorick ! I knew him well … a fellow of infinite jest ».

 

"Your intonation is awful," said the Actor. "But listen. In my interpretation I use no words at all. I merely carry the skull quietly in my hand, very slowly, across the stage. There I lean against a pillar at the side, with the skull in the palm of my hand, and look at it in silence."

— Votre diction est effroyable, dit l'acteur. Mais écoutez. Dans mon interprétation je ne prononce pas un seul mot. Je me contente de promener le crâne tranquillement sur ma main, très lentement, à travers la scène. Ensuite, je m’appuie contre un pilier sur le côté, le crâne posé dans la paume de ma main, et je le regarde en silence.

"Wonderful!" we said.

— Merveilleux! dîmes-nous.

 

"I then cross over to the right of the stage, very impressively, and seat myself on a plain wooden bench, and remain for some time, looking at the skull."

— Ensuite, je me dirige vers la droite de la scène, d’une démarche très impressionnante, je m'assieds sur un banc de bois et je reste là quelque temps, à considérer le crâne.

 

"Marvellous!"

— Merveilleux!

 

"I then pass to the back of the stage and lie down on my stomach, still holding the skull before my eyes. After holding this posture for some time, I crawl slowly forward, portraying by the movement of my legs and stomach the whole sad history of Yorick. Finally I turn my back on the audience, still holding the skull, and convey through the spasmodic movements of my back Hamlet's passionate grief at the loss of his friend."

— Ensuite, je passe à l’arrière de la scène et je m’allonge sur le ventre, tenant toujours le crâne devant mes yeux. Après être resté ainsi quelque temps, je me mets à avancer lentement en rampant, de manière à dépeindre toute la lamentable histoire de Yorick par les seuls mouvements de mes jambes et de mon ventre. Enfin, tournant le dos au public et tenant toujours le crâne, j’exprime par des contractions spasmodiques de mon dos le chagrin passionné éprouvé par Hamlet à la perte de son ami.

 

"Why!" we exclaimed, beside ourself with excitement, "this is not merely a revolution, it is a revelation."

— Ça alors! nous écriâmes-nous au comble de l’excitation, ce n'est pas seulement une révolution, c’est une révélation.

 

"Call it both," said the Great Actor.

— Vous pouvez utiliser les deux termes, dit le Grand Acteur.

 

"The meaning of it is," we went on, "that you practically don't need Shakespeare at all."

— Le sens de tout cela, continuâmes-nous, c’est que vous n’avez pratiquement plus besoin de Shakespeare du tout.

 

"Exactly, I do not. I could do better without him. Shakespeare cramps me. What I really mean to convey is not Shakespeare, but something greater, larger – how shall I express it – bigger." The Great Actor paused and we waited, our pencil poised in the air. Then he murmured, as his eyes lifted in an expression of something like rapture. "In fact – ME."

— Exactement, plus du tout. Je pourrais faire encore mieux sans lui. Shakespeare me limite. Ce que veux vraiment exprimer, ce n'est pas Shakespeare, mais quelque chose de plus grand, de plus vaste – comment dire – de plus fort.

Le Grand Acteur fit une pause et nous attendîmes, le crayon en l’air. Puis il murmura, les yeux révulsés dans une expression de quasi-extase:

— En fait – MOI.

 

He remained thus, motionless, without moving. We slipped gently to our hands and knees and crawled quietly to the door, and so down the stairs, our notebook in our teeth.

Il demeura ainsi, immobile, sans bouger. Nous nous laissâmes lentement glisser à quatre pattes sur le sol et rampâmes vers la porte, et ainsi jusqu’en bas des escaliers, notre calepin entre les dents.

 

 

 

 

-3-
With our greatest Scientist

As seen in any of our College Laboratories

-3-
Notre plus Grand Savant

Tel qu’on peut le rencontrer dans les laboratoires de nos universités

 

It was among the retorts and test-tubes of his physical laboratory that we were privileged to interview the Great Scientist. His back was towards us when we entered. With characteristic modesty he kept it so for some time after our entry. Even when he turned round and saw us his face did not react off us as we should have expected.

C’est dans son laboratoire, au milieu de ses cornues et de ses tubes à essai, que nous eûmes le privilège d’interviewer le Grand Savant. Au moment où nous y pénétrâmes, il nous tournait le dos. Avec la modestie qui le caractérise, il fut un moment avant de se retourner mais, même alors, sa physionomie n’exprima pas les réactions auxquelles nous nous étions attendus.

 

He seemed to look at us, if such a thing were possible, without seeing us, or, at least, without wishing to see us.

Il semblait nous regarder, pour autant qu’une telle chose soit possible, sans nous voir, ou, au moins, sans souhaiter nous voir.

 

We handed him our card.

Nous lui remîmes notre carte.

 

He took it, read it, dropped it in a bowlful of sulphuric acid and then, with a quiet gesture of satisfaction, turned again to his work.

Il la prit, la lut et la laissa tomber dans un cristallisoir plein d'acide sulfurique. Puis, avec un geste de satisfaction, il retourna silencieusement à son ouvrage.

 

We sat for some time behind him. "This, then," we thought to ourselves (we always think to ourselves when we are left alone), "is the man, or rather is the back of the man, who has done more" (here we consulted the notes given us by our editor), "to revolutionize our conception of atomic dynamics than the back of any other man."

Nous restâmes assis quelque temps derrière lui. «Voici,» pensâmes-nous en notre for intérieur (nous pensons toujours en notre for intérieur lorsqu’on nous laisse seuls), «voici l'homme, ou plutôt le dos de l'homme, qui a fait davantage» (ici nous dûmes consulter les notes que nous avait fournies notre rédacteur en chef), «pour révolutionner notre conception de la dynamique atomique que le dos de n'importe quel autre homme.»

 

Presently the Great Scientist turned towards us with a sigh that seemed to our ears to have a note of weariness in it. Something, we felt, must be making him tired.

Bientôt, le Grand Savant se tourna vers nous avec un soupir qui sonna comme une note de lassitude à nos oreilles. Nous perçûmes que quelque chose devait l’avoir fatigué.

 

"What can I do for you?" he said.

— Que puis-je faire pour vous? dit-il.

 

"Professor," we answered, "we have called upon you in response to an overwhelming demand on the part of the public – "

— Professeur, nous vous avons sollicité en réponse à une forte demande du public 

 

The Great Scientist nodded.

Le Grand Savant inclina la tête.

 

"To learn something of your new researches and discoveries in" (here we consulted a minute card which we carried in our pocket) "in radio-active-emanations which are already becoming" (we consulted our card again) "a household word – "

— … qui souhaite être informé de vos récentes recherches et de vos découvertes sur – ici, nous consultâmes une fiche que nous avions dans notre poche – sur les émanations radioactives, termes qui sont déjà en passe de devenir – nous nous référâmes de nouveau à notre fiche – une expression du langage courant 

 

The Professor raised his hand as if to check us.

Le professeur leva la main comme pour nous reprendre.

 

"I would rather say," he murmured, "helio-radio-active – "

— Je dirais plutôt, murmura-t-il, «hélio-radioactives –»

 

"So would we," we admitted, "much rather – "

— Nous de même, admîmes-nous, c’est plus 

 

"After all," said the Great Scientist, "helium shares in the most intimate degree the properties of radium. So, too, for the matter of that," he added in afterthought, "do thorium, and borium!"

— C’est comme pour le thorium et le borium!

 

"Even borium!" we exclaimed, delighted, and writing rapidly in our notebook. Already we saw ourselves writing up as our headline Borium Shares Properties of Thorium.

— Même le borium! nous écriâmes-nous.

Nous étions enchantés et écrivions rapidement dans notre calepin. Nous nous vîmes déjà rédiger notre manchette: Le Borium partage les Propriétés du Thorium.

 

"Just what is it," said the Great Scientist, "that you want to know?"

— C’est tout ce que vous voulez savoir?

 

"Professor," we answered, "what our journal wants is a plain and simple explanation, so clear that even our readers can understand it, of the new scientific discoveries in radium. We understand that you possess, more than any other man, the gift of clear and lucid thought – "

— Professeur, répondîmes-nous, ce que souhaite notre journal, ce sont des explications simples et ordinaires, si épurées que même nos lecteurs pourront les comprendre, sur les récentes découvertes scientifiques concernant le radium. Nous savons que, plus que n'importe quel autre homme, vous êtes doué d’une pensée claire et lucide 

 

The Professor nodded.

Le professeur inclina la tête.

 

"And that you are able to express yourself with greater simplicity than any two men now lecturing."

— … et que vous êtes à même de donner des explications avec davantage de simplicité que les deux hommes ordinaires qui vous parlent en ce moment.

 

The Professor nodded again.

Le Professeur inclina de nouveau la tête.

 

"Now, then," we said, spreading our notes on our knee, "go at it. Tell us, and, through us, tell a quarter of a million anxious readers just what all these new discoveries are about."

— Eh bien, maintenant, dîmes-nous en étalant nos notes sur nos genoux, allons-y. Parlez-nous – et, à travers nous, au quart de million de lecteurs impatients de tout savoir – de ces nouvelles découvertes.

 

"The whole thing," said the Professor, warming up to his work as he perceived from the motions of our face and ears our intelligent interest, "is simplicity itself. I can give it to you in a word – "

— Toute l’affaire, dit le Professeur, s’animant en percevant notre désir de comprendre à travers les mouvements de nos traits et de nos oreilles, est la simplicité même. Je peux vous la résumer en un mot 

 

"That's it," we said. "Give it to us that way."

— Quel mot? Dites-nous le.

 

"It amounts, if one may boil it down into a phrase – "

— Il s’agit, si on veut la réduire à une expression 

 

"Boil it, boil it," we interrupted.

— La réduire, la réduire, l’interrompîmes-nous.

 

"Amounts, if one takes the mere gist of it – "

— Il s’agit, pour la ramener à l’essentiel 

 

"Take it," we said, "take it."

— La ramener, dîmes-nous, la ramener.

 

"Amounts to the resolution of the ultimate atom."

— Il s’agit de résoudre l’ultime atome.

 

"Ha!" we exclaimed.

— Ha! nous écriâmes-nous.

 

"I must ask you first to clear your mind," the Professor continued, "of all conception of ponderable magnitude."

— En premier lieu, continua le Professeur, je dois vous demander d’évacuer de votre esprit toute idée de magnitude pondérable.

 

We nodded. We had already cleared our mind of this.

Nous hochâmes la tête. Ça faisait un bout de temps que notre esprit en était débarrassé.

 

"In fact," added the Professor, with what we thought a quiet note of warning in his voice, "I need hardly tell you that what we are dealing with must be regarded as altogether ultramicroscopic."

Le Professeur ajouta, avec ce que nous perçûmes comme une mise en garde silencieuse dans la voix:

— En fait, je dois d’abord vous dire que ce que nous traitons doit être considéré comme tout à fait ultramicroscopique.

 

We hastened to assure the Professor that, in accordance with the high standards of honour represented by our journal, we should of course regard anything that he might say as ultramicroscopic and treat it accordingly.

Nous nous empressâmes d'assurer au Professeur qu’au regard du haut niveau d’honorabilité présenté par notre journal, nous considérerions naturellement tout ce qu'il pourrait nous dire comme ultramicroscopique et que nous le traiterions en conséquence.

 

"You say, then," we continued, "that the essence of the problem is the resolution of the atom. Do you think you can give us any idea of what the atom is?"

— Vous dites, poursuivîmes-nous, que l'essence du problème est la résolution de l'atome. Pensez-vous pouvoir nous donner une idée de ce qu'est l'atome?

 

The Professor looked at us searchingly.

Le professeur nous regarda d’un œil inquisiteur.

 

We looked back at him, openly and frankly. The moment was critical for our interview. Could he do it? Were we the kind of person that he could give it to? Could we get it if he did?

Nous lui rendîmes ouvertement et franchement son regard. L’interview en était à une phase critique. Allait-il pouvoir le faire? Étions-nous le genre de personnes auxquelles il pouvait se livrer? Et s’il le faisait, saurions-nous le comprendre?

 

"I think I can," he said. "Let us begin with the assumption that the atom is an infinitesimal magnitude. Very good. Let us grant, then, that though it is imponderable and indivisible it must have a spacial content? You grant me this?"

— Je pense que je le peux, dit-il. Commençons par faire l’hypothèse que l'atome est une grandeur infinitésimale. Bien. Convenons ensuite que, bien qu'il soit impondérable et indivisible, il occupe une place dans l’espace.  Vous me concédez cela?

 

"We do," we said, "we do more than this, we give it to you."

— Non seulement nous vous le concédons, mais, plus encore, nous vous l’accordons.

 

"Very well. If spacial, it must have dimension: if dimension – form. Let us assume ex hypothesi the form to be that of a spheroid and see where it leads us."

— Parfait. En temps qu’objet dans l’espace, il a nécessairement une dimension – ce qui implique une forme. Admettons l’hypothèse que cette forme est celle d'un sphéroïde, et voyons où cela nous mène.

 

The Professor was now intensely interested. He walked to and fro in his laboratory. His features worked with excitement. We worked ours, too, as sympathetically as we could.

Le professeur parlait maintenant avec passion. Il marchait de long en large dans son laboratoire. Toute sa physionomie reflétait son excitation. Nous nous efforcions de rendre la nôtre aussi sympathique que possible.

 

"There is no other possible method in inductive science," he added, "than to embrace some hypothesis, the most attractive that one can find, and remain with it – "

— En science inductive, la seule méthode possible est d’adopter une hypothèse, la plus attrayante qu'on puisse trouver, et de s’y tenir

 

We nodded. Even in our own humble life after our day's work we had found this true.

Nous hochâmes la tête. Même dans notre propre petite vie étriquée, après une journée de travail, nous aurions reconnu que c’était la vérité.

 

"Now," said the Professor, planting himself squarely in front of us, "assuming a spherical form, and a spacial content, assuming the dynamic forces that are familiar to us and assuming – the thing is bold, I admit – "

— Maintenant, dit le Professeur, se plantant carrément devant nous, considérons un sphéroïde, et une place dans l’espace; considérons les forces dynamiques qui nous sont familières et supposons – je reconnais que la chose est audacieuse

 

We looked as bold as we could.

Nous nous efforçâmes d’avoir l’air aussi audacieux que possible.

 

"Assuming that the ions, or nuclei of the atom – I know no better word – "

— Supposons que les ions, ou les noyaux de l’atome – je ne connais pas de termes plus justes

 

"Neither do we," we said.

— Nous non plus, dîmes-nous.

 

"That the nuclei move under the energy of such forces, what have we got?"

— Supposons donc que les noyaux se déplacent sous l'énergie de telles forces, qu’obtenons-nous alors?

 

"Ha!" we said.

— Ha! dîmes-nous.

 

"What have we got? Why, the simplest matter conceivable. The forces inside our atom – itself, mind you, the function of a circle – mark that – "

— Qu’obtenons-nous? Eh bien, la matière la plus élémentaire qui se puisse imaginer. Les forces internes de notre atome – lui-même étant, bien entendu, fonction d'un cercle – notez bien cela

 

We did.

Ce que nous fîmes.

 

"Becomes merely a function of pi!"

— … deviennent tout simplement une fonction de Pi!

 

The Great Scientist paused with a laugh of triumph.

Le Grand Savant, d’un éclat de rire triomphant, marqua une pause.

 

"A function of pi!" we repeated in delight.

— Une fonction de Pi! répétâmes-nous avec enchantement.

 

"Precisely. Our conception of ultimate matter is reduced to that of an oblate spheroid described by the revolution of an ellipse on its own minor axis!"

— Exactement. Notre conception de la matière ultime se réduit à ce sphéroïde aplati aux pôles et circonscrit par la rotation d’une ellipse autour de son plus petit axe!

 

"Good heavens!" we said. "Merely that."

— Juste Ciel! nous écriâmes-nous. Ce n’est que cela.

 

"Nothing else. And in that case any further calculation becomes a mere matter of the extraction of a root."

— Rien d'autre. Et dans ce cas, tout autre calcul revient à la simple extraction d'une racine carrée.

 

"How simple," we murmured.

— Comme c’est simple, murmurâmes-nous.

 

"Is it not," said the Professor. "In fact, I am accustomed, in talking to my class, to give them a very clear idea, by simply taking as our root F – F being any finite constant – "

— N’est-ce pas, dit le Professeur. En fait, j’ai l’habitude, quand je m’adresse à mes étudiants, de leur donner une idée très claire, en prenant simplement F en tant que notre racine – F étant une constante finie

 

He looked at us sharply. We nodded.

Il nous regarda sévèrement. Nous hochâmes la tête.

 

"And raising F to the log of infinity. I find they apprehend it very readily."

— … et en élevant F au logarithme de l’infini. Je trouve qu'ils appréhendent cela très facilement.

 

"Do they?" we murmured. Ourselves we felt as if the Log of Infinity carried us to ground higher than what we commonly care to tread on.

— Vraiment? murmurâmes-nous.

Nous sentions bien nous-mêmes que le Logarithme de l'Infini nous entraînait beaucoup plus loin que les chemins sur lesquels nous avions l’habitude de marcher.

 

"Of course," said the Professor, "the Log of Infinity is an Unknown."

— Évidemment, dit le Professeur, le Logarithme de l’Infini est une Inconnue.

 

"Of course," we said very gravely. We felt ourselves here in the presence of something that demanded our reverence.

— Évidemment, répétâmes-nous gravement.

Nous nous sentions en présence de quelque chose qui nous incitait à une certaine vénération.

 

"But still," continued the Professor almost jauntily, "we can handle the Unknown just as easily as anything else."

— Mais pour autant, poursuivit le Professeur sur un ton presque désinvolte, il nous est possible de manipuler cette Inconnue aussi facilement que n'importe quoi d'autre.

 

This puzzled us. We kept silent. We thought it wiser to move on to more general ground. In any case, our notes were now nearly complete.

Ceci nous déconcerta. Nous gardâmes le silence. Nous estimâmes plus sage de revenir à des considérations plus terre à terre. De toute façon, nos notes étaient à présent quasiment complètes.

 

"These discoveries, then," we said, "are absolutely revolutionary."

— Ces découvertes, dîmes-nous, sont donc absolument révolutionnaires.

 

"They are," said the Professor.

— Elles le sont, dit le Professeur.

 

"You have now, as we understand, got the atom – how shall we put it? – got it where you want it."

— Vous avez donc, si nous vous comprenons bien, porté l'atome – comment dire? – là où vous le vouliez.

 

"Not exactly," said the Professor with a sad smile.

— Pas exactement, dit le professeur avec un sourire teinté de tristesse.

 

"What do you mean?" we asked.

— Que voulez-vous dire?

 

"Unfortunately our analysis, perfect though it is, stops short. We have no synthesis."

— Nous allons malheureusement bientôt arriver au terme de notre analyse, si parfaite soit-elle. Nous ne disposons d’aucune synthèse.

 

The Professor spoke as in deep sorrow.

Le professeur s’exprimait comme avec une profonde douleur.

 

"No synthesis," we moaned. We felt it was a cruel blow. But in any case our notes were now elaborate enough. We felt that our readers could do without a synthesis. We rose to go.

— Aucune synthèse, gémîmes-nous.

Nous sentions bien que c'était un coup des plus cruels. Mais, quoiqu’il en fût, nos notes étaient maintenant assez complètes. Nous estimâmes que nos lecteurs pourraient se passer de synthèse. Nous nous levâmes pour prendre congé.

 

"Synthetic dynamics," said the Professor, taking us by the coat, "is only beginning – "

— La dynamique synthétique, dit le Professeur en s’accrochant à notre manteau. Tout cela n’est que le début

 

"In that case – " we murmured, disengaging his hand.

— Dans ce cas – murmurâmes-nous en écartant sa main.

 

"But, wait, wait," he pleaded "wait for another fifty years – "

— Mais, attendez, attendez, plaida-t-il, attendez encore une cinquantaine d’années

 

"We will," we said very earnestly. "But meantime as our paper goes to press this afternoon we must go now. In fifty years we will come back."

— Nous ne demanderions pas mieux, dîmes-nous avec sincérité. Mais si nous voulons que notre papier soit sous presse cet après-midi, il nous faut partir dès maintenant. Nous reviendrons dans cinquante ans.

 

"Oh, I see, I see," said the Professor, "you are writing all this for a newspaper. I see."

— Oh, je vois, je vois, dit le Professeur, vous allez écrire tout cela dans un journal. Je vois.

 

"Yes," we said, "we mentioned that at the beginning."

— Oui, nous vous l’avons dit dès le début.

 

"Ah," said the Professor, "did you? Very possibly. Yes."

— Oh, vous l’avez dit? Sans doute. Oui.

 

"We propose," we said, "to feature the article for next Saturday."

— Nous nous proposons de publier l’article samedi prochain.

 

"Will it be long?" he asked.

— Il sera long?

 

"About two columns," we answered.

— Environ deux colonnes.

 

"And how much," said the Professor in a hesitating way, "do I have to pay you to put it in?"

— Et, hésita le Professeur, ce sera combien?

 

"How much which?" we asked.

— Comment ça, combien?

 

"How much do I have to pay?"

— Combien dois-je payer?

 

"Why, Professor – " we began quickly. Then we checked ourselves. After all was it right to undeceive him, this quiet, absorbed man of science with his ideals, his atoms and his emanations. No, a hundred times no. Let him pay a hundred times.

— Eh bien, professeur – commençâmes-nous rapidement.

Puis, nous nous consultâmes. Après tout, avions-nous le droit de décevoir ce paisible homme de science, avec ses idéaux, ses atomes et ses émanations. Non, cent fois non. Qu’il paye donc, et cent fois plutôt qu’une.

 

"It will cost you," we said very firmly, "ten dollars."

— Il vous en coûtera, déclarâmes-nous très fermement, dix dollars.

 

The Professor began groping among his apparatus. We knew that he was looking for his purse.

Le Professeur se mit à farfouiller à tâtons dans tout son bazar. Il cherchait visiblement son porte-monnaie.

 

"We should like also very much," we said, "to insert your picture along with the article – "

— Nous aimerions également beaucoup insérer votre portrait avec l’article 

 

"Would that cost much?" he asked.

— Est-ce que cela coûte cher? demanda-t-il.

 

"No, that is only five dollars."

— Non, seulement cinq dollars.

 

The Professor had meantime found his purse.

Entre-temps, le Professeur avait retrouvé son porte-monnaie.

 

"Would it be all right," he began, "that is, would you mind if I pay you the money now? I am apt to forget."

— Est-ce que cela vous conviendrait, commença-t-il, que je vous verse l'argent dès maintenant? Je risque d'oublier.

 

"Quite all right," we answered. We said good-bye very gently and passed out. We felt somehow as if we had touched a higher life. "Such," we murmured, as we looked about the ancient campus, "are the men of science: are there, perhaps, any others of them round this morning that we might interview?"

— Ce sera parfait, répondîmes-nous.

Nous lui dîmes aimablement au revoir et nous sortîmes. Nous nous sentions comme si, d’une façon ou d'une autre, nous avions accédé à une vie meilleure. «Tels sont les hommes de science,» murmurâmes-nous en parcourant l’antique campus des yeux. «Et peut-être y en a-t-il encore ce matin quelques autres, dans le coin, que nous pourrions aller interviewer?

 

 

 

 

-4-
With our typical Novelists

Edwin and Ethelinda Afterthought – Husband and Wife – In their Delightful Home Life.

-4-
Nos bons vieux Romanciers

Edwin et Ethelinda Afterthought – le Mari et la Femme – Dans leur Charmant Foyer

 

It was at their beautiful country place on the Woonagansett that we had the pleasure of interviewing the Afterthoughts. At their own cordial invitation, we had walked over from the nearest railway station, a distance of some fourteen miles. Indeed, as soon as they heard of our intention they invited us to walk. "We are so sorry not to bring you in the motor," they wrote, "but the roads are so frightfully dusty that we might get dust on our chauffeur." This little touch of thoughtfulness is the keynote of their character.

Ce fut dans leur superbe maison de campagne du Woonagansett que nous eûmes le plaisir d'interviewer les Afterthought. C’est à leur cordiale invitation que nous marchâmes sur une distance d'environ quatorze milles depuis la gare la plus proche. En effet, dès qu'ils entendirent parler de notre visite, ils nous invitèrent à venir à pied. «Nous sommes désolés de ne pouvoir aller vous chercher en voiture,» écrivirent-ils «mais les routes sont si épouvantablement poussiéreuses que cela risquerait de salir notre chauffeur.» Ce genre de petite attention est un des traits essentiels de leur caractère.

 

The house itself is a delightful old mansion giving on a wide garden, which gives in turn on a broad terrace giving on the river.

La maison elle-même est un charmant vieux manoir ouvert sur un vaste jardin, qui donne lui-même sur une large terrasse, laquelle domine sur la rivière.

 

The Eminent Novelist met us at the gate. We had expected to find the author of Angela Rivers and The Garden of Desire a pale aesthetic type (we have a way of expecting the wrong thing in our interviews). We could not resist a shock of surprise (indeed we seldom do) at finding him a burly out-of-door man weighting, as he himself told us, a hundred stone in his stockinged feet (we think he said stone).

L’Éminent Romancier nous accueillit au portail. Nous escomptions trouver en l'auteur des Rivières d'Angela et du Jardin du Désir un de ces hommes marqués par une pâleur des plus esthétiques (nous avons une certaine tendance à nous attendre à des choses erronées lors de nos interviews). Nous ne pûmes résister au choc de la surprise (en effet nous ne pouvons que rarement résister) en voyant devant nous un solide gaillard bâti pour la vie au grand air et qui, comme il nous le dit lui-même, pesait bien, en chaussettes, son content de cailloux (il nous semble bien qu’il parla de cailloux).

 

He shook hands cordially.

Il nous serra cordialement la main.

 

"Come and see my pigs," he said.

— Venez donc jeter un coup d’œil sur mes porcs, dit-il.

 

"We wanted to ask you," we began, as we went down the walk, "something about your books."

— Nous souhaitions vous poser quelques questions, commençâmes-nous en descendant l’allée, au sujet de vos livres.

 

"Let's look at the pigs first," he said. "Are you anything of a pig man?"

— Allons d’abord voir les porcs, dit-il. Vous êtes amateurs de cochons?

 

We are always anxious in our interviews to be all things to all men. But we were compelled to admit that we were not much of a pig man.

Dans nos interviews, nous nous efforçons toujours d'être tout ce les gens veulent que nous soyons. Mais nous fûmes obligés d'admettre que nous n’y connaissions rien en cochons.

 

"Ah," said the Great Novelist, "perhaps you are more of a dog man?"

— Oh, dit le Grand Romancier, vous êtes peut-être amateurs de chiens?

 

"Not altogether a dog man," we answered.

— Pas vraiment, répondîmes-nous.

 

"Anything of a bee man?" he asked.

— D’abeilles, alors?

 

"Something," we said (we were once stung by a bee).

— Un peu.

Nous avons été autrefois piqués par une abeille.

 

"Ah," he said, "you shall have a go at the beehives, then, right away?"

— Ah, dit-il, alors, on ferait mieux d’aller d’abord voir les ruches.

 

We assured him that we were willing to postpone a go at the beehives till later.

Nous lui assurâmes que nous serions tout à fait disposés à aller voir les ruches un peu plus tard.

 

"Come along, then, to the styes," said the Great Novelist, and he added, "Perhaps you're not much of a breeder."

— Dans ce cas, allons voir l’étable à cochons, dit le Grand Romancier.

Et il ajouta:

— Peut-être que vous n’êtes pas vous-mêmes des éleveurs.

 

We blushed. We thought of the five little faces around the table for which we provide food by writing our interviews.

Nous rougîmes. Nous pensions aux cinq petites bouches autour de la table que nourrissaient la publication de nos interviews.

 

"No," we said, "we were not much of a breeder."

— Non, nous ne sommes pas à proprement parler des éleveurs43.

43 Le mot « breeder », traduit ici par « éleveur », peut aussi, s’agissant d’un animal, se lire « reproducteur »…

"Now then," said the Great Novelist as we reached our goal, "how do you like this stye?"

— Eh bien, dit le Grand Romancier alors que nous atteignions notre but, comment est-ce que vous trouvez cette étable?

"Very much indeed," we said.

— Très bien, en effet, dîmes-nous.

"I've put in a new tile draining – my own plan. You notice how sweet it keeps the stye."

— J'ai fait changer la toiture – d’après mes propres plans. Remarquez comme ça lui donne un joli petit air.

 

We had not noticed this.

Nous ne l’avions pas remarqué.

 

"I am afraid," said the Novelist, "that the pigs are all asleep inside."

— Je crains, dit le romancier, que les porcs ne soient tous en train de roupiller là-dedans.

 

We begged him on no account to waken them. He offered to open the little door at the side and let us crawl in. We insisted that we could not think of intruding.

Nous le priâmes de ne les réveiller à aucun prix. Il proposa d'ouvrir la petite porte sur le côté pour nous permettre d’entrer. Nous insistâmes sur le fait que nous ne saurions nous imposer.

 

"What we would like," we said, "is to hear something of your methods of work in novel writing." We said this with very peculiar conviction. Quite apart from the immediate purposes of our interview, we have always been most anxious to know by what process novels are written. If we could get to know this, we would write one ourselves.

— Ce que nous aimerions, c’est que vous nous parliez de vos méthodes de travail quand vous écrivez un roman.

Nous avions une raison particulière de faire cette demande. A côté des buts immédiats de notre interview, nous souhaitions vivement apprendre par quels processus un roman pouvait être écrit. Si nous arrivions à le savoir, nous serions en mesure d’en écrire nous-mêmes.

 

"Come and see my bulls first," said the Novelist. "I've got a couple of young bulls here in the paddock that will interest you."

— On va d’abord aller voir mes taureaux, dit le Romancier. J'ai deux ou trois jeunes bestiaux, là-bas, dans le pré, qui vont vous intéresser.

 

We felt sure that they would.

Nous fûmes d'avis que oui.

 

He led us to a little green fence. Inside it were two ferocious looking animals, eating grain. They rolled their eyes upwards at us as they ate.

Il nous mena jusqu’à un petit enclos entouré d’une barrière verte. A l'intérieur, se trouvaient deux bêtes au regard féroce, qui mangeaient du grain. Tout en mangeant, ils roulaient des yeux énormes.

 

"How do those strike you?" he asked.

— Comment vous les trouvez? demanda-t-il.

 

We assured him that they struck us as our beau ideal of bulls.

Nous lui assurâmes que, pour des taureaux, ils correspondaient tout à fait à notre idéal de beauté.

 

"Like to walk in beside them?" said the Novelist, opening a little gate.

— Vous voulez les voir de plus près? dit le Romancier en ouvrant un portillon.

 

We drew back. Was it fair to disturb these bulls?

Nous fîmes un pas en arrière. Était-ce bien le moment de déranger ces taureaux?

 

The Great Novelist noticed our hesitation.

Le Grand Romancier avait remarqué notre hésitation.

 

"Don't be afraid," he said. "They're not likely to harm you. I send my hired man right in beside them every morning, without the slightest hesitation."

— N’ayez pas peur, dit-il. Ils sont incapables de vous faire du mal. J'envoie mon homme de peine auprès d’eux chaque matin sans la moindre hésitation.

 

We looked at the Eminent Novelist with admiration. We realized that like so many of our writers, actors, and even our thinkers, of to-day, he was an open-air man in every sense of the word.

Nous regardâmes l’Éminent Romancier avec admiration. Nous prenions conscience que, de nos jours, nombre de nos auteurs, de nos acteurs, et même de nos penseurs, étaient des hommes de plein air dans tous les sens du terme.

 

But we shook our heads.

Mais nous secouâmes la tête.

 

Bulls, we explained, were not a department of research for which we were equipped. What we wanted, we said, was to learn something of his methods of work.

Les taureaux, expliquâmes-nous, ne constituaient pas un objet de recherche pour lequel nous avions quelque compétence. Ce que nous voulions, c’était des renseignements sur ses méthodes de travail.

 

"My methods of work?" he answered, as we turned up the path again. "Well, really, I hardly know that I have any."

— Mes méthodes de travail? répondit-il alors que nous rebroussions chemin. Eh bien, vraiment, c’est à peine si j’en ai.

 

"What is your plan or method," we asked, getting out our notebook and pencil, "of laying the beginning of a new novel?"

— Quel est votre plan ou votre méthode, demandâmes-nous en sortant crayon et calepin, quand vous commencez un nouveau roman?

 

"My usual plan," said the Novelist, "is to come out here and sit in the stye till I get my characters."

— Mon plan habituel, dit le Romancier, c’est de sortir et de venir m’assoir dans l'étable jusqu'à ce que je tienne mes personnages.

 

"Does it take long?" we questioned.

— Cela vous prend du temps?

 

"Not very. I generally find that a quiet half-hour spent among the hogs will give me at least my leading character."

— Pas trop. Généralement, une demi-heure passée en silence avec les cochons me fournit au moins mon personnage principal.

 

"And what do you do next?"

— Et qu’est-ce que vous faites, après?

 

"Oh, after that I generally light a pipe and go and sit among the beehives looking for an incident."

— Oh, après, j’allume généralement une pipe et je m’en vais me poser au milieu des ruches à la recherche d’une intrigue.

 

"Do you get it?" we asked.

— Vous la trouvez?

 

"Invariably. After that I make a few notes, then go off for a ten mile tramp with my esquimaux dogs, and get back in time to have a go through the cattle sheds and take a romp with the young bulls."

— Invariablement. Ensuite je prends une ou deux notes, puis je m’en vais faire un tour d’une dizaine de milles avec mes chiens esquimaux, et je reviens à temps pour passer par le hangar à bétail et faire quelques galipettes avec les jeunes taureaux.

 

We sighed. We couldn't help it. Novel writing seemed further away than ever.

Nous soupirâmes. Il n’y avait rien à faire. L’écriture romanesque semblait s’éloigner de nous plus que jamais.

 

"Have you also a goat on the premises?" we asked.

— Vous avez sans doute aussi une chèvre par ici? demandâmes-nous.

 

"Oh, certainly. A ripping old fellow – come along and see him."

— Oh, bien sûr. Une vieille copine épatante – venez par ici, regardez.

 

We shook our heads. No doubt our disappointment showed in our face. It often does. We felt that it was altogether right and wholesome that our great novels of to-day should be written in this fashion with the help of goats, dogs, hogs and young bulls. But we felt, too, that it was not for us.

Nous secouâmes la tête. Aucun doute que la déception se lisait sur notre visage. Cela nous arrivait souvent. Nous estimions qu'il était tout à fait convenable et sain que nos grands romans contemporains fussent écrits ainsi, avec l'aide de chèvres, de chiens, de cochons et de jeunes taureaux. Mais nous sentions bien que tout cela n’était pas pour nous.

 

We permitted ourselves one further question.

Nous nous permîmes encore une question.

 

"At what time," we said, "do you rise in the morning?"

— A quelle heure vous levez-vous, le matin?

 

"Oh anywhere between four and five," said the Novelist.

— Oh, à n’importe moment entre quatre et cinq heures, dit le Romancier.

 

"Ah, and do you generally take a cold dip as soon as you are up – even in winter?"

— Bon. Vous prenez généralement un bain froid dès que vous êtes debout – même en hiver?

 

"I do."

— C’est ce que je fais.

 

"You prefer, no doubt," we said, with a dejection that we could not conceal, "to have water with a good coat of ice over it?"

Nous ajoutâmes, avec un découragement que nous ne pouvions dissimuler:

— Et vous préférez sans doute qu’il y ait une bonne couche de glace à la surface de l’eau?

 

"Oh, certainly!"

— Oh, bien sûr!

 

We said no more. We have long understood the reasons for our own failure in life, but it was painful to receive a renewed corroboration of it. This ice question has stood in our way for forty-seven years.

Nous n’en dîmes pas davantage. Nous avions compris les raisons de notre propre échec dans la vie, mais il était pénible d’en recevoir une nouvelle confirmation. Cette histoire de glace de dressait en travers de notre chemin depuis quarante-sept ans.

 

The Great Novelist seemed to note our dejection.

Le Grand Romancier parut remarquer notre découragement.

 

"Come to the house," he said, "my wife will give you a cup of tea."

— Venez à la maison, dit-il, ma femme va vous offrir une tasse de thé.

 

In a few moments we had forgotten all our troubles in the presence of one of the most charming chatelaines it has been our lot to meet.

En un instant, la présence d'une des plus charmantes châtelaines44 qu’il nous eût été donné de rencontrer nous fit oublier toutes nos préoccupations.

44 En français dans le texte.

We sat on a low stool immediately beside Ethelinda Afterthought, who presided in her own gracious fashion over the tea-urn.

Nous nous assîmes sur un tabouret bas aux côtés d’Ethelinda Afterthought, qui officiait gracieusement autour de la bouilloire.

 

"So you want to know something of my methods of work?" she said, as she poured hot tea over our leg.

— Ainsi, vous voulez savoir quelque chose sur mes méthodes de travail? dit-elle, en nous renversant du thé bouillant sur les genoux.

 

"We do," we answered, taking out our little book and recovering something of our enthusiasm. We do not mind hot tea being poured over us if people treat us as a human being.

— Certainement, répondîmes-nous.

Nous avions ressorti notre calepin et retrouvé un peu de notre enthousiasme. Il nous importait peu d’être inondés de thé bouillant pour peu qu’on veuille bien nous traiter comme des être humains.

 

"Can you indicate," we continued, "what method you follow in beginning one of your novels?"

— Pouvez-vous nous dire quelle est votre méthode pour commencer un de vos romans?

 

"I always begin," said Ethelinda Afterthought, "with a study."

— Je commence toujours, dit Ethelinda Afterthought, par une étude.

 

"A study?" we queried.

— Une étude? questionnâmes-nous.

 

"Yes. I mean a study of actual facts. Take, for example, my Leaves from the Life of a Steam Laundrywoman – more tea?"

— Oui. J’entends par là une étude des faits réels. Prenez, par exemple, ma Vie d'une Blanchisseuse – encore du thé?

 

"No, no," we said.

— Non, non, dîmes-nous.

 

"Well, to make that book I first worked two years in a laundry."

— Eh bien, pour écrire ce livre, j’ai commencé par travailler pendant deux ans dans une blanchisserie.

 

"Two years!" we exclaimed. "And why?"

— Deux ans! nous écriâmes-nous. Et pourquoi faire?

 

"To get the atmosphere."

— Pour m’imprégner de l'atmosphère.

 

"The steam?" we questioned.

— La vapeur des lessiveuses?

 

"Oh, no," said Mrs. Afterthought, "I did that separately. I took a course in steam at a technical school."

— Oh, non, dit Mrs. Afterthought. Cela, je l’ai fait séparément. J'ai suivi des cours sur la vapeur dans un institut technique.

 

"Is it possible?" we said, our heart beginning to sing again. "Was all that necessary?"

— Est-ce possible? dîmes-nous.

Notre cœur recommençait à chanter.

— Était-ce vraiment nécessaire?

 

"I don't see how one could do it otherwise. The story opens, as no doubt you remember – tea? – in the boiler room of the laundry."

— Je ne vois pas comment faire autrement. L'histoire commence, comme vous vous en souvenez sans doute – du thé? – dans la buanderie de la blanchisserie.

 

"Yes," we said, moving our leg – "no, thank you."

— Oui, dîmes-nous en mettant nos genoux à l’abri – non, merci.

 

"So you see the only possible point d'appui was to begin with a description of the inside of the boiler."

— Vous voyez bien que le seul point d'appui45 possible est une description de l'intérieur de la buanderie.

45 En français dans le texte.

We nodded.

Nous hochâmes la tête.

 

"A masterly thing," we said.

— Magistral, dîmes-nous.

 

"My wife," interrupted the Great Novelist, who was sitting with the head of a huge Danish hound in his lap, sharing his buttered toast with the dog while he adjusted a set of trout flies, "is a great worker."

— Ma femme, coupa le Grand Romancier

Il était assis avec, sur les genoux, la tête d'un énorme chien danois qui lui dévorait la moitié de ses tartines beurrées, et fignolait un jeu de mouches pour la pêche à la truite.

— Ma femme est un bourreau de travail.

 

"Do you always work on that method?" we asked.

— Vous travaillez toujours selon cette méthode? demandâmes-nous.

 

"Always," she answered. "For Frederica of the Factory I spent six months in a knitting mill. For Marguerite of the Mud Flats I made special studies for months and months."

— Toujours. Pour Frederica, Ouvrière d’Usine j'ai passé six mois dans une tricoterie46. Pour la Marguerite du Bourbier, j'ai mené des études spéciales pendant des mois et des mois.

46 Bonneterie pour « knitting mill » serait peut-être mieux adapté, et moins désuet. Mais ma propre mère a pour de bon travaillé dans une tricoterie, quelque part autour de ses seize ans, sans d’ailleurs en tirer matière à roman. Ce clin d’œil lui est dédié.

"Of what sort?" we asked.

— Des études de quelle sorte?

"In mud. Learning to model it. You see for a story of that sort the first thing needed is a thorough knowledge of mud – all kinds of it."

— Sur la glaise. J’ai appris à la modeler. Vous voyez, pour une histoire comme celle-ci, la première chose requise est une connaissance parfaite de la glaise – de toutes les sortes de glaise.

"And what are you doing next?" we inquired.

— Et qu’allez-vous faire, maintenant?

 

"My next book," said the Lady Novelist, "is to be a study – tea? – of the pickle industry – perfectly new ground."

— Mon prochain livre, dit Lady Roman, sera une étude – du thé? – de l'industrie des conserves au vinaigre – fondée sur de nouvelles bases.

 

"A fascinating field," we murmured.

— Un champ d’étude fascinant, murmurâmes-nous.

 

"And quite new. Several of our writers have done the slaughter-house, and in England a good deal has been done in jam. But so far no one has done pickles. I should like, if I could," added Ethelinda Afterthought, with the graceful modesty that is characteristic of her, "to make it the first of a series of pickle novels, showing, don't you know, the whole pickle district, and perhaps following a family of pickle workers for four or five generations."

— Et tout à fait nouveau. Plusieurs de nos auteurs se sont intéressés aux abattoirs, et, en Angleterre, beaucoup a été fait sur les confitures. Mais jusqu’à présent, personne n'a rien fait sur les conserves au vinaigre.

Puis Ethelinda Afterthought ajouta, avec toute la gracieuse modestie qui la caractérise:

— Je voudrais, si je le pouvais, faire de cette étude le premier d'une série de romans sur les conserves au vinaigre, décrire, si vous voyez ce que je veux dire, l’univers des conserveries, et peut-être suivre une famille d’ouvriers d’une de ces conserveries sur quatre ou cinq générations.

 

"Four or five!" we said enthusiastically. "Make it ten! And have you any plan for work beyond that?"

— Quatre ou cinq! dîmes-nous avec enthousiasme. Pourquoi pas dix! Et vous avez des projets au-delà de celui-ci?

 

"Oh, yes indeed," laughed the Lady Novelist. "I am always planning ahead. What I want to do after that is a study of the inside of a penitentiary."

— Oh, oui, bien sûr, dit Lady Roman en riant. Je fais toujours des plans pour l'avenir. Ce que je veux faire ensuite, c'est une enquête sur la vie à l’intérieur d’une prison.

 

"Of the inside?" we said, with a shudder.

— A l'intérieur? dîmes-nous en frissonnant.

 

"Yes. To do it, of course, I shall go to jail for two or three years!"

— Oui. Pour ce faire, naturellement, il me faudra aller en prison pendant deux ou trois ans!

 

"But how can you get in?" we asked, thrilled at the quiet determination of the frail woman before us.

— Mais comment ferez-vous pour y entrer?

Nous étions enthousiasmés par la calme détermination de cette faible femme qui se tenait devant nous.

 

"I shall demand it as a right," she answered quietly. "I shall go to the authorities, at the head of a band of enthusiastic women, and demand that I shall be sent to jail. Surely after the work I have done, that much is coming to me."

— Je l’exigerai comme un droit, répondit-elle calmement. Je m’adresserai aux autorités, à la tête d'une bande de femmes décidées, et j’exigerai d’être envoyée en prison. Après tout le travail que j’ai déjà effectué, on ne me le refusera pas.

 

"It certainly is," we said warmly.

— Certainement, non, dîmes-nous avec chaleur.

 

We rose to go.

Nous nous levâmes pour partir.

 

Both the novelists shook hands with us with great cordiality. Mr. Afterthought walked as far as the front door with us and showed us a short cut past the beehives that could take us directly through the bull pasture to the main road.

Les deux romanciers nous serrèrent la main avec la plus grande cordialité. Mr. Afterthought nous accompagna jusqu’à l'entrée principale et nous indiqua un raccourci.

 

We walked away in the gathering darkness of evening very quietly. We made up our mind as we went that novel writing is not for us. We must reach the penitentiary in some other way.

Nous cheminions dans l'obscurité grandissante et la quiétude du soir. Tout en marchant, nous prenions conscience que nous n’étions pas faits pour l’écriture romanesque. Il nous faudrait trouver une autre façon d’aller en prison.

 

But we thought it well to set down our interview as a guide to others.

Mais nous nous disions que notre interview pourrait servir de guide à d'autres que nous.

 

 

 

 

-IX-

The New Education

-IX-
Du nouveau dans l’enseignement

 
  Traduit par Francine Sternberg sous le titre L'éducation modern dans Leacock (Julliard- Humour secret, 1966).  

"So you're going back to college in a fortnight," I said to the Bright Young Thing on the veranda of the summer hotel. "Aren't you sorry?"

— Alors, comme ça, vous retournez à l'université dans une quinzaine, dis-je à la Brillante Jeune Personne sur la terrasse de l'hôtel. Vous n’en êtes pas désolée?

 

"In a way I am," she said, "but in another sense I'm glad to go back. One can't loaf all the time."

— En un sens, si, dit-elle, mais d’un autre côté, je suis heureuse d’y retourner. On ne peut pas tout le temps rester à ne rien faire.

 

She looked up from her rocking-chair over her Red Cross knitting with great earnestness.

Assise dans son rocking-chair, elle regardait par-dessus la Croix-Rouge47 qu’elle brodait avec le plus grand sérieux.

47 La Croix-Rouge américaine a été fondée en 1881. Cet ouvrage de dame est évidemment à mettre en relation avec la Grande Guerre, au cours de laquelle a été écrit ce récit.

 

How full of purpose these modern students are, I thought to myself. In my time we used to go back to college as to a treadmill.

Ces étudiants modernes ont toujours tellement de projets, me dis-je en moi-même. De mon temps, c’était à reculons que nous retournions à l’université à la fin de l’été.

"I know that," I said, "but what I mean is that college, after all, is a pretty hard grind. Things like mathematics and Greek are no joke, are they? In my day, as I remember it, we used to think spherical trigonometry about the hardest stuff of the lot."

— Bien sûr, dis-je. Mais ce que veux dire, c’est que l'université, après tout, ça reste une sacrée corvée. Des choses comme les mathématiques et le Grec ne sont pas à prendre à la rigolade, non? De mon temps, pour autant que je m’en souvienne, nous considérions la trigonométrie comme le truc le plus indigeste de tout le bazar.

 

She looked dubious.

Elle semblait dubitative.

 

"I didn't elect mathematics," she said.

— Je n’ai pas opté pour les mathématiques, dit-elle.

 

"Oh," I said, "I see. So you don't have to take it. And what have you elected?"

— Oh, dis-je, je vois. Vous n’aviez pas besoin de les choisir. Et pour quelles matières avez-vous opté?

 

"For this coming half semester – that's six weeks, you know – I've elected Social Endeavour."

— Pour le prochain trimestre – qui est de six semaines, vous savez – J'ai choisi les Activités Sociales.

 

"Ah," I said, "that's since my day, what is it?"

— Ah! De mon temps, ça n’existait pas. En quoi est-ce que ça consiste?

 

"Oh, it's awfully interesting. It's the study of conditions."

— Oh, c'est terriblement intéressant. C'est l'étude des conditions.

 

"What kind of conditions?" I asked.

— Les conditions de quoi? demandai-je.

 

"All conditions. Perhaps I can't explain it properly. But I have the prospectus of it indoors if you'd like to see it. We take up Society."

— Toutes les conditions. Je m’explique peut-être mal. Mais j'ai le programme dans ma chambre, si vous voulez y jeter un coup d’œil. Nous appréhendons la Société.

 

"And what do you do with it?"

— Et qu’est-ce que vous en faites?

 

"Analyse it," she said.

— Nous l’analysons.

 

"But it must mean reading a tremendous lot of books."

— Mais ça doit nécessiter une documentation considérable.

 

"No," she answered. "We don't use books in this course. It's all Laboratory Work."

— Non, répondit-elle. Nous n’avons pas besoin de livres pour ce cours. Il s’agit uniquement de Travaux Pratiques.

 

"Now I am mystified," I said. "What do you mean by Laboratory Work?"

— Là, vous m’en bouchez un coin, dis-je. Qu’est-ce que vous entendez par Travaux Pratiques?

 

"Well," answered the girl student with a thoughtful look upon her face, "you see, we are supposed to break society up into its elements."

— Eh bien, répondit l'étudiante d’un air pensif, vous voyez, on est censé décomposer la société entre ses divers éléments constitutifs.

 

"In six weeks?"

— En six semaines?

 

"Some of the girls do it in six weeks. Some put in a whole semester and take twelve weeks at it."

— Certaines filles le font en six semaines. Certaines mettent tout un semestre et ont besoin de douze semaines pour ça.

 

"So as to break up pretty thoroughly?" I said.

— Pour faire les choses convenablement?

 

"Yes," she assented. "But most of the girls think six weeks is enough."

— Oui, approuva-t-elle. Mais la plupart des filles pensent que six semaines, c’est bien assez.

 

"That ought to pulverize it pretty completely. But how do you go at it?"

— Elles doivent vous décomposer ça proprement! Mais comment est-ce que vous vous y prenez?

 

"Well," the girl said, "it's all done with Laboratory Work. We take, for instance, department stores. I think that is the first thing we do, we take up the department store."

— Eh bien, tout se fait en Travaux Pratiques. Par exemple, nous prenons les grands magasins. Je pense que c’est la première chose que nous faisons. Nous prenons les grands magasins.

 

"And what do you do with it?"

— Et qu’est-ce que vous en faites?

 

"We study it as a Social Germ."

— Nous les étudions en tant qu’Éléments Sociaux Embryonnaires.

 

"Ah," I said, "as a Social Germ."

— Oh, dis-je, en tant qu’Éléments Sociaux Embryonnaires.

 

"Yes," said the girl, delighted to see that I was beginning to understand, "as a Germ. All the work is done in the concrete. The class goes down with the professor to the department store itself – "

— Oui, dit la jeune fille, heureuse de voir que je commençais à comprendre, en tant qu’Embryons. Nous travaillons uniquement dans le concret. Toute la classe se rend avec le professeur dans le magasin lui-même 

 

"And then – "

— Et ensuite 

 

"Then they walk all through it, observing."

— Ensuite, on se déplace à l’intérieur, on observe.

 

"But have none of them ever been in a departmental store before?"

— Mais aucune des élèves n’a jamais mis les pieds dans un grand magasin avant?

 

"Oh, of course, but, you see, we go as Observers."

— Bien sûr que si, mais, vous voyez, nous y allons en tant qu’Observatrices.

 

"Ah, now, I understand. You mean you don't buy anything and so you are able to watch everything?"

— Oh, je comprends à présent. Vous voulez dire que ne faites aucun achat, de sorte que vous êtes en mesure de tout observer?

 

"No," she said, "it's not that. We do buy things. That's part of it. Most of the girls like to buy little knick-knacks, and anyway it gives them a good chance to do their shopping while they're there. But while they are there they are observing. Then afterwards they make charts."

— Non, ce n’est pas ça. Nous faisons des achats. Ça fait partie du truc. La plupart des filles aiment acheter des petites babioles, et de toute façon autant faire ses achats pendant qu’on est là. Mais tant qu’on y est, on observe. Ensuite, on fait des diagrammes.

 

"Charts of what?" I asked.

— Des diagrammes de quoi?

 

"Charts of the employes; they're used to show the brain movement involved."

— Des diagrammes des employés; on s’en sert pour mesurer l’activité cérébrale qu’ils développent.

 

"Do you find much?"

— Ils en développent beaucoup?

 

"Well," she said hesitatingly, "the idea is to reduce all the employes to a Curve."

— Eh bien, dit-elle d’une voix hésitante, l'idée est de ramener chaque employé à une Courbe.

 

"To a Curve?" I exclaimed, "an In or an Out."

— A une Courbe? m’écriai-je. Avec les tenants et les aboutissants48?

48 Pour « an In or an Out.» J’avoue n’avoir rien trouvé d’autre…

"No, no, not exactly that. Didn't you use Curves when you were at college?"

— Non, non, ce n’est pas tout à fait ça. Vous n’avez jamais travaillé sur des Courbes à l'université?

"Never," I said.

— Jamais.

"Oh, well, nowadays nearly everything, you know, is done into a Curve. We put them on the board."

— Oh, eh bien, de nos jours, vous savez, on ramène pratiquement tout à des Courbes. Nous mettons tout ça dans des tableaux.

 

"And what is this particular Curve of the employe used for?" I asked.

— Et à quoi sert cette Courbe particulière utilisée pour les employés?

 

"Why," said the student, "the idea is that from the Curve we can get the Norm of the employe."

— Eh bien, dit l’étudiante, l'idée est que cette Courbe doit nous fournir le Profil de l’employé.

 

"Get his Norm?" I asked.

— Son Profil?

 

"Yes, get the Norm. That stands for the Root Form of the employe as a social factor."

— Oui, son Profil. C'est-à-dire les Caractéristiques de Base de l'employé en tant que facteur social.

 

"And what can you do with that?"

— Et à quoi est-ce que ça sert?

 

"Oh, when we have that we can tell what the employe would do under any and every circumstance. At least that's the idea – though I'm really only quoting," she added, breaking off in a diffident way, "from what Miss Thinker, the professor of Social Endeavour, says. She's really fine. She's making a general chart of the female employes of one of the biggest stores to show what percentage in case of fire would jump out of the window and what percentage would run to the fire escape."

— Oh, quand nous les avons déterminées, nous pouvons dire comment l'employé réagira dans n’importe quelle circonstance. Tout au moins, c'est là qu’est l'idée, même si 

Elle s’interrompit, avant d’ajouter sur un ton différent:

— Même si je ne fais que citer Miss Thinker, notre professeur d’Activités Sociales. Elle est vraiment très bien. Elle a fait un diagramme d’ensemble de toutes les femmes employées dans un des plus grands magasins pour montrer quel pourcentage d’entre elles sauteraient par la fenêtre en cas d’incendie et quel pourcentage utiliseraient les issues de secours.

 

"It's a wonderful course," I said. "We had nothing like it when I went to college. And does it only take in departmental stores?"

— C'est vraiment un cours merveilleux, dis-je. Nous n'avions rien de tel quand je fréquentais l'université. Et vous ne faites ça que dans les grands magasins?

 

"No," said the girl, "the laboratory work includes for this semester ice-cream parlours as well."

— Non, dit la jeune fille, les Travaux Pratiques de ce semestre incluent aussi les salons de crème glacée49.

49 «Ice-cream parlours.» J’ai beau me creuser, je ne trouve pas d’équivalent en français.

"What do you do with them?"

— Qu’est-ce que en faites?

"We take them up as Social Cells, Nuclei, I think the professor calls them."

— Nous les considérons en tant que Cellules Sociales. Des Nucléus. Je crois que c’est comme ça que le professeur les appelle.

"And how do you go at them?" I asked.

— Et comment vous y prenez-vous?

 

"Why, the girls go to them in little laboratory groups and study them."

— Eh bien, les filles s’y rendent en petits groupes de Travaux Pratiques et les étudient.

 

"They eat ice-cream in them?"

— Elles prennent des glaces?

 

"They have to," she said, "to make it concrete. But while they are doing it they are considering the ice-cream parlour merely as a section of social protoplasm."

— Il faut bien qu’elles en prennent, pour rendre les choses concrètes. Mais en faisant ça, elles ne considèrent le salon que comme un simple élément du protoplasme social.

 

"Does the professor go?" I asked.

— Le professeur les accompagne?

 

"Oh, yes, she heads each group. Professor Thinker never spares herself from work."

— Oh, oui, elle dirige chaque groupe. Le Professeur Thinker ne s'épargne aucun effort.

 

"Dear me," I said, "you must be kept very busy. And is Social Endeavour all that you are going to do?"

— Ma chère, dis-je, vous avez de quoi vous occuper. Et vous ne suivez que les cours d’Activité Sociales?

 

"No," she answered, "I'm electing a half-course in Nature Work as well."

— Non, répondit-elle, j’ai aussi choisi la moitié d’un cours de Travaux Naturels.

 

"Nature Work? Well! Well! That, I suppose, means cramming up a lot of biology and zoology, does it not?"

— Des Travaux Naturels? Bien! Bien! J’imagine que ça suppose tout un bachotage de biologie et de zoologie, non?

 

"No," said the girl, "it's not exactly done with books. I believe it is all done by Field Work."

— Non, dit la fille, on n’apprend pas vraiment ça dans des livres. Je crois que tout se fait pendant les Exercices sur le Terrain.

 

"Field Work?"

— Les Exercices sur le Terrain?

 

"Yes. Field Work four times a week and an Excursion every Saturday."

— Oui. Il y a quatre séances d’Exercices sur le Terrain dans la semaine, et une excursion le samedi.

 

"And what do you do in the Field Work?"

— Et ça consiste en quoi les Exercices sur le Terrain?

 

"The girls," she answered, "go out in groups anywhere out of doors, and make a Nature Study of anything they see."

— Les filles sortent par petits groupes pour aller n'importe où, et elles effectuent une Étude de Nature de tout ce qu’elles voient.

 

"How do they do that?" I asked.

— Comment font-elles ça?

 

"Why, they look at it. Suppose, for example, they come to a stream or a pond or anything – "

— Eh bien, elles ouvrent l’œil. Supposons, par exemple, qu’elles arrivent près d’un ruisseau, ou d’un étang ou de n’importe quoi 

 

"Yes – "

— Oui 

 

"Well, they look at it."

— Eh bien, elles le regardent.

 

"Had they never done that before?" I asked.

— Elles n’avaient jamais regardé de ruisseau ou d’étang auparavant?

 

"Ah, but they look at it as a Nature Unit. Each girl must take forty units in the course. I think we only do one unit each day we go out."

— Si, mais là, elles le regardent en tant qu’Unité de Nature. Chaque fille doit observer quarante Unités de Nature pendant toute la durée du cours. Je pense qu’on n’en observe qu’une seule par sortie.

 

"It must," I said, "be pretty fatiguing work, and what about the Excursion?"

— Il est vrai que ça doit être sacrément fatiguant. Et l’excursion?

 

"That's every Saturday. We go out with Miss Stalk, the professor of Ambulation."

— Elle a lieu chaque samedi. Nous sortons avec Miss Stalk, notre professeur de Déambulation.

 

"And where do you go?"

— Et où allez-vous?

 

"Oh, anywhere. One day we go perhaps for a trip on a steamer and another Saturday somewhere in motors, and so on."

— Oh, n'importe où. Un jour, si ça se trouve, faire un tour sur un bateau à vapeur, et le samedi suivant, quelque part en voiture, et ainsi de suite.

 

"Doing what?" I asked.

— Pour faire quoi? demandai-je.

 

"Field Work. The aim of the course – I'm afraid I'm quoting Miss Stalk but I don't mind, she's really fine – is to break nature into its elements – "

— Des Exercices sur le Terrain. Le but du cours – j’ai peur de ne faire que citer Miss Stalk, mais ce n’est pas grave, elle est vraiment très bien – est de décomposer la nature en éléments 

 

"I see – "

— Je vois 

 

"So as to view it as the external structure of Society and make deductions from it."

— … afin de la considérer en tant que structure externe de la Société et de faire des déductions à partir de ça.

 

"Have you made any?" I asked.

— Vous en avez fait? demandai-je.

 

"Oh, no" – she laughed – "I'm only starting the work this term. But, of course, I shall have to. Each girl makes at least one deduction at the end of the course. Some of the seniors make two or three. But you have to make one."

— Oh, non – elle rit – j’ai à peine débuté le cours. Mais il faudra bien que j’en fasse. Chaque fille doit avoir fait au moins une déduction à la fin du cours. Certaines des plus âgées en font deux ou trois. Mais on ne nous en demande qu’une seule.

 

"It's a great course," I said. "No wonder you are going to be busy; and, as you say, how much better than loafing round here doing nothing."

— C'est un cours important, dis-je. Il n’y a pas à se demander si vous allez être occupée; et, comme vous dites, ça sera toujours mieux que de flâner par ici à ne rien faire.

 

"Isn't it?" said the girl student with enthusiasm in her eyes. "It gives one such a sense of purpose, such a feeling of doing something."

— N'est-ce pas? dit l'étudiante, les yeux brillants d’enthousiasme. Ça donne un but. Ça donne le sentiment de faire quelque chose.

 

"It must," I answered.

— Je vous crois sur parole, répondis-je.

 

"Oh, goodness," she exclaimed, "there's the lunch bell. I must skip and get ready."

— Oh, Bonté divine, s’écria-t-elle, la cloche du déjeuner. Je dois me dépêcher de me préparer.

 

She was just vanishing from my side when the Burly Male Student, who was also staying in the hotel, came puffing up after his five-mile run. He was getting himself into trim for enlistment, so he told me. He noted the retreating form of the college girl as he sat down.

Elle venait à peine de s’éclipser quand le Robuste Étudiant Mâle, qui résidait également dans l'hôtel, arriva en soufflant après une course de cinq milles. Il m’avait dit qu’il s’entraînait en vue de son incorporation dans l’Armée. En s’asseyant, il remarqua l’étudiante qui s’en allait.

 

"I've just been talking to her," I said, "about her college work. She seems to be studying a queer lot of stuff – Social Endeavour and all that!"

— Je lui ai simplement parlé, dis-je, de son travail à l’université. Elle à l’air d’étudier tout un sacré bazar – les Activités Sociales et tout ça!

 

"Awful piffle," said the young man. "But the girls naturally run to all that sort of rot, you know."

— De redoutables balivernes, dit le jeune homme. Mais vous savez bien que les filles courent toujours après ce genre de foutaises.

 

"Now, your work," I went on, "is no doubt very different. I mean what you were taking before the war came along. I suppose you fellows have an awful dose of mathematics and philology and so on just as I did in my college days?"

— Il est vrai que votre travail à vous est très différent. Je veux parler de ce que vous faisiez avant la guerre. Je suppose qu’on vous administrait, à vous et à vos condisciples, une dose de mathématiques, de philologie – et ainsi de suite – aussi forte qu’à moi lorsque j’étais à l’université?

 

Something like a blush came across the face of the handsome youth.

Quelque chose comme une rougeur envahit son jeune et beau visage.

 

"Well, no," he said, "I didn't co-opt mathematics. At our college, you know, we co-opt two majors and two minors."

— Eh bien, non, dit-il, je n'avais pas choisi les mathématiques. Dans notre université, voyez-vous, il nous faut choisir deux matières principales et deux matières secondaires.

 

"I see," I said, "and what were you co-opting?"

— Je vois. Et qu’est-ce que vous aviez choisi?

 

"I co-opted Turkish, Music, and Religion," he answered.

— J'avais choisi le Turc, la Musique, et la Religion.

 

"Oh, yes," I said with a sort of reverential respect, "fitting yourself for a position of choir-master in a Turkish cathedral, no doubt."

— Oh, oui, dis-je avec une sorte de révérencieux respect, vous envisagez sans doute de devenir Maître de Chapelle dans une cathédrale Turque.

 

"No, no," he said, "I'm going into insurance; but, you see, those subjects fitted in better than anything else."

— Non, non, je vais entrer dans les assurances; ce qu’il y a, c’est qu’avec ces matières-là, ça se goupillait mieux qu’avec les autres.

 

"Fitted in?"

— Ça se goupillait mieux?

 

"Yes. Turkish comes at nine, music at ten and religion at eleven. So they make a good combination; they leave a man free to – "

— Eh bien, le cours de Turc est à neuf heures, la musique à dix et la religion à onze. Ça fait un emploi du temps bien ramassé; ça laisse du temps libre pour 

 

"To develop his mind," I said. "We used to find in my college days that lectures interfered with it badly. But now, Turkish, that must be an interesting language, eh?"

— Pour développer son esprit, dis-je. Dans mon université, nous trouvions que les cours ne nous en laissaient pas le temps. Ceci dit, le Turc doit être une langue plutôt intéressante, non?

 

"Search me!" said the student. "All you have to do is answer the roll and go out. Forty roll-calls give you one Turkish unit – but, say, I must get on, I've got to change. So long."

— Tu parles! dit l'étudiant. Tout ce qu’on a à faire, c’est de répondre à l’appel et de sortir. En cours de Turc, il faut quarante présences pour valider une unité de valeur – mais, dites-voir, je ne peux pas rester, il faut que j’ailler me changer. A plus tard.

 

I could not help reflecting, as the young man left me, on the great changes that have come over our college education. It was a relief to me later in the day to talk with a quiet, sombre man, himself a graduate student in philosophy, on this topic. He agreed with me that the old strenuous studies seem to be very largely abandoned.

Après le départ du jeune homme, je ne pus m’empêcher de poursuivre ma réflexion sur les grands changements survenus dans notre université. Un peu plus tard dans la journée, ce fut un réconfort pour moi d’en discuter avec un homme de sens rassis et austère, lui-même étudiant de troisième cycle en philosophie. Il s’accorda avec moi pour dire que les laborieuses études d’autrefois semblaient en grande partie abandonnées.

 

I looked at the sombre man with respect.

Je considérai l'homme austère avec respect.

 

"Now your work," I said, "is very different from what these young people are doing – hard, solid, definite effort. What a relief it must be to you to get a brief vacation up here. I couldn't help thinking to-day, as I watched you moving round doing nothing, how fine it must feel for you to come up here after your hard work and put in a month of out-and-out loafing."

— Vos études, dis-je, sont très différentes de celles de ces jeunes gens – ardues, approfondies, et nécessitant de gros efforts. Quel soulagement ce doit être pour vous de passer ici ce bref congé. Je ne pouvais pas m’empêcher de penser, aujourd'hui, en vous regardant flâner à ne rien faire, combien ça doit être bon, après votre dur labeur, de passer tout un mois ici à fainéanter.

 

"Loafing!" he said indignantly. "I'm not loafing. I'm putting in a half summer course in Introspection. That's why I'm here. I get credit for two majors for my time here."

— Fainéanter! dit-il avec indignation. Je ne fainéante pas. Je me suis inscrit à un cours d'Introspection qui m’a pris la moitié de l’été. C'est pour ça que je suis là. Je vais valider des unités dans deux matières principales pendant mon séjour ici.

 

"Ah," I said, as gently as I could, "you get credit here."

— Oh, dis-je, aussi doucement que possible, vous êtes ici pour valider des unités.

 

He left me. I am still pondering over our new education. Meantime I think I shall enter my little boy's name on the books of Tuskegee College where the education is still old-fashioned.

Il me quitta. Je vais continuer de réfléchir aux nouveautés de notre enseignement. En attendant, j’envisage d’inscrire mon petit garçon sur la liste d’attente de l'université de Tuskegee, où l’enseignement se fait encore à la mode d’autrefois.

 

 

 

 

-X-
The Errors of Santa Claus

-X-
Les méprises du Père Noël

 

It was Christmas Eve.

C'était la veille de Noël.

 

The Browns, who lived in the adjoining house, had been dining with the Joneses.

Les Brown, qui habitaient la maison voisine, avaient diné avec les Jones.

 

Brown and Jones were sitting over wine and walnuts at the table. The others had gone upstairs.

Brown et Jones étaient restés à table, à boire du vin en grignotant des noix. Les autres étaient montés à l'étage.