Stephen Leacock
Contes Lunatiques de la Pleine Lune

 

Titre original :Moonbeams from the Larger Lunacy (1915)

Démentiellement traduit de l'anglais (Canada) par Gérard Sirhugues (2015)

Édition numérique : Project Gutenberg

Sommaire:

 

 

1 - Préface.

2 - Spoof

Chapitre I

Chapitre II

Chapitre III

Chapitre IV.

4 - Une clientèle de bibliophiles.

5 - Le Club des Aventuriers de l’après-midi

I. – Les histoires du Docteur Et Ci et Ça.

II – La Santé délabrée de Mr. Podge.

III – Les voyages extraordinaires de Mr. Yarner

IV – Les préoccupations spirituelles de Mr. Doomer

V – Les mémoires de Mr. Apricot

VI – Le dernier rescapé d’Europe

VII – La monomanie belliqueuse de Mr. Jinks et de Mr. Blinks

VIII – Un pont d’or

IX – La grande Illusion de Mr. Butt

6 - Ram Spudd le nouveau chantre du monde.

7 - Anecdotes aristocratiques

I - Anecdote sur le duc de Stathyan.

II - Anecdote sur Lord Kitchener

III - Un nouvel éclairage sur la vie de Cavour

IV - Sensibilité d’une reine

8 - L'éducation par le jeu

9 - Une expérience de chaque jour

10 - Éloquence Véridique

I Discours véridique exprimant les véritables pensées d’un invité distingué au cinquantième banquet d’anniversaire d’une société.

II Discours du Gouverneur d’un État après la visite de l’exposition d’automne d’une société agricole

III Discours véridique d’un politicien à une manifestation de Suffragettes

11 - Notre Service Littéraire

12 - Comment donner un coup de fouet aux affaires

13 - Qui est aussi Qui

14 - Paragraphes passionnés

15 - Weejee le gentil Chien-Chien

16 - Coup de projecteur sur les surhommes

17 - La loi du plus fort

18 - Le tout premier journal

19 - Le bon temps de l'après-guerre

 

Preface

Préface

 

The prudent husbandman, after having taken from his field all the straw that is there, rakes it over with a wooden rake and gets as much again. The wise child, after the lemonade jug is empty, takes the lemons from the bottom of it and squeezes them into a still larger brew. So does the sagacious author, after having sold his material to the magazines and been paid for it, clap it into book-covers and give it another squeeze. But in the present case the author is of a nice conscience and anxious to place responsibility where it is due. He therefore wishes to make all proper acknowledgments to the editors of Vanity Fair, The American Magazine, The Popular Magazine, Life, Puck, The Century, Methuen's Annual, and all others who are in any way implicated in the making of this book.

Stephen Leacock.

McGill University,

Montreal.

Oct. 1, 1915.

Le cultivateur prudent, après avoir ratissé toute la paille de son champ, y passe à nouveau son râteau de bois pour en recueillir encore davantage. L'enfant avisé, après avoir vidé la cruche de citronnade, presse les citrons restés au fond pour en exprimer encore plus de jus. Ainsi fait l'auteur sagace qui, après avoir vendu ses productions aux magazines et en avoir été payé, rassemble tout ça sous une belle jaquette et donne un nouveau tour de vis au pressoir. Mais dans le cas présent, la bonne conscience de l'auteur lui commande de rendre à César ce qui appartient à César. C'est pourquoi il souhaite adresser ses remerciements aux rédacteurs des revues Vanity Fair, The American Magazine, The Popular Magazine, Life, Puck, The Century, Methuen's Annual, et de tous les autres qui, d'une façon ou d'une autre,  ont contribué à l'élaboration de cet ouvrage.

Stephen Leacock, Université de McGill, Montréal.

1er octobre 1915.

 

 

 

 

-I-
Spoof.

A Thousand-Guinea Novel. New! Fascinating! Perplexing!

-I-
Spoof
1

Un Roman à mille guinées
Nouveau! Fascinant! Confondant!

1 Spoof signifie, satire, parodie, blague. Autant ne pas traduire, ce que, d’ailleurs, justifie parfaitement la phrase finale.

Chapter I

 

Chapitre I

 

Readers are requested to note that this novel has taken our special prize of a cheque for a thousand guineas. This alone guarantees for all intelligent readers a palpitating interest in every line of it. Among the thousands of MSS. which reached us – many of them coming in carts early in the morning, and moving in a dense phalanx, indistinguishable from the Covent Garden Market waggons; others pouring down our coal-chute during the working hours of the day; and others again being slipped surreptitiously into our letter-box by pale, timid girls, scarcely more than children, after nightfall (in fact many of them came in their night-gowns), – this manuscript alone was the sole one – in fact the only one – to receive the prize of a cheque of a thousand guineas. To other competitors we may have given, inadvertently perhaps, a bag of sovereigns or a string of pearls, but to this story alone is awarded the first prize by the unanimous decision of our judges.

Les lecteurs sont priés de noter que notre prix spécial – un chèque de mille guinées – a été décerné à ce roman, ce qui, à soi seul, garantit à tous les lecteurs intelligents qu’ils trouveront un intérêt palpitant dans chacune de ses lignes. Parmi les milliers de manuscrits qui nous sont parvenus – un grand nombre d'entre eux arrivés tôt le matin par charrettes entières groupées en convois aussi compacts que ceux du marché de Covent Garden; d'autres déversées par le soupirail de notre cave à charbon pendant les heures d’ouverture de nos bureaux; et d'autres encore glissés subrepticement dans notre boîte aux lettres par des jeunes filles pâles et timides, à peine plus âgées que des enfants, après la tombée de la nuit (en fait, bon nombre d'entre elles venaient en chemise de nuit), – ce manuscrit a été le seul – en fait le seul et unique – à recevoir ce prix de mille guinées. Il est possible que, peut-être par distraction, nous ayons alloué à d'autres concurrents une bourse de souverains ou un collier de perles, mais le premier prix n’a été attribué qu’à cette seule histoire, par décision unanime de notre jury.

 

When we say that the latter body included two members of the Cabinet, two Lords of the Admiralty, and two bishops, with power in case of dispute to send all the MSS. to the Czar of Russia, our readers will breathe a sigh of relief to learn that the decision was instant and unanimous. Each one of them, in reply to our telegram, answered immediately SPOOF.

Quand nous aurons dit que ce dernier comprenait deux membres du Cabinet, deux Lords de l'Amirauté, et deux évêques, et qu’il avait le pouvoir, en cas de désaccord, de soumettre la totalité du manuscrit au Tsar de Russie, nos lecteurs pousseront un soupir de soulagement en apprenant que la décision fut instantanée et unanime. Chacun d’eux, en réponse à notre télégramme, a immédiatement répondu SPOOF.

 

This novel represents the last word in up-to-date fiction. It is well known that the modern novel has got far beyond the point of mere story-telling. The childish attempt to INTEREST the reader has long since been abandoned by all the best writers. They refuse to do it. The modern novel must convey a message, or else it must paint a picture, or remove a veil, or open a new chapter in human psychology. Otherwise it is no good. SPOOF does all of these things. The reader rises from its perusal perplexed, troubled, and yet so filled with information that rising itself is a difficulty.

Ce roman représente le fin du fin de la fiction contemporaine. Il est bien connu que, de nos jours, le roman va bien au-delà de la simple narration d’une histoire. Les meilleurs auteurs ont depuis longtemps abandonné la démarche puérile qui consiste à intéresser le lecteur. Ils s’y refusent. Le roman contemporain doit apporter un message, ou alors peindre une fresque, ou lever un voile, ou ouvrir un nouveau Chapitre dans le domaine de la psychologie humaine. Autrement cela ne vaut rien. SPOOF fait tout cela. Le lecteur en sort dérangé, préoccupé, et saturé d'informations au point qu’il ne pourrait en absorber davantage.

 

We cannot, for obvious reasons, insert the whole of the first chapter. But the portion here presented was praised by The Saturday Afternoon Review as giving one of the most graphic and at the same time realistic pictures of America ever written in fiction.

Nous ne pouvons, pour d’évidentes raisons, insérer le premier Chapitre dans sa totalité. Mais la partie présentée a reçu les louanges de la Saturday Afternoon Review pour avoir donné la description de l'Amérique la plus claire et en même temps la plus réaliste jamais écrite dans un ouvrage de fiction.

 

Of the characters whom our readers are to imagine seated on the deck – on one of the many decks (all connected by elevators) – of the Gloritania, one word may be said. Vere de Lancy is (as the reviewers have under oath declared) a typical young Englishman of the upper class. He is nephew to the Duke of – , but of this fact no one on the ship, except the captain, the purser, the steward, and the passengers are, or is, aware.

Un mot doit être dit à propos des personnages que nos lecteurs imaginent assis sur le pont – sur un des nombreux ponts (tous reliés par des ascenseurs) – du Gloritania. Vere de Lancy est (comme les critiques l’ont admis sous serment) un jeune Anglais typique de la gentry. Il s’agit du neveu du Duc de –, ce que tout le monde ignore sur le bateau, sauf le capitaine, le commissaire de bord, le steward et les passagers.

 

In order entirely to conceal his identity, Vere de Lancy is travelling under the assumed name of Lancy de Vere. In order the better to hide the object of his journey, Lancy de Vere (as we shall now call him, though our readers will be able at any moment to turn his name backwards) has given it to be understood that he is travelling merely as a gentleman anxious to see America. This naturally baffles all those in contact with him.

Afin de dissimuler son identité, Vere de Lancy voyage sous le pseudonyme de Lancy de Vere. Pour cacher autant que possible l'objet de son voyage, Lancy de Vere (comme nous l'appellerons désormais, bien que nos lecteurs puissent à tout moment remettre son nom à l’endroit) laisse entendre qu'il ne voyage qu’en tant que gentleman désireux de visiter l'Amérique, ce qui ne laisse naturellement pas de dérouter tous ceux qui entrent en contact avec lui.

 

The girl at his side – but perhaps we may best let her speak for herself.

La jeune fille qui se trouve à ses côtés – mais peut-être ferions-nous aussi bien de la laisser parler elle-même.

 

***

***

 

Somehow as they sat together on the deck of the great steamer in the afterglow of the sunken sun, listening to the throbbing of the propeller (a rare sound which neither of them of course had ever heard before), de Vere felt that he must speak to her. Something of the mystery of the girl fascinated him. What was she doing here alone with no one but her mother and her maid, on the bosom of the Atlantic? Why was she here? Why was she not somewhere else? The thing puzzled, perplexed him. It would not let him alone. It fastened upon his brain. Somehow he felt that if he tried to drive it away, it might nip him in the ankle.

 Alors qu’ils étaient assis côte à côte sur le pont du grand vapeur dans les derniers rayons du soleil plongeant, écoutant la palpitation de l’hélice (un bruit rare que ni l'un ni l'autre n’avait naturellement jamais entendu), quelque chose fit comprendre à de Vere qu’il devait lui parler. Il y avait dans la jeune fille un mystère qui le fascinait. Que faisait-elle ici, sans sa mère et sans gouvernante, au beau milieu de l'Atlantique? Pourquoi s’y trouvait-elle? Pourquoi n'était-elle pas ailleurs? Ces questions le rendaient perplexe. Elles ne laissaient pas en paix. Elles étaient comme fixées dans son esprit. Il sentait que, de toute façon, s'il essayait de les chasser par la porte, elles reviendraient par la fenêtre.

 

In the end he spoke.

Il finit par parler.

 

“And you, too,” he said, leaning over her deck-chair, “are going to America?”

— Alors, vous aussi, dit-il, penché par-dessus sa chaise-longue, vous vous rendez en Amérique?

 

He had suspected this ever since the boat left Liverpool. Now at length he framed his growing conviction into words.

Il s’en doutait depuis que le paquebot avait quitté Liverpool. A la longue, il avait pu traduire en mots sa conviction grandissante.

 

“Yes,” she assented, and then timidly, “it is 3,213 miles wide, is it not?”

— Oui, approuva-t-elle. Puis elle ajouta timidement, elle a 3213 milles de large, n’est-ce-pas?

 

“Yes,” he said, “and 1,781 miles deep! It reaches from the forty-ninth parallel to the Gulf of Mexico.”

— Oui, dit-il, et elle s’étend sur 1781 milles entre le quarante-neuvième parallèle et le Golfe du Mexique.

 

“Oh,” cried the girl, “what a vivid picture! I seem to see it.”

— Oh, s’exclama la jeune fille, quelle vivante évocation! Il me semble que je la vois.

 

“Its major axis,” he went on, his voice sinking almost to a caress, “is formed by the Rocky Mountains, which are practically a prolongation of the Cordilleran Range. It is drained,” he continued –

— Son axe principal, poursuivit-il, la voix descendant presque au niveau d’une caresse, est constitué par les Montagnes Rocheuses, qui sont une quasi-prolongation de la Cordillère des Andes. Elle est drainée, continua-t-il –

 

“How splendid!” said the girl.

— Comme c’est merveilleux! dit la jeune fille.

 

“Yes, is it not? It is drained by the Mississippi, by the St. Lawrence, and – dare I say it? – by the Upper Colorado.”

— Oui, n'est-ce pas? Elle est baignée par le Mississippi, par le Saint-Laurent, et – si je puis me permettre – par le Colorado Supérieur.

 

Somehow his hand had found hers in the half gloaming, but she did not check him.

D’une façon ou d'une autre, sa main avait trouvé celle de la jeune fille dans la demi-obscurité, mais elle ne semblait pas s’en être aperçue.

 

“Go on,” she said very simply; “I think I ought to hear it.”

— Continuez, dit-elle très simplement; Je pense qu’il me faut écouter tout cela.

 

“The great central plain of the interior,” he continued, “is formed by a vast alluvial deposit carried down as silt by the Mississippi. East of this the range of the Alleghenies, nowhere more than eight thousand feet in height, forms a secondary or subordinate axis from which the watershed falls to the Atlantic.”

— La grande plaine centrale de l'intérieur, continua-t-il, est constituée par un immense dépôt alluvial apporté par le Mississippi. À l'est, la chaîne des Alleghanies, qui ne culmine nulle part à plus de huit mille pieds, forme un axe secondaire ou inférieur à partir duquel les eaux s’écoulent en direction de l'Océan Atlantique.

 

He was speaking very quietly but earnestly. No man had ever spoken to her like this before.

Il s’exprimait très calmement, mais avec sincérité. Aucun homme ne lui avait encore jamais parlé ainsi.

 

“What a wonderful picture!” she murmured half to herself, half aloud, and half not aloud and half not to herself.

— Quelle merveilleuse évocation! murmura-t-elle, moitié pour elle-même, moitié à haute voix, et moitié à voix basse, moitié pour autrui.

 

“Through the whole of it,” de Vere went on, “there run railways, most of them from east to west, though a few run from west to east. The Pennsylvania system alone has twenty-one thousand miles of track.”

— Et les chemins de fer parcourent toute cette étendue, continua de Vere, la plupart d'entre eux d'est en ouest, bien que certains vont d’ouest en est. A lui seul, le réseau de Pennsylvanie possède vingt et un millle milles de voies.

 

“Twenty-one thousand miles,” she repeated; already she felt her will strangely subordinate to his.

— Vingt et un mille milles, répéta-t-elle; elle se sentait déjà étrangement soumise à lui.

 

He was holding her hand firmly clasped in his and looking into her face.

Il lui tenait la main fermement serrée dans la sienne et la regardait droit dans les yeux.

 

“Dare I tell you,” he whispered, “how many employees it has?”

— Oserais-je vous dire, murmura-t-il, combien elle compte d'employés?

 

“Yes,” she gasped, unable to resist.

— Oui, haleta-t-elle, incapable de résister.

 

“A hundred and fourteen thousand,” he said.

— Cent quatorze mille, dit-il.

 

There was silence. They were both thinking. Presently she spoke, timidly.

Il y eut un silence. Ils étaient tous deux pensifs. Puis, timidement, elle parla.

 

“Are there any cities there?”

— Y a-t-il des villes, là-bas?

 

“Cities!” he said enthusiastically, “ah, yes! let me try to give you a word-picture of them. Vast cities – with tall buildings, reaching to the very sky. Why, for instance, the new Woolworth Building in New York –”

— Des villes! dit-il avec enthousiasme. Oh, oui! Permettez-moi d’essayer de vous en donner une idée. D’immenses villes – avec des immeubles si hauts qu’ils touchent au ciel lui-même. Prenons, par exemple, le nouveau Woolworth Building2 à New York –

2 Le Woolworth Building (241 mètres de hauteur): un des plus anciens gratte-ciel de Manhattan, à New York, achevé de construire en 1913, deux ans avant la parution de cette nouvelle.

3 Soit un peu plus de 228 mètres et demi. Finalement, sa construction n’était peut-être pas encore achevée…

“Yes, yes,” she broke in quickly, “how high is it?”

— Oui, oui, l’interrompit-elle rapidement, quelle est sa hauteur?

“Seven hundred and fifty feet.”

— Sept cents et cinquante pieds3.

The girl turned and faced him.

La jeune fille se tourna pour lui faire face.

“Don't,” she said. “I can't bear it. Some other time, perhaps, but not now.”

— Non, dit-elle. Je ne peux pas le croire. Une autre fois, peut-être, mais pas maintenant.

She had risen and was gathering up her wraps. “And you,” she said, “why are you going to America?”

Elle s'était levée et s’extirpait de ses couvertures. Et vous, dit-elle, pourquoi allez-vous en Amérique?

 

“Why?” he answered. “Because I want to see, to know, to learn. And when I have learned and seen and known, I want other people to see and to learn and to know. I want to write it all down, all the vast palpitating picture of it. Ah! if I only could – I want to see” (and here he passed his hand through his hair as if trying to remember) “something of the relations of labour and capital, of the extraordinary development of industrial machinery, of the new and intricate organisation of corporation finance, and in particular I want to try to analyse – no one has ever done it yet – the men who guide and drive it all. I want to set down the psychology of the multimillionaire!”

— Pourquoi? répondit-il. Parce que je veux voir, savoir, apprendre. Et quand j'aurai appris, vu et connu, je veux que d'autres personnes voient, apprennent et sachent. Je veux écrire sur tout cela, la vaste et palpitante image de tout cela. Ah! si seulement je pouvais – je veux me rendre compte (à ce moment, il se passa la main dans les cheveux comme s’il essayait de se souvenir) des relations entre le travail et le capital, des extraordinaires progrès de l'outillage industriel, de la nouvelle et complexe organisation financière de la société, et, en particulier, je veux essayer d'analyser – ce que personne n’a encore jamais fait – les hommes qui guident et conduisent tout cela. Je veux établir la psychologie du multimillionnaire!

 

He paused. The girl stood irresolute. She was thinking (apparently, for if not, why stand there?).

Il fit une pause. La jeune fille restait là, comme irrésolue. Apparemment, elle réfléchissait (sinon, pourquoi serait-elle restée là?).

 

“Perhaps,” she faltered, “I could help you.”

— Peut-être, avança-t-elle, pourrais-je vous aider.

 

“You!”

— Vous!

 

“Yes, I might.” She hesitated. “I – I – come from America.”

— Oui, je le pourrais. Elle hésitait. Je – je – viens d'Amérique.

 

“You!” said de Vere in astonishment. “With a face and voice like yours! It is impossible!”

— Vous! dit de Vere dit avec étonnement. Avec un visage et une voix comme les vôtres? C'est impossible!

 

The boldness of the compliment held her speechless for a moment.

La hardiesse du compliment la laissa un instant sans voix.

 

“I do,” she said; “my people lived just outside of Cohoes.”

— Si, dit-elle; ma famille habitait non loin de Cohoes.

 

“They couldn't have,” he said passionately.

— Ce n’est pas possible, dit-il avec passion.

 

“I shouldn't speak to you like this,” the girl went on, “but it's because I feel from what you have said that you know and love America. And I think I can help you.”

— Je ne devrais vous parler ainsi, poursuivit la jeune fille, mais c’est à cause de ce que vous avez dit, de votre connaissance et de votre amour de l'Amérique. Et je crois que je peux vous aider.

 

“You mean,” he said, divining her idea, “that you can help me to meet a multimillionaire?”

— Vous voulez dire, dit-il, devinant son idée, que vous pouvez m'aider à rencontrer un multimillionnaire?

 

“Yes,” she answered, still hesitating.

— Oui, répondit-elle, toujours avec hésitation.

 

“You know one?”

— Vous en connaissez un?

 

“Yes,” still hesitating, “I know one.”

— Oui, hésita-t-elle encore, j’en connais UN.

 

She seemed about to say more, her lips had already opened, when suddenly the dull raucous blast of the foghorn (they used a raucous one on this ship on purpose) cut the night air. Wet fog rolled in about them, wetting everything.

Elle semblait sur le point d’en dire davantage, les lèvres déjà entrouvertes, quand soudain le mugissement rauque et monotone de la corne de brume (ils en utilisaient une qui avait un son rauque dans ce but sur ce paquebot) déchira l'air de la nuit. Le brouillard humide les enveloppa, mouillant toute chose.

 

The girl shivered.

La jeune fille grelottait.

 

“I must go,” she said; “good night.”

— Il me faut partir, dit-elle; bonne nuit.

 

For a moment de Vere was about to detain her. The wild thought leaped to his mind to ask her her name or at least her mother's. With a powerful effort he checked himself.

Un instant, de Vere faillit la retenir. Le désir sauvage de lui demander son nom, ou au moins celui de sa mère, avait envahi son esprit. Il dut faire un violent effort sur lui-même pour se ressaisir.

 

“Good night,” he said.

— Bonne nuit, dit-elle.

 

She was gone.

Elle s’en était allée.

 

Chapter II

 

Chapitre II

 

Limits of space forbid the insertion of the whole of this chapter. Its opening contains one of the most vivid word-pictures of the inside of an American customs house ever pictured in words. From the customs wharf de Vere is driven in a taxi to the Belmont. Here he engages a room; here, too, he sleeps; here also, though cautiously at first, he eats. All this is so admirably described that only those who have driven in a taxi to an hotel and slept there can hope to appreciate it.

L’espace dont nous disposons nous interdit d’insérer la totalité de ce Chapitre. Son introduction comporte une description de l'intérieur d'un bureau de douane américain parmi les plus vivantes jamais décrites avec des mots. De la douane, Vere se rend en taxi jusqu’au Belmont. Le voici qui retient une chambre; ici, le voici qui dort; ici, avec, au début, une certaine circonspection, le voici qui mange. Tout cela est si admirablement décrit que seuls ceux qui ont été conduit en taxi dans un hôtel et qui y ont dormi peuvent espérer l'apprécier.

 

Limits of space also forbid our describing in full de Vere's vain quest in New York of the beautiful creature whom he had met on the steamer and whom he had lost from sight in the aigrette department of the customs house. A thousand times he cursed his folly in not having asked her name.

Les limites de l'espace qui nous est imparti nous interdisent également la description complète des vaines recherches que fit de Vere à travers New York pour retrouver la belle créature rencontrée sur le vapeur et qu'il avait perdue de la vue à la douane. Mille fois il maudit sa folie de ne lui avoir pas demandé son nom.

 

Meanwhile no word comes from her, till suddenly, mysteriously, unexpectedly, on the fourth day a note is handed to de Vere by the Third Assistant Head Waiter of the Belmont. It is addressed in a lady's hand. He tears it open. It contains only the written words, “Call on Mr. J. Superman Overgold. He is a multimillionaire. He expects you.”

Cependant, il n’avait reçu aucun signe d’elle, jusqu'à ce que soudainement, mystérieusement, d’une manière inattendue, le quatrième jour, un mot lui fut remit par le troisième assistant maître d'hôtel du Belmont. L’adresse avait été rédigée par une main féminine. Il déchira l’enveloppe. La lettre ne contenait que ces mots: Appelez Mr.J. Superman Overgold. Il est multimillionnaire. Il vous attend.

 

To leap into a taxi (from the third story of the Belmont) was the work of a moment. To drive to the office of Mr. Overgold was less. The portion of the novel which follows is perhaps the most notable part of it. It is this part of the chapter which the Hibbert Journal declares to be the best piece of psychological analysis that appears in any novel of the season. We reproduce it here.

Sauter dans un taxi (du troisième étage du Belmont) ne fut l’affaire que d’un instant. Se rendre au bureau de Mr. Overgold fut encore plus rapide. La partie du roman qui suit est peut-être la plus remarquable de tout l’ouvrage. C'est cette partie du Chapitre que le Hibbert Journal déclare constituer l'analyse psychologique la plus magistrale qui soit parue dans n'importe quel roman de la saison. Nous la reproduisons ici.

 

“Exactly, exactly,” said de Vere, writing rapidly in his note-book as he sat in one of the deep leather armchairs of the luxurious office of Mr. Overgold. “So you sometimes feel as if the whole thing were not worth while.”

— Exactement, exactement, dit de Vere, écrivant rapidement dans son carnet alors qu’il était assis dans un des profonds fauteuils de cuir du luxueux bureau de Mr. Overgold. Ainsi, il vous arrive de vous sentir comme si tout ça n’avait pas la moindre valeur.

 

“I do,” said Mr. Overgold. “I can't help asking myself what it all means. Is life, after all, merely a series of immaterial phenomena, self-developing and based solely on sensation and reaction, or is it something else?”

— Exactement, dit Mr. Overgold. Je ne peux pas m'empêcher de me demander à quoi ça rime, tout ça. Tout compte fait, on dirait que la vie n’est rien d’autre qu’une série d’événements sans importance qui se déclenchent tous seuls et fondés seulement sur la sensation et la réaction. Ou bien est-ce qu’il y a chose?

 

He paused for a moment to sign a cheque for $10,000 and throw it out of the window, and then went on, speaking still with the terse brevity of a man of business.

Il fit une pause, le temps de signer un chèque de 10000 dollars et de le jeter par la fenêtre, puis il reprit, s’exprimant toujours avec la concision laconique d'un homme d’affaires.

 

“Is sensation everywhere or is there perception too? On what grounds, if any, may the hypothesis of a self-explanatory consciousness be rejected? In how far are we warranted in supposing that innate ideas are inconsistent with pure materialism?”

— Est-ce que la sensation est omniprésente? ou est-ce que la perception existe aussi? Si ça se trouve, on pourrait tout aussi bien admettre l'hypothèse d'une conscience capable de s’expliciter elle-même? Et qu’est-ce qui nous garantit que les idées innées sont vraiment en contradiction avec le matérialisme pur?

 

De Vere listened, fascinated. Fortunately for himself, he was a University man, fresh from the examination halls of his Alma Mater. He was able to respond at once.

De Vere écoutait, fasciné. Heureusement pour lui, c’était un universitaire, tout frais émoulu des salles d'examen de son Alma Mater. Il pouvait répondre sur le champ.

 

“I think,” he said modestly, “I grasp your thought. You mean – to what extent are we prepared to endorse Hegel's dictum of immaterial evolution?”

— Je crois, dit-il modestement, que je saisis votre pensée. Vous voulez dire – dans quelle mesure sommes-nous disposés à approuver le précepte hégelien de l'évolution négligeable?

 

“Exactly,” said Mr. Overgold. “How far, if at all, do we substantiate the Kantian hypothesis of the transcendental?”

— Exactement, dit Mr. Overgold. Et si ça se trouve, jusqu’à quel point est-ce qu’on ne pourrait pas confirmer l'hypothèse Kantienne de la transcendantalité?

 

“Precisely,” said de Vere eagerly. “And for what reasons href="#naming themhref="# must we reject Spencer's theory of the unknowable?”

— Précisément dit de Vere avec ardeur. Et pour quelles raisons (il les énuméra) devrions-nous rejeter la théorie de Spencer sur l'inconnaissable?

 

“Entirely so,” continued Mr. Overgold. “And why, if at all, does Bergsonian illusionism differ from pure nothingness?”

— Entièrement d’accord, poursuivit Mr. Overgold. Et, si ça se trouve, la théorie illusioniste de Bergson ne diffère pas du pur néant!

 

They both paused.

Ils firent tous deux un break.

 

Mr. Overgold had risen. There was great weariness in his manner.

Mr. Overgold s'était levé. Il y avait une grande lassitude dans son attitude.

 

“It saddens one, does it not?” he said.

— Ça ne rend pas vraiment joyeux, hein? dit-il.

 

He had picked up a bundle of Panama two per cent gold bonds and was looking at them in contempt.

Il avait pris un paquet d’obligations de Panama à deux pour cent et les considérait avec mépris.

 

“The emptiness of it all!” he muttered. He extended the bonds to de Vere.

— La vanité de tout ça! murmura-t-il. Il tendit le paquet à de Vere.

 

“Do you want them,” he said, “or shall I throw them away?”

— Vous les voulez? dit-il, sinon, je les jette.

 

“Give them to me,” said de Vere quietly; “they are not worth the throwing.”

— Donnez-les-moi, dit de Vere sans se démonter; elles n’ont pas plus de valeur qu’au lancement.

 

“No, no,” said Mr. Overgold, speaking half to himself, as he replaced the bonds in his desk. “It is a burden that I must carry alone. I have no right to ask any one to share it. But come,” he continued, “I fear I am sadly lacking in the duties of international hospitality. I am forgetting what I owe to Anglo-American courtesy. I am neglecting the new obligations of our common Indo-Chinese policy. My motor is at the door. Pray let me take you to my house to lunch.”

— Non, non, dit Mr. Overgold, à moitié pour lui-même, en remettant les obligations dans son bureau. C'est une croix que je dois porter seul. Je n'ai pas le droit de demander à quiconque d’en partager le fardeau. Mais allons, poursuivit-il, je crains de manquer tristement aux devoirs de l'hospitalité internationale. J'oublie ce que je dois à la courtoisie anglo-américaine. Je néglige les nouveaux engagements de notre commune politique indo-chinoise. Ma voiture est à la porte. Laissez-moi vous emmener dîner à la maison.

 

De Vere assented readily, telephoned to the Belmont not to keep lunch waiting for him, and in a moment was speeding up the magnificent Riverside Drive towards Mr. Overgold's home. On the way Mr. Overgold pointed out various objects of interest, – Grant's tomb, Lincoln's tomb, Edgar Allan Poe's grave, the ticket office of the New York Subway, and various other points of historic importance.

De Vere approuva sans façon, téléphona au Belmont qu’on ne l’attende pas pour dîner, et, un instant plus tard, il remontait la magnifique Riverside Drive en direction de la résidence de Mr. Overgold. En chemin, Overgold lui montra plusieurs choses dignes d'intérêt, – le mausolée de Grant, le mausolée de Lincoln, la tombe d'Edgar Allan Poe, le bureau de vente des tickets pour le métro de New York, et divers autres points d'importance historique.

 

On arriving at the house, de Vere was ushered up a flight of broad marble steps to a hall fitted on every side with almost priceless objets d'art and others, ushered to the cloak-room and out of it, butlered into the lunch-room and footmanned to a chair.

Lorsqu’ils arrivèrent à la résidence, de Vere fut pris en charge par un majordome et un valet de pied qui lui firent gravir une volée de larges marches de marbre jusqu’à un corridor décoré de part et d’autres d’objets d’arts pratiquement inestimables, le conduisirent au vestiaire et l’en firent fit sortir, le menèrent dans la salle à manger et l’installèrent sur une chaise.

 

As they entered, a lady already seated at the table turned to meet them.

A leur entrée, une dame qui était déjà à table se tourna vers eux.

 

One glance was enough – plenty.

Il suffit – largement – d’un seul regard.

 

It was she – the object of de Vere's impassioned quest. A rich lunch-gown was girdled about her with a twelve-o'clock band of pearls.

C'était elle – l'objet de la quête passionnée de Vere. Elle était drapée dans une somptueuse robe du soir et parée d’un collier de perles.

 

She reached out her hand, smiling.

Elle lui tendit la main en souriant.

 

“Dorothea,” said the multimillionaire, “this is Mr. de Vere. Mr. de Vere – my wife.”

— Dorothea, dit le multimillionnaire, voici Mr. de Vere. Mr. de Vere – mon épouse.

 

Chapter III

 

Chapitre III

 

Of this next chapter we need only say that the Blue Review (Adults Only) declares it to be the most daring and yet conscientious handling of the sex-problem ever attempted and done. The fact that the Congregational Times declares that this chapter will undermine the whole foundations of English Society and let it fall, we pass over: we hold certificates in writing from a great number of the Anglican clergy, to the effect that they have carefully read the entire novel and see nothing in it.

De ce prochain Chapitre nous nous contenterons de dire que la Blue Review (pour adultes seulement) déclare qu’il constitue l’exploration la plus audacieuse mais aussi la plus consciencieuse de la question du sexe jamais entreprise et menée à son terme. Nous passerons sur le fait que le Congregational Times a déclaré que ce Chapitre est de nature à saper les fondements mêmes de la civilisation britannique et nous laisserons cela de côté: nous détenons des certificats rédigés par un grand nombre de membres du clergé Anglican, attestant qu’ils ont soigneusement lu le roman d’un bout à l’autre et n’y ont rien trouvé à redire.

 

***

***

 

They stood looking at one another.

Ils se regardaient, les yeux dans les yeux.

 

“So you didn't know,” she murmured.

— Ainsi vous ne saviez pas, murmura-t-elle.

 

In a flash de Vere realised that she hadn't known that he didn't know and knew now that he knew.

En un éclair, de Vere se rendit compte qu'elle ne savait pas qu'il ne savait pas et que, maintenant, elle savait qu'il savait.

 

He found no words.

Il resta sans voix.

 

The situation was a tense one. Nothing but the woman's innate tact could save it. Dorothea Overgold rose to it with the dignity of a queen.

La situation était tendue. Seul le tact inné d’une femme pouvait la sauver. Dorothea Overgold s’en chargea avec la dignité d'une souveraine.

 

She turned to her husband.

Elle se tourna vers son mari.

 

“Take your soup over to the window,” she said, “and eat it there.”

— Emportez votre potage sur le balcon, dit-elle, et mangez-le là-bas.

 

The millionaire took his soup to the window and sat beneath a little palm tree, eating it.

Le millionnaire emporta son potage sur le balcon et s’assit sous un petit palmier pour le manger.

 

“You didn't know,” she repeated.

— Vous ne saviez pas, répéta-t-elle.

 

“No,” said de Vere; “how could I?”

— Non, dit de Vere. Comment aurais-je pu savoir?

 

“And yet,” she went on, “you loved me, although you didn't know that I was married?”

— Cependant, continua-t-elle, vous m’avez aimé, même si vous ignoriez que j’étais mariée?

 

“Yes,” answered de Vere simply. “I loved you, in spite of it.”

— Oui, répondit simplement de Vere. Je vous ai aimé, malgré tout.

 

“How splendid!” she said.

— Comme c’est merveilleux! dit-elle.

 

There was a moment's silence. Mr. Overgold had returned to the table, the empty plate in his hand. His wife turned to him again with the same unfailing tact.

Il y eut un instant de silence. Mr. Overgold était revenu à table, son assiette vide à la main. Son épouse se tourna de nouveau vers lui avec le même tact inébranlable.

 

“Take your asparagus to the billiard-room,” she said, “and eat it there.”

— Emportez vos asperges dans la salle de billard, dit-elle, et mangez-les là-bas.

 

“Does he know, too?” asked de Vere.

— Il sait, lui aussi? demanda de Vere.

 

“Mr. Overgold?” she said carelessly. “I suppose he does. Eh après, mon ami?”

— Mr. Overgold? dit-elle avec insouciance. Je suppose qu'il sait. Et après, mon ami4?

4 En français dans le texte.

French? Another mystery! Where and how had she learned it? de Vere asked himself. Not in France, certainly.

Du français? Un autre mystère! Où et comment avait-elle appris le français? se demanda de Vere. Sûrement pas en France.

“I fear that you are very young, amico mio,” Dorothea went on carelessly. “After all, what is there wrong in it, piccolo pochito? To a man's mind perhaps – but to a woman, love is love.”

— Je crains que vous ne soyez très jeune, amico mio, continua Dorothea sur un ton désinvolte. Après tout, qu’y a-t-il de mal à cela, piccolo pochito? Dans l'esprit d'un homme, peut-être – mais pour une femme, l'amour est l’amour.

She beckoned to the butler.

Elle appela le maître d'hôtel d’un geste.

 

“Take Mr. Overgold a cutlet to the music-room,” she said, “and give him his gorgonzola on the inkstand in the library.”

— Portez une côtelette à Mr. Overgold dans la salle de musique, dit-elle, et posez son Gorgonzola sur le pupitre, dans la bibliothèque.

 

“And now,” she went on, in that caressing way which seemed so natural to her, “don't let us think about it any more! After all, what is is, isn't it?”

— Et maintenant, poursuivit-elle, de cette manière suave qui lui semblait si naturelle, n’y pensons plus! Après tout, Tout cela n’est rien, n’est-ce pas?

 

“I suppose it is,” said de Vere, half convinced in spite of himself.

— Je le suppose, dit de Vere, à demi-convaincu malgré lui.

 

“Or at any rate,” said Dorothea, “nothing can at the same time both be and not be. But come,” she broke off, gaily dipping a macaroon in a glass of crème de menthe and offering it to him with a pretty gesture of camaraderie, “don't let's be gloomy any more. I want to take you with me to the matinee.”

— Ou en tout cas, dit Dorothea, rien ne peut en même temps être et ne pas être. Mais venez, s’interrompit-elle, plongeant joyeusement un macaron dans un verre de crème à la menthe et en le lui offrant avec un joli geste de bonne camaraderie, cessons d’être sombres. Je vous emmène à la représentation.

 

“Is he coming?” asked de Vere, pointing at Mr. Overgold's empty chair.

— Il va venir? demanda de Vere en montrant la chaise vide de Mr. Overgold.

 

“Silly boy,” laughed Dorothea. “Of course John is coming. You surely don't want to buy the tickets yourself.”

— Idiot, dit en riant Dorothea. Naturellement que John va venir. Vous ne voulez quand même pas acheter les billets vous-même.

 

***

***

 

The days that followed brought a strange new life to de Vere.

Les jours suivants apportèrent à de Vere l’étrangeté d’une nouvelle vie.

 

Dorothea was ever at his side. At the theatre, at the polo ground, in the park, everywhere they were together. And with them was Mr. Overgold.

Dorothea était toujours à ses côtés. Au théâtre, au terrain de polo, au parc, ils étaient partout ensemble. Et Mr. Overgold était avec eux.

 

The three were always together. At times at the theatre Dorothea and de Vere would sit downstairs and Mr. Overgold in the gallery; at other times, de Vere and Mr. Overgold would sit in the gallery and Dorothea downstairs; at times one of them would sit in Row A, another in Row B, and a third in Row C; at other times two would sit in Row B and one in Row C; at the opera, at times, one of the three would sit listening, the others talking, at other times two listening and one talking, and at other times three talking and none listening.

Tous trois étaient toujours ensemble. Parfois, au théâtre, Dorothea et de Vere se trouvaient au parterre et Mr. Overgold au balcon; d'autres fois, de Vere et Mr. Overgold s'asseyaient au balcon et Dorothea au parterre; parfois l'un d'entre eux prenait place dans la rangée A, un autre dans la rangée B, et le troisième dans la rangée C; d'autres fois ils étaient deux à s’asseoir dans la rangée B et un dans la rangée C; il arrivait qu’à l'opéra, l'un des trois restait à écouter, tandis que les autres discutaient, alors que d'autres fois ils étaient deux à écouter et un seul à discuter, et d'autres fois, tous trois discutaient et aucun des trois n’écoutait.

 

Thus the three formed together one of the most perplexing, maddening triangles that ever disturbed the society of the metropolis.

Tous trois formaient un des triangles les plus déconcertants, les plus loufoques qui aient jamais déconcerté la société de la métropole.

 

***

***

 

The denouement was bound to come.

Le dénouement ne pouvait manquer de se produire.

 

It came.

Il se produisit.

 

It was late at night.

C’était un soir, très tard.

 

De Vere was standing beside Dorothea in the brilliantly lighted hall of the Grand Palaver Hotel, where they had had supper. Mr. Overgold was busy for a moment at the cashier's desk.

De Vere se tenait aux côtés de Dorothea dans le hall brillamment éclairé du Grand Palaver Hotel, où ils avaient dîné. Mr. Overgold était occupé pour un moment au comptoir du caissier.

 

“Dorothea,” de Vere whispered passionately, “I want to take you away, away from all this. I want you.”

— Dorothea, chuchota de Vere avec passion, je veux vous enlever. Au diable tout le reste. Je vous veux.

 

She turned and looked him full in the face. Then she put her hand in his, smiling bravely.

Elle se retourna et le regarda dans les yeux. Puis elle mit sa main dans la sienne, souriant bravement.

 

“I will come,” she said.

— Je viendrai, dit-elle.

 

“Listen,” he went on, “the Gloritania sails for England to-morrow at midnight. I have everything ready. Will you come?”

— Écoutez, continua-t-il, le Gloritania appareille pour l'Angleterre demain à minuit. J'ai tout prévu. Voulez-vous venir?

 

“Yes,” she answered, “I will”; and then passionately, “Dearest, I will follow you to England, to Liverpool, to the end of the earth.”

— Oui, répondit-elle, je le veux; et puis avec passion: mon très cher, je vous suivrai en Angleterre, à Liverpool, au bout du monde.

 

She paused in thought a moment and then added.

Elle fit une pause pensive et ajouta:

 

“Come to the house just before midnight. William, the second chauffeur (he is devoted to me), shall be at the door with the third car. The fourth footman will bring my things – I can rely on him; the fifth housemaid can have them all ready – she would never betray me. I will have the undergardener – the sixth – waiting at the iron gate to let you in; he would die rather than fail me.”

— Soyez à la maison juste avant minuit. William, le second chauffeur (il n’est qu’à mon service), sera à la porte avec la troisième voiture. Le quatrième valet de pied apportera mes affaires – je peux compter sur lui; la cinquième femme de chambre s’occupera de les préparer – elle ne me trahirait jamais. Un aide-jardinier – le sixième – attendra près du portail de fer pour vous faire entrer; il mourrait plutôt que me trahir.

 

She paused again – then she went on.

Elle fit une nouvelle pause – puis continua.

 

“There is only one thing, dearest, that I want to ask. It is not much. I hardly think you would refuse it at such an hour. May I bring my husband with me?”

— Je ne demande qu’une chose, mon très cher. Ce n’est vraiment rien. Je pense bien que vous ne sauriez me la refuser, en un moment pareil. Puis-je emmener mon mari avec moi?

 

De Vere's face blanched.

Le visage de De Vere blêmit.

 

“Must you?” he said.

— Le faut-il? dit-il.

 

“I think I must,” said Dorothea. “You don't know how I've grown to value, to lean upon, him. At times I have felt as if I always wanted him to be near me; I like to feel wherever I am – at the play, at a restaurant, anywhere  – that I can reach out and touch him. I know,” she continued, “that it's only a wild fancy and that others would laugh at it, but you can understand, can you not – carino caruso mio? And think, darling, in our new life, how busy he, too, will be – making money for all of us – in a new money market. It's just wonderful how he does it.”

— Je pense que oui, dit Dorothea. Vous ne savez pas tout ce que cela m’apporte de pouvoir m’appuyer sur lui. Je me sens parfois comme si je voulais qu'il fût toujours près de moi; partout où je suis – au théâtre, au restaurant, n'importe où – j’aime sentir que je peux l'atteindre et le toucher. Je sais, continua-t-elle, que ce n'est qu’une fantaisie d’enfant capricieuse et que d’autres en riraient, mais vous, vous pouvez comprendre, n’est-ce pas – caruso de carino mio? Et songez, mon chéri, dans notre nouvelle vie, comme il sera occupé – à gagner de l'argent pour nous tous – dans un marché financier tout neuf. La manière dont il s’y prend est tout simplement merveilleuse.

 

A great light of renunciation lit up de Vere's face.

Une auréole de renoncement nimba le visage de de Vere.

 

“Bring him,” he said.

— Emmenons-le dit-il.

 

“I knew that you would say that,” she murmured, “and listen, pochito pocket-edition, may I ask one thing more, one weeny thing? William, the second chauffeur – I think he would fade away if I were gone – may I bring him, too? Yes! O my darling, how can I repay you? And the second footman, and the third housemaid – if I were gone I fear that none of –”

— Je savais bien que vous diriez cela, murmura-t-elle, et écoutez, ma petite édition de poche, puis-je encore demander une chose insignifiante? William, le second chauffeur – je pense qu'il s’étiolerait si je m’en allais au loin – est-ce que je peux l'emmener, lui aussi? Oui! O mon chéri, comment pourrai-je vous remercier? Et le deuxième valet de pied, et la troisième femme de chambre – si je pars, j’ai bien peur que –

 

“Bring them all,” said de Vere half bitterly; “we will all elope together.”

— Emmenons-les tous, dit de Vere avec quelque amertume; on va tous mettre les bouts en chœur.

 

And as he spoke Mr. Overgold sauntered over from the cashier's desk, his open purse still in his hand, and joined them. There was a dreamy look upon his face.

Alors qu’il parlait, Mr. Overgold quitta le comptoir du caissier, son portefeuille toujours ouvert à la main, et les rejoignit, une expression rêveuse sur le visage.

 

“I wonder,” he murmured, “whether personality survives or whether it, too, when up against the irresistible, dissolves and resolves itself into a series of negative reactions?”

— Je me demande, murmura-t-il, si la personnalité survit ou si, quand elle se heurte à l'irrésistible, elle finit par se dissoudre et se résoudre en une série de réactions négatives?

 

De Vere's empty heart echoed the words.

Ce fut dans le vide de son cœur que de Vere fit écho à ces paroles.

 

Then they passed out and the night swallowed them up.

Puis ils sortirent dans la nuit qui les engloutit.

 

Chapter IV

 

Chapitre IV

 

At a little before midnight on the next night, two motors filled with muffled human beings might have been perceived, or seen, moving noiselessly from Riverside Drive to the steamer wharf where lay the Gloritania.

Un peu avant minuit, le soir suivant, on put apercevoir, ou voir, deux voitures chargées d'êtres humains silencieux se déplacer sans bruit de Riverside Drive au quai où était amarré le Gloritania.

 

A night of intense darkness enveloped the Hudson. Outside the inside of the dockside a dense fog wrapped the Statue of Liberty. Beside the steamer customs officers and deportation officials moved silently to and fro in long black cloaks, carrying little deportation lanterns in their hands.

Une nuit d'une intense obscurité s’étendait sur l’Hudson. Au loin du quai, un brouillard dense enveloppait la Statue de la Liberté. Près du vapeur, les fonctionnaires des douanes et ceux de l’émigration allaient et venaient en silence dans leurs longs manteaux noirs, des petites lanternes à la main5.

5 little deportation lanterns in their hands. A ce propos, j’ai traduit déportation par émigration, mais je ne suis sûr de rien.

 6 La loi sur le commerce inter-étatique (Interstate Commerce Act) de 1887 rendait l'État fédéral responsable de l'application de la loi dans les cas inter-étatiques.

To these Mr. Overgold presented in silence his deportation certificates, granting his party permission to leave the United States under the imbecility clause of the Interstate Commerce Act.

Mr. Overgold leur présenta sans mot dire les certificats d’émigration qui leur accordaient la permission de quitter les Etats-Unis dans le cadre absurde de la loi sur le commerce inter-étatique6.

No objection was raised.

On ne leur opposa aucune objection.

A few moments later the huge steamer was slipping away in the darkness.

A quelques moments de là, le gigantesque vapeur s’éloignait, comme en glissant dans le noir.

On its deck a little group of people, standing beside a pile of first-class cabin luggage, directed a last sad look through their heavy black disguise at the rapidly vanishing shore which they could not see.

Sur le pont des premières classes, un petit groupe de gens, debout près d'une pile de bagages, jetait un dernier et triste regard à travers leurs noirs et lourds déguisements sur le rivage qui disparaissait rapidement et qu’ils ne reverraient plus.

 

De Vere, who stood in the midst of them, clasping their hands, thus stood and gazed his last at America.

De Vere, qui se tenait au milieu d’eux, étreignait leurs mains, dans ce dernier regard sur l'Amérique.

 

Spoof!” he said.

— Spoof! dit-il.

 

(We admit that this final panorama, weird in its midnight mystery, and filling the mind of the reader with a sense of something like awe, is only appended to Spoof in order to coax him to read our forthcoming sequel, Spiff!)

(Nous admettons que ce tableau final, d’une mystérieuse étrangeté au milieu de cette nuit, et propre à plonger l’esprit du lecteur dans quelque chose d’assez proche de la crainte, n’a été ajouté à Spoof que pour l’inciter à lire notre prochain épisode, Spiff!)

 

 

 

 

-II-
The Reading Public
.

A Book Store Study

-II-
Une clientèle de bibliophiles

Enquête dans une librairie

 

“Wish to look about the store? Oh, oh, by all means, sir,” he said. Then as he rubbed his hands together in an urbane fashion he directed a piercing glance at me through his spectacles.

— Vous souhaitez jeter un coup d’œil dans le magasin? Oh, oh, bien entendu, monsieur, dit-il.

Sur ce, il se frotta courtoisement les mains l’une contre l’autre et me regarda fixement à travers ses lunettes.

 

“Wish to look about the store? Oh, oh, by all means, sir,” he said. Then as he rubbed his hands together in an urbane fashion he directed a piercing glance at me through his spectacles.

 

— Vous trouverez deux ou trois choses qui pourraient vous intéresser, dit-il, au fond du magasin à gauche. Nous avons là une série de rééditions – Le Savoir Universel d'Aristote à Arthur Balfour – à dix-sept cents. Ou peut-être voulez-vous regarder le Panthéon des Auteurs Décédés, à dix cents. Mr. Sparrow, appela-t-il, montrez simplement à ce monsieur nos rééditions classiques – les séries à dix-cent.

 

With that he waved his hand to an assistant and dismissed me from his thought.

Là-dessus, il agita la main en direction de son commis et me chassa de ses pensées.

 

In other words, he had divined me in a moment. There was no use in my having bought a sage-green fedora in Broadway, and a sporting tie done up crosswise with spots as big as nickels. These little adornments can never hide the soul within. I was a professor, and he knew it, or at least, as part of his business, he could divine it on the instant.

En d'autres termes, il m'avait deviné en un instant. Ça ne m’avait servi à rien d’acheter un feutre vert-sauge dans Broadway, et une cravate sport à rayures avec des pois aussi gros que des nickels. Ces accessoires dérisoires ne peuvent jamais cacher l'âme qui est au-dedans. J'étais un professeur, et il le savait, ou au moins, comme son commerce l’exigeait, il avait pu le deviner à l'instant.

 

The sales manager of the biggest book store for ten blocks cannot be deceived in a customer. And he knew, of course, that, as a professor, I was no good. I had come to the store, as all professors go to book stores, just as a wasp comes to an open jar of marmalade. He knew that I would hang around for two hours, get in everybody's way, and finally buy a cheap reprint of the Dialogues of Plato, or the Prose Works of John Milton, or Locke on the Human Understanding, or some trash of that sort.

Le directeur des ventes de la plus importante librairie à dix blocs à la ronde ne peut se tromper sur un client. Et il avait naturellement deviné qu’en tant que professeur, je n’étais pas bon. Comme tous les professeurs qui fréquentent les librairies, j’étais entré dans le magasin exactement comme une guêpe dans un bocal de confiture d’orange ouvert. Il savait que je traînerais pendant deux heures à farfouiller ici et là, et que je finirais par acheter une réédition bon marché des Dialogues de Platon, ou les Œuvres en Prose de John Milton, ou l’essai de Locke sur l’Entendement Humain, ou quelque camelote de la même farine.

 

As for real taste in literature – the ability to appreciate at its worth a dollar-fifty novel of last month, in a spring jacket with a tango frontispiece – I hadn't got it and he knew it.

Quant au goût véritable pour la littérature – la capacité d'apprécier à sa juste valeur le livre du mois à un dollar-cinquante, sous sa jaquette racoleuse et avec son frontispice à danser le tango – je ne l'ai jamais eu, et il le savait.

 

He despised me, of course. But it is a maxim of the book business that a professor standing up in a corner buried in a book looks well in a store. The real customers like it.

Il me dédaignait, naturellement. Mais c'est une maxime dans le commerce du livre qu'un professeur debout dans un coin et le nez plongé dans un bouquin, ça fait toujours bien dans la boutique. Les véritables clients aiment ça.

 

So it was that even so up-to-date a manager as Mr. Sellyer tolerated my presence in a back corner of his store: and so it was that I had an opportunity of noting something of his methods with his real customers – methods so successful, I may say, that he is rightly looked upon by all the publishing business as one of the mainstays of literature in America.

De sorte que c’était la raison pour laquelle un directeur des ventes au parfum tel que Mr. Sellyer tolérait ma présence dans un coin, au fond de sa boutique. Et c’est également comme ça que j'ai eu l’occasion d’observer les méthodes dont il usait avec ses véritables clients – méthodes si bien au point, je peux le dire, qu'il est vraiment considéré dans le monde de l’édition comme un des soutiens de la littérature en Amérique.

 

I had no intention of standing in the place and listening as a spy. In fact, to tell the truth, I had become immediately interested in a new translation of the Moral Discourses of Epictetus. The book was very neatly printed, quite well bound and was offered at eighteen cents; so that for the moment I was strongly tempted to buy it, though it seemed best to take a dip into it first.

Il n’était pas dans mes intentions de rester là à l’écouter comme un espion. En fait, pour dire la vérité, j'avais été immédiatement intéressé par une nouvelle traduction des Discours Moraux d'Épictète. Le livre était très convenablement imprimé, très bien relié et proposé pour dix-huit cents; de sorte qu’à ce moment-là, j’étais fort tenté de l'acheter, mais il m’avait semblé préférable de faire une petite plongée préalable à l’intérieur.

 

I had hardly read more than the first three chapters when my attention was diverted by a conversation going on in the front of the store.

J'avais à peine lu un peu plus que les trois premiers Chapitres quand mon attention fut attirée par une conversation qui se poursuivait sur le devant du magasin.

 

“You're quite sure it's his latest?” a fashionably dressed lady was saying to Mr. Sellyer.

— Vous êtes tout à fait sûr que c’est bien le plus récent? disait une dame habillée à la dernière mode à Mr. Sellyer.

 

“Oh, yes, Mrs. Rasselyer,” answered the manager. “I assure you this is his very latest. In fact, they only came in yesterday.”

— Oh, oui, Mrs. Rasselyer, répondit le directeur. Je vous assure que c'est bien le plus récent. En fait, je ne les ai reçus qu’hier.

 

As he spoke, he indicated with his hand a huge pile of books, gayly jacketed in white and blue. I could make out the title in big gilt lettering – GOLDEN DREAMS.

Tout en parlant, il montrait de la main une énorme pile de livres, gaiment recouverts de blanc et de bleu. Je pouvais distinguer le titre écrit en grandes lettres dorées – Rêves Dorés.

 

“Oh, yes,” repeated Mr. Sellyer. “This is Mr. Slush's latest book. It's having a wonderful sale.”

— Oh, oui, répéta Mr. Sellyer. C'est bien le dernier livre de Mr. Slush. Il remporte un succès considérable.

 

“That's all right, then,” said the lady. “You see, one sometimes gets taken in so: I came in here last week and took two that seemed very nice, and I never noticed till I got home that they were both old books, published, I think, six months ago.”

— Dans ce cas, tout va bien, dit la dame. Vous voyez, il arrive parfois des choses comme celle-ci: Je suis venu ici la semaine dernière et j’en ai pris deux qui me paraissaient très attirants, et ce n’est qu’arrivée à la maison que je me suis aperçue que c’étaient deux vieux bouquins, édités, je pense, depuis six mois.

 

“Oh, dear me, Mrs. Rasselyer,” said the manager in an apologetic tone, “I'm extremely sorry. Pray let us send for them and exchange them for you.”

— Oh, chère Mrs. Rasselyer, dit le directeur sur un ton d’excuse, vous me voyez tout à fait désolé. Je vous prie de nous les retourner pour que nous puissions vous les échanger.

 

“Oh, it does not matter,” said the lady; “of course I didn't read them. I gave them to my maid. She probably wouldn't know the difference, anyway.”

— Oh, cela n’a pas d’importance, dit la dame; je ne les ai évidemment pas lus. Je les ai donnés à ma bonne. De toute façon, elle ne verra probablement pas la différence.

 

“I suppose not,” said Mr. Sellyer, with a condescending smile. “But of course, madam,” he went on, falling into the easy chat of the fashionable bookman, “such mistakes are bound to happen sometimes. We had a very painful case only yesterday. One of our oldest customers came in in a great hurry to buy books to take on the steamer, and before we realised what he had done – selecting the books I suppose merely by the titles, as some gentlemen are apt to do – he had taken two of last year's books. We wired at once to the steamer, but I'm afraid it's too late.”

— Je suppose que non, dit Mr. Sellyer, avec un sourire condescendant. Mais naturellement, Madame, poursuivit-il, tombant dans le facile bagou du libraire à la page, il peut arriver que de telles erreurs de produisent. Nous avons eu un cas très douloureux pas plus tard qu’hier. Un de nos clients les plus âgés est venu acheter des livres en grande hâte avant de s’embarquer sur un paquebot, et avant que nous ayons réalisé ce qu'il avait fait – je suppose qu’il ne choisissait qu’en se fiant aux titres, comme quelques messieurs sont susceptibles de le faire – il avait pris deux des livres de l'année dernière. Nous avons immédiatement câblé au paquebot, mais je crains fort qu’il ne soit trop tard.

 

“But now, this book,” said the lady, idly turning over the leaves, “is it good? What is it about?”

— Mais pour ce qui est de ce livre, dit la dame, revenant imperturbablement à ses moutons, est-ce qu’il est bon? de quoi parle-t-il?

 

“It's an extremely powerful thing,” said Mr. Sellyer, “in fact, masterly. The critics are saying that it's perhaps the most powerful book of the season. It has a –” and here Mr. Sellyer paused, and somehow his manner reminded me of my own when I am explaining to a university class something that I don't know myself – “It has a – a – power, so to speak – a very exceptional power; in fact, one may say without exaggeration it is the most powerful book of the month. Indeed,” he added, getting on to easier ground, “it's having a perfectly wonderful sale.”

— C'est quelque chose d’extrêmement puissant, dit Mr. Sellyer, en fait, il est magistral. Les critiques disent que c'est peut-être le livre le plus puissant de la saison. Il a un – et ici Mr. Sellyer fit une pause, d’une manière qui me rappela d’une façon ou d'une autre mes propres manières quand, à l’université, j'explique à mes élèves quelque chose que je ne connais pas – Il a un – une – puissance, pour ainsi dire – une puissance très exceptionnelle; en fait, on peut dire sans exagérer que c'est le livre le plus puissant du mois. En effet, ajouta-t-il, revenant sur un terrain plus familier, les ventes sont remarquablement formidables.

 

“You seem to have a great many of them,” said the lady.

— Vous semblez en avoir un grand bon nombre, dit la dame.

 

“Oh, we have to,” answered the manager. “There's a regular rush on the book. Indeed, you know it's a book that is bound to make a sensation. In fact, in certain quarters, they are saying that it's a book that ought not to –” And here Mr. Sellyer's voice became so low and ingratiating that I couldn't hear the rest of the sentence.

— Oh, il le faut bien, répondit le directeur. Il y a une ruée incessante sur ce livre. Vous savez, c’est en effet un livre dont le succès est assuré. En fait, dans certains milieux, on dit que c'est un livre qui ne doit pas – Et ici la voix de Mr. Sellyer se fit si ténue et si insinuante que je ne pus entendre le reste de la phrase.

 

“Oh, really!” said Mrs. Rasselyer. “Well, I think I'll take it then. One ought to see what these talked-of things are about, anyway.”

— Oh, vraiment! dit Mrs. Rasselyer. Eh bien, dans ce cas, je pense que je vais le prendre. De toute façon, il faut bien se rendre compte de ce que sont ces choses dont il parle.

 

She had already begun to button her gloves, and to readjust her feather boa with which she had been knocking the Easter cards off the counter. Then she suddenly remembered something.

Elle avait déjà commencé à boutonner ses gants et à rajuster son boa de plumes, avec lequel elle avait fait tomber les cartes de Pâques du comptoir, lorsqu’elle se souvint brusquement de quelque chose.

 

“Oh, I was forgetting,” she said. “Will you send something to the house for Mr. Rasselyer at the same time? He's going down to Virginia for the vacation. You know the kind of thing he likes, do you not?”

— Oh, j'oubliais, dit-elle. Pouvez-vous en même temps envoyer quelque chose à la maison pour Mr. Rasselyer? Il se rend en Virginie pour les vacances. Vous connaissez le genre de chose qu'il aime, non?

 

“Oh, perfectly, madam,” said the manager. “Mr. Rasselyer generally reads works of – er – I think he buys mostly books on – er –”

— Oh, parfaitement, Madame, dit le directeur. Mr. Rasselyer lit généralement des ouvrages de – heu – je pense qu'il achète le plus souvent des livres sur – heu –

 

“Oh, travel and that sort of thing,” said the lady.

— Oh, les voyages et toute cette sorte de choses, dit la dame.

 

“Precisely. I think we have here,” and he pointed to the counter on the left, “what Mr. Rasselyer wants.”

— Précisément. Je pense que nous avons ici, et il montra le côté gauche du comptoir, tout ce que Mr. Rasselyer peut désirer.

 

He indicated a row of handsome books – “Seven Weeks in the Sahara, seven dollars; Six Months in a Waggon, six-fifty net; Afternoons in an Oxcart, two volumes, four-thirty, with twenty off.”

Il montra une rangée de beaux livres – Sept Semaines au Sahara, sept dollars; Six Mois dans un Chariot Couvert, six dollars cinquante net; Un Après-midi en Char à Bœufs, en deux volumes, quatre dollars et demis, avec vingt pour cent de remise.

 

“I think he has read those,” said Mrs. Rasselyer. “At least there are a good many at home that seem like that.”

— Je pense qu'il les a déjà lus, dit Mrs. Rasselyer. En tout cas, il y en a pas mal à la maison qui ressemblent à ceux-là.

 

“Oh, very possibly – but here, now, Among the Cannibals of Corfu – yes, that I think he has had – Among the – that, too, I think – but this I am certain he would like, just in this morning – Among the Monkeys of New Guinea – ten dollars, net.”

— Oh, très probablement – mais là, regardez maintenant, Parmi les Cannibales de Corfou – non, je pense qu’il l’a déjà – Parmi les – cela aussi, je pense – mais celui-ci, je suis certain qu'il le voudrait, je l’ai reçu ce matin – Parmi les Singes de Nouvelle-Guinée – dix dollars, net.

 

And with this Mr. Sellyer laid his hand on a pile of new books, apparently as numerous as the huge pile of Golden Dreams.

Et là-dessus, Mr. Sellyer posa la main sur une pile de livres neufs, apparemment aussi nombreux que dans l’énorme pile des Rêves Dorés.

 

Among the Monkeys,” he repeated, almost caressingly.

— Parmi les Singes, répéta-t-il, avec presque de la tendresse.

 

“It seems rather expensive,” said the lady.

— Ça paraît plutôt cher, dit la dame.

 

“Oh, very much so – a most expensive book,” the manager repeated in a tone of enthusiasm. “You see, Mrs. Rasselyer, it's the illustrations, actual photographs” – he ran the leaves over in his fingers – “of actual monkeys, taken with the camera – and the paper, you notice – in fact, madam, the book costs, the mere manufacture of it, nine dollars and ninety cents – of course we make no profit on it. But it's a book we like to handle.”

— Oh, certainement – un livre des plus onéreux, répéta le directeur sur un ton enthousiaste. Regardez les illustrations, Mrs. Rasselyer, ce sont d’authentiques photographies – il faisait défiler les pages sous ses doigts – de véritables singes, pris avec un appareil photographique – et remarquez le papier – en fait, Madame, rien que pour la fabrication, ce livre revient à neuf dollars et quatre-vingt-dix cents – nous ne réalisons bien sûr aucun bénéfice dessus. Mais c'est un livre dont nous aimons tenir la vente.

 

Everybody likes to be taken into the details of technical business; and of course everybody likes to know that a bookseller is losing money. These, I realised, were two axioms in the methods of Mr. Sellyer.

Tout le monde aime entrer dans les détails techniques; et naturellement, tout le monde aime savoir qu'un libraire vend quasiment à perte. Je me rendis compte que tels étaient les deux axiomes sur lesquels reposaient les méthodes de Mr. Sellyer.

 

So very naturally Mrs. Rasselyer bought Among the Monkeys, and in another moment Mr. Sellyer was directing a clerk to write down an address on Fifth Avenue, and was bowing deeply as he showed the lady out of the door.

De sorte que, très naturellement, Mrs. Rasselyer fit l’acquisition de Parmi les Singes, et qu’un instant plus tard, Mr. Sellyer ordonnait à un commis de noter une adresse dans la Cinquième Avenue, avant de s’incliner profondément en direction de la dame qui franchissait la porte.

 

As he turned back to his counter his manner seemed much changed.

Lorsqu’il revint à son comptoir, ses manières semblaient avoir beaucoup changé.

 

“That Monkey book,” I heard him murmur to his assistant, “is going to be a pretty stiff proposition.”

— Ce bouquin sur les singes, l’entendis-je murmurer à son commis, c’est parti pour être la grosse affaire.

 

But he had no time for further speculation.

Mais il n’eut pas le temps de spéculer davantage.

 

Another lady entered.

Une autre dame se présentait.

 

This time even to an eye less trained than Mr. Sellyer's, the deep, expensive mourning and the pensive face proclaimed the sentimental widow.

Cette fois, même pour un œil moins exercé que celui de Mr. Sellyer, les signes d’un deuil profond et dispendieux tout autant que sa physionomie songeuse proclamaient la veuve éplorée.

 

“Something new in fiction,” repeated the manager, “yes, madam – here's a charming thing – Golden Dreams” – he hung lovingly on the words – “a very sweet story, singularly sweet; in fact, madam, the critics are saying it is the sweetest thing that Mr. Slush has done.”

— Des nouveautés dans la littérature de fiction, répéta le directeur, certainement, Madame – voici quelque chose de charmant – Rêves Dorés – il appuyait affectueusement sur les mots – une histoire on ne peut plus adorable, singulièrement adorable; en fait, Madame, les critiques disent que c'est ce que Mr. Slush a écrit de plus adorable.

 

“Is it good?” said the lady. I began to realise that all customers asked this.

— Est-ce que c’est bon? dit la dame. Je commençais à me rendre compte que c’était là ce que tous les clients demandaient.

 

“A charming book,” said the manager. “It's a love story – very simple and sweet, yet wonderfully charming. Indeed, the reviews say it's the most charming book of the month. My wife was reading it aloud only last night. She could hardly read for tears.”

— Un livre charmant, dit le directeur. Il s’agit une histoire d'amour – d’une grande simplicité et d’une grande douceur, et pourtant adorablement charmante. Les magazines disent que c'est le plus charmant roman du mois. Mon épouse le lisait à voix haute pas plus tard qu’hier au soir. C’est à peine si les sanglots lui permettaient de lire.

 

“I suppose it's quite a safe book, is it?” asked the widow. “I want it for my little daughter.”

— Je suppose que c'est un livre tout à fait recommandable? demanda la veuve. C’est pour ma petite fille.

 

“Oh, quite safe,” said Mr. Sellyer, with an almost parental tone, “in fact, written quite in the old style, like the dear old books of the past – quite like” – here Mr. Sellyer paused with a certain slight haze of doubt visible in his eye – “like Dickens and Fielding and Sterne and so on. We sell a great many to the clergy, madam.”

— Oh, tout à fait recommandable, dit Mr. Sellyer, sur un ton presque parental, en fait, c’est écrit tout à fait à l’ancienne, comme les chers vieux livres d’autrefois – exactement à la manière de – ici Mr. Sellyer fit une pause, le regard comme voilé d’un léger doute – de Dickens, de Sterne et ainsi de suite. Nous en avons vendu un grand nombre à des membres du clergé, Madame.

 

The lady bought Golden Dreams, received it wrapped up in green enameled paper, and passed out.

La dame acheta les Rêves Dorés et les emporta au dehors, enveloppés dans un papier glacé vert.

 

“Have you any good light reading for vacation time?” called out the next customer in a loud, breezy voice – he had the air of a stock broker starting on a holiday.

— Auriez-vous quelque chose de bon et de léger à lire pendant les vacances? exigea le client suivant d’une voix forte et vibrante – il avait tout du voyageur de commerce s’apprêtant à partir en congés.

 

“Yes,” said Mr. Sellyer, and his face almost broke into a laugh as he answered, “here's an excellent thing – Golden Dreams – quite the most humorous book of the season – simply screaming – my wife was reading it aloud only yesterday. She could hardly read for laughing.”

— Oui, dit Mr. Sellyer, et le sourire lui fendit presque le visage en deux tandis qu’il répondait, voici quelque chose d’excellent – Rêves Dorés – le livre le plus drôle de toute la saison – tout simplement à hurler de rire – Mon épouse le lisait à voix haute pas plus tard qu’hier. C’est à peine si le fou rire lui permettait de lire.

 

“What's the price, one dollar? One-fifty. All right, wrap it up.” There was a clink of money on the counter, and the customer was gone. I began to see exactly where professors and college people who want copies of Epictetus at 18 cents and sections of World Reprints of Literature at 12 cents a section come in, in the book trade.

— Combien est-ce qu’il coûte? Un dollar? Un dollar et demi. C’est bon, emballez-moi ça. Il y eut un cliquetis de monnaie sur le comptoir, et le client s’en alla. Je commençais à voir exactement où les professeurs et le personnel des université qui voulaient des éditions d'Épictète à 18 cents et des exemplaires des Réimpressions de la Littérature Mondiale à 12 cents le fascicule échouent, dans le commerce du livre.

 

“Yes, Judge!” said the manager to the next customer, a huge, dignified personage in a wide-awake hat, “sea stories? Certainly. Excellent reading, no doubt, when the brain is overcharged as yours must be. Here is the very latest – Among the Monkeys of New Guinea, ten dollars, reduced to four-fifty. The manufacture alone costs six-eighty. We're selling it out. Thank you, Judge. Send it? Yes. Good morning.”

— Oui, monsieur le Juge! dit le directeur au client suivant, un personnage énorme et plein de dignité coiffé d’un chapeau à large bord, des histoires de marine? Certainement. Excellente lecture, sans aucun doute, pour un esprit aussi surmené que le vôtre. Voici le plus récent – Parmi les Singes de Nouvelle-Guinée, dix dollars, ramenés à quatre et demi. A elle seule, la fabrication revient à six dollars quatre-vingt. Nous le cédons à perte. Merci, monsieur le Juge. Vous le livrer? Oui. Bonjour.

 

After that the customers came and went in a string. I noticed that though the store was filled with books – ten thousand of them, at a guess – Mr. Sellyer was apparently only selling two. Every woman who entered went away with Golden Dreams: every man was given a copy of the Monkeys of New Guinea. To one lady Golden Dreams was sold as exactly the reading for a holiday, to another as the very book to read after a holiday; another bought it as a book for a rainy day, and a fourth as the right sort of reading for a fine day. The Monkeys was sold as a sea story, a land story, a story of the jungle, and a story of the mountains, and it was put at a price corresponding to Mr. Sellyer's estimate of the purchaser.

Après cela, les clients ne cessèrent de défiler. Je remarquai que, bien que le magasin ait été rempli de livres – quelque chose comme une dizaine de milliers – Mr. Sellyer n’en vendait apparemment que deux. Chaque femme qui entrait dans la boutique en ressortait avec les Rêves Dorés; chaque homme recevait un exemplaire des Singes de Nouvelle-Guinée. À une dame, les Rêves étaient vendus comme une excellente lecture pour les vacances, à l'autre comme un livre à lire même APRÈS les vacances; d’autres l’achetaient en prévision des jours pluvieux, et un quart comme une lecture idéale pour une journée de beau temps. Les Singes étaient vendus pour une histoire marine, une histoire terrestre, une histoire de jungle, et une histoire de montagne, et pour un prix estimé à la tête du client par Mr. Sellyer.

 

At last after a busy two hours, the store grew empty for a moment.

Enfin, au bout de deux heures d’activité, le magasin se vida pour quelques instants.

 

“Wilfred,” said Mr. Sellyer, turning to his chief assistant, “I am going out to lunch. Keep those two books running as hard as you can. We'll try them for another day and then cut them right out. And I'll drop round to Dockem& Discount, the publishers, and make a kick about them, and see what they'll do.”

— Wilfred, dit Mr. Sellyer, en se tournant vers son premier commis, je sors déjeuner. Mettez autant que possible le paquet sur ces deux bouquins. Nous essayerons un jour de plus, puis nous lèveront le pied. J’irai ensuite aux éditions Dockem & Discount pour renégocier tout ça, et je verrai bien ce qu’ils peuvent faire.

 

I felt that I had lingered long enough. I drew near with the Epictetus in my hand.

J’estimais que je m'étais assez longtemps attardé. Je m’approchai, Épictète à la main.

 

“Yes, sir,” said Mr. Sellyer, professional again in a moment. “Epictetus? A charming thing. Eighteen cents. Thank you. Perhaps we have some other things there that might interest you. We have a few second-hand things in the alcove there that you might care to look at. There's an Aristotle, two volumes – a very fine thing – practically illegible, that you might like: and a Cicero came in yesterday – very choice – damaged by damp – and I think we have a Machiavelli, quite exceptional – practically torn to pieces, and the covers gone – a very rare old thing, sir, if you're an expert.”

— Oui, monsieur, dit Mr. Sellyer, redevenu instantanément professionnel. Épictète? Une chose charmante. Dix-huit cents. Merci. Peut-être avons-nous là d’autres choses là susceptibles de vous intéresser. Nous avons quelques occasions, là, dans ce réduit, sur lesquelles vous voudrez peut-être jeter un coup d’œil. Il y a un Aristote, en deux volumes – une chose très délicate – pratiquement illisible, qui devrait vous plaire; et un Cicéron arrivé d’hier – un bon choix – endommagé par l’humidité – et il me semble que nous avons un Machiavel, absolument exceptionnel – pratiquement en lambeaux, et sans sa couverture – une antiquité rare, monsieur, si vous êtes connaisseur.

 

“No, thanks,” I said. And then from a curiosity that had been growing in me and that I couldn't resist, “That book – Golden Dreams,” I said, “you seem to think it a very wonderful work?”

— Non, merci, dis-je. C’est alors que je fus incapable de résister plus longtemps à la curiosité que j’avais senti grandir en moi. Ce livre, là – Rêves Dorés, dis-je, vous avez l’air de penser que c’est un ouvrage sensationnel?

 

Mr. Sellyer directed one of his shrewd glances at me. He knew I didn't want to buy the book, and perhaps, like lesser people, he had his off moments of confidence.

Mr. Sellyer me fixa de son œil sagace. Il savait que je n’avais pas l’intention d’acheter le livre, et peut-être, comme tout un chacun, se laissa-t-il aller à un moment de confidence.

 

He shook his head.

Il hocha la tête.

 

“A bad business,” he said. “The publishers have unloaded the thing on us, and we have to do what we can. They're stuck with it, I understand, and they look to us to help them. They're advertising it largely and may pull it off. Of course, there's just a chance. One can't tell. It's just possible we may get the church people down on it and if so we're all right. But short of that we'll never make it. I imagine it's perfectly rotten.”

— Une sale affaire, dit-il. Les éditeurs nous ont collé ça sur le dos, et nous faisons ce que nous pouvons. Je comprends qu’ils se sentent coincés avec ça, et qu’ils comptent sur nous pour leur donner un coup de main. Après en avoir fait tout un plat, ils s’apprêtent à le retirer. Naturellement, il reste une chance. C’est difficile à dire. Si nous pouvons attirer la clientèle des gens d’église, nous nous en sortirons. Mais sans ça, il n’y a rien de fait. Je suppose que c’est absolument nullissime.

 

“Haven't you read it?” I asked.

— Vous ne l’avez pas lu? demandai-je.

 

“Dear me, no!” said the manager. His air was that of a milkman who is offered a glass of his own milk. “A pretty time I'd have if I tried to read the new books. It's quite enough to keep track of them without that.”

— Mon cher! Certainement pas! dit le directeur, du ton d'un laitier à qui on offre un verre de son propre lait. Il ferait beau voir que j’essaye de LIRE les nouveaux bouquins. C’est déjà bien assez difficile de s’en occuper sans ça.

 

“But those people,” I went on, deeply perplexed, “who bought the book. Won't they be disappointed?”

— Mais ces gens, continuai-je, profondément perplexe, ceux qui ont acheté le livre. Est-ce qu’ils ne vont pas être déçus?

 

Mr. Sellyer shook his head. “Oh, no,” he said; “you see, they won't read it. They never do.”

Mr. Sellyer secoua la tête. Oh, non, dit-il; vous voyez, ils ne vont pas le LIRE. Ils ne le liront jamais.

 

“But at any rate,” I insisted, “your wife thought it a fine story.”

— Mais pourtant, insistai-je, votre épouse trouvait l’histoire charmante.

 

Mr. Sellyer smiled widely.

Mr. Sellyer eut un large sourire.

 

“I am not married, sir,” he said.

— Je ne suis pas marié, monsieur, dit-il.

 

 

 

 

-III-

 

-III-
Le Club des Aventuriers de l’après-midi

 

-1-
The Anecdotes of Dr. So and So

-1-
Les histoires du Docteur Et Ci et Ça

 

That is not really his name. I merely call him that from his manner of talking.

Ce n'est pas vraiment son nom. Si je l'appelle comme ça, c’est seulement à cause de sa manière de parler.

 

His specialty is telling me short anecdotes of his professional life from day to day.

Sa spécialité est de me raconter des petites anecdotes sur sa vie professionnelle au quotidien.

 

They are told with wonderful dash and power, except for one slight omission, which is, that you never know what the doctor is talking about. Beyond this, his little stories are of unsurpassed interest – but let me illustrate.

Il les raconte avec pas mal de talent et de brio, avec ce léger bémol qu’on ne sait jamais de quoi parle. A part ça, ses petites histoires sont d’un intérêt inégalable – mais permettez-moi un exemple.

 

He came into the semi-silence room of the club the other day and sat down beside me.

Il entra l’autre jour dans le salon du club à demi plongé dans le silence et vint s'assoir à côté de moi.

 

“Have something or other?” he said.

— Vous prendrez quelque chose? dit-il.

 

“No, thanks,” I answered.

— Non, merci, répondis-je.

 

“Smoke anything?” he asked.

— Vous voulez fumer? demanda-t-il.

 

“No, thanks.”

— Non, merci. 

 

The doctor turned to me. He evidently wanted to talk.

Le docteur se tourna vers moi. Il avait visiblement envie de parler.

 

“I've been having a rather peculiar experience,” he said. “Man came to me the other day – three or four weeks ago – and said, 'Doctor, I feel out of sorts. I believe I've got so and so.' 'Ah,' I said, taking a look at him, 'been eating so and so, eh?' 'Yes,' he said. 'Very good,' I said, 'take so and so.'

“Well, off the fellow went – I thought nothing of it – simply wrote such and such in my note-book, such and such a date, symptoms such and such – prescribed such and such, and so forth, you understand?”

— Il m’est arrivé une expérience assez particulière, dit-il. Un type est venu chez moi – il y a de ça trois ou quatre semaines – et m’a déclaré, «docteur, je me sens complètement patraque. Je pense que j’ai attrapé et ci et ça.» «Oh,» ai-je dit, en jetant un coup d’œil sur lui, «vous avez mangé et ci et ça, hein?» «Oui,» a-t-il dit. «Parfait,» ai-je dit, «vous allez prendre et ci et ça.» Bien. Le type une fois parti – je n’y pensais pas plus que ça – j’ai simplement noté et ci et ça dans mon carnet, des trucs comme la date, les symptômes et ci et ça et ainsi de suite, vous me suivez?

 

“Oh, yes, perfectly, doctor,” I answered.

— Oh, oui, parfaitement, docteur, répondis-je.

 

“Very good. Three days later – a ring at the bell in the evening – my servant came to the surgery. 'Mr. So and So is here. Very anxious to see you.' 'All right!' I went down. There he was, with every symptom of so and so written all over him – every symptom of it – this and this and this –”

— Parfait. Trois jours plus tard – on sonne à la porte – mon domestique arrive dans mon cabinet. «Mr. Et Ci et Ça est ici. Il a hâte de vous voir.» Bien! Je descends. Il était là, présentant sur toute sa personne les symptômes de ci et de ça – tous les symptômes de ci – et de ça, et de ci – 

 

“Awful symptoms, doctor,” I said, shaking my head.

— De terribles symptômes, docteur, dis-je en secouant la tête.

 

“Are they not?” he said, quite unaware that he hadn't named any. “There he was with every symptom, heart so and so, eyes so and so, pulse this – I looked at him right in the eye and I said – 'Do you want me to tell you the truth?' 'Yes,' he said. 'Very good,' I answered, 'I will. You've got so and so.' He fell back as if shot. 'So and so!' he repeated, dazed. I went to the sideboard and poured him out a drink of such and such. 'Drink this,' I said. He drank it. 'Now,' I said, 'listen to what I say: You've got so and so. There's only one chance,' I said, 'you must limit your eating and drinking to such and such, you must sleep such and such, avoid every form of such and such – I'll give you a cordial, so many drops every so long, but mind you, unless you do so and so, it won't help you.' 'All right, very good.' Fellow promised. Off he went.”

— N’est-ce pas? dit-il, ignorant tout à fait qu’il n’en avait cité aucun. Il était donc là, avec chaque symptôme, le cœur et ci et ça, les yeux et ci et ça, le pouls, et ci – Je l'ai regardé droit dans les yeux et j'ai dit – «Vous voulez que je vous dise la vérité?» «Oui,» a-t-il dit. «Parfait,» ai-je répondu, «Voilà. Vous avez ci et ça.» Il est tombé en arrière comme frappé par un projectile. «Ci et ça!» répétait-il, abasourdi. Je suis allé au buffet et je lui ai versé un verre de ci et ça. «Buvez ça,» ai-je dit. Il a bu. «Et maintenant,» ai-je dit, «écoutez ce que j’ai à vous dire: Vous avez ci et ça. Il ne vous reste qu’une seule chance,» ai-je dit, «il vous faut restreindre votre consommation et ne boire que ci et ça, il vous faut dormir comme ci et comme ça, éviter toute forme de ci et de ça – je vais vous donnez un remède, tant de gouttes pendant tant de temps, mais attention, si vous ne faites pas ci et ça, je ne peux rien pour vous.» «Parfait, très bien.» le type promit. Puis il s’en alla. 

 

The doctor paused a minute and then resumed:

Le docteur se tut pendant une minute puis reprit:

 

“Would you believe it – two nights later, I saw the fellow – after the theatre, in a restaurant – whole party of people – big plate of so and so in front of him – quart bottle of so and so on ice – such and such and so forth. I stepped over to him – tapped him on the shoulder: 'See here,' I said, 'if you won't obey my instructions, you can't expect me to treat you.' I walked out of the place.”

— Vous n’allez pas le croire – deux soirs plus tard, j'ai revu le type – en rentrant du théâtre, dans un restaurant – en compagnie d’un tas de gens – une énorme assiette de ci et de ça devant lui – une carafe de ci et de ça avec de la glace – du ci et du ça et ainsi de suite. Je suis allé vers lui – je lui ai tapé sur l'épaule: «Dites voir,» ai-je dit, «si vous ne suivez pas mes recommandations, ne vous attendez pas à ce que je vous guérisse.» Là-dessus, j’ai quitté le restaurant. 

 

“And what happened to him?” I asked.

— Et qu’est-ce qui lui est arrivé? demandai-je.

 

“Died,” said the doctor, in a satisfied tone. “Died. I've just been filling in the certificate: So and so, aged such and such, died of so and so!”

— Il est mort, dit le docteur, l’air satisfait. Mort. Je n’ai plus eu qu’à remplir le certificat: Un tel et un tel, âgé et de tant et de tant, mort de ci et de ça! 

 

“An awful disease,” I murmured.

— Une maladie des plus terribles, murmurai-je.

 

 

 

 

-2-
The Shattered Health of Mr. Podge

-II-
La Santé délabrée de Mr. Podge

 

“How are you, Podge?” I said, as I sat down in a leather armchair beside him.

— Comment va la santé, Podge? dis-je en m’asseyant dans un fauteuil de cuir à côté de lui.

 

I only meant “How-do-you-do?” but he rolled his big eyes sideways at me in his flabby face (it was easier than moving his face) and he answered:

Je voulais seulement dire «Comment-allez-vous?» mais il fit rouler ses gros yeux vers moi au milieu de sa figure toute avachie (c’était plus facile que de déplacer son visage) et il répondit:

 

“I'm not as well to-day as I was yesterday afternoon. Last week I was feeling pretty good part of the time, but yesterday about four o'clock the air turned humid, and I don't feel so well.”

— Je ne me sens pas en aussi bonne forme qu’hier après-midi. La semaine dernière je me sentais bien la plupart du temps, mais hier, sur les quatre heures, le fond de l’air a tourné à l’humidité, et je ne me sens pas aussi bien. 

 

“Have a cigarette?” I said.

— Une cigarette? dis-je.

 

“No, thanks; I find they affect the bronchial toobes.”

— Non, merci; Je trouve que ça nuit aux bronches. 

 

“Whose?” I asked.

— Lesquelles? demandai-je.

 

“Mine,” he answered.

— Les miennes, répondit-il.

 

“Oh, yes,” I said, and I lighted one. “So you find the weather trying,” I continued cheerfully.

— Oh, oui, dis-je, et j’en allumai une. Alors comme ça, vous trouvez que le temps a changé, poursuivis-je avec jovialité.

 

“Yes, it's too humid. It's up to a saturation of sixty-six. I'm all right till it passes sixty-four. Yesterday afternoon it was only about sixty-one, and I felt fine. But after that it went up. I guess it must be a contraction of the epidermis pressing on some of the sebaceous glands, don't you?”

— Oui, il est trop humide. Il est saturé à plus de soixante-six pour cent. Je me sens bien jusqu’à soixante-quatre. Hier après-midi ça ne dépassait pas soixante et un, et je me sentais bien. Mais après, ça a grimpé. Je pense que ça a provoqué une contraction de l'épiderme et une pression sur certaines glandes sébacées, vous ne croyez pas? 

 

“I'm sure it is,” I said. “But why don't you just sleep it off till it's over?”

— C’est sûrement ça, dis-je. Mais pourquoi est-ce que vous ne restez pas à dormir jusqu’à ce que ça passe? 

 

“I don't like to sleep too much,” he answered. “I'm afraid of it developing into hypersomnia. There are cases where it's been known to grow into a sort of lethargy that pretty well ss all brain action altogether – ”

— Je n'aime pas trop dormir, répondit-il. Je crains de développer une hypersomnie. On connait des cas où ça a tourné à une espèce de léthargie qui a carrément arrêté toute l’activité du cerveau –

 

“That would be too bad,” I murmured. “What do you do to prevent it?”

— Ça serait vraiment dommage, murmurai-je. Qu’est-ce que vous faites pour éviter ça? 

 

“I generally drink from half to three-quarters of a cup of black coffee, or nearly black, every morning at from eleven to five minutes past, so as to keep off hypersomnia. It's the best thing, the doctor says.”

— Je bois généralement entre la moitié et les trois quarts d'une tasse de café noir, ou presque noir, chaque matin entre onze heures et onze heures cinq, afin de prévenir l’hypersomnie. Le docteur dit que c’est ce qu’il y a de mieux. 

 

“Aren't you afraid,” I said, “of its keeping you awake?”

— Vous n’avez pas peur, dis-je, que ça vous empêche de dormir? 

 

“I am,” answered Podge, and a spasm passed over his big yellow face. “I'm always afraid of insomnia. That's the worst thing of all. The other night I went to bed about half-past ten, or twenty-five minutes after, – I forget which, – and I simply couldn't sleep. I couldn't. I read a magazine story, and I still couldn't; and I read another, and still I couldn't sleep. It scared me bad.”

— J’ai, répondit Podge, – et sa large face jaunâtre fut traversée d’un spasme – j'ai toujours peur de l'insomnie. Il n’y a rien de pire. L'autre nuit je suis allé me coucher vers la demie de dix heures, ou vingt-cinq minutes plus tard, – je ne sais plus, – et je n’ai tout simplement pas pu fermer l’œil. Je ne pouvais pas. J'ai lu une histoire dans un magazine, et je ne pouvais toujours pas; j’en ai lu d’autres, et je ne pouvais encore pas trouver le sommeil. Ça m’a fichtrement fichu les jetons. 

 

“Oh, pshaw,” I said; “I don't think sleep matters as long as one eats properly and has a good appetite.”

– Oh, pff, dis-je. Je ne pense pas que le sommeil compte tant que ça, du moment qu’on mange convenablement et de bon appétit. 

 

He shook his head very dubiously. “I ate a plate of soup at lunch,” he said, “and I feel it still.”

Il hocha la tête d’un air dubitatif.

— J'ai déjeuné d’une assiette de soupe, dit-il, et je la sens toujours.»

 

“You feel it!”

— Vous la sentez

 

“Yes,” repeated Podge, rolling his eyes sideways in a pathetic fashion that he had, “I still feel it. I oughtn't to have eaten it. It was some sort of a bean soup, and of course it was full of nitrogen. I oughtn't to touch nitrogen,” he added, shaking his head.

— Oui, répéta Podge, en roulant ses yeux de cette manière pathétique qui était la sienne. Je la sens toujours. Je ne dois pas l'avoir digérée. C'était une espèce de soupe aux fèves, et c’était naturellement bourré d’azote. Je ne dois pas toucher à l'azote, ajouta-t-il en secouant sa tête.

 

“Not take any nitrogen?” I repeated.

— Vous ne pouvez pas absorber d’azote du tout? répétai-je.

 

“No, the doctor – both doctors – have told me that. I can eat starches, and albumens, all right, but I have to keep right away from all carbons and nitrogens. I've been dieting that way for two years, except that now and again I take a little glucose or phosphates.”

— Non, le docteur – deux docteurs même – me l’ont dit. Je peux manger de l’amidon, et de l’albumine, pas de problème, mais je dois me garder de tout carbone et de tout azote. Je suis un régime dans ce sens depuis deux ans, sauf que de temps en temps je prends un peu de glucose ou des phosphates. 

 

“That must be a nice change,” I said, cheerfully.

— Ça doit vous changer d’une manière agréable, dis-je gaiement.

 

“It is,” he answered in a grateful sort of tone.

— Effectivement, répondit-il avec quelque chose comme de la reconnaissance dans la voix.

 

There was a pause. I looked at his big twitching face, and listened to the heavy wheezing of his breath, and I felt sorry for him.

Il y eut une pause. Je regardais sa large face crispée, j’écoutais le sourd sifflement de sa respiration, et je me sentais désolé pour lui.

 

“See here, Podge,” I said, “I want to give you some good advice.”

— Écoutez voir, Podge, dis-je, je vais vous donner un bon conseil. 

 

“About what?”

— A quel sujet? 

 

“About your health.”

— Au sujet de votre santé. 

 

“Yes, yes, do,” he said. Advice about his health was right in his line. He lived on it.

— Oui, oui, allez-y, dit-il.

Un conseil au sujet de sa santé était tout ce qu’il lui fallait. C’était là toute sa vie.

 

“Well, then, cut out all this fool business of diet and drugs and nitrogen. Don't bother about anything of the sort. Forget it. Eat everything you want to, just when you want it. Drink all you like. Smoke all you can – and you'll feel a new man in a week.”

— Eh bien alors, coupez court à toutes ces histoires idiotes de régime et de drogues et d’azote. Arrêtez de vous faire du souci à propos de ce genre de choses. Oubliez ça. Manger tout ce que vous voulez, au moment même où vous le voulez. Buvez ce qui vous plaît. Fumez tant que vous pouvez – et d’ici une semaine, vous vous sentirez un homme neuf. 

 

“Say, do you think so!” he panted, his eyes filled with a new light.

— Vous le pensez vraiment! haleta-t-il, les yeux pleins d’une lumière nouvelle.

 

“I know it,” I answered. And as I left him I shook hands with a warm feeling about my heart of being a benefactor to the human race.

— Je le sais, répondis-je. Et en le quittant, je lui serrai la main avec au cœur le sentiment réconfortant d'être un bienfaiteur de l’humanité.

 

Next day, sure enough, Podge's usual chair at the club was empty.

Le jour suivant, comme de bien entendu, le fauteuil habituel de Podge au club était vide.

 

“Out getting some decent exercise,” I thought. “Thank Heaven!”

— Il doit être dehors, à prendre quelque exercice convenable,» pensai-je.»Remercions-en le Ciel!»

 

Nor did he come the next day, nor the next, nor for a week.

Il ne vint pas non plus le lendemain, ni le jour suivant, ni de toute la semaine.

 

“Leading a rational life at last,” I thought. “Out in the open getting a little air and sunlight, instead of sitting here howling about his stomach.”

— Il mène enfin une vie raisonnable,» pensai-je. «Dehors, au grand air, profitant un peu de l'air et de la lumière du soleil, au lieu de rester assis ici à se lamenter sur son estomac.»

 

The day after that I saw Dr. Slyder in black clothes glide into the club in that peculiar manner of his, like an amateur undertaker.

Le jour suivant, je vis le Dr. Slyder s’insinuer dans le club en habits noirs, de cette manière qui n’appartient qu’à lui, comme s’il était un croque-mort amateur.

 

“Hullo, Slyder,” I called to him, “you look as solemn as if you had been to a funeral.”

— Hello, Slyder, l’interpelai-je, vous avez l’air aussi solennel que si vous reveniez d’un enterrement. 

 

“I have,” he said very quietly, and then added, “poor Podge!”

— J'en reviens, dit-il très tranquillement, avant d’ajouter:

— Pauvre Podge! 

 

“What about him?” I asked with sudden apprehension.

— Qu’est-ce qui lui est arrivé? demandai-je avec une soudaine appréhension.

 

“Why, he died on Tuesday,” answered the doctor. “Hadn't you heard? Strangest case I've known in years. Came home suddenly one day, pitched all his medicines down the kitchen sink, ordered a couple of cases of champagne and two hundred havanas, and had his housekeeper cook a dinner like a Roman banquet! After being under treatment for two years! Lived, you know, on the narrowest margin conceivable. I told him and Silk told him – we all told him – his only chance was to keep away from every form of nitrogenous ultra-stimulants. I said to him often, 'Podge, if you touch heavy carbonized food, you're lost.'”

— Eh bien, il est mort mardi, répondit le docteur. Vous n’en avez pas entendu parler? Le cas le plus étrange que j'ai connu depuis des années. Un jour, il est rentré chez lui et a vidé toutes ses fioles de médicaments dans l’évier de la cuisine; après quoi il a commandé deux ou trois caisses de champagne et deux cents havanes, et a demandé à sa femme de charge de lui cuisiner un dîner digne d’un empereur romain! Après avoir été sous traitement pendant deux ans! Vous savez, il vivait sur le fil du rasoir. Je lui avais dit, et Silk lui avait dit – nous lui avons tous dit – que son unique chance était de se garder de toute forme d'ultra-stimulants azotés. Je lui ai souvent dit, «Podge, si vous touchez à de la nourriture contenant du carbone, vous êtes fichu.»

 

“Dear me,” I thought to myself, “there are such things after all!”

— Mon Dieu, pensai-je en mon for intérieur, de telles choses existent donc!

 

“It was a marvel,” continued Slyder, “that we kept him alive at all. And, of course” – here the doctor paused to ring the bell to order two Manhattan cocktails – “as soon as he touched alcohol he was done.”

— C'était un miracle, continua Slyder, que nous soyons arrivés à le maintenir en vie. Et, bien sûr – ici, le docteur fit une pause, le temps de sonner pour commander deux Manhattans – dès qu'il a touché à l'alcool il a été fait comme un rat. 

 

So that was the end of the valetudinarianism of Mr. Podge.

C’est ainsi que prit fin le valétudinaire Mr. Podge.

 

I have always considered that I killed him.

J'ai toujours considéré que je l'avais tué.

 

But anyway, he was a nuisance at the club.

Mais de toute façon, au club, c’était un véritable raseur.

 

 

 

 

-3-
The Amazing Travels of Mr. Yarner

-3-
 Les voyages extraordinaires de Mr. Yarner

 

There was no fault to be found with Mr. Yarner till he made his trip around the world.

Il n'y eut rien à redire à Mr. Yarner jusqu'à ce qu'il ait fait son périple autour du monde.

 

It was that, I think, which disturbed his brain and unfitted him for membership in the club.

C'était ça, je pense, qui lui avait dérangé la cervelle et l’avait rendu inéligible en tant que membre du club.

 

 “Well,” he would say, as he sat ponderously down with the air of a man opening an interesting conversation, “I was just figuring it out that eleven months ago to-day I was in Pekin.”

— Eh bien, dit-il, en s’asseyant lourdement avec l'air d'un type amorçant une conversation passionnante, quand je pense qu'il y a aujourd'hui onze mois, je me trouvais à Pékin.

 

“That's odd,” I said, “I was just reckoning that eleven days ago I was in Poughkeepsie.”

— C’est bizarre, dis-je, je calculais justement qu'il y a onze jours, j'étais à Poughkeepsie.

 

“They don't call it Pekin over there,” he said. “It's sounded Pei-Chang.”

— Ils ne disent pas Pékin là-bas, dit-il. Ils prononcent Pei-Chang.

 

“I know,” I said, “it's the same way with Poughkeepsie, they pronounce it P'Keepsie.”

— Je sais, dis-je, c’est pareil avec Poughkeepsie, ils prononcent P'Keepsie.

 

“The Chinese,” he went on musingly, “are a strange people.”

— Les Chinois, poursuivit-il rêveusement, sont de drôles de gens.

 

“So are the people in P'Keepsie,” I added, “awfully strange.”

— Comme les gens de P'Keepsie, ajoutai-je, terriblement bizarres.

 

That kind of retort would sometimes s him, but not always. He was especially dangerous if he was found with a newspaper in his hand; because that meant that some item of foreign intelligence had gone to his brain.

Ce genre de répartie l'arrêtait parfois, mais pas toujours. Il était particulièrement redoutable quand il était surpris un journal à la main; parce que ça voulait dire que quelque point d'intelligence étrangère lui était monté au cerveau.

 

Not that I should have objected to Yarner describing his travels. Any man who has bought a ticket round the world and paid for it, is entitled to that.

Non pas que j’eusse quelque objection à ce que Yarner raconte ses voyages. N'importe quel type qui a acheté un billet pour le tour du monde et qui a payé pour ça y a droit.

 

But it was his manner of discussion that I considered unpermissible.

Mais c'était sa manière d’en parler que je trouvais inadmissible.

 

Last week, for example, in an unguarded moment I fell a victim. I had been guilty of the imprudence – I forget in what connection – of speaking of lions. I realized at once that I had done wrong – lions, giraffes, elephants, rickshaws and natives of all brands, are ics to avoid in talking with a traveller.

La semaine dernière, par exemple, dans un moment d’inattention, je me suis fait avoir. J’avais eu l’imprudence coupable – j’ai oublié à quel propos – de parler de lions. Je me suis immédiatement rendu compte de mon erreur – les lions, les girafes, les éléphants, les pousse-pousse et les indigènes de toutes sortes, sont des sujets à éviter quand on discute avec un voyageur.

 

“Speaking of lions,” began Yarner.

— En parlant de lions, commença Yarner.

 

He was right, of course; I had spoken of lions.

Il avait raison, évidemment; j’avais bien parlé de lions.

 

“ – I shall never forget,” he went on (of course, I knew he never would), “a rather bad scrape I got into in the up-country of Uganda. Imagine yourself in a wild, rolling country covered here and there with kwas along the sides of the nullahs.”

— Je n'oublierai jamais, poursuivit-il (je le savais pertinemment qu’il n’oublierait jamais), le sale coup qui m’est arrivé quand je suis arrivé en Ouganda, dans l’arrière pays. Imaginez une étendue sauvage parsemée ici et là de kwas, le long des berges des Nullahs.

 

I did so.

C’est ce que je fis.

 

“Well,” continued Yarner, “we were sitting in our tent one hot night – too hot to sleep – when all at once we heard, not ten feet in front of us, the most terrific roar that ever came from the throat of a lion.”

— Eh bien, poursuivit Yarner, nous nous reposions dans notre tente par une nuit caniculaire – trop chaude pour dormir – quand nous entendîmes soudain, à moins de dix pieds devant nous, le hurlement le plus terrible qui fût jamais sorti de la gueule d'un lion.

 

As he said this Yarner paused to take a gulp of bubbling whiskey and soda and looked at me so ferociously that I actually shivered.

Ayant dit, ce Yarner fit une pause pour avaler une gorgée de son pétillant whisky-soda en me considérant avec une telle férocité que je me mis à trembler pour de bon.

 

Then quite suddenly his manner cooled down in the strangest way, and his voice changed to a commonplace tone as he said, –

Alors, tout à fait brusquement, ses manières se refroidirent de la plus étrange manière, et sa voix adopta une tonalité des plus monocordes pour expliquer:

 

“Perhaps I ought to explain that we hadn't come up to the up-country looking for big game. In fact, we had been down in the down country with no idea of going higher than Mombasa. Indeed, our going even to Mombasa itself was more or less an afterthought. Our first plan was to strike across from Aden to Singapore. But our second plan was to strike direct from Colombo to Karuchi – ”

— Peut-être dois-je préciser que nous n'avions pas participé à la grande battue de l’arrière-pays. En fait, nous étions descendus dans le bas-pays sans la moindre intention de dépasser Mombasa. En effet, notre voyage à Mombasa lui-même avait déjà plus ou moins été décidé après coup. Notre plan initial était de faire la traversée d'Aden à Singapour. Mais notre second plan était de rallier directement Karuchi depuis Colombo –

 

“And what was your third plan?” I asked.

— Et quel était votre troisième plan? demandai-je.

 

“Our third plan,” said Yarner deliberately, feeling that the talk was now getting really interesting, “let me see, our third plan was to cut across from Socotra to Tananarivo.”

— Notre troisième plan, dit Yarner avec décision, estimant que la conversation prenait un tour vraiment intéressant, voyons voir, notre troisième plan était de couper en travers de Socotra à Tananarive.

 

“Oh, yes,” I said.

— Oh, je vois, dis-je.

 

“However, all that was changed, and changed under the strangest circumstances. We were sitting, Gallon and I, on the piazza of the Galle Face Hotel in Colombo – you know the Galle Face?”

— Cependant, tout ça a du être changé, et changé dans les circonstances les plus étranges. Nous nous reposions, Gallon et moi, au Galle Face Hôtel7 de Colombo – vous connaissez le Galle Face?

7 C’est à peine croyable, mais cet hôtel existe toujours.

“No, I do not,” I said very positively.

— Non, je ne le connais pas, avouai-je avec une grande franchise.

 

“Very good. Well, I was sitting on the piazza watching a snake charmer who was seated, with a boa, immediately in front of me.

“Poor Gallon was actually within two feet of the hideous reptile. All of a sudden the beast whirled itself into a coil, its eyes fastened with hideous malignity on poor Gallon, and with its head erect it emitted the most awful hiss I have heard proceed from the mouth of any living snake.”

— Parfait. Et bien, j’étais installé sur la place à observer un charmeur de serpent assis avec un boa, juste en face de moi. Le pauvre Gallon n’était pas à plus de deux pieds de l’épouvantable reptile. Soudain, la bête s’enroula sur elle-même en une spirale, les yeux fixés avec une effroyable méchanceté sur l’infortuné Gallon, et, dressant la tête, émit le sifflement le plus horrible que j'ai jamais entendu sortir de la gueule d’un serpent vivant.

 

Here Yarner paused and took a long, hissing drink of whiskey and soda: and then as the malignity died out of his face –

Ici Yarner fit une pause et ingurgita une longue et sifflante rasade de whisky-soda: puis, comme la malignité s’effaçait de son visage:

 

“I should explain,” he went on, very quietly, “that Gallon was not one of our original party. We had come down to Colombo from Mongolia, going by the Pekin Hankow and the Nippon Yushen Keisha.”

— Je devrais expliquer, continua-t-il très calmement, que ce Gallon, au départ, ne faisait pas partie de notre groupe. Nous étions descendus de Mongolie à Colombo en empruntant le Pekin Hankow8 et le Nippon Yushen Keisha9.

8-9 Lignes de chemin de fer.

“That, I suppose, is the best way?” I said.

— Ce qui est, je suppose, le meilleur moyen? dis-je.

 

“Yes. And oddly enough but for the accident of Gallon joining us, we should have gone by the Amoy, Cochin, Singapore route, which was our first plan. In fact, but for Gallon we should hardly have got through China at all. The Boxer insurrection had taken place only fourteen years before our visit, so you can imagine the awful state of the country.

“Our meeting with Gallon was thus absolutely providential. Looking back on it, I think it perhaps saved our lives. We were in Mongolia (this, you understand, was before we reached China), and had spent the night at a small Yak about four versts from Kharbin, when all of a sudden, just outside the miserable hut that we were in, we heard a perfect fusillade of shots followed immediately afterwards by one of the most blood-curdling and terrifying screams I have ever imagined – ”

— Oui. Et curieusement, sans notre rencontre accidentelle avec Gallon, nous serions passés par l'Amoy, Cochin, la route de Singapour, selon notre projet initial. En fait, sans Gallon, nous n’aurions pas du tout pu voir la Chine. La révolte des Boxers n’avait eu lieu que quatorze ans avant notre visite, de sorte que vous pouvez imaginer l'état terrible du pays. Notre rencontre avec Gallon était donc tout à fait providentielle. Avec le recul, je pense qu'il nous a peut-être sauvé la vie. Nous étions en Mongolie (vous comprenez bien que c’était avant d’arriver en Chine), et nous avions passé la nuit dans un petit yak à environ quatre verstes de Kharbin, quand soudain, juste en dehors de la misérable hutte dans laquelle nous étions, nous entendîmes une formidable fusillade immédiatement suivie d'un cri perçant à vous glacer le sang, le plus terrifiant que j’eusse jamais imaginé –

 

“Oh, yes,” I said, “and that was how you met Gallon. Well, I must be off.”

— Oh, je vois, dis-je, et c’est comme ça que vous avez rencontré Gallon. Eh bien, j’ai dû rater quelque chose.

 

And as I happened at that very moment to be rescued by an incoming friend, who took but little interest in lions, and even less in Yarner, I have still to learn why the lion howled so when it met Yarner. But surely the lion had reason enough.

Et, alors que j’aspirais à être sauvé par l’arrivée d’un ami qui n’aurait eu que peu d'intérêt pour les lions, et encore moins pour Yarner, il me restait toujours à apprendre pourquoi le lion avait bien pu rugir comme ça quand il avait rencontré Yarner. Mais le lion avait certainement ses raisons.

 

 

 

 

-4-
The Spiritual Outlook of Mr. Doomer

-4-
Les préoccupations spirituelles de Mr. Doomer

 

One generally saw old Mr. Doomer looking gloomily out of the windows of the library of the club. If not there, he was to be found staring sadly into the embers of a dying fire in a deserted sitting-room.

La plupart du temps, on voyait le vieux Mr. Doomer regarder d’un air mélancolique à travers les fenêtres de la bibliothèque du club. S’il n’était pas là, on pouvait le trouver occupé à fixer d’un regard triste les braises d'un feu mourant dans un salon désert.

 

His gloom always appeared out of place as he was one of the richest of the members.

Sa tristesse paraissait toujours hors de propos, vu qu’il était l’un des membres les plus riches du club.

 

But the cause of it, – as I came to know, – was that he was perpetually concerned with thinking about the next world. In fact he spent his whole time brooding over it.

Mais la raison cette tristesse, – comme j’ai fini par le savoir, – c’était qu’il était perpétuellement préoccupé par l’autre monde. En fait, il passait tout son temps à méditer sombrement là-dessus.

 

I discovered this accidentally by happening to speak to him of the recent death of Podge, one of our fellow members.

J'ai découvert ça par hasard, un jour que je lui parlais de la mort récente de Podge, un de nos amis membre du club.

 

“Very sad,” I said, “Podge's death.”

— Très triste, dis-je, le décès de Podge.

 

“Ah,” returned Mr. Doomer, “very shocking. He was quite unprepared to die.”

— Oh, rétorqua Mr. Doomer, extrêmement choquant. Il n’était pas vraiment préparé à la mort.

 

“Do you think so?” I said, “I'm awfully sorry to hear it.”

— Vous croyez? dis-je, je suis profondément désolé de l’apprendre.

 

“Quite unprepared,” he answered. “I had reason to know it as one of his executors, – everything is confusion, – nothing signed, – no proper power of attorney, – codicils drawn up in blank and never witnessed, – in short, sir, no sense apparently of the nearness of his death and of his duty to be prepared.

— Absolument pas préparé, répondit-il. En tant qu'un de ses exécuteurs testamentaires, je suis bien placé pour le savoir – la plus grande confusion, – rien de signé, – aucune procuration convenable, – des codicilles laissés en blanc et signés sans aucun témoin, – en bref, monsieur, il n’avait apparemment pas la moindre idée que son décès approchait et qu’il avait le devoir de s’y préparer.

 

“I suppose,” I said, “poor Podge didn't realise that he was going to die.”

— Je suppose, dis-je, que le pauvre Podge ne se rendait pas compte qu'il allait mourir.

 

“Ah, that's just it,” resumed Mr. Doomer with something like sternness, “a man ought to realise it. Every man ought to feel that at any moment, – one can't tell when, – day or night, – he may be called upon to meet his,” – Mr. Doomer paused here as if seeking a phrase – “to meet his Financial Obligations, face to face. At any time, sir, he may be hurried before the Judge, – or rather his estate may be, – before the Judge of the probate court. It is a solemn thought, sir. And yet when I come here I see about me men laughing, talking, and playing billiards, as if there would never be a day when their estate would pass into the hands of their administrators and an account must be given of every cent.”

— Oh, c’est exactement ça, continua Mr. Doomer avec une certaine sévérité, un homme se doit d’être conscient. Tout homme, à tout moment, doit être conscient de ces choses, – on ne peut jamais savoir quand, – quel jour ou quelle nuit, – on peut être appelé à rencontrer sa fin, – Mr. Doomer fit ici une pause, comme s’il cherchait une formulation – à se trouver face à ses Obligations Financières. À tout moment, monsieur, il peut être traduit devant le Juge, – ou plutôt, dans ce cas-là – devant le Juge de la Cour des Successions et Tutelles10. C'est une pensée solennelle, monsieur. Et pourtant, quand je viens ici, je ne vois autour de moi que des hommes qui rient, bavardent, et jouent au billard, comme si leurs biens n’allaient jamais passer entre les mains de leurs administrateurs et comme s’ils n’auraient jamais à rendre compte du moindre cent.

10 «Probate Court.» dans le texte.

“But after all,” I said, trying to fall in with his mood, “death and dissolution must come to all of us.”

— Mais après tout, dis-je, dans une tentative pour m’accorder à son humeur, la mort et la disparition sont notre lot à tous.

 

“That's just it,” he said solemnly. “They've dissolved the tobacco people, and they've dissolved the oil people and you can't tell whose turn it may be next.”

— C’est juste, dit-il avec solennité. Les producteurs de tabac disparaissent, les producteurs de pétrole disparaissent, et personne ne peut dire qui seront les prochains.

 

Mr. Doomer was silent a moment and then resumed, speaking in a tone of humility that was almost reverential.

Mr. Doomer garda le silence pendant quelques instants puis reprit, d’une voix dont l’humilité touchait presque à la révérence:

 

“And yet there is a certain preparedness for death, a certain fitness to die that we ought all to aim at. Any man can at least think solemnly of the Inheritance Tax, and reflect whether by a contract inter vivos drawn in blank he may not obtain redemption; any man if he thinks death is near may at least divest himself of his purely speculative securities and trust himself entirely to those gold bearing bonds of the great industrial corporations whose value will not readily diminish or pass away.” Mr. Doomer was speaking with something like religious rapture.

— Mais il y a un certain état de préparation au trépas, une certaine aptitude à mourir vers lesquels nous devons tous tendre. Tout homme peut au moins penser avec sérieux aux droits de succession, et réfléchir à un contrat entre vifs laissé en blanc; tout homme, s'il pense que sa mort est proche, peut au moins se dessaisir de ses valeurs purement spéculatives et se fier entièrement à ces juteuses obligations-or des grandes sociétés industrielles qui ne se dévalueront ou ne disparaîtront pas de si tôt. Mr. Doomer parlait avec quelque chose comme un ravissement religieux.

 

“And yet what does one see?” he continued. “Men affected with fatal illness and men stricken in years occupied still with idle talk and amusements instead of reading the financial newspapers, – and at the last carried away with scarcely time perhaps to send for their brokers when it is already too late.”

— Mais cependant, que voit-on? continua-t-il. Des hommes atteints de maladies mortelles et des hommes ployant sous le poids des années toujours occupés à des bavardages et à des jeux futiles au lieu de lire les revues financières, – et, au bout du compte, emportés avec tout juste le temps de contacter leurs courtiers alors qu’il est déjà trop tard.

 

“It is very sad,” I said.

— C’est vraiment consternant, dis-je.

 

“Very,” he repeated, “and saddest of all, perhaps, is the sense of the irrevocability of death and the changes that must come after it.”

— Vraiment, répéta-t-il, et le plus triste de tout, c’est peut-être l'irrévocabilité de la mort et des changements qui s’ensuivent.

 

We were silent a moment.

Nous restâmes un moment silencieux.

 

“You think of these things a great deal, Mr. Doomer?” I said.

— Vous pensez énormément à ces choses-là, Mr. Doomer? dis-je.

 

“I do,” he answered. “It may be that it is something in my temperament, I suppose one would call it a sort of spiritual mindedness. But I think of it all constantly. Often as I stand here beside the window and see these cars go by” – he indicated a passing street car – “I cannot but realise that the time will come when I am no longer a managing director and wonder whether they will keep on trying to hold the dividend down by improving the rolling stock or will declare profits to inflate the securities. These mysteries beyond the grave fascinate me, sir. Death is a mysterious thing. Who for example will take my seat on the Exchange? What will happen to my majority control of the power company? I shudder to think of the changes that may happen after death in the assessment of my real estate.”

— Oui, répondit-il. Il doit y avoir dans mon caractère quelque chose comme une sorte d'intelligence spirituelle. Mais je pense tout le temps à ça. Souvent, alors que je me tiens ici, près de la fenêtre, à regarder les voitures aller et venir – il montrait la circulation dans la rue – je ne peux m’empêcher de penser qu’un moment viendra où je cesserai d’être directeur général et je me demande s'ils continueront à essayer de maintenir les dividendes en perfectionnant le matériel ou s’ils déclareront des bénéfices pour faire grimper la cote. Ces mystères de l’au-delà me fascinent, monsieur. La mort est une chose mystérieuse. Qui, par exemple, me succédera à la Bourse? Que deviendront mes voix majoritaires dans la compagnie d’électricité? Je tremble à l’idée des changements qui pourront se produire après ma mort dans l'évaluation de mes biens immobiliers.

 

“Yes,” I said, “it is all beyond our control, isn't it?”

— Oui, dis-je, tout ça échappe à notre contrôle, n'est-ce pas?

 

“Quite,” answered Mr. Doomer; “especially of late years one feels that, all said and done, we are in the hands of a Higher Power, and that the State Legislature is after all supreme. It gives one a sense of smallness. It makes one feel that in these days of drastic legislation with all one's efforts the individual is lost and absorbed in the controlling power of the state legislature. Consider the words that are used in the text of the Income Tax Case, Folio Two, or the text of the Trans-Missouri Freight Decision, and think of the revelation they contain.”

— Absolument, répondit Mr. Doomer; on a bien senti, particulièrement au cours de ces dernières années, que tout compte fait, nous sommes entre les mains d'une puissance supérieure, et que l’Assemblée Législative de l'État est, après tout, suprême. Ça remet les pendules à l’heure. On a bien l’impression qu’en cette époque de législation drastique, les efforts individuels ne peuvent que se perdre et se diluer dans le pouvoir de contrôle de l’Assemblée Législative de l'État. Prenez la manière dont est rédigé le texte concernant l'Impôt sur le Revenu, folio deux, ou le texte sur les flux du transport à travers le Missouri, et pensez à ce qu’ils impliquent.

 

I left Mr. Doomer still standing beside the window, musing on the vanity of life and on things, such as the future control of freight rates, that lay beyond the grave.

Je laissai Mr. Doomer près de sa fenêtre, réfléchissant à la vanité des choses de la vie, telles que le contrôle futur des tarifs de transport des marchandises, qui s'étendent au-delà de la tombe.

 

I noticed as I left him how broken and aged he had come to look. It seemed as if the chafings of the spirit were wearing the body that harboured it.

En le quittant, je remarquai à quel point il en était venu à paraître brisé et âgé. C’était comme si le remue-ménage qui agitait son esprit avait usé le corps qui l’hébergeait.

 

***

***

 

It was about a month later that I learned of Mr. Doomer's death.

Ce fut environ un mois plus tard que j’appris le décès de Mr. Doomer.

 

Dr. Slyder told me of it in the club one afternoon, over two cocktails in the sitting-room.

Dr. Slyder me l’annonça un après-midi, dans le salon du club, devant une paire de cocktails.

 

“A beautiful bedside,” he said, “one of the most edifying that I have ever attended. I knew that Doomer was failing and of course the time came when I had to tell him.

— Une belle agonie, dit-il, une des plus édifiantes à laquelle j’ai jamais assisté. Je savais que Doomer était en train de passer et, bien sûr, le moment était venu de le lui dire.

 

“'Mr. Doomer,' I said, 'all that I, all that any medical can do for you is done; you are going to die. I have to warn you that it is time for other ministrations than mine.'

— Mr. Doomer, lui ai-je dis, la science médicale a fait pour vous tout ce qu’elle pouvait; vous allez mourir. Je dois vous avertir que le temps est venu pour d'autres services que le mien. 

 

“'Very good,' he said faintly but firmly, 'send for my broker.'

— Très bien, a-t-il dit d’une voix faible mais avec fermeté, faites venir mon courtier.

 

“They sent out and fetched Jarvis, – you know him I think, – most sympathetic man and yet most business-like – he does all the firm's business with the dying, – and we two sat beside Doomer holding him up while he signed stock transfers and blank certificates.

Ils ont fait venir Jarvis, – vous savez ce que je pense de lui, – un type on ne peut plus sympathique et compétent – il s’occupa de toutes les affaires de l'entreprise en rapport avec le décès, – et nous sommes restés près de Doomer, lui tenant la main tandis qu’il signait les transferts d'actions et les certificats en blanc.

 

“Once he paused and turned his eyes on Jarvis. 'Read me from the text of the State Inheritance Tax Statute,' he said. Jarvis took the book and read aloud very quietly and simply the part at the beginning – 'Whenever and wheresoever it shall appear,' down to the words, 'shall be no longer a subject of judgment or appeal but shall remain in perpetual possession.'

 A un moment, il a fait une pause et a tourné les yeux vers Jarvis.

— Lisez-moi le texte de l’État sur les Droits de Succession, a-t-il dit.

Jarvis a pris le livre et a commencé à lire à haute voix et avec beaucoup de calme et de simplicité depuis le commencement – «Chaque fois et partout où cela apparaîtra, jusqu’aux derniers mots, ce ne sera plus l’objet d’un jugement ou d’un appel mais cela demeurera un bien définitif.»

 

“Doomer listened with his eyes closed. The reading seemed to bring him great comfort. When Jarvis ended he said with a sign, 'That covers it. I'll put my faith in that.' After that he was silent a moment and then said: 'I wish I had already crossed the river. Oh, to have already crossed the river and be safe on the other side.' We knew what he meant. He had always planned to move over to New Jersey. The inheritance tax is so much more liberal.

“Presently it was all done.

Doomer écoutait, les yeux fermés. La lecture semblait lui apporter un grand réconfort. Quand Jarvis a eu fini, il a dit avec un geste de la main:

— Ceci est une bonne garantie. J’ai confiance.

Après quoi il est resté un moment silencieux avant de dire:

— Je souhaiterais avoir déjà traversé le fleuve. Oh, avoir déjà traversé le fleuve et me trouver sain et sauf sur l’autre rive.

Nous savions bien ce qu’il voulait dire. Il avait toujours eu le projet d’aller s’installer dans le New Jersey, où les droits de succession sont beaucoup plus libéraux.

 

“'There,' I said, 'it is finished now.'

— Eh bien ai-je dit, c’est trop tard à présent.

 

“'No,' he answered, 'there is still one thing. Doctor, you've been very good to me. I should like to pay your account now without it being a charge on the estate. I will pay it as' – he paused for a moment and a fit of coughing seized him, but by an effort of will he found the power to say – 'cash.'

— Non, a-t-il répondu, il y a encore quelque chose. Docteur, vous avez été très bon pour moi. Je veux régler mes comptes avec vous et ne pas être à charge de l’état. Je souhaite vous payer –»

Il fut interrompu un moment par une quinte de toux mais, par un effort de volonté, il trouva la force de dire:

— Je souhaite vous payer comptant.

 

“I took the account from my pocket (I had it with me, fearing the worst), and we laid his cheque-book before him on the bed. Jarvis thinking him too faint to write tried to guide his hand as he filled in the sum. But he shook his head.

J'ai sorti la facture de ma poche (redoutant le pire, je l’avais prise avec moi), et nous avons posé son carnet de chèques devant lui sur le lit. Jarvis, qui le pensait trop affaibli pour écrire, s’efforçait de guider sa main alors qu’il complétait la somme. Mais il hocha la tête.

 

“'The room is getting dim,' he said. 'I can see nothing but the figures.'

— La chambre s’obscurcit, dit-il. Je ne distingue plus que les images.

 

“'Never mind,' said Jarvis, – much moved, 'that's enough.'

— Ça n’a pas d’importance, a dit Jarvis, – très ému, c’est bien assez. 

 

“'Is it four hundred and thirty?' he asked faintly.

— C’est bien quatre-cent trente? a-t-il demandé faiblement.

 

“'Yes,' I said, and I could feel the tears rising in my eyes, 'and fifty cents.'

— Oui, ai-je dit – et je pouvais sentir les larmes me monter aux yeux – et cinquante cents.

 

“After signing the cheque his mind wandered for a moment and he fell to talking, with his eyes closed, of the new federal banking law, and of the prospect of the reserve associations being able to maintain an adequate gold supply.

Après avoir signé le chèque, il a laissé son esprit vagabonder un instant avant de se remettre à parler, les yeux fermés, de la nouvelle loi fédérale sur les opérations bancaires, et du projet concernant les associations de réserve susceptible de maintenir une réserve d’or convenable.

 

“Just at the last he rallied.

Tout à fait à la fin, il s’est repris.

 

“'I want,' he said in quite a firm voice, 'to do something for both of you before I die.'

— Je voudrais, a-t-il dit avec une grande fermeté dans la voix, faire quelque chose pour vous deux vous avant de mourir. 

 

“'Yes, yes,' we said.

— Oui, oui, avons-nous dit.

 

“'You are both interested, are you not,' he murmured, 'in City Traction?'

—Vous avez tous les deux des intérêts, n’est-ce pas, a-t-il murmuré, dans les Transports Urbains?

 

“'Yes, yes,' we said. We knew of course that he was the managing director.

—Oui, oui, avons-nous dit.

Nous savions naturellement qu'il en était le directeur général. Il nous a regardé faiblement et a essayé de parler.

 

“He looked at us faintly and tried to speak.

— Donnez-lui un remontant, a dit Jarvis.

 

“'Give him a cordial,' said Jarvis. But he found his voice.

Mais il avait retrouvé sa voix.

 

“'The value of that stock,' he said, 'is going to take a sudden – '

— La valeur de ces actions, a-t-il dit, va prendre un soudain –

 

“His voice grew faint.

Sa voix se faisait de plus en plus faible.

 

“'Yes, yes,' I whispered, bending over him (there were tears in both our eyes), 'tell me is it going up, or going down?'

— Oui, oui, ai-je chuchoté, penché sur lui (nous avions tous deux les yeux pleins de larmes), dites-moi, est-ce que ça va monter ou descendre?

 

“'It is going' – he murmured, – then his eyes closed – 'it is going – '

— Ça va – a-t-il murmuré, – ses yeux se sont fermés – ça va –

 

“'Yes, yes,' I said, 'which?'

— Oui, oui, ai-je dit, est-ce que ça va –

 

“'It is going' – he repeated feebly and then, quite suddenly he fell back on the pillows and his soul passed. And we never knew which way it was going. It was very sad. Later on, of course, after he was dead, we knew, as everybody knew, that it went down.”

— Ça va – a-t-il faiblement répété, et là, brusquement, il est retombé en arrière sur ses oreillers et a rendu l’âme. Et nous n'avons jamais su si ça allait grimper ou s’effondrer. C’était très regrettable. C’est plus tard, naturellement, après sa mort, que nous avons appris, comme tout le monde, que ça avait dégringolé.

 

 

 

 

-5-
The Reminiscences of Mr. Apricot

-5-
Les mémoires de Mr. Apricot

 

“Rather a cold day, isn't it?” I said as I entered the club.

— Une journée plutôt glaciale, n'est-ce pas? dis-je en entrant dans le club.

 

The man I addressed popped his head out from behind a newspaper and I saw it was old Mr. Apricot. So I was sorry that I had spoken.

L'homme à qui je m’étais adressé pointa son nez par dessus un journal et je vis que c'était le vieux Mr. Apricot. De sorte que je regrettai d’avoir parlé.

 

“Not so cold as the winter of 1866,” he said, beaming with benevolence.

— Pas aussi glaciale que l’hiver 1866, dit-il, rayonnant de bienveillance.

 

He had an egg-shaped head, bald, with some white hair fluffed about the sides of it. He had a pink face with large blue eyes, behind his spectacles, benevolent to the verge of imbecility.

Il avait une tête en forme d’œuf, chauve, avec quelques cheveux blancs ébouriffés de chaque côté. Son visage était tout rose avec, derrière ses lunettes, de grands yeux bleus d’une bienveillance à la limite de l’imbécilité.

 

“Was that a cold winter?” I asked.

— C’était un hiver froid? demandai-je.

 

“Bitter cold,” he said. “I have never told you, have I, of my early experiences in life?”

— D’un froid des plus âpres, dit-il. Je ne crois pas vous avoir jamais parlé de mes premières expériences dans la vie.

 

“I think I have heard you mention them,” I murmured, but he had already placed a detaining hand on my sleeve. “Sit down,” he said. Then he continued: “Yes, it was a cold winter. I was going to say that it was the coldest I have ever experienced, but that might be an exaggeration. But it was certainly colder than any winter that you have ever seen, or that we ever have now, or are likely to have. In fact the winters now are a mere nothing,” – here Mr. Apricot looked toward the club window where the driven snow was beating in eddies against the panes, – “simply nothing. One doesn't feel them at all,” – here he turned his eyes towards the glowing fire that flamed in the open fireplace. “But when I was a boy things were very different. I have probably never mentioned to you, have I, the circumstances of my early life?”

— Je pense que je vous ai entendu les mentionner, murmurai-je, mais il avait déjà posé une main préhensile sur ma manche.

— Asseyez-vous, dit-il.

Puis il continua:

— Oui, c'était un hiver glacial. J'allais dire le plus glacial que j'ai jamais vécu, mais ce serait peut-être exagéré. Mais il était à coup sûr plus glacial que ceux que vous avez connu, ou que ceux que nous pourrions jamais avoir désormais, ou que nous soyons susceptibles d'avoir. En fait, au jour d’aujourd’hui, il n’y a tout simplement plus d’hivers, – ici Mr. Apricot regarda par la fenêtre du club les tourbillons de neige qui fouettaient les vitres, – tout simplement plus d’hivers. On ne les sent plus du tout, – à ce moment, il tourna son regard vers le feu rougeoyant qui flambait dans l’âtre ouvert. Mais à l’époque où j'étais gamin, les choses étaient très différentes. Je ne crois pas vous avoir jamais parlé des conditions dans lesquelles je vivais dans ma jeunesse.

 

He had, many times. But he had turned upon me the full beam of his benevolent spectacles and I was too weak to interrupt.

Il l’avait fait de nombreuses fois. Mais il avait tourné vers moi la lumière de ses lunettes bienveillantes et j'étais bien trop faible pour l'interrompre.

 

“My father,” went on Mr. Apricot, settling back in his chair and speaking with a far-away look in his eyes, “had settled on the banks of the Wabash River –”

— Mon paternel, continua Mr. Apricot, en se renversant dans son fauteuil et discourant les yeux au loin, s’était installé sur les rives de la rivière Wabash –

 

“Oh, yes, I know it well,” I interjected.

— Oh, oui, je la connais bien, m’exclamai-je.

 

“Not as it was then,” said Mr. Apricot very quickly. “At present as you, or any other thoughtless tourist sees it, it appears a broad river pouring its vast flood in all directions. At the time I speak of it was a mere stream scarcely more than a few feet in circumference. The life we led there was one of rugged isolation and of sturdy self-reliance and effort such as it is, of course, quite impossible for you, or any other member of this club to understand, – I may give you some idea of what I mean when I say that at that time there was no town nearer to Pittsburgh than Chicago, or to St. Paul than Minneapolis –”

— Pas comme elle était alors, dit Mr. Apricot très rapidement. A quelqu’un d’aujourd’hui comme vous, ou aux yeux de n’importe quel autre touriste insouciant, elle a l’air d’un fleuve déversant ses flots dans toutes les directions. Du temps dont je parle, ce n’était qu’un ruisseau d’à peine quelques pieds de largeur. La vie que nous menions là-bas était une vie de solitude farouche et de rudes efforts pour l’indépendance, telle que, naturellement, il VOUS serait impossible de la comprendre, comme à n'importe quel autre membre de ce club, – je peux vous donner une certaine idée de ce que j’entends par là je en disant qu’en ce temps-là, il n'y avait pas de ville plus proche de Pittsburgh que Chicago, ou de St. Paul que Minneapolis –

 

“Impossible!” I said.

— Impossible! dis-je.

 

Mr. Apricot seemed not to notice the interruption.

Mr. Apricot ne sembla pas remarquer l'interruption.

 

“There was no place nearer to Springfield than St. Louis,” he went on in a peculiar sing-song voice, “and there was nothing nearer to Denver than San Francisco, nor to New Orleans than Rio Janeiro –”

— Il n'y avait aucun endroit plus proche de Springfield que St. Louis, continua-t-il sur un ton particulièrement chantonnant, et il n'y avait rien de plus proche de Denver que San Francisco, ni de la Nouvelle-Orléans que Rio de Janeiro –

 

He seemed as if he would go on indefinitely.

Il semblait bien qu’il aurait pu continuer ainsi indéfiniment.

 

“You were speaking of your father?” I interrupted.

— Vous parliez de votre père? l’interrompis-je.

 

“My father,” said Mr. Apricot, “had settled on the banks, both banks, of the Wabash. He was like so many other men of his time, a disbanded soldier, a veteran –”

— Mon paternel, dit Mr. Apricot, avait aménagé les rives, les deux rives, de la Wabash. Il était comme tant d'autres hommes de son temps, un soldat rendu à ses foyers, un vétéran –

 

 

“Of the Mexican War or of the Civil War?” I asked.

— De la Guerre Mexicaine11 ou de la Guerre Civile? demandai-je.

11 Guerre Américano-Mexicaine (1846-1848) qui a suivi l'annexion du Texas en 1845.

12 Abraham Lincoln (1809-1865) a été Président des États-Unis de 1860 à sa mort.

“Exactly,” answered Mr. Apricot, hardly heeding the question, – “of the Mexican Civil War.”

— Exactement, répondit Mr. Apricot, tenant à peine compte de la question, – de la Guerre Civile Mexicaine.

“Was he under Lincoln?” I asked.

— Était-ce sous Lincoln12? demandai-je.

Over Lincoln,” corrected Mr. Apricot gravely. And he added, – “It is always strange to me the way in which the present generation regards Abraham Lincoln. To us, of course, at the time of which I speak, Lincoln was simply one of ourselves.”

— Il était au-dessus de Lincoln, corrigea gravement Mr. Apricot. Et il a ajouta, – La manière dont la génération actuelle considère Abraham Lincoln me paraît toujours bizarre. À nos yeux, naturellement, à cette époque dont je vous cause, Lincoln n’était que l’un des nôtres.

“In 1866?” I asked.

— En 1866? demandai-je.

 

“This was 1856,” said Mr. Apricot. “He came often to my father's cabin, sitting down with us to our humble meal of potatoes and whiskey (we lived with a simplicity which of course you could not possibly understand), and would spend the evening talking with my father over the interpretation of the Constitution of the United States. We children used to stand beside them listening open-mouthed beside the fire in our plain leather night-gowns. I shall never forget how I was thrilled when I first heard Lincoln lay down his famous theory of the territorial jurisdiction of Congress as affected by the Supreme Court decision of 1857. I was only nine years old at the time, but it thrilled me!”

— C'était en 1856, dit Mr. Apricot. Il venait souvent dans la cabane de mon paternel, s'asseyant avec nous pour partager notre humble repas de pommes de terre et de whisky (nous vivions dans une simplicité que, naturellement, vous ne pourriez sans doute pas comprendre), et passait la soirée à discuter avec mon père sur l'interprétation de la Constitution des Etats-Unis. Nous autres, les gamins, nous nous tenions près d’eux, à les écouter bouche-bée près du feu dans nos simples chemises de nuit de peau. Je n'oublierai jamais à quel point j'ai été subjugué la première fois que j’ai entendu Lincoln développer sa fameuse théorie de la juridiction territoriale du Congrès au regard de la décision de la Cour Suprême de 1857. Je n’avais alors que neuf ans, mais ça m’a subjugué!

 

“Is it possible!” I exclaimed, “how ever could you understand it?”

— Est-ce possible! m’exclamai-je, comment auriez-vous pu la comprendre?

 

“Ah! my friend,” said Mr. Apricot, almost sadly, “in those days the youth of the United States were educated in the real sense of the word. We children followed the decisions of the Supreme Court with breathless interest. Our books were few but they were good. We had nothing to read but the law reports, the agriculture reports, the weather bulletins and the almanacs. But we read them carefully from cover to cover. How few boys have the industry to do so now, and yet how many of our greatest men were educated on practically nothing else except the law reports and the almanacs. Franklin, Jefferson, Jackson, Johnson,” – Mr. Apricot had relapsed into his sing-song voice, and his eye had a sort of misty perplexity in it as he went on, – “Harrison, Thomson, Peterson, Emerson –”

— Oh! mon ami, dit Mr. Apricot avec presque de la tristesse, à l’époque, la jeunesse des Etats-Unis était instruite dans le véritable sens du mot. Nous autres, les enfants, nous suivions les décisions de la Cour Suprême avec un intérêt palpitant. Nous n’avions que peu de livres étaient mais c’étaient les BONS. Nous n'avions à lire que des comptes-rendus législatifs, des rapports sur l’agriculture, des bulletins météorologiques et des almanachs. Mais nous les lisions attentivement d’un bout à l’autre. Combien de garçons auraient le courage d’en faire autant au jour d’aujourd’hui, et combien parmi nos plus grands hommes n’ont tiré leur instruction que des comptes-rendus législatifs et des almanachs. Franklin, Jefferson, Jackson, Johnson, – la voix de Mr. Apricot était revenue à son accent chantonnant, et une sorte de perplexité brumeuse luisait dans son regard tandis qu'il continuait, – Harrison, Thomson, Peterson, Emerson –

 

I thought it better to s him.

Je pensai qu’il valait mieux l'arrêter.

 

“But you were speaking,” I said, “of the winter of eighteen fifty-six.”

— Mais vous parliez, dis-je, de l'hiver dix-huit cent cinquante-six.

 

“Of eighteen forty-six,” corrected Mr. Apricot. “I shall never forget it. How distinctly I remember, – I was only a boy then, in fact a mere lad, – fighting my way to school. The snow lay in some places as deep as ten feet” –  Mr. Apricot paused – “and in others twenty. But we made our way to school in spite of it. No boys of to-day, – nor, for the matter of that, even men such as you, – would think of attempting it. But we were keen, anxious to learn. Our school was our delight. Our teacher was our friend. Our books were our companions. We gladly trudged five miles to school every morning and seven miles back at night, did chores till midnight, studied algebra by candlelight” – here Mr. Apricot's voice had fallen into its characteristic sing-song, and his eyes were vacant – “rose before daylight, dressed by lamplight, fed the hogs by lantern-light, fetched the cows by twilight – ”

— Quarante-six, corrigea Mr. Apricot. Je ne l'oublierai jamais. Je me revois distinctement, – je n’étais alors qu’un enfant, un simple gamin, en fait – me frayant un chemin pour aller à l’école. A certains endroits, la couche de neige atteignait dix pieds d’épaisseur – Mr. Apricot fit une pause – et vingt pieds à d’autres. Mais nous tracions malgré tout notre route pour l’école. Au jour d’aujourd’hui, aucun garçon, – ni même, pour tout dire, des hommes tels que vous, – ne songerait seulement à essayer. Mais nous étions enthousiastes, impatient d'apprendre. Notre école était notre plaisir. Notre maître d’école était notre ami. Nos livres étaient nos compagnons. Nous parcourions avec joie cinq milles chaque matin pour aller à l'école et sept milles le soir pour en revenir, travaillant jusqu’à minuit, étudiant l’algèbre à la lueur d’une chandelle – ici la voix de Mr. Apricot reprit son chantonnement caractéristique, et ses yeux se vidèrent – debout avant le jour, nous habillant sous la lampe, donnant leur pâtée aux porcs à la lanterne, allant chercher les vaches dans l’obscurité –

 

I thought it best to s him.

Je pensai qu’il valait mieux l'arrêter.

 

“But you did eventually get off the farm, did you not?” I asked.

— Mais par la suite, vous avez quitté la ferme, non? demandai-je.

 

“Yes,” he answered, “my opportunity presently came to me as it came in those days to any boy of industry and intelligence who knocked at the door of fortune till it opened. I shall never forget how my first chance in life came to me. A man, an entire stranger, struck no doubt with the fact that I looked industrious and willing, offered me a dollar to drive a load of tan bark to the nearest market – ”

— Oui, répondit-il, ma situation actuelle s’est présentée à moi comme elle se présentait en ce temps-là à n’importe quel gars courageux et intelligent décidé à cogner à la porte de la fortune jusqu'à ce qu'elle s’ouvre. Je n'oublierai jamais comment m’a été offerte ma première chance dans la vie. Un homme, un parfait étranger, sans doute frappé par le fait que j’avais l’air d’un garçon travailleur et décidé, m’a proposé un dollar pour conduire une charge d'écorce de chêne jusqu’au marché le plus proche –

 

“Where was that?” I asked.

— Où était ce? J'ai demandé.

 

“Minneapolis, seven hundred miles. But I did it. I shall never forget my feelings when I found myself in Minneapolis with one dollar in my pocket and with the world all before me.”

— À Minneapolis, à sept cents milles. Mais je l'ai fait. Je n'oublierai jamais ce que j’ai ressenti quand je me suis retrouvé à Minneapolis avec un dollar en poche et le monde devant moi.

 

“What did you do?” I said.

— Qu’avez-vous fait? dis-je.

 

“First,” said Mr. Apricot, “I laid out seventy-five cents for a suit of clothes (things were cheap in those days); for fifty cents I bought an overcoat, for twenty-five I got a hat, for ten cents a pair of boots, and with the rest of my money I took a room for a month with a Swedish family, paid a month's board with a German family, arranged to have my washing done by an Irish family, and – ”

— Pour commencer, dit Mr. Apricot, j'ai dépensé soixante-quinze cents en vêtements (les choses étaient bon marché en ce temps-là); pour cinquante cents j'ai acheté un pardessus, un chapeau pour vingt-cinq, une paire de bottes pour dix cents, et avec le reste de mon argent, j'ai loué une chambre pour un mois chez une famille de Suédois, payé un mois de pension dans une famille Allemande, pris mes dispositions pour faire faire ma lessive par une famille Irlandaise, et –

 

“But surely, Mr. Apricot –” I began.

— Mais sans doute, Mr. Apricot – commençai-je.

 

***

***

 

But at this point the young man who is generally in attendance on old Mr. Apricot when he comes to the club, appeared on the scene.

À ce moment, le jeune homme qui s’occupe généralement du vieux Mr. Apricot quand il vient au club, entra en scène.

 

“I am afraid,” he said to me aside as Mr. Apricot was gathering up his newspapers and his belongings, “that my uncle has been rather boring you with his reminiscences.”

— Je crains, me dit-il en aparté tandis Mr. Apricot rassemblait ses journaux et ses affaires, que mon oncle vous ait plutôt ennuyé avec ses souvenirs.

 

“Not at all,” I said, “he's been telling me all about his early life in his father's cabin on the Wabash –”

— Pas du tout, dis-je, il m'a tout raconté au sujet de sa vie autrefois dans la cabane de son père sur la Wabash –

 

“I was afraid so,” said the young man. “Too bad. You see he wasn't really there at all.”

— Je m’en doutais, dit le jeune homme. Sale affaire. Vous voyez, il n’a jamais vécu là-bas.

 

“Not there!” I said.

— Il n’a jamais vécu là-bas! dis-je.

 

“No. He only fancies that he was. He was brought up in New York, and has never been west of Philadelphia. In fact he has been very well to do all his life. But he found that it counted against him: it hurt him in politics. So he got into the way of talking about the Middle West and early days there, and sometimes he forgets that he wasn't there.”

— Non. Il s’imagine seulement qu’il l’a fait. Il a grandi à New York, et n'a jamais été à l'ouest de Philadelphie. En fait il a été tout à fait à son aise pendant toute sa vie. Mais il a constaté que ça jouait contre lui: ça le gênait en politique. De sorte qu’il a pris l’habitude de parler du Middle West et de sa jeunesse là-bas, et parfois il oublie qu'il n’y a jamais vécu.

 

“I see,” I said.

— Je vois, dis-je.

 

Meantime Mr. Apricot was ready.

Pendant ce temps Mr. Apricot s’était apprêté.

 

“Good-bye, good-bye,” he said very cheerily, – “A delightful chat. We must have another talk over old times soon. I must tell you about my first trip over the Plains at the time when I was surveying the line of the Union Pacific. You who travel nowadays in your Pullman coaches and observation cars can have no idea –”

— Au revoir, au revoir, dit-il avec beaucoup de gaité, – Une conversation délicieuse. Il nous faut avoir bientôt une autre conversation au sujet du vieux temps. Je dois vous parler de mon premier voyage à travers les plaines, à l’époque où je surveillais la ligne de l’Union Pacific. Vous qui voyagez au jour d’aujourd’hui dans des autocars Pullman et des wagons salons-panoramiques, vous ne pouvez vous faire aucune idée –

 

“Come along, uncle,” said the young man.

— Venez, mon oncle, dit le jeune homme.

 

 

 

 

-6-
The Last Man out of Europe

-6-
Le dernier rescapé d’Europe

 

He came into the club and shook hands with me as if he hadn't seen me for a year. In reality I had seen him only eleven months ago, and hadn't thought of him since.

Il entra dans le club et me serra la main comme si il ne m'avait pas vu depuis un an. En fait, je l'avais vu onze mois plus tôt, et je n'avais pas pensé à lui depuis.

 

“How are you, Parkins?” I said in a guarded tone, for I saw at once that there was something special in his manner.

— Comment allez-vous, Parkins? dis-je d’une voix circonspecte, parce que j'avais tout de suite vu qu'il y avait quelque chose de bizarre dans ses manières.

 

“Have a cig?” he said as he sat down on the edge of an armchair, dangling his little boot.

— Vous voulez une cig? dit-il en s’asseyant sur le bord d'un fauteuil et en balançant sa bottine.

 

Any young man who calls a cigarette a “cig” I despise. “No, thanks,” I said.

Je méprise tous les jeunes types qui appellent une cigarette une cig. Non, merci, dis-je.

 

“Try one,” he went on, “they're Hungarian. They're some I managed to bring through with me out of the war zone.”

— Essayez en une, insista-t-il, elles sont hongroises. J’ai réussi à en rapporter quelques unes avec moi en quittant la zone de guerre.

 

As he said “war zone,” his face twisted up into a sort of scowl of self-importance.

En prononçant les mots «zone de guerre», son visage se tordit en une sorte de grimace de suffisance.

 

I looked at Parkins more closely and I noticed that he had on some sort of foolish little coat, short in the back, and the kind of bow-tie that they wear in the Hungarian bands of the Sixth Avenue restaurants.

Je regardai Parkins plus attentivement et je remarquai qu’il portait un drôle de petit manteau, taillé court dans le dos, et cette espèce de nœud papillon qu'ils ont dans les orchestres hongrois des restaurants de la Sixième Avenue.

 

Then I knew what the trouble was. He was the last man out of Europe, that is to say, the latest last man. There had been about fourteen others in the club that same afternoon. In fact they were sitting all over it in Italian suits and Viennese overcoats, striking German matches on the soles of Dutch boots. These were the “war zone” men and they had just got out “in the clothes they stood up in.” Naturally they hated to change.

Alors je compris quel était le problème. Il était le dernier rescapé d’Europe, c'est-à-dire, le dernier homme à en être sorti. Il en était arrivé à peu près quatorze autres au club ce même après-midi. En fait ils portaient tous des costumes italiens et des pardessus viennois, grattaient des allumettes allemandes sur les semelles de leurs bottes hollandaises. C'étaient les hommes de la zone de guerre et ils en sortaient tout juste dans les vêtements mêmes qu’ils portaient là-bas. Naturellement ils répugnaient à en changer.

 

So I knew all that this young man, Parkins, was going to say, and all about his adventures before he began.

De sorte que je savais déjà tout ce que ce jeune homme, Parkins, allait pouvoir dire, et que je connaissais ses aventures par le menu avant même qu'il ait commencé.

 

“Yes,” he said, “we were caught right in the war zone. By Jove, I never want to go through again what I went through.”

— Oui, dit-il, nous avons été pris en plein dans la zone de guerre. Par Jupiter, je ne voudrais jamais repasser par où je suis passé.

 

With that, he sank back into the chair in the pose of a man musing in silence over the recollection of days of horror.

Là dessus, il se renfonça dans son fauteuil, dans la pose d’un homme s’égarant en silence dans le souvenir de jours d’horreur.

 

I let him muse. In fact I determined to let him muse till he burst before I would ask him what he had been through. I knew it, anyway.

Je le laissai à ses pensées. En fait, je décidai de le laisser réfléchir jusqu'à ce qu'il en éclate avant de lui demander par où il était passé. De toute façon, je le savais.

 

Presently he decided to go on talking.

Bientôt, il se décida à parler.

 

“We were at Izzl,” he said, “in the Carpathians, Loo Jones and I. We'd just made a walking tour from Izzl to Fryzzl and back again.”

— Nous étions à Izzl, dit-il, dans les Carpathes, Loo Jones et moi. Nous avions seulement fait une excursion à pied d'Izzl à Fryzzl, et nous étions en train de rentrer.

 

“Why did you come back?” I asked.

— Pourquoi rentriez-vous? demandai-je.

 

“Back where?”

— Rentrer où?

 

“Back to Izzl,” I explained, “after you'd once got to Fryzzl. It seems unnecessary, but, never mind, go on.”

— Pourquoi rentriez-vous à Izzl, expliquai-je, après avoir atteint Fryzzl. Ça semblait inutile, mais peu importe, poursuivez.

 

“That was in July,” he continued. “There wasn't a sign of war, not a sign. We heard that Russia was beginning to mobilize,” (at this word be blew a puff from his cigarette and then repeated “beginning to mobilize”) “but we thought nothing of it.”

— On était en juillet, reprit-il. Il n'y avait aucun signe de guerre, pas le moindre. Nous avons entendu dire que la Russie commençait à mobiliser, (à ce mot, il expira une bouffée de sa cigarette et répéta «commençait à mobiliser») mais ça ne nous a pas frappé.

 

“Of course not,” I said.

— Naturellement pas, dis-je.

 

“Then we heard that Hungary was calling out the Honveds, but we still thought nothing of it.”

— Puis nous avons entendu dire que la Hongrie rappelait les Honveds13, mais ça ne nous a toujours pas fait réfléchir.

13 Armée hongroise.

14 Vous avez sûrement remarqué. Quand on fait une requête sur ce genre de mot dans un moteur de recherche, on est renvoyé à la case départ, c'est-à-dire au texte qu’on cherche précisément à traduire. De là à penser que ce qui n’est pas sur la toile n’existe pas, il n’y a qu’un pas. Je viens de taper mon nom : Ouf, j’existe…

“Certainly not,” I said.

— Certainement pas, dis-je.

“And then we heard – ”

— Puis nous avons entendu dire –

“Yes, I know,” I said, “you heard that Italy was calling out the Trombonari, and that Germany was calling in all the Landesgeschutzshaft.”

— Oui, je sais, dis-je, vous avez entendu dire que l'Italie rappelait le Trombonari, et que l'Allemagne rameutait tout le Landesgeschutzshaft14.

He looked at me.

Il me regarda.

“How did you know that?” he said.

— Comment savez-vous ça? dit-il.

“We heard it over here,” I answered.

— C’est arrivé jusqu’ici, répondis-je.

 

“Well,” he went on, “next thing we knew we heard that the Russians were at Fryzzl.”

— Eh bien, continua-t-il, ce que nous avons entendu dire ensuite, c’était que les Russes étaient à Fryzzl.

 

“Great Heavens!” I exclaimed.

— Juste Ciel! m’exclamai-je.

 

“Yes, at Fryzzl, not a hundred miles away. The very place we'd been at only two weeks before.”

— Oui, à Fryzzl, à moins de cent mille. À L'endroit même où nous nous trouvions seulement deux semaines plus tôt.

 

“Think of it!” I said. “If you'd been where you were two weeks after you were there, or if the Russians had been a hundred miles away from where they were, or even if Fryzzl had been a hundred miles nearer to Izzl – ”

— Pensez donc! dis-je. Si vous aviez encore été là où vous étiez deux semaines après y avoir été, ou si les Russes avaient été à cent milles d’où ils étaient, ou même si Fryzzl avait été de cent milles plus proche de Izzl

 

We both shuddered.

Nous frissonnâmes tous les deux.

 

“It was a close call,” said Parkins. “However, I said to Loo Jones, 'Loo, it's time to clear out.' And then, I tell you, our trouble began. First of all we couldn't get any money. We went to the bank at Izzl and tried to get them to give us American dollars for Hungarian paper money; we had nothing else.”

— Nous l’avons échappé belle, dit Parkins. Cependant, j'ai dit à Loo Jones, «Loo, il est temps de mettre les bouts». Et alors, je vous le dis, c’est là que nos ennuis ont commencé. D'abord, nous n’avons pas pu obtenir d’argent. Nous sommes allés à la banque d’Izzl pour essayer d’échanger notre papier-monnaie hongrois contre des dollars Américains; nous n’avions rien d'autre.

 

“And wouldn't they?”

— Et ils n’ont pas voulu?

 

“Absolutely refused. They said they hadn't any.”

— Ils ont absolument refusé. Ils disaient qu'ils n'en avaient pas.

 

“By George,” I exclaimed. “Isn't war dreadful? What on earth did you do?”

— Par Saint George, m’exclamai-je. Cette guerre n'est-elle pas redoutable? Qu’avez-vous donc fait?

 

“Took a chance,” said Parkins. “Went across to the railway station to buy our tickets with the Hungarian money.”

— Nous avons tenté notre chance, dit Parkins. Nous sommes allés à la gare pour acheter nos billets avec de l'argent hongrois.

 

“Did you get them?” I said.

— Vous les avez obtenus? dis-je.

 

“Yes,” assented Parkins. “They said they'd sell us tickets. But they questioned us mighty closely; asked where we wanted to go to, what class we meant to travel by, how much luggage we had to register and so on. I tell you the fellow looked at us mighty closely.”

— Oui, acquiesça Parkins. Ils nous ont dit qu'ils allaient nous vendre des billets. Mais ils nous ont interrogés de très près; ils nous ont demandé où nous allions, dans quelle classe nous voulions voyager, combien de bagages nous avions à enregistrer et ainsi de suite. Je vous le dis, le bougre nous a cuisinés de très très près.

 

“Were you in those clothes?” I asked.

— Portiez-vous ces vêtements? demandai-je.

 

“Yes,” said Parkins, “but I guess he suspected we weren't Hungarians. You see, we couldn't either of us speak Hungarian. In fact we spoke nothing but English.”

— Oui, dit Parkins, mais je crois bien qu’ils nous soupçonnaient de ne pas être des Hongrois. Vous voyez, aucun de nous deux ne savait parler hongrois. En fait nous ne parlions que l’anglais.

 

“That would give him a clue,” I said.

— Ça leur fournissait un indice, dis-je.

 

“However,” he went on, “he was civil enough in a way. We asked when was the next train to the sea coast, and he said there wasn't any.”

— Cependant, continua-t-il, il restait d'une certaine manière assez courtois. On lui a demandé quand partait le prochain train pour la côte, et il a dit qu'il n'y en avait pas.

 

“No trains?” I repeated.

— Aucun train? répétai-je.

 

“Not to the coast. The man said the reason was because there wasn't any railway to the coast. But he offered to sell us tickets to Vienna. We asked when the train would go and he said there wouldn't be one for two hours. So there we were waiting on that wretched little platform, – no place to sit down, no shade, unless one went into the waiting room itself, – for two mortal hours. And even then the train was an hour and a half late!”

— Pas pour la côte. Le type disait que c’était parce qu'il n'y avait pas de voie ferrée sur la côte. Mais il a proposé de nous vendre des billets pour Vienne. On a demandé quand le train allait partir et il a dit qu'il n'y en aurait pas avant deux bonnes heures. Alors on a attendu sur ce misérable petit quai, – rien pour s'asseoir, pas un poil d’ombre, à moins d’entrer dans la salle d'attente elle-même, – pendant deux mortelles heures. Et même, le train avait une heure et demie de retard!

 

“An hour and a half late!” I repeated.

— Une heure et demie de retard! répétai-je.

 

“Yep!” said Parkins, “that's what things were like over there. So when we got on board the train we asked a man when it was due to get to Vienna, and he said he hadn't the faintest idea!”

— Parfaitement! dit Parkins, c’est comme ça, là-bas. Une fois montés dans le train, nous avons demandé à un type à quelle heure on allait arriver à Vienne, et il a dit qu'il n’en avait pas la moindre idée!

 

“Good heavens!”

— Juste Ciel!

 

“Not the faintest idea. He told us to ask the conductor or one of the porters. No, sir, I'll never forget that journey through to Vienna, – nine mortal hours! Nothing to eat, not a bite, except just in the middle of the day when they managed to hitch on a dining-car for a while. And they warned everybody that the dining-car was only on for an hour and a half. Commandeered, I guess after that,” added Parkins, puffing his cigarette.

— Pas la moindre idée. Il nous a dit de demander au mécanicien ou à l’un des porteurs. Non, monsieur, je n'oublierai jamais ce voyage jusqu’à Vienne, – neuf mortelles heures! Rien à manger, pas une miette, excepté en milieu de journée, où ils sont arrivés à s'accrocher un moment à un wagon-restaurant. Et ils ont averti tout le monde que le wagon-restaurant n’était ouvert que pendant une heure et demie. Je pense qu’après ça, il allait être réquisitionné, ajouta Parkins, en tirant sur sa cigarette.

 

“Well,” he continued, “we got to Vienna at last. I'll never forget the scene there, station full of people, trains coming and going, men, even women, buying tickets, big piles of luggage being shoved on trucks. It gave one a great idea of the reality of things.”

— Eh bien, continua-t-il, on a fini par arriver à Vienne. Je n'oublierai jamais la scène, la gare pleine de monde, les trains allant et venant, les hommes, même des femmes, achetant des billets, d’énormes piles de bagages transportés sur des charriots. Ça donnait une sacrée idée de la réalité des choses.

 

“It must have,” I said.

— En effet, dis-je.

 

“Poor old Loo Jones was getting pretty well used up with it all. However, we determined to see it through somehow.”

— Avec tout ça, le pauvre vieux Loo Jones était complètement crevé. Pourtant, nous étions bien décidés à voir ça malgré tout.

 

“What did you do next?”

— Qu’avez-vous fait après?

 

“Tried again to get money: couldn't – they changed our Hungarian paper into Italian gold, but they refused to give us American money.”

— Nous avons encore essayé d’obtenir du fric: pas possible – ils ont bien échangé nos billets hongrois contre de l’or italien, mais ils ont refusé de nous donner de l'argent Américain.

 

“Hoarding it?” I hinted.

— Ils se l’accaparaient? suggérai-je.

 

“Exactly,” said Parkins, “hoarding it all for the war. Well anyhow we got on a train for Italy and there our troubles began all over again: – train sped at the frontier, – officials (fellows in Italian uniforms) went all through it, opening hand baggage –”

— Parfaitement, dit Parkins, ils se l’accaparaient pour les besoins de la guerre. Quoiqu’il en soit, on a pris un train pour l'Italie et là, nos ennuis ont recommencé une fois de plus: – train bloqué à la frontière, – employés (des bougres en uniformes italiens) furetant partout, ouvrant les bagages à main –

 

“Not hand baggage!” I gasped.

— Pas les bagages à main! haletai-je.

 

“Yes, sir, even the hand baggage. Opened it all, or a lot of it anyway, and scribbled chalk marks over it. Yes, and worse than that, – I saw them take two fellows and sling them clear off the train, – they slung them right out on to the platform.”

— Si, monsieur, même les bagages à main. Ils les ouvraient tous, ou au moins une bonne partie, et griffonnaient dessus des marques à la craie. Oui, et pire encore que tout ça, – je les ai vus attraper deux types et les jeter hors du train, – ils les ont balancés tout droit sur le quai.

 

“What for?” I asked.

— Pourquoi? ai-je demandé.

 

“Heaven knows,” said Parkins, – “they said they had no tickets. In war time you know, when they're mobilizing, they won't let a soul ride on a train without a ticket.”

— Dieu seul le sait, dit Parkins, – ils disaient qu’ils n’avaient pas de billet. En temps de guerre vous savez, quand ils mobilisent, ils ne laissent pas monter âme qui vive dans un train sans billet.

 

“Infernal tyranny,” I murmured.

— Infernale tyrannie, murmurai-je.

 

“Isn't it? However, we got to Genoa at last, only to find that not a single one of our trunks had come with us!”

— N'est-ce pas? Toujours est-il que nous sommes enfin arrivés à Gênes, mais seulement pour constater qu’aucun de nos colis n’y était arrivé avec nous!

 

“Confiscated?” I asked.

— Réquisitionnés? demandai-je.

 

“I don't know,” said Parkins, “the head baggage man (he wears a uniform, you know, in Italy just like a soldier) said it was because we'd forgotten to check them in Vienna. However there we were waiting for twenty-four hours with nothing but our valises.”

— Je ne sais pas, dit Parkins, le bagagiste principal (vous savez, en Italie, il porte un uniforme exactement comme un soldat) a dit que c’était parce que nous avions oublié de les vérifier à Vienne. De sorte que nous avons dû poireauter vingt quatre heures avec nos seules valises.

 

“Right at the station?” I asked.

— A la gare? demandai-je.

 

“No, at a hotel. We got the trunks later. They telegraphed to Vienna for them and managed to get them through somehow, – in a baggage car, I believe.”

— Non, dans un hôtel. Nous avons récupéré les colis plus tard. Ils ont télégraphié à Vienne et se sont débrouillés d’une façon ou d'autre pour les récupérer, – dans un fourgon à bagages, je crois.

 

“And after that, I suppose, you had no more trouble.”

— Et après ça, je suppose que vous n’avez plus eu d'ennuis.

 

“Trouble,” said Parkins, “I should say we had. Couldn't get a steamer! They said there was none sailing out of Genoa for New York for three days! All canceled, I guess, or else rigged up as cruisers.”

— Des ennuis, dit Parkins, je pense bien qu’on en a eus. On n’a pas pu prendre un vapeur! Ils ont dit qu’aucun bateau n’appareillait à Gênes pour New York pendant trois jours! Tous annulés, je pense, ou bien armés en croiseurs.

 

“What on earth did you do?”

— Qu’est-ce que vous avez donc fait?

 

“Stuck it out as best we could: stayed right there in the hotel. Poor old Jones was pretty well collapsed! Couldn't do anything but sleep and eat, and sit on the piazza of the hotel.”

— La seule chose à faire: rester à l'hôtel. Le pauvre vieux Jones était complètement effondré! Il ne pouvait rien faire d’autre que dormir et manger, et rester assis sur la terrasse de l'hôtel.

 

“But you got your steamer at last?” I asked.

— Mais vous avez bien fini par prendre votre vapeur? demandai-je.

 

“Yes,” he admitted, “we got it. But I never want to go through another voyage like that again, no sir!”

— Oui, admit-il, on l’a pris. Mais je ne veux plus jamais faire une autre traversée comme celle-là, plus jamais monsieur!

 

“What was wrong with it?” I asked, “bad weather?”

— Qu’est-ce qui n’allait pas? demandai-je, le mauvais temps?

 

“No, calm, but a peculiar calm, glassy, with little ripples on the water, – uncanny sort of feeling.”

— Non, le temps était calme, mais un calme particulier, vitreux, avec des petites ondulations sur l'eau, – une impression étrange.

 

“What was wrong with the voyage?”

— Qu’est-ce qui n’allait pas pendant cette traversée?

 

“Oh, just the feeling of it, – everything under strict rule you know – no lights anywhere except just the electric lights, – smoking-room closed tight at eleven o'clock, – decks all washed down every night – officers up on the bridge all day looking out over the sea, – no, sir, I want no more of it. Poor old Loo Jones, I guess he's quite used up: he can't speak of it at all: just sits and broods, in fact I doubt....”

— Oh, juste une impression, – tout était régenté d’une main de fer, vous savez – aucune lumière nulle part sauf les lumières électriques, – le fumoir bouclé à onze heures pétantes, – les ponts lessivés chaque nuit – les officiers sur le pont supérieur observant la mer toute la journée, – non, monsieur, je ne veux plus connaître ça. Le pauvre vieux Loo Jones, je crois qu’il était complètement à bout: il ne pouvait plus parler: juste rester assis à ruminer, en fait je doute…

 

***

***

 

At this moment Parkins's conversation was interrupted by the entry of two newcomers into the room. One of them had on a little Hungarian suit like the one Parkins wore, and was talking loudly as they came in.

A ce moment, Parkins fut interrompu par l’irruption dans la salle de deux nouveaux venus. L'un d'entre eux portait un petit costume hongrois pareil à celui de Parkins, et parlait d’une voix forte tandis qu’ils entraient.

 

“Yes,” he was saying, “we were caught there fair and square right in the war zone. We were at Izzl in the Carpathians, poor old Parkins and I –”

— Oui, disait-il, nous avons été surpris ni plus ni moins qu’en pleine zone de guerre. Nous étions à Izzl dans les Carpathes, ce pauvre vieux Parkins et moi –

 

We looked round.

Nous regardâmes autour de nous.

 

It was Loo Jones, describing his escape from Europe.

C'était Loo Jones, qui racontait comment il avait fui l'Europe.

 

 

 

 

-7-
The War Mania of Mr. Jinks and Mr. Blinks

-7-
La monomanie belliqueuse de Mr. Jinks et de Mr. Blinks

 

They were sitting face to face at a lunch table at the club so near to me that I couldn't avoid hearing what they said. In any case they are both stout men with gurgling voices which carry.

Ils étaient assis face à face dans la salle à manger du club, si près de moi que je ne pouvais éviter d'entendre ce qu'ils disaient. En tous cas ils étaient tous les deux des hommes corpulents avec de fortes voix sonores.

15 Horatio Herbert Kitchener (1850-1916) était le Ministre britannique de la Guerre à l’époque où se situe se récit.

 

“What Kitchener ought to do,” – Jinks was saying in a loud voice.

— Que doit donc faire Kitchener15, – disait Jinks à haute voix.

So I knew at once that he had the prevailing hallucination. He thought he was commanding armies in Europe.

De sorte que je sus tout de suite qu'il souffrait de l’habituelle hallucination. Il s’imaginait commander les armées en Europe.

 

After which I watched him show with three bits of bread and two olives and a dessert knife the way in which the German army could be destroyed.

Après quoi je le regardai démontrer à l’aide de trois morceaux de pain, deux olives et un couteau à dessert, la manière dont les forces terrestres de l'Allemagne pouvaient être détruites.

 

Blinks looked at Jinks' diagram with a stern impassive face, modeled on the Sunday supplement photogravures of Lord Kitchener.

Blinks regarda le diagramme de Jinks avec un visage d’une impassible sévérité, modelé sur les photogravures de Lord Kitchener du supplément du Sunday.

 

“Your flank would be too much exposed,” he said, pointing to Jinks' bread. He spoke with the hard taciturnity of a Joffre.

— Votre flanc serait trop exposé, dit-il, montrant le pain de Jinks. Il s’exprimait avec la dureté taciturne d'un Joffre.

 

“My reserves cover it,” said Jinks, moving two pepper pots to the support of the bread.

— Il est couvert par mes réserves, dit Jinks, déplaçant deux poivrières en appui du pain.

 

“Mind you,” Jinks went on, “I don't say Kitchener will do this: I say this is what he ought to do: it's exactly the tactics of Kuropatkin outside of Mukden and it's precisely the same turning movement that Grant used before Richmond.”

— Bien entendu, continua Jinks, je ne dis pas que Kitchener FERA ceci: ce que je dis, c’est ce qu'il DEVRAIT faire: exactement la même tactique que Kuropatkin16 autour de Mukden17 et précisément le même mouvement tournant que Grant a employé devant Richmond.

16 Alexeï Kouropatkine (1848-1925), général et homme politique russe.

17 Bataille décisive de la guerre russo-japonaise de 1905 au cours de laquelle Kouropatkine fut vaincu.

Blinks nodded gravely. Anybody who has seen the Grand Duke Nicholoevitch quietly accepting the advice of General Ruski under heavy artillery fire, will realize Blinks' manner to a nicety.

Blinks opina gravement du chef. Quiconque avait vu le Grand Duc Nicholoevitch accepter tranquillement les conseils du Général Ruski sous les tirs de l'artillerie lourde, appréciera toute la finesse des manières de Blinks.

And, oddly enough, neither of them, I am certain, has ever had any larger ideas about the history of the Civil War than what can be got from reading Uncle Tom's Cabin and seeing Gillette play Secret Service. But this is part of the mania. Jinks and Blinks had suddenly developed the hallucination that they knew the history of all wars by a sort of instinct.

Et, d’une manière plutôt curieuse, je suis certain que ni l'un ni l'autre n’avait jamais eu d’idées plus larges sur l'histoire de la Guerre Civile que celles qu’on peut se faire en lisant La Case de l’Oncle Tom de Cabin ou en voyant Gillette18 jouer les agents secrets. Mais cela fait partie de la manie. Jinks et Blinks avaient soudainement développé l’illusion qu'ils connaissaient d’instinct l'histoire de toutes les guerres.

18 William Hooker Gillette (1853-1937) dramaturge et comédien américain, auteur d’une pièce sur Sherlock Holmes dont il a interprété le rôle titre.

 

They rose soon after that, dusted off their waistcoats with their napkins and waddled heavily towards the door. I could hear them as they went talking eagerly of the need of keeping the troops in hard training. They were almost brutal in their severity. As they passed out of the door, – one at a time to avoid crowding, – they were still talking about it. Jinks was saying that our whole generation is overfed and soft. If he had his way he would take every man in the United States up to forty-seven years of age (Jinks is forty-eight) and train him to a shadow. Blinks went further. He said they should be trained hard up to fifty. He is fifty-one.

Ils se levèrent peu après, époussetèrent leurs gilets à l’aide de leurs serviettes et se dirigèrent vers la porte en se dandinant avec lourdeur. Tandis qu’ils s’éloignaient, je pouvais les entendre parler avec ardeur de la nécessité d’assurer aux troupes un entrainement intense. Il y avait presque de la brutalité dans leur sévérité. Ils en parlaient encore en passant la porte, – l’un après l’autre pour éviter un encombrement. Jinks disait que notre génération toute entière était suralimentée et molle. Si ça ne tenait qu’à lui, il prendrait chaque citoyen des Etats-Unis en dessous de quarante-sept ans (Jinks en a quarante-huit) et lui en ferait baver. Blinks allait plus loin. Il disait qu'ils devraient tous être formés à la dure jusqu'à cinquante ans. Il en a cinquante et un.

 

After that I used to notice Jinks and Blinks always together in the club, and always carrying on the European War.

À la suite de cela, je remarquai que Jinks et Blinks étaient toujours ensemble au club, continuant toujours la guerre européenne.

 

I never knew which side they were on. They seemed to be on both. One day they commanded huge armies of Russians, and there was one week when Blinks and Jinks at the head of vast levies of Cossacks threatened to overrun the whole of Western Europe. It was dreadful to watch them burning churches and monasteries and to see Jinks throw whole convents full of white robed nuns into the flames like so much waste paper.

Je n'ai jamais su de quel côté ils se trouvaient. Ils semblaient être des deux côtés à la fois. Un jour ils commandaient d’immenses armées de Russes, et il y eut une semaine où Blinks et Jinks, à la tête d’une colossale levée de Cosaques, menacèrent de déborder la totalité de l’Europe occidentale. Il était redoutable de les observer incendier les églises et les monastères et de voir Jinks s’en prendre à des couvents entiers de nonnes revêtues de robe blanches qui brûlaient comme autant de vieux papiers.

 

For a time I feared they would obliterate civilization itself. Then suddenly Blinks decided that Jinks' Cossacks were no good, not properly trained. He converted himself on the spot into a Prussian Field Marshal, declared himself organised to a pitch of organisation of which Jinks could form no idea, and swept Jinks' army off the earth, without using any men at all, by sheer organisation.

Pendant quelques temps j’eus peur qu'ils n’effacent la civilisation elle-même. Puis Blinks décida soudain que les Cosaques de Jinks ne valaient rien, qu’ils n’étaient pas convenablement entraînés. Du coup, il se bombarda tout seul feld-maréchal prussien, se déclara lui-même en tant que chef d’une organisation d’un niveau tel que Jinks ne pouvait s’en faire aucune idée, et balaya les armées de Jinks de la surface de la terre, sans le secours d’aucun homme, par la seule puissance de son organisation.

 

In this way they moved to and fro all winter over the map of Europe, carrying death and destruction everywhere and reveling in it.

C’est ainsi que pendant tout l'hiver, ils allèrent ici et là au-dessus de la carte de l'Europe, apportant partout la mort et la désolation partout et s’en réjouissant.

 

But I think I liked best the wild excitement of their naval battles.

Mais je crois que ce que j’aimais le mieux, c’était la sauvage excitation de leurs batailles navales.

 

Jinks generally fancied himself a submarine and Blinks acted the part of a first-class battleship. Jinks would pop his periscope out of the water, take a look at Blinks merely for the fraction of a second, and then, like a flash, would dive under water again and start firing his torpedoes. He explained that he carried six.

Jinks se prenait généralement pour un sous-marin et Blinks jouait le rôle d’un cuirassé de première classe. Jinks faisait jaillir son périscope hors de l'eau, jetait un coup d'œil sur Blinks pendant à peine une fraction de seconde, puis, en un éclair, s’immergeait à nouveau et commençait à mettre ses torpilles à feu. Il expliquait qu'il en transportait six.

 

But he was never quick enough for Blinks. One glimpse of his periscope miles and miles away was enough. Blinks landed him a contact shell in the side, sunk him with all hands, and then lined his yards with men and cheered. I have known Blinks sink Jinks at two miles, six miles – and once – in the club billiard room just after the battle of the Falkland Islands, – he got him fair and square at ten nautical miles.

Mais il n'était jamais assez rapide pour Blinks. Un seul coup d’œil au périscope à des milles et des milles de distance, c’était suffisant. Blinks lui balançait un projectile dans le flanc, le coulait avec tout son équipage, et filait avec ses hommes en applaudissant. J'ai vu Blinks couler Jinks à deux milles, six milles de distance – et une fois – dans la salle de billard du club, juste après la bataille des Falkland, – il lui fit proprement son affaire à dix milles marins de distance.

 

Jinks of course claimed that he was not sunk. He had dived. He was two hundred feet under water quietly smiling at Blinks through his periscope. In fact the number of things that Jinks has learned to do through his periscope passes imagination.

Jinks déclara naturellement qu'il n'avait pas été coulé. Il avait plongé. Il se trouvait à deux cents pieds sous l'eau, souriant tranquillement à Blinks à travers son périscope. En fait le nombre de choses que Jinks a appris à faire à travers son périscope dépasse l'imagination.

 

Whenever I see him looking across at Blinks with his eyes half closed and with a baffling, quizzical expression in them, I know that he is looking at him through his periscope. Now is the time for Blinks to watch out. If he relaxes his vigilance for a moment he'll be torpedoed as he sits, and sent flying, whiskey and soda and all, through the roof of the club, while Jinks dives into the basement.

A chaque fois que je le vois observer Blinks avec ses yeux mi-clos et avec une expression bizarre et indéfinissable dans le regard, je sais qu'il le regarde à travers son périscope. C’est le moment pour Blinks de se méfier. S'il relâche sa vigilance ne serait-ce qu’un instant, il sera torpillé sur place envoyé en l’air avec whisky, soda et tout, par le toit du club, pendant que Jinks plongera dans le sous-sol.

 

Indeed it has come about of late, I don't know just how, that Jinks has more or less got command of the sea. A sort of tacit understanding has been reached that Blinks, whichever army he happens at the moment to command, is invincible on land. But Jinks, whether as a submarine or a battleship, controls the sea. No doubt this grew up in the natural evolution of their conversation. It makes things easier for both. Jinks even asks Blinks how many men there are in an army division, and what a sotnia of Cossacks is and what the Army Service Corps means. And Jinks in return has become a recognized expert in torpedoes and has taken to wearing a blue serge suit and referring to Lord Beresford as Charley.

En effet, plus tard, je ne sais pas très bien comment, il arriva que Jinks eut plus ou moins la maîtrise des mers. Par une sorte d'accord tacite, Blinks, quelle que fût l’armée qu’il commandait à un moment donné, était invincible sur terre. Mais Jinks, aussi bien en tant que sous-marin qu’en tant que cuirassé, contrôlait les mers. Aucun doute que ceci facilita l'évolution normale de leur conversation. Cela rendit les choses plus aisées pour chacun. Jinks demanda même à Blinks combien d’hommes comptait une division, ce que c’était qu’une sotnia19 de Cosaques et ce que voulait dire Army Service Corps. En retour, Jinks fut reconnu comme expert en matière de torpilles et commença à porter un costume de serge bleue et à parler de Lord Beresford en l’appelant Charley20.

19 Escadron comptant une centaine de cosaques.

20 Lord Charles Beresford (1846-1919), homme politique anglais, membre du parti conser

But what I noticed chiefly about the war mania of Jinks and Blinks was their splendid indifference to slaughter. They had gone into the war with a grim resolution to fight it out to a finish. If Blinks thought to terrify Jinks by threatening to burn London, he little knew his man. “All right,” said Jinks, taking a fresh light for his cigar, “burn it! By doing so, you destroy, let us say, two million of my women and children? Very good. Am I injured by that? No. You merely stimulate me to recruiting.”

Mais ce que j'ai noté principalement à propos de la manie belliqueuse de Jinks et de Blinks, c’était leur indifférence splendide pour le massacre. Ils étaient entrés en guerre avec la sombre détermination de combattre jusqu’à la fin. Si Blinks pensait terrifier Jinks en menaçant d’incendier Londres, il connaissait mal son homme. «Bien,» disait Jinks en rallumant son cigare, «brûlez-la! Ce faisant, vous détruirez, laisse-moi vous le dire, deux millions de mes femmes et de mes enfants? Très bien. Cela me touchera-t-il? Non. Vous m’encouragerez seulement à recruter.»

 

There was something awful in the grimness of the struggle as carried on by Blinks and Jinks.

Il y avait quelque chose de terrible dans le caractère sinistre de la lutte telle qu’elle était menée par Blinks et Jinks.

 

The rights of neutrals and non-combatants, Red Cross nurses, and regimental clergymen they laughed to scorn. As for moving-picture men and newspaper correspondents, Jinks and Blinks hanged them on every tree in Belgium and Poland.

Ils se riaient des droits des neutres et des non-combattants, des infirmières de la Croix-Rouge, et des prêtres aux armées. Quant aux cameramen et aux correspondants de guerre des journaux, Jinks et Blinks les avaient pendus à tous les arbres de Belgique et de Pologne.

 

With combatants in this frame of mind the war I suppose might have lasted forever.

Avec des combattants ayant cette tournure d’esprit, je suppose que la guerre pouvait durer indéfiniment.

 

But it came to an end accidentally, – fortuitously, as all great wars are apt to. And by accident also, I happened to see the end of it.

Mais elle se termina accidentellement, – fortuitement, comme il convient à toutes les grandes guerres. Et tout aussi accidentellement, il arriva que je fus témoin de cette fin.

 

It was late one evening. Jinks and Blinks were coming down the steps of the club, and as they came they were speaking with some vehemence on their favourite ic.

C’était un soir, à une heure tardive. Jinks et Blinks descendaient les marches du club, et tout en marchant, ils discutaient avec véhémence de leur sujet favori.

 

“I tell you,” Jinks was saying, “war is a great thing. We needed it, Blinks. We were all getting too soft, too scared of suffering and pain. We wilt at a bayonet charge, we shudder at the thought of wounds. Bah!” he continued, “what does it matter if a few hundred thousands of human beings are cut to pieces. We need to get back again to the old Viking standard, the old pagan ideas of suffering –”

— Je vous dis, disait Jinks, que la guerre est une grande chose. Nous avons besoin d’elle, Blinks. Nous étions tous trop mous, nous avions trop peur de la souffrance et de la douleur. Nous nous recroquevillons à l’idée d’une charge de baïonnette, nous frissonnons à la pensée d’être blessé. Bah! poursuivit-il, quelle importance si quelques centaines de milliers d'êtres humains sont coupés aux morceaux. Il nous faut revenir à la vieille norme des Vikings, aux vieilles idées païennes sur la souffrance –

 

And as he spoke he got it.

Et ce fut pendant qu'il parlait qu’il l’obtint.

 

The steps of the club were slippery with the evening's rain, – not so slippery as the frozen lakes of East Prussia or the hills where Jinks and Blinks had been campaigning all winter, but slippery enough for a stout man whose nation has neglected his training. As Jinks waved his stick in the air to illustrate the glory of a bayonet charge, he slipped and fell sideways on the stone steps. His shin bone smacked against the edge of the stone in a way that was pretty well up to the old Viking standard of such things. Blinks with the shock of the collision fell also, – backwards on the  step, his head striking first. He lay, to all appearance, as dead as the most insignificant casualty in Servia.

La pluie du soir avait rendu les marches du club glissantes, – pas aussi glissantes que les lacs gelés de Prusse orientale ou que les collines où Jinks et Blinks avaient fait campagne pendant tout l’hiver, mais assez glissantes pour un homme corpulent que la nation a négligé d’entrainer. Alors que Jinks agitait sa canne en l’air pour illustrer la gloire d'une charge de baïonnette, il glissa et tomba sur les marches. Son tibia heurta le rebord de pierre d'une manière assez conforme à la vieille norme des Vikings pour ce qui concerne de telles choses. Le choc de la collision fit également chuter Blinks, – en arrière sur les marches supérieures, que sa tête heurta en premier. Il gisait, en apparence, aussi complètement mort que la plus insignifiante victime en Serbie.

 

I watched the waiters carrying them into the club, with that new field ambulance attitude towards pain which is getting so popular. They had evidently acquired precisely the old pagan attitude that Blinks and Jinks desired.

J'ai observé les serveurs qui les transportaient à l’intérieur du club, avec cette attitude nouvelle des brancardiers de campagne envers la douleur qui est en train de devenir si populaire. De toute évidence, ils avaient précisément acquis la vieille attitude païenne à laquelle aspiraient Blinks et Jinks.

 

And the evening after that I saw Blinks and Jinks, both more or less bandaged, sitting in a corner of the club beneath a rubber tree, making peace.

Le soir suivant, je vis Blinks et Jinks, plus ou moins bandés, assis dans coin du club sous une plante caoutchouc, qui faisaient la paix.

 

Jinks was moving out of Montenegro and Blinks was foregoing all claims to Polish Prussia; Jinks was offering Alsace-Lorraine to Blinks, and Blinks in a fit of chivalrous enthusiasm was refusing to take it. They were disbanding troops, blowing up fortresses, sinking their warships and offering indemnities which they both refused to take. Then as they talked, Jinks leaned forward and said something to Blinks in a low voice, – a final proposal of terms evidently.

Jinks libérait le Monténégro et Blinks renonçait à tous ses droits sur la Prusse occidentale; Jinks cédait l’Alsace et la Lorraine à Blinks, et Blinks dans un accès d'enthousiasme chevaleresque refusait de les accepter. Ils démobilisaient des troupes, faisaient sauter des forteresses, sabordaient leurs vaisseaux de guerre et s’offraient des indemnités dont aucun d’eux ne voulait. Puis, pendant qu'ils parlaient, Jinks se pencha en avant et dit quelque chose à Blinks à voix basse, – à l’évidence une proposition de conditions finales.

 

Blinks nodded, and Jinks turned and beckoned to a waiter, with the words, –

Blinks opina du chef, et Jinks se tourna pour appeler un serveur avec ces mots:

 

“One Scotch whiskey and soda, and one stein of Würtemburger Bier –”

— Un whisky écossais avec soda, et une bière de Wurtemburger.

 

And when I heard this, I knew that the war was over.

Et quand j’entendis ceci, je sus que la guerre était finie.

 

 

 

 

-8-
The Ground Floor

-8-
Un pont d’or

 

I hadn't seen Ellesworth since our college days, twenty years before, at the time when he used to borrow two dollars and a half from the professor of Public Finance to tide him over the week end.

Je n'avais pas revu Ellesworth depuis l'université, vingt ans auparavant, à l’époque où il avait l'habitude de taper le professeur de Finances Publiques de deux dollars et demi à l’approche du week-end.

 

Then quite suddenly he turned up at the club one day and had afternoon tea with me.

C’est alors qu’il débarqua un jour au club et prit le thé avec moi.

 

His big clean shaven face had lost nothing of its impressiveness, and his spectacles had the same glittering magnetism as in the days when he used to get the college bursar to accept his note of hand for his fees.

Son long visage glabre était toujours aussi expressif, et ses lunettes avaient le même magnétisme éclatant qu'en ces jours où il forçait la main à l'économe de l'université pour lui faire accepter sa note de frais.

 

And he was still talking European politics just as he used to in the days of our earlier acquaintance.

Et il parlait toujours de la politique Européenne de la même manière qu’au temps de nos premières relations.

 

“Mark my words,” he said across the little tea-table, with one of the most piercing glances I have ever seen, “the whole Balkan situation was only a beginning. We are on the eve of a great pan-Slavonic upheaval.” And then he added, in a very quiet, casual tone: “By the way, could you let me have twenty-five dollars till to-morrow?”

— Notez bien mes paroles, dit-il à travers la petite table à thé, avec un regard des plus acérés que j'avais jamais vus, toutes ces histoires dans les Balkans, ce n’était qu’un début. Nous sommes à la veille d'un grand bouleversement panslave21. Puis il ajouta, sur un ton tranquille et très ordinaire: A propos, pourriez vous m’avancer vingt-cinq dollars jusqu'à demain?

21 Le panslavisme est une doctrine politique, culturelle et sociale qui valorise l'identité commune que partageraient les différents peuples slaves et qui préconise leur union politique sur la base de cette identité (Wikipedia).

“A pan-Slavonic movement!” I ejaculated. “Do you really think it possible? No, I couldn't.”

— Un bouleversement panslave! m’écriai-je. Pensez-vous vraiment que ce soit possible? Non, je ne peux pas le croire.

“You must remember,” Ellesworth went on, “Russia means to reach out and take all she can get;” and he added, “how about fifteen till Friday?”

— Vous devez vous rappeler, continua Ellesworth, que la Russie entend bien atteindre et faire main basse sur tout ce qu’elle pourra; et il a ajouta, que diriez-vous de quinze dollars jusqu’à vendredi?

“She may reach for it,” I said, “but I doubt if she'll get anything. I'm sorry. I haven't got it.”

— Elle peut atteindre tout ce qu’elle veut, dis-je, mais je doute qu’elle fasse main basse sur quoi que ce soit. Je suis désolé. Je ne les ai pas.

 

“You're forgetting the Bulgarian element,” he continued, his animation just as eager as before. “The Slavs never forget what they owe to one another.”

— Vous oubliez l'élément Bulgare, continua-t-il, avec juste un peu plus d’animation. Les Slaves n'oublient jamais ce qu'ils doivent aux autres.

 

Here Ellesworth drank a sip of tea and then said quietly, “Could you make it ten till Saturday at twelve?”

Ici, Ellesworth but une gorgée de thé et me dit tranquillement, pourriez-vous aller jusqu’à dix dollars jusqu’à samedi midi?

 

I looked at him more closely. I noticed now his frayed cuffs and the dinginess of his over-brushed clothes. Not even the magnetism of his spectacles could conceal it. Perhaps I had been forgetting something, whether the Bulgarian element or not.

Je l’observai plus attentivement. A présent, je remarquai ses manchettes effilochées et le manque d'éclat de ses vêtements râpés. Même le magnétisme de ses lunettes ne pouvait masquer tout cela. J’avais peut-être oublié quelque chose, que ce soit ou non l'élément bulgare.

 

I compromised at ten dollars till Saturday.

Je transigeai à dix dollars jusqu'à samedi.

 

“The Slav,” said Ellesworth, as he pocketed the money, “is peculiar. He never forgets.”

— Le Slave, dit Ellesworth, en empochant l'argent, a ceci de particulier: il n'oublie jamais.

 

“What are you doing now?” I asked him. “Are you still in insurance?” I had a vague recollection of him as employed in that business.

— Que faites-vous à présent? lui demandai-je. Êtes-vous toujours dans les assurances?

Je me souvenais vaguement qu’il travaillait dans ce genre d’affaires.

 

“No,” he answered. “I gave it up. I didn't like the outlook. It was too narrow. The atmosphere cramped me. I want,” he said, “a bigger horizon.”

— Non, répondit-il. J’ai laissé tomber. Pas assez de perspectives. Secteur trop étroit. Atmosphère confinée. Il me faut, dit-il, de vastes horizons.

 

“Quite so,” I answered quietly. I had known men before who had lost their jobs. It is generally the cramping of the atmosphere that does it. Some of them can use up a tremendous lot of horizon.

— Je vois, répondis-je tranquillement. J'avais connu d’autres types qui avaient perdu leur boulot. C’était généralement à cause de l'atmosphère étriquée. Certains d'entre eux étaient capables d’user d’un nombre phénoménal de vastes horizons.

 

“At present,” Ellesworth went on, “I am in finance. I'm promoting companies.”

— Actuellement, poursuivit Ellesworth, je suis dans la finance. Je fais de la promotion pour des sociétés.

 

“Oh, yes,” I said. I had seen companies promoted before.

— Oh, oui, dis-je. J'avais déjà vu des compagnies dont on faisait la promotion.

 

“Just now,” continued Ellesworth, “I'm working on a thing that I think will be rather a big thing. I shouldn't want it talked about outside, but it's a matter of taking hold of the cod fisheries of the Grand Banks, – practically amalgamating them – and perhaps combining with them the entire herring output, and the whole of the sardine catch of the Mediterranean. If it goes through,” he added, “I shall be in a position to let you in on the ground floor.”

— En ce moment, continua Ellesworth, je travaille à un truc dont que j’ai tout lieu de penser que ça sera la grosse affaire. Je ne devrais pas en parler, mais le projet est de faire en sorte que les grandes banques mettent le grappin sur la pêche à la morue, – qu’elles en prennent pratiquement le monopole – avec peut-être, par-dessus le marché, celui de la pêche au hareng, et celui de la sardine en Méditerranée. Si ça marche, ajouta-t-il, je serai en position de vous aire un pont d’or.

 

I knew the ground floor of old. I have already many friends sitting on it; and others who have fallen through it into the basement.

Je connaissais les ponts d’or de longue date. J’avais déjà pas mal d'amis assis au beau milieu; et d'autres qui étaient passés au travers jusqu’à tomber à l’eau.

 

I said, “thank you,” and he left me.

Je dis, merci, et il me laissa.

 

“That was Ellesworth, wasn't it?” said a friend of mine who was near me. “Poor devil. I knew him slightly, – always full of some new and wild idea of making money. He was talking to me the other day of the possibility of cornering all the huckleberry crop and making refined sugar. Isn't it amazing what fool ideas fellows like him are always putting up to business men?”

— C’était Ellesworth, n'est-ce pas? dit un de mes amis qui se trouvait à mes côtés. Le pauvre diable. Je le connais un peu, – toujours bouillonnant de quelque nouvelle et sauvage idée pour gagner de l'argent. Il me parlait l'autre jour de la possibilité de monopoliser toute la récolte d'airelles pour en faire du sucre raffiné. C’est incroyable les sottises que des types comme lui peuvent proposer aux hommes d'affaires!

 

We both laughed.

Nous rîmes tous les deux.

 

After that I didn't see Ellesworth for some weeks.

Par la suite, je ne vis plus Ellesworth pendant quelques semaines.

 

Then I met him in the club again. How he paid his fees there I do not know.

Puis je le rencontrai à nouveau au club. J’ignore absolument comment il pouvait payer sa cotisation.

 

This time he was seated among a litter of foreign newspapers with a cup of tea and a ten-cent package of cigarettes beside him.

Cette fois, il était assis au milieu d’un amoncellement de journaux étrangers avec une tasse de thé et un paquet de cigarettes à dix-cent à portée de la main.

 

“Have one of these cigarettes,” he said. “I get them specially. They are milder than what we have in the club here.”

— Prenez une de ces cigarettes, dit-il. On les fabrique spécialement pour moi. Elles sont plus légères que ce que nous avons ici au club.

 

They certainly were.

Elles l’étaient, sans aucun doute.

 

“Note what I say,” Ellesworth went on. “The French Republic is going to gain from now on a stability that it never had.” He seemed greatly excited about it. But his voice changed to a quiet tone as he added, “Could you, without inconvenience, let me have five dollars?”

— Notez bien mes paroles, continua Ellesworth. La république Française est en passe d’acquérir une stabilité qu’elle n’a jamais connu.

Il paraissait considérablement excité à ce sujet. Mais sa voix reprit une tonalité plus calme alors qu’il ajouta:

— Pourriez-vous, si ça ne vous dérange pas, m’avancer cinq dollars?

 

So I knew that the cod-fish and the sardines were still unamalgamated.

C’est ainsi que j’appris qu’il n’avait pas monopolisé la morue et la sardine.

 

“What about the fisheries thing?” I asked. “Did it go through?”

— Qu’en est-il de la pêche? demandai-je. Ça a donné?

 

“The fisheries? No, I gave it up. I refused to go forward with it. The New York people concerned were too shy, too timid to tackle it. I finally had to put it to them very straight that they must either s shilly-shallying and declare themselves, or the whole business was off.”

— La pêche? Non, j’ai laissé tomber. Pas voulu aller plus loin. Habitants de New York trop timides, trop pusillanimes pour se lancer. J’ai finalement dû me montrer très ferme avec eux, ou bien ils arrêtaient de tergiverser pour se décider, ou toute l’affaire était à l’eau.

 

“Did they declare themselves?” I questioned.

— Ils se sont décidés? demandai-je.

 

“They did,” said Ellesworth, “but I don't regret it. I'm working now on a much bigger thing, – something with greater possibilities in it. When the right moment comes I'll let you in on the ground floor.”

— Ils l’ont fait, dit Ellesworth, mais je ne le regrette pas. Je travaille à présent sur quelque chose d’encore plus grand, – avec encore plus de possibilités. Le moment venu, je vous ferai un pont d’or.

 

I thanked him and we parted.

Je le remerciai et nous nous séparâmes.

 

The next time I saw Ellesworth he told me at once that he regarded Albania as unable to stand by itself. So I gave him five dollars on the spot and left him.

La fois suivante, Ellesworth me déclara tout de suite qu'il tenait l'Albanie comme incapable de se tenir prête par ses propres moyens. De sorte que je lui donnai d’emblée cinq dollars et le laissai.

 

A few days after that he called me up on the telephone to tell me that the whole of Asia Minor would have to be redistributed. The redistribution cost me five dollars more.

Quelques jours plus tard, il m’appela au téléphone pour me dire que la totalité de l'Asie Mineure devrait être reconfigurée. Cette reconfiguration me coûta cinq dollars de plus.

 

Then I met him on the street, and he said that Persia was disintegrating, and took from me a dollar and a half.

Puis je le rencontrai dans la rue. Il m’annonça que la Perse était en train de se désintégrer, et m’extorqua un dollar et demi.

 

When I passed him next in the street he was very busy amalgamating Chinese tramways. It appeared that there was a ground floor in China, but I kept off it.

Quand je le rencontrai dans la rue la fois suivante, il était très occupé à opérer la fusion des tramways Chinois. Il s’avérait qu'il y avait un pont d’or en Chine, mais je déclinai l’offre.

 

Each time I saw Ellesworth he looked a little shabbier than the last. Then one day he called me up on the telephone, and made an appointment.

Chaque fois que je rencontrais Ellesworth, il semblait un peu plus minable. Jusqu’au jour où il m’appela au téléphone et me fixa un rendez-vous.

 

His manner when I joined him was full of importance.

Quand je le rejoignis, ses manières étaient pleines d'importance.

 

“I want you at once,” he said in a commanding tone, “to write me your cheque for a hundred dollars.”

— Je veux, dit-il sur un ton de commandement, que vous me rédigiez sur le champ un chèque de cent dollars.

 

“What's the matter?” I asked.

— Que se passe-t-il? demandai-je.

 

“I am now able,” said Ellesworth, “to put you in on the ground floor of one of the biggest things in years.”

— Je suis à présent en mesure, dit Ellesworth, de vous faire un pont d’or grâce à une des plus grosses affaires depuis des années.

 

“Thanks,” I said, “the ground floor is no place for me.”

— Non merci, dis-je, un pont d’or n'est pas un endroit pour moi.

 

“Don't misunderstand me,” said Ellesworth. “This is a big thing. It's an idea I've been working on for some time, – making refined sugar from the huckleberry crop. It's a certainty. I can get you shares now at five dollars. They'll go to five hundred when we put them on the market, – and I can run you in for a block of stock for promotion services as well. All you have to do is to give me right now a hundred dollars, – cash or your cheque, – and I can arrange the whole thing for you.”

— Vous me comprenez mal, dit Ellesworth. C'est une grosse affaire. Une idée sur laquelle je travaille depuis un certain temps, – la fabrication du sucre raffiné à partir de la récolte d'airelles. Une affaire sûre. Je peux encore vous avoir des parts à cinq dollars. Ça va grimper jusqu’à cinq cents quand nous les mettrons sur le marché, – et je peux aussi bien vous mettre dans le coup pour un paquet d'actions des services de promotion. Tout que vous avez à faire est de me donner cent dollars maintenant, – en liquide ou en chèque, – et je m’occuperai de toute l’affaire pour vous.

 

I smiled.

Je souris.

 

“My dear Ellesworth,” I said, “I hope you won't mind if I give you a little bit of good advice. Why not drop all this idea of quick money? There's nothing in it. The business world has grown too shrewd for it. Take an ordinary decent job and stick to it. Let me use my influence,” I added, “to try and get you into something with a steady salary, and with your brains you're bound to get on in time.”

— Mon cher Ellesworth, dis-je, ne le prenez pas mal, mais laissez-moi vous donner un brin de bon conseil. Pourquoi ne pas laisser tomber toute cette histoire d'argent rapide? Il n'y a rien là dedans. Le monde des affaires s'est développé d’une manière trop subtile pour ça. Prenez un travail décent et tâchez de vous y tenir. Laissez-moi user de mon influence, ajoutai-je, pour essayer de vous trouver quelque chose qui vous rapporte un salaire régulier, et avec votre cerveau, vous êtes sûr de l’obtenir en un rien de temps.

 

Ellesworth looked pained. A “steady job” sounded to him like a “ground floor” to me.

Ellesworth sembla peiné. Mon travail régulier lui sonnait aux oreilles comme son pont d’or aux miennes.

 

After that I saw nothing of him for weeks. But I didn't forget him. I looked about and secured for him a job as a canvassing agent for a book firm at a salary of five dollars a week, and a commission of one-tenth of one per cent.

A la suite de cela, je n’entendis plus parler de lui pendant des semaines. Mais je ne l'avais pas oublié. J’avais prospecté et obtenu pour lui un poste d'agent commercial dans une maison d’édition, pour un salaire de cinq dollars par semaine, assorti d’une commission de dix pour cent.

 

I was waiting to tell him of his good luck, when I chanced to see him at the club again.

J'attendais pour lui faire part de cette bonne fortune, quand j’eus la chance de tomber sur lui au club.

 

But he looked transformed.

Mais il semblait transformé.

 

He had on a long frock coat that reached nearly to his knees. He was leading a little procession of very heavy men in morning coats, upstairs towards the private luncheon rooms. They moved like a funeral, puffing as they went. I had seen company directors before and I knew what they were at sight.

Il portait un long manteau qui lui descendait presque aux genoux. Il conduisait un petit groupe d’hommes corpulents en pardessus du matin vers les salles à manger privées de l’étage. Ils se déplaçaient à une allure de cortège funèbre et avançaient en haletant. J'avais déjà vu des directeurs de compagnie auparavant et je pouvais les reconnaître au premier coup d’œil.

 

“It's a small club and rather inconvenient,” Ellesworth was saying, “and the horizon of some of its members rather narrow,” here he nodded to me as he passed, – “but I can give you a fairly decent lunch.”

— C’est un petit club assez inconfortable, disait Ellesworth, et l'horizon de certains de ses membres est plutôt étriqué, – ici, en passant, il inclina la tête dans ma direction, – mais je peux vous offrir un déjeuner assez décent.

 

I watched them as they disappeared upstairs.

Je les observai tandis qu'ils disparaissaient à l’étage.

 

“That's Ellesworth, isn't it?” said a man near me. It was the same man who had asked about him before.

— C’est Ellesworth, n'est-ce pas? dit un homme près de moi, le même qui avait demandé de ses nouvelles quelques temps plus tôt.

 

“Yes,” I answered.

— Oui, répondis-je.

 

“Giving a lunch to his directors, I suppose,” said my friend; “lucky dog.”

— Je suppose qu’il donne un déjeuner à ses directeurs, dit mon ami; le sacré veinard.

 

“His directors?” I asked.

— Ses directeurs? demandai-je.

 

“Yes, hadn't you heard? He's just cleaned up half a million or more, – some new scheme for making refined sugar out of huckleberries. Isn't it amazing what shrewd ideas these big business men get hold of? They say they're unloading the stock at five hundred dollars. It only cost them about five to organize. If only one could get on to one of these things early enough, eh?”

— Oui. Vous n’en avez pas entendu parler? Il s’est tout simplement fait quelque chose comme un demi-million ou davantage, – une certaine nouvelle technique pour fabriquer du sucre raffiné avec des airelles. N’est-ce pas stupéfiant, toutes les idées judicieuses qui viennent à ces importants hommes d’affaires? Ils disent qu'ils bradent les actions à cinq cents dollars. Ça ne leur a en coûté que cinq pour tout mettre en place. Si seulement on pouvait être associé assez tôt à des affaires comme celle-là, hein?

 

I assented sadly.

J’approuvai tristement.

 

And the next time I am offered a chance on the ground floor I am going to take it, even if it's only the barley floor of a brewery.

Et la prochaine fois qu’on m’offre une chance pour un pont d’or, je la prends, même si ce n’est qu’une vieille passerelle branlante jetée au-dessus d’un ruisseau.

 

It appears that there is such a place after all.

Il s'avère qu’après tout, un tel endroit existe.

 

 

 

 

-9-
The Hallucination of Mr. Butt

-9-
 La grande Illusion de Mr. Butt

 

It is the hallucination of Mr. Butt's life that he lives to do good. At whatever cost of time or trouble to himself, he does it. Whether people appear to desire it or not, he insists on helping them along.

La grande illusion de Mr. Blutt est que son existence est vouée à faire le bien. Il le fait quels que soient le temps que ça lui prend ou les ennuis qui lui en coûtent. Que les gens le veuillent ou non, il insiste pour les aider.

 

His time, his company and his advice are at the service not only of those who seek them but of those who, in the mere appearances of things, are not asking for them.

il met son temps, sa compagnie et ses conseils au service non seulement de ceux qui les recherchent mais de ceux qui ne lui demandent rien.

 

You may see the beaming face of Mr. Butt appear at the door of all those of his friends who are stricken with the minor troubles of life. Whenever Mr. Butt learns that any of his friends are moving house, buying furniture, selling furniture, looking for a maid, dismissing a maid, seeking a chauffeur, suing a plumber or buying a piano, – he is at their side in a moment.

On peut voir le visage radieux de Mr. Butt apparaître à la porte de tous ceux de ses amis que frappent les petits tracas de la vie. Chaque fois que Mr. Butt apprend que l'un quelconque de ses amis déménage, achète des meubles, en vend, recherche une bonne, en renvoie une, st en quête d’un chauffeur, court après un plombier ou ait l’acquisition d’un piano, – il surgit sur le champ à ses côtés.

 

So when I met him one night in the cloak room of the club putting on his raincoat and his galoshes with a peculiar beaming look on his face, I knew that he was up to some sort of benevolence.

C’est ainsi que lorsque je le rencontrai, un soir, dans le vestiaire du club, en train d’enfiler son imperméable et ses couvre-chaussures avec une expression particulièrement radieuse sur le visage, je compris qu’il partait faire une bonne action.

 

“Come upstairs,” I said, “and play billiards.” I saw from his general appearance that it was a perfectly safe offer.

— Venez plutôt là-haut, dis-je, faire un billard. Je voyais à son attitude générale que c'était une offre parfaitement vaine.

 

“My dear fellow,” said Mr. Butt, “I only wish I could. I wish I had the time. I am sure it would cheer you up immensely if I could. But I'm just going out.”

— Mon cher ami, dit Mr. Butt, je voudrais bien pouvoir. Je souhaiterais en avoir le temps. Je suis sûr ça vous rendrait un grand service si je le pouvais. Mais je dois sortir à l’instant.

 

“Where are you off to?” I asked, for I knew he wanted me to say it.

— Où allez-vous donc? demandai-je, parce que je savais qu’il attendait que je lui demande.

 

“I'm going out to see the Everleigh-Joneses, – you know them? no? – just come to the city, you know, moving into their new house, out on Seldom Avenue.”

— Je sors pour aller voir les Everleigh-Jones, – vous les connaissez? non? – ils viennent juste d’arriver en ville, vous savez, ils emménagent dans leur nouvelle maison, du côté de Seldom Avenue.

 

“But,” I said, “that's away out in the suburbs, is it not, a mile or so beyond the car tracks?”

— Mais, dis-je, ça se trouve au diable en banlieue, non? à peu près à un mille au-delà des grandes artères?

 

“Something like that,” answered Mr. Butt.

— Quelque chose comme ça, répondit Mr. Butt.

 

“And it's going on for ten o'clock and it's starting to rain – ”

— Et il n’est pas loin de dix heures, et il commence à pleuvoir –

 

“Pooh, pooh,” said Mr. Butt, cheerfully, adjusting his galoshes. “I never mind the rain, – does one good. As to their house. I've not been there yet but I can easily find it. I've a very simple system for finding a house at night by merely knocking at the doors in the neighborhood till I get it.”

— Peuh, peuh, dit gaiement Mr. Butt en ajustant ses couvre-chaussures. Je ne me soucie jamais de la pluie, – ça vaut mieux. C’est comme leur maison. Je n’y suis jamais allé, mais je peux la trouver facilement. J'ai un truc très simple pour trouver une maison la nuit, en frappant simplement à toutes les portes du voisinage jusqu'à ce que je tombe sur la bonne.

 

“Isn't it rather late to go there?” I protested.

— Il n’est pas un peu tard pour aller là-bas? protestai-je.

 

“My dear fellow,” said Mr. Butt warmly, “I don't mind that a bit. The way I look at it is, here are these two young people, only married a few weeks, just moving into their new house, everything probably upside down, no one there but themselves, no one to cheer them up,” – he was wriggling into his raincoat as he spoke and working himself into a frenzy of benevolence, – “good gracious, I only learned at dinner time that they had come to town, or I'd have been out there days ago, – days ago –”

— Mon cher ami, dit Mr. Butt avec chaleur, je ne m’en fais pas pour si peu. De la façon dont je vois les choses, voici deux jeunes gens, mariés depuis à peine quelques semaines, emménageant tout juste dans leur nouvelle maison, leurs affaires probablement sens dessus dessous, sans autre ressource qu’eux-mêmes, sans personne pour leur donner un coup de main, – il se tortillait dans son imperméable tout en parlant, et se plongeait tout seul dans une frénésie de bienveillance, – bonté divine, je n’ai appris qu’au dîner qu'ils étaient arrivés en ville, sans quoi je serais là-bas depuis des jours, – des jours –

 

And with that Mr. Butt went bursting forth into the rain, his face shining with good will under the street lamps.

Et là-dessus, Mr. Butt se rua sous la pluie, le visage luisant de bonne volonté sous les réverbères.

 

The next day I saw him again at the club at lunch time.

Le jour suivant je le revis au club à l’heure du déjeuner.

 

“Well,” I asked, “did you find the Joneses?”

— Eh bien, demandai-je, vous avez trouvé les Jones?

 

“I did,” said Mr. Butt, “and by George I was glad that I'd gone – quite a lot of trouble to find the house (though I didn't mind that; I expected it) – had to knock at twenty houses at least to get it, – very dark and wet out there,  – no street lights yet, – however I simply pounded at the doors until some one showed a light – at every house I called out the same things, 'Do you know where the Everleigh Joneses live?' They didn't. 'All right,' I said, 'go back to bed. Don't bother to come down.'

— Je les ai trouvé, dit Mr. Butt, et par Saint George, je n’étais pas fâché d’arriver – de grosses difficultés pour trouver la maison (bien que je ne m’en faisais pas; je m’y attendais) – j’ai dû frapper à au moins vingt maisons avant de trouver, – très obscur et humide par là-bas, – encore aucun réverbère, – toujours est-il que je tambourinais simplement aux portes jusqu'à ce que quelqu'un allume – dans chaque maison, je réclamais la même chose, «savez-vous où habitent les Everleigh Jones?» Ils ne savaient pas. «Eh bien,» leur disais-je, «retournez vous coucher. Ne prenez pas la peine de descendre.»

 

“But I got to the right spot at last. I found the house all dark. Jones put his head out of an upper window. 'Hullo,' I called out; 'it's Butt.' 'I'm awfully sorry,' he said, 'we've gone to bed.' 'My dear boy,' I called back, 'don't apologize at all. Throw me down the key and I'll wait while you dress. I don't mind a bit.'

— Mais j'ai fini par trouver le bon endroit. J'ai trouvé la maison plongée dans le noir. Jones a mis le nez à une fenêtre du haut. «Hello,» ai-je appelé; «c'est moi, Butt.» «Je suis absolument désolé,» a-t-il dit, «nous sommes au lit.» «Mon cher garçon,» ai-je répondu, «ne vous excusez pas. Jetez-moi la clef et j'attendrai pendant que vous vous habillez. Je ne m’en fais pas pour si peu.» 

 

“Just think of it,” continued Mr. Butt, “those two poor souls going to bed at half past ten, through sheer dullness! By George, I was glad I'd come. 'Now then,' I said to myself, 'let's cheer them up a little, let's make things a little brighter here.'

“Well, down they came and we sat there on furniture cases and things and had a chat. Mrs. Jones wanted to make me some coffee. 'My dear girl,' I said (I knew them both when they were children) 'I absolutely refuse. Let me make it.' They protested. I insisted. I went at it, – kitchen all upset – had to open at least twenty tins to get the coffee. However, I made it at last. 'Now,' I said, 'drink it.' They said they had some an hour or so ago. 'Nonsense,' I said, 'drink it.' Well, we sat and chatted away till midnight. They were dull at first and I had to do all the talking. But I set myself to it. I can talk, you know, when I try. Presently about midnight they seemed to brighten up a little. Jones looked at his watch. 'By Jove,' he said, in an animated way, 'it's after midnight.' I think he was pleased at the way the evening was going; after that we chatted away more comfortably. Every little while Jones would say, 'By Jove, it's half past twelve,' or 'it's one o'clock,' and so on.

“I took care, of course, not to stay too late. But when I left them I promised that I'd come back to-day to help straighten things up. They protested, but I insisted.”

Mr. Butt poursuivit:

— Pensez donc, ces âmes en peine allant se coucher à dix heures et demie, autant dire avec les poules! Par Saint George, j'étais content d’être venu. «Eh bien,» me suis-je dit, «donnons leur un coup de main, faisons en sorte de rendre tout ça un peu plus joyeux.» Eh bien, ils sont descendus et nous nous sommes mis à discuter, assis sur des caisses et sur diverses choses. Mrs. Jones a voulu me préparer du café. «Ma chère petite,» ai-je dit (je les connais tous les deux depuis qu’ils étaient gosses) «je refuse absolument. Laissez-moi faire.» Ils ont protesté. J'ai insisté. Je m’y suis mis, – la cuisine était complètement en l’air – j’ai dû ouvrir au moins vingt boîtes avant de trouver le café. J’ai quand même fini par le préparer. «Maintenant,» ai-je dit, «buvons.» Ils ont dit qu'ils en avaient pris une ou deux heures plus tôt. «Absurde,» ai-je dit, «buvez.» Alors, nous nous sommes assis et nous avons discuté jusqu’à près de minuit. Au début, ils se montraient taciturnes et je devais faire la conversation à moi tout seul. Mais je m’y suis mis. Vous me connaissez, quand je m’y mets, je peux parler. Bientôt, sur les minuit, ils ont semblé s’animer un tant soit peu. Jones a regardé sa montre. «Par Jupiter,» a-t-il dit avec animation, «il est lus de minuit.» Je crois qu'il était content de la manière dont se passait la soirée. Après ça, nous avons continué à causer plus confortablement. De temps en temps, Jones disait, «par Jupiter, il est minuit et demi passé,» ou «il est une heure,» et ainsi de suite. J'ai pris soin, naturellement, de ne pas rester trop tard. Mais en les quittant, je leur ai promis de revenir aujourd'hui pour les aider à tout mettre en place. Ils ont protesté, mais j'ai insisté.

 

That same day Mr. Butt went out to the suburbs and put the Joneses' furniture to rights.

Le même jour, Mr. Butt de jour se rendit en banlieue et installa le mobilier des Jones.

 

“I worked all afternoon,” he told me afterwards, – “hard at it with my coat off – got the pictures up first – they'd been trying to put them up by themselves in the morning. I had to take down every one of them – not a single one right, – 'Down they come,' I said, and went at it with a will.”

— J'ai bossé tout l'après-midi, me dit-il par la suite, – tout en retirant son pardessus – à commencer par les tableaux – ils avaient essayé de les suspendre eux-mêmes pendant la matinée. J'ai dû les décrocher un par un – pas un seul n’était d’aplomb, – «allons-y,» ai-je dit, et e m’y suis mis avec courage.

 

A few days later Mr. Butt gave me a further report. “Yes,” he said, “the furniture is all unpacked and straightened out but I don't like it. There's a lot of it I don't quite like. I half feel like advising Jones to sell it and get some more. But I don't want to do that till I'm quite certain about it.”

Quelques jours plus tard, Mr. Butt me fit un nouveau rapport.

— Oui, dit-il, les meubles sont tous déballés et mis en place, mais ils ne me plaisent pas. Il y en a pas mal que je n'aime pas du tout. J’ai été sur le point de conseiller à Jones de les vendre et d’en acheter d’autres. Mais je ne veux rien faire avant d’être tout à fait sûr de mon coup.

 

After that Mr. Butt seemed much occupied and I didn't see him at the club for some time.

Par la suite, Mr. Butt parut très occupé et je ne le revis pas au club avant un certain temps.

 

“How about the Everleigh-Joneses?” I asked. “Are they comfortable in their new house?”

— Où en sont les Everleigh-Jones? lui demandai-je. Sont-ils installés confortablement dans leur nouvelle maison?

 

Mr. Butt shook his head. “It won't do,” he said. “I was afraid of it from the first. I'm moving Jones in nearer to town. I've been out all morning looking for an apartment; when I get the right one I shall move him. I like an apartment far better than a house.”

Mr. Butt secoua sa tête.

— Ça n’ira pas, dit-il. Je le craignais depuis le début. Je m’en vais déménager Jones plus près du centre-ville. J’ai passé toute la matinée à la recherche d’un appartement; dès que j’aurai trouvé le bon, je le déménagerai. Je préfère de loin un appartement à une maison.

 

So the Joneses in due course of time were moved. After that Mr. Butt was very busy selecting a piano, and advising them on wall paper and woodwork.

De sorte que le moment venu, les Jones furent déménagés. Après quoi Mr. Butt se trouva fort occupé à choisir un piano, et à les conseiller pour les tentures murales et les boiseries.

 

They were hardly settled in their new home when fresh trouble came to them.

Ils étaient à peine installés dans leur nouveau logis que de nouveaux ennuis leur tombèrent dessus.

 

“Have you heard about Everleigh-Jones?” said Mr. Butt one day with an anxious face.

— Vous êtes au courant pour Everleigh-Jones? me dit un jour Mr. Butt d’un air angoissé.

 

“No,” I answered.

— Non, répondis-je.

 

“He's ill – some sort of fever – poor chap – been ill three days, and they never told me or sent for me – just like their grit – meant to fight it out alone. I'm going out there at once.”

— Il est malade – une sorte de fièvre – pauvre bougre – malade depuis trois jours, et ils ne m’ont pas prévenu ou fait prévenir – je reconnais bien là leur courage – comme s’ils voulaient s’en sortir seuls. J’y cours de ce pas.

 

From day to day I had reports from Mr. Butt of the progress of Jones's illness.

Jour après jour, Mr. Butt me fit part des progrès de la maladie de Jones.

 

“I sit with him every day,” he said. “Poor chap, – he was very bad yesterday for a while, – mind wandered – quite delirious – I could hear him from the next room – seemed to think some one was hunting him – 'Is that damn old fool gone,' I heard him say.

“I went in and soothed him. 'There is no one here, my dear boy,' I said, 'no one, only Butt.' He turned over and groaned. Mrs. Jones begged me to leave him. 'You look quite used up,' she said. 'Go out into the open air.' 'My dear Mrs. Jones,' I said, 'what does it matter about me?'”

— Je vais le voir tous les jours, dit-il. Le pauvre bougre, – il a été très mal hier pendant un bon bout de temps, – son esprit battait la campagne – un délire complet – je pouvais l'entendre de la pièce voisine – il avait l’air de penser que quelqu'un le harcelait – «Est-ce que ce sacré vieil abruti est parti?» l’ai-je entendu dire. Je suis entré et je l'ai calmé. «Il n'y a personne ici, mon cher garçon,» ai-je dit, «personne, seulement Butt.» Il s'est détourné et s’est mis à geindre. Mrs. Jones m'a prié de le laisser. «Vous semblez complètement épuisé,» a-t-elle dit. «Allez donc prendre l’air.» «Ma chère Mrs. Jones,» ai-je dit, «mon état n’a pas la moindre importance!»

 

Eventually, thanks no doubt to Mr. Butt's assiduous care, Everleigh-Jones got well.

Par la suite, sans aucun doute grâce aux soins assidus de Mr. Butt, Everleigh-Jones recouvra la santé.

 

“Yes,” said Mr. Butt to me a few weeks later, “Jones is all right again now, but his illness has been a long hard pull. I haven't had an evening to myself since it began. But I'm paid, sir, now, more than paid for anything I've done, – the gratitude of those two people – it's unbelievable  – you ought to see it. Why do you know that dear little woman is so worried for fear that my strength has been overtaxed that she wants me to take a complete rest and go on a long trip somewhere – suggested first that I should go south. 'My dear Mrs. Jones,' I said laughing, 'that's the one place I will not go. Heat is the one thing I can't stand.' She wasn't nonplussed for a moment. 'Then go north,' she said. 'Go up to Canada, or better still go to Labrador,' – and in a minute that kind little woman was hunting up railway maps to see how far north I could get by rail. 'After that,' she said, 'you can go on snowshoes.' She's found that there's a steamer to Ungava every spring and she wants me to run up there on one steamer and come back on the next.”

— Oui, me dit Mr. Butt quelques semaines plus tard, Jones va de nouveau tout à fait bien à présent, mais sa maladie a été une longue et douloureuse épreuve. Je n'ai pas eu une soirée à moi depuis qu'elle a commencé. Mais je suis maintenant récompensé, monsieur, davantage récompensé que pour n’importe quelle chose que j’ai faite, – la gratitude de ces deux personnes – c’est incroyable – vous devriez voir ça. Croirez-vous que cette chère petite femme a si peur que j’aie présumé de mes forces qu'elle a insisté pour que je prenne un repos complet et parte pour un long voyage quelque part – suggérant que je commence par aller dans le sud. «Ma chère Mrs. Jones,» ai-je dit en riant, «c’est le SEUL endroit où je n'irai pas. La chaleur est quelque chose que je ne peux pas supporter.» Elle ne resta pas perplexe plus d’un instant. «Alors, partez pour le nord,» a-t-elle dit. «Montez vers le Canada, ou encore mieux, au Labrador,» – et en minute, la charmante petite femme avait sorti des cartes ferroviaires pour voir jusqu’où je pourrais aller par le train vers le nord. «Une fois là-bas, dit-elle, vous pourrez continuer en raquettes.» Quand elle découvrit qu’un vapeur passait à Ungava22 chaque année au printemps, elle voulut me voir partir par un vapeur et revenir par le suivant.

22 Dans la province du Québec.

“It must be very gratifying,” I said.

— Ça doit être très agréable, ai-je dit.

 

“Oh, it is, it is,” said Mr. Butt warmly. “It's well worth anything I do. It more than repays me. I'm alone in the world and my friends are all I have. I can't tell you how it goes to my heart when I think of all my friends, here in the club and in the town, always glad to see me, always protesting against my little kindnesses and yet never quite satisfied about anything unless they can get my advice and hear what I have to say.

— Oh, ça l’est, ça l’est, dit Mr. Butt avec chaleur. Il ne pouvait rien m’arriver de mieux. C’est plus qu’une récompense. Je suis seul au monde et mes amis sont tout ce que j'ai. Je ne peux vous dire comme ça me va droit au cœur de penser à tous mes amis, ici, au club, et en ville, toujours heureux de me voir, toujours protestant contre mes petits bienfaits mais jamais tout à fait satisfaits au sujet de n'importe quoi s’ils n’ont pu obtenir mes conseils et écouter ce que j’avais à leur dire.

 

“Take Jones for instance,” he continued – “do you know, really now as a fact, – the hall porter assures me of it, – every time Everleigh-Jones enters the club here the first thing he does is to sing out, 'Is Mr. Butt in the club?' It warms me to think of it.” Mr. Butt paused, one would have said there were tears in his eyes. But if so the kindly beam of his spectacles shone through them like the sun through April rain. He left me and passed into the cloak room.

Il poursuivit:

— Prenez Jones par exemple, – vraiment, vous savez comment ça se passe maintenant, – le concierge me l’a assuré, – chaque fois qu'Everleigh-Jones vient au club, la première chose qu'il fait est de demander, est-ce que Mr. Butt est au club? Ça me fait chaud au cœur d’y penser.

Mr. Butt fit une pause, on aurait dit qu'il avait les larmes aux yeux. Mais ce pouvait aussi bien n’être que l’éclat de ses lunettes qui se reflétait dans ses yeux comme le soleil à travers la pluie d'avril. Il me laissa et entra dans le vestiaire.

 

He had just left the hall when a stranger entered, a narrow, meek man with a hunted face. He came in with a furtive step and looked about him apprehensively.

Il venait à peine de quitter le hall quand un étranger entra, un homme maigre, humble, au visage tourmenté. Il entra d’un pas furtif et regarda autour de lui avec appréhension.

 

“Is Mr. Butt in the club?” he whispered to the hall porter.

— Est-ce que Mr. Butt est au club? chuchota-t-il au concierge.

 

“Yes, sir, he's just gone into the cloak room, sir, shall I –”

— Oui, monsieur, il vient juste d’entrer dans le vestiaire, monsieur, je –

 

But the man had turned and made a dive for the front door and had vanished.

Mais l'homme avait tourné le dos, et nous le vîmes disparaître précipitamment par l'entrée principale.

 

“Who is that?” I asked.

— Qui est-ce? ai-je demandé.

 

“That's a new member, sir, Mr. Everleigh-Jones,” said the hall porter.

— Un nouveau membre, monsieur, Mr. Everleigh-Jones, dit le concierge.

 

 

 

 

-IV-
Ram Spudd
The New World Singer

Is He Divinely Inspired? Or Is He Not?
At Any Rate We Discovered Him.*

* Mr. Spudd was discovered by the author for the New York Life. He is already recognized as superior to Tennyson and second only, as a writer of imagination, to the Sultan of Turkey.

 

-IV-
RaIm Spudd
Le nouveau chantre du monde

Oui ou non, son inspiration est-elle divine?
Quoiqu’il en soit, nous l'avons découvert*.

* M. Spudd, découvert par l'auteur pour le compte du New York Life, est déjà reconnu comme supérieur à Tennyson et seulement en seconde place, en tant qu’auteur de fiction, par le Sultan de Turquie (note de l’auteur).

 

The discovery of a new poet is always a joy to the cultivated world. It is therefore with the greatest pleasure that we are able to announce that we ourselves, acting quite independently and without aid from any of the English reviews of the day, have discovered one. In the person of Mr. Ram Spudd, of whose work we give specimens below, we feel that we reveal to our readers a genius of the first order. Unlike one of the most recently discovered English poets who is a Bengalee, and another who is a full-blooded Yak, Mr. Spudd is, we believe, a Navajo Indian. We believe this from the character of his verse. Mr. Spudd himself we have not seen. But when he forwarded his poems to our office and offered with characteristic modesty to sell us his entire works for seventy-five cents, we felt in closing with his offer that we were dealing not only with a poet, but with one of nature's gentlemen.

La découverte d'un nouveau poète est toujours une joie pour le monde cultivé. C’est donc avec le plus grand plaisir que nous nous trouvons en mesure d’annoncer qu’agissant en toute indépendance et sans l’aide de quelque revue anglaise que ce fût, nous en avons découvert un par nous-mêmes dans la personne de Mr. Ram Spudd, dont nous donnons ci-dessous des exemples du travail, nous estimons proposer à nos lecteurs un génie de tout premier ordre. À la différence d'un des poètes anglais récemment découverts qui se trouve être un Bengali, et d'un autre qui est un Yak pur-sang, Mr. Spudd est, croyons-nous, un Indien Navajo, ce que nous déduisons des caractéristiques de sa prosodie. Nous n’avons pas rencontré Mr. Spudd en personne. Mais quand il a adressé ses poésies à nos bureaux et proposé, avec une modestie caractéristique, de nous vendre la totalité de son œuvre pour soixante-quinze cents, nous avons décelé dans son offre que nous avions affaire non seulement à un poète, mais aussi à un gentleman de la nature.

 

Mr. Spudd, we understand, has had no education. Other newly discovered poets have had, apparently, some. Mr. Spudd has had, evidently, none. We lay stress on this point. Without it we claim it is impossible to understand his work.

Mr. Spudd, à ce que nous comprenons, n'a reçu aucune éducation. D'autres poètes récemment découverts en ont, semble-t-il, reçu une. Mr. Spud, à l’évidence, non. Nous soulignons ce point sans lequel nous déclarons qu’il est impossible de comprendre son œuvre.

 

What we particularly like about Ram Spudd, and we do not say this because we discovered him but because we believe it and must say it, is that he belongs not to one school but to all of them. As a nature poet we doubt very much if he has his equal; as a psychologist, we are sure he has not. As a clear lucid thinker he is undoubtedly in the first rank; while as a mystic he is a long way in front of it. The specimens of Mr. Spudd's verse which we append herewith were selected, we are happy to assure our readers, purely at random from his work. We first blindfolded ourselves and then, standing with our feet in warm water and having one hand tied behind our back, we groped among the papers on our desk before us and selected for our purpose whatever specimens first came to hand.

Ce que nous aimons particulièrement en Ram Spudd, et nous ne disons pas ceci parce que nous l'avons découvert, mais parce que nous y croyons et parce que nous nous devons de le dire, c’est qu'il n’appartient pas à une école mais à toutes les écoles. En tant que poète de la nature, nous doutons fortement qu’il puisse avoir son égal; en tant que psychologue, nous sommes certains qu'il n’en a pas. En tant que penseur lucide et clairvoyant, il occupe à coup sûr le premier rang; tandis qu’en tant que mystique, un long chemin s’ouvre devant lui. Les vers de Mr. Spudd que nous reproduisons ci-dessous ont été choisis, nous sommes heureux de le garantir à nos lecteurs, tout à fait par hasard parmi ses travaux. Nous avons commencé par nous bander les yeux puis, nous tenant les pieds dans l'eau chaude et une main attachée dans le dos, nous avons farfouillé à tâtons parmi les papiers étalés devant nous sur notre bureau et choisi pour notre propos les premiers exemples qui nous tombés sous la main.

 

As we have said, or did we say it, it is perhaps as a nature poet that Ram Spudd excels. Others of our modern school have carried the observation of natural objects to a high degree of very nice precision, but with Mr. Spudd the observation of nature becomes an almost scientific process. Nothing escapes him. The green of the grass he detects as in an instant. The sky is no sooner blue than he remarks it with unerring certainty. Every bird note, every bee call, is familiar to his trained ear. Perhaps we cannot do better than quote the opening lines of a singularly beautiful sample of Ram Spudd's genius which seems to us the last word in nature poetry. It is called, with characteristic daintiness –

Comme nous l’avons dit, c’est peut-être en tant que poète de la nature que Ram Spudd excelle le plus. D'autres auteurs de notre école moderne ont porté l'observation des objets de la nature à un très haut niveau de précision, mais avec Mr. Spudd, l'observation de la nature devient un processus quasiment scientifique. Rien ne lui échappe. Il discerne le vert de l'herbe en un instant. Le ciel ne tourne pas au bleu sans qu'il le remarque aussitôt avec une infaillible certitude. La moindre note d'un chant d’oiseau, le moindre appel d'une abeille, sonne familièrement à son oreille entraînée. Peut-être ne pouvons-nous faire mieux que de citer les vers qui ouvrent un exemple particulièrement beau du génie de Ram Spudd, vers qui nous semblent le dernier mot de la poésie de nature. Cela s'appelle, avec une délicatesse caractéristique:

 

SPRING THAW IN THE
AHUNTSIC WOODS, NEAR PASPEBIAC,
PASSAMOQUODDY COUNTY

DÉGEL PRINTANIER DANS LES BOIS D'AHUNTSIC,
NON LOIN DE PASPEBIAC,
COMTÉ DE PASSAMOQUODDY

 

(We would like to say that, to our ears at least, there is a music in this title like the sound of falling water, or of chopped ice. But we must not interrupt ourselves. We now begin. Listen.)

(Nous voudrions dire que, au moins à nos oreilles, il y a quelque chose dans la musique de ce titre qui sonne comme le bruit d’une chute d’eau, ou de la glace qui se brise. Mais nous ne devons pas nous interrompre. Commençons à présent. Écoutez.)

 

The thermometer is standing this morning at
three decimal one.thirty-
As a consequence it is freezing in the shade, but
it is thawing in the sun.
There is a certain amount of snow on the ground,

but of course not too much.
The air is what you would call humid, but not
disagreeable to the touch.
Where I am standing I find myself practically
surrounded by trees,
It is simply astonishing the number of the different
varieties one sees.
I've grown so wise I can tell each different tree
by seeing it glisten,

But if that test fails I simply put my ear to the
tree and listen,
And, well, I suppose it is only a silly fancy of
mine perhaps,
But do you know I'm getting to tell different trees
by the sound of their saps.
After I have noticed all the trees, and named those
I know in words,
I stand quite still and look all round to see if
there are any birds,
And yesterday, close where I was standing, sitting
in some brush on the snow,
I saw what I was practically absolutely certain was
an early crow.
I sneaked up ever so close and was nearly beside
it, when say!
It turned and took one look at me, and flew away.

Ce matin, le thermomètre indique trente-trois
virgule un.
En conséquence de quoi il gèle à l’ombre, mais
au soleil, c’est le dégel.
Une certaine quantité de neige recouvre la terre,
mais naturellement pas trop.
L'air est ce que vous appelleriez humide, mais pas
désagréable au contact.
Là où je suis, je me trouve pratiquement
entouré par des arbres,
Le nombre de variétés différentes qu’on peut voir
est tout simplement épatant.
J’ai acquis tant de sagesse en grandissant que je peux nommer chaque arbre
différent rien qu’en le voyant luire,
Mais si ça ne marche pas, je n’ai qu’à coller mon oreille à l'arbre
et écouter
Et, bon, je suppose que ce n’est peut-être qu’une stupide fantaisie
de ma part,
Mais savez-vous que je peux reconnaître les différents arbres
au bruit que fait leur sève.
Après avoir observé tous les arbres,
et appelé ceux que je connais par leur nom,
je reste sans bouger et je regarde autour de moi
pour voir s'il y a des oiseaux,
Et hier, tout près de l’endroit où je me tenais,
assis dans la neige,
je vis ce que je fus pratiquement absolument certain de reconnaître
pour un jeune corbeau.
Je me faufilai furtivement tout près de lui
et j’y étais presque quand,
dites donc!
Le voilà qui se retourne, me jette un coup d’œil et s’envole au loin.

 

But we should not wish our readers to think that Ram Spudd is always and only the contemplative poet of the softer aspects of nature. Oh, by no means. There are times when waves of passion sweep over him in such prodigious volume as to roll him to and fro like a pebble in the surf. Gusts of emotion blow over him with such violence as to hurl him pro and con with inconceivable fury. In such moods, if it were not for the relief offered by writing verse we really do not know what would happen to him. His verse written under the impulse of such emotions marks him as one of the greatest masters of passion, wild and yet restrained, objectionable and yet printable, that have appeared on this side of the Atlantic. We append herewith a portion, or half portion, of his little gem entitled:

Mais nous ne devrions pas laisser nos lecteurs penser que Ram Spudd n’est toujours que le poète contemplatif des aspects les plus doux de la nature. Oh, pas du tout. Il y a des moments où les flots de la passion le submergent avec une ampleur si prodigieuse qu’il se trouve balloté comme un galet dans une vague déferlante. L’émotion souffle en rafales d’une violence telle qu’elles le bousculent dans tous les sens avec une inconcevable fureur. Dans de telles humeurs, sans le soulagement que lui offre l’écriture des vers, nous ne savons vraiment pas ce qu’il adviendrait de lui. Les vers écrits sous l'impulsion de telles émotions le font remarquer comme un des plus grands maîtres de la passion – sauvage mais retenu, répréhensible mais cependant publiable – nés de ce côté de l'Océan atlantique. Nous insérons ci-dessous un fragment, ou la moitié d’un fragment, de son petit joyau intitulé:

 

YOU

VOUS

 

You!

With your warm, full, rich, red, ripe lips,
And your beautifully manicured finger-tips!
You!
With your heaving, panting, rapidly expanding and
contracting chest,
Lying against my perfectly ordinary shirt-front and
dinner-jacket vest.
It is too much
Your touch
As such.
It and
Your hand,
Can you not understand?
Last night an ostrich feather from your fragrant hair
Unnoticed fell.
I guard it
Well.
Yestere'en

From your tiara I have slid,
Unseen,
A single diamond,
And I keep it
Hid.
Last night you left inside the vestibule upon the sill
A quarter dollar,
And I have it
Still.

Vous!
Avec vos lèvres chaudes, pleines, riches, rouges, mûres,
Et le bout de vos doigts magnifiquement manucurés!
Vous!
Avec votre poitrine pantelante, qui se dilate et se contracte à toute vitesse,
Reposant contre mon plastron et mon veston du soir tout ce qu’il y a d’ordinaires.
C'en est trop
De votre contact en Tant que Tel.
Ça et
Votre main,
Ne pouvez-vous donc pas comprendre?
La nuit dernière, une plume d'autruche est tombée,
inaperçue,
de vos cheveux parfumés.
Je la garde
Précieusement.
Hier,
J’ai fait glisser de votre diadème,
Invisible,
Un simple diamant,
Et je le tiens
Caché.
La nuit dernière vous avez laissé tomber
Un quart de dollar
sur le seuil du vestibule,
Et je l'ai
Toujours.

 

But even those who know Ram Spudd as the poet of nature or of passion still only know a part of his genius. Some of his highest flights rise from an entirely different inspiration, and deal with the public affairs of the nation. They are in every sense comparable to the best work of the poets laureate of England dealing with similar themes. As soon as we had seen Ram Spudd's work of this kind, we cried, that is we said to our stenographer, “What a pity that in this republic we have no laureateship. Here is a man who might truly fill it.” Of the poem of this kind we should wish to quote, if our limits of space did not prevent it, Mr. Spudd's exquisite:

Mais même ceux qui connaissent Ram Spudd en tant que poète de la nature ou de la passion ne connaissent qu’une partie de son génie. Certaines de ses envolées les plus élevées relèvent d'une toute autre inspiration, et traitent des affaires publiques de la nation. Elles sont à tous points de vue comparables à ce qu’’il y a de meilleur dans le travail de l’élite de la poésie Anglaise traitant de thèmes similaires. Dès que nous avons vu le travail que Ram Spudd avait accompli dans cette veine, nous avons fondu en larmes, ainsi que nous l’avons dit à notre sténographe, «quel dommage que dans cette république, nous n'ayons aucune élite. Voici un homme qui pourrait vraiment combler ce vide.» Parmi les poèmes de ce genre, nous souhaitons citer, si les limites de l'espace qui nous est imparti le permettent, l’exquise:

 

ODE ON THE REDUCTION OF THE

UNITED STATES TARIFF

ODE SUR LA RÉDUCTION TARIFAIRE AUX ÉTATS-UNIS

 

 

It is a matter of the very gravest concern to at least nine-tenths of the business interests in the United States,

Whether an all-round reduction of the present tariff either on an ad valorem or a specific basis

 

Une des questions les plus graves et qui concerne au moins les neuf-dixièmes des intérêts commerciaux aux Etats-Unis,
Est de savoir si une réduction globale des tarifs actuel sur une base ad valorem
Ou spécifique pourrait être appliquée sans porter un préjudice notable à la situation industrielle générale du pays.

 

But, no, we must not quote any more. No we really mustn't. Yet we cannot refrain from inserting a reference to the latest of these laureate poems of Ram Spudd. It appears to us to be a matchless specimen of its class, and to settle once and for all the vexed question (though we ourselves never vexed it) of whether true poetry can deal with national occasions as they arise. It is entitled:

Mais, non, nous ne devons pas le citer plus avant. Nous ne le devons vraiment pas. Nous ne pouvons cependant nous empêcher de mentionner le plus récent des poèmes élitistes de Ram Spudd. Il s’agit, à nos yeux, d’un exemple incomparable de cette veine, et qui règle une fois pour toutes la question controversée (bien que nous ne l'ayons jamais nous-mêmes contestée) de savoir si la véritable poésie peut traiter des problèmes de la nation au moment où ils surgissent. Le titre en est:

 

THE BANKER'S EUTHANASIA
OR,

THE FEDERAL RESERVE CURRENCY

ACT OF 1914,

 

and, though we do not propose to reproduce it here, our distinct feeling is that it will take its rank beside Mr. Spudd's Elegy on the Interstate Commerce Act, and his Thoughts on the Proposal of a Uniform Pure Food Law.

But our space does not allow us to present Ram Spudd in what is after all his greatest aspect, that of a profound psychologist, a questioner of the very meaning of life itself. His poem Death and Gloom, from which we must refrain from quoting at large, contains such striking passages as the following:

L’Euthanasie du Banquier
ou
Le Federal Reserve Currency Act de 1914

 

et, bien que nous ne proposions pas de le reproduire ici, notre sentiment distinct est qu'il prendra rang parmi les Élégies de Mr. Spudd sur l'Acte de Commerce Inter-états, et ses Réflexions sur la Proposition d'une Loi d’Uniformisation pour une Alimentation Pure.

Mais notre espace ne nous permet pas de présenter Ram Spudd dans ce qui est au bout du compte sa facette la plus captivante, celle d'un psychologue profond, un questionneur du sens même de la vie en tant que telle. Son poème Mort et Chagrin, que nous devons nous faire violence pour ne pas largement citer, contient des passages aussi saisissants que celui-ci:

 

Why do I breathe, or do I?
Why do I breathe, or do I?
What am I for, and whither do I go?
Why do I breathe, or do I?
What am I for, and whither do I go?
What skills it if I live, and if I die,

What boots it?

Pourquoi est-ce que je respire,
et d’ailleurs, est-ce que je le fais?
Pour quoi est-ce que je suis, et
Où donc est-ce que je vais comme ça?
Qu’est-ce que ça change que je vive ou que je meure,
Comment donc est-ce que tout ça marche?

 

Any one knowing Ram Spudd as we do will realize that these questions, especially the last, are practically unanswerable.

Quiconque connaît Ram Spudd comme nous le connaissons se rendra compte que ces questions incontournables sont, particulièrement la dernière, sans réponses.

 
 

 

 

-V-
Aristocratic Anecdotes
or
Little Stories of Great People

-V-
Anecdotes aristocratiques
ou
Petites histoires d’un grand peuple

 

I have been much struck lately by the many excellent little anecdotes of celebrated people that have appeared in recent memoirs and found their way thence into the columns of the daily press. There is something about them so deliciously pointed, their humour is so exquisite, that I think we ought to have more of them. To this end I am trying to circulate on my own account a few anecdotes which seem somehow to have been overlooked.

J'ai pas mal été frappé ces derniers temps par les nombreuses et excellentes petites anecdotes concernant des célébrités qui, parues dans de récents ouvrages de souvenirs, se sont frayées un chemin jusque dans les colonnes de la presse quotidienne. Il y a quelque chose là-dedans de si délicieusement acéré, un humour si exquis, que je pense que nous devrions en recueillir davantage. C’est à cette fin que j’entreprends de faire circuler pour mon propre compte quelques anecdotes qui semblent, pour une raison ou pour une autre, avoir été négligées.

 

Here, for example, is an excellent thing which comes, if I remember rightly, from the vivacious Memoir of Lady Ranelagh de Chit Chat.

Il s’agit ici, par exemple, d’un excellent passage tiré, si mes souvenirs sont exacts, des très vivantes Mémoires de Madame Ranelagh de Chit Chat.

 

-1-
Anecdote of the Duke of Strathuthan

-1-
Anecdote sur le duc de Stathyan

 

Lady Ranelagh writes: “The Duke of Strathythan (I am writing of course of the seventeenth Duke, not of his present Grace) was, as everybody knows, famous for his hospitality. It was not perhaps generally known that the Duke was as witty as he was hospitable. I recall a most amusing incident that happened the last time but two that I was staying at Strathythan Towers. As we sat down to lunch (we were a very small and intimate party, there being only forty-three of us) the Duke, who was at the head of the table, looked up from the roast of beef that he was carving, and running his eye about the guests was heard to murmur, 'I'm afraid there isn't enough beef to go round.'

Madame Ranelagh écrit:

Le duc de Strathythan (je parle naturellement du dix-septième duc, non de sa Grâce actuelle) était, comme nul ne l’ignore, célèbre pour son hospitalité. Ce qu’on ne sait généralement pas, c’est que le duc était aussi doté d’autant d’esprit que de sens de l’hospitalité. Je me rappelle un incident particulièrement qui s'est produit au cours de l’un de mes derniers séjours à Strathythan Towers. Alors que nous étions attablés pour le déjeuner (nous formions une petite société très intime, seuls quarante-trois d’entre nous étions présents) le duc, qui occupait le haut bout de la table, leva les yeux du rôti du bœuf qu'il découpait pour parcourir du regard la tablée de ses invités qui l’entendirent murmurer, «je crains qu'il n'y ait pas suffisamment de bœuf pour faire le tour.»

 

“There was nothing to do, of course, but to roar with laughter and the incident passed off with perfect savoir faire.”

Il n'y avait naturellement rien à répondre, sinon éclater de rire, et l'incident fut évité avec un parfait savoir-faire24.

24 En français dans le texte.

Here is another story which I think has not had all the publicity that it ought to. I found it in the book Shot, Shell and Shrapnell or Sixty Years as a War Correspondent, recently written by Mr. Maxim Catling whose exploits are familiar to all readers.

Voici une autre historiette dont je pense qu’elle n'a pas eu toute la publicité qu’elle mérite. Je l'ai trouvée dans l’ouvrage Tirs, Obus et Shrapnels ou Soixante ans de la Carrière d’un Correspondant de Guerre, récemment écrit par Mr. Maxim Catling dont les exploits sont bien connus de tous les lecteurs.

 

-2-
Anecdote of Lord Kitchener

-2-
Anecdote sur Lord Kitchener

 

“I was standing,” writes Mr. Maxim, “immediately between Lord Kitchener and Lord Wolsley (with Lord Roberts a little to the rear of us), and we were laughing and chatting as we always did when the enemy were about to open fire on us. Suddenly we found ourselves the object of the most terrific hail of bullets. For a few moments the air was black with them. As they went past I could not refrain from exchanging a quiet smile with Lord Kitchener, and another with Lord Wolsley. Indeed I have never, except perhaps on twenty or thirty occasions, found myself exposed to such an awful fusillade.

Mr. Maxim écrit:

Je me tenais juste entre Lord Kitchener et Lord Wolsley (Lord Roberts se trouvait un peu en arrière), et nous plaisantions et causions comme chaque fois que l'ennemi allait ouvrir le feu sur nous. Soudain, nous fûmes la cible d’une grêle de balles des plus terrifiantes. Pendant quelques instants, l'air en fut obscurci. Tandis que les balles fusaient autour de nous, je ne pus m’empêcher d’échanger un sourire tranquille avec Lord Kitchener, et un autre avec Lord Wolsley. En effet, sauf peut-être en vingt ou trente occasions, je ne m’étais jamais trouvé exposé à une fusillade aussi redoutable.

 

“Kitchener, who habitually uses an eye-glass (among his friends), watched the bullets go singing by, and then, with that inimitable sangfroid which he reserves for his intimates, said, “'I'm afraid if we stay here we may get hit.'

Kitchener, qui portait généralement un monocle (quand il était avec ses amis), regarda les balles passer en sifflant, puis, avec ce sang-froid25 inimitable qu'il réservait à sa garde rapprochée, déclara: «Je crains que si nous restons ici, nous ne prenions une sacrée radée.»

25 En français dans le texte.

“We all moved away laughing heartily.

Nous nous éloignâmes en riant de bon cœur.

 

“To add to the joke, Lord Roberts' aide-de-camp was shot in the pit of the stomach as we went.”

Pour ajouter à la plaisanterie, l’aide-de-camp de Lord Roberts fut touché à l’abdomen pendant que nous nous en allions.

 

The next anecdote which I reproduce may be already too well known to my readers. The career of Baron Snorch filled so large a page in the history of European diplomacy that the publication of his recent memoirs was awaited with profound interest by half the chancelleries of Europe. (Even the other half were half excited over them.) The tangled skein in which the politics of Europe are enveloped was perhaps never better illustrated than in this fascinating volume. Even at the risk of repeating what is already familiar, I offer the following for what it is worth – or even less.

L’anecdote que je reproduis ensuite est peut-être déjà trop bien connue de mes lecteurs. La carrière du baron Snorch a rempli de si larges pages de l'histoire de la diplomatie européenne que la récente publication de ses mémoires était attendue avec un vif intérêt par la moitié des chancelleries européennes. (Même l'autre moitié en était à demi-excitée.) L'écheveau embrouillé dans lequel est emberlificotée la politique de l'Europe n’a peut-être jamais été mieux illustrée que dans cet ouvrage fascinant. Quitte même à répéter quelque chose de familier, je propose l’extrait suivant pour ce qu'il vaut – ou même moins.

 

-3-
New Light on the Life of Cavour

-3-
Un nouvel éclairage sur la vie de Cavour

 

“I have always regarded Count Cavour,” writes the Baron, “as one of the most impenetrable diplomatists whom it has been my lot to meet. I distinctly recall an incident in connection with the famous Congress of Paris of 1856 which rises before my mind as vividly as if it were yesterday. I was seated in one of the large salons of the Elysee Palace (I often used to sit there) playing vingt-et-un together with Count Cavour, the Duc de Magenta, the Marquese di Casa Mombasa, the Conte di Piccolo Pochito and others whose names I do not recollect. The stakes had been, as usual, very high, and there was a large pile of gold on the table. No one of us, however, paid any attention to it, so absorbed were we all in the thought of the momentous crises that were impending. At intervals the Emperor Napoleon III passed in and out of the room, and paused to say a word or two, with well-feigned éloignement, to the players, who replied with such dégagement as they could.

Le baron écrit:

J'ai toujours considéré le comte Cavour26, comme l’un des plus impénétrables diplomates qu’il me fut donné de rencontrer. Je me rappelle distinctement un incident lié au fameux congrès de Paris de 1856 aussi présent dans mon esprit que s’il avait eu lieu hier. J'étais assis dans l’un des vastes salons du palais de l'Élysée (où je venais souvent me reposer), jouant au vingt-et-un27 avec le comte Cavour, le duc de Magenta, le marquis di Casa Mombasa, le comte di Piccolo Pochito et d'autres dont les noms m’échappent. Comme à l’accoutumée, les enjeux étaient très élevés, et une haute pile de pièces d’or se trouvait sur la table. Cependant, aucun d’entre nous n’y prêtait attention, tout absorbés que nous étions à la pensée des graves crises qui se préparaient. De temps en temps, l'empereur Napoléon III traversait le salon, s’arrêtait pour dire, avec un détachement parfaitement feint, un ou deux mot aux joueurs, lesquels répondaient avec autant de flegme que possible.

26 Camillo Paolo Filippo Giulio Benso, comte de Cavour, (1810-1861), homme politique piémontais, partisan et acteur de l'unité italienne.

27 Jeu de cartes (en français dans le texte).

 

“While the play was at its height a servant appeared with a telegram on a silver tray. He handed it to Count Cavour. The Count paused in his play, opened the telegram, read it and then with the most inconceivable nonchalance, put it in his pocket. We stared at him in amazement for a moment, and then the Duc, with the infinite ease of a trained diplomat, quietly resumed his play.

Alors que la partie était à son apogée, un domestique arriva avec un télégramme sur un plateau d’argent. Il le remit au comte Cavour. Le comte posa ses cartes, ouvrit le télégramme, le lut, puis, avec une nonchalance proprement inconcevable, le glissa dans sa poche. Pendant un instant, nous le regardâmes fixement avec stupéfaction, puis le duc, avec l’aisance infiniment consommée d'un diplomate, reprit tranquillement la partie.

 

“Two days afterward, meeting Count Cavour at a reception of the Empress Eugenie, I was able, unobserved, to whisper in his ear, 'What was in the telegram?' 'Nothing of any consequence,' he answered. From that day to this I have never known what it contained. My readers,” concludes Baron Snorch, “may believe this or not as they like, but I give them my word that it is true.

Deux jours après, rencontrant le comte Cavour à une réception de l'impératrice Eugénie, je fus en mesure de lui chuchoter à l’oreille sans être aperçu, «Qu’y avait-il donc dans ce télégramme?» «Rien qui tirât à conséquence,» répondit-il. Jusqu’à ce jour, je n’ai jamais su ce que contenait ce télégramme.

Le baron Snorch conclut:

Que les lecteurs le croient ou non, je leur donne ma parole que c’est la vérité.

 

“Probably they will not believe it.”

Ils ne le croiront probablement pas.

 

I cannot resist appending to these anecdotes a charming little story from that well-known book, Sorrows of a Queen. The writer, Lady de Weary, was an English gentlewoman who was for many years Mistress of the Robes at one of the best known German courts. Her affection for her royal mistress is evident on every page of her memoirs.

Je ne peux m’empêcher d’ajouter à ces anecdotes une charmante petite histoire tirée de cet ouvrage bien connu, Les Chagrins d’une Reine. L'auteur, Lady de Weary, était une dame anglaise qui fut pendant de nombreuses années Maîtresse de la Garde-Robe de l’une des cours allemandes les plus connues. Son affection pour sa royale maîtresse est mise en évidence à chaque page de ses mémoires.

 

-4-
Tenderness of a Queen

-4-
Sensibilité d’une reine

 

Lady de W. writes:

My dear mistress, the late Queen of Saxe-Covia-Slitz-in-Mein, was of a most tender and sympathetic disposition. The goodness of her heart broke forth on all occasions. I well remember how one day, on seeing a cabman in the Poodel Platz kicking his horse in the stomach, she sped in her walk and said, 'Oh, poor horse! if he goes on kicking it like that he'll hurt it.'”

Lady de W. écrit:

Ma chère maîtresse, la défunte reine de Saxe-Covia-Slitz-in-Mein, était d’un naturel affectueux et bienveillant. Les qualités de son cœur se manifestaient en toute occasion. Je me rappelle distinctement comment, un jour, voyant sur la Poodel Platz un cocher de fiacre frapper son cheval d’un coup de pied dans le ventre, elle interrompit sa promenade pour dire, «Oh, le pauvre cheval! s'il continue à le frapper à coups de pied comme ça, il va finir par le blesser.»

 

I may say in conclusion that I think if people would only take a little more pains to resuscitate anecdotes of this sort, there might be a lot more of them found.

Pour conclure, je dirai que si les gens prenaient un peu plus la peine de ressusciter des anecdotes comme celles-là, on finirait par ne plus savoir qu’en faire.

 

 

 

 

-VI-
Education Made Agreeable
or
the Diversions of a Professor

-VI-
L'
éducation par le jeu
ou
les distractions d'un professeur

 

A few days ago during a pause in one of my college lectures (my class being asleep) I sat reading Draper's Intellectual Development of Europe. Quite suddenly I came upon the following sentence:

Il y a quelques jours, pendant une pause au cours d’une de mes conférences à l’université (mes étudiants s’étaient endormis), je me suis assis pour lire Le Développement Intellectuel de l'Europe de Draper28. C’est d’une manière tout à fait inattendue que je suis tombé sur la phrase suivante:

28 John William Draper (1811-1882), homme à tout faire américain, mais né anglais, fut à la fois (ou tour à tour) scientifique, philosophe, médecin, chimiste, historien et photographe (Wikipedia en passe sans doute, et des meilleures). Il écrivit effectivement, en 1863, le traité que lit Stephen Leacock tandis que ses étudiants roupillent. Ajoutons que ses multiples activités lui laissèrent quand même suffisamment de loisirs pour faire six enfants.

“Eratosthenes cast everything he wished to teach into poetry. By this means he made it attractive, and he was able to spread his system all over Asia Minor.”

«Ératosthène a enrobé de poésie tout ce qu'il voulait enseigner. Par ce biais il a rendu son enseignement attrayant, et il fut capable de répandre son système dans toute l’Asie Mineure.»

This came to me with a shock of an intellectual discovery. I saw at once how I could spread my system, or parts of it, all over the United States and Canada. To make education attractive! There it is! To call in the help of poetry, of music, of grand opera, if need be, to aid in the teaching of the dry subjects of the college class room.

Ceci provoqua en moi le choc d'une découverte intellectuelle. Je vis immédiatement comment je pouvais propager mon système, au moins en partie, dans tous les Etats-Unis et au Canada. Rendre l’enseignement attrayant! Tout est là! Faire appel à la poésie, à la musique, au grand opéra, si besoin, pour faciliter l’enseignement des matières les plus arides à l’université.

I set to work at once on the project and already I have enough results to revolutionize education.

Je me mis sans plus attendre à travailler à ce projet, et j’ai déjà obtenu suffisamment de résultats pour révolutionner l'éducation.

In the first place I have compounded a blend of modern poetry and mathematics, which retains all the romance of the latter and loses none of the dry accuracy of the former. Here is an example:

En premier lieu, j'ai composé un mélange de poésie moderne et de mathématiques, qui, tout en gardant l’aspect romantique de l’un, n’enlève rien à la rigoureuse exactitude de l’autre. En voici un exemple:

The poem of Lord Ullins’s Daughter

expressed as
A Problem in Trigonometry

Le poème de la Fille de Lord Ullin29

considéré en tant  que
problème de Trigonométrie

29 Lord Ullin’s Dauhter, ballade de Thomas Campbell. La version de référence est ici celle des Ballades, Légendes et Chants populaires de l’Angleterre et de l’Écosse parues en 1825 chez Antoine-Augustin Renouard, à Paris, avec une introduction d’ A. Loèves-Veimar en 1825? (Source BNF).

 

Introduction. A party of three persons, a Scotch nobleman, a young lady and an elderly boatman stand on the banks of a river (R), which, for private reasons, they desire to cross. Their only means of transport is a boat, of which the boatman, if squared, is able to row at a rate proportional to the square of the distance. The boat, however, has a leak (S), through which a quantity of water passes sufficient to sink it after traversing an indeterminate distance (D). Given the square of the boatman and the mean situation of all concerned, to find whether the boat will pass the river safely or sink.

Énoncé du problème. Un groupe de trois personnes, un noble écossais, une jeune dame et un vieux batelier se tiennent sur les rives d’une rivière (R) que, pour des raisons qui leur appartiennent, ils désirent traverser. Leur seul moyen de transport est une barque dans laquelle le batelier, élevé au carré, peut ramer en fonction d’un taux proportionnel au carré de la distance. La barque, cependant, présente une voie d’eau (S) par laquelle pénètre une quantité d’eau suffisante pour la faire sombrer après avoir parcouru une distance indéterminée (D). Étant donnés le carré du batelier et la situation moyenne des parties concernées, déterminez si la barque pourra traverser la rivière sans encombre ou si elle sombrera.

A chieftain to the Highlands bound

Cried “Boatman do not tarry!
And I'll give you a silver pound
To row me o'er the ferry.”
Before them raged the angry tide
X2 + Y from side to side
.

Un chef de clan des confins des Highlands
Criait «Batelier, ne tarde pas!
Et je te ferai don d’une livre d’argent
Pour nous faire passer la rivière.»
Devant eux les flots impétueux
roulaient d’une rive à l’autre
Selon la formule X2 + Y.

 

Outspake the hardy Highland wight,
“I'll go, my chief, I'm ready;
It is not for your silver bright,
But for your winsome lady.”
And yet he seemed to manifest
A certain hesitation;
His head was sunk upon his breast
In puzzled calculation.

Le hardi fils des Highlands s’écrie,
«J’irai, ô chef, je suis prêt;
Ce n’est pas pour l’éclat de votre argent
,
Mais pour votre charmante dame»
C’est alors qu’il sembla marquer
Une certaine hésitation;
Sa tête s’inclina sur sa poitrine
Comme plongée avec perplexité
Dans de savants calculs.

 

“Suppose the river X + Y
And call the distance Q
Then dare we thus the gods defy
I think we dare, don't you?
Our floating power expressed in words
Is X + 47/3”

Posons la rivière comme X + Y
Et appelons la distance Q
Nous relevons donc le défi des dieux
Qu’à mon avis nous devons affronter, non?
La variable de notre puissance s’exprime alors suivant la formule
X + 47/3.

 

“Oh, haste thee, haste,” the lady cries,
“Though tempests round us gather
I'll face the raging of the skies
But please cut out the Algebra.”

«Oh, hâtez-vous, hâtez-vous,» s’écrie la dame,
«Même si les tempêtes nous encerclent,
J’affronterai la fureur des cieux
Mais par pitié, laissez tomber l’Algèbre30

30 Dans le poème original, le dernier vers de cette strophe est: «Mais pas la colère paternelle.»

The boat has left the stormy shore (S)
A stormy C before her
C1 C2 C3 C4
The tempest gathers o'er her
The thunder rolls, the lightning smites 'em
And the rain falls ad infinitum.

L’embarcation a quitté le tempétueux rivage (S)
Une série orageuse C
se déploie devant elle
en tant que C1, C2, C3 et C4.
La tempête fait rage de toutes parts,
Le tonnerre gronde, la foudre les frappe
Et la pluie tombe sans trêve.

 

In vain the aged boatman strains,
His heaving sides reveal his pains;
The angry water gains apace

C’est en vain que le vieux batelier s’échine,
Ses flancs pantelants témoignent de ses souffrances;
Les ondes en courroux gagnent rapidement

 

Both of his sides and half his base,
Till, as he sits, he seems to lose
The square of his hypotenuse.

Ses deux côtés et la moitié de sa base,
Jusqu'à ce qu’il s’asseye, semblant avoir perdu
Le carré de son hypoténuse.

 

The boat advanced to X + 2,
Lord Ullin reached the fixed point Q, –
Then the boat sank from human eye,
OY, OY2, OGY.

La barque s’avança jusqu’en X + 2,
Lord Ullin atteignit le point fixe Q, –
C’est alors que le frêle esquif31 disparut aux yeux des hommes,
en OY, OY2, et OGY.

31 Ni Thomas Campbell ni Stephen Leacock ne parlent pas d’un «frêle esquif» en tant que tel. Mais je ne pense pas qu’ils puisse me reprocher d’avoir cédé à la tentation d’utiliser cette expression pour la première fois de ma vie.

But this is only a sample of what can be done. I have realised that all our technical books are written and presented in too dry a fashion. They don't make the most of themselves. Very often the situation implied is intensely sensational, and if set out after the fashion of an up-to-date newspaper, would be wonderfully effective.

Mais il ne s’agit là que d’un échantillon de ce qu’on peut faire. Je me suis rendu compte que nos manuels techniques étaient tous rédigés et présentés d’une manière trop rébarbative. Ils ne tirent pas le meilleur parti de leur propre contenu. La situation implicite est très souvent d’une remarquable intensité, et si elle était abordée sur le mode d'un journal à sensation, ils gagneraient formidablement en efficacité.

Here, for example, you have Euclid writing in a perfectly prosaic way all in small type such an item as the following:

Prenez par exemple Euclide, et la manière parfaitement prosaïque dont il écrit, dans un style aussi réducteur que ce qui suit:

 

“A perpendicular is let fall on a line BC so as to bisect it at the point C etc., etc.,” just as if it were the most ordinary occurrence in the world. Every newspaper man will see at once that it ought to be set up thus:

«Une perpendiculaire est abaissée sur une droite BC de manière à couper cette droite en un point C etc., etc.,» comme si ce n’était que la chose la plus banale du monde. N’importe quel journaliste verrait tout de suite que ce devrait être rédigé de la façon suivante:

 

Awful Catastrophe

Perpendicular Falls
Headlong on a Given Point

Chute catastrophique

Une perpendiculaire tombe la tête la première
en un point donné

 

The Line at C said to be completely bisected
President of the Line makes Statement
etc., etc., etc.

La Droite a été complètement sectionnée en C,
a déclaré le Président dans un rapport
etc., etc., etc.

 

But I am not contenting myself with merely describing my system. I am putting it to the test. I am preparing a new and very special edition of my friend Professor Daniel Murray's work on the Calculus. This is a book little known to the general public. I suppose one may say without exaggeration that outside of the class room it is hardly read at all.

Mais je ne me contente pas seulement de décrire mon système. Je le mets à l’épreuve. Je prépare une nouvelle et très spéciale édition du travail de mon ami le professeur Daniel Murray32 sur le calcul. Il s’agit d’un ouvrage peu connu du grand public. Je pense qu'on peut dire sans exagérer qu'en dehors des salles de cours, il n’est pas lu le moins du monde.

32 Daniel Murray (1862-1934), mathématicien canadien. Je ne sais pas c’était un copain de Leacock.

Yet I venture to say that when my new edition is out it will be found on the tables of every cultivated home, and will be among the best sellers of the year. All that is needed is to give to this really monumental book the same chance that is given to every other work of fiction in the modern market.

J'ose pourtant affirmer que dès que mon édition nouvellement revue sortira, on la trouvera dans tous les foyers cultivés, et qu’elle comptera parmi les best-sellers de l'année. Le tout est de donner à cet ouvrage vraiment monumental les mêmes chances que celles qu’on donne à tout autre ouvrage de fiction sur le marché moderne.

 

First of all I wrap it in what is called technically a jacket. This is of white enameled paper, and on it is a picture of a girl, a very pretty girl, in a summer dress and sunbonnet sitting swinging on a bough of a cherry tree. Across the cover in big black letters are the words:

Avant tout, je le recouvre de ce qu’on appelle techniquement une jaquette. Il s’agit d’un papier glacé blanc, sur lequel figure le portrait d’une fille, une très jolie fille, en robe d’été et chapeau de paille, occupée à se balancer sur une escarpolette suspendue à une branche de cerisier. En travers de la couverture, ces mots sont inscrits en grandes lettres noires:

 

The Calculus

Le Calcul

 

and beneath them the legend “the most daring book of the day.” This, you will observe, is perfectly true. The reviewers of the mathematical journals when this book first came out agreed that “Professor Murray's views on the Calculus were the most daring yet published.” They said, too, that they hoped that the professor's unsound theories of infinitesimal rectitude would not remain unchallenged. Yet the public somehow missed it all, and one of the most profitable scandals in the publishing trade was missed for the lack of a little business enterprise.

avec, au-dessous, cette légende «le livre le plus audacieux du moment.» Vous noterez que ceci est rigoureusement exact. Quand cet ouvrage est paru pour la première fois, les critiques des revues de mathématiques ont convenu que les «vues du professeur Murray sur le calcul étaient les plus audacieuses jamais publiées.» Ils ont aussi déclaré qu'ils espéraient que les théories défectueuses du professeur sur la rectitude infinitésimale ne resteraient pas incontestées. Cependant, pour une raison ou pour une autre, le public est complètement passé à côté, et un des scandales les plus profitables pour le commerce de l’édition a été manqué par la faute d'une petite entreprise.

 

My new edition will give this book its first real chance.

Ma nouvelle édition donnera à ce livre sa première véritable chance.

 

I admit that the inside has to be altered, – but not very much. The real basis of interest is there. The theories in the book are just as interesting as those raised in the modern novel. All that is needed is to adopt the device, familiar in novels, of clothing the theories in personal form and putting the propositions advanced into the mouths of the characters, instead of leaving them as unsupported statements of the author. Take for example Dr. Murray's beginning. It is very good, – any one will admit it, – fascinatingly clever, but it lacks heart.

J'admets que le contenu doit être modifié, – mais pas tant que ça. La véritable base de son intérêt est là. Les théories de cet ouvrage sont aussi intéressantes que celles qui sont exposées dans le roman moderne. Le tout est d'adopter la technique, courante dans le roman, qui consiste à donner aux théories une tournure personnelle, et de placer les propositions avancées dans les propos des personnages, au lieu de ne les montrer que sous forme d’exposés dénués de tout fondement de l'auteur. Prenons par exemple l’introduction du Dr. Murray. C'est très bon, – n'importe qui l'admettra, – et d’une intelligence fascinante, mais ça manque de sensibilité.

 

It runs:

Voilà ce que cela dit:

 

If two magnitudes, one of which is determined by a straight line and the other by a parabola approach one another, the rectangle included by the revolution of each will be equal to the sum of a series of indeterminate rectangles.

Si deux grandeurs, dont l’une est déterminée par une ligne droite et l'autre par une parabole approchant de l’autre, le rectangle inclus dans la révolution de chacune sera équivalent à la somme d'une série de rectangles indéterminés.

 

Now this is, – quite frankly, – dull. The situation is there; the idea is good, and, whether one agrees or not, is at least as brilliantly original as even the best of our recent novels. But I find it necessary to alter the presentation of the plot a little bit. As I re-edit it the opening of the Calculus runs thus:

Maintenant, – pour parler franchement, – tout cela est rien moins que rasoir. Pourtant, la situation est bien là; l'idée est bonne, et, qu'on en convienne ou non, au moins aussi brillamment originale que le meilleur de nos romans récents. Mais j’estime qu’il est nécessaire de modifier un tant soit peu la présentation de l’intrigue. Dans mon édition révisée, l'ouverture du Calculus se présente comme suit:

 

On a bright morning in June along a path gay with the opening efflorescence of the hibiscus and entangled here and there with the wild blossoms of the convolvulus, – two magnitudes might have been seen approaching one another. The one magnitude who held a tennis-racket in his hand, carried himself with a beautiful erectness and moved with a firmness such as would have led Professor Murray to exclaim in despair – Let it be granted that A. B. (for such was our hero's name) is a straight line. The other magnitude, which drew near with a step at once elusive and fascinating, revealed as she walked a figure so exquisite in its every curve as to call from her geometrical acquaintances the ecstatic exclamation, “Let it be granted that M is a parabola.”

C’est par une lumineuse matinée de juin, le long d'un sentier égayé par la floraison des hibiscus et parsemé ici et là de bouquets sauvages de convolvulus, – qu’on aurait pu surprendre deux grandeurs qui s’approchaient l’une de l’autre. Celle des deux qui avait une raquette de tennis à la main se tenait remarquablement droit et avançait avec une détermination qui conduisit le professeur Murray à s’exclamer avec désespoir – «Qu’il soit permis à AB (pour autant que ce soit là le nom de notre héros) d’être une ligne droite.» L'autre grandeur, qui s’approchait d’un pas aux ondulations fascinantes, montrait en s’avançant un visage si exquis dans la moindre de ses courbes qu’il appela du fond des connaissances en géométrie du professeur cette exclamation extatique, «Qu’il soit permis à M d’être une parabole.»

 

The beautiful magnitude of whom we have last spoken, bore on her arm as she walked, a tiny dog over which her fair head was bent in endearing caresses; indeed such was her attention to the dog Vi (his full name was Velocity but he was called Vi for short) that her wayward footsteps carried her not in a straight line but in a direction so constantly changing as to lead that acute observer, Professor Murray, to the conclusion that her path could only be described by the amount of attraction ascribable to Vi.

Tout en cheminant, cette dernière superbe grandeur portait dans ses bras un minuscule chiot dont le museau se tendait, en quête de touchantes caresses; de sorte que telle était l’attention qu’elle portait au chien Vi (son nom complet était Vitesse mais on l’appelait Vi tout court) que son pas sinueux la conduisait non pas selon une ligne droite mais dans des directions qui variaient constamment, de sorte que le fin observateur qu’était le professeur Murray fut amené à cette conclusion que sa trajectoire ne pouvait être décrite que par la quantité d'attraction exercée par Vi.

 

Guided thus along their respective paths, the two magnitudes presently met with such suddenness that they almost intersected.

Ainsi guidés le long de leurs chemins respectifs, les deux grandeurs se télescopèrent avec une soudaineté telle qu’elles en furent presque sectionnées.

 

“I beg your pardon,” said the first magnitude very rigidly.

— Je vous demande pardon, dit la première grandeur sur un ton très rigide.

 

“You ought to indeed,” said the second rather sulkily, “you've knocked Vi right out of my arms.”

— Vous le devez, en effet, dit la seconde plutôt vexée, vous avez fait sauter Vi hors de mes bras.

 

She looked round despairingly for the little dog which seemed to have disappeared in the long grass.

Elle regardait désespérément autour d’elle à la recherche du petit chien qui semblait avoir disparu dans les hautes herbes.

 

“Won't you please pick him up?” she pleaded.

— S’il vous plaît, vous ne voulez pas l’attraper? supplia-t-elle.

 

“Not exactly in my line, you know,” answered the other magnitude, “but I tell you what I'll do, if you'll stand still, perfectly still where you are, and let me take hold of your hand, I'll describe a circle!”

— Vous savez, ce n’est pas exactement sur mon chemin, répondit l'autre grandeur, mais je vais vous dire ce que je vais faire, si vous restez immobile, parfaitement immobile là où vous êtes, et si vous me laissez vous tenir la main, je vais décrire un cercle!

 

“Oh, aren't you clever!” cried the girl, clapping her hands. “What a lovely idea! You describe a circle all around me, and then we'll look at every weeny bit of it and we'll be sure to find Vi – ”

— Oh, comme vous êtes intelligent! s’écria la jeune fille en battant des mains. Quelle bonne idée! Vous allez décrire un cercle autour de moi, de sorte que nous pourrons observer la moindre portion de ce cercle et que nous sommes sûrs de retrouver Vi –

 

She reached out her hand to the other magnitude who clasped it with an assumed intensity sufficient to retain it.

Elle tendit sa main à l'autre grandeur qui l’étreignit avec une intensité supposée suffisante pour la retenir.

 

At this moment a third magnitude broke on the scene: – a huge oblong, angular figure, very difficult to describe, came revolving towards them.

À ce moment une troisième grandeur vint interrompre la scène – une énorme figure oblongue et angulaire, très difficile à décrire, qui s’approchait d’eux en tournoyant.

 

“M,” it shouted, “Emily, what are you doing?”

— M, s’écria-t-elle, Emily, qu’est-ce que vous faites?

33 «Illuminated Bookworm»: rat de bibliothèque genre rat de cave (bougie en forme de spirale) ou ver luisant dans un bouquin (worm désigne un ver)? De toute façon, je ne crois pas que cette revue ait jamais existé.

“My goodness,” said the second magnitude in alarm, “it's M A M A.”

— Bonté divine, dit la seconde grandeur avec inquiétude, c'est MA-MAN.

I may say that the second installment of Dr. Murray's fascinating romance will appear in the next number of the Illuminated Bookworm, the great adult-juvenile vehicle of the newer thought in which these theories of education are expounded further.

Il m’est permis de dire que le second épisode de la fascinante romance du Dr. Murray paraîtra dans la prochaine livraison du grand vecteur des idées les plus novatrices que représente le Biblivore Éclairé33 pour la jeunesse et les adultes, et dans laquelle ces théories sur l’enseignement sont exposées d’une manière plus approfondie.

 

 

 

-VI-
An Every-Day Experience

-VI-
Une expérience de chaque jour

 

He came across to me in the semi-silence room of the club.

Il s’approcha de moi dans le demi-silence qui baignait le salon du club.

 

“I had a rather queer hand at bridge last night,” he said.

— Hier au soir, j'ai eu une main plutôt bizarre au bridge, dit-il.

 

“Had you?” I answered, and picked up a newspaper.

— Vraiment? répondis-je en me saisissant d’un journal.

 

“Yes. It would have interested you, I think,” he went on.

— Oui. Je pense que ça vous aurait intéressé, poursuivit-il.

 

“Would it?” I said, and moved to another chair.

— Vous croyez? dis-je. Et je changeai de fauteuil.

 

“It was like this,” he continued, following me: “I held the king of hearts –”

Il me suivit tout en continuant:

— Ça se présentait comme ça: j’avais le roi de cœur –

 

“Half a minute,” I said; “I want to go and see what time it is.” I went out and looked at the clock in the hall. I came back.

— Attendez une minute, dis-je; je dois aller voir l’heure qu’il est.

Je sortis consulter l'horloge dans le hall. Puis je revins.

 

“And the queen and the ten –” he was saying.

— Et la dame, et le dix – disait-il.

 

“Excuse me just a second; I want to ring for a messenger.”

— Excusez-moi juste une seconde; je dois appeler un groom.

 

I did so. The waiter came and went.

Ce que je fis. Le garçon entra et ressortit.

 

And the nine and two small ones,” he went on.

— Et le neuf, et deux broutilles, continua-t-il.

 

“Two small what?” I asked.

— Deux broutilles de quoi? demandai-je.

 

“Two small hearts,” he said. “I don't remember which. Anyway, I remember very well indeed that I had the king and the queen and the jack, the nine, and two little ones.”

— Deux broutilles de cœur, dit-il. Je ne me souviens pas lesquelles. Quoi qu'il en soit, je me rappelle très bien avoir eu effectivement le roi, la dame et le valet, le neuf, et deux broutilles.

 

“Half a second,” I said, “I want to mail a letter.”

— Une demi- seconde, dis-je, je dois expédier une lettre.

 

When I came back to him, he was still murmuring:

Quand je revins vers lui, il murmurait toujours:

 

“My partner held the ace of clubs and the queen. The jack was out, but I didn't know where the king was –”

— Mon partenaire avait l'as de trèfle et la dame. Le valet était sorti, mais je ne savais pas où était le roi –

 

“You didn't?” I said in contempt.

— Vous ne le saviez-pas? dis-je avec dédain.

 

“No,” he repeated in surprise, and went on murmuring:

— Non, répéta-t-il avec surprise.

Et il continua à marmonner:

 

“Diamonds had gone round once, and spades twice, and so I suspected that my partner was leading from weakness –”

— Les carreaux étaient tombés une fois, les piques deux fois, et je me demandais si mon partenaire ne manifestait pas quelque faiblesse –

 

“I can well believe it,” I said – “sheer weakness.”

— Je le crois volontiers, dis-je – une totale faiblesse.

 

“Well,” he said, “on the sixth round the lead came to me. Now, what should I have done? Finessed for the ace, or led straight into my opponent –”

— Eh bien, dit-il, l’entame me revint au sixième tour. Dites voir, qu’est-ce que j’aurais dû faire? Jouer l’as en finesse, ou affronter directement mon adversaire –

 

“You want my advice,” I said, “and you shall have it, openly and fairly. In such a case as you describe, where a man has led out at me repeatedly and with provocation, as I gather from what you say, though I myself do not play bridge, I should lead my whole hand at him. I repeat, I do not play bridge. But in the circumstances, I should think it the only thing to do.”

— Si vous voulez mon avis, dis-je, je vais vous le donner en toute franchise. Dans un cas tel que celui que vous décrivez, où un type m’aurait roulé dans la farine à plusieurs reprises et avec provocation, si j’en crois ce que vous dites, et bien que je ne joue pas moi-même au bridge34, je lui aurais entièrement laissé la main. Je le répète, je ne joue pas au bridge. Mais dans de telles circonstances, il me semble que c’était la seule chose à faire.

34 Moi non plus.

 

 

 

-VII-
Truthful Oratory
or
What Our Speakers Ought to Say

-VII-
Éloquence Véridique
ou
Comment devraient parler nos orateurs

 

-1-
Truthful Speech Giving the Real Thoughts of a Distinguished Guest at the Fiftieth Anniversary of a Society

-1-
Discours véridique exprimant les véritables pensées d’un invité distingué au cinquantième banquet d’anniversaire d’une société

 

Mr. Chairman and gentlemen:

Monsieur le Président, Messieurs,

 

If there is one thing I abominate more than another, it is turning out on a cold night like this to eat a huge dinner of twelve courses and know that I have to make a speech on  of it. Gentlemen, I just feel stuffed. That's the plain truth of it. By the time we had finished that fish, I could have gone home satisfied. Honestly I could. That's as much as I usually eat. And by the time I had finished the rest of the food, I felt simply waterlogged, and I do still. More than that. The knowledge that I had to make a speech congratulating this society of yours on its fiftieth anniversary haunted and racked me all through the meal. I am not, in plain truth, the ready and brilliant speaker you take me for. That is a pure myth. If you could see the desperate home scene that goes on in my family when I am working up a speech, your minds would be at rest on that point.

S'il y a une chose que je déteste par-dessus tout, c’est bien de participer, par une nuit aussi froide que celle-ci, à un banquet pantagruélique d’une douzaine de services en sachant que je dois y faire un discours. Messieurs, je me sens tout simplement repu. C'est la vérité vraie. J’aurais pu rentrer chez moi après le poisson, complètement rassasié. Franchement, j’aurais pu. C'était autant que ce que j’avale d’habitude. Le temps d’en finir avec ce qui restait à manger, je me suis senti plus que gavé. De plus, l’idée que je devais prononcer discours pour féliciter votre société à l’occasion de son cinquantième anniversaire m'a hanté et m’a obsédé pendant tout le repas. Je ne suis pas, pour dire toute la vérité, le brillant orateur que vous croyez. C'est de la légende à l’état pur. Si vous pouviez assister à la scène pathétique qui se déroule chez moi, dans ma famille, quand je travaille à un discours, vos esprits seraient éclairés sur ce point.

 

I'll go further and be very frank with you. How this society has lived for fifty years, I don't know. If all your dinners are like this, Heaven help you. I've only the vaguest idea of what this society is, anyway, and what it does. I tried to get a constitution this afternoon but failed. I am sure from some of the faces that I recognise around this table that there must be good business reasons of some sort for belonging to this society. There's money in it, – mark my words, – for some of you or you wouldn't be here. Of course I quite understand that the President and the officials seated here beside me come merely for the self-importance of it. That, gentlemen, is about their size. I realized that from their talk during the banquet. I don't want to speak bitterly, but the truth is they are SMALL men and it flatters them to sit here with two or three blue ribbons pinned on their coats. But as for me, I'm done with it. It will be fifty years, please heaven, before this event comes round again. I hope, I earnestly hope, that I shall be safely under the ground.

J'irai plus loin et je serai très franc avec vous. Comment cette société a vécu au cours de ces cinquante années, je n’en sais rien. Si tous vos dîners sont comme celui-ci, que le Ciel vous vienne en aide. Toujours est-il que je n’ai qu’une idée des plus vagues de ce qu'est cette société, et de ce qu'elle fait. C’est en vain que j'ai essayé de consulter les statuts cet après-midi. Je ne doute pas que certains des visages que j'identifie autour de cette table ont de solides raisons commerciales d’appartenir à cette société. Il y a de l’argent là-dedans, – notez bien mes paroles, – pour certains d’entre vous, sans quoi vous ne seriez pas là. Bien évidemment, je comprends tout à fait que le Président et les responsables assis à mes côtés ne viennent ici que parce que ça leur donne de leur importance. Messieurs, c’est une question de taille. Je l’ai compris à travers leurs propos pendant le banquet. Je ne veux pas parler amèrement, mais la vérité est que ces hommes-là sont PETITS et que ça les flatte de s’asseoir ici avec deux ou trois rubans bleus agrafés sur leurs vestons. Mais pour ce qui me concerne, je n’ai rien à voir avec tout ça. Il s’écoulera cinquante ans, Dieu merci, avant que cet événement se reproduise. J'espère, j'espère de tout mon cœur, que je serai alors bien à l’abri sous la terre.

 

-2-
The Speech that Ought to be made by a State Governor after visiting the Fall Exposition on an Agricultural Society

-3-
Discours du Gouverneur d’un
État après la visite de l’exposition d’automne d’une société agricole

 

Well, gentlemen, this Annual Fall Fair of the Skedink County Agricultural Association has come round again. I don't mind telling you straight out that of all the disagreeable jobs that fall to me as Governor of this State, my visit to your Fall Fair is about the toughest.

Eh bien, messieurs, cette Foire Annuelle d'Automne de l'Association Agricole du Comté de Skedink a lieu une fois de plus. Je n’ai pas l’intention de vous énumérer toutes les redoutables corvées qui m’incombent en tant que Gouverneur de cet État, mais ma visite à votre Foire d'Automne compte parmi les plus pénibles.

 

I want to tell you, gentlemen, right here and now, that I don't know anything about agriculture and I don't want to. My parents were rich enough to bring me up in the city in a rational way. I didn't have to do chores in order to go to the high school as some of those present have boasted that they did. My only wonder is that they ever got there at all. They show no traces of it.

Je veux vous déclarer, messieurs, ici et maintenant, que je ne connais rien à l'agriculture et que je ne veux rien en connaître. Mes parents étaient assez fortunés pour assurer mon éducation par des moyens raisonnables. Je n'ai pas eu à me taper un tas de petits boulots pour faire des études secondaires, comme s’en vantent certaines des personnes ici-présentes. Je m’étonne seulement qu’elles soient arrivées au bout. Elles n’en montrent aucun signe.

 

This afternoon, gentlemen, you took me all round your live-stock exhibit. I walked past, and through, nearly a quarter of a mile of hogs. What was it that they were called – Tamworths – Berkshires? I don't remember. But all I can say, gentlemen, is, – phew! Just that. Some of you will understand readily enough. That word sums up my whole idea of your agricultural show and I'm done with it.

Cet après-midi, messieurs, vous m'avez traîné d’une exposition de bestiaux à l’autre. J'ai marché de long en large, sur près d’un quart d'un mille, au milieu des cochons. Quant à savoir comment on les appelle – Tamworths – Berkshires? Je ne m’en souviens nullement. Mais tout ce que je peux dire, messieurs, c’est, – ouf! Juste ça. Certains d’entre vous comprendront sans trop de peine. Ce mot résume toute l’idée que je me fais de votre exposition agricole, avec laquelle j’en ai fini.

 

No, let me correct myself. There was just one feature of your agricultural exposition that met my warm approval. You were good enough to take me through the section of your exposition called your Midway Pleasance. Let me tell you, sirs, that there was more real merit in that than all the rest of the show put together. You apologized, if I remember rightly, for taking me into the large tent of the Syrian Dancing Girls. Oh, believe me, gentlemen, you needn't have. Syria is a country which commands my profoundest admiration. Some day I mean to spend a vacation there. And, believe me, gentlemen, when I do go, – and I say this with all the emphasis of which I am capable, – I should not wish to be accompanied by such a set of flatheads as the officials of your Agricultural Society.

Non, permettez que je corrige. Il y a quand quelque chose dans votre exposition agricole qui a rencontré ma plus chaude approbation. Vous avez eu la bonté de me montrer la section appelée Notre Midway Pleasance35. Laissez-moi vous dire, Messieurs, qu'il y avait davantage de véritable intérêt là-dedans que dans tout le reste de l'exposition. Vous vous êtes excusés, si je me souviens bien, de m’avoir conduit sous le grand chapiteau des Danseuses Syriennes. Ah, croyez-moi, messieurs, vous n’avez pas à vous excuser. La Syrie est un pays pour lequel je nourris la plus profonde admiration. Un de ces jours, j’ai bien l’intention d’aller passer mes vacances là-bas. Et, croyez-moi, messieurs, quand je le ferai, – et je dis ceci avec toute l'emphase dont je suis capable, – j’espère bien que je ne serai pas accompagné d’un troupeau de faces d’œufs comme les responsables de votre société agricole.

35 Parc situé au sud de Chicago.

And now, gentlemen, as I have just received a fake telegram, by arrangement, calling me back to the capital of the State, I must leave this banquet at once. One word in conclusion: if I had known as fully as I do now how it feels to drink half a bucket of sweet cider, I should certainly never have come.

Et maintenant, messieurs, comme je viens juste de recevoir un faux télégramme, – comme c’était convenu – qui me rappelle dans la capitale de l’État, il me faut quitter immédiatement ce banquet. Un mot de conclusion: si j'avais su, aussi bien que je le sais maintenant, quel effet ça fait d’ingurgiter la moitié d'un seau de cidre doux, je ne serais certainement jamais venu.

 

-3-
Trhthful Speech of a District Politician to a Ladie Suffrage Society

-3-
Discours véridique d’un politicien à une manifestation de Suffragettes

 

Ladies:

My own earnest, heartfelt conviction is that you are a pack of cats. I use the word “cats” advisedly, and I mean every letter of it. I want to go on record before this gathering as being strongly and unalterably opposed to Woman Suffrage until you get it. After that I favour it. My reasons for opposing the suffrage are of a kind that you couldn't understand. But all men, – except the few that I see at this meeting, – understand them by instinct.

Mesdames:

Ma conviction personnelle, sérieuse et sincère, est que vous n’êtes qu’une bande de minettes. J’utilise le mot «minettes» en toute connaissance de cause, et j’assume jusqu’à la moindre de ses lettres. A l’ouverture de ce meeting, je vous demande de vous souvenir de mon opposition déterminée et inébranlable au Suffrage Féminin – jusqu'à ce que vous obteniez gain de cause. Après, j’y serai favorable. Mes raisons de s'opposer à ce suffrage sont d'une nature que vous ne pourriez comprendre. Mais tous les hommes, – excepté le peu d’entre eux que je vois ici, dans cette réunion, – comprendront ça d’instinct.

 

As you may, however, succeed as a result of the fuss that you are making, – in getting votes, I have thought it best to come. Also, – I am free to confess, – I wanted to see what you looked like.

Comme il est néanmoins possible que vous réussissiez, en raison de tout le remue-ménage que vous faites, – à obtenir le droit de vote, j’ai pensé qu’il valait mieux venir. De plus, – je l’admets volontiers, – je voulais voir de quoi vous aviez l’air.

 

On this last head I am disappointed. Personally I like women a good deal fatter than most of you are, and better looking. As I look around this gathering I see one or two of you that are not so bad, but on the whole not many. But my own strong personal predilection is and remains in favour of a woman who can cook, mend clothes, talk when I want her to, and give me the kind of admiration to which I am accustomed.

Sur ce dernier point, je suis déçu. Personnellement, j'aime les femmes un peu mieux en chair que la plupart d'entre vous, et qui ont davantage d’allure. En parcourant des yeux cette assemblée, j’en vois une ou deux parmi vous qui ne sont pas trop mal, mais, dans l'ensemble, pas tellement. Pour ma part, j’ai une prédilection marquée pour les femmes qui savent cuisiner, entretenir les vêtements, parler quand je le souhaite, et me témoigner le genre d'admiration auquel je suis habitué.

 

Let me, however, say in conclusion that I am altogether in sympathy with your movement to this extent. If you ever do get votes, – and the indications are that you will (blast you), – I want your votes, and I want all of them.

Permettez-moi cependant de dire en conclusion que votre mouvement peut compter sur mon entière sympathie dans la mesure où, si jamais obtenez le droit de vote, – et tout indique que vous l’obtiendrez (la peste soit de vous), – je veux vos suffrages, et je les veux tous.

 

 

 

 

-IX
Our Literary Bureau
*

-IX-
Notre Service Littéraire
*

 

NOVELS READ
TO ORDER FIRST AID
FOR THE BUSY MILLIONAIRE
NO BRAINS NEEDED NO TASTE
REQUIRED NOTHING
BUT MONEY SEND IT TO US

 

* This literary bureau was started by the author in the New York Century. It leaped into such immediate prominence that it had to be closed at once

SERVICE DE LECTURE DE ROMANS
DESTINÉ À APPORTER
UNE AIDE DE PREMIÈRE NÉCESSITÉ
AUX MILLIONNAIRES TROP OCCUPÉS
NUL BESOIN D’AVOIR DE L'ESPRIT DU GOUT
MAIS SEULEMENT DE L’ARGENT A NOUS ENVOYER

* Ce service littéraire a été ouvert par l'auteur dans le New York Century. Il a tout de suite reçu un tel succès qu’on a dû le fermer immédiatement (note de l’auteur).

 

We have lately been struck, – of course not dangerously, – by a new idea. A recent number of a well-known magazine contains an account of an American multimillionaire who, on account of the pressure of his brain power and the rush of his business, found it impossible to read the fiction of the day for himself. He therefore caused his secretaries to look through any new and likely novel and make a rapid report on its contents, indicating for his personal perusal the specially interesting parts.

Nous avons été récemment frappés, – d’une manière inoffensive, naturellement, – par une idée novatrice. Dans un récent numéro d'un magazine bien connu, un article racontait comment un multimillionnaire américain qui, en raison de la pression exercée sur ses facultés intellectuelles et du surmenage dû à ses affaires, se trouvait dans l’impossibilité de lire lui-même la littérature du moment. Par conséquent, il demandait à ses secrétaires de lire tout nouveau roman prometteur et de rédiger un bref compte-rendu sur son contenu, mentionnant les passages particulièrement intéressants pour qu’il puisse les lire en personne.

Realizing the possibilities coiled up in this plan, we have opened a special agency or bureau for doing work of this sort. Any over-busy multimillionaire, or superman, who becomes our client may send us novels, essays, or books of any kind, and will receive a report explaining the plot and pointing out such parts as he may with propriety read. If he can once find time to send us a postcard, or a postal cablegram, night or day, we undertake to assume all the further effort of reading. Our terms for ordinary fiction are one dollar per chapter; for works of travel, 10 cents per mile; and for political or other essays, two cents per page, or ten dollars per idea, and for theological and controversial work, seven dollars and fifty cents per cubic yard extracted. Our clients are assured of prompt and immediate attention.

Réalisant les potentialités d’une telle démarche, nous avons ouvert une agence spécialement destinée à effectuer ce genre de travail. Tout multimillionnaire sur-occupé, ou tout surhomme, qui deviendra notre client et nous adressera des romans, des essais, ou des ouvrages de toutes sortes, recevra un compte-rendu détaillé de chacun d’eux lui précisant les passages à lire personnellement. S'il peut trouver le temps de nous envoyer une carte postale, ou un télégramme, nous nous engageons à assumer de nuit comme de jour tout effort supplémentaire de lecture. Nos conditions pour la fiction ordinaire sont d'un dollar le Chapitre; pour les récits de voyage, dix cents du kilomètre; pour les essais politiques ou autres, deux cents la page, ou dix dollars l’idée, et pour les thèses théologiques et susceptibles de controverse, sept dollars cinquante cents par mètre cube extrait. Nous garantissons à nos clients une attention prompte et immédiate.

 

Through the kindness of the Editor of the Century we are enabled to insert here a sample of our work. It was done to the order of a gentleman of means engaged in silver mining in Colorado, who wrote us that he was anxious to get “a holt” on modern fiction, but that he had no time actually to read it. On our assuring him that this was now unnecessary, he caused to be sent to us the monthly parts of a serial story, on which we duly reported as follows:

Grâce à l’amabilité des Éditions du Siècle, nous sommes en mesure d’insérer ci-dessous un échantillon de notre travail, réalisé à l’intention d'un monsieur qui exploite des mines d’argent au Colorado et qui nous a écrit que, bien que soucieux de se faire «une idée» de la fiction moderne, il n’avait pas le temps de la lire réellement. Sur notre assurance que c'était désormais inutile, il nous a adressé les épisodes d’un feuilleton mensuel, dont nous avons rendu compte comme suit:

 

January Installement

Épisode de janvier

 

Theodolite Gulch, The Dip, Canon County, Colorado.

Théodolite Gulch, The Dip, Comté du Canon, Colorado.

 

Dear Sir:

Cher Monsieur:

 

We beg to inform you that the scene of the opening chapter of the Fortunes of Barbara Plynlimmon is laid in Wales. The scene is laid, however, very carelessly and hurriedly and we expect that it will shortly be removed. We cannot, therefore, recommend it to your perusal. As there is a very fine passage describing the Cambrian Hills by moonlight, we enclose herewith a condensed table showing the mean altitude of the moon for the month of December in the latitude of Wales. The character of Miss Plynlimmon we find to be developed in conversation with her grandmother, which we think you had better not read. Nor are we prepared to endorse your reading the speeches of the Welsh peasantry which we find in this chapter, but we forward herewith in place of them a short glossary of Welsh synonyms which may aid you in this connection.

Nous avons l’honneur de vous informer que la scène du Chapitre d'ouverture des Aventures de Barbara Plynlimmon se déroule au Pays de Galles. La scène a cependant été bâclée avec une négligence et une précipitation telles que nous espérons la voir supprimée dans les meilleurs délais. Nous ne saurions donc vous en recommander la lecture. Du fait qu’un passage décrit avec finesse les Cambrian Hills au clair de lune, nous joignons sous ce pli un tableau condensé de l'altitude moyenne de la lune pendant le mois de décembre à la latitude du Pays de Galles. Nous pensons qu’il est inutile que vous lisiez le passage dans lequel le personnage de Miss Plynlimmon est présenté au cours d’une conversation avec sa grand-mère. Nous ne sommes pas non plus favorables à ce que vous lisiez les discours sur la Paysannerie Galloise que nous trouvons dans ce Chapitre, mais nous nous joignons à sa place un glossaire succins des synonymes Gallois qui pourra vous aider si besoin.

 

February Installement

Épisode de février

 

Dear Sir:

Cher Monsieur:

 

We regret to state that we find nothing in the second chapter of the Fortunes of Barbara Plynlimmon which need be reported to you at length. We think it well, however, to apprise you of the arrival of a young Oxford student in the neighbourhood of Miss Plynlimmon's cottage, who is apparently a young man of means and refinement. We enclose a list of the principal Oxford Colleges.

Nous sommes au regret de constater que nous ne trouvons rien dans le deuxième Chapitre des Aventures de Barbara Plynlimmon qui puisse vous être rapporté de manière substantielle. Nous croyons utile, cependant, de vous informer de l'arrivée d'un jeune étudiant d'Oxford dans le voisinage de Miss Plynlimmon, lequel étudiant semble être un jeune homme aussi fortuné que raffiné. Nous joignons une liste des principales Universités d'Oxford.

 

We may state that from the conversation and manner of this young gentleman there is no ground for any apprehension on your part. But if need arises we will report by cable to you instantly.

Nous pouvons affirmer que rien dans la conversation ou les manières de ce jeune monsieur ne saurait susciter une quelconque appréhension de votre part. Mais le cas échéant, nous vous en informerions immédiatement par câble.

 

The young gentleman in question meets Miss Plynlimmon at sunrise on the slopes of Snowdon. As the description of the meeting is very fine we send you a recent photograph of the sun.

Le jeune monsieur dont il est question a fait la rencontre de Miss Plynlimmon au lever du soleil sur les coteaux de Snowdon. Comme la description de la rencontre est excellente, nous vous envoyons une récente photographie du soleil.

 

March Installement

Épisode de mars

 

Dear Sir:

Cher Monsieur:

 

Our surmise was right. The scene of the story that we are digesting for you is changed. Miss Plynlimmon has gone to London. You will be gratified to learn that she has fallen heir to a fortune of £100,000, which we are happy to compute for you at $486,666 and 66 cents less exchange. On Miss Plynlimmon's arrival at Charing Cross Station, she is overwhelmed with that strange feeling of isolation felt in the surging crowds of a modern city. We therefore enclose a timetable showing the arrival and departure of all trains at Charing Cross.

Nos suppositions étaient exactes. La scène de l'histoire que nous vous avions résumée a été modifiée. Miss Plynlimmon s’est rendue à Londres. Vous apprendrez avec plaisir qu'elle a hérité d’une fortune se montant à 100.000 livres. Nous sommes heureux d’avoir calculé pour vous que cette somme équivaut à 486.666 dollars et 66 cents moins les frais de change. Dès l'arrivée de Miss Plynlimmon à Charing Cross, elle s’est sentie accablée par l’étrange sentiment de solitude qu’on éprouve au milieu de la foule considérable d'une ville moderne. C’est pourquoi nous joignons un horaire des trains au départ et à l’arrivée en gare de Charing Cross.

 

April Installement

Épisode d’avril

 

Dear Sir:

Cher Monsieur:

 

We beg to bring to your notice the fact that Miss Barbara Plynlimmon has by an arrangement made through her trustees become the inmate, on a pecuniary footing, in the household of a family of title. We are happy to inform you that her first appearance at dinner in evening dress was most gratifying: we can safely recommend you to read in this connection lines 4 and 5 and the first half of line 6 on page 100 of the book as enclosed. We regret to say that the Marquis of Slush and his eldest son Viscount Fitz-busé (courtesy title) are both addicted to drink. They have been drinking throughout the chapter. We are pleased to state that apparently the second son, Lord Radnor of Slush, who is away from home is not so addicted. We send you under separate cover a bottle of Radnor water.

Nous avons l’honneur de porter à votre attention le fait qu’aux termes d’un arrangement élaboré par son fidéicommis, Miss Barbara Plynlimmon est devenue, à titre onéreux, la pensionnaire d'une famille titrée. Nous sommes heureux de vous informer que son apparition au dîner en robe du soir a été on ne peut plus gratifiante: à cet égard, nous pouvons sans risque vous recommander de lire les lignes 4 et 5 et la première moitié de la ligne 6, à la page 100 du livre ci-incluse. Nous sommes au regret de dire que le marquis de Slush et son fils aîné le vicomte Fitzbuse (ce qui est un titre de courtoisie) s’adonnent tous deux à la boisson. Ils ont bu pendant la totalité du Chapitre. Nous sommes heureux de déclarer que le second fils, Lord Radnor of Slush, qui est actuellement au loin, n’est apparemment pas aussi intoxiqué. Nous vous expédions une bouteille d’eau de Radnor par envoi séparé.

 

May Installement

Épisode de mai

 

Dear Sir:

Cher Monsieur:

 

We regret to state that the affairs of Miss Barbara Plynlimmon are in a very unsatisfactory position. We enclose three pages of the novel with the urgent request that you will read them at once. The old Marquis of Slush has made approaches towards Miss Plynlimmon of such a scandalous nature that we think it best to ask you to read them in full. You will note also that young Viscount Slush who is tipsy through whole of pages 121-125, 128-133, and part of page 140, has designs upon her fortune. We are sorry to see also that the Marchioness of Busé under the guise of friendship has insured Miss Plynlimmon's life and means to do away with her. The sister of the Marchioness, the Lady Dowager, also wishes to do away with her. The second housemaid who is tempted by her jewelery is also planning to do away with her. We feel that if this goes on she will be done away with.

A notre grand regret, les affaires de Miss Barbara Plynlimmon se trouvent dans un état extrêmement précaire. Nous joignons trois pages du roman en vous priant expressément de les lire séance tenante. Le vieux marquis de Slush a fait à Miss Plynlimmon des avances d'une nature si scandaleuse que nous estimons préférable de vous demander de les lire in extenso. Vous voudrez bien noter également que le jeune vicomte Slush, qui est fin saoul de la page 121 à la page125, de la page 128 à la page 133, et pendant une partie de la page 140, a des visées sur sa fortune. Nous sommes désolés de voir aussi que la marquise de Buse, sous couleur d’amitié, s’est introduite dans la vie de Miss Plynlimmon et envisage de l’éliminer. La sœur de la marquise, Lady Dowager, souhaite également l'éliminer. La deuxième femme de chambre, qui convoite ses bijoux, a également prévu de l'éliminer. Nous estimons que si ça continue comme ça, elle sera éliminée.

 

June Installement

Épisode de juin

 

Dear Sir:

Cher Monsieur:

 

We beg to advise you that Viscount Fitz-busé, inflamed by the beauty and innocence of Miss Plynlimmon, has gone so far as to lay his finger on her (read page 170, lines 6-7). She resisted his approaches. At the height of the struggle a young man, attired in the costume of a Welsh tourist, but wearing the stamp of an Oxford student, and yet carrying himself with the unmistakable hauteur (we knew it at once) of an aristocrat, burst, or bust, into the room. With one blow he felled Fitz-busé to the floor; with another he clasped the girl to his heart.

Nous avons l’honneur de porter à votre connaissance que le vicomte Fitz-buse, enflammé par la beauté et l'innocence de Miss Plynlimmon, est allé jusqu’à la toucher du doigt (lisez les 6 et 7, page 170). Elle a résisté à ses avances. Au paroxysme du combat, un jeune homme, revêtu d’une tenue de touriste Gallois, mais portant l’insigne d'un étudiant d'Oxford, et se comportant indubitablement avec toute la hauteur36 (nous l'avons tout de suite compris) d'un aristocrate, fit irruption dans la pièce. Du premier coup, il expédia à Fitz-buse au tapis; au second coup, il pressa la jeune fille contre son cœur.

36 En français dans le texte.

“Barbara!” he exclaimed.

— Barbara! s’écria-t-il.

 

“Radnor,” she murmured.

— Radnor, murmura-t-elle.

 

You will be pleased to learn that this is the second son of the Marquis, Viscount Radnor, just returned from a reading tour in Wales.

Vous serez heureux d'apprendre que ce jeune homme n’est autre que le second fils du marquis, le vicomte Radnor, tout juste de retour d’une tournée de lecture au Pays de Galles.

 

P. S. We do not know what he read, so we enclose a file of Welsh newspapers to date.

P.S. Comme nous ignorons ce qu'il a lu, nous joignons un dossier de tous les journaux Gallois jusqu’à ce jour.

 

July Installement

Épisode de juillet

 

We regret to inform you that the Marquis of Slush has disinherited his son. We grieve to state that Viscount Radnor has sworn that he will never ask for Miss Plynlimmon's hand till he has a fortune equal to her own. Meantime, we are sorry to say, he proposes to work.

Nous avons le regret de vous informer que le marquis de Slush a déshérité son fils. Nous déplorons que le vicomte Radnor ait fait le serment de ne pas demander la main de Miss Plynlimmon tant qu’il ne disposera pas d’une fortune équivalente à la sienne. En attendant, nous sommes désolés de le dire, il se propose de travailler.

 

August Installement

Épisode d’août

 

The Viscount is seeking employment.

Le vicomte est la recherche d’un emploi.

 

September Installement

Épisode de septembre

 

The Viscount is looking for work.

Le vicomte cherche du travail.

 

October Installement

Épisode d’octobre

 

The Viscount is hunting for a job.

Le vicomte voudrait bien trouver du boulot.

 

November Installement

Épisode de novembre

 

We are most happy to inform you that Miss Plynlimmon has saved the situation. Determined to be worthy of the generous love of Viscount Radnor, she has arranged to convey her entire fortune to the old family lawyer who acts as her trustee. She will thus become as poor as the Viscount and they can marry. The scene with the old lawyer who breaks into tears on receiving the fortune, swearing to hold and cherish it as his own is very touching. Meantime, as the Viscount is hunting for a job, we enclose a list of advertisements under the heading Help Wanted – Males.

Nous sommes on ne peut plus heureux de vous informer que Miss Plynlimmon a sauvé la situation. Déterminée à se montrer digne des généreux sentiments du vicomte Radnor, elle s'est chargée de transférer toute sa fortune entre les mains de son fidéicommis, le vieil avoué de sa famille. De la sorte, elle devient aussi pauvre que le vicomte et ils vont pouvoir se marier. La scène du vieil avocat qui éclate en sanglots en recevant la fortune, jurant de la garder et de la chérir comme si c’était la sienne est extrêmement émouvante. Pendant ce temps, vu que le vicomte cherche du boulot, nous joignons une liste d'annonces de la rubrique Offres d’Emploi – Hommes.

 

December Installement

Épisode de décembre

 

You will be very gratified to learn that the fortunes of Miss Barbara Plynlimmon have come to a most pleasing termination. Her marriage with the Viscount Radnor was celebrated very quietly on page 231. (We enclose a list of the principal churches in London.) No one was present except the old family lawyer, who was moved to tears at the sight of the bright, trusting bride, and the clergyman who wept at the sight of the cheque given him by the Viscount. After the ceremony the old trustee took Lord and Lady Radnor to a small wedding breakfast at an hotel (we enclose a list). During the breakfast a sudden faintness (for which we had been watching for ten pages) overcame him. He sank back in his chair, gasping. Lord and Lady Radnor rushed to him and sought in vain to tighten his necktie. He expired under their care, having just time to indicate in his pocket a will leaving them his entire wealth.

Vous serez très soulagé d’apprendre que les Aventures de Miss Barbara Plynlimmon arrivent à une conclusion des plus heureuses. Son mariage avec le vicomte Radnor a été célébré très simplement à la page 231. (Nous joignons une liste des principales églises de Londres.) Il n’y avait personne, sauf le vieil avoué de famille, qui fondit en larmes à la vue de la radieuse et si confiante jeune mariée, et du vicaire qui pleura à la vue du chèque remis par le vicomte. Après la cérémonie, le vieil avoué convia Lord et Lady Radnor à un modeste déjeuner de noces dans un hôtel (nous joignons une liste). Pendant le déjeuner il fut prit d’une soudaine faiblesse (que nous pûmes observer pendant dix pages), se renversant en arrière sur sa chaise en haletant. Lord et Lady Radnor se précipitèrent sur lui et essayèrent en vain de resserrer son nœud de cravate. Il rendit l’âme sous leurs soins, ayant tout juste le temps de leur dire qu’il avait dans sa poche un testament par lequel il leur léguait toute sa fortune.

 

This had hardly happened when a messenger brought news to the Viscount that his brother, Lord Fitz-busé had been killed in the hunting field, and that he (meaning him, himself) had now succeeded to the title. Lord and Lady Fitz-busé had hardly time to reach the town house of the family when they learned that owing to the sudden death of the old Marquis (also, we believe, in the hunting field), they had become the Marquis and the Marchioness of Slush.

Tout cela venait à peine d’arriver qu’un messager apporta au vicomte la nouvelle que son frère, Lord Fitz-buse, avait trouvé la mort au cours d’une partie de chasse, et qu'il (lui, lui-même) était désormais l’héritier du titre. Lord et Lady Fitz-buse n’eurent pas plus tôt regagné la résidence familiale, en ville, qu’ils apprirent la mort subite du vieux marquis (survenue elle aussi, croyons-nous, au cours d’une partie de chasse). Ils devinrent ainsi le marquis et la marquise de Slush.

 

The Marquis and the Marchioness of Slush are still living in their ancestral home in London. Their lives are an example to all their tenantry in Piccadilly, the Strand and elsewhere.

Le marquis et la marquise de Slush vivent toujours dans leur ancestrale demeure familiale, à Londres. Leur existence est un exemple pour tous leurs locataires de Piccadilly, du Strand et de partout ailleurs.

 

Concluding Note

Note de conclusion

 

Dear Mr. Gulch:

Cher Mr. Gulch:

 

We beg to acknowledge with many thanks your cheque for one thousand dollars.

Nous accusons réception, avec tous nos remerciements, de votre chèque de mille dollars.

 

We regret to learn that you have not been able to find time to read our digest of the serial story placed with us at your order. But we note with pleasure that you propose to have the “essential points” of our digest “boiled down” by one of the business experts of your office.

Nous regrettons d'apprendre que vous n'avez pu trouver le temps de lire le résumé du feuilleton que nous avons rédigé à votre demande. Mais nous avons la satisfaction de noter que vous vous proposez d’en faire «distiller» les «points essentiels» par un des experts commerciaux de vos bureaux.

 

Awaiting your commands,

Dans l’attente de vos prochaines commandes,

 

We remain, etc., etc.

Nous restons, etc., etc.

 

 

 

 

-X-
Speeding Up Business

-X-
Comment donner un coup de fouet aux affaires

 

We were sitting at our editorial desk in our inner room, quietly writing up our week's poetry, when a stranger looked in upon us.

Nous étions assis à notre bureau dans la salle de rédaction, occupés à préparer tranquillement notre poème de la semaine, quand un étranger se précipita sur nous.

 

He came in with a burst, – like the entry of the hero of western drama coming in out of a snowstorm. His manner was all excitement. “Sit down,” we said, in our grave, courteous way. “Sit down!” he exclaimed, “certainly not! Are you aware of the amount of time and energy that are being wasted in American business by the practice of perpetually sitting down and standing up again? Do you realize that every time you sit down and stand up you make a dead lift of” – he looked at us, – “two hundred and fifty pounds? Did you ever reflect that every time you sit down you have to get up again?” “Never,” we said quietly, “we never thought of it.” “You didn't!” he sneered. “No, you'd rather go on lifting 250 pounds through two feet, – an average of 500 foot-pounds, practically 62 kilowatts of wasted power. Do you know that by merely hitching a pulley to the back of your neck you could generate enough power to light your whole office?”

Il entra avec un fracas digne d’un héros de western surgissant d'une tempête de neige. Toute son attitude trahissait une grande excitation.

— Asseyez-vous, dîmes-nous, à notre manière grave et courtoise.

— M'asseoir! s’écria-t-il, certainement pas! Est-ce que vous vous rendez-vous compte du temps et de l'énergie que cette habitude de s’asseoir et de se relever perpétuellement font perdre aux affaires américaines? Est-ce que vous vous rendez-vous compte qu’à chaque fois que vous vous asseyez et que vous relevez, vous manœuvrez un poids mort – il nous regarda droit dans les yeux, – de deux cents cinquante livres? Est-ce que vous avez jamais réfléchi au fait qu’à chaque fois que vous vous asseyez, il vous faudra vous relever?

— Jamais, déclarâmes-nous tranquillement, nous n'avons jamais pensé à ça.

— Vous n’y avez jamais pensé! ricana-t-il. Non, vous continuez à plutôt à transporter vos 250 livres sur vos deux pieds, – soit une moyenne de 500 livres pour chaque pied, quasiment 62 kilowatts de puissance gaspillée. Savez-vous que rien qu’en vous accrochant une poulie sur les épaules, vous pourriez développer une puissance suffisante pour éclairer tout vos bureaux?

 

We hung our heads. Simple as the thing was, we had never thought of it. “Very good,” said the Stranger. “Now, all American business men are like you. They don't think, – do you understand me? They don't think.”

Nous baissâmes la tête. Aussi simple que cela fût, nous n’y avions jamais pensé.

— Très bien, dit l'étranger. Vous voyez, tous les hommes d'affaires américains sont comme vous. Ils ne pensent pas, – vous comprenez ça? Ils ne pensent pas.

 

We realized the truth of it at once. We had never thought. Perhaps we didn't even know how.

Nous prîmes immédiatement conscience de cette vérité. Nous n'avions jamais pensé. Peut-être même n’avions-nous jamais su penser.

 

“Now, I tell you,” continued our visitor, speaking rapidly and with a light of wild enthusiasm in his face, “I'm out for a new campaign, – efficiency in business – speeding things up – better organization.”

— Maintenant, je vous le dis, poursuivit notre visiteur, s’exprimant avec vivacité et la physionomie éclairée par un enthousiasme sauvage, je me suis lancé dans une nouvelle campagne, – pour l’efficacité dans les affaires – pour l’accélération des processus – pour une meilleure organisation.