Stephen Leacock

Et pour quelques bêtises de plus…

Titre original: Further Foolishness (publié en 1916)

Ignominieusement traduit de l'anglais (Canada) par Gérard Sirhugues (2014)

Édition numérique: Project Gutenberg

 

Sommaire:

 

 

 1 -  Des histoires toujours plus courtes

  I - Il s'en est fallu d'un cheveu

 II - Swearword l’Indicible

III - Du berceau à la tombe

 2 - Snoopopathie

 3 - Une fiction étrangère

4 - Madeline du Cinématographe

5 - L'Appel du Carburateur 

6 - La bataille des sexes

8 - Les amis de Monsieur Tout Le Monde

   I - Aperçus sur son patron

  II - Le Ministre du culte de sa paroisse

 III - Son partenaire au bridge

IV - Son hôtesse au cours d'un diner

 V - Son petit fils

9 - Encore quelques bonnes vieilles histoires

10 - Une étude de la vie de tous les jours

11 - L'Allemagne vue de l’intérieur

12 - Chez le Sultan Abdul Aziz

13 - Que viva Mexico!

14 - Autour d’un jus de raisin

15 - La Maison Blanche vue de l’intérieur

16 - Les riches sont-ils heureux?

17 - L'humour tel que je le vois

-I-
Stories Shorter Still

-I-
Des histoires toujours plus courtes

 

Among the latest follies in fiction is the perpetual demand for stories shorter and shorter still. The only thing to do is to meet this demand at the source and check it. Any of the stories below, if  left to soak overnight in a barrel of rainwater, will swell to the dimensions of a dollar-fifty novel.

Parmi les dernières sottises en matière de fiction, on trouve une demande continuelle pour des histoires de plus en plus courtes. La seule chose à faire est de répondre à la source à cette demande et de voir si ça marche. Chacune des histoires ci-dessous, pour peu qu’on la laisse macérer toute une nuit dans un baril d'eau de pluie, gonflera aux dimensions d’un roman à un dollar et demi.

 

-1
An Irreductible Detective Story
Hanged by a Hair
or
A Murder Mustery Minimised

-1-
Un roman policier on ne peut plus concis:
Il s'en fallait d'un cheveu
ou
Une énigme policière réduite à sa plus simple expression

 

The mystery had now reached its climax. First, the man had been undoubtedly murdered. Secondly, it was absolutely certain that no conceivable person had done it.

Le mystère avait maintenant atteint son point culminant. En premier lieu, il ne faisait aucun doute que l'homme avait été assassiné. Secondement, il était absolument certain que ce ne pouvait être l’œuvre d’aucune personne imaginable.

 

It was therefore time to call in the great detective.

Il était donc plus que temps d'appeler le grand détective.

 

He gave one searching glance at the corpse. In a moment he whipped out a microscope.

Celui-ci jeta un coup d’œil sur le cadavre. Au bout d’un moment, il sortit un microscope.

 

"Ha! ha!" he said, as he picked a hair off the lapel of the dead man's coat. "The mystery is now solved."

— Ha! ha! dit-il, alors qu’il se saisissait d’un cheveu qu’il venait de découvrir sur le revers du manteau du mort. Le mystère est d’ores et déjà résolu.

 

He held up the hair.

Il montrait le cheveu.

 

"Listen," he said, "we have only to find the man who lost this hair and the criminal is in our hands."

— Écoutez, dit-il, il nous suffit de trouver l'homme qui a perdu ce cheveu et le criminel est entre nos mains.

 

The inexorable chain of logic was complete.

L’inexorable chaîne de la logique était bouclée.

 

The detective set himself to the search.

Le détective se mit personnellement en chasse.

 

For four days and nights he moved, unobserved, through the streets of New York scanning closely every face he passed, looking for a man who had lost a hair.

Quatre jours et quatre nuits durant, invisible, il arpenta les rues de New York, scrutant attentivement chaque visage qu'il croisait, à la recherche d’un homme à qui il manquait un cheveu.

 

On the fifth day he discovered a man, disguised as a tourist, his head enveloped in a steamer cap that reached below his ears. The man was about to go on board the Gloritania.

Ce fut le cinquième jour qu’il découvrit un individu déguisé en touriste, la tête couverte d'un bonnet de bain qui lui tombait jusque sur les oreilles. L’individu était sur le point de s’embarquer sur le Gloritania.

 

The detective followed him on board.

Le détective monta à bord à sa suite.

 

"Arrest him!" he said, and then drawing himself to his full height, he brandished aloft the hair.

— Arrêtez-le! dit-il.

 

"This is his," said the great detective. "It proves his guilt."

Puis, se dressant de toute taille, il brandit le cheveu.

 

"Remove his hat," said the ship's captain sternly.

— C'est à lui, dit le grand détective. Voilà qui prouve sa culpabilité.

 

They did so.

— Ôtons-lui son chapeau, dit le capitaine du bateau avec autorité.

 

The man was entirely bald.

Et c’est ce qu’ils firent.

 

"Ha!" said the great detective without a moment of hesitation. "He has committed not one murder but about a million."

L'homme était complètement chauve.

— Ha! dit le grand détective sans l’ombre d’une hésitation. Il n'a pas seulement commis un meurtre, mais pas loin d’un million.

 

-2-
A Compressed Old English Novel : Sweaword the Unpronounceable

-2-
Condensé d’un vieux roman anglais:
Swearword l’Indicible

 

Chapter One and Only

Premier (et unique) chapitre

 

"Ods bodikins!" exclaimed Swearword the Saxon, wiping his mailed brow with his iron hand, "a fair morn withal! Methinks twert lithlier to rest me in yon glade than to foray me forth in yon fray! Twert it not?"

— Par le braquemart d’Odin! s’exclama Swearword1 le Saxon en s’essuyant le front de sa main gantée de fer, c’est quand même une chouette matinée! M’est avis qu’ j’aurais eu meilleur temps d’aller piquer un roupillon dans une clairière plutôt que de v’nir me fourvoyer dans c’t’ arène! Pas vrai?

1 - Swear word : Gros mot.

But there happened to be a real Anglo-Saxon standing by.

Mais il se trouvait qu’un authentique Anglo-Saxon passait par là.

 

"Where in heaven's name," he said in sudden passion, "did you get that line of English?"

— Au nom du Ciel dit celui-ci avec une passion soudaine, où donc avez-vous appris cet anglais-là?

 

"Churl!" said Swearword, "it is Anglo-Saxon."

— Bougre d’ignare! dit Swearword, c’est d’ l’Anglo-Saxon.

 

"You're a liar!" shouted the Saxon, "it is not. It is Harvard College, Sophomore Year, Option No. 6."

— Vil menteur! s’écria le Saxon, cela n’en est point. Cela sort tout droit de Harvard, deuxième année, option numéro six.

 

Swearword, now in like fury, threw aside his hauberk, his baldrick, and his needlework on the grass.

Swearword, au comble de la fureur, jeta son haubert, son bouclier, et sa cotte de maille dans l’herbe.

 

"Lay on!" said Swearword.

— Descends! dit Swearword.

 

"Have at you!" cried the Saxon.

— A votre disposition! cria le Saxon.

 

They laid on and had at one another.

Ils descendirent de leurs montures et se ruèrent l’un sur l’autre.

 

Swearword was killed.

Swearword fut tué.

 

Thus luckily the whole story was cut off on the first page and ended.

C’est ainsi que, par chance, l'histoire entière prit fin, coupée court dès la première page.

 

-3-
A Condensed Interminable Novel
From the Cradle to the Grave
or
A Thousand Pages for a Dollar

-3-
Condensé d’un roman interminable:
Du berceau à la tombe
ou
Un millier de pages pour un dollar

 

Note.-This story originally contained two hundred and fifty thousand words. But by a marvellous feat of condensation it is reduced, without the slightest loss, to a hundred and six words.

Note. – Cette histoire comportait à l’origine deux cents cinquante mille mots. Mais une prouesse inégalable la ramena à six cents mots, et cela sans la plus légère perte.

 

-1-

Edward Endless lived during his youth in Maine, in New Hampshire, in Vermont, in Massachusetts, in Rhode Island, in Connecticut.

-1-

Edouard Endless2 passa sa jeunesse dans le Maine, dans le New Hampshire, dans le Vermont, dans le Massachusetts, à Rhode Island, dans le Connecticut.

2 - Endless: Sans fin.

-2-

Then the lure of the city lured him. His fate took him to New York, to Chicago, and to Philadelphia.

-2-

Il fut ensuite séduit par les charmes de la ville. Sa destinée le conduisit à New York, à Chicago, et à Philadelphie.

 

In Chicago he lived, in a boarding-house on Lasalle Avenue, then he boarded – in a living-house on Michigan Avenue.

À Chicago, il logeait dans une pension de Lasalle Avenue, avant de déménager – pour un appartement de Michigan Avenue.

 

In New York he had a room in an eating-house on Forty-first Street, and then – ate in a rooming-house on Forty-second Street.

À New York, il occupait une chambre dans un restaurant de la Quarante et unième Rue, et – prenait ses repas dans un hôtel de la Quarante-deuxième Rue.

 

In Philadelphia he used to sleep on Chestnut Street, and then – slept on Maple Street.

À Philadelphie il dormit dans Chestnut Street, puis – dans Maple Street.

 

During all this time women were calling to him. He knew and came to be friends with – Margaret Jones, Elizabeth Smith, Arabella Thompson, Jane Williams, Maud Taylor.

Pendant tout ce temps, il ne cessa d’être attiré par les femmes. Il fit la connaissance de Margaret Jones, d’Elizabeth Smith, d’Arabella Thompson, de Jane Williams, de Maud Taylor – lesquelles devinrent ses amies.

 

And he also got to know pretty well, Louise Quelquechose, Antoinette Alphabetic, Estelle Etcetera.

Puis il en vint à connaître assez intimement Louise Quelquechose, Antoinette Alphabétique, Estelle Etcetera.

 

And during this same time Art began to call him – Pictures began to appeal to him. Statues beckoned to him. Music maddened him, and any form of Recitation or Elocution drove him beside himself.

C’est dans cette même période qu’il commença à être attiré par l'Art – La Peinture l’interpelait. Les Statues lui faisaient signe. La Musique le rendait fou, et toutes les formes de la Déclamation ou de l’Élocution le mettaient dans tous ses états.

 

-3-

Then, one day, he married Margaret Jones. As soon as he had married her He was disillusioned. He now hated her.

-3-

Puis vint le jour où il épousa Margaret Jones. A peine l’eut-il épousée qu’il en fut déçu. Il se mit à la détester.

 

Then he lived with Elizabeth Smith – He had no sooner sat down with her than – He hated her.

Il vécut ensuite avec Elizabeth Smith – Il ne s’était pas plus tôt installé avec elle – qu’il se mit à la détester.

 

Half mad, he took his things over to Arabella Thompson's flat to live with her.

A demi-fou, il emporta ses affaires chez Arabella Thompson, dans l’intention de vivre avec elle.

 

The moment she opened the door of the apartment, he loathed her. He saw her as she was.

Il se mit à la détester dans la seconde même où elle lui ouvrit la porte de son appartement. Il l'avait vue telle qu'elle était.

 

Driven sane with despair, he then –

En désespoir de cause, il —

 

(Our staff here cut the story off. There are hundreds and hundreds of pages alter this. They show Edward Endless grappling in the fight for clean politics. The last hundred pages deal with religion. Edward finds it after a big fight. But no one reads these pages. There are no women in them. Our staff cut them out and merely show at the end – Edward Purified – Uplifted – Transluted.

(Notre équipe a coupé l'histoire à cet endroit. Suivent après cela des centaines et des centaines de pages. Elles montrent Edouard Endless engagé dans la lutte pour une politique intègre. Les cent dernières pages traitent de la religion, qu’Edouard écouvre après un long parcours du combattant. Mais personne ne lit ces pages. Aucune femme n’y figure. Notre équipe les a coupées et n'a laissé que la fin — Edouard Purifié – Grandi – Transfiguré.

 

The whole story is perhaps the biggest thing ever done on this continent. Perhaps!)

L'histoire dans son ensemble est peut-être la plus grande chose qui ait jamais été écrite sur ce continent. (Peut-être!)

 
     

-II-
Snoopopaths
or
Fifty Stories in One

-II-
Snoopopathie

ou
 Cinquante histoires en une seule

 

This particular study in the follies of literature is not so much a story as a sort of essay. The average reader will therefore turn from it with a shudder. The condition of the average reader's mind is such that he can take in nothing but fiction. And it must be thin fiction at that – thin as gruel. Nothing else will "sit on his stomach."

Cette étude sur les inepties littéraires est moins une histoire qu’une sorte d’essai. Le lecteur moyen s’en détournera donc avec un haut-le-cœur. L’état d’esprit du lecteur moyen est tel qu'il ne peut s’intéresser qu’à la fiction. Encore faut-il qu’il s’agisse d’un genre de fiction plutôt délicat – aussi délicat que du gruau. Rien d'autre ne saurait lui tenir au ventre.

 

Everything must come to the present-day reader in this form. If you wish to talk to him about religion, you must dress it up as a story and label it _Beth-sheba_, or _The Curse of David_; if you want to improve the reader's morals, you must write him a little thing in dialogue called _Mrs. Potiphar Dines Out_. If you wish to expostulate with him about drink, you must do so through a narrative called _Red Rum_ – short enough and easy enough for him to read it, without overstraining his mind, while he drinks cocktails.

De nos jours, c’est sous cette forme que les choses doivent arriver jusqu’au lecteur. Si vous souhaitez lui parler religion, il vous faut tourner ça en une histoire et l’intituler Bethsabée, ou la Malédiction de David; si vous voulez amender sa moralité, il vous faut lui composer une petite chose en forme de dialogue appelée Mrs Potiphar Dîne Dehors. Si vous souhaitez aborder avec lui le problème de la boisson, vous devez le faire sous couvert d’un récit intitulé Rhum Rouge – assez court et facile pour qu’il puisse le lire sans trop se prendre la tête tout en sirotant des cocktails.

 

But whatever the story is about it has got to deal – in order to be read by the average reader – with A MAN and A WOMAN, I put these words in capitals to indicate that they have got to stick out of the story with the crudity of a drawing done by a child with a burnt stick. In other words, the story has got to be snoopopathic. This is a word derived from the Greek – "snoopo" – or if there never was a Greek verb snoopo, at least there ought to have been one – and it means just what it seems to mean. Nine out of ten short stories written in America are snoopopathic.

Mais quelle que soit l'histoire – si on veut qu’elle puisse être lue par le lecteur moyen – elle doit mettre en scène UN HOMME et UNE FEMME – et si j'écris ces mots en majuscules, c’est pour mettre en évidence le fait qu'ils doivent ressortir de l'histoire avec la concision d’un dessin réalisé par un enfant avec un bout de charbon de bois. En d'autres termes, l'histoire doit être snoopopathique. Il s’agit d’un mot dérivé du Grec – snoopo – ou si un tel mot n’existe pas en Grec, il aurait au moins fallu l’inventer – qui signifie exactement ce qu'il à l’air de signifier. Neuf nouvelles sur dix écrites en Amérique sont snoopopathiques.

 

In snoopopathic literature, in order to get its full effect, the writer generally introduces his characters simply as "the man" and "the woman." He hates to admit that they have no names. He opens out with them something after this fashion: "The Man lifted his head. He looked about him at the gaily bedizzled crowd that besplotched the midnight cabaret with riotous patches of colour. He crushed his cigar against the brass of an Egyptian tray. 'Bah!' he murmured, 'Is it worth it?' Then he let his head sink again."

En littérature snoopopathique, afin d'obtenir son plein effet, l'auteur ne présente généralement ses personnages qu’en parlant de l'homme et de la femme. Il ne saurait admettre qu'ils aient un quelconque nom. Voici comment, à peu de choses près, il les introduit: L’Homme releva la tête. Il considéra autour de lui la foule joyeusement bigarrée qui chamarrait la boîte de nuit de l’éclat délirant de ses touches de couleurs. Il écrasa son cigare sur le cuivre d'un plateau Égyptien. Bah! murmura-t-il, qu’est-ce que ça peut bien faire? Puis il laissa retomber sa tête. 

 

You notice it? He lifted his head all the way up and let it sink all the way down, and you still don't know who he is. For The Woman the beginning is done like this: "The Woman clenched her white hands till the diamonds that glittered upon her fingers were buried in the soft flesh. 'The shame of it,' she murmured. Then she took from the table the telegram that lay crumpled upon it and tore it into a hundred pieces. 'He dare not!' she muttered through her closed teeth. She looked about the hotel room with its garish furniture. 'He has no right to follow me here,' she gasped."

Vous avez remarqué? Il a redressé sa tête et l’a laissée retomber, et vous ne savez toujours pas qui il est. Pour ce qui concerne La Femme, voilà comment ça commence: La Femme serra ses mains blanches l’une contre l’autre jusqu'à ce que les diamants dont ses doigts scintillaient s’incrustent à même sa chair tendre. Quelle honte! marmonna-t-elle. Puis elle se saisit du télégramme qui était posé tout froissé sur la table et le déchira en mille morceaux. Il n’osera pas! murmura-t-elle entre ses dents. Elle considéra la chambre d'hôtel avec son mobilier tape-à l’œil. Il n'a pas le droit de me suivre jusqu’ici, haleta-t-elle. 

 

All of which the reader has to take in without knowing who the woman is, or which hotel she is staying at, or who dare not follow her or why. But the modern reader loves to get this sort of shadowy incomplete effect. If he were told straight out that the woman's name was Mrs. Edward Dangerfield of Brick City, Montana, and that she had left her husband three days ago and that the telegram told her that he had discovered her address and was following her, the reader would refuse to go on.

Le lecteur doit entrer dans l’histoire sans savoir qui est cette femme, ni dans quel hôtel elle est descendue, ni qui n’osera pas la suivre, ni pourquoi. Mais le lecteur moderne aime ressentir cette espèce d’effet d’indistincte pénombre et d’inachevé. S'il on lui déclarait bille en tête que le nom de la femme est Mme Edouard Dangerfield, de Brick City, dans le Montana, qu’elle a quitté son mari trois jours plus tôt et que le télégramme l’informe que c’est lui qui a déniché son adresse et qui la suit, le lecteur refuserait de poursuivre.

 

This method of introducing the characters is bad enough. But the new snoopopathic way of describing them is still worse. The Man is always detailed as if he were a horse. He is said to be "tall, well set up, with straight legs."

Cette façon de présenter les personnages ne vaut pas tripette. Mais la nouvelle mode snoopopathique de les décrire est encore pire. L'Homme est toujours décrit comme s’il s’agissait d’un cheval. On dit de lui qu’il est grand, solidement charpenté et qu’il a les membres bien droits.

 

Great stress is always laid on his straight legs. No magazine story is acceptable now unless The Man's legs are absolutely straight. Why this is, I don't know. All my friends have straight legs – and yet I never hear them make it a subject of comment or boasting. I don't believe I have, at present, a single friend with crooked legs.

L’accent est toujours mis sur ses membres bien droits. De nos jours, aucune histoire de magazine n'est acceptable si les membres de L'Homme ne sont pas rigoureusement droits. Pourquoi? Je n’en sais rien. Mes amis ont tous les membres bien droits – mais je ne les entends jamais faire le moindre commentaire à ce sujet ou s’en vanter. Je ne crois pas avoir, au jour d’aujourd’hui, un seul ami qui ait les membres biscornus.

 

But this is not the only requirement. Not only must The Man's legs be straight but he must be "clean-limbed," whatever that is; and of course he must have a "well-tubbed look about him." How this look is acquired, and whether it can be got with an ordinary bath and water are things on which I have no opinion.

Mais ce n'est pas la seule condition. Non seulement les membres de L'Homme doivent être bien droits, mais il doit avoir de l’allure – quoique cela veuille dire – et, naturellement, être propre sur lui. Comment peut-il y arriver, si ce n’est en se servant d’une baignoire tout ce qu’il y d’ordinaire, c’est là quelque chose sur quoi je n’ai pas d’opinion.

 

The Man is of course "clean-shaven." This allows him to do such necessary things as "turning his clean-shaven face towards the speaker," "laying his clean-shaven cheek in his hand," and so on. But every one is familiar with the face of the up-to-date clean-shaven snoopopathic man. There are pictures of him by the million on magazine covers and book jackets, looking into the eyes of The Woman – he does it from a distance of about six inches – with that snoopy earnest expression of brainlessness that he always wears. How one would enjoy seeing a man – a real one with Nevada whiskers and long boots – land him one solid kick from behind.

Bien sûr, L'Homme est rasé de près, ce qui lui permet de faire des choses indispensables telles que tourner son visage rasé de près vers son interlocuteur, laisser reposer sa joue rasée de près sur sa paume, et ainsi de suite. Mais le visage rasé de près de l'homme snoopopathique au goût du jour nous est bien familier. Il figure en photo sur des millions de couvertures de magazines et de livres, occupé à regarder La Femme dans les yeux – et ceci à une distance d'environ six pouces – avec cet air sincèrement idiot si typiquement snoopopathique qu’il a toujours. On éprouverait un vif plaisir à voir un homme – un vrai, avec de bonnes vieilles bacchantes du Nevada et une paire de hautes bottes – l’envoyer se faire voir à coups de latte dans le derrière.

 

Then comes The Woman of the snoopopathic story. She is always "beautifully groomed" (who these grooms are that do it, and where they can be hired, I don't know), and she is said to be "exquisitely gowned."

C’est alors qu’arrive alors La Femme de l'histoire snoopopathique. Elle est toujours admirablement soignée de sa personne (quels sont ceux3 qui l’ont soignée, et où peut-on les embaucher, je n’en sais rien), et on dit qu’elle porte une robe exquise.

3 - Ici,  un jeu de mots intraduisible sur «groomed» (bien soigné) et « groom» (palefrenier, mais aussi marié).

It is peculiar about The Woman that she never seems to wear a _dress_ – always a "gown." Why this is, I cannot tell. In the good old stories that I used to read, when I could still read for the pleasure of it, the heroines – that was what they used to be called – always wore dresses. But now there is no heroine, only a woman in a gown. I wear a gown myself – at night. It is made of flannel and reaches to my feet, and when I take my candle and go out to the balcony where I sleep, the effect of it on the whole is not bad. But as to its "revealing every line of my figure" – as The Woman's gown is always said to – and as to its "suggesting even more than it reveals" – well, it simply does not. So when I talk of "gowns" I speak of something that I know all about.

C’est là quelque chose de spécifique à La Femme. Il semble qu’elle ne porte jamais de toilette – toujours une robe. Pourquoi? Je ne saurais le dire. Dans les bonnes vieilles histoires que je lisais quand je pouvais encore lire pour le plaisir, les héroïnes – comme on les appelait alors – portaient toujours des toilettes. Mais au jour d’aujourd’hui, il n'y a plus aucune héroïne, seulement des femmes portant des robes. Je porte moi-même une robe – une robe de chambre, la nuit. Elle est en flanelle, me descend jusqu’en bas des pieds et, quand je prends ma bougie pour sortir sur le balcon de la chambre où je dors, dans l'ensemble, l'effet n'est pas vilain. Mais pour ce qui est de souligner la moindre courbe de mon anatomie – comme le fait la chemise de La Femme – du moins à ce qu’on dit – et de suggérer bien plus qu'elle ne montre – eh bien, il n’en est tout simplement pas question. Ainsi quand je cause robe je sais parfaitement de quoi il s’agit.

Yet, whatever The Woman does, her "gown" is said to "cling" to her. Whether in the street or in a cabaret or in the drawing-room, it "clings." If by any happy chance she throws a lace wrap about her, then it clings; and if she lifts her gown – as she is apt to – it shows, not what I should have expected, but a jupon, and even that clings. What a jupon is I don't know. With my gown, I never wear one. These people I have described, The Man and The Woman – The Snoopopaths – are, of course, not husband and wife, or brother and sister, or anything so simple and old-fashioned as that. She is some one else's wife. She is The Wife of the Other Man. Just what there is, for the reader, about other men's wives, I don't understand. I know tons of them that I wouldn't walk round a block for. But the reading public goes wild over them. The old-fashioned heroine was unmarried. That spoiled the whole story. You could see the end from the beginning. But with Another Man's Wife, the way is blocked. Something has got to happen that would seem almost obvious to anyone.

De fait, quoique fasse La Femme, on dit que sa robe lui colle à la peau. Que ce soit dans la rue, dans un cabaret ou au salon, sa robe lui colle à la peau. Si, par un heureux hasard, elle s’enveloppe de dentelle, alors ça lui colle à la peau; et si elle soulève sa robe – comme elle est tout à fait capable de le faire – elle montre, non pas ce à quoi je m’attendais, mais un jupon4, qui, lui aussi, lui colle à la peau. Qu’est-ce au juste qu’un jupon? Je n’en sais trop rien. Je n’en porte jamais sous ma robe de chambre. Ces gens que j'ai décrits, L’Homme et La Femme – Les Snoopopathes – ne sont évidemment pas le mari et la femme, ou le frère et la sœur, ou quelque chose d’aussi simpliste et démodé que ça. Elle est la femme de quelqu’un d’autre. Elle est La Femme de l’Autre. Je n’arrive pas à comprendre ce que le lecteur trouve aux femmes des autres. J’en connais des tas pour lesquelles je ne voudrais pas parcourir la moitié d’un bloc. Mais les lecteurs en sont mabouls. L’héroïne des temps anciens était célibataire, ce qui fichait par terre toute l’histoire. Vous pouviez deviner la fin dès le début. Mais avec La Femme de l’Autre, la voie est bloquée. Ce qui va se produire ne saute aux yeux de personne.

4 - En français dans le texte.

The writer, therefore, at once puts the two snoopos – The Man and The Woman – into a frightfully indelicate position. The more indelicate it is, the better. Sometimes she gets into his motor by accident after the theatre, or they both engage the drawing-room of a Pullman car by mistake, or else, best of all, he is brought accidentally into her room at an hotel at night. There is something about an hotel room at night, apparently, which throws the modern reader into convulsions. It is always easy to arrange a scene of this sort. For example, taking the sample beginning that I gave above, The Man, whom I left sitting at the cabaret table, above, rises unsteadily – it is the recognised way of rising in a _cabaret_ – and, settling the reckoning with the waiter, staggers into the street. For myself I never do a reckoning with the waiter. I just pay the bill as he adds it, and take a chance on it.

L'auteur met donc d’emblée les deux Snoopopathes – L'Homme et La Femme – dans une situation terriblement délicate. Plus c’est délicat, mieux ça vaut. Parfois, c’est elle qui monte par mégarde dans sa voiture à lui en sortant du théâtre, ou bien ils entrent tous les deux par erreur dans la voiture-salon d’un Pullman, ou bien, ce qui est le fin du fin, c’est lui qui s’introduit accidentellement dans sa chambre d’hôtel à elle pendant la nuit. Il y a quelque chose à propos des chambres d’hôtel, la nuit, qui met apparemment le lecteur moderne dans tous ses états. Il est toujours facile d'arranger une scène comme ça. Par exemple, si on prend l’exemple donné ci-dessus, L'Homme, que j'avais laissé assis à une table du cabaret, occupé à vérifier l’addition avec le garçon, se lève en chancelant – ce qui est la manière convenue de quitter sa table dans un cabaret – et se retrouve titubant au milieu de la rue. Pour ma part, je ne vérifie jamais l’addition avec le garçon. Je me contente de régler la note telle qu’il l’a établie, quel que soit le risque.

 

As The Man staggers into the "night air," the writer has time – just a little time, for the modern reader is impatient – to explain who he is and why he staggers. He is rich. That goes without saying. All clean-limbed men with straight legs are rich. He owns copper mines in Montana. All well-tubbed millionaires do. But he has left them, left everything, because of the Other Man's Wife. It was that or madness – or worse. He had told himself so a thousand times. (This little touch about "worse" is used in all the stories. I don't just understand what the "worse" means. But snoopopathic readers reach for it with great readiness.) So The Man had come to New York (the only place where stories are allowed to be laid) under an assumed name, to forget, to drive her from his mind. He had plunged into the mad round of – I never could find it myself, but it must be there, and as they all plunge into it, it must be as full of them as a sheet of Tanglefoot is of flies.

Tandis que L’Homme titube dans l’air nocturne, l'auteur a le temps – tout juste le temps, étant donnée l’impatience du lecteur moderne – d’expliquer qui il est et pourquoi il titube. Il est riche. Cela va de soi. Tous les hommes propres sur eux et aux membres bien droits sont riches. Il possède des mines de cuivre dans le Montana. Tous les millionnaires qui ont de l’allure en possèdent. Mais il les a abandonnées, il a tout abandonné, à cause de la Femme de l’Autre. C'était ça ou devenir fou – ou pire encore. Il se l’était dit un bon millier de fois. (Cette petite touche de «ou pire encore» est utilisée dans toutes les histoires. Je ne comprends tout simplement pas ce qui peut bien constituer ce «pire encore.» Mais les lecteurs snoopopathiques, eux, le comprennent sans problème.) Ainsi l'homme était venu à New York (le seul endroit où il est permis de situer une histoire) sous un nom d’emprunt, pour oublier, pour la chasser de son esprit. Il s’était plongé dans le tourbillon – je n’ai jamais pu découvrir moi-même ce tourbillon, mais il doit être là, et vu qu’ils y plongent tous, il doit être aussi plein qu’un piège à mouches.

 

"As The Man walked home to his hotel, the cool night air steadied him, but his brain is still filled with the fumes of the wine he had drunk." Notice these "fumes." It must be great to float round with them in one's brain, where they apparently lodge. I have often tried to find them, but I never can. Again and again I have said, "Waiter, bring me a Scotch whisky and soda with fumes." But I can never get them.

Tandis que l’Homme se dirigeait vers son hôtel, l'air frais de la nuit le revigorait, mais sa tête était encore emplie des vapeurs de tout l’alcool qu’il avait bu. Notez bien ces vapeurs. Ça doit être quelque chose de planer avec ça dans la cervelle, là où, apparemment, elles se tiennent en général. J'ai souvent essayé de les découvrir, mais je n’ai jamais pu. J’ai maintes et maintes fois demandé, Garçon apportez-moi un whisky-soda avec des vapeurs. Mais je n’ai jamais pu en obtenir.

 

Thus goes The Man to his hotel. Now it is in a room in this same hotel that The Woman is sitting, and in which she has crumpled up the telegram. It is to this hotel that she has come when she left her husband, a week ago. The readers know, without even being told, that she left him "to work out her own salvation" – driven, by his cold brutality, beyond the breaking-point. And there is laid upon her soul, as she sits there with clenched hands, the dust and ashes of a broken marriage and a loveless life, and the knowledge, too late, of all that might have been.

L’Homme rentre donc à son hôtel. Nous voici à présent dans la chambre de ce même hôtel où dort La Femme, et dans laquelle elle a déchiré le télégramme. C’est dans cet hôtel qu'elle est descendue après avoir quitté son mari, une semaine auparavant. Les lecteurs savent bien, sans qu’il y ait eu besoin de le dire, qu'elle l'a quitté pour assurer son propre salut – sa froide cruauté l’ayant amenée au point de non retour. Et, alors qu’elle se tient là, ses deux mains s’étreignant l’une l’autre, c’est toute la poussière et la cendre d'un mariage brisé et d’une vie sans amour qui s’étend sur son âme, avec la révélation, survenue bien trop tard, de tout ce qui aurait pu être.

 

And it is to this hotel that The Woman's Husband is following her.

Et c'est dans cet hôtel que Le Mari de La Femme l’a suivie.

 

But The Man does not know that she is in the hotel, nor that she has left her husband; it is only accident that brings them together. And it is only by accident that he has come into her room, at night, and stands there – rooted to the threshold. Now as a matter of fact, in real life, there is nothing at all in the simple fact of walking into the wrong room of an hotel by accident. You merely apologise and go out. I had this experience myself only a few days ago. I walked right into a lady's room – next door to my own. But I simply said, "Oh, I beg your pardon, I thought this was No. 343."

Mais L’Homme ignore qu'elle se trouve dans cet hôtel, et qu'elle a quitté son mari; c'est seulement un hasard qui les réunit. Et c'est seulement par accident qu'il entre dans sa chambre, cette nuit-là, et qu’il se tient là – planté sur le seuil. En fait, dans la vie réelle, ce n’est pas un drame de se tromper accidentellement de chambre dans un hôtel. Vous faites simplement des excuses et vous sortez. Ça m’est arrivé à moi-même pas plus tard qu’il y a quelques jours. Je suis entré dans la chambre d’une dame – la porte juste à côté de la mienne. J’ai seulement dit:

— Oh, je vous demande pardon, je croyais que c'était le 343.

 

"No," she said, "this is 341."

— Non, a-t-elle dit, ici, c’est le 341.

 

She did not rise and "confront" me, as they always do in the snoopopathic stories. Neither did her eyes flash, nor her gown cling to her as she rose. Nor was her gown made of "rich old stuff." No, she merely went on reading her newspaper.

Elle ne s'est pas levée pour me faire face, comme les personnages le font invariablement dans les histoires snoopopathiques. Elle ne m'a pas fait de clin d’œil, et sa robe ne lui a pas collé à la peau tandis qu’elle se levait. Cette robe n’était pas non plus taillée dans une précieuse étoffe ancienne. Non, elle a simplement continué de lire son journal.

 

"I must apologise," I said. "I am a little short-sighted, and very often a one and a three look so alike that I can't tell them apart. I'm afraid – "

— Je vous dois des excuses, ai-je dit. Je suis myope, et très souvent, je n’arrive pas à distinguer un un d’un trois. Je crains de –

 

"Not at all," said the lady. "Good evening."

— Pas du tout, a dit la dame. Bonsoir.

 

"You see," I added, "this room and my own being so alike, and mine being 343 and this being 341, I walked in before I realised that instead of walking into 343 I was walking into 341."

— Voyez-vous, ai-je ajouté, cette chambre et la mienne sont identiques, et la mienne étant au 343 et celle-ci au 341, je suis entré avant de me rendre compte qu'au lieu d'entrer au 343, j'entrais au 341.

 

She bowed in silence, without speaking, and I felt that it was now the part of exquisite tact to retire quietly without further explanation, or at least with only a few murmured words about the possibility of to-morrow being even colder than to-day. I did so, and the affair ended with complete savoir faire on both sides.

Elle restait plongée dans le silence, sans parler, et j’ai bien senti que le moment était venu d’avoir le tact de me retirer tranquillement sans plus d'explications, ou du moins avec seulement quelques paroles murmurées à propos de la possibilité que demain soit encore plus frais qu'aujourd'hui. Ainsi ai-je fait, et nous en sommes restés là, avec un parfait savoir-faire5 de part et d’autre.

5 - En français dans le texte.

But the Snoopopaths, Man and Woman, can't do this sort of thing, or, at any rate, the snoopopathic writer won't let them. The opportunity is too good to miss. As soon as The Man comes into The Woman's room – before he knows who she is, for she has her back to him – he gets into a condition dear to all snoopopathic readers.

Mais les Snoopopathes, L’Homme et La Femme, ne peuvent pas se comporter comme ça, ou, en tout cas, l'auteur snoopopathique ne les laissera pas faire. L’occasion est trop bonne pour la laisser passer. Dès que L’Homme entre dans la chambre de La Femme – avant de savoir qui elle est, vu qu’elle lui tourne le dos – il se trouve dans un état cher à tous les lecteurs snoopopathiques.

 

His veins simply "surged." His brain beat against his temples in mad pulsation. His breath "came and went in quick, short pants." (This last might perhaps be done by one of the hotel bellboys, but otherwise it is hard to imagine.)

Ses veines, simplement, se dilatèrent. Les pulsations de son cerveau s’affolèrent contre ses tempes. Son souffle entrait et s’exhalait en de brefs halètements. (Ce pourrait aussi bien un des garçons d'hôtel qui fasse ce bruit-là, bien qu’il soit difficile de l'imaginer.)

 

And The Woman – "Noiseless as his step had been, she seemed to sense his presence. A wave seemed to sweep over her – She turned and rose fronting him full." This doesn't mean that he was full when she fronted him. Her gown – but we know about that already. "It was a coward's trick," she panted.

Et La Femme – pour silencieuse qu’elle fût, elle semblait sentir sa présence. Une vague parut la submerger – Elle se retourna et se dressa pour lui faire face en plein. (Ça ne veut nullement dire qu'il était plein quand elle l’affronta6). Sa robe – mais nous savons déjà ça. «C’est là la manœuvre d’un lâche,» haleta-t-elle.

6 - Laborieuse traduction d’un jeu de mots sur les multiples sens du mot «full» (plein).

Now if The Man had had the kind of savoir faire that I have, he would have said: "Oh, pardon me! I see this room is 341. My own room is 343, and to me a one and a three often look so alike that I seem to have walked into 341 while looking for 343." And he could have explained in two words that he had no idea that she was in New York, was not following her, and not proposing to interfere with her in any way. And she would have explained also in two sentences why and how she came to be there. But this wouldn't do. Instead of it, The Man and The Woman go through the grand snoopopathic scene which is so intense that it needs what is really a new kind of language to convey it.

Maintenant, si L’Homme avait eu mon savoir-faire à moi, il aurait dit: «Oh, pardonnez-moi! Je vois que cette chambre est le 341. Ma propre chambre est au 343. Il m’arrive souvent de confondre le un et le trois et d’entrer au 341 tout en cherchant le 343.» Et il aurait pu expliquer en deux mots qu'il ignorait absolument qu’elle se trouvait à New York, qu’il ne l’avait aucunement suivie, et qu’il ne se proposait nullement de se mêler de ses affaires de quelque façon que ce fût. Et elle aurait également expliqué en quelques phrases pourquoi et comment elle était arrivée là. Mais ça n’aurait jamais pu se passer comme ça. Au lieu de ça, L’Homme et La Femme en passent par la grande scène snoopopathique dont l’intensité est telle qu'on a besoin de ce qui constitue pour de bon un nouveau type de langage pour en rendre compte.

"Helene," he croaked, reaching out his arms – his voice tensed with the infinity of his desire.

— Hélène, dit-il d’une voix rauque, en lui tendant les bras –

Sa voix vibrait de tout l'infini de son désir.

 

"Back," she iced. And then, "Why have you come here?" she hoarsed. "What business have you here?"

— Vous ici! dit-elle d’un ton glacial. Pourquoi êtes-vous venu? ajouta-t-elle comme dans un hennissement. Qu’êtes-vous venu faire?

 

"None," he glooped, "none. I have no business." They stood sensing one another.

— Rien, bredouilla-t-il, rien. Je n'ai rien à faire ici.

Ils se tenaient face à face.

 

"I thought you were in Philadelphia," she said – her gown clinging to every fibre of her as she spoke.

— Je vous croyais à Philadelphie, dit-elle.

Tandis qu’elle parlait, sa robe lui collait à la peau de toutes ses fibres.

 

"I was," he wheezed.

— J'y suis allé, siffla-t-il.

 

"And you left it?" she sharped, her voice tense.

— Et vous en êtes reparti? couina-t-elle, la voix tendue.

 

"I left it," he said, his voice glumping as he spoke. "Need I tell you why?" He had come nearer to her. She could hear his pants as he moved.

— J’en suis reparti, dit-il. Faut-il vous dire pourquoi?

Sa voix déraillait. Il s’était rapproché d’elle. Elle pouvait entendre le froissement de son pantalon pendant qu'il se déplaçait.

 

"No, no," she gurgled. "You left it. It is enough. I can understand" – she looked bravely up at him – "I can understand any man leaving it."

— Non, non, balbutia-elle. Vous en êtes reparti. Cela me suffit. Je peux comprendre –

Elle le regarda bravement dans les yeux.

— Je peux comprendre qu’un homme le fasse.

 

Then as he moved still nearer her, there was the sound of a sudden swift step in the corridor. The door opened and there stood before them The Other Man, the Husband of The Woman – Edward Dangerfield.

C’est alors qu’au moment où il s’approchait encore plus près, un pas rapide se fit soudain entendre dans le couloir. La porte s’ouvrit et là, devant eux, se tenait L’Autre Homme, le Mari de la Femme – Edouard Dangerfield.

 

This, of course, is the grand snoopopathic climax, when the author gets all three of them – The Man, The Woman, and The Woman's Husband – in an hotel room at night. But notice what happens.

Naturellement, on atteint là au paroxysme de la snoopopathie, quand l'auteur les réunit tous les trois – L'Homme, La Femme, et le Mari de la Femme – dans une chambre d'hôtel, en plein milieu de la nuit. Mais notez bien ce qui se passe.

 

He stood in the opening of the doorway looking at them, a slight smile upon his lips.

Il se tenait dans l’ouverture de la porte et les regardait, un léger sourire sur les lèvres.

 

"Well?" he said. Then he entered the room and stood for a moment quietly looking into The Man's face.

— Eh bien? dit-il.

 

"So," he said, "it was you." He walked into the room and laid the light coat that he had been carrying over his arm upon the table. He drew a cigar-case from his waistcoat pocket.

— Ainsi, dit-il, c'était vous.

Il finit d’entrer dans la chambre et posa le léger manteau qu’il portait sur son bras sur le dossier d’une chaise. Il tira un étui à cigares de la poche de gilet.

 

"Try one of these Havanas," he said.

— Essayez un de ces Havanes, dit-il.

 

Observe the calm of it. This is what the snoopopath loves – no rage, no blustering – calmness, cynicism. He walked over towards the mantelpiece and laid his hat upon it. He set his boot upon the fender.

Observez bien son calme7. C’est ça que le snoopopathe apprécie – aucune colère, aucune fanfaronnade – du calme, du cynisme. Il se dirigea vers la cheminée et posa son chapeau dessus. Il posa sa chaussure sur le pare-feu.

7 - En français dans le texte.

"It was cold this evening," he said. He walked over to the window and gazed a moment into the dark.

— Il faisait froid ce soir, dit-il.

Il alla jusqu’à la fenêtre et contempla un moment l'obscurité.

 

"This is a nice hotel," he said. (This scene is what the author and the reader love; they hate to let it go. They'd willingly keep the man walking up and down for hours saying "Well!")

— C'est un hôtel charmant, dit-il.

(Cette scène est particulièrement appréciée de l'auteur comme du lecteur; ils ont tous les deux horreur de la voir prendre fin. Ils forceraient volontiers l'homme à marcher de long en large pendant des heures en disant «Eh bien!»)

 

The Man raised his head! "Yes, it's a good hotel," he said. Then he let his head fall again.

L'homme releva la tête!

— Oui, c'est un bon hôtel, dit-il.

Puis il laissa retomber sa tête.

 

This kind of thing goes on until, if possible, the reader is persuaded into thinking that there is nothing going to happen. Then:

Cet état de choses dure jusqu'à ce que, si possible, le lecteur finisse par se persuader qu'il n’arrivera rien. Puis:

 

"He turned to The Woman. 'Go in there,' he said, pointing to the bedroom door. Mechanically she obeyed." This, by the way, is the first intimation that the reader has that the room in which they were sitting was not a bedroom. The two men were alone. Dangerfield walked over to the chair where he had thrown his coat.

Il se tourna vers La Femme.

— Entre là-dedans, dit-il, en montrant la porte de la chambre à coucher.

Elle obéit machinalement. Ceci est d’ailleurs la première indication qui montre au lecteur que la pièce dans laquelle se situe la scène n'est pas une chambre à coucher. Les deux hommes restaient seuls. Dangerfield marcha jusqu’à la chaise sur laquelle il avait jeté son pardessus.

 

"I bought this coat in St. Louis last fall," he said. His voice was quiet, even passionless. Then from the pocket of the coat he took a revolver and laid it on the table. Marsden watched him without a word.

— J'ai acheté ce pardessus à St Louis l'automne dernier, dit-il.

Sa voix était sereine, dépourvue de passion. C’est alors que, de la poche du manteau, il sortit un revolver qu’il posa sur la table. Marsden l’observait sans un mot.

 

"Do you see this pistol?" said Dangerfield.

— Vous voyez ce pistolet? dit Dangerfield.

 

Marsden raised his head a moment and let it sink.

Marsden leva un instant la tête puis la laissa retomber.

 

Of course the ignorant reader keeps wondering why he doesn't explain. But how can he? What is there to say? He has been found out of his own room at night. The penalty for this in all the snoopopathic stories is death. It is understood that in all the New York hotels the night porters shoot a certain number of men in the corridors every night.

Évidement, le lecteur ignorant continue à se demander pourquoi il ne s'explique pas. Mais comment le pourrait-il? Qu'a-t-il à dire? Il a été surpris en pleine nuit hors de sa propre chambre. Dans toutes les histoires snoopopathiques, le châtiment pour une telle chose est la mort. Tout le monde sait que dans les hôtels de New York, les employés tirent chaque nuit sur un certain nombre d'hommes dans les couloirs.

 

"When we married," said Dangerfield, glancing at the closed door as he spoke, "I bought this and the mate to it – for her – just the same, with the monogram on the butt – see! And I said to her, 'If things ever go wrong between you and me, there is always this way out.'"

— Je l’ai acheté quand nous nous sommes mariés, dit Dangerfield tout en jetant un coup d'œil sur la porte fermée, et j’ai acheté le même – pour elle – exactement le même, avec le monogramme incrusté dans la crosse – regardez! Et je lui ai dit, «S’il arrive que les choses tournent mal entre vous et moi, il y aura toujours cette solution.»

 

He lifted the pistol from the table, examining its mechanism. He rose and walked across the room till he stood with his back against the door, the pistol in his hand, its barrel pointing straight at Marsden's heart. Marsden never moved. Then as the two men faced one another thus, looking into one another's eyes, their ears caught a sound from behind the closed door of the inner room – a sharp, hard, metallic sound as if some one in the room within had raised the hammer of a pistol – a jewelled pistol like the one in Dangerfield's hand.

Il prit le révolver sur la table et en examina le mécanisme. Puis, se redressant, il marcha à travers la pièce jusqu'à se retrouver le dos contre la porte, révolver en main, le canon pointé droit sur le cœur de Marsden. Marsden ne fit pas un mouvement. A ce moment, alors que les deux hommes étaient ainsi face à face, se regardant droit dans les yeux, leurs oreilles perçurent un bruit derrière la porte fermée – un bruit sec, dur, métallique, comme si quelqu'un dans la chambre avait armé le percuteur d'un révolver – un révolver orné d’un joyau, pareil à celui que Dangerfield tenait à la main.

 

And then –

Et puis –

 

A loud report, and with a cry, the cry of a woman, one shrill despairing cry – Or no, hang it – I can't consent to end up a story in that fashion, with the dead woman prone across the bed, the smoking pistol, with a jewel on the hilt, still clasped in her hand – the red blood welling over the white laces of her gown – while the two men gaze down upon her cold face with horror in their eyes. Not a bit. Let's end it like this:

Un coup puissant, accompagné d’un cri, un cri de femme, un cri perçant de désespoir – Et puis non, laissons tout ça – je ne puis consentir à terminer une histoire comme ça, avec la femme morte en travers du lit, sa main toujours serrée sur le révolver encore fumant, avec son bijou sur la crosse – le sang rouge jaillissant à travers la dentelle blanche de sa robe – tandis que les deux hommes regardent fixement son visage glacé, les yeux emplis d’horreur. Non, vraiment pas. On va terminer tout ça de la façon suivante.

 

"A shrill despairing cry – 'Ed! Charlie! Come in here quick! Hurry! The steam coil has blown out a plug! You two boys quit talking and come in here, for heaven's sake, and fix it.'" And, indeed, if the reader will look back he will see there is nothing in the dialogue to preclude it. He was misled, that's all. I merely said that Mrs. Dangerfield had left her husband a few days before. So she had – to do some shopping in New York. She thought it mean of him to follow her. And I never said that Mrs. Dangerfield had any connection whatever with The Woman with whom Marsden was in love. Not at all. He knew her, of course, because he came from Brick City. But she had thought he was in Philadelphia, and naturally she was surprised to see him back in New York. That's why she exclaimed "Back!" And as a matter of plain fact, you can't pick up a revolver without its pointing somewhere. No one said he meant to fire it.

Un cri perçant de désespoir:

— Ed! Charlie! Venez par ici! Vite! Il y a de la fumée qui sort par une prise de courant! Finissez-donc de bavasser et venez voir, pour l’amour du Ciel, et arrêtez-ça.

Et, en effet, si le lecteur veut bien regarder en arrière il verra bien que dans tout le dialogue, il n’y a rien à jeter. Il s’est trompé, voilà tout. J’ai seulement dit que Mme Dangerfield avait quitté son mari quelques jours auparavant. C’est ce qu’elle a fait – pour faire quelques courses à New York. Elle pensait qu’il la rejoindrait. Et je n’ai jamais dit que Mme Dangerfield avait quoi que ce soit à voir avec La Femme dont Marsden était amoureux. Absolument pas. Il la connaissait, bien sûr, puisqu’il venait de Brick City. Mais elle le croyait à Philadelphie, et elle était naturellement étonnée de le voir arriver à New York. C'est pourquoi elle avait crié «Vous ici!» Et il est de fait qu’on ne peut pas tenir un revolver sans le pointer sur quelque chose. Ça ne veut pas dire qu’on va faire feu.

 

In fact, if the reader will glance back at the dialogue – I know he has no time to, but if he does – he will see that, being something of a snoopopath himself, he has invented the whole story.

En fait, si le lecteur veut bien jeter un coup d'œil rétrospectif sur le dialogue – je sais bien qu'il n’a pas le temps, mais s'il le fait – il verra bien que, étant lui-même quelque chose comme un snoopopathe, il a lui-même inventé toute l'histoire.

 

 

 

 

-III-
Foreign Fiction in Imported Instalments.

-III-
Une fiction
étrangère vue à travers des épisodes d’importation.

 

Serge the Superman: A Russian Novel

Serge le Surhomme: Roman russe

 

(Translated, with a hand pump, out of the original Russian)

(Traduit du Russe à l’aide d’une pompe à vélo)

 

SPECIAL EDITORIAL NOTE
OR
FIT OF CONVULSIONS INTO WHICH AN EDITOR FALLS IN INTRODUCING THIS SORT OF STORY TO HIS READERS.

NOTE PARTICULIERE DE L’ÉDITEUR
OU
CRISE DE CONVULSIONS DONT EST VICTIME UN RÉDACTEUR LORSQU’IL DOIT PRÉSENTER CE GENRE D'HISTOIRE À SES LECTEURS.

 

 We need offer no apology to our readers in presenting to them a Russian novel. There is no doubt that the future in literature lies with Russia. The names of Tolstoi, of Turgan-something, and Dostoi-what-is-it are household words in America. We may say with certainty that Serge the Superman is the most distinctly Russian thing produced in years. The Russian view of life is melancholy and fatalistic. It is dark with the gloom of the great forests of the Volga, and saddened with the infinite silence of the Siberian plain. Hence the Russian speech, like the Russian thought, is direct, terse and almost crude in its elemental power. All this appears in Serge the Superman. It is the directest, tersest, crudest thing we have ever seen. We showed the manuscript to a friend of ours, a critic, a man who has a greater Command of the language of criticism than perhaps any two men in New York to-day. He said at once, "This is big. It is a big thing, done by a big man, a man with big ideas, writing at his very biggest. The whole thing has a bigness about it that is – " and here he paused and thought a moment and added – "big." After this he sat back in his chair and said, "big, big, big," till we left him. We next showed the story to an English critic and he said without hesitation, or with very little, "This is really not half bad." Last of all we read the story ourselves and we rose after its perusal – itself not an easy thing to do – and said, "Wonderful but terrible." All through our (free) lunch that day we shuddered.

Nous n’avons pas à nous excuser auprès de nos lecteurs de leur proposer un roman Russe. Personne ne doute que l’avenir de la littérature se trouve en Russie. Les noms de Tolstoï, de Tourgue-des-nèfles, et de Dostoï-je-ne-sais-qui sont familiers en Amérique. Nous pouvons affirmer en toute certitude que Serge le Surhomme est ce qui a été produit de plus spécifiquement Russe depuis nombre d’années. Le point de vue Russe sur la vie est mélancolique et fataliste. Il est assombri par la tristesse des immenses forêts de la Volga, et accablé par le silence infini de la plaine Sibérienne. Par conséquent, le discours Russe, comme la pensée Russe, est direct, laconique et quasiment brut dans toute sa puissance rudimentaire. Tout ceci apparaît dans Serge le Surhomme. Il s’agit de la chose la plus directe, la plus laconique, la plus brute de décoffrage que nous avons jamais vue. Nous avons montré le manuscrit à un de nos amis, un critique, un homme qui a peut-être une plus grande maîtrise du langage de la critique que n’importe qui dans le New York d’aujourd'hui. Il a immédiatement déclaré, C'est grandiose. C'est quelque chose de grandiose, fait par un homme grandiose, un homme aux idées grandioses, et qui écrit de son sommet le plus grandiose. La chose entière possède en soi une profondeur grandiose qui est – et ici il fit une pause, réfléchit un moment et ajouta – Grandiose Après quoi il se renversa en arrière sur son siège et répéta, Grandiose, grandiose, grandiose, jusqu'à ce notre départ. Nous montrâmes ensuite l'histoire à un critique Anglais, lequel nous déclara sans hésitation, ou alors très peu, Ce n'est pas vraiment à moitié mauvais. En dernier lieu nous lûmes l'histoire nous-mêmes et nous nous levâmes après en avoir pris connaissance – le faire soi-même n’est pas chose facile – pour déclarer, Magnifique, mais terrible. Nous tremblâmes ce jour-là pendant toute la durée de notre déjeuner (gracieusement offert).

 
     

CHAPTER I

CHAPITRE I

 

As a child. Serge lived with his father – Ivan Ivanovitch – and his mother – Katrina Katerinavitch. In the house, too were Nitska, the serving maid. Itch, the serving man, and Yump, the cook, his wife.

L’enfance. Serge vivait avec son père – Ivan Ivanovitch – et sa mère – Katrina Katerinavitch. A la maison, se trouvaient également Nitska, la servante, Itch, le serviteur, et Yump, la cuisinière, l’épouse de ce dernier.

 

The house stood on the borders of a Russian town. It was in the heart of Russia. All about it was the great plain with the river running between low banks and over it the dull sky.

La maison était située à la périphérie d'une cité russe au cœur de la Russie. Alentour, c’était l’immense plaine parcourue par le fleuve qui s’écoulait entre ses berges basses, sous la monotonie du ciel.

 

Across the plain ran the post road, naked and bare. In the distance one could see a moujik driving a three-horse tarantula, or perhaps Swill, the swine-herd, herding the swine. Far away the road dipped over the horizon and was lost.

La grand’route traversait la plaine nue et désolée. Au loin, on pouvait distinguer un moujik conduisant sa voiture attelée à trois chevaux, ou peut-être Swill, le porcher, menant ses porcs. Plus loin encore, la route plongeait par dessus l'horizon au-delà duquel elle se perdait.

 

"Where does it go to?" asked Serge. But no one could tell him.

— Où va-t-elle? demandait Serge. Mais personne ne pouvait lui répondre.

 

In the winter there came the great snows and the river was frozen and Serge could walk on it.

L’hiver venu, la neige tombait en abondance, le fleuve était gelé et Serge pouvait marcher dessus.

 

On such days Yob, the postman, would come to the door, stamping his feet with the cold as he gave the letters to Itch.

C’est par un jour comme celui-là que Yob, le facteur, allait se présenter à la porte, frappant le sol de ses pieds gelés tout en remettant le courrier à Itch.

 

"It is a cold day," Yob would say.

— C'est une journée glaciale, dirait Yob.

 

"It is God's will," said Itch. Then he would fetch a glass of Kwas steaming hot from the great stove, built of wood, that stood in the kitchen.

— C'est la volonté de Dieu, dirait Itch.

Puis il irait chercher un verre de Kwas gardé au chaud près du grand poêle de bois qui se dressait dans la cuisine.

 

"Drink, little brother," he would say to Yob, and Yob would answer, "Little Uncle, I drink your health," and he would go down the road again, stamping his feet with the cold.

— Bois, Petit Frère, dirait-il à Yob, et Yob répondrait, Petit Oncle, je bois à ta santé.

Puis il reprendrait la route, frappant le sol de ses pieds pour les réchauffer.

 

Then later the spring would come and all the plain was bright with flowers and Serge could pick them. Then the rain came and Serge could catch it in a cup. Then the summer came and the great heat and the storms, and Serge could watch the lightning.

Plus tard, au retour du printemps, toute la plaine s’illuminerait des fleurs que Serge pourrait couper. Puis viendrait la pluie que Serge pourrait recueillir dans un bol. Puis ce serait l’été, les grandes chaleurs et les orages, et Serge pourrait observer les éclairs.

 

"What is lightning for?" he would ask of Yump, the cook, as she stood kneading the mush, or dough, to make slab, or pancake, for the morrow. Yump shook her knob, or head, with a look of perplexity on her big mugg, or face.

— Qu’est-ce qui fait les éclairs? demanderait-il à Yump, la cuisinière, pendant qu'elle pétrirait le mush (bouillie de maïs) – ou de la pâte, pour en faire des galettes – ou des crêpes – pour le lendemain.

Yump secouerait son knob (ou tête) avec un air de grande perplexité répandu sur sa large mugg (ou face).

 

"It is God's will," she said.

— C'est la volonté de Dieu, dirait-elle.

 

Thus Serge grew up a thoughtful child.

C’est ainsi que Serge, en grandissant, deviendrait un enfant pensif.

 

At times he would say to his mother, "Matrinska (little mother), why is the sky blue?" And she couldn't tell him.

Parfois, il dirait à sa mère:

— Matrinska (petite mère), pourquoi le ciel est-il bleu?

Et elle ne pourrait pas lui répondre.

 

Or at times he would say to his father, "Boob (Russian for father), what is three times six?" But his father didn't know.

Ou parfois, il dirait à son père:

— Boob (mot russe pour désigner le père), combien font trois fois six?

Mais son père ne saurait pas.

 

Each year Serge grew.

Serge grandissait d’année en année.

 

Life began to perplex the boy. He couldn't understand it. No one could tell him anything.

La vie commençait à le rendre perplexe. Il n’y comprenait rien. Personne ne pouvait lui en dire quoi que ce fût.

 

Sometimes he would talk with Itch, the serving man.

Il lui arrivait de vouloir en parler avec Itch, le serviteur.

 

"Itch," he asked, "what is morality?" But Itch didn't know. In his simple life he had never heard of it.

— Itch, demandait-il, qu’est-ce que la morale?

Mais Itch n’en savait rien. Au cours de sa vie faite de simplicité, il n'en avait jamais entendu parler.

 

At times people came to the house – Snip, the schoolmaster, who could read and write, and Cinch, the harness maker, who made harness.

Il arrivait aussi que des gens viennent à la maison – Snip, le maître d’école, qui savait lire et écrire, et Cinch, le fabriquant de harnais, qui savait faire les harnais.

 

Once there came Popoff, the inspector of police, in his blue coat with fur on it. He stood in front of the fire writing down the names of all the people in the house. And when he came to Itch, Serge noticed how Itch trembled and cowered before Popoff, cringing as he brought a three-legged stool and saying, "Sit near the fire, little father; it is cold." Popoff laughed and said, "Cold as Siberia, is it not, little brother?" Then he said, "Bare me your arm to the elbow, and let me see if our mark is on it still." And Itch raised his sleeve to the elbow and Serge saw that there was a mark upon it burnt deep and black.

Un jour arriva Popoff, l'inspecteur de police, dans sa vareuse bleue doublée de fourrure. Il se tint devant le feu et inscrivit les noms de toutes les personnes de la maisonnée. Et quand il en arriva à Itch, Serge nota comment Itch tremblait et se faisait tout petit devant Popoff, faisant des courbettes en lui apportant un tabouret et lui disant:

— Assieds-toi près du feu, Petit Père; il fait froid.

Popoff répondit en riant:

— Aussi froid qu’en Sibérie, pas vrai, Petit Frère?

Puis il lui dit:

— Découvre ton bras jusqu’au coude, que je puisse voir si notre marque est toujours là.

Et Itch remonta sa manche jusqu’au coude et Serge vit qu'il portait la trace d’une brûlure profonde et noire.

 

"I thought so," said Popoff, and he laughed. But Yump, the cook, beat the fire with a stick so that the sparks flew into Popoff's face. "You are too near the fire, little inspector," she said. "It burns."

— Je le savais bien, dit Popoff en riant.

Mais Yump, la cuisinière, tisonna le feu avec une trique au point que les étincelles voltigèrent jusqu’au visage de Popoff.

— Tu te tiens trop près du feu, Petit Inspecteur, dit-elle. Il brûle.

 

All that evening Itch sat in the corner of the kitchen, and Serge saw that there were tears on his face.

Toute la soirée, Itch resta assis dans un coin de la cuisine, et Serge vit bien qu'il avait le visage inondé de larmes.

 

"Why does he cry?" asked Serge.

— Pourquoi pleure-t-il? demanda Serge.

 

"He has been in Siberia," said Yump as she poured water into the great iron pot to make soup for the week after the next.

— Il a été en Sibérie, dit Yump tout en versant de l'eau dans le grand chaudron de fer pour faire cuire la soupe de la semaine suivante.

 

Serge grew more thoughtful each year.

D’année en année, Serge devenait de plus en plus pensif.

 

All sorts of things, occurrences of daily life, set him thinking. One day he saw some peasants drowning a tax collector in the river. It made a deep impression on him. He couldn't understand it. There seemed something wrong about it.

Toutes sortes des choses, des détails de la vie quotidienne, le rendaient songeur. Un jour, il vit un groupe de paysans noyer un collecteur d'impôt dans le fleuve. Cela fit sur lui une impression profonde. Il n’arrivait pas à comprendre. Il lui semblait qu’il y avait là quelque chose de mal.

 

"Why did they drown him?" he asked of Yump, the cook.

— Pourquoi l'ont-ils noyé? demanda-t-il à Yump, la cuisinière.

 

"He was collecting taxes," said Yump, and she threw a handful of cups into the cupboard.

— Il percevait les impôts, dit Yump.

Et elle rangea quelques tasses dans le buffet.

 

Then one day there was great excitement in the town, and men in uniform went to and fro and all the people stood at the doors talking.

Puis arriva un jour où toute la ville se trouva dans une grande excitation. Des hommes en uniforme allaient et venaient partout, et les gens parlaient tous entre eux sur le pas de leurs portes.

 

"What has happened?" asked Serge.

— Qu’est-ce qui se passe? demanda Serge.

 

"It is Popoff, inspector of police," answered Itch. "They have found him beside the river."

— C'est Popoff, l’inspecteur de police, répondit Itch. Ils l'ont retrouvé près du fleuve.

 

"Is he dead?" questioned Serge.

— Il est mort? questionna Serge.

 

Itch pointed reverently to the ground – "He is there!" he said.

Itch montra la terre d’un geste respectueux:

— Il est là! dit-il.

 

All that day Serge asked questions. But no one would tell him anything. "Popoff is dead," they said. "They have found him beside the river with his ribs driven in on his heart."

Toute la journée, Serge posa des questions. Mais personne ne voulait rien lui dire.

— Popoff est mort, lui disait-on. Ils l'ont trouvé près du fleuve, ses côtes brisées enfoncées jusque dans son cœur.

 

"Why did they kill him?" asked Serge.

— Pourquoi l'ont-ils tué? demandait Serge

 

But no one would say.

Mais personne ne répondait.

 

So after this Serge was more perplexed than ever.

A la suite de tout cela, Serge devint plus perplexe que jamais.

 

Every one noticed how thoughtful Serge was.

Chacun pouvait remarquer à quel point Serge était pensif.

 

"He is a wise boy," they said. "Some day he will be a learned man. He will read and write."

— C’est un garçon avisé, disait-on. Un de ces jours, il deviendra un homme instruit. Il saura lire et écrire.

 

"Defend us!" exclaimed Itch. "It is a dangerous thing."

— Le Ciel nous épargne! s’écriait Itch. C'est là quelque chose de bien dangereux.

 

One day Liddoff, the priest, came to the house with a great roll of paper in his hand.

Un jour Liddoff, le prêtre, arriva à la maison, un grand rouleau de papier à la main.

 

"What is it?" asked Serge.

— Qu’est-ce que c’est? demanda Serge.

 

"It is the alphabet," said Liddoff.

— C'est l'alphabet, dit Liddoff.

 

"Give it to me," said Serge with eagerness.

— Donne-le moi, dit Serge avec ardeur.

 

"Not all of it," said Liddoff gently. "Here is part of it," and he tore off a piece and gave it to the boy.

— Pas tout entier, dit doucement Liddoff. En voici une partie.

Et il en déchira un morceau qu’il donna au garçon.

 

"Defend us!" said Yump, the cook. "It is not a wise thing," and she shook her head as she put a new lump of clay in the wooden stove to make it burn more brightly.

— Le Ciel nous épargne! dit Yump, la cuisinière. Ce n'est pas une chose sage.

Et elle hochait la tête tout en mettant un nouveau morceau d'argile dans le poêle en bois pour faire brûler le feu plus clair.

 

Then everybody knew that Serge was learning the alphabet, and that when he had learned it he was to go to Moscow, to the Teknik, and learn what else there was.

Alors tout le monde sut que Serge apprenait l'alphabet, et que quand il l'aurait appris, il devrait aller à Moscou, au Teknik, et apprendre tout ce qu’il y avait à apprendre.

 

So the days passed and the months. Presently Ivan Ivanovitch said, "Now he is ready," and he took down a bag of rubles that was concealed on a shelf beside the wooden stove in the kitchen and counted them out after the Russian fashion, "Ten, ten, and yet ten, and still ten, and ten," till he could count no further.

Les jours et les mois passèrent. Ivan Ivanovitch dit alors:  «A présent, il est prêt,» puis il prit un sac de roubles qu’il gardait caché sur une étagère près du poêle en bois dans la cuisine, et en fit le compte à la mode russe.

— Dix, dix, et encore dix, et toujours dix, et dix –

Jusqu'à ce qu'il ne puisse plus compter plus loin.

 

"Protect us!" said Yump. "Now he is rich!" and she poured oil and fat mixed with sand into the bread and beat it with a stick.

— Le Ciel nous épargne! dit Yump. Le voilà riche, maintenant!

Et elle versa l'huile et la graisse mêlées à du sable dans le pain et malaxa le tout avec sa trique.

 

"He must get ready," they said. "He must buy clothes. Soon he will go to Moscow to the Teknik and become a wise man."

— Il doit se préparer, dirent-ils. Il doit acheter des vêtements. Bientôt, il partira à l’Université d’État de Moscou et deviendra un sage.

 

Now it so happened that there came one day to the door a drosky, or one-horse carriage, and in it was a man and beside him a girl. The man stopped to ask the way from Itch, who pointed down the post road over the plain. But his hand trembled and his knees shook as he showed the way. For the eyes of the man who asked the way were dark with hate and cruel with power. And he wore a uniform and there was brass upon his cap. But Serge looked only at the girl. And there was no hate in her eyes, but only a great burning, and a look that went far beyond the plain, Serge knew not where. And as Serge looked, the girl turned her face and their eyes met, and he knew that he would never forget her. And he saw in her face that she would never forget him. For that is love.

C’est alors qu’un jour, un drosky (ou chariot à un cheval) s’arrêta à la porte. Un homme se trouvait dedans, accompagné d’une jeune fille. L'homme demanda son chemin à Itch, qui montra la grand-route à travers la plaine. Mais sa main tremblait et ses genoux s’entrechoquaient tandis qu'il indiquait le chemin à suivre. C’était parce que les yeux de l'homme qui demandait son chemin étaient assombris par la haine et la cruauté du pouvoir. Il était en uniforme et portait des ornements de cuivre sur son képi. Cependant, Serge n’avait d’yeux que pour la jeune fille. Et il ne voyait aucune haine dans ses yeux, mais seulement une grande ardeur, et son regard allait bien au-delà de la plaine, Serge ne savait pas jusqu’où. Et pendant que Serge la regardait, la jeune fille tourna son visage vers lui, leurs yeux se rencontrèrent, et il sut qu'il ne l'oublierait jamais. Et il vit sur son visage qu'elle non plus ne l'oublierait jamais. Ainsi est l'amour.

 

"Who is that?" he asked, as he went back again with Itch into the house.

— Qui est-ce? demanda-t-il, alors qu’il rentrait à la maison avec Itch.

 

"It is Kwartz, chief of police," said Itch, and his knees still trembled as he spoke.

— C'est Kwartz, le chef de la police, dit Itch.

Et ses genoux s’entrechoquaient toujours tandis qu'il parlait.

 

"Where is he taking her?" said Serge.

— Où l’emmène-t-il? dit Serge.

 

"To Moscow, to the prison," answered Itch. "There they will hang her and she will die."

— À Moscou, en prison, répondit Itch. Là, ils la pendront et elle mourra.

 

"Who is she?" asked Serge. "What has she done?" and as he spoke he could still see the girl's face, and the look upon it, and a great fire went sweeping through his veins.

— Qui est-elle? demanda Serge. Qu’est-ce qu’elle a fait?

Et tout en parlant, il pouvait encore voir le visage de la jeune fille, et son regard posé sur lui, et un grand feu parcourait ses veines.

 

"She is Olga Ileyitch," answered Itch, "She made the bomb that killed Popoff, the inspector, and now they will hang her and she will die."

— Elle s’appelle Olga Ileyitch, répondit Itch. C’est elle qui a fabriqué la bombe qui a tué Popoff, l'inspecteur, et maintenant ils vont la pendre et elle mourra.

 

"Defend us!" murmured Yump, as she heaped more clay upon the stove.

— Le Ciel nous épargne! murmura Yump, tout en entassant encore plus d'argile sur le fourneau.

 

 

   

CHAPTER II

CHAPITRE II

 

Serge went to Moscow. He entered the Teknik. He became a student. He learned geography from Stoj, the professor, astrography from Fudj, the assistant, together with giliodesy, orgastrophy and other native Russian studies.

Serge partit pour Moscou. Il entra à l’Université d’État. Il devint un étudiant. Il apprit la géographie avec le professeur Stoj, l'astrographie avec l’assistant Fudj, et aussi la giliodésie, l’orgastrophie et autres études typiquement Russes.

 

All day he worked. His industry was unflagging. His instructors were enthusiastic. "If he goes on like this," they said, "he will some day know something."

Il travaillait toute la journée. Son zèle était inépuisable. Ses professeurs étaient enthousiastes. S'il continue comme ça, disaient-ils, un de ces jours, il apprendra quelque chose.

 

"It is marvellous," said one. "If he continues thus, he will be a professor."

— Il est merveilleux, disait l’un. S'il continue comme ça, il deviendra professeur.

 

"He is too young," said Stoj, shaking his head. "He has too much hair."

— Il est trop jeune, disait Stoj en secouant la tête. Il a trop de cheveux.

 

"He sees too well," said Fudj. "Let him wait till his eyes are weaker."

— Sa vue est trop bonne, disait Fudj. Laissons-le continuer jusqu'à ce que sa vue baisse.

 

But all day as Serge worked he thought. And his thoughts were of Olga Ileyitch, the girl that he had seen with Kwartz, inspector of police. He wondered why she had killed Popoff, the inspector. He wondered if she was dead. There seemed no justice in it.

Mais toute la journée, tout en travaillant, Serge n’arrêtait pas de penser. Et ses pensées allaient vers Olga Ileyitch, la jeune fille qu'il avait vue avec l’inspecteur de police Kwartz. Il se demandait pourquoi elle avait tué l'inspecteur Popoff. Il se demandait si elle était morte. Il lui semblait que tout cela était injuste.

 

One day he questioned his professor.

Un jour, il interrogea son professeur.

 

"Is the law just?" he said. "Is it right to kill?"

— La loi est-elle juste? dit-il. A-t-on le droit de tuer?

 

But Stoj shook his head, and would not answer.

Mais Stoj secoua la tête et ne voulut pas répondre.

 

"Let us go on with our orgastrophy," he said. And he trembled so that the chalk shook in his hand.

— Poursuivons avec notre orgastrophie, dit-il.

Et il tremblait tellement que la craie tressautait dans sa main.

 

So Serge questioned no further, but he thought more deeply still. All the way from the Teknik to the house where he lodged he was thinking. As he climbed the stair to his attic room he was still thinking.

Alors Serge n’interrogea plus personne, mais n’en continua pas moins à réfléchir profondément. Il réfléchissait tout le long du chemin entre l’Université et la maison où il logeait. Et il réfléchissait encore en grimpant l’escalier qui menait à sa chambre dans les combles.

 

The house in which Serge lived was the house of Madame Vasselitch. It was a tall dark house in a sombre street. There were no trees upon the street and no children played there. And opposite to the house of Madame Vasselitch was a building of stone, with windows barred, that was always silent. In it were no lights, and no one went in or out.

La maison dans laquelle Serge vivait était la maison de Madame Vasselitch. C’était une grande et sombre bâtisse située dans une rue obscure. Il n'y avait aucun arbre dans la rue et aucun enfant n’y jouait. Face à la maison de Madame Vasselitch se trouvait un bâtiment de pierre dont les fenêtres étaient garnies de barreaux et qui était toujours silencieuse. On n’y voyait jamais aucune lumière, et personne n’en sortait ou n’y entrait jamais.

 

"What is it?" Serge asked.

— Qu’est-ce que c’est? demanda Serge.

 

"It is the house of the dead," answered Madame Vasselitch, and she shook her head and would say no more.

— C'est la maison de la mort, répondit Madame Vasselitch.

Puis elle branla du chef et n’ajouta rien de plus.

 

The husband of Madame Vasselitch was dead. No one spoke of him. In the house were only students, Most of them were wild fellows, as students are. At night they would sit about the table in the great room drinking Kwas made from sawdust fermented in syrup, or golgol, the Russian absinth, made by dipping a gooseberry in a bucket of soda water. Then they would play cards, laying matches on the table and betting, "Ten, ten, and yet ten," till all the matches were gone. Then they would say, "There are no more matches; let us dance," and they would dance upon the floor, till Madame Vasselitch would come to the room, a candle in her hand, and say, "Little brothers, it is ten o'clock. Go to bed." Then they went to bed. They were wild fellows, as all students are.

Le mari de Madame Vasselitch était mort. Personne ne parlait jamais de lui. Dans la maison, il n’y avait que des étudiants. Beaucoup d'entre eux étaient des garçons plutôt dissipés, comme le sont les étudiants. La nuit ils prenaient place autour de la table, dans la grande salle, et buvaient du Kwas fait à partir d’un sirop de sciure fermentée, ou du golgol, l'absinthe Russe, faite en plongeant une groseille à maquereau dans un seau d’eau de seltz. Puis ils jouaient aux cartes, alignant des allumettes sur la table et faisant des paris, Dix, dix, et encore dix, jusqu'à ce que toutes les allumettes aient été ôtées. Alors ils disaient, «Il n'y a plus d'allumettes; dansons,» et ils dansaient sur le plancher, jusqu'à ce que Madame Vasselitch entre dans la salle, une bougie à sa main, et dise, «Petits Frères, il est dix heures. Il est temps d’aller au lit.» Alors ils allaient se coucher. C’étaient des garçons plutôt dissipés, comme le sont tous les étudiants.

 

But there were two students in the house of Madame Vasselitch who were not wild. They were brothers. They lived in a long room in the basement. It was so low that it was below the street.

Mais, dans la maison de Madame Vasselitch, il y avait deux étudiants qui n'étaient pas dissipés. Il s’agissait de deux frères. Ils logeaient dans une longue pièce au sous-sol. Celui-ci était si profond que la pièce se trouvait au-dessous du niveau de la rue.

 

The brothers were pale, with long hair. They had deep-set eyes. They had but little money. Madame Vasselitch gave them food. "Eat, little sons," she would say. "You must not die."

Les deux frères avaient le teint pâle et portaient les cheveux longs. Ils avaient les yeux profondément enfoncés. Ils n’avaient que peu d'argent. Madame Vasselitch leur donnait à manger. «Mangez, mes petits,» disait-elle. «Il ne faut pas se laisser mourir.»

 

The brothers worked all day. They were real students. One brother was Halfoff. He was taller than the other and stronger. The other brother was Kwitoff. He was not so tall as Halfoff and not so strong.

Les deux frères travaillaient toute la journée. C’étaient de vrais étudiants. L’un des frères était Halfoff. Il était plus grand et plus fort que l'autre. L'autre était Kwitoff. Il n'était pas aussi grand qu’Halfoff, ni aussi fort.

 

One day Serge went to the room of the brothers. The brothers were at work. Halfoff sat at a table. There was a book in front of him.

Un jour, Serge se rendit dans la chambre des deux frères. Ils étaient au travail. Halfoff était assis à une table. Il y avait un livre devant lui.

 

"What is it?" asked Serge.

— Qu’est-ce que c’est? demanda Serge.

 

"It is solid geometry," said Halfoff, and there was a gleam in his eyes.

— De la géométrie dans l’espace, dit Halfoff.

Et Serge vit qu’une lueur brillait dans ses yeux.

 

"Why do you study it?" said Serge.

— Pourquoi est-ce que tu l’étudies? demanda Serge.

 

"To free Russia," said Halfoff.

— Pour libérer la Russie, dit Halfoff.

 

"And what book have you?" said Serge to Kwitoff.

— Et ton livre, qu’est-ce que c’est? demanda Serge à Kwitoff.

 

"Hamblin Smith's Elementary Trigonometry," said Kwitoff, and he quivered like a leaf.

— La Trigonométrie Élémentaire de Hamblin Smith, dit Kwitoff.

Et il tremblait comme une feuille.

 

"What does it teach?" asked Serge.

— Qu’est-ce qu’on y apprend? demanda Serge.

 

"Freedom!" said Kwitoff.

— La Liberté! dit Kwitoff.

 

The two brothers looked at one another.

Les deux frères se regardèrent l’un l’autre.

 

"Shall we tell him everything?" said Halfoff.

— Allons-nous tout lui révéler? dit Halfoff.

 

"Not yet," said Kwitoff. "Let him learn first. Later he shall know."

— Pas encore, dit Kwitoff. Laissons-le d’abord apprendre. Plus tard, il saura.

 

After that Serge often came to the room of the two brothers.

Par la suite, Serge se rendit souvent dans la chambre des deux frères.

 

The two brothers gave him books. "Read them," they said.

Les deux frères lui donnaient des livres.

— Lis-les disaient-ils.

 

"What are they?" asked Serge.

— De quoi s’agit-il? demandait Serge.

 

"They are in English," said Kwitoff. "They are forbidden books. They are not allowed in Russia. But in them is truth and freedom."

— Ils sont en anglais, dit Kwitoff. Ce sont des livres interdits. En Russie, on n’a pas le droit de les lire. Mais la vérité et la liberté se trouvent dedans.

 

"Give me one," said Serge.

— Donnez m’en un, dit Serge.

 

"Take this," said Kwitoff. "Carry it under your cloak. Let no one see it."

— Prends celui-ci, dit Kwitoff. Cache-le sous ton manteau. Ne laisse personne le voir.

 

"What is it?" asked Serge, trembling in spite of himself.

— Qu’est-ce que c’est? demanda Serge sans pouvoir s’empêcher de trembler.

 

"It is Caldwell's Pragmatism," said the brothers.

— C'est Le Pragmatisme de Caldwell, dirent les frères.

 

"Is it forbidden?" asked Serge.

— Il est interdit? demanda Serge.

 

The brothers looked at him.

Les deux frères le regardèrent.

 

"It is death to read it," they said.

— C’est la mort pour qui le lit, dirent-ils.

 

After that Serge came each day and got books from Halfoff and Kwitoff. At night he read them. They fired his brain. All of them were forbidden books. No one in Russia might read them. Serge read Hamblin Smith's Algebra. He read it all through from cover to cover feverishly. He read Murray's Calculus. It set his brain on fire. "Can this be true?" he asked.

Par la suite, Serge vint tous les jours emprunter des livres à Halfoff et à Kwitoff. Il les lisait pendant la nuit. Les livres lui enflammèrent l’esprit. C’étaient tous des livres interdits. Personne en Russie n’avait le droit de les lire. Serge lut L’Algèbre de Hamblin Smith. Il le lut avec fièvre d’un bout à l’autre. Il lut le Calculus de Murray. Ce livre lui mit l’esprit en feu.

— Est-ce que tout ça peut-être vrai? demandait-il.

 

The books opened a new world to Serge.

Les livres ouvraient à Serge les portes d’un nouveau monde.

 

The brothers often watched him as he read.

Les deux frères l’observaient souvent tandis qu’il lisait.

 

"Shall we tell him everything?" said Halfoff.

— Allons-nous tout lui dire? disait Halfoff.

 

"Not yet." said Kwitoff. "He is not ready."

— Pas encore. disait Kwitoff. Il n'est pas encore prêt.

 

One night Serge went to the room of the two brothers. They were not working at their books. Littered about the room were blacksmith's tools and wires, and pieces of metal lying on the floor. There was a crucible and underneath it a blue fire that burned fiercely. Beside it the brothers worked. Serge could see their faces in the light of the flame.

Un soir, Serge se rendit dans la chambre des deux frères. Ils n’étaient pas en train d’étudier dans leurs livres. La chambre était toute encombrée d’outils de forgeron, et des morceaux de ferraille jonchaient le plancher. Un feu brûlait avec intensité sous un creuset, près duquel travaillaient les deux frères. Serge pouvait voir leurs visages à la lumière de la flamme.

 

"Shall we tell him now?" said Kwitoff. The other brother nodded.

— Allons-nous lui dire à présent? dit Kwitoff.

L'autre frère opina du chef.

 

"Tell him now," he said.

— Dis-le lui maintenant, dit-il.

 

"Little brother," said Kwitoff, and he rose from beside the flame and stood erect, for he was tall, "will you give your life?"

— Petit Frère, dit Kwitoff.

Et il se dressa de toute sa taille près de la flamme, parce que il était grand.

— Veux-tu donner ta vie?

 

"What for?" asked Serge.

— Pourquoi? demanda Serge.

 

The brothers shook their heads.

Les deux frères hochèrent la tête.

 

"We cannot tell you that," they said. "That would be too much. Will you join us?"

— Nous ne pouvons pas te le révéler, dirent-ils. Ce serait trop. Veux-tu nous rejoindre?

 

"In what?" asked Serge.

— Où cela? demanda Serge.

 

"We must not say," said the brothers. "We can only ask are you willing to help our enterprise with all your power and with your life if need be?"

— Nous ne devons pas le dire, dirent les frères. Nous pouvons seulement te demander si tu souhaites nous aider de toutes tes forces dans notre entreprise et, s’il le faut, au péril de ta vie?

 

"What is your enterprise?" asked Serge.

— Quelle est votre entreprise? demanda Serge.

 

"We must not divulge it," they said. "Only this: will you give your life to save another life, to save Russia?"

— Nous ne devons pas le divulguer, dirent-ils. Seulement ceci: acceptes-tu de donner ta vie pour sauver une autre vie, pour sauver la Russie?

 

Serge paused. He thought of Olga Ileyitch. Only to save her life would he have given his.

Serge garda un instant le silence. Il pensait à Olga Ileyitch. Il n’était prêt à donner sa vie que pour sauver la sienne.

 

"I cannot," he answered.

— Je ne peux pas, répondit-il.

 

"Good night, little brother," said Kwitoff gently, and he turned back to his work.

— Bonne nuit, petit frère, dit Kwitoff avec douceur.

Et il retourna à son travail.

 

Thus the months passed.

Les mois passèrent.

 

Serge studied without ceasing. "If there is truth," he thought, "I shall find it." All the time he Thought of Olga Ileyitch. His face grew pale. "Justice, Justice," he thought, "what is justice and truth?"

Serge étudiait sans arrêt. S'il y a une vérité, pensait-il, je la découvrirai. Il ne cessait de penser à Olga Ileyitch. Son visage pâlissait. «Justice, Justice,» pensait-il, «qu’est-ce que la justice et la vérité?»

 

 

   

CHAPTER III

CHAPITRE III

 

Now when Serge had been six months in the house of Madame Vasselitch, Ivan Ivanovitch, his father, sent Itch, the serving man, and Yump, the cook, his wife, to Moscow to see how Serge fared. And Ivan first counted out rubles into a bag, "ten, and ten and still ten," till Itch said, "It is enough. I will carry that."

Serge était depuis six mois dans la maison de Madame Vasselitch quand Ivan Ivanovitch, son père, envoya Itch, le serviteur, et son épouse Yump, la cuisinière, à Moscou pour prendre de ses nouvelles. Ivan commença par décompter des roubles qu’il mit dans un sac.

— Dix, et dix et encore dix –

Jusqu'à ce qu’Itch dise:

— Ça suffit. Emportons-lui tout ça.

 

Then they made ready to go. Itch took a duck from the pond and put a fish in his pocket, together with a fragrant cheese and a bundle of sweet garlic. And Yump took oil and dough and mixed it with tar and beat it with an iron bar so as to shape it into a pudding.

Puis ils s’apprêtèrent à partir. Itch attrapa un canard dans la mare et remplit sa poche de poissons, avec un fromage parfumé et une botte d'ail doux. Et Yump prit de l’huile et de la pâte qu’elle mélangea à du goudron et qu’elle battit avec une barre de fer pour en faire un pudding.

 

So they went forth on foot, walking till they came to Moscow.

Après quoi ils s’en allèrent à pied, et marchèrent jusqu’à Moscou.

 

"It is a large place," said Itch, and he looked about him at the lights and the people.

— C'est une grande ville, dit Itch en regardant les lumières et la foule autour de lui.

 

"Defend us," said Yump. "It is no place for a woman."

— Le Ciel nous épargne, dit Yump. Ce n'est pas endroit pour une femme.

 

"Fear nothing," said Itch, looking at her.

— Ne crains rien, dit Itch en la regardant.

 

So they went on, looking for the house of Madame Vasselitch.

Ils continuèrent donc, cherchant la maison de Madame Vasselitch.

 

"How bright the lights are!" said Itch, and he stood still and looked about him. Then he pointed at a burleski, or theatre. "Let us go in there and rest," he said.

— Comme toutes ces lumières brillent! dit Itch.

Et il regarda autour de lui en silence. Puis il se dirigea vers un burleski (ou théâtre).

— Si nous allions nous reposer là-dedans, dit-il?

 

"No," said Yump, "let us hurry on."

— Non, dit Yump, nous devons nous dépêcher.

 

"You are tired," said Itch. "Give me the pudding and hurry forward, so that you may sleep. I will come later, bringing the pudding and the fish."

— Tu es fatiguée, dit Itch. Donne-moi le pudding et avance plus vite, pour pouvoir aller dormir. J’arriverai plus tard, avec le pudding et les poissons.

 

"I am not tired," said Yump.

— Je ne suis pas fatiguée, dit Yump.

 

So they came at last to the house of Madame Vasselitch. And when they saw Serge they said, "How tall he is and how well grown!" But they thought, "He is pale. Ivan Ivanoviteh must know."

Ils finirent par arriver chez Madame Vasselitch. Et quand ils virent Serge, ils dirent, «Comme il a grandi et comme il a forci!» Mais ils pensaient, «Il est tout pâle. Il faut qu’Ivan Ivanoviteh le sache.»

 

And Itch said, "Here are the rubles sent by Ivan Ivanovitch. Count them, little son, and see that they are right."

Et Itch dit:

— Voici les roubles envoyés par Ivan Ivanovitch. Compte-les, petit fils, et vois s’il y a le compte.

 

"How many should there be?" said Serge.

— Combien devrait-il y avoir? dit Serge.

 

"I know not," said Itch. "You must count them and see."

— Je ne sais pas, dit Itch. Tu dois les compter.

 

Then Yump said, "Here is a pudding, little son, and a fish, and a duck and a cheese and garlic."

Puis Yump dit:

— Voilà un pudding, Petit Fils, et des poissons, et un canard, et un fromage et de l’ail.

 

So that night Itch and Yump stayed in the house of Madame Vasselitch.

Ainsi, le soir venu, Itch et le Yump restèrent dans la maison de Madame Vasselitch.

 

"You are tired," said Itch. "You must sleep."

"I am not tired," said Yump. "It is only that my head aches and my face burns from the wind and the sun."

— Tu es fatiguée, dit Itch. Il faut que tu dormes.

— Je ne suis pas fatiguée, dit Yump. C'est seulement que j’ai mon mal de tête et que mon visage me brûle à cause du vent et du soleil.

 

"I will go forth," said Itch, "and find a fisski, or drug-store, and get something for your face."

— Je vais aller voir, dit Itch, si je trouve quelque chose pour ton visage dans un fisski (ou pharmacie).

 

"Stay where you are," said Yump. And Itch stayed.

— Reste où tu es, dit Yump.

Et Itch resta où il était.

 

Meantime Serge had gone upstairs with the fish and the duck and the cheese and the pudding. As he went up he thought. "It is selfish to eat alone. I will give part of the fish to the others." And when he got a little further up the steps he thought, "I will give them all of the fish." And when he got higher still he thought, "They shall have everything."

Pendant ce temps, Serge grimpait l’escalier avec les poissons, le canard, le fromage et le pudding. Tout en montant, il pensait: «C’est égoïste de manger tout seul. Je vais donner une partie des poissons aux autres.» Et quand il fut arrivé un peu plus haut, il pensa:  «Je vais leur donner tous les poissons.» Et quand il arriva encore plus haut il pensa: «Je vais tout leur donner.»

 

Then he opened the door and came into the big room where the students were playing with matches at the big table and drinking golgol out of cups. "Here is food, brothers," he said. "Take it. I need none."

Alors il ouvrit la porte et entra dans la grande salle où les étudiants jouaient avec des allumettes autour de la grande table en buvant du golgol à pleins verres.

— Voici de quoi manger, frères, dit-il. Prenez tout. Je n'ai besoin de rien.

 

The students took the food and they cried, "Rah, Rah," and beat the fish against the table. But the pudding they would not take. "We have no axe," they said. "Keep it."

Les étudiants prirent la nourriture et crièrent en donnant des coups sur la table avec les poissons:

— Rah, Rah!

Mais ils ne voulurent pas du pudding.

— Nous n'avons pas de hache, dirent-ils. Garde-le.

 

Then they poured out golgol for Serge and said, "Drink it."

Puis ils remplirent une coupe de golgol pour Serge et lui dirent:

— Bois ça.

 

But Serge would not.

Mais Serge refusa.

 

"I must work," he said, and all the students laughed. "He wants to work!" they cried. "Rah, Rah."

— Je dois aller travailler, dit-il.

Et tous les étudiants se mirent à rire.

— Il veut travailler! criaient-ils. Rah, Rah.

 

But Serge went up to his room and lighted his taper, made of string dipped in fat, and set himself to study. "I must work," he repeated.

Mais Serge monta dans sa chambre, alluma sa bougie, faite d’une ficelle plongée dans de la graisse, et se mit à étudier. «Je dois travailler,» répétait-il.

 

So Serge sat at his books. It got later and the house grew still. The noise of the students below ceased and then everything was quiet.

Alors Serge se plongea dans ses livres. Il se faisait tard et la maison s’apaisait peu à peu. En-dessous, les étudiants cessèrent de faire du bruit, et tout devint silencieux.

 

Serge sat working through the night. Then presently it grew morning and the dark changed to twilight and Serge could see from his window the great building with the barred windows across the street standing out in the grey mist of the morning.

Serge travailla toute la nuit. Puis le matin s’annonça, l'obscurité fit place aux lueurs de l’aube et Serge, de sa fenêtre put distinguer la grande bâtisse aux fenêtres protégées par des barreaux qui, de l’autre côté de la rue, se dressait dans le brouillard gris du matin.

 

Serge had often studied thus through the night and when it was morning he would say, "It is morning," and would go down and help Madame Vasselitch unbar the iron shutters and unchain the door, and remove the bolts from the window casement.

Serge avait souvent travaillé ainsi toute la nuit. Le matin venu, il disait: «C'est le matin,» et descendait aider Madame Vasselitch à ôter les barres de fer et les chaînes qui fermaient la porte, et à déverrouiller les volets des fenêtres.

 

But on this morning as Serge looked from his window his eyes saw a figure behind the barred window opposite to him. It was the figure of a girl, and she was kneeling on the floor and she was in prayer, for Serge could see that her hands were before her face. And as he looked all his blood ran warm to his head, and his limbs trembled even though he could not see the girl's face. Then the girl rose from her knees and turned her face towards the bars, and Serge knew that it was Olga Ileyitch and that she had seen and known him.

Mais ce matin-là, alors que Serge regardait par sa fenêtre, ses yeux aperçurent une silhouette derrière les barreaux de la fenêtre située en face de lui. C'était la silhouette d'une jeune fille agenouillée sur le sol, en train de prier, ainsi que Serge pouvait le voir à ses mains qui couvraient son visage. Et tandis qu'il regardait, tout son sang lui monta à la tête en bouillonnant et ses membres se mirent à trembler, même s’il ne pouvait pas voir le visage de la jeune fille. Puis elle se redressa sur ses genoux et tourna son visage vers les barreaux, et Serge sut que c'était Olga Ileyitch et qu'elle l'avait vu et reconnu.

 

Then he came down the stairs and Madame Vasselitch was there undoing the shutters and removing the nails from the window casing.

Alors il descendit les escaliers et Madame Vasselitch était là, déverrouillant la porte et ouvrant les volets des fenêtres.

 

"What have you seen, little son?" she asked, and her voice was gentle, for the face of Serge was pale and his eyes were wide.

— Qu’est-ce que tu as vu, Petit Fils? demanda-t-elle.

Et sa voix était douce, parce que le visage de Serge était pâle et ses yeux écarquillés.

 

But Serge did not answer the question.

Mais Serge ne répondit pas à la question.

 

"What is that house?" he said. "The great building with the bars that you call the house of the dead?"

— Quelle est cette maison? dit-il. La grande bâtisse avec des barreaux que vous appelez la maison de la mort?

 

"Shall I tell you, little son," said Madame Vasselitch, and she looked at him, still thinking. "Yes," she said, "he shall know.

— Je vais te le dire, Petit Fils, dit Madame Vasselitch.

Et elle le regarda, réfléchissant en silence. «Oui,» dit-elle, il saura.»

 

"It is the prison of the condemned, and from there they go forth only to die. Listen, little son," she went on, and she gripped Serge by the wrist till he could feel the bones of her fingers against his flesh. "There lay my husband, Vangorod Vasselitch, waiting for his death. Months long he was there behind the bars and no one might see him or know when he was to die. I took this tall house that I might at least be near him till the end. But to those who lie there waiting for their death it is allowed once and once only that they may look out upon the world. And this is allowed to them the day before they die. So I took this house and waited, and each day I looked forth at dawn across the street and he was not there. Then at last he came. I saw him at the window and his face was pale and set and I could see the marks of the iron on his wrists as he held them to the bars. But I could see that his spirit was unbroken. There was no power in them to break that. Then he saw me at the window, and thus across the narrow street we said good-bye. It was only a moment. 'Sonia Vasselitch,' he said, 'do not forget,' and he was gone. I have not forgotten. I have lived on here in this dark house, and I have not forgotten. My sons – yes, little brother, my sons, I say – have not forgotten. Now tell me, Sergius Ivanovitch, what you have seen."

— C'est la prison des condamnés, d’où ils ne sortent que pour mourir.

Elle agrippa le poignet de Serge jusqu'à ce qu'il sente les os de ses doigts dans sa chair.

— Écoute, Petit Fils, Vangorod Vasselitch, mon mari, est là-bas, à attendre la mort. Il est là-bas, derrière les barreaux, depuis de longs mois et personne ne peut le voir ni savoir quand il doit mourir. J'ai pris cette grande maison où je pourrai au moins être près de lui jusqu'à la fin. Mais à ceux qui sont là-dedans à attendre la mort, il est permis une fois, et une fois seulement, de regarder le monde au dehors. Cette permission leur est donnée la veille du jour où ils doivent mourir. Alors j'ai pris cette maison et j’ai attendu, et chaque jour j'ai regardé juste avant l'aube de l’autre côté de la rue et il n'était pas là. Puis, enfin, il est venu. Je l’ai vu à la fenêtre et son visage était pâle et j’ai pu voir les marques des fers sur ses poignets alors qu’il s’accrochait aux barreaux. Mais je pouvais me rendre compte que son esprit était intact. Ils n’avaient pas eu le pouvoir de le briser. Puis il m'a vu à la fenêtre, et c’est ainsi, à travers la rue étroite, que nous nous sommes dit adieu. Ça n’a duré qu’un instant. «Sonia Vasselitch,» a-t-il dit, «n'oublie jamais,» et il est parti. Je n'ai jamais oublié. J'ai vécu ici, dans cette maison obscure, et je n'ai jamais oublié. Mes fils – oui, Petit Frère, mes fils, je le dis – n'ont pas oublié non plus. A présent, Sergius Ivanovitch, dis-moi ce que tu as vu.

 

"I have seen the woman that I love," said Serge, "kneeling behind the bars in prayer. I have seen Olga Ileyitch."

— J'ai vu la femme que j'aime, dit Serge, agenouillée, en prière, derrière les barreaux. J'ai vu Olga Ileyitch.

 

"Her name," said Madame Vasselitch, and there were no tears in her eyes and her voice was calm, "her name is Olga Vasselitch. She is my daughter, and to-morrow she is to die."

— Son nom, dit Madame Vasselitch, son nom est Olga Vasselitch. Elle est ma fille, et elle doit mourir demain.

Et il n'y avait aucune larme dans ses yeux et sa voix était calme ?

 
     

CHAPTER IV

CHAPITRE IV

 

Madame Vasselitch took Serge by the hand.

Madame Vasselitch prit Serge par la main.

 

"Come," she said, "you shall speak to my sons," and she led him down the stairs towards the room of Halfoff and Kwitoff.

— Viens, dit-elle, tu vas parler à mes fils.

Et elle l’emmena jusqu’en bas de l’escalier, dans la chambre de Halfoff et de Kwitoff.

 

"They are my sons," she said. "Olga is their sister. They are working to save her."

— Ce sont mes fils, dit-elle. Olga est leur sœur. C’est pour la sauver qu’ils travaillent.

 

Then she opened the door. Halfoff and Kwitoff were working as Serge had seen them before, beside the crucible with the blue flame on their faces.

Puis elle ouvrit la porte. Halfoff et Kwitoff travaillaient comme Serge les avait déjà vu faire, près du creuset, la lumière bleue de la flamme sur leurs visages.

 

They had not slept.

Ils n'avaient pas dormi.

 

Madame Vasselitch spoke.

Madame Vasselitch parla.

 

"He has seen Olga," she said. "It is to-day."

— Il a vu Olga, dit-elle. C’est pour aujourd'hui.

 

"We are too late," said Halfoff, and he groaned.

— C’est trop tard, dit Halfoff.

Et il se mit à gémir.

 

"Courage, brother," said Kwitoff. "She will not die till sunrise. It is twilight now. We have still an hour. Let us to work."

— Courage, frère, dit Kwitoff. Elle ne mourra pas avant le lever du soleil. C’est seulement l’aube maintenant. Il nous reste une heure. Au travail.

 

Serge looked at the brothers.

Serge regardait les deux frères.

 

"Tell me," he said. "I do not understand."

— Dites-moi, dit-il. Je ne comprends pas.

 

Halfoff turned a moment from his work and looked at Serge.

Halfoff se détourna un instant de son travail et regarda Serge.

 

"Brother," he said, "will you give your life?"

— Frère, dit-il, veux-tu donner ta vie?

 

"Is it for Olga?" asked Serge.

— Est-ce pour Olga? demanda Serge.

 

"It is for her."

— C’est pour elle.

 

"I give it gladly," said Serge.

— Je la donne avec bonheur, dit Serge.

 

"Listen then," said Halfoff. "Our sister is condemned for the killing of Popoff, inspector of police. She is in the prison of the condemned, the house of the dead, across the street. Her cell is there beside us. There is only a wall between. Look – "

— Alors, écoute, dit Halfoff. Notre sœur a été condamnée pour le meurtre de l’inspecteur de police Popoff. Elle se trouve dans la prison des condamnés, la maison de la mort, de l’autre côté de la rue. Sa cellule est là, tout près de nous. Seul un mur nous sépare d’elle. Regarde —

 

Halfoff as he spoke threw aside a curtain that hung across the end of the room. Serge looked into blackness. It was a tunnel.

Tout en parlant, Halfoff avait tiré un rideau accroché en travers de l'extrémité de la chambre. Serge scruta l’obscurité. C'était un tunnel.

 

"It leads to the wall of her cell," said Halfoff. "We are close against the wall but we cannot shatter it. We are working to make a bomb. No bomb that we can make is hard enough. We can only try once. If it fails the noise would ruin us. There is no second chance. We try our bombs in the crucible. They crumble. They have no strength. We are ignorant. We are only learning. We studied it in the books, the forbidden books. It took a month to learn to set the wires to fire the bomb. The tunnel was there. We did not have to dig it. It was for my father, Vangorod Vasselitch. He would not let them use it. He tapped a message through the wall, 'Keep it for a greater need.' Now it is his daughter that is there."

— Il conduit au mur de sa cellule, dit Halfoff. Nous sommes arrivés contre le mur mais nous n’arrivons pas à l’abattre. Nous travaillons à fabriquer une bombe. Mais aucune des bombes que nous avons pu fabriquer n’était assez puissante. Nous ne pourrons faire qu’une seule tentative. Si nous échouons, le bruit nous perdra. Il n’y aura pas de seconde chance. Nous essayons nos bombes dans le creuset. Elles se réduisent en poudre. Elles n'ont aucune puissance. Nous n’y connaissons rien. Nous ne faisons qu’apprendre. Nous avons étudié dans les livres, les livres interdits. Ça nous a pris un mois rien que pour apprendre à placer les fils destinés à déclencher l’explosion. Le tunnel était déjà là. Nous n'avons pas eu à le creuser. C’était pour mon père, Vangorod Vasselitch. Il n’a pas voulu s’en servir. Il a tapé un message contre le mur, «Gardez-le pour un besoin plus important.» Maintenant, c'est sa fille qui est là. 

 

Halfoff paused. He was panting and his chest heaved. There was perspiration on his face and his black hair was wet.

Halfoff s’interrompit. Il haletait et sa poitrine se soulevait. Son visage était couvert de sueur et ses cheveux noirs étaient trempés.

 

"Courage, little brother," said Kwitoff. "She shall not die."

— Courage, petit frère, dit Kwitoff. Elle ne mourra pas.

 

"Listen," went on Halfoff. "The bomb is made. It is there beside the crucible. It has power in it to shatter the prison. But the wires are wrong. They do not work. There is no current in them. Something is wrong. We cannot explode the bomb."

— Écoute, continua Halfoff. La bombe est terminée. Elle est là, à côté du creuset. Elle est assez puissante pour abattre la prison. Mais les fils sont mal assemblés. Ça ne fonctionne pas. Le courant ne passe pas. Il y a quelque chose qui ne va pas. Nous n’arrivons pas à déclencher l’explosion.

 

"Courage, courage," said Kwitoff, and his hands were busy among the wires before him. "I am working still."

— Courage, courage, dit Kwitoff.

Et ses mains s’affairaient devant lui parmi les fils.

— Je travaille toujours.

 

Serge looked at the brothers.

Serge regardait les deux frères.

 

"Is that the bomb?" he said, pointing at a great ball of metal that lay beside the crucible.

— C’est la bombe? dit-il en se dirigeant vers une grosse boule de métal posée à côté du creuset.

 

"It is," said Halfoff.

— C’est elle, dit Halfoff.

 

"And the little fuse that is in the side of it fires it? And the current from the wires lights the fuse?"

— Et c’est la petite mèche sur le côté qui doit la mettre à feu? Et c’est le courant transporté par les fils qui doit allumer la mèche?

 

"Yes," said Halfoff.

— Oui, dit Halfoff.

 

The two brothers looked at Serge, for there was a meaning in his voice and a strange look upon his face.

Les deux frères regardaient Serge, parce que quelque chose vibrait dans sa voix et qu’une étrange expression animait son visage.

 

"If the bomb is placed against the wall and if the fuse is lighted it would explode."

— Si la bombe était placée contre le mur et si la mèche s’enflammait, elle éclaterait.

 

"Yes," said Halfoff despairingly, "but how? The fuse is instantaneous. Without the wires we cannot light it. It would be death."

— Oui, dit Halfoff d’une voix désespérée, mais comment? La mise à feu doit être instantanée. Sans les fils nous ne pouvons pas l'allumer. Ce serait la mort.

 

Serge took the bomb in his hand. His face was pale.

Serge prit la bombe dans sa main. Son visage était pâle.

 

"Let it be so!" he said. "I will give my life for hers."

— Laissez ça en l’état! dit-il. Je vais donner ma vie pour elle.

 

He lifted the bomb in his hand. "I will go through the tunnel and hold the bomb against the wall and fire it," he said. "Halfoff, light me the candle in the flame. Be ready when the wall falls."

Il souleva la bombe dans sa main.

— Je vais traverser le tunnel, tenir la bombe contre le mur et y mettre le feu, dit-il. Halfoff, allume-moi une bougie. Soyez prêts quand le mur s’écroulera.

 

"No, no," said Halfoff, grasping Serge by the arm. "You must not die!"

— Non, non, dit Halfoff, saisissant Serge par le bras. Tu ne dois pas mourir!

 

"My brother," said Kwitoff quietly, "let it be as he says. It is for Russia!"

— Mon frère, dit Kwitoff tranquillement, on va faire comme il dit. C’est pour la Russie!

 

But as Halfoff turned to light the candle in the flame there came a great knocking at the door above and the sound of many voices in the street.

Mais alors qu’Halfoff s’apprêtait à allumer la bougie à la flamme du creuset, il se fit un grand tapage à la porte d’entrée au-dessus d’eux, et on entendit dans la rue un brouhaha de voix nombreuses.

 

All paused.

Tous s’interrompirent.

 

Madame Vasselitch laid her hand upon her lips.

Madame Vasselitch posa un doigt sur ses lèvres.

 

Then there came the sound as of grounded muskets on the pavement of the street and a sharp word of command.

On entendit alors un fracas de fusils frappant le trottoir et un commandement tranchant.

 

"Soldiers!" said Madame Vasselitch.

— Les soldats! dit Madame Vasselitch.

 

Kwitoff turned to his brother.

Kwitoff se tourna vers son frère.

 

"This is the end," he said. "Explode the bomb here and let us die together."

— C'est la fin, dit-il. Faisons éclater la bombe ici et mourons tous ensemble.

 

Suddenly Madame Vasselitch gave a cry.

Soudain, Madame Vasselitch poussa un cri.

 

"It is Olga's voice!" she said.

— C'est la voix d'Olga! dit-elle.

 

She ran to the door and opened it, and a glad voice was heard crying.

Elle courut à la porte et l’ouvrit, et on entendit crier une voix joyeuse:

 

"It is I, Olga, and I am free!"

— C'est moi, Olga, et je suis libre!

 

"Free," exclaimed the brothers.

— Libre, s’écrièrent les deux frères.

 

All hastened up the stairs.

Ils se précipitèrent tous en haut de l’escalier.

 

Olga was standing before them in the hall and beside her were the officers of the police, and in the street were the soldiers. The students from above had crowded down the stairs and with them were Itch, the serving man, and Yump, the cook.

Olga se tenait devant eux dans le vestibule, à côté des chefs de la police, et les soldats étaient dans la rue. Les étudiants du dessus avaient dévalé l’escalier et au milieu d’eux se trouvaient Itch, le serviteur, et Yump, la cuisinière.

 

"I am free," cried Olga, "liberated by the bounty of the Czar – Russia has declared war to fight for the freedom of the world and all the political prisoners are free."

— Je suis libre, criait Olga, libérée par la générosité du Tsar – La Russie a déclaré la guerre pour la liberté du monde et tous les prisonniers politiques sont libres.

 

"Rah, rah!" cried the students. "War, war, war!"

— Rah, rah! criaient les étudiants. La guerre, la guerre, la guerre!

 

"She is set free," said the officer who stood beside Olga. "The charge of killing Popoff is withdrawn. No one will be punished for it now."

— Elle est déclarée libre, dit l’officier qui se tenait près d'Olga. L’accusation d’assassinat de Popoff est levée. Personne ne sera plus puni pour cela désormais.

 

"I never killed him," said Olga. "I swear it," and she raised her hand.

— Je ne l'ai pas tué, dit Olga. Je le jure, et elle leva la main.

 

"You never killed him!" exclaimed Serge with joy in his heart. "You did not kill Popoff? But who did?"

— Tu ne l'as pas tué! s’écria Serge la joie au cœur. Ce n’est pas toi qui as tué Popoff? Mais qui l’a fait?

 

"Defend us," said Yump, the cook. "Since there is to be no punishment for it, I killed him myself."

— Le Ciel nous épargne, dit Yump, la cuisinière. Puisqu'il n’y a plus de punition pour cela, c’est moi qui l’ai tué.

 

"You!" they cried.

— Vous! s’écrièrent-ils.

 

"It is so," said Yump. "I killed him beside the river. It was to defend my honour."

— C’est ainsi, dit Yump. Je l'ai tué près du fleuve. C’était pour défendre mon honneur.

 

"It was to defend her honour," cried the brothers. "She has done well."

— C’était pour défendre son honneur, s’exclamèrent les deux frères. Elle a bien fait.

 

They clasped her hand.

Ils étreignirent sa main.

 

"You destroyed him with a bomb?" they said.

— Vous l'avez fait sauter avec une bombe? dirent-ils.

 

"No," said Yump, "I sat down on him."

— Non, dit Yump, je me suis assise sur lui.

 

"Rah, rah, rah," said the students.

— Rah, rah, rah, firent les étudiants.

 

There was silence for a moment. Then Kwitoff spoke.

Il y eut un moment de silence. Puis Kwitoff parla.

 

"Friends," he said, "the new day is coming. The dawn is breaking. The moon is rising. The stars are setting. It is the birth of freedom. See! we need it not!" – and as he spoke he grasped in his hands the bomb with its still unlighted fuse – "Russia is free. We are all brothers now. Let us cast it at our enemies. Forward! To the frontier! Live the Czar."

— Les amis, dit-il, c’est un nouveau jour qui arrive. L'aube touche à son terme. La lune se lève. Les étoiles se mettent en place. C'est la naissance de la liberté. Regardez! Nous n’avons plus besoin de ça! – et tout en parlant, il prit dans la bombe dans ses mains avec sa mèche encore éteinte – La Russie est libre. Nous sommes tous frères à présent. Jetons-la sur nos ennemis. En avant! À la frontière! Vive le Tsar.

 

 

 

 

-IV-
Madeline of the Movies
A Photoplay done back into Words

-V-
Madeline du Cinématographe:
Retranscription d’une pièce cinématographique

 

EXPLANATORY NOTE.

NOTE EXPLICATIVE.

 

In writing this I ought to explain that I am a tottering old man of forty-six. I was born too soon to understand moving pictures. They go too fast. I can't keep up. In my young days we used a magic lantern. It showed Robinson Crusoe in six scenes. It took all evening to show them. When it was done the hall was filled full with black smoke and the audience quite unstrung with excitement. What I set down here represents my thoughts as I sit in front of a moving picture photoplay and interpret it as best I can.

En écrivant ceci, je me dois d’expliquer que je suis un vieillard de quarante-six ans qui sucre les fraises. Je suis né il y a trop longtemps pour comprendre les images animées. Elles défilent trop vite. Je n’arrive pas à suivre. Dans mon jeune temps, nous nous servions d’une lanterne magique. Ça nous montrait l’histoire de Robinson Crusoé en six tableaux. Il fallait toute une soirée pour les montrer. A la fin, la salle était remplie d’une fumée noire et l’excitation du public était à son comble. Ce qui suit vise à témoigner de mes réflexions alors que j’assiste à la représentation d’une pièce cinématographique en images animées que j’interprète comme je le peux.

 

Flick, flick, flick! I guess it must be going to begin now, but it's queer the people don't stop talking: how can they expect to hear the pictures if they go on talking? Now it's off. PASSED BY THE BOARD OF – . Ah, this looks interesting – passed by the board of – wait till I adjust my spectacles and read what it –

Flap, flap, flap! Je crois que ça va bientôt commencer. Mais il est curieux que les gens ne s’arrêtent pas de parler: comment comptent-ils entendre les images s'ils continuent à parler? Voilà, c’est parti. APPROUVÉ PAR LA COMMISSION DU – Ah, ça a l’air intéressant – approuvé par la commission du – voyons voir que je chausse mes lunettes pour lire ce qui –

 

It's gone. Never mind, here's something else, let me see – CAST OF CHARACTERS – Oh, yes – let's see who they are – MADELINE MEADOWLARK, a young something – EDWARD DANGERFIELD, a – a what? Ah, yes, a roo – at least, it's spelt r-o-u-e, that must be roo all right – but wait till I see what that is that's written across the top – MADELINE MEADOWLARK; OR, ALONE IN A GREAT CITY. I see, that's the title of it. I wonder which of the characters is alone. I guess not Madeline: she'd hardly be alone in a place like that. I imagine it's more likely Edward Dangerous the Roo. A roo would probably be alone a great deal, I should think. Let's see what the other characters are – JOHN HOLDFAST, a something. FARMER MEADOWLARK, MRS. MEADOWLARK, his Something –

Ça a disparu. Tant pis, voilà autre chose, voyons voir – LISTE DES PERSONNAGES – Ah, oui – voyons qui ils sont – MADELINE MEADOWLARK, une jeune quelque chose – EDOUARD DANGERFIELD, un – un quoi? Ah, oui, un roo – ça s’écrit le r-o-u-é, ça doit être roo8 – mais voyons voir ce qui est écrit en haut – MADELINE MEADOWLARK; OU, SOLITAIRE DANS LA GRANDE VILLE. Je vois, ça doit être le titre. Je me demande bien quel est le personnage qui est seul. Je ne pense pas que ce puisse être Madeline: elle aurait du mal à rester seule dans un pareil endroit. J'imagine qu’il s’agit plutôt d’Edouard le Roo Dangereux. A mon idée, un roo devrait se sentir beaucoup plus seul. Voyons les autres personnages – JOHN HOLDFAST, un quelque chose. LE FERMIER MEADOWLARK, Mme MEADOWLARK, sa quelque chose –

8 - Là, ça cafouille un peu. Un magasin de vêtements portant le nom de Dangerfield existe à Melbourne. Ce magasin existait-il déjà en 1916, à l’époque où Stephen Leacock écrivit cette histoire ? Je n’en sais rien. Mais il lui associe le mot « roo » qui semble bien désigner un kangourou.

Pshaw, I missed the others, but never mind; flick, flick, it's beginning – What's this? A bedroom, eh? Looks like a girl's bedroom – pretty poor sort of place. I wish the picture would keep still a minute – in Robinson Crusoe it all stayed still and one could sit and look at it, the blue sea and the green palm trees and the black footprints in the yellow sand – but this blamed thing keeps rippling and flickering all the time – Ha! there's the girl herself – come into her bedroom. My! I hope she doesn't start to undress in it – that would be fearfully uncomfortable with all these people here. No, she's not undressing – she's gone and opened the cupboard. What's that she's doing – taking out a milk jug and a glass – empty, eh? I guess it must be, because she seemed to hold it upside down. Now she's picked up a sugar bowl – empty, too, eh? – and a cake tin, and that's empty – What on earth does she take them all out for if they're empty? Why can't she speak? I think – hullo – who's this coming in? Pretty hard-looking sort of woman – what's she got in her hand? – some sort of paper, I guess – she looks like a landlady, I shouldn't wonder if –

Et zut, j'ai raté les autres, mais peu importe. Flap, flap!, ça commence – Qu'est-ce que c'est que ça? Une chambre à coucher, hein? Ça ressemble à la chambre à coucher d'une jeune fille – une sorte d'endroit plutôt misérable. J’aimerais bien que l’image reste tranquille une minute – dans Robinson Crusoé, ça ne bougeait pas et on avait le temps de tout voir, la mer bleue, les palmiers verts et les empreintes de pas noires dans le sable jaune – mais ce fichu machin est tout le temps en train de tressauter et de trembloter – Ah! Voilà la jeune fille en personne – elle entre dans sa chambre à coucher. Mon Dieu! J'espère bien qu'elle ne va pas commencer à se déshabiller – ça serait terriblement gênant pour tout le monde ici. Non, elle ne se déshabille pas – elle va ouvrir un placard. Qu’est-ce qu’elle fait? – elle sort un pichet de lait et un verre – vide, hein? Je suppose que le pichet est vide, vu qu’elle le tient à l’envers. Elle a maintenant attrapé un bol de sucre – vide, lui aussi, hein? – et une boîte à biscuits, également vide – Pourquoi diable les prend-elle puisqu’ils sont vides? Pourquoi ne peut-elle pas parler? Je pense – eh là! – qui est-ce qui entre? Une femme a l’air plutôt sévère – qu'est-ce qu’elle tient dans sa main? – un papier, je crois – on dirait une propriétaire, je me demande si –

 

Flick, flick! Say! Look there on the screen:

Flap, flap! Dites voir! Regardez, là, sur l'écran:

 

"YOU OWE ME THREE WEEKS' RENT."

— VOUS ME DEVEZ TROIS SEMAINES DE LOYER.

 

Oh, I catch on! that's what the landlady says, eh? Say! That's a mighty smart way to indicate it isn't it? I was on to that in a minute – flick, flick – hullo, the landlady's vanished – what's the girl doing now – say, she's praying! Look at her face! Doesn't she look religious, eh?

Ah, j’y suis! C’est ce que dit la propriétaire, hein? Dites voir! C'est un moyen sacrément malin de le montrer, non? Dans une minute, j’aurai pris le coup – flap, flap – eh là, la propriétaire a disparu – et la jeune fille, qu’est-ce qu’elle fait maintenant – dites donc, elle prie! Regardez voir son visage! Elle a l’air pieux, hein?

 

Flick, flick!

Flap, flap!

 

Oh, look, they've put her face, all by itself, on the screen. My! what a big face she's got when you see it like that.

Eh, regardez, ils ont rempli tout l’écran rien qu’avec sa figure. Mon Dieu! quelle grande figure elle a quand on la voit comme ça.

 

She's in her room again – she's taking off her jacket – by Gee! She is going to bed! Here, stop the machine; it doesn't seem – Flick, flick!

Elle est toujours dans sa chambre – elle retire sa veste – mon Dieu! Elle va se mettre au lit! Eh là, arrêtez la machine; on dirait que – Flap, flap!

 

Well, look at that! She's in bed, all in one flick, and fast asleep! Something must have broken in the machine and missed out a chunk. There! she's asleep all right – looks as if she was dreaming. Now it's sort of fading. I wonder how they make it do that? I guess they turn the wick of the lamp down low: that was the way in Robinson Crusoe – Flick, flick!

Eh bien, regardez-moi ça! La voilà dans son lit, en un clin d’œil, et déjà endormie! Il doit y avoir quelque chose de détraqué dans la machine et on en a raté un bout. Là! Elle est tout à fait endormie – on a l’impression qu’elle rêve. Voilà qu’on dirait que ça s’efface. Je me demande bien comment ils arrivent à faire ça? Je pense qu’ils doivent abaisser doucement la mèche de la lampe: c’est comme ça qu’on faisait pour Robinson Crusoé – Flap, flap!

 

Hullo! where on earth is this – farmhouse, I guess – must be away upstate somewhere – who on earth are these people? Old man – white whiskers – old lady at a spinning-wheel – see it go, eh? Just like real! And a young man – that must be John Holdfast – and a girl with her hand in his. Why! Say! it's the girl, the same girl, Madeline – only what's she doing away off here at this farm – how did she get clean back from the bedroom to this farm? Flick, flick! what's this?

Eh là! Où diable est-ce qu’on se trouve – une ferme, je pense – quelque part loin de la ville – qui sont ces gens? Un vieil homme – avec des favoris blancs – une vieille femme avec un rouet – regardez-moi ça, hein? Exactement comme en vrai! Et un jeune homme – ça doit être John Holdfast – qui tient une jeune fille par la main. Eh là! Dites voir! C'est la jeune fille, la même jeune fille, Madeline – mais qu’est-ce qu’elle peut bien faire si loin dans cette ferme – comment est-elle passée de sa chambre à coucher à cette ferme? Flap, flap! Qu'est-ce que c'est?

 

"NO, JOHN, I CANNOT MARRY YOU. I MUST DEVOTE MY LIFE TO MY MUSIC."

— NON, JOHN, JE NE PEUX PAS VOUS ÉPOUSER. JE DOIS CONSACRER MA VIE À MA MUSIQUE.

 

Who says that? What music? Here, stop –

Qui est-ce qui dit ça? Quelle musique? Eh là, arrêtez un peu –

 

It's all gone. What's this new place? Flick, flick, looks like a street. Say! see the street car coming along – well! say! isn't that great? A street car! And here's Madeline! How on earth did she get back from the old farm all in a second? Got her street things on – that must be music under her arm – I wonder where – hullo – who's this man in a silk hat and swell coat? Gee! he's well dressed. See him roll his eyes at Madeline! He's lifting his hat – I guess he must be Edward Something, the Roo – only a roo would dress as well as he does – he's going to speak to her –

Tout a disparu. Où est-ce qu’on est encore? Flap, flap, ça ressemble à une rue. Dites donc! Regardez voir le tramway qui arrive – Ça alors! dites donc! Ça c’est quelque chose! Un tramway! Et voilà Madeline! Comment est-ce qu’elle a pu revenir de la vieille ferme en une seconde? Et prendre ce machin, là, ce tramway – ça doit être un instrument de musique qu’elle porte sous le bras – je me demande bien où – eh là – qu’est-ce que c’est que ce type avec son chapeau en soie et sa grosse pelisse? Ça alors! Il a une drôle d’allure. Regardez-le un peu rouler des yeux vers Madeline! Il soulève son chapeau – je pense qu’il doit s’agir d’Edouard Quelquechose, le Roo – pourtant, un roo ne s’habillerait pas comme ça – il va lui parler –

 

"SIR, I DO NOT KNOW YOU. LET ME PASS."

— MONSIEUR, JE NE VOUS CONNAIS PAS. LAISSEZ-MOI PASSER.

 

Oh, I see! The Roo mistook her; he thought she was somebody that he knew! And she wasn't! I catch on! It gets easy to understand these pictures once you're on.

Oh, je vois! Le Roo l'a prise pour une autre; il croyait que c’était une de ses connaissances! Et elle ne l’était pas! J’y suis maintenant! C’est facile de comprendre ces images une fois qu’on a pris le coup.

 

Flick, flick – Oh, say, stop! I missed a piece – where is she? Outside a street door – she's pausing a moment outside – that was lucky her pausing like that – it just gave me time to read EMPLOYMENT BUREAU on the door. Gee! I read it quick.

Flap, flap – Oh, dites donc, arrêtez! J'en ai manqué un bout – où est-elle? Devant une porte d’entrée – elle s’arrête un moment – c’est une chance qu’elle se soit arrêtée comme ça – ça m’a donné le temps de lire BUREAU DE PLACEMENTsur la porte. Eh bien! J’ai réussi à lire ça à toute vitesse.

 

Flick, flick! Where is it now? – oh, I see, she's gone in – she's in there – this must be the Bureau, eh? There's Madeline going up to the desk.

Flap, flap! Où est-ce qu’elle est maintenant? – Oh, je vois, elle est entrée – elle est là-dedans – ça doit être le bureau, non? Voilà Madeline qui se dirige vers le guichet.

 

"NO, WE HAVE TOLD YOU BEFORE, WE HAVE NOTHING ..."

— NON, NOUS VOUS AVONS DÉJÀ DIT QUE NOUS N'AVONS RIEN…

 

Pshaw! I read too slow – she's on the street again. Flick, flick!

Et zut! J'ai lu trop lentement – la voilà à nouveau dans la rue. Flap, flap!

 

No, she isn't – she's back in her room – cupboard still empty – no milk – no sugar – Flick, flick!

Non, elle n'est pas dans la rue – elle est revenue dans sa chambre – le placard est toujours vide – plus de lait – plus de sucre – Flap, flap!

 

Kneeling down to pray – my! but she's religious – flick, flick – now she's on the street – got a letter in her hand – what's the address – Flick, flick!

Elle s’agenouille et se met à prier – mon Dieu! comme elle est pieuse – flap, flap – la voilà maintenant dans la rue – elle a une lettre à la main – voilà l'adresse – Flap, flap!

 

Mr. Meadowlark Meadow
Farm Meadow
County New York

M. Meadowlark Meadow
Ferme de Meadow
Comté de New York

 

Gee! They've put it right on the screen! The whole letter! Flick, flick – here's Madeline again on the street with the letter still in her hand – she's gone to a letter-box with it – why doesn't she post it? What's stopping her?

Eh bien! Ils ont mis ça sur tout l'écran! L’enveloppe toute entière! Flap, flap – voilà encore Madeline dans la rue, sa lettre à la main – elle est arrivée près d’une boîte à lettres – pourquoi est-ce qu’elle ne jette pas la lettre dedans? Qu’est-ce donc qui l'arrête?

 

"I CANNOT TELL THEM OF MY FAILURE. IT WOULD BREAK THEIR ..."

— JE NE PEUX PAS LEUR AVOUER MON ÉCHEC. ÇA LEUR BRISERAIT LE…

 

Break their what? They slide these things along altogether too quick – anyway, she won't post it – I see – she's torn it up – Flick, flick!

Ça leur briserait quoi? Ils font défiler ces machins-là bien trop vite – toujours est-il qu’elle ne poste pas la lettre – je vois – elle l'a déchirée – Flap, flap!

 

Where is it now? Another street – seems like everything – that's a restaurant, I guess – say, it looks a swell place – see the people getting out of the motor and going in – and another lot right after them – there's Madeline – she's stopped outside the window – she's looking in – it's starting to snow! Hullo! here's a man coming along! Why, it's the Roo; he's stopping to talk to her, and pointing in at the restaurant – Flick, flick!

Où est-ce qu’elle est encore? Une autre rue – ça pourrait être n’importe où – je crois que c’est un restaurant – dites donc, c’est un endroit fréquenté – regardez-moi ces gens sortir de leur voiture et y entrer – et d’autres encore juste après eux – voilà Madeline – elle s'est arrêtée devant la vitrine – elle regarde à travers – voilà qu’il commence à neiger! Eh là! Voilà un homme qui arrive! C'est le Roo; il s’arrête pour lui parler, et lui montre le restaurant – Flap, flap!

 

"LET ME TAKE YOU IN HERE TO DINNER."

— PERMETTEZ-MOI DE VOUS EMMENER DÎNER.

 

Oh, I see! The Roo says that! My! I'm getting on to the scheme of these things – the Roo is going to buy her some dinner! That's decent of him. He must have heard about her being hungry up in her room – say, I'm glad he came along. Look, there's a waiter come out to the door to show them in – what! she won't go! Say! I don't understand! Didn't it say he offered to take her in? Flick, flick!

Oh, je vois! C’est le Roo qui dit ça! Mon Dieu! Je vois comment tout ça se goupille – le Roo va lui payer à dîner! C'est plutôt sympathique de sa part. Il a dû entendre dire qu’elle mourait de faim dans sa chambre – dites donc, je suis content qu’il soit venu. Regardez voir, un garçon est sorti pour les inviter à entrer – mais quoi! Elle ne veut pas! Dites donc! Je n’y comprends rien! Je croyais qu’il devait lui payer à dîner? Flap, flap!

 

"I WOULD RATHER DIE THAN EAT IT."

— JE PREFERERAIS MOURIR PLUTÔT QUE MANGER.

 

Gee! Why's that? What are all the audience applauding for? I must have missed something! Flick, flick!

Eh bien! Pourquoi donc? Pourquoi le public applaudit-il? Je dois avoir raté quelque chose! Flap, flap!

 

Oh, blazes! I'm getting lost! Where is she now? Back in her room – flick, flick – praying – flick, flick! She's out on the street! – flick, flick! – in the employment bureau – flick, flick! – out of it – flick – darn the thing! It changes too much – where is it all? What is it all –? Flick, flick!

Oh, zut! J’ai perdu le fil! Où est-elle maintenant? De retour dans sa chambre – flap, flap – elle prie – flap, flap! Elle ressort dans la rue! – flap, flap! – elle entre dans le bureau de placement – flap, flap! – elle en ressort – flap – sacré truc! Ça change trop souvent – où est-ce qu’on est? Qu’est-ce qui se passe? – Flap, flap!

 

Now it's back at the old farm – I understand that all right, anyway! Same kitchen – same old man – same old woman – she's crying – who's this? – man in a sort of uniform – oh, I see, rural postal delivery – oh, yes, he brings them their letters – I see –

Si je comprends bien, nous voilà maintenant revenus dans la vieille ferme – la même cuisine – le même vieil homme – la même vieille femme – elle pleure – mais qui est-ce? – un homme dans une espèce d'uniforme – oh, je vois, c’est le facteur – oh, oui, il leur apporte leur courrier – je vois –

 

"NO, MR. MEADOWLARK, I AM SORRY, I HAVE STILL NO LETTER FOR YOU..."

— NON, M. MEADOWLARK, JE SUIS DÉSOLÉ, JE N'AI TOUJOURS PAS DE LETTRE POUR VOUS…

 

Flick! It's gone! Flick, flick – it's Madeline's room again – what's she doing? – writing a letter? – no, she's quit writing – she's tearing it up –

Flap! Tout a disparu! Flap, flap – et revoilà la chambre de Madeline – qu’est-ce qu’elle fait? – elle écrit une lettre? – non, elle s’arrête d’écrire – elle la déchire –

 

"I CANNOT WRITE. IT WOULD BREAK THEIR ..."

— JE NE PEUX PAS ÉCRIRE. ÇA LEUR BRISERAIT LE…

 

Flick – missed it again! Break their something or other – Flick, flick!

Flap – encore raté! Ça leur briserait une chose ou une autre – Flap, flap!

 

Now it's the farm again – oh, yes, that's the young man John Holdfast – he's got a valise in his hand – he must be going away – they're shaking hands with him – he's saying something –

Et voilà encore la ferme – ah, oui, c’est le jeune Holdfast – il a une valise à la main – il doit être sur le point de partir – ils lui serrent la main – il dit quelque chose –

 

"I WILL FIND HER FOR YOU IF I HAVE TO SEARCH ALL NEW YORK."

— JE LA TROUVERAI POUR VOUS, MÊME SI JE DOIS FOUILLER TOUT NEW YORK.

 

He's off – there he goes through the gate – they're waving good-bye – flick – it's a railway depot – flick – it's New York – say! That's the Grand Central Depot! See the people buying tickets! My! isn't it lifelike? – and there's John – he's got here all right – I hope he finds her room –

Le voilà parti – là, il franchit la porte – ils lui font des signes d’adieu – flap – là, c’est une gare de chemin de fer – flap – c'est New York – dites donc! C'est Grand Central! Regardez les gens qui achètent leurs billets! Mon Dieu! Est-ce ce qu’on ne dirait pas que c’est pour de vrai? – et voilà John – il est bien arrivé – j'espère qu'il va trouver sa chambre –

 

The picture changed – where is it now? Oh, yes, I see – Madeline and the Roo – outside a street entrance to some place – he's trying to get her to come in – what's that on the door? Oh, yes, DANCE HALL – Flick, flick!

Tout a encore changé – où est-ce qu’on est maintenant? Ah, oui, je vois – Madeline et le Roo – dans la rue, devant une porte – il essaye de l'obliger à entrer – qu'est-ce qu’il y a écrit sur la porte? Ah, oui, DANCING – Flap, flap!

 

Well, say, that must be the inside of the dance hall – they're dancing – see, look, look, there's one of the girls going to get up and dance on the table.

Eh bien, dites donc, ça doit y aller, là-dedans – ils dansent – regardez, regardez ça, il y a des filles qui se lèvent pour danser sur la table.

 

Flick! Darn it! – they've cut it off – it's outside again – it's Madeline and the Roo – she's saying something to him – my! doesn't she look proud –?

Flap! Et zut! – ils ont coupé ça – nous voilà à nouveau dehors – c'est Madeline et le Roo – elle lui dit quelque chose – mon Dieu! Comme elle a l’air fier –?

 

"I WILL DIE RATHER THAN DANCE."

— JE PREFERAIS MOURIR PLUTÔT QUE DANSER.

 

Isn't she splendid! Hear the audience applaud! Flick – it's changed – it's Madeline's room again – that's the landlady – doesn't she look hard, eh? What's this – Flick!

Est-ce qu’elle n’est pas splendide! Écoutez un peu le public applaudir! Flap – ça a changé – c'est encore la chambre de Madeline – voilà la propriétaire – elle a l’air revêche, hein? Mais quoi? – Flap!

 

"IF YOU CANNOT PAY, YOU MUST LEAVE TO-NIGHT."

— SI VOUS NE POUVEZ PAS PAYER, VOUS DEVREZ PARTIR DÈS CE SOIR.

 

Flick, flick – it's Madeline – she's out in the street – it's snowing – she's sat down on a doorstep – say, see her face, isn't if pathetic? There! They've put her face all by itself on the screen. See her eyes move! Flick, flick!

Flap, flap – voilà Madeline – elle est dehors, dans la rue – il neige – elle s'est assise sur un seuil – dites donc, regardez son visage, est-ce qu’il n’est pas pathétique? Là! Ils ont mis son visage sur l'écran tout entier. Regardez le mouvement de ses yeux! Flap, flap!

 

Who's this? Where is it? Oh, yes, I get it – it's John – at a police station – he's questioning them – how grave they look, eh? Flick, flick!

Mais qui est-ce? Où est-ce qu’on est? Ah, oui, j’y suis – c'est John – au poste de police – il leur pose des questions – ils ont l’air sérieux, hein? Flap, flap!

 

"HAVE YOU SEEN A GIRL IN NEW YORK?"

— AVEZ-VOUS VU UNE JEUNE FILLE DANS NEW YORK?

 

I guess that's what he asks them, eh? Flick, flick –

Je devine que c’est ça qu'il leur demande, hein? Flap, flap –

 

"NO, WE HAVE NOT."

— NON, NOUS NE L'AVONS PAS VUE.

 

Too bad – flick – it's changed again – it's Madeline on the doorstep – she's fallen asleep – oh, say, look at that man coming near to her on tiptoes, and peeking at her – why, it's Edward, it's the Roo – but he doesn't waken her – what does it mean? What's he after? Flick, flick –

Ça ne va pas du tout – flap – ça a encore changé – voilà Madeline sur son seuil – elle s’est endormie – oh, dites donc, regardez voir ce type qui s’approche sur la pointe des pieds, et qui la regarde en coin – c'est Edouard, c'est le Roo – mais il ne la réveille pas – qu’est-ce que ça veut dire? Qu'est-ce qui se passe après? Flap, flap –

 

Hullo – what's this? – it's night – what's this huge dark thing all steel, with great ropes against the sky – it's Brooklyn Bridge – at midnight – there's a woman on it! It's Madeline – see! see! She's going to jump – stop her! Stop her! Flick, flick –

Eh là – qu'est-ce que c'est? – c'est la nuit – qu’est-ce que c’est que cet énorme machin tout en acier, avec de grands filins qui se détachent sur le ciel – c'est le pont de Brooklyn – à minuit – avec une femme dessus! C'est Madeline – regardez! Regardez! Elle va sauter – arrêtez-la! Arrêtez-la! Flap, flap –

 

Hullo! she didn't jump after all – there she is again on the doorstep – asleep – how could she jump over Brooklyn Bridge and still be asleep? I don't catch on – or, oh, yes, I do – she dreamed it – I see now, that's a great scheme, eh? – shows her _dream_ –

Eh là! En fin de compte, elle n'a donc pas sauté – la voilà de nouveau sur le seuil – endormie – comment a-t-elle pu sauter du pont de Brooklyn et être toujours endormie? Je n’y comprends rien – ou plutôt, si – elle devait rêver – je comprends, à présent, il s’agit d’un trucage, hein? – pour montrer qu’elle rêve –

 

The picture's changed – what's this place – a saloon, I guess – yes, there's the bartender, mixing drinks – men talking at little tables – aren't they a tough-looking lot? – see, that one's got a revolver – why, it's Edward the Roo – talking with two men – he's giving them money – what's this? –

Ça a encore changé – où est-ce qu’on est? – dans un bar, je pense – oui, voilà le barman qui prépare des boissons – des types discutent, assis à des petites tables – est-ce qu’ils n’ont pas l’air de vrais durs? – regardez, il y en a un qui a un pétard – c'est Edouard le Roo – il parle avec deux types – il leur file du fric – qu'est-ce que c'est que ça? –

 

"GIVE US A HUNDRED APIECE AND WE'LL DO IT."

— DONNEZ-NOUS UN BILLET DE CENT ET NOUS LE FERONS.

 

It's in the street again – Edward and one of the two toughs – they've got little black masks on – they're sneaking up to Madeline where she sleeps – they've got a big motor drawn up beside them – look, they've grabbed hold of Madeline – they're lifting her into the motor – help! Stop! Aren't there any police? – yes, yes, there's a man who sees it – by Gee! It's John, John Holdfast – grab them, John – pshaw! they've jumped into the motor, they're off!

Nous revoilà dans la rue – Edouard et un des deux durs – ils portent des petits masques noirs – ils se dirigent à pas de loup jusqu'à l’endroit où Madeline dort – il y a une grosse voiture près d’eux – regardez, ils se sont emparés de Madeline – ils la poussent dans la voiture – à l’aide! Arrêtez! Que fait donc la police? – oui, oui, quelqu’un a tout vu – mon Dieu! C'est John, John Holdfast – attrapez-les, John – zut! Ils ont sauté dans la voiture, les voilà partis!

 

Where is it now? – oh, yes – it's the police station again – that's John, he's telling them about it – he's all out of breath – look, that head man, the big fellow, he's giving orders –

Où est-ce qu’on est maintenant? – oh, oui – c'est à nouveau le poste de police – voilà John qui leur raconte tout – il est à bout de souffle – regardez ce grand type, là, c’est un chef, il donne des ordres –

 

"INSPECTOR FORDYCE, TAKE YOUR BIGGEST CAR AND TEN MEN. IF YOU OVERTAKE THEM, SHOOT AND SHOOT TO KILL."

— INSPECTEUR FORDYCE, PRENEZ VOTRE PLUS GRAND VEHICULE ET DIX HOMMES. SI VOUS LES RATTRAPEZ, TIREZ, ET TIREZ POUR LES ABATTRE.

 

Hoorah! Isn't it great – hurry! don't lose a minute – see them all buckling on revolvers – get at it, boys, get at it! Don't lose a second –

Hourrah! Ça, c’est du grandiose – vite! Ne perdez pas une minute – regardez-les boucler les étuis de pétards – rattrapez-les, les gars, rattrapez-les! Ne perdez pas une seconde –

 

Look, look – it's a motor – full speed down the street – look at the houses fly past – it's the motor with the thugs – there it goes round the corner – it's getting smaller, it's getting smaller, but look, here comes another – my! it's just flying – it's full of police – there's John in front – Flick!

Regardez, regardez – voilà la bagnole – elle descend la rue à toute pompe – regardez les baraques qui défilent – c'est la bagnole des bandits – elle tourne le coin de la rue – elle devient de plus en plus petite, de plus en plus petite, mais regardez, en voilà une autre – nom de Dieu! On dirait qu’elle vole – elle est bourrée de flics – voilà John, à l'avant – Flap!

 

Now it's the first motor – it's going over a bridge – it's heading for the country – say, isn't that car just flying – Flick, flick!

Maintenant, voilà la première bagnole – elle franchit un pont – elle se dirige vers la campagne – dites donc, est-ce qu’on ne dirait pas qu’elle vole – Flap, flap!

 

It's the second motor – it's crossing the bridge too – hurry, boys, make it go! – Flick, flick!

Voilà la deuxième bagnole – elle franchit également le pont – vite, les gars, allez-y! – Flap, flap!

 

Out in the country – a country road – early daylight – see the wind in the trees! Notice the branches waving? Isn't it natural? – whiz! Biff! There goes the motor – biff! There goes the other one – right after it – hoorah!

Nous voilà dans la campagne – sur une route de campagne – la lumière est matinale – regardez le vent dans les arbres! Vous voyez les branches qui s’agitent?  Est-ce qu’on ne dirait pas que c’est pour de vrai? – whiz! biff! Voilà la bagnole qui passe – biff! Et l’autre maintenant – droit derrière – hourrah!

 

The open road again – the first motor flying along! Hullo, what's wrong? It's slackened, it stops – hoorah! it's broken down – there's Madeline inside – there's Edward the Roo! Say! isn't he pale and desperate!

A nouveau la grande route – la première bagnole file! Eh là, qu’est-ce qui cloche? La voilà qui ralentit, elle s'arrête – hourrah! Elle est tombée en carafe – voilà Madeline à l'intérieur – et voilà Edouard le Roo! Dites donc! Est-ce qu’il n’a pas l’air blême de désespoir!

 

Hoorah! the police! the police! all ten of them in their big car – see them jumping out – see them pile into the thugs! Down with them! paste their heads off! Shoot them! Kill them! isn't it great – isn't it educative – that's the Roo – Edward – with John at his throat! Choke him, John! Throttle him! Hullo, it's changed – they're in the big motor – that's the Roo with the handcuffs on him.

Hourrah! La police! La police! Les dix flicards dans leur grand fourgon – regardez les sauter – regardez-les sauter sur les fripouilles! Les voilà aux prises avec eux! Cognez-leur sur la caboche! Tirez leur dessus! Flinguez-les! Est-ce que ce n’est pas grandiose – et très instructif – voilà le Roo – Édouard – avec John qui l’a pris par le colback! Étouffe-le, John! Étrangle-le! Eh là, ça a changé – les voilà dans le grand fourgon – voilà le Roo, les menottes aux mains.

 

That's Madeline – she's unbound and she's talking; say, isn't she just real pretty when she smiles?

C'est Madeline – on l’a déliée et elle parle; dites donc, est-ce qu’elle n’est pas vraiment ravissante quand elle sourit?

 

"YES, JOHN, I HAVE LEARNED THAT I WAS WRONG TO PUT MY ART BEFORE YOUR LOVE. I WILL MARRY YOU AS SOON AS YOU LIKE."

— OUI, JOHN, J'AI COMPRIS QUE J’AVAIS TORT DE PLACER MON ART AU-DESSUS DE VOTRE AMOUR. JE VOUS ÉPOUSERAI DÈS QUE VOUS LE VOUDREZ.

 

Flick, flick!

Flap, flap!

 

What pretty music! Ding! Dong! Ding! Dong! Isn't it soft and sweet! – like wedding bells. Oh, I see, the man in the orchestra's doing it with a little triangle and a stick – it's a little church up in the country – see all the people lined up – oh! there's Madeline! in a long white veil – isn't she just sweet! – and John –

Quelle jolie musique! Ding! Dong! Ding! Dong! Est-ce que ce n’est pas doux et charmant! – comme des cloches de mariage. Ah, je vois, c’est un gars dans l'orchestre qui fait ça avec un petit triangle et une baguette – nous sommes dans une petite église de campagne – regardez tous les gens qui défilent – oh! Voilà Madeline! Dans de longs voiles blancs – est-ce qu’elle n’est pas tout simplement ravissante! – et John –

 

Flick, flack, flick, flack.

Flap, flack, flap, flack.

 

"BULGARIAN TROOPS ON THE MARCH."

— LES TROUPES BULGARES EN MARCHE.

 

What! Isn't it over? Do they all go to Bulgaria? I don't seem to understand. Anyway, I guess it's all right to go now. Other people are going.

Quoi! Ce n’est pas fini? Est-ce qu’ils partent tous pour la Bulgarie? Je n’arrive pas à comprendre. Quoi qu'il en soit, je devine qu'il est temps de s’en aller maintenant. D'autres personnes vont arriver.

 

 

 

 

-V-
The Call of the Carburettor, or, Mr. Blinks and his Friends

-V-
L'appel du carburateur
ou
M. Blinks et ses amis

 

"First get a motor in your own eye and then you will overlook more easily the motor in your brother's eye."
– Somewhere in the Bible.

«Regardez la voiture qui se trouve dans votre propre œil avant de regarder celle qui se trouve dans l’œil de votre frère.»
– Quelque part dans la bible.

 

"By all means let's have a reception," said Mrs. Blinks. "It's the quickest and nicest way to meet our old friends again after all these years. And goodness knows this house is big enough for it" – she gave a glance as she spoke round the big reception-room of the Blinkses' residence – "and these servants seem to understand things so perfectly it's no trouble to us to give anything. Only don't let's ask a whole lot of chattering young people that we don't know; let's have the older people, the ones that can talk about something really worth while."

— De toute façon, nous devons donner une réception, dit Mme Blinks. C'est le moyen le plus rapide et le plus sympathique pour rencontrer nos vieux amis après toutes ces années. Et Dieu sait que cette maison est assez grande pour ça – tout en parlant, elle parcourait du regard le vaste salon de réception de la résidence des Blinks – et ces domestiques semblent si parfaitement comprendre les choses que ce ne sera pas un problème pour nous d’en donner une, quelle qu’elle soit. Seulement, évitons d’inviter un tas de jeunes bavards que nous ne connaissons pas; invitons des gens plus âgés, des gens qui peuvent discuter de choses vraiment intéressantes.

 

"That's just what I say," answered Mr. Blinks – he was a small man with insignificance written all over him – "let me listen to people talk; that's what I like. I'm not much on the social side myself, but I do enjoy hearing good talk. That's what I liked so much over in England. All them – all those people that we used to meet talked so well. And in France those ladies that run saloons on Sunday afternoons – "

— C’est ce que je dis toujours, répondit M. Blinks – c’était un petit homme dont toute la personne respirait l’insignifiance – écouter parler les gens; c’est ça qui me plaît. Je ne suis pas moi-même très brillant en société, mais j'ai du plaisir à écouter une bonne conversation. C’est ça qui m’a tellement plu en Angleterre. Tous – tous ces gens que nous avons rencontrés parlaient tellement bien. Et en France, toutes ces dames qui passaient leur dimanche après-midi à courir de salon en salon —

 

"Sallongs," corrected Mrs. Blinks. "It's sounded like it was a G." She picked up a pencil and paper. "Well, then," she said, as she began to write down names, "we'll ask Judge Ponderus – "

— Salongue, corrigea Mme Blinks. Ça doit sonner comme s’il y avait un G au bout. Elle se munit d’un crayon et d’un papier. Bon, alors, dit-elle en commençant à noter des noms, invitons le juge Ponderus –

 

"Sure!" assented Mr. Blinks, rubbing his hands. "He's a fine talker, if he'll come!"

— Bien sûr! approuva Blinks en se frottant ses mains. C’est un brillant causeur, s'il veut venir!

 

"They'll all come," said his wife, "to a house as big as this; and we'll ask the Rev. Dr. Domb and his wife – or, no, he's Archdeacon Domb now, I hear – and he'll invite Bishop Sollem, so they can talk together."

— Ils voudront tous venir, dit son épouse, dans une maison aussi vaste que celle-ci; et nous inviterons le Révérend Domb et son épouse – ou, non, il est devenu l’Archidiacre Domb à présent, je l’ai entendu dire – et il invitera l’Évêque Sollem, de sorte qu’ils pourront converser ensemble.

 

"That'll be good," said Mr. Blinks. "I remember years and years ago hearing them two – those two, talking about religion, all about the soul and the body. Man! It was deep. It was clean beyond me. That's what I like to listen to."

— Ça sera parfait, dit M. Blinks. Je me rappelle qu’il y a des années et des années de ça, je les entendu tous les deux – ces deux-là, s’entretenir de religion, à propos de l'âme et du corps. Mon vieux! C’était d’une profondeur! Largement au-dessus de mon niveau. C’est ça que j'aime écouter.

 

"And Professor Potofax from the college," went on Mrs. Blinks. "You remember, the big stout one."

— Et le professeur Potofax de l'université, continua Mme Blinks. Vous vous rappelez, celui qui buvait tant de bière.

 

"I know," said her husband.

— Je sais, dit son mari.

 

"And his daughter, she's musical, and Mrs. Buncomtalk, she's a great light on woman suffrage, and Miss Scragg and Mr. Underdone – they both write poetry, so they can talk about that."

— Et sa fille, c’est une musicienne; et Mme Buncomtalk, qui est particulièrement éclairée quant au suffrage des femmes; et Mlle Scragg et M. Underdone – ils écrivent tous les deux de la poésie, et ils pourront en discuter.

 

"It'll be a great treat to listen to them all," said Mr. Blinks.

— Ce sera un véritable plaisir de les écouter tous, dit M. Blinks.

 

A week later, on the day of the Blinkses' reception, there was a string of motors three deep along a line of a hundred yards in front of the house.

Une semaine plus tard, le jour de la réception des Blinks, trois rangées de voitures étaient alignées sur une centaine de yards devant la maison.

 

Inside the reception rooms were filled.

À l'intérieur, les salons de réception étaient bondés.

 

Mr. Blinks, insignificant even in his own house, moved to and fro among his guests.

M. Blinks, qui était insignifiant même dans sa propre maison, allait et venait parmi ses invités.

 

Archdeacon Domb and Dean Sollem were standing side by side with their heads gravely lowered, as they talked, over the cups of tea that they held in their hands.

L'archidiacre Domb et Dean Sollem se tenaient côte à côte et discutaient, leurs têtes gravement inclinées au-dessus des tasses de thé qu'ils tenaient dans leurs mains.

 

Mr. Blinks edged towards them.

M. Blinks s’approcha d’eux.

 

"This'll be something pretty good," he murmured to himself as he got within reach of their conversation.

— Ça doit valoir le coup, se murmura-t-il à lui-même en arrivant à portée de leur conversation.

 

"What do you do about your body?" the Archdeacon was asking in his deep, solemn tones.

— Qu’est-ce vous faites pour votre carrosserie? demandait l'archidiacre d’une voix profonde et solennelle.

 

"Practically nothing," said the Bishop. "A little rub of shellac now and then, but practically nothing."

— Pratiquement rien, dit l'évêque. Un petit coup de gomme-laque de temps à autre, mais quasiment rien.

 

"You wash it, of course?" asked Dr. Domb.

— Vous la lavez, naturellement? demanda le Dr. Domb.

 

"Only now and again, but far less than you would think. I really take very little thought for my body."

— Seulement de temps en temps, mais beaucoup moins souvent qu’on l’imaginerait. Vraiment, je ne pense pratiquement jamais à ma carrosserie.

 

"Ah," said Dr. Domb reflectively, "I went all over mine last summer with linseed oil."

— Oh, dit Dr. Domb en réfléchissant, l'été dernier, j’ai passé la mienne à l'huile de lin.

 

"But didn't you find," said the Bishop, "that it got into your pipes and choked your feed?"

— Mais vous n'avez pas trouvé, dit l'évêque, que ça pénétrait dans les conduites et que ça obstruait votre alimentation?

 

"It did," said Dr. Domb, munching a bit of toast as he spoke. "In fact, I have had a lot of trouble with my feed ever since."

— Si, dit Dr. Domb, mastiquant un peu de pain grillé tout en parlant. En fait, j'ai eu pas mal d'ennuis avec mon alimentation depuis.

 

"Try flushing your pipes out with hot steam," said the Bishop. Mr. Blinks had listened in something like dismay.

— Essayez de rincer vos conduites avec de la vapeur bouillante, dit l'évêque.

M. Blinks avait écouté avec quelque chose comme de la consternation.

 

"Motor-cars!" he murmured. "Who'd have thought it?"

— Des voitures! murmura-t-il. Qui aurait pensé ça?

 

But at this moment a genial, hearty-looking person came pushing towards him with a cheery greeting.

Mais à ce moment-là, une personne manifestant la plus grande cordialité arriva près de lui en le saluant joyeusement.

 

"I'm afraid I'm rather late, Blinks," he said.

— Je crains d’être assez en retard, Blinks, dit-il.

 

"Delayed in court, eh. Judge?" said Blinks as he shook hands.

— Retardé au tribunal, hein, Juge? dit Blinks en lui serrant la main.

 

"No, blew out a plug!" said the Judge. "Stalled me right up."

— Non, un joint qui a lâché! dit le juge. Ça m’a carrément immobilisé.

 

"Blew out a plug!" exclaimed Dr. Domb and the Bishop, deeply interested at once.

— Un joint qui a lâché! s’exclamèrent le Dr. Domb et l'évêque, tout de suite vivement intéressés.

 

"A cracked insulator, I think," said the Judge.

— Un isolateur défectueux, je pense, dit le juge.

 

"Possibly," said the Archdeacon very gravely, "the terminal nuts of your dry battery were loose."

— Probablement, dit l'archidiacre avec gravité, les écrous des pôles de votre batterie devaient être desserrés.

 

Mr. Blinks moved slowly away.

M. Blinks s’éloigna lentement.

 

"Dear me!" he mused, "how changed they are."

— Pauvre de moi! songeait-il, comme ils ont changé.

 

It was a relief to him to edge his way quietly into another group of guests where he felt certain that the talk would be of quite another kind.

C'était un réconfort pour lui de s’approcher tranquillement d’un autre groupe d'invités où il se sentait certain que la conversation serait d'une toute autre sorte.

 

Professor Potofax and Miss Scragg and a number of others were evidently talking about books.

Le Professeur Potofax, Mlle Scragg et un certain nombre d'autres personnes parlaient évidemment littérature.

 

"A beautiful book," the professor was saying. "One of the best things, to my mind at any rate, that has appeared for years. There's a chapter on the silencing of exhaust gas which is simply marvellous."

— Un livre magnifique, disait le professeur. Une des meilleures choses, à mon avis en tout cas, qui ait été publiée depuis des années. Il y a un chapitre sur la réduction du bruit des gaz d'échappement qui est tout simplement une merveille.

 

"Is it illustrated?" questioned one of the ladies.

— Est-ce qu’il est illustré? demandèrent les dames.

 

"Splendidly," said the professor. "Among other things there are sectional views of check valves and flexible roller bearings – "

— Magnifiquement, dit le professeur. Entre autres il y a des vues en coupe des clapets anti-retour et des roulements à billes flexibles —

 

"Ah, do tell me about the flexible bearings," murmured Miss Scragg.

— Oh, dites-moi tout sur les roulements flexibles, murmura Mlle Scragg.

 

Mr. Blinks moved on.

M. Blinks passa son chemin.

 

Wherever he went among his guests, they all seemed stricken with the same mania. He caught their conversation in little scraps.

Partout où il allait parmi ses invités, ils avaient tous l’air atteints de la même obsession. Il attrapait ça et là des bribes de leurs conversations.

 

"I ran her up to forty with the greatest of ease, then threw in my high speed and got seventy out of her without any trouble." – "No, I simply used a socket wrench, it answers perfectly." – "Yes, a solution of calcium chloride is very good, but of course the hydrochloric acid in it has a powerful effect on the metal."

— J'ai atteint les quarante les doigts dans le nez, puis je suis passé à la vitesse supérieure et je suis arrivé à soixante-dix sans le moindre problème.

— Non, j'ai simplement utilisé une clé à douille, ça répond parfaitement.

— Oui, une solution de chlorure de calcium, c’est pas mal, mais évidemment, l'acide chlorhydrique que ça contient a un effet puissant sur le métal.

 

"Dear me," mused Mr. Blinks, "are they all mad?"

«Pauvre de moi,» songea M. Blinks, «sont-ils tous fous?»

 

Meantime, around his wife, who stood receiving in state at one end of the room, the guests surged to and fro.

En attendant, à l’une des extrémités du salon où elle se tenait, les invitées allaient et venaient autour de son épouse.

 

"So charmed to see you again," exclaimed one. "You've been in Europe a long time, haven't you? Oh, mostly in the south of England? Are the roads good? Last year my husband and I went all through Shakespeare's country. It's just delightful. They sprinkle it so thoroughly. And Stratford-on-Avon itself is just a treat. It's all oiled, every bit of it, except the little road by Shakespeare's house; but we didn't go along that. Then later we went up to the lake district: but it's not so good: they don't oil it."

— Enchantée de vous revoir, s’écriait l’une d’elles. Vous êtes restés longtemps en Europe, n'est-ce pas? Oh, la plupart du temps dans le sud de l'Angleterre? Les routes sont-elles convenables? L'année dernière, avec mon mari, nous avons parcouru tout le pays de Shakespeare. C’est tout simplement délicieux. Ils les arrosent avec tant de soin. Et à Stratford-sur-Avon-même, c’est tout simplement un régal. Toutes ont été goudronnées, tronçon par tronçon, sauf la petite route près de la maison de Shakespeare; mais nous ne sommes pas allés sur cette route. Plus tard nous sommes montés vers le lac; mais ce n'est pas aussi bien: ils ne les goudronnent pas.

 

She floated away, to give place to another lady.

Elle dériva un peu plus loin, laissant la place à une autre dame.

 

"In France every summer?" she exclaimed. "Oh, how perfectly lovely. Don't you think the French cars simply divine? My husband thinks the French body is far better modelled than ours. He saw ever so many of them. He thought of bringing one over with him, but it costs such a lot to keep them in good order."

— En France chaque été? s’écria-t-elle. Oh, comme c’est parfaitement charmant. Vous ne trouvez pas les voitures françaises tout simplement divines? Mon mari pense que les carrosseries françaises son bien mieux modelée que les nôtres. Il a déjà vu bon nombre d'entre elles. Il a pensé à en rapporter avec lui, mais cela coûte tellement cher de les maintenir en bon état.

 

"The theatres?" said another lady. "How you must have enjoyed them. I just love the theatres. Last week my husband and I were at the _Palatial_ – it's moving pictures – where they have that film with the motor collision running. It's just wonderful. You see the motors going at full speed, and then smash right into one another – and all the people killed – it's really fine."

— Et les théâtres? dit une autre dame. Comment avez-vous trouvé les théâtres. Moi, je les aime, tout simplement. La semaine dernière mon mari et moi nous étions au Palatial – ce sont des images animées – là où ils ont ce film où on voit des collisions de voitures. C’est tout simplement merveilleux. Vous voyez les voitures rouler à toute vitesse, et s’écraser les unes contre les autres – et tous les gens sont tués – c’est vraiment parfait.

 

"Have they all gone insane?" said Mr. Blinks to his wife after the guests had gone.

— Est-ce qu’ils sont tous mabouls? demanda M. Blinks à son épouse après le départ des invités.

 

"Dreadful, isn't it?" she assented. "I never was so bored in my life."

— Redoutables, n'est-ce pas? approuva-t-elle. Je ne m’étais jamais autant ennuyée de toute ma vie.

 

"Why, they talk of nothing else but their motor-cars!" said Blinks. "We've got to get a car, I suppose, living at this distance from the town, but I'm hanged if I intend to go clean crazy over it like these people."

— Pourquoi est-ce qu’il ne parlent pas d'autre chose que de leurs automobiles! dit Blinks. Je suppose qu’habitant à cette distance de la ville, il nous faut acheter une voiture, mais que je sois pendu si j'ai l'intention de finir maboul comme ces gens-là.

 

And the guests as they went home talked of the Blinkses.

Et les invités, une fois rentrés chez eux, parlèrent des Blinks.

 

"I fear," said Dr. Domb to Judge Ponderus, "that Blinks has hardly profited by his time in Europe as much as he ought to have. He seems to have observed nothing. I was asking him about the new Italian touring car that they are using so much in Rome. He said he had never noticed it. And he was there a month!"

— Je crains, dit le Dr. Domb au Juger Ponderus, que Blinks n’ait pas tiré tout le profit qu’il aurait dû de son séjour en Europe. Il semble n'avoir rien observé. Je l'interrogeais au sujet de la nouvelle voiture de tourisme italienne qui fait fureur à Rome. Il m’a dit qu'il ne l'avait pas remarquée. Et il est resté là-bas tout un mois!

 

"Is it possible?" said the Judge. "Where were his eyes?"

— Est-ce possible? dit le juge. Qu’avait-il fait de ses yeux?

 

All of which showed that Mr. and Mrs. Blinks were in danger of losing their friends for ever.

Tout ceci prouvait que M. et Mme Blinks étaient en danger de perdre leurs amis pour toujours.

 

But it so happened that about three weeks later Blinks came home to his residence in an obvious state of excitement. His face was flushed and he had on a silly little round cap with a glazed peak.

Mais environ trois semaines plus tard, Blinks rentra chez lui dans un état évident de grande excitation. Son visage était tout rouge et il portait un absurde petit chapeau rond avec une visière transparente.

 

"Why, Clarence," cried his wife, "whatever is the matter?"

— Eh bien, Clarence, s’exclama son épouse, qu’est-ce qui se passe?

 

"Matter!" he exclaimed. "There isn't anything the matter! I bought a car this morning, that's all. Say, it's a beauty, a regular peach, four thousand with ten off. I ran it clean round the shed alone first time. The chauffeur says he never saw anybody get on to the hang of it so quick. Get on your hat and come right down to the garage. I've got a man waiting there to teach you to run it. Hurry up!"

— Ce qui se passe! s’écria-t-il. Il se passe que, ce matin, j’ai acheté une voiture, c’est tout. Dites donc, c’est une merveille, une bonne affaire, quatre mille avec dix pour cent de remise. Je l'ai conduite autour du garage pour la première fois tout seul. Le mécanicien a dit qu'il n'a jamais vu personne prendre en main une voiture aussi vite. Allez chercher votre chapeau et venez jusqu'au garage. Il y a un type là-bas qui va vous apprendre à conduire. Dépêchez-vous!

 

Within a week or two after that one might see the Blinkses any morning, in fact every morning, out in their car!

Au bout d’une ou deux semaines, certains matins – en fait, tous les matins – on pouvait voir les Blinks sortir en voiture!

 

"Good morning, Judge!" calls Blinks gaily as he passes, "how's that carburettor acting? – Good morning. Archdeacon, is that plug trouble of yours all right again? – Hullo, Professor, let me pick you up and ride you up to the college; oh, it's no trouble. What do you think of the bearings of this car? Aren't they just dandy?"

— Bonjour, Juge! appelait joyeusement Blinks en passant, comment va ce carburateur? – Bonjour. Archidiacre, est-ce que votre problème de joint est résolu? – Hello, Professeur, laissez-moi vous emmener jusqu'à l'université; oh, ça ne me dérange nullement. Que pensez-vous de la tenue de route de cette voiture? Est-ce que ça n’est pas tout simplement épatant?

 

And so Mr. Blinks has got all his friends back again.

Et c’est ainsi que M. Blinks vit tous ses amis revenir à lui.

 

After all, the great thing about being crazy is to be all crazy together.

Après tout, quitte à être fou, autant l’être tous ensemble.

 

 

 

 

-VI-
The Two Sexes in Fives or Sixes. A Dinner-party Study

-VI-
La bataille des sexes
Essai sur un dîner

 

"But, surely," exclaimed the Hostess, looking defiantly and searchingly through the cut flowers of the centre-piece, so that her eye could intimidate in turn all the five men at the table, "one must admit that women are men's equals in every way?"

—  Mais est-ce qu’il n’est pas évident, s’écria l’Hôtesse, que les femmes sont en tout point les égales des hommes?

Elle regardait d'un œil provocateur et pénétrant à travers les fleurs coupées qui ornaient le centre de la table, de sorte que son regard pouvait intimider alternativement les cinq hommes qui se trouvaient autour.

 

The Lady-with-the-Bust tossed her head a little and echoed, "Oh, surely!"

La Dame-à-la Poitrine-Avantageuse secoua légèrement la tête et répéta:

— Oh, c’est évident!

 

The Debutante lifted her big blue eyes a little towards the ceiling, with the upward glance that stands for innocence. She said nothing, waiting for a cue as to what to appear to be.

La Débutante leva vers le plafond le regard de ses grands yeux pleins d’innocence. Elle ne dit rien, attendant de voir comment les choses allaient tourner.

 

Meantime the Chief Lady Guest, known to be in suffrage work, was pinching up her lips and getting her phrases ready, like a harpooner waiting to strike. She knew that the Hostess meant this as an opening for her.

Cependant, Madame l’Invitée en Chef, connue pour être une suffragette zélée, pinçait les lèvres sur ses réponses toutes prêtes, comme un harponneur qui attend le moment de frapper. Elle savait que l'Hôtesse voulait lui ménager une ouverture.

 

But the Soft Lady Whom Men Like toyed with a bit of bread on the tablecloth (she had a beautiful hand) and smiled gently. The other women would have called it a simper. To the men it stood for profound intelligence.

Mais la Douce Coqueluche-de-ces-Messieurs jouait avec un morceau de pain sur la nappe (elle avait une jolie main) avec un gentil sourire. Les autres femmes auraient appelé ça un sourire idiot. Aux yeux des hommes, il témoignait d’une intelligence profonde.

 

The five men that sat amongst and between the ladies received the challenge of the Hostess's speech and answered it each in his own way.

Les cinq hommes assis parmi et entre les dames reçurent la déclaration de l'Hôtesse comme un défi et lui répondirent chacun à sa manière.

 

From the Heavy Host at the head of the table there came a kind of deep grunt, nothing more. He had heard this same talk at each of his dinners that season.

L’Hôte Imposant, assis au haut bout de la table, émit une espèce de grognement sourd, rien de plus. Il avait entendu cette même conversation au cours de chacun des dîners de la saison

 

There was a similar grunt from the Heavy Business Friend of the Host, almost as broad and thick as the Host himself. He knew too what was coming. He proposed to stand by his friend, man for man. He could sympathise. The Lady-with-the-Bust was his wife.

Il y eut un grognement identique du côté du Gros Homme d’Affaires Ami de l’Hôte, presque aussi sourd et profond que celui de l’Hôte lui-même. Il savait lui aussi ce qui allait arriver. Il se proposait d’épauler son ami, d’homme à homme. Il compatissait. La Dame-à-la Poitrine-Avantageuse était son épouse.

 

But the Half Man with the Moon Face, who was known to work side by side with women on committees and who called them "Comrades," echoed:

Mais la Demi-Portion-à-Face-de-Lune, bien connu pour travailler aux côtés des femmes dans les comités et qui les appelait Camarades, répéta:

 

"Oh, surely!" with deep emphasis.

— Oh, c’est évident! avec une emphase profonde.

 

The Smooth Gentleman, there for business reasons, exclaimed with great alacrity, "Women equal! Oh, rather!"

Le Monsieur Tout-Sucre-Tout-Miel, lequel se trouvait là pour diverses raisons, s’écria avec une grande alacrité:

— Les femmes, nos égales! Et puis quoi encore!

 

Last of all the Interesting Man with Long Hair, known to write for the magazines – all of them – began at once:

Enfin, l’Homme Intéressant-aux-Cheveux-Longs, connu pour écrire dans les magazines – tous les magazines – embraya immédiatement:

 

"I remember once saying to Mrs. Pankhurst – " but was overwhelmed in the general conversation before he could say what it was he remembered saying to Mrs. Pankhurst.

— Je me rappelle avoir dit une fois à Mme Pankhurst –

Mais il se trouva noyé dans la conversation générale avant d’avoir pu raconter ce qu'il se rappelait avoir dit à Mme Pankhurst.

 

In other words, the dinner-party, at about course number seven, had reached the inevitable moment of the discussion of the two sexes.

En d'autres termes, aux environs de sept heures, le dîner avait atteint le moment inévitable du débat sur les deux sexes.

 

It had begun as dinner-parties do.

Ça avait commencé comme tous les dîners.

 

Everybody had talked gloomily to his neighbour, over the oysters, on one drink of white wine; more or less brightly to two people, over the fish, on two drinks; quite brilliantly to three people on three drinks; and then the conversation had become general and the European war had been fought through three courses with champagne. Everybody had taken an extremely broad point of view. The Heavy Business Friend had declared himself absolutely impartial and had at once got wet with rage over cotton. The Chief Lady Guest had explained that she herself was half English on her mother's side, and the Lady-with- the-Bust had told how a lady friend of hers had a cousin who had travelled in Hungary. She admitted that it was some years ago. Things might have changed since. Then the Interesting Man, having got the table where he wanted it, had said: "I remember when I was last in Sofia – by the way it is pronounced Say-ah-fee-ah – talking with Radovitch – or Radee-ah-vitch, as it should be sounded – the foreign secretary, on what the Sobranje – it is pronounced Soophrangee – would be likely to do" – and by the time he had done with the Sobranje no one dared speak of the war any more.

Avec les huîtres et un verre de vin blanc, chacun avait parlé lugubrement à son voisin; puis, au moment du poisson et après deux verres, plus ou moins brillamment à deux personnes; puis, après le troisième verre, tout à fait brillamment à trois personnes; la conversation était alors devenue générale et la guerre en Europe fut expédiée en deux temps trois mouvements avec le champagne. Chacun avait adopté un point de vue on ne peut plus large. Le Gros-Ami-Homme-d’Affaires s'était déclaré d’une impartialité rigoureuse et s’était à un moment emporté à propos du coton. Madame l’Invitée-en-Chef avait expliqué qu'elle était elle-même à moitié anglaise par sa mère, et la Dame-à-la-Poitrine-Avantageuse avait déclaré que le cousin d'une de ses amies avait voyagé en Hongrie. Elle avait admis que ça datait déjà de quelques années et que les choses pouvaient avoir changé depuis. Puis l’Homme Intéressant, ayant amené la tablée où il le voulait, avait dit:

— Je me rappelle qu’il y a peu, alors que je me trouvais à Sofia – il faut d'ailleurs prononcer Seau-ah-fii-ah – il m’est arrivé de converser avec Radovitch – ou Radii-oh-vitch, comme on doit le prononcer – le ministre des affaires étrangères, à propos de ce que le Sobranje – il faut prononcer Soophrangee – allait faire – et avant qu'il en ait terminé avec le Sobranje, personne n’osa plus parler de la guerre.

 

But the Hostess had got out of it the opening she wanted, and she said:

Mais l'Hôtesse avait obtenu l'ouverture qu'elle attendait, et elle dit:

 

"At any rate, it is wonderful what women have done in the war – "

— En tout cas, ce que les femmes ont fait pendant la guerre est fantastique —

 

"And are doing," echoed the Half Man with the Moon Face.

— Et ce qu’elles font encore, compléta la Demi-Portion-à-Face-de-Lune.

 

And then it was that the Hostess had said that surely every one must admit women are equal to men and the topic of the sexes was started. All the women had been waiting for it, anyway. It is the only topic that women care about. Even men can stand it provided that fifty per cent or more of the women present are handsome enough to justify it.

Et c’est alors que l'Hôtesse avait déclaré qu’il fallait admette comme une évidence que les femmes sont les égales des hommes, et le sujet des sexes était lancé. De toute façon, toutes les femmes attendaient ça. C’était le seul sujet auquel elles s’intéressaient. Même les hommes pouvaient s’y intéresser, pour peu qu’au moins cinquante pour cent des femmes présentes soient assez belles pour que ça en vaille la peine.

 

"I hardly see how, after all that has happened, any rational person could deny for a moment," continued the Hostess, looking straight at her husband and his Heavy Business Friend, "that women are equal and even superior to men. Surely our brains are just as good?" and she gave an almost bitter laugh.

— Je vois mal comment, après tout ce qui est arrivé, une personne raisonnable pourrait nier ne fût-ce qu’une minute, poursuivit l’Hôtesse, les yeux braqués sur son mari et son Gros-Ami-Homme-d’Affaires, que les femmes sont les égales des hommes, et leur sont même supérieures. Nos cerveaux ne sont-ils pas aussi bons?

Et elle eut un rire presque amer.

 

"Don't you think perhaps –?" began the Smooth Gentleman.

   

"No, I don't," said the Hostess. "You're going to say that we are inferior in things like mathematics or in logical reasoning. We are not. But, after all, the only reason why we are is because of training. Think of the thousands of years that men have been trained. Answer me that?"

— Vous ne pensez pas que peut-être –? commença le Monsieur Tout-Sucre-Tout-Miel.

— Non, je ne le pense pas. dit l'Hôtesse. Vous allez dire que nous sommes inférieures sur des sujets comme les mathématiques ou le raisonnement logique. Nous ne le sommes pas. En tout cas, la seule raison pour laquelle nous pourrions l’être, c’est le manque d’entraînement. Songez que les hommes sont entraînés depuis des milliers d'années. Qu’avez-vous à répondre à ça?

 

"Well, might it not be –?" began the Smooth Gentleman.

— Eh bien, n’est-il pas possible que – commença le Monsieur Tout-Sucre-Tout-Miel.

 

"I don't think so for a moment," said the Hostess. "I think if we'd only been trained as men have for the last two or three thousand years our brains would be just as well trained for the things they were trained for as they would have been now for the things we have been trained for and in that case wouldn't have. Don't you agree with me," she said, turning to the Chief Lady Guest, whom she suddenly remembered, "that, after all, we think more clearly?"

— Pas une seconde, dit l'Hôtesse. Je pense si nous nous étions entraînées comme les hommes pendant les deux ou trois derniers milliers d’années, nos cerveaux seraient aussi bien formés aux choses pour lesquelles ils auraient été formés qu’ils le sont maintenant aux choses pour lesquelles nous avons été formées et que, dans ce cas-là, nous ne saurions pas faire. Est-ce que vous ne pensez pas comme moi, demanda-t-elle en se tournant vers Madame l’Invitée-en-Chef, dont elle venait soudain de se rappeler la présence, qu’après tout, nous pensons avec plus de clarté?

 

Here the Interesting Man, who had been silent longer than an Interesting Man can, without apoplexy, began:

Ici, l’Homme Intéressant, qui était resté silencieux plus longtemps qu'un Homme Intéressant ne peut le faire sans risquer l’apoplexie, commença:

 

"I remember once saying in London to Sir Charles Doosey – "

— Je me rappelle qu’une fois, à Londres, j’ai dit à monsieur Charles Doosey —

 

But the Chief Lady Guest refused to be checked.

Mais Madame l’Invitée-en-Chef refusa de laisser passer son tour.

 

"We've been gathering some rather interesting statistics," she said, speaking very firmly, syllable by syllable, "on that point at our Settlement. We have measured the heads of five hundred factory girls, making a chart of them, you know, and the feet of five hundred domestic servants – "

— Nous avons recueilli quelques statistiques assez intéressantes, dit-elle avec fermeté, marquant chaque syllabe, sur cet aspect de notre Condition. Nous avons mesuré les crânes de cinq cents ouvrières d'usine, pour en faire un diagramme, vous savez, et aussi les pieds de cinq cents bonnes à tout faire —

 

"And don't you find – " began the Smooth Gentleman.

— Et vous ne trouvez pas – commença le Monsieur Tout-Sucre-Tout-Miel.

 

"No," said the Chief Lady Guest firmly, "we do not. But I was going to say that when we take our measurements and reduce them to a scale of a hundred – I think you understand me – "

— Non, dit fermement Madame l’Invitée-en-Chef, nous ne trouvons pas. Mais j'allais dire que si on prend nos mesures et si on les ramène à un pourcentage – si vous me suivez —

 

"Ah, but come, now," interrupted the Interesting man, "there's nothing really more deceitful than anthropometric measures. I remember once saying (in London) to Sir Robert Bittell – the Sir Robert Bittell, you know – "

— Oh, mais attendez, interrompit l'Homme Intéressant, il n’y a vraiment rien de plus trompeur que des mesures anthropométriques. Je me rappelle qu’une fois (à Londres), j’ai dit à monsieur Robert Bittell – monsieur Robert Bittell, vous savez —

 

Here everybody murmured, "Oh, yes," except the Heavy Host and his Heavy Friend, who with all their sins were honest men.

A ce moment, tout le monde murmura «Oh, oui,» sauf l’Hôte-Imposant et son Gros Ami, qui, malgré tous leurs péchés, étaient des hommes honnêtes.

 

"I said, 'Sir Robert, I want your frank opinion, your very frank opinion – '"

— Je lui ai dit, monsieur Robert, donnez-moi votre avis sincère, votre avis très sincère —

 

But here there was a slight interruption. The Soft Lady accidentally dropped a bangle from her wrist on to the floor. Now all through the dinner she had hardly said anything, but she had listened for twenty minutes (from the grapefruit to the fish) while the Interesting Man had told her about his life in Honduras (it is pronounced Hondooras), and for another twenty while the Smooth Gentleman, who was a barrister, had discussed himself as a pleader. And when each of the men had begun to speak in the general conversation, she had looked deep into their faces as if hanging on to their words. So when she dropped her bangle two of the men leaped from their chairs to get it, and the other three made a sort of struggle as they sat. By the time it was recovered and replaced upon her arm (a very beautiful arm), the Interesting Man was side-tracked and the Chief Lady Guest, who had gone on talking during the bangle hunt, was heard saying:

Mais il y eut alors une légère interruption. La Douce Coqueluche-de-ces-Messieurs laissa par mégarde tomber son bracelet sur le parquet. Pendant toute la durée du dîner, elle n’avait résolument rien dit, mais pendant vingt minutes (entre le pamplemousse et le poisson) elle avait écouté l'Homme Intéressant lui parler de sa vie au Honduras (prononcer Hondouras) et, pendant encore vingt autres minutes, le Monsieur Tout-Sucre-Tout-Miel, qui était avocat, discourir sur lui-même en tant que défenseur. Et dès qu’un homme se mettait à donner de la voix au milieu de la conversation générale, elle ne quittait plus son visage des yeux, comme si elle était pendue à ses lèvres. Aussi, quand elle laissa tomber son bracelet, deux des hommes bondirent de leurs chaises pour le ramasser, et les trois autres se livrèrent à une sorte de lutte tandis qu’ils se rasseyaient. Le temps que le bracelet soit ramassé et remis à son bras (un très joli bras), l'Homme Intéressant fut oublié et on entendit Madame l’Invitée-en-Chef, qui n’avait pas cessé de parler pendant la course au bracelet, dire ceci:

 

"Entirely so. That seems to me the greatest difficulty before us. So few men are willing to deal with the question with perfect sincerity."

— C’est certain. Il me semble que ça a été la plus grande difficulté avant nous. Trop peu d'hommes sont disposés à traiter cette question en toute sincérité.

 

She laid emphasis on the word and the Half Man with the Moon Face took his cue from it and threw a pose of almost painful sincerity.

Elle prononça le mot avec une certaine emphase, et la Demi-Portion-à-Face-de-Lune, se le tenant pour dit, adopta une pose visant à exprimer une sincérité quasiment douloureuse.

 

"Why is it," continued the Chief Lady Guest, "that men always insist on dealing with us just as if we were playthings, just so many dressed-up dolls?"

— Pourquoi, poursuivit Madame l’Invitée-en-Chef, ces hommes ne veulent-ils avoir à faire avec nous que comme si nous n’étions que des jouets, de simples poupées parées de leurs toilettes?

 

Here the Debutante immediately did a doll.

Ici, la Débutante s’efforça immédiatement d’avoir l’air d’une poupée.

 

"If a woman is attractive and beautiful," the lady went on, "so much the better." (She had no intention of letting go of the doll business entirely.) "But surely you men ought to value us as something more than mere dolls?"

— Tant mieux si une femme est belle et attirante, continua la dame (elle n'avait pas la moindre intention de ne parler que de poupées.) Mais vous autres, les hommes, vous devez nous juger autrement que comme de simples poupées!

 

She might have pursued the topic, but at this moment the Smooth Gentleman, who made a rule of standing in all round, and had broken into a side conversation with the Silent Host, was overheard to say something about women's sense of humour.

Elle aurait pu continuer dans cette veine, mais à ce moment-là, le Monsieur Tout-Sucre-Tout-Miel, qui s’était donné pour règle de prendre position sur tout, et était entré dans une conversation parallèle avec l’Invité Silencieux, fut surpris à dire quelque chose à propos du sens de l'humour des femmes.

 

The table was in a turmoil in a moment, three of the ladies speaking at once. To deny a woman's sense of humour is the last form of social insult.

En un clin d’œil, ce fut le branle-bas autour de la table. Trois des dames se mirent à parler en même temps. Nier le sens de l'humour d'une femme constitue le dernier degré de l'insulte sociale.

 

"I entirely disagree with you," said the Chief Lady Guest, speaking very severely. "I know it from my own case, from my own sense of humour and from observation. Last week, for example, we measured no less than seventy-five factory girls – "

— Je ne suis absolument pas d’accord avec vous, dit Madame l’Invité-en-Chef, d’un ton extrêmement sévère. Je le sais grâce à mon propre cas, grâce à mon propre sens de l'humour et de l'observation. La semaine dernière, par exemple, nous n’avons pas mesuré moins de soixante-quinze ouvrières d’usine —

 

"Well, I'm sure," said the Lady-with-the-Bust, "I don't know what men mean by our not having a sense of humour. I'm sure I have. I know I went last week to a vaudeville, and I just laughed all through. Of course I can't read Mark Twain, or anything like that, but then I don't call that funny, do you?" she concluded, turning to the Hostess.

— Eh bien, ce qui est sûr, dit la Dame-à-la-Poitrine-Avantageuse, c’est que j’ignore ce que veulent dire les hommes quand ils prétendent que nous n’avons pas le sens de l’humour. Je suis certaine de l’avoir. J’ai assisté à un vaudeville la semaine dernière, et je n’ai pas cessé de rire. Il m’est naturellement impossible de lire Mark Twain, ou n'importe quoi de semblable, et de toute façon, je ne trouve pas ça drôle, pas vous? conclut-elle se tournant vers l'Hôtesse.

 

But the Hostess, feeling somehow that the ground was dangerous, had already risen, and in a moment more the ladies had floated out of the room and upstairs to the drawing-room, where they spread themselves about in easy chairs in billows of pretty coloured silk.

Mais l'Hôtesse estimait que, d’une façon ou d'une autre, le terrain était miné. Elle s'était déjà levée, de sorte qu’en un instant, les dames avaient quitté la salle et étaient montées au salon, où elles se répartirent sur les confortables fauteuils dans un délicieux tourbillon de soieries colorées.

 

"How charming it is," the Chief Lady Guest began, "to find men coming so entirely to our point of view! Do you know it was so delightful to-night: I hardly heard a word of dissent or contradiction."

— Comme c’est charmant, commença Madame l’Invitée-en-Chef de rencontrer des hommes prêts à se rallier entièrement à notre point de vue! Savez-vous à quel point c’était agréable ce soir: C’est à peine si j’ai entendu une parole de désaccord ou de contradiction.

 

Thus they talked; except the Soft Lady, who had slipped into a seat by herself with an album over her knees, and with an empty chair on either side of her. There she waited.

Elles se mirent à discuter de la sorte; sauf la Douce-Coqueluche-de-ces-Messieurs, qui s’enfonça dans un siège à l’écart, entre deux fauteuils vides, avec un album sur les genoux. Et là, elle attendit.

 

Meantime, down below, the men had shifted into chairs to one end of the table and the Heavy Host was shoving cigars at them, thick as ropes, and passing the port wine, with his big fist round the neck of the decanter. But for his success in life he could have had a place as a bar tender anywhere.

Pendant ce temps, au rez-de-chaussée, les hommes avaient regroupé leurs chaises à une extrémité de la table et l’Hôte Imposant poussait vers eux des cigares épais comme des cordes et versait le porto à la ronde, son gros poing refermé autour du col de la carafe. Sa réussite dans la vie aurait pu lui faire obtenir une place de barman n'importe où.

 

None of them spoke till the cigars were well alight.

Aucun d’eux ne prit la parole avant que les cigares n’aient été allumés dans les règles.

 

Then the Host said very deliberately, taking each word at his leisure, with smoke in between:

C’est alors que l'Hôte, sur un ton très délibéré, choisissant chacun de ses mots et entrecoupant ses propos de bouffées de cigare, dit:

 

"Of course – this – suffrage business – "

— Évidemment – tout ça – cette histoire de droit de vote —

 

"Tommyrot!" exclaimed the Smooth Gentleman, with great alacrity, his mask entirely laid aside.

— Balivernes! s’écria le Monsieur Tout-Sucre-Tout-Miel, avec une grande alacrité et laissant complètement tomber le masque.

 

"Damn foolishness," gurgled the Heavy Business Friend, sipping his port.

— De satanées calembredaines, marmonna le Gros Ami Homme d’Affaires en sirotant son porto.

 

"Of course you can't really discuss it with women," murmured the Host.

— Évidemment, il n’y a pas moyen de discuter avec des femmes, murmura l’Hôte.

 

"Oh, no," assented all the others. Even the Half Man sipped his wine and turned traitor, there being no one to see.

— Oh, que non! approuvèrent tous les autres.

Et comme elles n’étaient plus là pour le voir, même la Demi-Portion dégustait son vin et avait retourné sa veste.

 

"You see," said the Host, "if my wife likes to go to meetings and be on committees, why, I don't stop her."

— Vous voyez, dit l’Hôte, si ma femme aime aller aux réunions et participer à des comités, pourquoi est-ce que je l’en empêcherais?

 

"Neither do I mine," said the Heavy Friend. "It amuses her, so I let her do it." His wife, the Lady-with-the-Bust, was safely out of hearing.

— Pareil pour moi, dit le gros Ami Je la laisse faire, puisque ça l’amuse.

Son épouse, la Dame-à-la-Poitrine-Avantageuse, était salutairement hors de portée de voix.

 

"I remember once," began the Interesting Man, "saying to" – he paused a moment, for the others were looking at him – "another man that if women did get the vote they'd never use it, anyway. All they like is being talked about for not getting it."

— Je me rappelle qu’une fois, commença l'Homme Intéressant, j’ai dit à – il s’interrompit un instant, parce que les autres le regardaient – un autre homme, que de toute façon, si les femmes obtenaient le droit de vote, elles ne s’en serviraient pas. Tout ce qui leur plaît, c’est de discutailler pour ne pas l'obtenir.

 

After which, having exhausted the Woman Question, the five men turned to such bigger subjects as the fall in sterling exchange and the President's seventeenth note to Germany.

Après quoi, ayant épuisé la Question de la Femme, les cinq hommes se tournèrent vers des sujets plus importants tels que la chute du cours de la livre sterling et la dix-septième note adressée à l’Allemagne par le Président.

 

Then presently they went upstairs. And when they reached the door of the drawing-room a keen observer, or, indeed, any kind of observer, might have seen that all five of them made an obvious advance towards the two empty seats beside the Soft Lady.

Bientôt, ils grimpèrent à l’étage. Et quand ils franchirent la porte du salon, un observateur avisé, ou même n'importe quel observateur, aurait pu constater que tous les cinq se dirigeaient à l’évidence vers les deux sièges vides de part et d’autre de la Douce-Coqueluche-de-ces-Messieurs.

 

 

   

-VII-
The Grass Bachelor's Guide.

-VII-
Petit manuel à l'usage du célibataire en herbe
9

9 - «Grass Bachelor's», la traduction est peut-être un peu trop «téléphonée», mais ça colle pas mal avec l’histoire.

With sincere Apologies to the Ladies' Periodicals

Avec nos plus plates excuses aux magazines pour dames.

There are periods in the life of every married man when he is turned for the time being into a grass bachelor.

Dans la vie de tout homme marié, il y a des périodes pendant lesquelles il redevient provisoirement célibataire.

This happens, for instance, in the summer time when his wife is summering by the sea, and he himself is simmering in the city. It happens also in the autumn when his wife is in Virginia playing golf in order to restore her shattered nerves after the fatigues of the seaside. It occurs again in November when his wife is in the Adirondacks to get the benefit of the altitude, and later on through the winter when she is down in Florida to get the benefit of the latitude. The breaking up of the winter being, notoriously, a trying time on the system, any reasonable man is apt to consent to his wife's going to California. In the later spring, the season of the bursting flowers and the young buds, every woman likes to be with her mother in the country. It is not fair to stop her.

C’est le cas par exemple en été, quand son épouse file au bord de la mer, et que lui-même reste à mijoter dans son jus en ville. Ça se produit aussi en automne, quand son épouse s’en va jouer au golf en Virginie pour reconstituer ses nerfs ébranlés par les fatigues du bord de mer. Ça arrive encore en novembre, quand elle va profiter des bienfaits de l’altitude dans les Adirondacks, et plus tard, en hiver, quand elle descend en Floride pour y bénéficier de la latitude. Tout le monde sait que la fin de l’hiver est une période qui met à mal le système nerveux, et tout homme raisonnable se doit de consentir à laisser sa femme aller en Californie. Plus tard, au printemps, saison des éclosions florales et des bourgeonnements précoces, toute femme aime se rendre à la campagne avec sa mère. Il serait inique de l’en empêcher.

It thus happens that at various times of the year a great number of men, unable to leave their business, are left to their own resources as housekeepers in their deserted houses and apartments. It is for their benefit that I have put together these hints on housekeeping for men. It may be that in composing them I owe something to the current number of the leading women's magazines. If so, I need not apologise. I am sure that in these days We Men all feel that We Men and We Women are so much alike, or at least those of us who call ourselves so, that we need feel no jealousy when We Men and We Women are striving each, or both, in the same direction if in opposite ways. I hope that I make myself clear. I am sure I do.

Il arrive donc qu’à divers moments de l'année, un grand nombre d'hommes, qui ne sauraient délaisser leurs affaires, se retrouvent livrés à eux-mêmes en tant qu’hommes au foyer dans leurs maisons et leurs appartements désertés. C’est pour leur gouverne que j'ai collecté cet ensemble de conseils ménagers à l’usage des hommes. Il est possible qu’en composant ce précis, j’ai fait quelques emprunts à l’une ou l’autre des principales revues féminines. Si c’est le cas, je n'ai nul besoin de m’en excuser. Je suis certain qu’au jour d’aujourd’hui, Nous Autres les Hommes estimons tous que Nous Autres les Hommes et Nous Autres les Femmes sommes tellement semblables, ou au moins ceux d’entre nous qui nous considérons comme tels, que nous n’avons nul besoin de ressentir la moindre jalousie quand Nous Autres les Hommes et Nous Autres les Femmes, séparément ou tous ensemble, œuvrons dans la même direction bien que par des moyens opposés. J'espère que je suis clair. Je suis certain de l’être.

 

So I feel that if We Men, who are left alone in our houses and apartments in the summer-time, would only set ourselves to it, we could make life not only a little brighter for ourselves but also a little less bright for those about us.

J'estime donc que si Nous Autres les Hommes, abandonnés que nous sommes tout l’été dans nos maisons et nos appartements, nous voulions seulement nous y mettre, nous pourrions rendre l‘existence un peu plus agréable, non seulement pour nous-mêmes, mais aussi pour ceux qui viendront après nous.

 

Nothing contributes to this end so much as good housekeeping. The first thing for the housekeeper to realise is that it is impossible for him to attend to his housekeeping in the stiff and unbecoming garments of his business hours. When he begins his day he must therefore carefully consider –

Rien ne saurait mieux contribuer à ce dessein qu’une gestion bien comprise des tâches domestiques. Pour commencer, l’homme au foyer doit bien se rendre compte qu’il ne saurait s'occuper de son ménage dans le costume raide et mal adapté qu’il porte pendant ses heures de travail. Au moment de commencer sa journée, il doit donc considérer avec soin:

 

WHAT TO WEAR BEFORE DRESSING

CE QU’IL CONVIENT DE PORTER

 

The simplest and best thing will be found to be a plain sacque or kimono, cut very full so as to allow of the freest movement, and buttoned either down the front or back or both. If the sleeve is cut short at the elbow and ruffled above the bare arm, the effect is both serviceable and becoming. It will be better, especially for such work as lighting the gas range and boiling water, to girdle the kimono with a simple yet effective rope or tasselled silk, which may be drawn in or let out according to the amount of water one wishes to boil. A simple kimono of this sort can be bought almost anywhere for $2.50, or can be supplied by Messrs. Einstein & Fickelbrot (see advertising pages) for twenty-five dollars.

On trouvera la réponse la plus simple et la meilleure dans une chasuble ou un simple kimono coupés de manière à laisser la plus grande liberté aux mouvements, et boutonnés par devant ou dans le dos, ou les deux à la fois. Une manche coupée au-dessus du coude et bouffant au-dessus de l’avant-bras dénudé est d’un effet particulièrement commode tout en restant convenable. Il sera préférable, en particulier pour effectuer des tâches telles qu’allumer un brûleur à gaz pour faire bouillir de l’eau, de ceindre le kimono d’une cordelière toute simple mais pratique ou d’une tresse de soie, lesquelles peuvent être nouées ou laissées libres, selon la quantité d’eau que l’on souhaite faire bouillir. On peut se procurer un tel kimono tout simple pratiquement n'importe où pour 2 dollars 50, ou chez MM. Einstein et Fickelbrot (voir les pages publicitaires) pour vingt-cinq dollars.

 

Having a kimono such as this, our housekeeper can either button himself into it with a button-hook (very good ones are supplied by Messrs. Einstein & Fickelbrot see ad. at a very reasonable price or even higher), or better still, he can summon the janitor of the apartment, who can button him up quite securely in a few minutes' time – a quarter of an hour at the most. We Men cannot impress upon ourselves too strongly that, for efficient housekeeping, time is everything, and that much depends on quiet, effective movement from place to place, or from any one place to any number of other places. We are now ready to consider the all-important question –

Vêtu d’un tel kimono, notre homme au foyer peut, soit le boutonner lui-même à l’aide d’un crochet à boutons (on peut se procurer un excellent modèle chez MM. Einstein et Fickelbrot – voir l'annonce – à un prix très abordable ou même supérieur), ou mieux, faire appel au concierge de l’immeuble, qui pourra le boutonner solidement en quelques minutes – un quart d'heure tout au plus. Nous Autres les Hommes ne pouvons pas nous permettre de perdre notre temps, le facteur temps étant essentiel pour un ménage bien compris, ce qui dépend en grande partie de la sérénité et de l’efficacité de nos mouvements d’un endroit à l'autre, ou de n’importe quel endroit, quel qu’il soit, à un nombre quelconque d'autres endroits. Nous sommes maintenant prêts à considérer cette question de la plus haute importance:

 

WHAT TO SELECT FOR BREAKFAST

CE QU’IL CONVIENT DE CHOISIR POUR LE PETIT DÉJEUNER

 

Our housekeeper will naturally desire something that is simple and easily cooked, yet at the same time sustaining and invigorating and containing a maximum of food value with a minimum of cost. If he is wise he will realise that the food ought to contain a proper quantity of both proteids and amygdaloids, and, while avoiding a nitrogenous breakfast, should see to it that he obtains sufficient of what is albuminous and exogamous to prevent his breakfast from becoming monotonous. Careful thought must therefore be given to the breakfast menu.

Notre homme au foyer souhaitera évidemment quelque chose de simple et de facile à cuisiner, mais qui soit en même temps nourrissant et roboratif, tout en présentant une valeur nutritive maximale pour un coût minimal. S'il est avisé, il se rendra compte que la nourriture doit contenir une quantité convenable de protéines et d'amygdaloïdes, et, tout en évitant un petit déjeuner azoté, il devra veiller à ce que son repas lui procure assez de produits albumineux et exogames pour éviter la monotonie. Il importe donc de porter la plus grande attention au menu du petit déjeuner.

10 - En français dans le texte.

For the purpose of thinking, a simple but very effective costume may be devised by throwing over the kimono itself a thin lace shawl, with a fichu carried high above the waistline and terminating in a plain insertion. A bit of old lace thrown over the housekeeper's head is at once serviceable and becoming and will help to keep the dust out of his brain while thinking what to eat for breakfast.

Pour aider à la réflexion, un léger châle de dentelle jeté par-dessus le kimono lui-même et un fichu10 porté haut au-dessus de la taille et simplement ajusté peuvent constituer une tenue simple mais très commode. Une pièce de dentelle ancienne jetée sur la tête de l’homme au foyer sera très utile pour garder son esprit à l’abri de la poussière tandis qu’il réfléchira au menu du déjeuner.

 

Very naturally our housekeeper's first choice will be some kind of cereal. The simplest and most economical breakfast of this kind can be secured by selecting some cereal or grain food – such as oats, flax, split peas that have been carefully strained in the colander, or beans that have been fired off in a gun. Any of these cereals may be bought for ten cents a pound at a grocer's – or obtained from Messrs. Einstein & Fickelbrot for a dollar a pound, or more. Supposing then that we have decided upon a pound of split peas as our breakfast, the next task that devolves upon our housekeeper is to –

Bien évidemment, le choix de notre homme au foyer se portera d’abord sur les céréales. Le petit déjeuner le plus simple et le plus économique peut être obtenu en choisissant un type de céréales ou de graines alimentaires – telles que de l'avoine, du lin, des pois cassés soigneusement tamisés dans une passoire, ou des haricots mis à feu dans un canon11. On peut se procurer n’importe laquelle de ces céréales pour dix cents la livre chez un épicier – ou chez MM. Einstein et Fickelbrot pour un dollar la livre, ou davantage. Une supposition que nous nous soyons décidés pour une livre de pois cassés pour notre petit déjeuner, la prochaine tâche qui incombe à notre homme au foyer est de –

11 - «…beans that have been fired off in a gun.» Pourquoi pas? Mais il y a peut-être un sens caché…

GO OUT AND BUY IT

ALLER AUX PROVISIONS

 

Here our advice is simple but positive. Shopping should never be done over the telephone or by telegraph. The good housekeeper instead of telegraphing for his food will insist on seeing his food himself, and will eat nothing that he does not first see before eating. This is a cardinal rule. For the moment, then, the range must be turned low while our housekeeper sallies forth to devote himself to his breakfast shopping. The best costume for shopping is a simple but effective suit, cut in plain lines, either square or crosswise, and buttoned wherever there are button-holes. A simple hat of some dark material may be worn together with plain boots drawn up well over the socks and either laced or left unlaced. No harm is done if a touch of colour is added by carrying a geranium in the hand. We are now ready for the street.

Ici notre conseil est simple mais formel. On ne doit faire aucun achat par téléphone ou par télégramme. L'homme au foyer digne de ce nom, plutôt que de télégraphier pour commander sa nourriture, insistera pour la voir lui-même, et ne mangera rien avant de l’avoir vu. C'est une règle capitale. Mais recueillons-nous un moment, le temps que notre homme au foyer se prépare à aller faire ses courses pour le déjeuner. La meilleure tenue pour faire les courses est un costume simple mais commode, aux lignes toutes simples, coupé dans le droit fil ou dans le biais, et boutonné autant qu’il comporte de boutonnières. Un chapeau tout simple façonné dans une étoffe sombre peut être porté ainsi qu’une paire de bottines toutes simples montant bien au-dessus des chaussettes et dont on aura noué ou laissé dénoués les lacets. Il n’y a aucun mal à ce qu’un géranium, tenu à la main, apporte une touche de couleur. Nous voilà maintenant prêts à descendre dans la rue. 

 

TEST OF EFFECTIVE SHOPPING

COMMENT FAIRE DES ACHATS JUDICIEUX

 

Here we may say at once that the crucial test is that we must know what we want, why we want it, where we want it, and what it is. Time, as We Men are only too apt to forget, is everything, and since our aim is now a pound of split peas we must, as we sally forth, think of a pound of split peas and only a pound. A cheery salutation may be exchanged with other morning shoppers as we pass along, but only exchanged. Split peas being for the moment our prime business, we must, as rapidly and unobtrusively as possible, visit those shops and only those shops where split peas are to be had.

Il nous faut ici déclarer d’emblée que la question cruciale est de savoir ce que nous voulons, pourquoi nous le voulons, où nous le voulons, et de quoi il s’agit. Le facteur temps, comme Nous Autres Hommes l’oublions trop souvent, est capital, et puisque notre objectif est désormais une livre de pois cassés, il nous faut, au moment de nous mettre en route, ne penser qu’à cette livre de pois cassés et seulement à une livre. En chemin, on peut toujours échanger un salut cordial avec d’autres acheteurs matinaux, mais il convient de se limiter à cet échange. Les pois cassés constituant pour l’heure l’essentiel de nos préoccupations, nous devons, aussi vite et aussi discrètement que possible, visiter les magasins où l’on peut trouver des pois cassés et seulement ceux-là.

 

Having found the split peas, our housekeeper's next task is to pay for them. This he does with money that may be either carried in the hand or, better, tucked into a simple etui, or dodu, that can be carried at the wrist or tied to the ankle. The order duly given, our housekeeper gives his address for the delivery of the peas, and then, as quietly and harmlessly as possible, returns to his apartment. His next office, and a most important one it is, is now ready to be performed. This new but necessary duty is –

Les pois cassés une fois trouvés, la tâche suivante, pour notre homme au foyer, est de les payer. Il le fait avec de l'argent qu’il tient dans sa main ou, mieux, serré dans un simple étui12, ou dodu13, lequel peut être porté attaché au poignet ou à la cheville. La note dûment acquittée, notre homme au foyer donne son adresse pour la livraison des pois, après quoi, aussi tranquillement et innocemment que possible, il regagne ses pénates. Sa prochaine tâche, et la plus importante, est désormais prête à être exécutée. Voici quel est ce nouveau mais nécessaire devoir:

12 -E n français dans le texte.

13 - En ? dans le texte.

 

WAITING FOR THE DELIVERY VAN

ATTENDRE LA CAMIONNETTE DE LIVRAISON

 

A good costume for waiting for the delivery van in, is a simple brown suit, slashed with yellow and purple, and sliced or gored from the hip to the feet. As time is everything, the housekeeper, after having put on his slashed costume for waiting for the delivery van, may set himself to the performance of a number of light household tasks, at the same time looking occasionally from the window so as to detect the arrival of the van as soon as possible after it has arrived. Among other things, he may now feed his canary by opening its mouth with a button-hook and dropping in coffee beans till the little songster shows by its gratified air that it is full. A little time may be well spent among the flowers and bulbs of the apartment, clipping here a leaf and here a stem, and removing the young buds and bugs. For work among the flowers, a light pair of rather long scissors, say a foot long, can be carried at the girdle, or attached to the etui and passed over the shoulder with a looped cord so as to fall in an easy and graceful fold across the back. The moment is now approaching when we may expect –

Une tenue convenable pour attendre la camionnette de livraison est une simple combinaison brune à rayures jaunes et rouges, et fendue ou plissée de la hanche aux pieds. Comme le facteur temps est capital, l’homme au foyer, après avoir endossé sa combinaison rayée pour attendre la camionnette de livraison, peut se livrer à un certain nombre de menus travaux ménagers, tout en jetant de temps en temps un œil à la fenêtre afin de repérer la camionnette dès son arrivée. Entre autres choses, il peut à présent donner à manger à son canari en lui ouvrant le bec à l’aide d’un crochet à bouton et en le gavant de grains de café jusqu'à ce que la mine satisfaite du petit chanteur montre qu’il est repu. Un peu de temps peut être consacré aux fleurs et aux bulbes de l'appartement, couper ici une feuille, là une tige, ôter jeunes bourgeons et jeunes bogues. Pour travailler parmi les fleurs, une simple paire de ciseaux assez longs – à peu près un pied – peut être glissée dans la ceinture, ou dans un étui14 passé dans la boucle d’une cordelière portée en bandoulière de manière à retomber en un pli simple et élégant en travers du dos. A présent, le moment est proche où nous pouvons compter sur:

14 - En français dans le texte.

THE ARRIVAL OF THE VAN

L'ARRIVÉE DE LA CAMIONNETTE DE LIVRAISON

 

The housekeeper will presently discover the van, drawn up in the front of the apartment, and its driver curled up on the seat. Now is the moment of activity. Hastily throwing on a peignoir, the housekeeper descends and, receiving his parcel, reascends to his apartment. The whole descent and reascent is made quickly, quietly, and, if possible, only once.

L’homme au foyer va à présent découvrir la camionnette, garée devant l'appartement, et son conducteur pelotonné sur le siège. Le moment est venu de s’activer. Enfilant à la hâte un peignoir15, l’homme au foyer dévale les marches et, après avoir réceptionné son colis, remonte dans son appartement. La descente comme la remontée s’effectuent aussi rapidement que sereinement, et, autant que possible, d’une seule volée.

15 - Si ça continue, y'aura plus rien à traduire...

PUTTING THE PEAS TO SOAK

METTRE LES POIS A TREMPER

 

Remember that unsoaked peas are hard, forcible, and surcharged with a nitrogenous amygdaloid that is in reality what chemical science calls putrate of lead. On the other hand, peas that are soaked become large, voluble, textile, and, while extremely palatable, are none the less rich in glycerine, starch, and other lacteroids and bactifera. To contain the required elements of nutrition split peas must be soaked for two hours in fresh water and afterwards boiled for an hour and a quarter (eighty-five minutes).

Il convient de se rappeler que les pois non trempés sont durs, coriaces, et bourrés d’une amygdaloïde azotée qui se trouve être ce que la science chimique appelle du putrate16 de plomb. D’un autre côté, les pois trempés deviennent obèses, ont tendance à prendre toute la place, acquièrent une texture bizarre, et, s’ils restent extrêmement agréables au goût, n’en sont pas moins riches en glycérine, en amidon, et autres substances lactéroïdes et bactifères. Pour présenter les éléments nutritifs requis, les pois cassés doivent être trempés deux heures dans de l’eau fraiche avant d’être mis à bouillir pendant une heure et quart (quatre-vingt-cinq minutes).

16 - En Petit Chimiste dans le texte.

It is now but the work of a moment to lift the saucepan of peas from the fire, strain them through a colander, pass them thence into a net or bag, rinse them in cold water and then spread the whole appetising mass on a platter and carry it on a fireshovel to the dining-room. As it is now about six o'clock in the evening, our housekeeper can either –

Il est maintenant grand temps de retirer la casserole du feu pour verser les pois dans une passoire, et de là dans un filet ou dans un sac, les rincer à l’eau froide, en étaler toute l’appétissante masse sur un plateau et la transporter sur une pelle à feu jusqu’à la salle à manger. Car il est à présent quelque chose comme six heures du soir, et notre homme au foyer peut à son gré –

 

TELEPHONE TO HIS CLUB AND ORDER A THIN SOUP WITH A BITE OF FISH, TWO LAMB CHOPS WITH ASPARAGUS, AND SEND WORD ALSO FOR A PINT OF MOSELLE TO BE LAID ON ICE

TÉLÉPHONER À SON CLUB ET COMMANDER UN POTAGE FIN AVEC UN PEU DE POISSON, DEUX CÔTELETTES D'AGNEAU ACCOMPAGNEES D’ASPERGES, ET ENVOYER AUSSI UN MOT POUR UNE PINTE DE VIN DE MOSELLE SUR LIT DE GLACE

 

_Or he can sit down and eat those d – n peas_.

Ou bien s'asseoir et manger ces f – us pois.

 

WE KNOW WHICH HE WILL DO

NOUS SAVONS BIEN CE QU'IL VA FAIRE

 
     

-VIII.
Every Man and his Friends.

-VIII-
Les amis de Monsieur Tout Le Monde

 

Mr. Crunch's Portrait Gallery
(as Edited from his Private Thoughts)

Galerie de portraits de M. Crunch
(d’après ses pensées intimes)

 

-1-
His Views on his Employer

-1-
Aperçus sur son patron

 

A mean man. I say it, of course, without any prejudice, and without the slightest malice. But the man is mean. Small, I think, is the word. I am not thinking, of course, of my own salary. It is not a matter that I would care to refer to; though, as a matter of fact, one would think that after fifteen years of work an application for an increase of five hundred dollars is the kind of thing that any man ought to be glad to meet half-way. Not that I bear the man any malice for it. None. If he died to-morrow, no one would regret his death as genuinely as I would: if he fell into the river and got drowned, or if he fell into a sewer and suffocated, or if he got burned to death in a gas explosion (there are a lot of things that might happen to him), I should feel genuinely sorry to see him cut off.

Un type tout ce qu’il y a de moyen. Ceci dit, bien entendu, sans vouloir lui porter l’ombre d’un préjudice, et sans la moindre méchanceté. Mais l'homme est moyen. Petit, me semble-t-il, serait même le mot juste. Bien sûr, je ne pense pas à mon propre salaire. Il ne me viendrait pas à l’idée de me référer à quelque chose comme ça; bien qu’en fait, on pourrait penser qu'au bout de quinze ans de labeur, une proposition d’augmentation de cinq cents dollars est le genre de truc sur lequel aucun homme arrivé à mi-parcours ne cracherait. Non pas que je lui en veuille particulièrement à cause de ça. Pas du tout. S'il mourait demain, personne ne regretterait sa mort aussi sincèrement que moi: s'il tombait dans la rivière et se noyait, ou s'il faisait une chute dans un égout et mourait asphyxié, ou s'il était brûlé vif dans une explosion de gaz (il y a un tas de trucs qui pourraient lui arriver), je me sentirais sincèrement désolé de le voir passer l’arme à gauche.

 

But what strikes me more than the man's smallness is his incompetence. The man is absolutely no good. It's not a thing that I would say outside: as a matter of fact I deny it every time I hear it, though every man in town knows it. How that man ever got the position he has is more than I can tell. And, as for holding it, he couldn't hold it half a day if it weren't that the rest of us in the office do practically everything for him.

Mais ce qui me frappe davantage que les dimensions de ce gars-là, c’est son incompétence. L'homme n'est rigoureusement bon à rien. Ce n'est pas un truc que je raconterais en dehors d’ici: en fait, je m’inscris en faux chaque fois qu’on en cause devant moi, même si tout le monde, en ville, est au parfum. Comment ce gars-là a-t-il pu arriver à la situation qu’il occupe, c’est plus que je ne peux le dire. Quant à s’y maintenir, il ne tiendrait pas le coup une demi-journée s’il n’y avait pas le reste d’entre nous pour quasiment tout faire à sa place.

 

Why, I've seen him send out letters (I wouldn't say this to anyone outside, of course, and I wouldn't like to have it repeated) – letters with, actually, mistakes in English. Think of it, in English! Ask his stenographer.

Pourtant, je l'ai vu expédier des lettres (naturellement, je ne raconterai pas ça à n'importe qui en dehors d’ici, et je ne voudrais pas que ça s’ébruite) – des lettres truffées de fautes d’Anglais. Pensez donc! Des fautes d’Anglais! Demandez donc à sa sténodactylo.

 

I often wonder why I go on working for him. There are dozens of other companies that would give anything to get me. Only the other day – it's not ten years ago – I had an offer, or practically an offer, to go to Japan selling Bibles. I often wish now I had taken it. I believe I'd like the Japanese. They're gentlemen, the Japanese. They wouldn't turn a man down after slaving away for fifteen years.

Je me demande souvent pourquoi je continue à bosser pour lui. Il y a des douzaines d'autres sociétés qui donneraient n'importe quoi pour m'avoir. Rien que l'autre jour – je ne parle pas d’il y dix ans – on m’a proposé, ou on a failli me proposer, d’aller vendre des Bibles au Japon. Je regrette souvent de ne pas avoir accepté. Je crois que les Japonais me plairaient. Ce sont des types bien, les Japonais. Jamais ils ne fouleraient un type aux pieds après l’avoir asservi pendant quinze ans.

 

I often think I'll quit him. I say to my wife that that man had better not provoke me too far; or some day I'll just step into his office and tell him exactly what I think of him. I'd like to. I often say it over to myself in the street car coming home.

Je pense souvent à le quitter. Comme je dis à ma femme, ce gars-là ne devrait pas pousser le bouchon trop loin avec moi; ou un de ces jours, je m’en vais débarquer dans son bureau et lui dire exactement ce que je pense de lui. Ça me plairait assez. Je me suis souvent répété ça à moi-même dans le bus qui me ramenait chez moi.

 

He'd better be careful, that's all.

Il devrait faire gaffe, c’est tout.

 

-2-
The Minister whose Church he attends

-2-
Le ministre du culte de sa paroisse

 

A dull man. Dull is the only word I can think of that exactly describes him – dull and prosy. I don't say that he is not a good man. He may be. I don't say that he is not. I have never seen any sign of it, if he is. But I make it a rule never to say anything to take away a man's character.

Un type fade. Fade est le seul mot qui me vient à l’esprit pour le décrire exactement – fade et sans relief. Je ne dis pas que ce n’est pas un type bien. Il l’est peut-être. Je ne dis pas qu'il ne l'est pas. S’il l’est, je n'en ai jamais perçu le moindre signe. Mais je me fais une règle de ne jamais préjuger du caractère d’un homme.

 

And his sermons! Really that sermon he gave last Sunday on Esau seemed to me the absolute limit. I wish you could have heard it. I mean to say – drivel. I said to my wife and some friends, as we walked away from the church, that a sermon like that seemed to me to come from the dregs of the human intellect. Mind you, I don't believe in criticising a sermon. I always feel it a sacred obligation never to offer a word of criticism. When I say that the sermon was punk, I don't say it as criticism. I merely state it as a fact. And to think that we pay that man eighteen hundred dollars a year! And he's in debt all the time at that. What does he do with it? He can't spend it. It's not as if he had a large family (they've only four children). It's just a case of sheer extravagance. He runs about all the time. Last year it was a trip to a Synod Meeting at New York – away four whole days; and two years before that, dashing off to a Scripture Conference at Boston, and away nearly a whole week, and his wife with him!

Et ses sermons! Vraiment, le sermon sur Ésaü qu'il a prononcé dimanche dernier m’a semblé toucher le fond. Je voudrais que vous l’ayez entendu. Je veux dire – un tas de calembredaines. Comme j’ai dit à ma femme et à quelques amis en revenant de l'église, à mon avis, un pareil sermon constituait le degré zéro de l’intelligence humaine. Attention! Je ne crois pas qu'il faille critiquer un sermon. Je ressens toujours comme un devoir sacré de ne jamais prononcer un seul mot de critique. Quand je dis que le sermon était tarte, ce n’est pas pour le critiquer. J’énonce simplement un fait. Et quand on pense qu’on paye ce gars-là mille-huit cents dollars par an! Et il est tout le temps couvert de dettes. Que fait-il de tout ça? Il ne peut pas tout dépenser. Ce n'est pas comme s’il avait une famille nombreuse (ils n’ont que quatre enfants). C'est seulement un cas d'extravagance flagrante. Il est tout le temps parti à droite et à gauche. L'année dernière, c'était un Synode à New York – il est resté parti quatre journées pleines; et deux ans avant ça, il avait filé à Boston pour une Conférence sur les Écritures Saintes, et il était resté au loin pendant quasiment une semaine, et sa femme avec lui!

 

What I say is that if a man's going to spend his time gadding about the country like that – here to-day and there to-morrow – how on earth can he attend to his parochial duties?

Comme je dis toujours, un type qui passe son temps à vadrouiller comme ça dans tout le pays – aujourd'hui ici, ailleurs demain – ne peut pas assumer convenablement ses fonctions paroissiales.

 

I'm a religious man. At least I trust I am. I believe – and more and more as I get older – in eternal punishment. I see the need of it when I look about me. As I say, I trust I am a religious man, but when it comes to subscribing fifty dollars as they want us to, to get the man out of debt, I say "No."

Je suis quelqu’un de pieux. Du moins, je pense que je suis quelqu’un de pieux. Je crois – et de plus en plus à mesure que je vieillis – au châtiment éternel. J’en vois bien l'utilité quand je regarde autour de moi. Comme je dis toujours, je pense être quelqu’un de pieux, mais quand à souscrire cinquante dollars, comme ils voudraient que nous le fassions, pour éponger les dettes de ce gars-là, alors moi je dis Non!

 

True religion, as I see it, is not connected with money.

La véritable religion, à mes yeux, n'est pas liée à l'argent.

 

-3-His Partner at bridge

-3-
Son partenaire au bridge

 

The man is a complete ass. How a man like that has the nerve to sit down at a bridge table, I don't know. I wouldn't mind if the man had any idea – even the faintest idea – of how to play. But he hasn't any. Three times I signalled to him to throw the lead into my hand and he wouldn't: I knew that our only ghost of a chance was to let me do all the playing. But the ass couldn't see it. He even had the supreme nerve to ask me what I meant by leading diamonds when he had signalled that he had none. I couldn't help asking him, as politely as I could, why he had disregarded my signal for spades. He had the gall to ask in reply why I had overlooked his signal for clubs in the second hand round; the very time, mind you, when I had led a three spot as a sign to him to let me play the whole game. I couldn't help saying to him, at the end of the evening, in a tone of such evident satire that anyone but an ass would have recognised it, that I had seldom had as keen an evening at cards.

Ce type est un parfait âne bâté. Comment un type de ce tonneau-là peut-il avoir le front de s'asseoir à une table de bridge, je n’en sais rien. La question n’est pas de savoir s’il a une quelconque idée – même rudimentaire – de la façon de jouer. Il n'en a pas la moindre. C’est en vain que je lui ai fait signe par trois fois de me laisser l’entame lorsque j’avais la main17: Je savais que si nous avions l’ombre d’une chance, c’était qu’il me laisse mener tout le jeu. Mais cet âne-là n’a pas été fichu de s’en rendre compte. Il a même eu le suprême culot de me demander pourquoi je jouais carreau alors qu’il me faisait signe qu’il n’en avait pas. Je n’ai pas pu m’empêcher de lui demander, aussi poliment que possible, pourquoi il avait ignoré mon signal à propos des piques. Il a eu le toupet de me demander, en retour, pourquoi j'avais négligé le sien à propos des trèfles pendant le deuxième robre; alors même, figurez-vous, que je lui avais adressé trois clins d’œil pour lui indiquer de me laisser mener le jeu. A la fin de la soirée, je n’ai pas pu m’empêcher de lui dire, sur un ton ostensiblement sarcastique, que n'importe qui s’en serait aperçu, sauf un âne, et que j'avais rarement passé une soirée aussi passionnante à jouer aux cartes.

17 - “To throw the lead into my hand”. Que les joueurs de bridge me pardonnent, c’est sans doute un effroyable à-peu-près.

But he didn't see it. The irony of it was lost on him. The jackass merely said – quite amiably and unconsciously – that he thought I'd play a good game presently. Me! Play a good game presently!

Mais il ne s’en est pas rendu compte. Le sarcasme a été perdu pour lui. L'âne bâté a simplement répondu – avec une aimable inconscience – que j’avais bien joué. Moi! Bien joué!

 

I gave him a look, just one look as I went out! But I don't think he saw it. He was talking to some one else.

En sortant, je lui ai jeté un coup d’œil, juste un coup d’œil! Mais je ne pense pas qu'il l'ait vu. Il parlait à quelqu'un d'autre.

 

-4-
His Hostess at Dinner

-4-
Son hôtesse au cours d’un diner

 

On what principle that woman makes up her dinner parties is more than human brain can devise. Mind you, I like going out to dinner. To my mind it's the very best form of social entertainment. But I like to find myself among people that can talk, not among a pack of numbskulls. What I like is good general conversation, about things worth talking about. But among a crowd of idiots like that what can you expect? You'd think that even society people would be interested, or pretend to be, in real things. But not a bit. I had hardly started to talk about the rate of exchange on the German mark in relation to the fall of sterling bills – a thing that you would think a whole table full of people would be glad to listen to – when first thing I knew the whole lot of them had ceased paying any attention and were listening to an insufferable ass of an Englishman – I forget his name. You'd hardly suppose that just because a man has been in Flanders and has his arm in a sling and has to have his food cut up by the butler, that's any reason for having a whole table full of people listening to him. And especially the women: they have a way of listening to a fool like that with their elbows on the table that is positively sickening.

Le principe selon lequel cette bonne femme organise ses dîners dépasse ce que peut concevoir le cerveau humain. Figurez-vous que j’aime dîner dehors. À mon avis, c'est la meilleure forme de divertissement social. Mais j'aime me trouver avec des gens capables de discuter, pas au milieu d’un tas de demeurés. Ce que j'aime, c’est une bonne conversation générale, sur des sujets intéressants. Mais avec une pareille foule d’abrutis, de quoi voulez-vous parler? Vous penseriez que des gens réunis en société seraient intéressés, ou feindraient de l’être, par des choses de la vie réelle. Pas le moins du monde. J'avais à peine commencé à parler du taux de change du mark allemand par rapport à la chute de la livre sterling – un truc qu’une pleine tablée de gens devraient normalement être ravis d’entendre – quand je me suis aperçu qu’un bon paquet d’entre eux avaient cessé de me prêter une quelconque attention pour écouter un insupportable cuistre d’Anglais – son nom m’échappe. Il est à peine croyable qu’il suffise à un type d’être allé en Flandres, de porter son bras en écharpe et de devoir faire découper sa viande par le maître d'hôtel, pour avoir une tablée entière pendue à ses lèvres. Et particulièrement les bonnes femmes: la manière qu’elles ont d'écouter ce genre d’abruti, les coudes posés sur la table, est franchement écœurante.

 

I felt that the whole thing was out of taste and tried in vain, in one of the pauses, to give a lead to my hostess by referring to the prospect of a shipping subsidy bill going through to offset the register of alien ships. But she was too utterly dense to take it up. She never even turned her head. All through dinner that ass talked – he and that silly young actor they're always asking there that is perpetually doing imitations of the vaudeville people. That kind of thing may be all right, for those who care for it – I frankly don't – outside a theatre. But to my mind the idea of trying to throw people into fits of laughter at a dinner-table is simply execrable taste. I cannot see the sense of people shrieking with laughter at dinner. I have, I suppose, a better sense of humour than most people. But to my mind a humourous story should be told quietly and slowly in a way to bring out the point of the humour and to make it quite clear by preparing for it with proper explanations. But with people like that I find I no sooner get well started with a story than some fool or other breaks in. I had a most amusing experience the other day – that is, about fifteen years ago – at a summer hotel in the Adirondacks, that one would think would have amused even a shallow lot of people like those, but I had no sooner started to tell it – or had hardly done more than to describe the Adirondacks in a general way – than, first thing I know, my hostess, stupid woman, had risen and all the ladies were trooping out.

Estimant que tout ce bazar était du plus mauvais goût, c’est en vain que j’ai essayé, à la faveur d’une interruption, de tendre la perche à mon hôtesse en faisant allusion à un projet de subvention destinée à compenser l’enregistrement des bateaux étrangers et dont pourraient bénéficier les transporteurs maritimes. Mais elle était décidément trop obtuse pour s’en saisir. Elle n’est même pas allée jusqu’à tourner la tête. Cet âne a tenu le crachoir pendant tout le dîner – lui et ce jeune imbécile de comédien à qui ils étaient tout le temps en train de demander d’imiter des personnages de vaudeville. Ce genre de truc peut être absolument parfait en dehors d'un théâtre, pour ceux que ça intéresse – ce qui n’est pas franchement mon cas. Mais à mon avis, l'idée de provoquer le fou rire chez les gens autour d’une table est d’un goût tout simplement exécrable. Je ne vois pas à quoi ça ressemble de pousser des hurlements de rire au cours d’un dîner. Je me targue de posséder davantage de sens de l'humour que la plupart des gens. Mais à mon sens, une histoire humoristique doit être racontée tranquillement et lentement, de manière à mettre en évidence le côté comique de la chute et de le rendre accessible au public en le préparant grâce à des explications appropriées. Mais avec des gens comme ça, je crois que je n’aurais pas plus tôt commencé une histoire que l’un ou l’autre de ces abrutis me couperait la parole. L’autre jour, j’ai voulu raconter une expérience des plus amusantes qui m’était arrivée – un été d’il y a une quinzaine d’années dans un hôtel des Adirondacks – quelque chose qui me semblait susceptible de faire rire un tas de gens superficiels comme ceux-là, mais je n’avais pas plus tôt commencé à parler – ou j’avais à peine fini de décrire les Adirondacks dans leur ensemble – que la première chose dont je m’aperçus, c’était que mon hôtesse, cette stupide bonne femme, s’était levée de table et que toutes les dames étaient sorties.

 

As to getting in a word edgeways with the men over the cigars – perfectly impossible! They're worse than the women. They were all buzzing round the infernal Englishman with questions about Flanders and the army at the front. I tried in vain to get their attention for a minute to give them my impressions of the Belgian peasantry (during my visit there in 1885), but my host simply turned to me for a second and said, "Have some more port?" and was back again listening to the asinine Englishman.

Quant aux hommes, essayez donc d’en placer une à travers la fumée de leurs cigares – c’est absolument impossible! Ils sont pires que les bonnes femmes. Ils bourdonnaient tous autour de ce maudit Anglais avec leurs questions sur les Flandres et sur le front de l'armée. J'ai essayé en vain de capter leur attention ne fût-ce qu’une minute pour leur donner mes impressions sur la paysannerie belge (pendant mon séjour là-bas en 1885), mais mon hôte se contenta de se tourner vers moi une seconde pour me dire, encore un peu de porto? avant de se remettre à écouter ce ridicule Anglais.

 

And when we went upstairs to the drawing-room I found myself, to my disgust, side-tracked in a corner of the room with that supreme old jackass of a professor – their uncle, I think, or something of the sort. In all my life I never met a prosier man. He bored me blue with long accounts of his visit to Serbia and his impressions of the Serbian peasantry in 1875.

Puis, quand nous sommes montés à l’étage, au salon, je me suis retrouvé, à mon grand dam, coincé dans un angle de la salle avec ce suprême vieil âne de professeur – leur oncle, je pense, ou quelque chose comme ça. De toute ma vie, je n'avais jamais rencontré de type plus rasoir. Il m'a barbé d’importance avec d’interminables comptes-rendus de son séjour en Serbie en 1875 et ses impressions sur la paysannerie serbe.

 

I should have left early, but it would have been too noticeable.

J’aurais voulu m’en aller plus tôt, mais ça aurait paru trop ostensible.

 

The trouble with a woman like that is that she asks the wrong people to her parties.

La difficulté avec une bonne femme comme ça, c’est qu’elle n’invite pas les gens qu’il faut à ses soirées.
 

 

BUT,

MAIS...

 

-5-
His Little Son

-5-
Son petit fils

 

You haven't seen him? Why, that's incredible. You must have. He goes past your house every day on his way to his kindergarten. You must have seen him a thousand times. And he's a boy you couldn't help noticing. You'd pick that boy out among a hundred, right away. "There's a remarkable boy," you'd say. I notice people always turn and look at him on the street. He's just the image of me. Everybody notices it at once.

Vous ne l'avez jamais vu? Comment ça? C'est à peine croyable. Vous l’avez forcément vu. Il passe devant chez vous tous les jours en allant au jardin d'enfants. Vous devez l'avoir vu mille fois. Et c’est un petit gars que vous ne pouvez pas ne pas remarquer. Vous le repéreriez du premier coup au milieu de cent gamins. Voilà un remarquable petit garçon, diriez-vous. J’ai observé que les gens se retournent toujours sur lui dans la rue pour le regarder. C’est mon portrait tout craché. Tout le monde le remarque immédiatement.

 

How old? He's twelve. Twelve and two weeks yesterday. But he's so bright you'd think he was fifteen. And the things he says! You'd laugh! I've written a lot of them down in a book for fear of losing them. Some day when you come up to the house I'll read them to you. Come some evening. Come early so that we'll have lots of time. He said to me one day, "Dad" (he always calls me Dad), "what makes the sky blue?" Pretty thoughtful, eh, for a little fellow of twelve? He's always asking questions like that. I wish I could remember half of them.

Quel âge? Il a douze ans. Douze ans et deux semaines hier. Mais il est si éveillé que vous lui en donneriez quinze. Et les propos qu’il tient! Ça vous ferait rire! J’en ai noté un certain nombre dans un album de peur de les oublier. Un de ces jours, si vous venez à la maison, je vous les lirai. Passez donc un de ces soirs. Arrivez assez tôt pour que nous ayons tout notre temps. Un jour, il m’a dit, Papa (il m'appelle toujours Papa), pourquoi le ciel est-il bleu? Plutôt intelligent, hein, pour un gamin de douze ans? Il pose toujours des questions comme ça. J’aimerais pouvoir me souvenir de la moitié d’entre elles.

 

And I'm bringing him up right, I tell you. I got him a little savings box a while ago, and have got him taught to put all his money in it, and not give any of it away, so that when he grows up he'll be all right.

Et j’aime mieux vous dire que je l’élève comme il faut. Il y a quelque temps, je lui ai acheté une petite tirelire, et je lui ai appris à mettre tout son argent dedans, et à ne pas le gaspiller, de sorte qu’il puisse s’en trouver bien quand il sera grand.

 

On his last birthday I put a five dollar gold piece into it for him and explained to him what five dollars meant, and what a lot you could do with it if you hung on to it. You ought to have seen him listen.

Pour son dernier anniversaire j'ai mis une pièce d’or de cinq dollars dedans et je lui ai expliqué ce que représentaient cinq dollars, et tout ce qu’on pouvait faire avec, si on les économise. Vous auriez dû le voir écouter.

 

"Dad," he says, "I guess you're the kindest man in the world, aren't you?"

— Papa, a-t-il dit, je pense que tu es le meilleur du monde, c’est vrai, non?

 

Come up some time and see him.

Venez donc le voir un de ces jours.

 

 

 

 

-IX-
More than Twice-told Tales
or
Every Man his Own Hero

-IX-
Encore quelques bonnes vieilles histoires
ou
Chaque homme est son propre héros

 

-1-
The familiar story told about himself by the Commercial Traveller who sold goods to the man who was regarded as impossible.

-1-
La bonne vieille histoire racontée par le Voyageur de Commerce qui vendit des marchandises à l'homme réputé impossible.

 

"What," they said, "you're getting off at Midgeville? You're going to give the Jones Hardware Company a try, eh?" – and then they all started laughing and giving me the merry ha! ha! Well, I just got my grip packed and didn't say a thing and when the train slowed up for Midgeville, out I slid. "Give my love to old man Jones," one of the boys called after me, "and get yourself a couple of porous plasters and a pair of splints before you tackle him!" – and then they all gave me the ha! ha! again, out of the window as the train pulled out.

— Alors comme ça, m’ont-ils dit, tu descends à Midgeville? Tu vas tenter ta chance à la quincaillerie Jones, hein?

Puis ils se sont mis à rigoler et à m’adresser un tas de joyeux «ha! ha!» Alors, je me suis contenté d’agripper la poignée de ma valise sans prononcer un mot et quand le train a ralenti en arrivant sur Midgeville, je me suis faufilé dehors.

— Passe le bonjour à ce bon vieux Jones, m’a crié un des gars, et munis-toi de deux ou trois bandes plâtrées et d’une paire d'attelles avant de l’aborder!

Puis, alors que le train repartait, ils m’ont encore adressé leurs «ha! ha!» par la fenêtre.

 

Well, I walked uptown from the station to the Jones Hardware Company. "Is Mr. Jones in the office?" I asked of one of the young fellers behind the counter. "He's in the office," he says, "all right, but I guess you can't see him," he says – and he looked at my grip. "What name shall I say?" says he. "Don't say any name at all," I says. "Just open the door and let me in."

J'ai traversé le centre-ville de la gare jusqu’à la quincaillerie Jones.

— Est-ce que M. Jones est dans son bureau? ai-je demandé à l’un des jeunes employés derrière le comptoir.

— Il est bien dans son bureau, a-t-il dit, mais je doute que vous puissiez le voir.

Et il regardait ma valise.

— Quel nom dois-je annoncer? a-t-il dit.

— N’annoncez aucun nom, ai-je dit. Ouvrez seulement la porte et laissez-moi entrer.

 

Well, there was old man Jones sitting scowling over his desk, biting his pen in that way he has. He looked up when I came in. "See here, young man," he says, "you can't sell me any hardware," he says. "Mr. Jones," I says, "I don't want to sell you any hardware. I'm not here to sell you any hardware. I know," I says, "as well as you do," I says, "that I couldn't sell any hardware if I tried to. But," I says, "I guess it don't do any harm to open up this sample case, and show you some hardware," I says. "Young man," says he, "if you start opening up that sample case in here, you'll lose your time, that's all" – and he turned off sort of sideways and began looking over some letters.

Le vieux Jones était là, grimaçant derrière son bureau et mordillant son porte-plume de cette façon qui n’appartient qu’à lui. Il a levé les yeux à mon entrée.

— Jeune homme, a-t-il dit, vous ne me vendrez pas le moindre ustensile.

— M. Jones, ai-je dit, je ne veux rien vous vendre. Je ne suis pas ici pour vous vendre quoi que ce soit. Je sais, ai-je dit, aussi bien que vous, ai-je dit, que je ne pourrais rien vous vendre même si j'essayais. Mais, ai-je dit, je pense que ça ne mange pas de pain d’ouvrir cette valise d’échantillons, et de vous montrer le matériel, ai-je dit.

— Jeune homme, a-t-il dit, si vous ouvrez cette valise d’échantillons ici, vous perdrez votre temps, c’est tout.

Après quoi il se tourna sur le côté et se mit à parcourir quelques lettres.

 

"That's all right, Mr. Jones," I says. "That's all right. I'm here to lose my time. But I'm not going out of this room till you take a look anyway at some of this new cutlery I'm carrying."

Parfait, M. Jones, ai-je dit. C’est parfait. Je suis ici pour perdre mon temps. Mais je ne sortirai pas de cette pièce avant que vous ayez jeté un coup d'œil à quelques uns de ces nouveaux couverts que j’ai là-dedans.

 

So open I throws my sample case right across the end of his desk. "Look at that knife," I says, "Mr. Jones. Just look at it: clear Sheffield at three-thirty the dozen and they're a knife that will last till you wear the haft off it." "Oh, pshaw," he growled, "I don't want no knives; there's nothing in knives – "

Alors j’ai ouvert ma valise sur un coin de son bureau.

— Regardez-moi ce couteau, ai-je dit, M. Jones. Jetez juste un coup d’œil: du pur Sheffield à trente-trois dollars la douzaine, et voilà un couteau qui durera jusqu'à ce que son manche soit usé.

— Oh, zut, a-t-il grommelé je ne veux pas de couteaux; je n’ai que faire de vos couteaux —

 

Well I knew he didn't want knives, see? I knew it. But the way I opened up the sample case it showed up, just by accident so to speak, a box of those new electric burners – adjustable, you know – they'll take heat off any size of socket you like and use it for any mortal thing in the house. I saw old Jones had his eyes on them in a minute. "What's those things you got there?" he growls, "those in the box?" "Oh," I said, "that's just a new line," I said, "the boss wanted me to take along: some sort of electric rig for heating," I said, "but I don't think there's anything to it. But here, now, Mr. Jones, is a spoon I've got on this trip – it's the new Delphide – you can't tell that, sir, from silver. No, sir," I says, "I defy any man, money down, to tell that there Delphide from genuine refined silver, and they're a spoon that'll last – "

Je savais bien qu’il ne voulait pas de couteaux, vous voyez? Je le savais. Mais j’avais ouvert ma valise d’échantillons de manière à montrer, par hasard pour ainsi dire, une boîte de ces résistances  électriques – réglables, vous savez – qui peuvent se brancher sur n'importe quelle prise de courant et servir à tout un tas de trucs dans la maison. J'avais vu que le vieux Jones les avait tout de suite repérés.

— Qu’est-ce que c’est que ces machins que vous avez? a-t-il grommelé, là, dans la boîte?

— Oh, ai-je dit, ce n’est qu’une nouveauté. Le patron a voulu que je les prenne avec moi: une espèce de bidule électrique pour chauffer, ai-je dit, mais je ne pense pas qu’on puisse en faire quoi que ce soit. Par contre, j’ai là, M. Jones, une cuiller que j’ai pris spécialement pour cette tournée – c'est la nouvelle Delphide – monsieur, toute en argent. Non, monsieur, je défie n’importe qui, pour n’importe quelle somme, de dire que la Delphide n’est pas en véritable argent fin, et que ce n’est pas une cuiller faite pour durer —

 

"Let me see one of those burners," says old man Jones, breaking in.

— Montrez-moi un de ces machins à réchauffer, m’a interrompu le vieux Jones.

 

Well, sir, in about two minutes more, I had one of the burners fixed on to the light socket, and old Jones, with his coat off, boiling water in a tin cup (out of the store) and timing it with his watch.

Alors, monsieur, à peine deux minutes plus tard, j'avais branché une de ces résistances sur la prise d’une lampe. Le vieux Jones avait tombé la veste pour faire bouillir de l'eau dans une tasse en fer blanc dans l’arrière-boutique, et chronométrait l’opération avec sa montre.

 

The next day I pulled into Toledo and went and joined the other boys up to the Jefferson House. "Well," they says, "have you got that plaster on?" and started in to give me the ha! ha! again. "Oh, I don't know," I says. "I guess this is some plaster, isn't it?" and I took out of my pocket an order from old man Jones for two thousand adjustable burners, at four-twenty with two off. "Some plaster, eh?" I says.

Le jour suivant je suis rentré à Toledo et je suis allé rejoindre les autres gars au siège de la Jefferson.

— Alors, ont-ils dit, tu l’as, ce plâtre?

Et ils m’ont redonné du «ha! ha!»

— Oh, je ne sais pas trop, ai-je dit. Je pense que vous voulez parler de ça, hein?

Et j'ai sorti de ma poche une commande du vieux Jones pour deux mille résistances réglables à vingt-quatre dollars.

— Une espèce de plâtre, hein? ai-je dit.

 

Well, sir, the boys looked sick.

Alors monsieur, les gars ont paru légèrement ébranlés.

 

Old man Jones gets all his stuff from our house now. Oh, he ain't bad at all when you get to know him.

Le vieux Jones ne se sert plus que dans notre maison maintenant. Ah, il n'est pas si mauvais que ça quand on commence à le connaître.

 

 

   

-2-
The well-known story told by the man who has once had a strange psychic experience.

-2-
La bonne vieille histoire racontée par l'homme qui, une fois, a vécu une curieuse expérience psychique.

 

...What you say about presentiments reminds me of a strange experience that I had myself.

… Ce que vous dites à propos des pressentiments me rappelle une curieuse expérience que j'ai moi-même vécue.

 

I was sitting by myself one night very late, reading. I don't remember just what it was that I was reading. I think it was – or no, I don't remember what it was. Well, anyway, I was sitting up late reading quietly till it got pretty late on in the night. I don't remember just how late it was – half-past two, I think, or perhaps three – or, no, I don't remember. But, anyway, I was sitting up by myself very late reading. As I say, it was late, and, after all the noises in the street had stopped, the house somehow seemed to get awfully still and quiet. Well, all of a sudden I became aware of a sort of strange feeling – I hardly know how to describe it – I seemed to become aware of something, as if something were near me. I put down my book and looked around, but could see nothing. I started to read again, but I hadn't read more than a page, or say a page and a half – or no, not more than a page, when again all of a sudden I felt an overwhelming sense of – something. I can't explain just what the feeling was, but a queer sense as if there was something somewhere.

Une nuit, très tard, je m’étais installé pour lire. Je ne me rappelle pas au juste ce que je lisais. Il me semble que c’était – et puis non, je ne me rappelle pas. Bon, quoi qu'il en soit, je m’étais installé pour lire tranquillement jusqu'à ce qu'il soit suffisamment tard dans la nuit. Je ne me rappelle pas au juste à quel point il était tard – deux heures et demie, je pense, ou peut-être trois heures – ou bien, mais non, je ne me rappelle pas. Mais, quoi qu'il en soit, je m’étais installé pour lire jusqu'à une heure avancée. Comme je l’ai dit, il était tard, et, après que tous les bruits de la rue se fussent arrêtés, la maison a semblé d’une façon ou d'une autre devenir terriblement silencieuse et tranquille. C’est alors que j’ai soudain éprouvé quelque chose comme une sorte d’étrange impression – je saurais à peine la décrire – il me semblait que j’avais conscience de quelque chose, comme si quelque chose se tenait tout près de moi. J'ai posé mon livre et j’ai regardé autour de moi, mais je n’ai rien pu voir. Je me suis remis à lire, mais je n'avais pas lu plus d'une page, ou peut-être une page et demie – ou non, pas plus d'une page – quand j’ai à nouveau brusquement ressenti l’impression angoissante que – quelque chose. Je ne peux pas vraiment l’expliquer, mais c’était une sorte d’étrange impression, comme s’il y avait quelque chose quelque part.

 

Well, I'm not of a timorous disposition naturally – at least I don't think I am – but absolutely I felt as if I couldn't stay in the room. I got up out of my chair and walked down the stairs, in the dark, to the dining-room. I felt all the way as if some one were following me. Do you know, I was absolutely trembling when I got into the dining-room and got the lights turned on. I walked over to the sideboard and poured myself out a drink of whisky and soda. As you know, I never take anything as a rule – or, at any rate, only when I am sitting round talking as we are now – but I always like to keep a decanter of whisky in the house, and a little soda, in case of my wife or one of the children being taken ill in the night.

Bon. Je ne suis pas d’un naturel pusillanime – du moins je ne pense pas l’être – mais je me suis absolument senti comme si je ne pouvais pas rester dans la chambre. Je me suis levé de mon siège et j’ai descendu les escaliers, dans le noir, pour aller dans la salle à manger. Pendant tout ce temps, j’avais l’impression que quelqu'un me suivait. Vous savez, en entrant dans la salle à manger et en allumant les lumières, je tremblais de tous mes membres. Je suis allé jusqu’au buffet et je me suis versé un whisky-soda. Comme vous le savez, en règle générale, je ne prends jamais rien – ou, en tout cas, seulement quand je m'assieds pour discuter comme nous le faisons en ce moment – mais j'aime bien garder une carafe de whisky et un peu de soda à la maison, pour le cas où ma femme ou mes enfants seraient malades pendant la nuit.

 

Well, I took a drink and then I said to myself, I said, "See here, I'm going to see this thing through." So I turned back and walked straight upstairs again to my room. I fully expected something queer was going to happen and was prepared for it. But do you know when I walked into the room again the feeling, or presentiment, or whatever it was I had had, was absolutely gone. There was my book lying just where I had left it and the reading lamp still burning on the table, just as it had been, and my chair just where I had pushed it back. But I felt nothing, absolutely nothing. I sat and waited awhile, but I still felt nothing.

Bon. J'ai pris un verre et je me suis dit à moi-même, «Allons. Je m’en vais aller voir ce qui se passe.» Alors j’ai fait demi-tour et je suis remonté directement dans ma chambre. J’étais absolument sûr que quelque chose d’étrange allait se produire et je m’y étais préparé. Mais figurez-vous que quand je suis rentré dans la chambre, le sentiment, ou le pressentiment, ou l’impression que j’avais éprouvée, avait complètement disparu. Mon livre se trouvait exactement là où je l'avais laissé, et la lampe de lecture brûlait toujours sur la table, exactement comme un peu plus tôt, et mon siège se trouvait exactement là où je l'avais repoussé. Mais je ne ressentais rien, absolument rien. Je me suis assis un moment et j’ai attendu, mais je ne ressentais toujours rien.

 

I went downstairs again to put out the lights in the dining-room. I noticed as I passed the sideboard that I was still shaking a little. So I took a small drink of whisky – though as a rule I never care to take more than one drink – unless when I am sitting talking as we are here.

Je suis redescendu éteindre les lampes dans la salle à manger. En passant à côté du buffet, j'ai remarqué que je tremblais encore un peu. Alors j'ai repris un petit whisky – bien qu'en règle générale, je ne prends jamais plus d'un verre – sauf quand je reste assis à discuter comme nous le faisons.

 

Well, I had hardly taken it when I felt an odd sort of psychic feeling – a sort of drowsiness. I remember, in a dim way, going to bed, and then I remember nothing till I woke up next morning.

Bon. Je l'avais à peine bu que j’ai ressenti une espèce de bizarre sentiment psychique – quelque chose comme une somnolence. Je me souviens vaguement de m’être couché, puis je ne me rappelle plus rien jusqu'à mon réveil le lendemain matin.

 

And here's the strange part of it. I had hardly got down to the office after breakfast when I got a wire to tell me that my mother-in-law had broken her arm in Cincinnati. Strange, wasn't it? No, not at half-past two during that night – that's the inexplicable part of it. She had broken it at half-past eleven the morning before. But you notice it was _half-past_ in each case. That's the queer way these things go.

Et voilà le plus étrange de tout ça. Je venais à peine d’arriver à mon bureau, après le petit déjeuner, quand j’ai reçu un coup de fil m’annonçant que ma mère s’était cassé le bras à Cincinnati. Bizarre, non? Non, pas à deux-heures et demie dans la nuit – c'est ça qui est inexplicable. Elle s’était cassé le bras à onze heures et demie le matin précédent. Mais vous remarquerez qu’en tout cas, c'était  à la demie. C'est étrange la manière dont ces choses-là arrivent.

 

Of course, I don't pretend to explain it. I suppose it simply means that I am telepathic – that's all. I imagine that, if I wanted to, I could talk with the dead and all that kind of thing. But I feel somehow that I don't want to.

Évidemment, je ne prétends pas expliquer tout ça Je suppose que ça signifie simplement que je suis télépathe – c'est tout. Si ça se trouve, si je le voulais, je pourrais causer avec les morts et tout ce genre de choses. Mais je crois que, pour une raison ou pour une autre, je ne le souhaite pas.

 

Eh? Thank you, I will – though I seldom take more than – thanks, thanks, that's plenty of soda in it.

Hein? Merci bien, je – bien que j’en prenne rarement plus de – merci, merci beaucoup, pas trop de soda s’il vous plaît.

 
     

-3-
The familiar narrative in which the Successful Business Man recounts the early struggles by which he made good.

-3-
La bonne vieille histoire dans laquelle l'Homme d’Affaires qui a Réussi raconte les luttes qui, autrefois, l’ont conduit au succès.

 

...No, sir, I had no early advantages whatever. I was brought up plain and hard – try one of these cigars; they cost me fifty cents each. In fact, I practically had no schooling at all. When I left school I didn't know how to read, not to read good. It's only since I've been in business that I've learned to write English, that is so as to use it right. But I'll guarantee to say there isn't a man in the shoe business to-day can write a better letter than I can. But all that I know is what I've learned myself. Why, I can't do fractions even now. I don't see that a man need. And I never learned no geography, except what I got for myself off railroad folders. I don't believe a man needs more than that anyway. I've got my boy at Harvard now. His mother was set on it. But I don't see that he learns anything, or nothing that will help him any in business. They say they learn them character and manners in the colleges, but, as I see it, a man can get all that just as well in business – is that wine all right? If not, tell me and I'll give the head waiter hell; they charge enough for it; what you're drinking costs me four-fifty a bottle.

… Non, monsieur, je n’avais, au départ, pas le moindre avantage. J'ai été élevé à la dure – essayez donc un de ces cigares; chacun d’eux m'a coûté cinquante cents. En fait, je n'avais pratiquement aucune instruction. Quand j'ai quitté l'école je ne savais pour ainsi dire pas lire. C’est seulement depuis que je suis entré dans les affaires que j'ai appris à écrire en anglais, assez pour m’en servir convenablement. Mais je vous garantis qu'au jour d’aujourd’hui, dans la chaussure, il n'y a pas un seul type qui soit capable d’écrire une meilleure lettre que moi. Tout ce que je sais, je l’ai appris par moi-même. Ceci dit, même maintenant, je ne sais toujours pas calculer les fractions. Cela dit, je ne vois pas pourquoi un type en aurait besoin. Et je n'ai jamais étudié la géographie, à part ce que j’en ai appris dans les dépliants des chemins de fer. De toute façon, je ne pense pas qu’un type ait besoin d’en savoir davantage. Mon gars est à Harvard maintenant. Sa mère l’a fait entrer là-bas. Mais à ce que je vois, il n’y apprend rien, ou rien qui puisse lui servir dans les affaires. Ils disent qu'ils leur forgent le caractère et leur inculquent les bonnes manières dans les universités, mais, à ce que je vois, un type peut très bien apprendre tout ça dans les affaires – est-ce que le vin est convenable? Sinon, dites-le moi et j’enverrai le maître d'hôtel au diable; ça me coûte assez cher; ce que vous buvez là me revient à quarante-cinq dollars la bouteille.

 

But I was starting to tell you about my early start in business. I had it good and hard all right. Why when I struck New York – I was sixteen then – I had just eighty cents to my name. I lived on it for nearly a week while I was walking round hunting for a job. I used to get soup for three cents, and roast beef with potatoes, all you could eat, for eight cents, that tasted better than anything I can ever get in this damn club. It was down somewhere on Sixth Avenue, but I've forgotten the way to it.

Mais j’avais commencé à vous parler de mes débuts dans les affaires. J’en ai bouffé, de la vache enragée. Figurez-vous que quand j'ai débarqué à New York – j'avais alors seize ans – je possédais en tout et pour tout quatre-vingts cents en propre. J'ai vécu là-dessus pendant presque une semaine passée à déambuler à la recherche d’un boulot. J’achetais pour trois cents de potage, et pour huit cents de rôti de bœuf aux pommes de terre – c’était là tout ce qu’on trouvait à manger – et c’était meilleur que tout ce qu’on pourrait commander de nos jours dans ce satané club. C’était par là-bas, quelque part sur la sixième avenue, mais je ne me rappelle plus où exactement.

 

Well, about the sixth day I got a job, down in a shoe factory, working on a machine. I guess you've never seen shoe-machinery, have you? No, you wouldn't likely. It's complicated. Even in those days there were thirty-five machines went to the making of a shoe, and now we use as many as fifty-four. I'd never seen the machines before, but the foreman took me on. "You look strong," he said "I'll give you a try anyway."

Bon. Au bout de six jours, j'ai trouvé du boulot, par là-bas, dans une fabrique de chaussures, où il fallait bosser sur une machine. J’imagine que vous n'avez jamais vu de machine à fabriquer les chaussures, hein? Non, vous n’en avez probablement jamais vu. C’est plutôt compliqué. Même en ce temps-là, il fallait trente-cinq machines pour fabriquer une chaussure, et au jour d’aujourd’hui, nous n’en utilisons pas moins de cinquante-quatre. Je n'avais jamais vu ce genre de machines avant, mais le contremaître m'a pris à part. Tu as l’air costaud, qu’il m’a dit, de toute façon, je te prends à l’essai.

 

So I started in. I didn't know anything. But I made good from the first day. I got four a week at the start, and after two months I got a raise to four-twenty-five.

Alors je m’y suis mis. Je n'y connaissais rien. Mais je m’en suis bien sorti dès le premier jour. Au début, je me faisais quatre dollars par semaine, et au bout de deux mois je suis passé à quatre dollars vingt-cinq.

 

Well, after I'd worked there about three months, I went up to the floor manager of the flat I worked on, and I said, "Say, Mr. Jones, do you want to save ten dollars a week on expenses?" "How?" says he. "Why," I said, "that foreman I'm working under on the machine, I've watched him, and I can do his job; dismiss him and I'll take over his work at half what you pay him." "Can you do the work?" he says. "Try me out," I said. "Fire him and give me a chance." "Well," he said, "I like your spirit anyway; you've got the right sort of stuff in you."

Bon. Après avoir bossé à peu près trois mois là-dedans, je suis monté à l’administration de mon atelier, et j'ai dit, Dites voir, M. Jones, est-ce que vous voulez épargner dix dollars par semaine sur vos dépenses? Comment ça? il a dit. Eh bien, voilà, j'ai dit, j’ai bien observé le contremaître sous les ordres duquel je bosse, et je peux faire son boulot; virez-le et j'assurerai son boulot pour la moitié de ce que vous lui donnez. Vous pouvez effectuer le travail? qu’il a dit. Mettez-moi à l’épreuve, j'ai dit. Virez-le et donnez-moi une chance. Bien, qu’il a dit, de toute façon, j’apprécie votre esprit d’initiative; vous avez le bon truc en vous.

 

So he fired the foreman and I took over the job and held it down. It was hard at first, but I worked twelve hours a day, and studied up a book on factory machinery at night. Well, after I'd been on that work for about a year, I went in one day to the general manager downstairs, and I said, "Mr. Thompson, do you want to save about a hundred dollars a month on your overhead costs?" "How can I do that?" says he. "Sit down." "Why," I said, "you dismiss Mr. Jones and give me his place as manager of the floor, and I'll undertake to do his work, and mine with it, at a hundred less than you're paying now." He turned and went into the inner office, and I could hear him talking to Mr. Evans, the managing director. "The young fellow certainly has character," I heard him say. Then he came out and he said, "Well, we're going to give you a try anyway: we like to help out our employes all we can, you know; and you've got the sort of stuff in you that we're looking for."

C’est comme ça qu’il a viré le contremaître, que j'ai assuré le boulot et que je m’y suis tenu. Au début, c’était dur, mais je bossais douze heures par jour, et la nuit, j’étudiais dans un bouquin sur les machines-outils. Bon, au bout d’environ une année de ce boulot, je suis descendu un beau jour chez le directeur général, et je lui ai dit comme ça, M. Thompson, est-ce que voulez épargner quelque chose comme cent dollars par mois sur vos frais généraux? Comment ça? qu’il a dit. Asseyez-vous. Voilà, j'ai dit, vous virez M. Jones et vous me donnez son poste de chef des travaux, et je m'engage à effectuer son boulot, en plus du mien, pour cent dollars de moins que ce qu’il vous coûte maintenant. Il s’est levé et s’est précipité dans les bureaux intérieurs, où j’ai pu l'entendre parler à M. Evans, le chef du personnel. Ce jeune homme a sans doute du caractère, que je l'ai entendu dire. Après ça, il est sorti et il m’a dit, Eh bien, de toute façon, nous allons vous donner une chance: vous savez, nous aimons faire notre possible pour mettre le pied à l’étrier à nos employés; et vous avez en vous le truc que nous recherchons.

 

So they dismissed Jones next day and I took over his job and did it easy. It was nothing anyway. The higher up you get in business, the easier it is if you know how. I held that job two years, and I saved all my salary except twenty-five dollars a month, and I lived on that. I never spent any money anyway. I went once to see Irving do this Macbeth for twenty-five cents, and once I went to a concert and saw a man play the violin for fifteen cents in the gallery. But I don't believe you get much out of the theatre anyway; as I see it, there's nothing to it.

C’est comme ça que, dès le lendemain, ils ont viré Jones et que j'ai assuré son boulot les doigts dans le nez. De toute façon, ce n’était pas sorcier. Plus vous grimpez dans les affaires, plus c’est facile, si vous savez vous y prendre. J'ai fait le boulot pendant deux ans, et j'ai mis tout mon salaire à gauche, sauf vingt-cinq dollars par mois sur lesquels j’ai vécu. De toute façon, je ne dépensais quasiment rien. Je suis allé une fois voir jouer Irving18 dans ce Macbeth pour vingt-cinq cents, et une fois à un concert, pour voir un type jouer du violon depuis une place à quinze cents au poulailler. Mais de toute façon, je ne crois pas qu’il y ait grand-chose à tirer du théâtre; pour ce que j’en ai vu, il n'y a rien là-dedans.

18 - Sir Henry Irving (1838-1905)

Well, after a while I went one day to Mr. Evans's office and I said, "Mr. Evans, I want you to dismiss Mr. Thompson, the general manager." "Why, what's he done?" he says. "Nothing," I said, "but I can take over his job on top of mine and you can pay me the salary you give him and save what you're paying me now." "Sounds good to me," he says.

Bon. Au bout d’un moment, je suis allé voir M. Evans dans son bureau et je lui ai dit comme ça, M. Evans, je veux que vous viriez M. Thompson, le directeur général. Pourquoi, qu’est-ce qu’il a fait? qu’il a dit. Rien, que j'ai dit, mais je peux faire son boulot en plus du mien et vous pouvez me payer ce que vous lui donnez et économiser mon salaire actuel. Ça me va, qu’il a dit.

 

So they let Thompson go and I took his place. That, of course, is where I got my real start, because, you see, I could control the output and run the costs up and down just where I liked. I suppose you don't know anything about costs and all that – they don't teach that sort of thing in colleges – but even you would understand something about dividends and would see that an energetic man with lots of character and business in him, If he's general manager can just do what he likes with the costs, especially the overhead, and the shareholders have just got to take what he gives them and be glad to. You see they can't fire him – not when he's got it all in his own hands – for fear it will all go to pieces.

C’est comme ça qu’ils se sont débarrassés de Thompson et que j'ai pris sa place. Naturellement, c’est là que j'ai vraiment pris le départ, vu que, vous voyez, je pouvais contrôler le rendement et faire varier les coûts absolument à ma guise. Je suppose que vous ne savez rien au sujet des coûts et de tout le bazar – on n’apprend pas ces trucs-là dans les universités – mais quand même, si vous aviez la moindre notion de ce que sont les dividendes, vous verriez bien qu’un type déterminé et disposant d’un solide sens des affaires, s'il est directeur général, peut tout simplement faire ce qu'il veut avec les coûts, particulièrement les frais généraux, et les actionnaires n’ont plus qu’à être heureux de ce qu’il leur donne. Vous voyez, ils ne peuvent pas le virer – pas quand il a la mainmise sur toute l’affaire – de peur que tout s’écroule.

 

Why would I want to run it that way for? Well, I'll tell you. I had a notion by that time that the business was getting so big that Mr. Evans, the managing director, and most of the board had pretty well lost track of the details and didn't understand it. There's an awful lot, you know, in the shoe business. It's not like ordinary things. It's complicated. And so I'd got an idea that I would shove them clean out of it – or most of them.

Pourquoi croyez-vous que j’ai fait tout ça? Eh bien, je m’en vais vous le dire. Je me suis rendu compte, à ce moment-là, que l’affaire devenait si importante que M. Evans, le président directeur général, et la majeure partie du conseil d’administration, s'emmêlaient complètement les crayons dans les détails et n’y pigeaient plus rien. Vous savez, dans la chaussure, c’est assez terrible. Ce n’est pas un truc ordinaire. C’est compliqué. Et j’avais dans l’idée de les pousser proprement dehors – ou la plupart d'entre eux.

 

So I went one night to see the president, old Guggenbaum, up at his residence. He didn't only have this business, but he was in a lot of other things as well, and he was a mighty hard man to see. He wouldn't let any man see him unless he knew first what he was going to say. But I went up to his residence at night, and I saw him there. I talked first with his daughter, and I said I just had to see him. I said it so she didn't dare refuse. There's a way in talking to women that they won't say no.

C’est pour ça qu’un soir, je suis allé voir le président, le vieux Guggenbaum, à sa résidence. Il n’avait pas seulement cette affaire-là, mais aussi tout un tas d’autres affaires, et c’était un type puissant et difficile à rencontrer. Il ne recevait jamais un gars avant de savoir ce qu'il avait à lui dire. Mais un soir, je suis allé jusqu’à sa résidence, et c’est là-bas que je l’ai vu. J'ai d'abord parlé à sa fille, disant qu’il me fallait seulement le voir. J’ai dit ça d’une telle façon qu’elle n’a pas pu refuser. Il y a une façon de parler aux femmes qui fait qu’elles ne peuvent pas dire non.

 

So I showed Mr. Guggenbaum what I could do with the stock. "I can put that dividend," I says, "clean down to zero – and they'll none of them know why. You can buy the lot of them out at your own price, and after that I'll put the dividend back to fifteen, or twenty, in two years."

Alors j'ai expliqué à M. Guggenbaum ce que je pouvais faire avec les actionnaires. Je peux ramener leurs dividendes, j’ai dit, quasiment à zéro – et aucun d’entre eux ne comprendra pourquoi. Vous pourrez racheter les actions de la plupart d’entre eux au prix que vous voudrez, après quoi, en deux ans, je ramènerai les dividendes à quinze ou vingt dollars.

 

"And where do you come in?" says the old man, with a sort of hard look. He had a fine business head, the old man, at least in those days.

— Et vous, dans tout ça? dit le vieux, avec une espèce de regard dur. C’était un homme d’affaires sacrément avisé, le vieux, au moins en ce temps-là.

 

So I explained to him where I came in. "All right," he said. "Go ahead. But I'll put nothing in writing." "Mr. Guggenbaum, you don't need to," I said. "You're as fair and square as I am and that's enough for me."

Alors je lui ai expliqué quel était mon rôle. Bien, qu’il a dit. Allez-y. Mais ne mettez rien par écrit. M. Guggenbaum, ce n’est pas la peine, que j'ai dit. Vous êtes aussi juste et rigoureux que moi, et ça me suffit.

 

His daughter let me out of the house door when I went. I guess she'd been pretty scared that she'd done wrong about letting me in. But I said to her it was all right, and after that when I wanted to see the old man I'd always ask for her and she'd see that I got in all right.

Quand je suis sorti, sa fille m’attendait à la porte de la maison. Je pense qu'elle craignait d’avoir fait une bourde en me laissant entrer. Mais je lui ai dit que tout allait bien, et que désormais, quand je voudrais voir le vieil homme, je m’adresserais toujours à elle, et qu’elle verrait bien qu’il n’y avait pas de problème.

 

Got them squeezed out? Oh, yes, easy. There wasn't any trouble about that. You see the old man worked up a sort of jolt in wholesale leather on one side, and I fixed up a strike of the hands on the other. We passed the dividend two quarters running, and within a year we had them all scared out and the bulk of the little shareholders, of course, trooped out after them. They always do. The old man picked up the stock when they dropped it, and one-half of it he handed over to me.

Est-ce qu’ils sont tirés d’affaire? Oh, oui, facilement. Il n'y a pas eu le moindre ennui. Vous voyez, le vieux a provoqué d’un côté une espèce de crise dans l’industrie du cuir pendant que j’organisais une grève des ouvriers de l'autre. Nous avons fait tomber les dividendes à deux quarters, et en un an, nous leur avons flanqué la frousse, et la masse des petits actionnaires les a naturellement suivis. C’est ce qu’ils font toujours. Le vieux a récolté les actions dont ils s’étaient débarrassés et m’en a refilé la moitié.

 

That's what put me where I am now, do you see, with the whole control of the industry in two states and more than that now, because we have the Amalgamated Tanneries in with us, so it's practically all one concern.

Vous voyez, c’est ça qui m’a conduit là où je suis maintenant, avec le contrôle total sur l'industrie de deux états et encore plus au jour d’aujourd’hui, vu que nous possédons les Tanneries Réunies, de sorte qu’il n’y a pas le moindre souci à se faire.

 

Guggenbaum? Did I squeeze him out? No, I didn't because, you see, I didn't have to. The way it was – well, I tell you – I used to go up to the house, see, to arrange things with him – and the way it was – why, you see, I married his daughter, see, so I didn't exactly need to squeeze him out. He lives up with us now, but he's pretty old and past business. In fact, I do it all for him now, and pretty well everything he has is signed over to my wife. She has no head for it, and she's sort of timid anyway – always was – so I manage it all. Of course, if anything happens to the old man, then we get it all. I don't think he'll last long. I notice him each day, how weak he's getting.

Guggenbaum? Est-ce que je m’en suis débarrassé? Non, parce que, vous voyez, je n’ai pas eu besoin de le faire. A force – eh bien, comment dire? – à force de me rendre chez lui, vous voyez, pour mettre les choses au point – et à force de – eh bien, vous voyez ce que je veux dire, j'ai épousé sa fille, vous voyez, alors je n'ai pas vraiment eu besoin de le mettre dehors. Au jour d’aujourd’hui, il vit avec nous, mais en tant qu’homme d’affaires, il est plutôt sur la touche. En fait, au jour d’aujourd’hui, je fais tout à sa place, et il ne lui reste qu’à tout signer à la place de ma femme. Elle n'a pas l’esprit à ça, et de toute façon, elle est plutôt timorée – elle l’a toujours été – de sorte que c’est moi qui gère toute l’affaire. Naturellement, si quelque chose arrive au vieux, c’est nous qui aurons le tout. Je ne pense pas qu'il durera encore longtemps. J’ai remarqué qu’il faiblissait de jour en jour.

 

My son in the business? Well, I'd like him to be. But he don't seem to take to it somehow – I'm afraid he takes more after his mother; or else it's the college that's doing it. Somehow, I don't think the colleges bring out business character, do you?

Mon fils dans les affaires? Eh bien, j’aimerais bien. Mais d’une façon ou d'une autre, il ne semble pas s’y intéresser – je crains qu’il ne tienne davantage de sa mère; ou bien c'est l'université qui fait ça. D’une façon ou d'une autre, je ne pense pas que les universités développent le sens des affaires, pas vous?

 

 

 

 

-X-
A Study in Still Life
My Tailor

-X-
Une étude de la vie de tous les Jours

Mon tailleur

 

He always stands there – and has stood these thirty years – in the back part of his shop, his tape woven about his neck, a smile of welcome on his face, waiting to greet me.

Il se tient toujours là – comme il s’y est toujours tenu pendant les trente dernières années – au fond de sa boutique, son mètre ruban autour du cou, un sourire de bienvenue sur le visage, prêt à me saluer.

 

"Something in a serge," he says, "or perhaps in a tweed?"

— Quelque chose dans de la serge, dit-il ou peut-être dans un tweed?

 

There are only these two choices open to us. We have had no others for thirty years. It is too late to alter now.

Seuls ces deux choix nous sont proposés. En trente ans, il n’y en a jamais eu d’autre. A présent, il est trop tard pour que ça change.

 

"A serge, yes," continues my tailor, "something in a dark blue, perhaps." He says it with all the gusto of a new idea, as if the thought of dark blue had sprung up as an inspiration. "Mr. Jennings" (this is his assistant), "kindly take down some of those dark blues.

— Une serge, oui, continue mon tailleur, quelque chose dans les bleu-foncé, peut-être.

Il parle avec autant d’enthousiasme que s’il venait tout juste d’y penser, comme si l’idée d’un bleu-foncé lui était venue comme une inspiration.

— M. Jennings (c'est son commis), soyez assez aimable pour sortir quelques uns de ces bleus foncés.

 

"Ah," he exclaims, "now here is an excellent thing." His manner as he says this is such as to suggest that by sheer good fortune and blind chance he has stumbled upon a thing among a million.

— Oh, nous avons là quelque chose d’excellent, s’exclame-t-il de manière à suggérer que c’est une chance unique d’avoir eu la bonne fortune de tomber là-dessus parmi des millions d’autres articles.

 

He lifts one knee and drapes the cloth over it, standing upon one leg. He knows that in this attitude it is hard to resist him. Cloth to be appreciated as cloth must be viewed over the bended knee of a tailor with one leg in the air.

Debout sur une jambe, il drape l’étoffe sur son genou levé. Il sait qu’il est difficile de lui résister quand il se tient comme ça. Une étoffe ne peut être appréciée en tant que telle que drapée sur le genou plié d'un tailleur qui se tient une jambe en l’air.

 

My tailor can stand in this way indefinitely, on one leg in a sort of ecstasy, a kind of local paralysis.

Mon tailleur peut se tenir ainsi indéfiniment, debout sur une jambe et dans une sorte d'extase, quelque chose comme une paralysie locale.

 

"Would that make up well?" I ask him.

— Est-ce que ça se travaille bien? lui demandé-je.

 

"Admirably," he answers.

— Admirablement, répond-il.

 

I have no real reason to doubt it. I have never seen any reason why cloth should not make up well. But I always ask the question as I know that he expects it and it pleases him. There ought to be a fair give and take in such things.

Je n'ai aucune raison valable d’en douter. Il n’y a jamais eu aucune raison pour qu’une étoffe ne pût se travailler convenablement. Mais je pose toujours la question parce que je sais qu'il s’y attend et que ça lui plaît. Il faut bien se faire mutuellement quelques concessions quand on traite de telles affaires.

 

"You don't think it at all loud?" I say. He always likes to be asked this.

— Vous ne trouvez pas ça trop voyant? dis-je.

Il aime toujours qu’on lui demande ça.

 

"Oh, no, very quiet indeed. In fact we always recommend serge as extremely quiet."

— Oh, non, très discret au contraire. En fait, nous conseillons toujours la serge pour son extrême discrétion.

 

I have never had a wild suit in my life. But it is well to ask.

Au cours de ma vie, je n'ai jamais porté de costume indiscret. Mais c’est toujours bien de le demander.

 

Then he measures me – round the chest, nowhere else. All the other measures were taken years ago. Even the chest measure is only done – and I know it – to please me. I do not really grow.

Il prend ensuite mon tour de poitrine, à l’exclusion de toute autre mesure. Toutes les autres ont été prises il y a des années. Même mon tour de poitrine d’ailleurs – que je connais parfaitement. S’il le prend, c’est pour me faire plaisir. Je ne grossis pas tant que ça.

 

"A little fuller in the chest," my tailor muses. Then he turns to his assistant. "Mr. Jennings, a little fuller in the chest – half an inch on to the chest, please."

— Un soupçon d’ampleur au niveau de la poitrine, réfléchit mon tailleur, avant de se tourner vers son commis. M. Jennings, un peu plus d’ampleur à la poitrine – un demi-pouce de plus pour le tour de poitrine, je vous prie.

 

It is a kind fiction. Growth around the chest is flattering even to the humblest of us.

C'est un pieux mensonge. Une poitrine un peu plus puissante est de nature à flatter même le plus humble d’entre nous.

 

"Yes," my tailor goes on – he uses "yes" without any special meaning – "and shall we say a week from Tuesday? Mr. Jennings, a week from Tuesday, please."

— Oui, continue mon tailleur – il dit oui sans raison particulière – que dirions-nous d’une semaine à partir de mardi? M. Jennings, une semaine à partir de mardi, je vous prie.

 

"And will you please," I say, "send the bill to –?" but my tailor waves this aside. He does not care to talk about the bill. It would only give pain to both of us to speak of it.

— Et, s’il vous plaît, dis-je, adressez la facture à –

Mais mon tailleur a un geste ondulant de la main. Il ne se soucie pas d’aborder la question de la facture. Ça ne ferait que nous chagriner tous les deux d’en parler.

 

The bill is a matter we deal with solely by correspondence, and that only in a decorous and refined style never calculated to hurt.

La facture est une chose que nous ne traitons que par correspondance, et cela seulement dans un style convenable et raffiné étudié pour ne pas heurter.

 

I am sure from the tone of my tailor's letters that he would never send the bill, or ask for the amount, were it not that from time to time he is himself, unfortunately, "pressed" owing to "large consignments from Europe." But for these heavy consignments, I am sure I should never need to pay him. It is true that I have sometimes thought to observe that these consignments are apt to arrive when I pass the limit of owing for two suits and order a third. But this can only be a mere coincidence.

Rien qu’au ton des lettres de mon tailleur, je suis sûr qu'il n'enverrait jamais de facture, ou ne demanderait jamais son compte, s’il n’était malheureusement pas lui-même de temps de temps pressé en raison des importantes livraisons d'Europe. Sans ces envois onéreux, je suis certain que je n’aurais jamais rien à payer. A vrai dire, j’ai parfois remarqué que ces livraisons avaient tendance à arriver quand je commandais un nouveau costume alors que je lui en devais déjà deux. Mais il s’agissait peut-être seulement de simples coïncidences.

 

Yet the bill, as I say, is a thing that we never speak of. Instead of it my tailor passes to the weather. Ordinary people always begin with this topic. Tailors, I notice, end with it. It is only broached after the suit is ordered, never before.

Cependant, comme je l’ai dit, la facture est un point que nous n’abordons jamais. Au lieu de ça, mon tailleur parle du temps. Ordinairement, c’est toujours par là que les gens commencent. J’ai remarqué que c’est là-dessus que les tailleurs, eux, finissent. Le sujet n’est abordé qu’une fois que la commande du costume est passée, jamais avant.

 

"Pleasant weather we are having," he says. It is never other, so I notice, with him. Perhaps the order of a suit itself is a little beam of sunshine.

— Nous avons un temps charmant, dit-il.

J’ai remarqué qu’il n’en allait jamais autrement avec lui. Peut-être la commande d’un costume est-elle en elle-même quelque chose comme un petit rayon de soleil.

 

Then we move together towards the front of the store on the way to the outer door.

Puis nous nous dirigeons vers la partie de la boutique qui voisine la porte d’entrée.

 

"Nothing to-day, I suppose," says my tailor, "in shirtings?"

— Rien aujourd'hui, je suppose, dit mon tailleur, du côté des chemises?

 

"No, thank you."

— Non, merci.

 

This is again a mere form. In thirty years I have never bought any shirtings from him. Yet he asks the question with the same winsomeness as he did thirty years ago.

Là encore, c’est seulement pour la forme. En trente ans je ne lui ai jamais acheté une seule chemise. Pourtant, il me pose la question avec la même candeur qu’il y a trente ans.

 

"And nothing, I suppose, in collaring or in hosiery?"

— Et rien, je suppose, du côté des cols ou des caleçons longs?

 

This is again futile. Collars I buy elsewhere and hosiery I have never worn.

La question est tout aussi superflue. J’achète mes cols ailleurs et je n'ai jamais porté de caleçons longs.

 

Thus we walk to the door, in friendly colloquy. Somehow if he failed to speak of shirtings and hosiery, I should feel as if a familiar cord had broken;

C’est en nous entretenant amicalement que nous gagnons la porte. D’une manière ou d’une autre, s'il ne parlait pas de chemises ou de caleçons longs, je me sentirais comme si une corde familière était cassée.

 

At the door we part.

Nous nous séparons sur le seuil de la boutique.

 

"Good afternoon," he says. "A week from Tuesday – yes – good afternoon."

— Bon après-midi, dit-il. Une semaine à compter de mardi – oui – bon après-midi.

 

Such is – or was – our calm unsullied intercourse, unvaried or at least broken only by consignments from Europe.

Tel sont – ou tels étaient – nos rapports, sans heurts, paisibles, inchangés d’une fois sur l’autre, ou seulement altérés de temps en temps par la livraison d’une commande venue d’Europe.

 

I say it was, that is until just the other day.

Je dis étaient, c’est-à-dire jusqu’à l'autre jour.

 

And then, coming to the familiar door, for my customary summer suit, I found that he was there no more. There were people in the store, unloading shelves and piling cloth and taking stock. And they told me that he was dead. It came to me with a strange shock. I had not thought it possible. He seemed – he should have been – immortal.

Ce jour-là, en franchissant la porte familière pour commander mon costume d’été, je me rendis compte qu'il n’était pas là. La boutique était pleine de gens occupés à vider les étagères, à empiler les étoffes et à emballer le stock. Et ils me dirent qu'il était mort. J’en reçus comme un choc étrange. Je n’imaginais pas que ce fût possible. Il m’avait toujours semblé – il aurait dû avoir été – immortel.

 

They said the worry of his business had helped to kill him. I could not have believed it. It always seemed so still and tranquil – weaving his tape about his neck and marking measures and holding cloth against his leg beside the sunlight of the window in the back part of the shop. Can a man die of that? Yet he had been "going behind," they said (however that is done), for years. His wife, they told me, would be left badly off. I had never conceived him as having a wife. But it seemed that he had, and a daughter, too, at a conservatory of music – yet he never spoke of her – and that he himself was musical and played the flute, and was the sidesman of a church – yet he never referred to it to me. In fact, in thirty years we never spoke of religion. It was hard to connect him with the idea of it.

Ils me dirent que c’étaient les soucis inhérents à ses affaires qui avaient contribué à le tuer. Je ne m’en serais jamais douté. Il paraissait toujours si calme et si serein – avec son mètre ruban autour du cou, inscrivant les mesures et tenant le tissu sur sa jambe, dans la lumière du soleil qui arrivait par la fenêtre de son arrière-boutique. Un homme peut-il mourir à cause de ça? Pourtant, me dirent-ils, ça durait depuis des années (quoi qu’il fasse). Son épouse restait dans un bel embarras. Je n’aurais jamais imaginé qu’il avait une épouse. Mais il semblait bien qu’il en avait une, et une fille aussi, qui fréquentait un conservatoire de musique – il ne m’avait pourtant jamais parlé d’elle – et lui-même était musicien – il jouait de la flûte – et il était sacristain dans une église – il n’y avait jamais fait allusion devant moi. En fait, en trente ans, nous n'avions jamais parlé de religion. Il était difficile de l’associer à l’idée de religion.

 

As I went out I seemed to hear his voice still saying, "And nothing to-day in shirtings?"

Alors que je sortais, il me sembla entendre sa voix qui disait toujours, et rien aujourd'hui du côté des chemises?

 

I was sorry I had never bought any.

Je me sentis désolé de n’en avoir jamais acheté.

 

There is, I am certain, a deep moral in this. But I will not try to draw it. It might appear too obvious.

Il y a, j’en suis sûr, une morale profonde dans tout ça. Mais je n'essayerai pas de la définir. Ça pourrait paraître trop évident.

 

 

   

-XI-
Peace, War, and Politics
Germany from Within Out

-XI-
Paix, Guerre et Politique
L'Allemagne vue de l’intérieur

 

The adventure which I here narrate resulted out of a strange psychological experience of a kind that (outside of Germany) would pass the bounds of comprehension.

L'aventure que je relate ici relève d'une expérience psychologique d'une étrangeté qui (en dehors de l'Allemagne) dépasse les bornes de la compréhension.

 

To begin with, I had fallen asleep.

Pour commencer, je tombais de sommeil.

 

Of the reason for my falling asleep I have no doubt. I had remained awake nearly the whole of the preceding night, absorbed in the perusal of a number of recent magazine articles and books dealing with Germany as seen from within. I had read from cover to cover that charming book, just written by Lady de Washaway, under the title _Ten Years as a Toady, or The Per-Hapsburgs as I Didn't Know Them_. Her account of the life of the Imperial Family of Austria, simple, unaffected, home-like; her picture of the good old Emperor, dining quietly off a cold potato and sitting after dinner playing softly to himself on the flute, while his attendants gently withdrew one by one from his presence; her description of merry, boisterous, large-hearted Prince Stefan Karl, who kept the whole court in a perpetual roar all the time by asking such riddles as "When is a sailor not a sailor?" (the answer being, of course, when he is a German Prince) – in fact, the whole book had thrilled me to the verge of spiritual exhaustion.

Sur la raison de ce sommeil, je n’ai pas le moindre doute. J'étais resté éveillé presque toute la nuit précédente, absorbé par la lecture attentive d'un certain nombre d'articles dans des magazines récents et des livres qui traitaient de l'Allemagne vue de l’intérieur. J'avais lu d’un bout à l’autre le charmant ouvrage que venait juste d’écrire Madame de Washaway, sous le titre Dix Ans de Flatterie, ou les Hapsburg19 comme je ne les ai jamais Connus. Sa description de la vie de la Famille Impériale d'Autriche, simple, sans artifice, intime; sa peinture du bon vieil empereur, dînant tranquillement d'une pomme de terre froide et se reposant après dîner en jouant doucement de la flûte pour lui-même, alors que ses domestiques se retiraient un à un à un en silence; son portrait du joyeux et bruyant Stefan Karl, le Prince au grand cœur, qui maintenait toute la cour dans un fou-rire perpétuel en proposant à toute heure des énigmes telles que quand est-ce qu’un marin n’est pas un marin? (la réponse étant, évidemment, quand il est un Prince Allemand) – en fait, le livre tout entier m'avait emballé jusqu’aux limites de l'épuisement intellectuel.

19 - Leacock parle en réalité des «Per-Hapburgs». Mais le jeu de mots avec «Perhaps» (peut-être), est hélas intraduisible.

From Lady de Washaway's work I turned to peruse Hugo von Halbwitz's admirable book, _Easy Marks, or How the German Government Borrows its Funds_; and after that I had read Karl von Wiggleround's Despatches and Barnstuff's Confidential Letters to Criminals.

Du travail de Madame de Washaway, j’étais passé à la lecture de l’excellent livre d’Hugo von Halbwitz,  Le Mark Facile, ou Comment le Gouvernement Allemand Emprunte ses Fonds; à la suite de quoi j'avais lu la Correspondance de Karl von Wiggleround et les Lettres Intimes aux Criminels de Barnstuff.

 

As a consequence I fell asleep as if poisoned.

De sorte que je tombais de sommeil comme si j’avais été drogué.

 

But the amazing thing is that, whenever it was or was not that I fell asleep, I woke up to find myself in Germany.

Mais le plus étonnant dans tout ça, c’est que, drogué ou non, je me retrouvai en Allemagne en me réveillant.

 

I cannot offer any explanation as to how this came about. I merely state the fact.

Je ne peux proposer aucune explication sur la manière dont c’est arrivé. Je me contente d’exposer le fait.

 

There I was, seated on the grassy bank of a country road.

J'étais assis sur le talus herbeux d'une route de campagne.

 

I knew it was Germany at once. There was no mistaking it. The whole landscape had an orderliness, a method about it that is, alas, never seen in British countries. The trees stood in neat lines, with the name of each nailed to it on a board. The birds sat in regular rows, four to a branch, and sang in harmony, very simply, but with the true German feeling.

Je sus tout de suite que j’étais en Allemagne. Il n’y avait pas d’erreur possible. Le paysage tout entier était conçu avec un ordre, une méthode que je n’avais, hélas, jamais constatés dans les contrées britanniques. Les arbres se dressaient en rangées bien rectilignes, et le nom de chacun d’eux était écrit sur une planchette clouée sur son tronc. Les oiseaux étaient perchés en lignes régulières, quatre sur chaque branche, et gazouillaient harmonieusement, de façon très simple, mais avec un authentique sentiment Allemand.

 

There were two peasants working beside the road. One was picking up fallen leaves, and putting them into neat packets of fifty. The other was cutting off the tops of the late thistles that still stood unwithered in the chill winter air, and arranging them according to size and colour. In Germany nothing is lost; nothing is wasted. It is perhaps not generally known that from the top of the thistle the Germans obtain picrate of ammonia, the most deadly explosive known to modern chemistry, while from the bulb below, butter, crude rubber and sweet cider are extracted in large quantities.

Deux paysans besognaient près de la route. L’un d’eux triait les feuilles tombées des arbres, et les empilait soigneusement par paquets de cinquante. L'autre taillait la partie supérieure des derniers chardons qui résistaient toujours à la flétrissure malgré l'air glacial de l'hiver, et les rangeait en fonction de leur taille et de leur couleur. En Allemagne, rien n'est perdu; rien n'est gaspillé. On l’ignore peut-être généralement, mais c’est de la fleur du chardon que les Allemands tirent le picrate d’ammoniaque, le plus mortel des explosifs connus de la chimie moderne, tandis que du beurre, du caoutchouc brut et du cidre doux sont extraits en grande quantité du bulbe qui se trouve dessous.

 

The two peasants paused in their work a moment as they saw me glance towards them, and each, with the simple gentility of the German working man, quietly stood on his head until I had finished looking at him.

Quand ils virent que je jetais un coup d’œil sur eux, les deux paysans interrompirent un moment leur labeur et chacun, avec la simple gentillesse du travailleur allemand, se tint tranquillement sur la tête jusqu'à ce que j'eusse fini de le regarder.

 

I felt quite certain, of course, that it must only be a matter of a short time before I would inevitably be arrested.

J’étais absolument certain qu’inévitablement, il ne s’en faudrait pas de longtemps avant qu’on ne m’arrête.

 

I felt doubly certain of it when I saw a motor speeding towards me with a stout man, in military uniform and a Prussian helmet, seated behind the chauffeur.

Je m’en sentis doublement certain quand je vis venir vers moi une voiture dans laquelle un homme robuste, revêtu d’un uniforme militaire et coiffé d’un casque prussien, était assis derrière le chauffeur.

 

The motor stopped, but to my surprise the military man, whom I perceived to be wearing the uniform of a general, jumped out and advanced towards me with a genial cry of:

La voiture s’arrêta, mais, à ma grande surprise, le militaire, dont je m’aperçus qu’il portait l'uniforme d'un général, en sauta et s’avança vers moi en lançant une rassurante apostrophe:

 

"Well, Herr Professor!"

— Eh bien, M. le professeur!

 

I looked at him again.

Je le regardai de nouveau.

 

"Why, Fritz!" I cried.

— Ça alors! Fritz! m’écriai-je.

 

"You recognize me?" he said.

— Vous me reconnaissez? dit-il.

 

"Certainly," I answered, "you used to be one of the six German waiters at McCluskey's restaurant in Toronto."

— Certainement, répondis-je, vous étiez l'un des six garçons allemands du restaurant McCluskey à Toronto.

 

The General laughed.

Le général éclata de rire.

 

"You really took us for waiters!" he said. "Well, well. My dear professor! How odd! We were all generals in the German army. My own name is not Fritz Schmidt, as you knew it, but Count von Boobenstein. The Boobs of Boobenstein," he added proudly, "are connected with the Hohenzollerns. When I am commanded to dine with the Emperor, I have the hereditary right to eat anything that he leaves."

— Vous nous avez réellement pris pour des serveurs! dit-il. Eh bien, eh bien. Mon cher professeur! Comme c’est bizarre! Nous étions tous des généraux de l'armée Allemande. Mon propre nom n'est pas Fritz Schmidt, comme vous le croyez, mais Comte von Boobenstein. Les Boobs de Boobenstein, ajouta-t-il fièrement, sont apparentés aux Hohenzollerns. Quand je suis mandé à diner auprès de l'Empereur, j'ai le privilège héréditaire de finir tous ses restes.

 

"But I don't understand!" I said. "Why were you in Toronto?"

— Mais je ne comprends pas! dis-je. Que faisiez-vous à Toronto?

 

"Perfectly simple. Special military service. We were there to make a report. Each day we kept a record of the velocity and direction of the wind, the humidity of the air, the distance across King Street and the height of the C.P.R. Building. All this we wired to Germany every day."

— Rien de plus simple. Mission militaire spéciale. Nous y étions pour rédiger un rapport. Chaque jour, nous prenions note de la vitesse et la direction du vent, du degré d'humidité de l’air, de la largeur de King Street et de la hauteur de l’immeuble du C.P.R.; et nous câblions tout ça en Allemagne.

 

"For what purpose?" I asked.

— Pour quoi faire? demandai-je.

 

"Pardon me!" said the General, and then, turning the subject with exquisite tact: "Do you remember Max?" he said.

— Excusez-moi! dit le général, puis, évitant le sujet avec un tact des plus exquis: Vous vous souvenez de Max? dit-il.

 

"Do you mean the tall melancholy looking waiter, who used to eat the spare oysters and drink up what was left in the glasses, behind the screen?"

— Vous voulez parler de ce grand serveur qui avait l’air si mélancolique et qui avait l'habitude de manger les huîtres de reste et de siffler ce qui avait été laissé au fond des verres, caché derrière le rideau?

 

"Ha!" exclaimed my friend. "But why did he drink them? _Why?_ Do you know that that man – his real name is not Max but Ernst Niedelfein – is one of the greatest chemists in Germany? Do you realise that he was making a report to our War Office on the percentage of alcohol obtainable in Toronto after closing time?"

— Ha! s’écria mon ami. Mais pourquoi buvait-il? Pourquoi? Savez-vous que cet homme – son véritable nom n’est pas Max mais Ernst Niedelfein – est l’un des plus grands chimistes d’Allemagne? Est-ce que vous vous rendez compte qu'il rédigeait un rapport pour notre Ministère de la Guerre sur le pourcentage d'alcool qu’on pouvait se procurer à Toronto après l'heure de la fermeture?

 

"And Karl?" I asked.

— Et Karl? demandai-je.

 

"Karl was a topographist in the service of his High Serenity the King Regnant of Bavaria" – here my friend saluted himself with both hands and blinked his eyes four times – "He made maps of all the breweries of Canada. We know now to a bottle how many German soldiers could be used in invading Canada without danger of death from drought."

— Karl était un topographe au service de sa Haute Sérénité le Roi Régnant de Bavière – ici, mon ami fit un salut des deux mains et cligna quatre fois des yeux – Il a dressé la carte de toutes les brasseries du Canada. Nous savons maintenant à l’unité près combien de soldats allemands pourraient être mobilisés pour envahir le Canada sans risquer de mourir de soif.

 

"How many was it?" I asked.

— Et quel en est le nombre? demandai-je.

 

Boobenstein shook his head.

Boobenstein hocha la tête.

 

"Very disappointing," he said. "In fact your country is not yet ripe for German occupation. Our experts say that the invasion of Canada is an impossibility unless we use Milwaukee as a base – But step into my motor," said the Count, interrupting himself, "and come along with me. Stop, you are cold. This morning air is very keen. Take this," he added, picking off the fur cap from the chauffeur's head. "It will be better than that hat you are wearing – or, here, wait a moment – "

— Très décevant, dit-il. En fait, votre nation n'est pas encore prête pour une invasion allemande. Nos experts disent que l'invasion du Canada est impossible, sauf si on se sert de Milwaukee comme base pour les opérations – Mais grimpez dans ma voiture, dit le Comte en s'interrompant, et accompagnez-moi. Attendez, vous êtes gelé. L’air du matin est très vif. Prenez ça, ajouta-t-il en ôtant la casquette de fourrure de la tête du chauffeur. Ça ira mieux que ce chapeau que vous portez – ou bien, là, attendez une seconde —

 

As he spoke, the Count unwound a woollen muffler from the chauffeur's neck, and placed it round mine.

Tout en parlant, le Comte dénoua une écharpe de laine que le chauffeur portait à son cou, et l’enroula autour du mien.

 

"Now then," he added, "this sheepskin coat – "

— Et maintenant, ajouta-t-il, cette pelisse en peau de mouton —

 

"My dear Count," I protested.

— Mon cher Comte, protestai-je.

 

"Not a bit, not a bit," he cried, as he pulled off the chauffeur's coat and shoved me into it. His face beamed with true German generosity.

— Ce n’est rien, ce n’est rien, se récria-t-il en prenant son manteau au chauffeur et en me le faisant endosser.

Toute sa physionomie rayonnait de l’authentique générosité Allemande.

 

"Now," he said as we settled back into the motor and started along the road, "I am entirely at your service. Try one of these cigars! Got it alight? Right! You notice, no doubt, the exquisite flavour. It is a Tannhauser. Our chemists are making these cigars now out of the refuse of the tanneries and glue factories."

— Maintenant, dit-il, alors que nous installions à l’arrière de la voiture et que nous commencions à rouler le long de la route, je suis entièrement à votre disposition. Essayez un de ces cigares! Du feu? D’accord! Je pense que vous notez cet arôme exquis. C'est un Tannhauser. Aujourd’hui, nos chimistes fabriquent ces cigares à partir des déchets des tanneries et des usines de colle.

 

I sighed involuntarily. Imagine trying to "blockade" a people who could make cigars out of refuse; imagine trying to get near them at all!

Je poussai un soupir involontaire. Allez donc imposer un blocus à un peuple capable de fabriquer des cigares à partir de déchets; allez donc essayer de les attraper!

 

"Strong, aren't they?" said von Boobenstein, blowing a big puff of smoke. "In fact, it is these cigars that have given rise to the legend (a pure fiction, I need hardly say) that our armies are using asphyxiating gas. The truth is they are merely smoking German-made tobacco in their trenches."

— Puissant, non? dit von Boobenstein en exhalant une épaisse bouffée de fumée. En fait, ce sont ces cigares qui sont à l’origine de la légende (une pure fiction, il me faut le dire) selon laquelle nos armées emploient des gaz asphyxiants. La vérité est que nos soldats fument tout simplement du tabac Allemand fabriqué dans leurs tranchées.

 

"But come now," he continued, "your meeting me is most fortunate. Let me explain. I am at present on the Intelligence Branch of the General Staff. My particular employment is dealing with foreign visitors – the branch of our service called, for short, the Eingewanderte Fremden Verfullungs Bureau. How would you call that?"

— Mais écoutez donc, continua-t-il, C’est une chance que vous m’ayez rencontré. Je vais vous expliquer. Je fais actuellement partie du Service de Renseignements de l'État-major. Je suis plus particulièrement chargé de traiter avec les visiteurs étrangers – c’est une branche de notre service qu’on appelle, pour faire court, le Eingewanderte Fremden Verfullungs Bureau. Comment est-ce que vous appelleriez ça?

 

"It sounds," I said, "like the Bureau for Stuffing Up Incidental Foreigners."

— Ça ressemble, dis-je, à quelque chose comme le Bureau de Bourrage de Crâne des Étrangers Égarés.

 

"Precisely," said the Count, "though your language lacks the music of ours. It is my business to escort visitors round Germany and help them with their despatches. I took the Ford party through – in a closed cattle-car, with the lights out. They were greatly impressed. They said that, though they saw nothing, they got an excellent idea of the atmosphere of Germany. It was I who introduced Lady de Washaway to the Court of Franz Joseph. I write the despatches from Karl von Wiggleround, and send the necessary material to Ambassador von Barnstuff. In fact I can take you everywhere, show you everything, and" – here my companion's military manner suddenly seemed to change into something obsequiously and strangely familiar – "it won't cost you a cent; not a cent, unless you care – "

— Exactement, dit le Comte, bien qu’il manque à votre langue le côté musical de la nôtre. Ma mission est d’escorter les visiteurs à travers l’Allemagne et de les aider dans leurs excursions. J'ai trimballé le groupe Ford – dans un camion à bétail bien fermé, tous phares éteints. Ils ont été remarquablement impressionnés. Ils ont dit que, bien qu'ils n'eussent rien vu, ils avaient pu se faire une excellente idée de l'atmosphère Allemande. C'est moi qui ai introduit Madame de Washaway à la cour de Franz Joseph. C’est également moi qui organise les excursions de Karl von Wiggleround, et qui expédie le matériel nécessaire à l’ambassadeur von Barnstuff. En fait, je peux vous emmener n’importe où, vous montrer absolument tout, et – à ce moment, les manières militaires de mon compagnon firent soudain place à quelque chose d’obséquieusement et bizarrement familier – ça ne vous coûtera pas un cent; pas un cent, sauf si vous vous souciez de –

 

I understood.

J'avais compris.

 

I handed him ten cents.

Je lui ai remis dix cents.

 

"Thank you, sir," he said. Then with an abrupt change back to his military manner, "Now, then, what would you like to see? The army? The breweries? The Royal court? Berlin? What shall it be? My time is limited, but I shall be delighted to put myself at your service for the rest of the day."

— Merci, monsieur, dit-il. Puis, avec un brusque retour à ses manières militaires, Alors maintenant, qu’est-ce que vous voudriez voir? L'armée? Les brasseries? La cour Royale? Berlin? Qu’est-ce que ce sera? Mon temps est limité, mais je serai enchanté de me mettre à votre service pour le reste de la journée.

 

"I think," I said, "I should like more than anything to see Berlin, if it is possible."

— Je pense, dis-je, que j’aimerais voir Berlin plus que n’importe quoi, si c’est possible.

 

"Possible?" answered my companion. "Nothing easier."

— Possible? répondit mon compagnon. Rien de plus facile.

 

The motor flew ahead and in a few moments later we were making our arrangements with a local station-master for a special train to Berlin.

La voiture fit un bond en avant et quelques instants plus tard, nous prenions nos dispositions avec un chef de gare local pour qu’un train spécial soit frété à destination de Berlin.

 

I got here my first glimpse of the wonderful perfection of the German railway system.

C’est là que j’eus mon premier aperçu sur la merveilleuse perfection du système ferroviaire Allemand.

 

"I am afraid," said the station-master, with deep apologies, "that I must ask you to wait half an hour. I am moving a quarter of a million troops from the east to the west front, and this always holds up the traffic for fifteen or twenty minutes."

— J'ai peur, dit le chef de gare, en s’excusant platement, de devoir vous prier d’attendre une demi-heure. Je dois assurer l’acheminement d’un quart de million d’hommes de troupes de l'est vers le front de l’ouest, et ça retarde toujours le trafic pendant quinze ou vingt minutes.

 

I stood on the platform watching the troops trains go by and admiring the marvellous ingenuity of the German system.

Je me tenais sur le quai, regardant passer les transports de troupes et admirant la merveilleuse ingéniosité du système allemand.

 

As each train went past at full speed, a postal train (Feld-Post-Eisenbahn-Zug) moved on the other track in the opposite direction, from which a shower of letters were thrown in to the soldiers through the window. Immediately after the postal train, a soup train (Soup-Zug) was drawn along, from the windows of which soup was squirted out of a hose.

Pendant que chaque train passait à toute allure, un train postal (Feld-Post-Eisenbahn-Zug) filait sur l'autre voie dans la direction opposée, par les fenêtres duquel une avalanche de lettres étaient jetées aux soldats. Juste après le train postal, un train de soupe (Soup-Zug) arrivait, d’où des tuyaux faisaient gicler de la soupe par les fenêtres.

 

Following this there came at full speed a beer train (Bier-Zug) from which beer bombs were exploded in all directions.

Un train de bière (Bier-Zug) suivait à pleine vitesse, à partir duquel des bombes à la bière éclataient dans toutes les directions.

 

I watched till all had passed.

Je restai à observer jusqu'à ce que tous fussent passés.

 

"Now," said the station-master, "your train is ready. Here you are."

— Maintenant, dit le chef de gare, votre train est prêt. Vous y êtes.

 

Away we sped through the meadows and fields, hills and valleys, forests and plains.

Nous vîmes au loin défiler les prés et les champs, les collines et les vallées, les forêts et les plaines.

 

And nowhere – I am forced, like all other travellers, to admit it – did we see any signs of the existence of war. Everything was quiet, orderly, usual. We saw peasants digging – in an orderly way – for acorns in the frozen ground. We saw little groups of soldiers drilling in the open squares of villages – in their quiet German fashion – each man chained by the leg to the man next to him; here and there great Zeppelins sailed overhead dropping bombs, for practice, on the less important towns; at times in the village squares we saw clusters of haggard women (quite quiet and orderly) waving little red flags and calling: "Bread, bread!"

Et nulle part – comme tous les autres voyageurs, je suis bien obligé de le reconnaître – nous ne vîmes le moindre signe de l'existence de la guerre. Tout était paisible, discipliné, habituel. Nous vîmes des paysans – bien disciplinés – creuser la terre gelée pour trouver des glands. Nous vîmes des petits groupes de soldats à l’exercice sur les places des villages – à leur si paisible manière Allemande – chaque homme enchaîné par la jambe à son voisin; ici et là de grands zeppelins dérivaient en lâchant des bombes, pour s’entraîner, sur les villes de moindre importance; parfois, sur les places des villages, des groupes de femmes hagardes (parfaitement calmes et disciplinées) agitaient des petits fanions rouges en criant: «Du pain, du pain!»

 

But nowhere any signs of war. Certainly not.

Mais, nulle part, aucun signe de guerre. Certainement pas.

 

We reached Berlin just at nightfall. I had expected to find it changed. To my surprise it appeared just as usual. The streets were brilliantly lighted. Music burst in waves from the restaurants. From the theatre signs I saw, to my surprise, that they were playing Hamlet, East Lynne and Potash and Perlmutter. Everywhere was brightness, gaiety and light-heartedness.

Nous atteignîmes Berlin juste comme la nuit tombait. Je comptais trouver la ville transformée. À mon grand étonnement, elle me parut exactement pareille à ce qu’elle avait toujours été. Les rues étaient brillamment éclairées. Des bouffées de musique sortaient des restaurants. Sur les affiches des théâtres, j’eus la surprise de voir qu’on jouait Hamlet, East Lynne and Potash and Perlmutter. Ce n’était partout qu’éclat, joie et légèreté.

 

Here and there a merry-looking fellow, with a brush and a pail of paste and a roll of papers over his arm, would swab up a casualty list of two or three thousand names, amid roars of good-natured laughter.

Ici et là, un joyeux drille muni d’une brosse, d’un seau de colle et d’un rouleau de papiers, affichait sur un mur une liste de deux ou trois mille morts, parmi les hurlements et les rires bon enfant.

 

What perplexed me most was the sight of thousands of men, not in uniform, but in ordinary civilian dress.

Ce qui me rendait le plus perplexe, c’était de voir des milliers d’hommes, non pas en uniforme, mais dans des tenues civiles ordinaires.

 

"Boobenstein," I said, as we walked down the Linden Avenue, "I don't understand it."

— Boobenstein, dis-je, alors que nous descendions Linden Avenue, je n’y comprends rien.

 

"The men?" he answered. "It's a perfectly simple matter. I see you don't understand our army statistics. At the beginning of the war we had an army of three million. Very good. Of these, one million were in the reserve. We called them to the colours, that made four million. Then of these all who wished were allowed to volunteer for special services. Half a million did so. That made four and a half million. In the first year of the war we suffered two million casualties, but of these seventy-five per cent, or one and a half million, returned later on to the colours, bringing our grand total up to six million. This six million we use on each of six fronts, giving a grand total of thirty six million.

— Les hommes? répondit-il. C'est pourtant très simple. Je vois que vous ne comprenez rien à nos statistiques militaires. Au début de la guerre nous avions une armée de trois millions d’hommes. Bien. Parmi ces derniers, un million étaient des réservistes. Nous les avons appelés sous les drapeaux, ce qui nous a donné quatre millions d’hommes. Puis on a permis à tous ceux d’entre eux qui le souhaitaient de se porter volontaires pour les services spéciaux. Un demi-million l’ont fait. Ce qui nous donna quatre millions et demi. Pendant la première année de la guerre, nous avons déploré deux millions de pertes, mais parmi ces soixante-quinze pour cent, quelque chose comme un million et demi sont retournés plus tard sous les drapeaux, portant notre total général à six millions. Ces six millions, nous les employons sur chacun des six fronts, ce qui porte le total général à trente-six millions.

 

"I see," I said. "In fact, I have seen these figures before. In other words, your men are inexhaustible."

— Je vois, dis-je. En fait, je connais ce genre de comptes. Autrement dit, vos troupes sont inépuisables.

 

"Precisely," said the Count, "and mark you, behind these we still have the Landsturm, made up of men between fifty-five and sixty, and the Landslide, reputed to be the most terrible of all the German levies, made up by withdrawing the men from the breweries. That is the last final act of national fury. But come," he said, "you must be hungry. Is it not so?"

— Exactement, dit le Comte, et notez bien que derrière tout ça, nous avons toujours le Landsturm, composé d’hommes âgés de cinquante-cinq à soixante ans, et le Landslide, réputé comme la plus terrible de toutes les conscriptions Allemandes et composé d’hommes qu’on a retiré des brasseries. C'est le fin du fin de la fureur nationale. Mais dites donc, dit-il vous devez être affamé. Non?

 

"I am," I admitted, "but I had hesitated to acknowledge it. I feared that the food supply – "

— Je le suis, admis-je, mais je n’osais pas l’avouer. J’ai peur que la pénurie alimentaire —

 

Boobenstein broke into hearty laughter.

Boobenstein éclata d’un rire chaleureux.

 

"Food supply!" he roared. "My dear fellow, you must have been reading the English newspapers! Food supply! My dear professor! Have you not heard? We have got over that difficulty entirely and for ever. But come, here is a restaurant. In with you and eat to your heart's content."

— La pénurie alimentaire! s’écria-t-il. Mon cher ami, vous lisez trop la presse anglaise! La pénurie alimentaire! Mon cher professeur! Vous n’avez donc pas entendu? Nous avons définitivement et entièrement surmonté cette difficulté. Mais venez, voici un restaurant. Allons-y et mangez tout votre content.

 

We entered the restaurant. It was filled to overflowing with a laughing crowd of diners and merry-makers. Thick clouds of blue cigar smoke filled the air. Waiters ran to and fro with tall steins of foaming beer, and great bundles of bread tickets, soup tickets, meat cards and butter coupons. These were handed around to the guests, who sat quietly chewing the corners of them as they sipped their beer.

Nous entrâmes dans le restaurant. Il était plein d’une joyeuse foule de dîneurs et de boute-en-train. L’air était envahi par les épais nuages de fumée bleue des cigares. Les garçons allaient et venaient, transportant d’immenses chopes de bière écumante, ainsi que d’épaisses liasses de tickets de pain, de tickets de soupe, de cartes de viande et de coupons de beurre qu’ils distribuaient aux dineurs, qui, paisiblement assis, en mâchonnaient les coins tout en sirotant leur bière.

 

"Now-then," said my host, looking over the printed menu in front of him, "what shall it be? What do you say to a ham certificate with a cabbage ticket on the side? Or how would you like lobster-coupon with a receipt for asparagus?"

— Alors donc, dit mon hôte en regardant le menu imprimé devant lui, voyons voir? Qu’est-ce que vous diriez d’un certificat de jambon accompagné d’une étiquette de chou? Ou vous préférerez peut-être un récépissé de langoustine avec une attestation d’asperges?

 

"Yes," I answered, "or perhaps, as our journey has made me hungry, one of these beef certificates with an affidavit for Yorkshire pudding."

— Oui, répondis-je, ou peut-être, comme notre voyage m'a affamé, un de ces bordereaux de bœuf avec une déclaration sur l’honneur pour un pudding du Yorkshire.

 

"Done!" said Boobenstein.

— C’est comme si c’était fait! dit Boobenstein.

 

A few moments later we were comfortably drinking our tall glasses of beer and smoking Tannhauser cigars, with an appetising pile of coloured tickets and certificates in front of us.

Un instant plus tard, nous buvions confortablement nos immenses verres de bière et fumions nos cigares Tannhauser, une appétissante pile de tickets et de certificats colorés devant nous.

 

"Admit," said von Boobenstein good-naturedly, "that we have overcome the food difficulty for ever."

— Reconnaissez, dit von Boobenstein avec aménité, que nous avons définitivement réglé la question de la nourriture.

 

"You have," I said.

— En effet, dis-je.

 

"It was a pure matter of science and efficiency," he went on. "It has long been observed that if one sat down in a restaurant and drank beer and smoked cigars (especially such a brand as these _Tannhausers_) during the time it took for the food to be brought (by a German waiter), all appetite was gone. It remained for the German scientists to organise this into system. Have you finished? Or would you like to take another look at your beef certificate?"

— C'était une simple question de recherche scientifique de l’efficience, continua-t-il. On avait souvent observé que si on s’assoit dans un restaurant pour boire de la bière et fumer des cigares (en particulier d’une marque telle que ces Tannhausers) pendant le temps nécessaire pour que la nourriture soit apportée (par un garçon Allemand), l’appétit disparaît entièrement. Il ne restait aux scientifiques allemands qu’à organiser tout ça en un système. Vous avez terminé? Ou voulez-vous jeter encore un coup d'œil à votre bordereau de bœuf?

 

We rose. Von Boobenstein paid the bill by writing I.O.U. on the back of one of the cards – not forgetting the waiter, for whom he wrote on a piece of paper, "God bless you" – and we left.

Nous nous levâmes. Von Boobenstein acquitta la facture en inscrivant I.O.U.20 au dos d'une des cartes – sans oublier le garçon, à l’attention duquel il écrivit Dieu vous bénisse sur un bout de papier, – et nous partîmes.

20 - Pour «I owe you» (reconnaissance de dette).

"Count," I said, as we took our seat on a bench in the Sieges-Allee, or Alley of Victory, and listened to the music of the military band, and watched the crowd, "I begin to see that Germany is unconquerable."

— Comte, dis-je, alors que nous prenions place sur un banc de Sieges-Allee, ou Allée de la Victoire, pour écouter jouer un orchestre militaire en observant la foule, je commence à me rendre compte que l'Allemagne est indomptable.

 

"Absolutely so," he answered.

— Exactement, répondit-il.

 

"In the first place, your men are inexhaustible. If we kill one class you call out another; and anyway one-half of those we kill get well again, and the net result is that you have more than ever."

— En premier lieu, vos hommes sont inépuisables. Si nous tuons tous ceux d’une classe, vous en recrutez d’autres; et de toute façon, la moitié de ceux que nous tuons s’en sortira, et le résultat net est que vous en aurez plus que jamais.

 

"Precisely," said the Count.

— Exactement, dit le Comte.

 

"As to food," I continued, "you are absolutely invulnerable. What with acorns, thistles, tanbark, glue, tickets, coupons, and certificates, you can go on for ever."

— Pour ce qui est de la nourriture, continuai-je, vous êtes absolument invulnérables. Que ce soit avec des glands, des chardons, de l’écorce de chêne, de la colle, des tickets, des bons et des certificats, vous pouvez continuer indéfiniment.

 

"We can," he said.

— Exactement, dit-il.

 

"Then for money you use I.O.U.'s. Anybody with a lead pencil can command all the funds he wants. Moreover, your soldiers at the front are getting dug in deeper and deeper: last spring they were fifty feet under ground: by 1918 they will be nearly 200 feet down. Short of mining for them, we shall never get them out."

— Ensuite, pour régler les questions financières, vous signez des reconnaissances de dettes. Quiconque possède un stylo peut financer tout ce qu’il veut. En outre, sur le front, vos soldats creusent de plus en plus profond: au printemps dernier, ils étaient à cinquante pieds sous terre: en 1918, ils seront à près de 200 pieds. Nous ne les mettrons jamais dehors.

 

"Never," said von Boobenstein with great firmness.

— Jamais, dit von Boobenstein avec une grande fermeté.

 

"But there is one thing that I don't quite understand. Your navy, your ships. There, surely, we have you: sooner or later that whole proud fleet in the Kiel Canal will come out under fire of our guns and be sunk to the bottom of the sea. There, at least, we conquer."

— Mais il y a une chose que je ne comprends pas tout à fait. Votre marine, vos bateaux. Là, à coup sûr, nous vous aurons: tôt ou tard, toute la prestigieuse flotte du canal de Kiel arrivera sous le feu de nos canons et sera coulée. Là, au moins, c’est nous qui serons les conquérants.

 

Von Boobenstein broke into loud laughter.

Von Boobenstein éclata d’un rire tonitruant.

 

"The fleet!" he roared, and his voice was almost hysterical and overstrung, as if high living on lobster-coupons and over-smoking of Tannhausers was undermining his nerves. "The fleet! Is it possible you do not know? Why all Germany knows it. Capture our fleet! Ha! Ha! It now lies fifty miles inland. _We have filled in the canal_ – pushed in the banks. The canal is solid land again, and the fleet is high and dry. The ships are boarded over and painted to look like German inns and breweries. Prinz Adelbert is disguised as a brewer, Admiral von Tirpitz is made up as a head waiter, Prince Heinrich is a bar tender, the sailors are dressed up as chambermaids. And some day when Jellicoe and his men are coaxed ashore, they will drop in to drink a glass of beer, and then – pouf! we will explode them all with a single torpedo! Such is the naval strategy of our scientists! Are we not a nation of sailors?"

— La flotte! hurla-t-il, et sa voix, quasiment hystérique, semblait sur le point de se briser, comme si la grande vie qu’il menait avec ses tickets de langoustines et l’abus des Tannhausers lui avait miné les nerfs. La flotte! Est-il possible que vous ne sachiez pas? Mais toute l’Allemagne est au courant! Capturer notre flotte! Ha! Ha! Elle se trouve à présent à cinquante milles à l’intérieur des terres. Nous avons comblé le canal – consolidé les berges. Le canal est redevenu un terrain solide, et la flotte est en cale sèche. On a repeint les bateaux pour qu’ils aient l’air d’auberges et de brasseries Allemandes. Le Prince Adelbert est costumé en brasseur, l’Amiral von Tirpitz joue le rôle d’un maître d'hôtel, le Prince Heinrich est barman, les marins sont habillés en femmes de chambre. Et un de ces jours, quand Jellicoe et ses hommes aborderont, ils entreront pour boire un verre de bière, et alors là – pouf! nous les ferons tous sauter avec une simple torpille! Telle est la stratégie navale de nos hommes de science! Ne sommes nous pas une nation de marins?

 

Von Boobenstein's manner had grown still wilder and more hysterical. There was a queer glitter in his eyes.

Le comportement de Von Boobenstein était devenu encore plus sauvage et hystérique. Ses yeux brillaient d’un étrange éclat.

 

I thought it better to soothe him.

J’estimai préférable de le calmer.

 

"I see," I said, "the Allies are beaten. One might as well spin a coin for heads or tails to see whether we abandon England now or wait till you come and take it."

— Je vois, dis-je, les Alliés sont battus. On pourrait aussi bien tirer à pile ou face pour savoir si nous abandonnons l'Angleterre maintenant ou si nous attendons que vous veniez l’envahir.

 

As I spoke, I took from my pocket an English sovereign that I carry as a lucky-piece, and prepared to spin it in the air.

Tout en parlant, j’avais tiré de ma poche un souverain anglais que je porte comme porte-bonheur, et je m’apprêtais à le lancer en l’air.

 

Von Boobenstein, as he saw it, broke into a sort of hoarse shriek.

Von Boobenstein, en voyant ça, poussa une sorte de hurlement perçant et rauque.

 

"Gold! gold!" he cried. "Give it to me!"

— De l’or! de l’or! s’écria-t-il. Donnez-moi ça!

 

"What?" I exclaimed.

— Comment? m’écriai-je.

 

"A piece of gold," he panted. "Give it to me, give it to me, quick. I know a place where we can buy bread with it. Real bread – not tickets – food – give me the gold – gold – for bread – we can get-bread. I am starving – gold – bread."

— Une pièce d’or, haleta-t-il. Donnez-la moi, donnez-la moi, vite! Je connais un endroit où on va pouvoir acheter du pain avec ça. Du vrai pain – pas des tickets – de la nourriture – donnez-moi cet or – de l’or – pour le pain – on va pouvoir acheter du pain. Je meurs de faim – de l’or – du pain.

 

And as he spoke his hoarse voice seemed to grow louder and louder in my ears; the sounds of the street were hushed; a sudden darkness fell; and a wind swept among the trees of the _Alley of Victory_ – moaning – and a thousand, a myriad voices seemed to my ear to take up the cry:

A mesure qu'il parlait, sa voix rauque semblait résonner de plus en plus fort dans mes oreilles; les bruits de la rue étaient comme étouffés; une obscurité soudaine tomba; un souffle de vent parcourut les arbres de l’Allée de la Victoire en gémissant, et des milliers, des myriades de voix semblaient reprendre ce cri dans mes oreilles:

 

"Gold! Bread! We are starving."

— De l’or! Du pain! Nous sommes morts de faim.

 

Then I woke up.

C’est alors que je me réveillai.

 
     

-XII-
Abdul Aziz has His
An Adventure in the Yildiz Kiosk

-XII-
Chez le Sultan Abdul Aziz
21:
Une aventure au Palais de Yildiz
22

21 - Le titre original, Abdul Azis Has His (Abdul Azis a le sien), est basé sur un jeu de mots phonétique intraduisible tel quel.

22 - Résidence des sultans ottomans à Istambul à la fin du XIXe siècle. Yldiz signifie étoile en turc.

23 - Latakia: Variété de tabac.

"Come, come, Abdul," I said, putting my hand, not unkindly, on his shoulder, "tell me all about it."

— Allons, allons, Abdul, dis-je en posant gentiment ma main sur son épaule, dites-moi tout.

But he only broke out into renewed sobbing.

Mais il ne fit que redoubler de larmes.

"There, there," I continued soothingly. "Don't cry, Abdul. Look! Here's a lovely narghileh for you to smoke, with a gold mouthpiece. See! Wouldn't you like a little latakia, eh? And here's a little toy Armenian – look! See his head come off – snick! There, it's on again, snick! now it's off! look, Abdul!"

— Là, là, continuai-je avec douceur. Il ne faut pas pleurer, Abdul. Regardez! Voilà un beau narguilé pour que vous puissiez fumer, avec une embouchure en or. Regardez! Vous ne voulez pas un peu de latakia23, non? Et voilà un petit joujou Arménien – regardez! Voilà sa tête qui disparaît! – hop! Elle est de nouveau là, hop! La voilà repartie! Regardez, Abdul!

But still he sobbed.

Mais il pleurait toujours.

His fez had fallen over his ears and his face was all smudged with tears.

Son fez lui était tombé sur les oreilles et son visage était sillonné de larmes.

 

It seemed impossible to stop him.

Il paraissait impossible de l'arrêter.

 

I looked about in vain from the little alcove of the hall of the Yildiz Kiosk where we were sitting on a Persian bench under a lemon-tree. There was no one in sight. I hardly knew what to do.

Nous étions assis sur un divan persan aménagé dans une alcôve, sous un citronnier, dans un pavillon du Palais de Yidiz. Je parcourais vainement des yeux les alentours. Il n’y avait personne en vue. Je ne savais pas quoi faire.

 

In the Yildiz Kiosk – I think that was the name of the place – I scarcely as yet knew my way about. In fact, I had only been in it a few hours. I had come there – as I should have explained in commencing – in order to try to pick up information as to the exact condition of things in Turkey. For this purpose I had assumed the character and disguise of an English governess. I had long since remarked that an English governess is able to go anywhere, see everything, penetrate the interior of any royal palace and move to and fro as she pleases without hindrance and without insult. No barrier can stop her. Every royal court, however splendid or however exclusive, is glad to get her. She dines with the King or the Emperor as a matter of course. All state secrets are freely confided to her and all military plans are submitted to her judgment. Then, after a few weeks' residence, she leaves the court and writes a book of disclosures.

C’est à peine si j’arrivais à me retrouver dans le Palais de Yildiz – je pense que tel était le nom de cet endroit. En fait, je n’étais là que depuis quelques heures. J'étais venu là – comme j’aurais dû l’expliquer dès le début – pour tenter d’obtenir des informations sur la situation exacte en Turquie. À cette fin, je jouais le personnage et portais le costume d'une gouvernante Anglaise. J’avais depuis longtemps observé qu'une gouvernante Anglaise peut se rendre n'importe où, tout voir, pénétrer à l'intérieur de n'importe quel palais royal et aller et venir à son gré sans qu’on lui fasse obstacle et sans se faire malmener. Aucune barrière ne peut l'arrêter. Toute cour royale, quelle que soit sa splendeur ou son élégance, est heureuse de l’accueillir. Elle dîne avec le Roi ou l'Empereur comme si ça allait de soi. On lui confie librement tous les secrets d'État et on soumet à son jugement tous les plans militaires. Puis, après un séjour de quelques semaines, elle quitte la cour et écrit un livre de révélations.

 

This was now my plan.

Tel était alors mon projet.

 

And, up to the moment of which I speak, it had worked perfectly.

Et, jusqu'au moment dont je parle, ça avait marché comme sur des roulettes.

 

I had found my way through Turkey to the royal capital without difficulty. The poke bonnet, the spectacles and the long black dress which I had assumed had proved an ample protection. None of the rude Turkish soldiers among whom I had passed had offered to lay a hand on me. This tribute I am compelled to pay to the splendid morality of the Turks. They wouldn't touch me.

J'avais trouvé mon chemin à travers la Turquie jusqu’à la capitale royale sans aucune difficulté. Le chapeau, les lorgnons et la longue robe noire que je portais m’avaient assuré une protection suffisante. Aucun des rudes soldats turcs parmi lesquels j’étais passé n'avait porté la main sur moi. Cet un hommage à rendre au magnifique sens moral des Turcs. Ils ne se seraient pas permis de me toucher.

 

Access to the Yildiz Kiosk and to the Sultan had proved equally easy. I had merely to obtain an interview with Codfish Pasha, the Secretary of War, whom I found a charming man of great intelligence, a master of three or four languages (as he himself informed me), and able to count up to seventeen.

L'accès au Palais de Yildiz et au Sultan s’était également avéré des plus faciles. Je n’avais eu qu’à obtenir une audience auprès de Codfish24 Pasha, le Secrétaire d’État à la Guerre, en qui j'avais trouvé un homme charmant et d’une grande intelligence, maîtrisant trois ou quatre langues (comme il m’en informa lui-même), et capable de compter jusqu'à dix-sept.

24 - Codfish: Morue.

"You wish," he said, "to be appointed as English, or rather Canadian governess to the Sultan?"

— Vous souhaitez, dit-il, être nommée en tant que gouvernante Anglaise, ou plus exactement Canadienne auprès du Sultan?

 

"Yes," I answered.

— Oui, répondis-je.

 

"And your object?"

— Et quel est votre projet?

 

"I propose to write a book of disclosures."

— Je me propose d'écrire un livre de révélations.

 

"Excellent," said Codfish.

— Excellent, dit Codfish.

 

An hour later I found myself, as I have said, in a flag-stoned hall of the Yildiz Kiosk, with the task of amusing and entertaining the Sultan.

Une heure plus tard, je me trouvais, comme je l’ai dit, dans un hall carrelé du Palais de Yildiz, avec la tâche d’amuser et de distraire le Sultan.

 

Of the difficulty of this task I had formed no conception. Here I was at the outset, with the unhappy Abdul bent and broken with sobs which I found no power to check or control.

Je ne me doutais pas de la difficulté de cette tâche. Je n’en étais qu’à mes débuts avec le malheureux Abdul, accablé et brisé par un chagrin que je ne trouvais aucun moyen de maîtriser ou de contrôler.

 

Naturally, therefore, I found myself at a loss. The little man as he sat on his cushions, in his queer costume and his long slippers with his fez fallen over his lemon-coloured face, presented such a pathetic object that I could not find the heart to be stern with him.

Du coup, je me trouvais moi-même naturellement désemparé. Le petit homme, assis sur ses coussins, avec son étrange costume et ses longues babouches, avec son fez tombé sur son visage au teint de citron, présentait un spectacle si pathétique que je n’avais pas le cœur de me montrer sévère avec lui.

 

"Come, now, Abdul," I said, "be good!"

— Venez, maintenant, Abdul, dis-je, soyez bon!

 

He paused a moment in his crying –

Il s’arrêta un moment de pleurer –

 

"Why do you call me Abdul?" he asked. "That isn't my name."

— Pourquoi m'appelles-tu Abdul? demanda-t-il. Ce n'est pas mon nom.

 

"Isn't it?" I said. "I thought all you Sultans were called Abdul. Isn't the Sultan's name always Abdul?"

— Non? dis-je. Je croyais que vous autres, les Sultans, vous vous appeliez tous Abdul. Le nom des Sultans n’est-il pas toujours Abdul?

 

"Mine isn't," he whimpered, "but it doesn't matter," and his face began to crinkle up with renewed weeping. "Call me anything you like. It doesn't matter. Anyway I'd rather be called Abdul than be called a W-W-War Lord and a G-G-General when they won't let me have any say at all – "

— Ce n’est pas le mien, pleurnicha-t-il, mais ça n’a pas d’importance.

Son visage commença à se chiffonner sous de nouveaux sanglots.

— Appelle-moi comme tu veux. Je m’en fiche. D’ailleurs, j’aime encore mieux qu’on m’appelle Abdul plutôt que Seigneur de la G-Gue-Guerre et G-Gé-Général, puisque je n’ai même pas voix au chapitre —

 

And with that the little Sultan burst into unrestrained crying.

Et là-dessus, le petit Sultan fut repris d’une irrépressible crise de larmes.

 

"Abdul," I said firmly, "if you don't stop crying, I'll go and fetch one of the Bashi-Bazouks to take you away."

— Abdul, dis-je fermement, si vous n’arrêtez pas de pleurer, je vais aller demander à un des Bashi-Bouzouks qu’il vienne vous chercher.

 

The little Sultan found his voice again.

Le petit sultan retrouva la parole.

 

"There aren't any Bub-Bub-Bashi-Bazouks left," he sobbed.

— Il n'y a plus aucun Ba-Bash-Bashi-Bouzouk, sanglota-t-il.

 

"None left?" I exclaimed. "Where are they gone?"

— Plus aucun? m’écriai-je. Où est-ce qu’ils sont partis?

 

"They've t-t-taken them all aw-w-way – "

— Ils l-l-les ont em-em-emmené au l-l-loin —

 

"Who have?"

— Qui ça?

 

"The G-G-G-Germans," sobbed Abdul. "And they've sent them all to P-P-P-Poland."

— Les A-Al-Allemands, sanglota Abdul. Et ils les ont tous envoyés en P-Po-Pol-Pologne.

 

"Come, come, Abdul," I said, straightening him up a little as he sat. "Brace up! Be a Turk! Be a Mohammedan! Don't act like a Christian."

— Allons, allons, Abdul, dis-je, en le redressant sur son siège. Haut les cœurs! Soyez un vrai Turc! Soyez un vrai musulman! Ne vous comportez pas comme un chrétien.

 

This seemed to touch his pride. He made a great effort to be calm. I could hear him muttering to himself, "Allah, Illallah, Mohammed rasoul Allah!" He said this over a good many times, while I took advantage of the pause to get his fez a little straighter and wipe his face.

Cela parut toucher sa fierté. Il fit un grand effort pour se calmer. Je pouvais l'entendre murmurer pour lui-même, «la ilaha ila, Mohammed rasoul Allah!!» Il répéta ça pendant un bon bout de temps, de sorte que je profitai de la pause pour redresser un peu son fez et lui essuyer la figure.

 

"How many times have I said it?" he asked presently.

— Combien de fois l’ai-je dit? demanda-t-il bientôt.

 

"Twenty."

— Vingt fois.

 

"Twenty? That ought to be enough, shouldn't it?" said the Sultan, regaining himself a little. "Isn't prayer helpful, eh? Give me a smoke?"

— Vingt? Ça doit être assez, non? dit le Sultan, se reprenant un peu. Il n’y a rien de tel que la prière, hein? Donnez-moi une taffe.

 

I filled his narghileh for him, and he began to suck blue smoke out of it with a certain contentment, while the rose water bubbled in the bowl below.

Je remplis son narghilé pour lui, et il se mit à en téter la fumée bleue avec un certain contentement, tandis que l'eau rose bouillonnait dans le récipient inférieur.

 

"Now, Abdul," I said, as I straightened up his cushions and made him a little more comfortable, "what is it? What is the matter?"

— Maintenant, Abdul, dis-je, tout en redressant ses coussins et en l’installant plus confortablement, qu’est-ce qui se passe? Qu’est-ce qu’il y a?

 

"Why," he answered, "they've all g-g-gone – "

— Eh bien, répondit-il, ils tous p-p-partis —

 

"Now, don't cry! Tell me properly."

— Arrêtez de pleurnicher, maintenant! Parlez-moi correctement.

 

"They've all gone b-b-back on me! Boo-hoo!"

— Ils m’ont tous t-tr-trahi! Bouh-ouh!

 

"Who have? Who've gone back on you?"

— Qui? Qui vous a trahi?

 

"Why, everybody. The English and the French and everybody – "

— Eh bien, tout le monde. Les Anglais, les Français, tout le monde —

 

"What do you mean?" I asked with increasing interest. "Tell me exactly what you mean. Whatever you say I will hold sacred, of course."

— Qu’est-ce que vous voulez dire? demandai-je avec un regain d’intérêt. Expliquez-moi exactement ce que vous voulez dire. Ça restera naturellement entre nous.

 

I saw my part already to a volume of interesting disclosures.

Je me voyais déjà avec une masse de révélations passionnantes.

 

"They used to treat me so differently," Abdul went on, and his sobbing ceased as he continued, "They used to call me the Bully Boy of the Bosphorus. They said I was the Guardian of the Golden Gate. They used to let me kill all the Armenians I liked and nobody was allowed to collect debts from me, and every now and then they used to send me the nicest ultimatums – Oh, you don't know," he broke off, "how nice it used to be here in the Yildiz in the old days! We used all to sit round here, in this very hall, me and the diplomats, and play games, such as 'Ultimatum, ultimatum, who's got the ultimatum.' Oh, say, it was so nice and peaceful! And we used to have big dinners and conferences, especially after the military manoeuvres and the autumn massacres – me and the diplomats, all with stars and orders, and me in my white fez with a copper tassel – and hold discussions about how to reform Macedonia."

— On ne me traitait pas comme ça avant, continua Abdul, et ses sanglots cessèrent tandis qu’il parlait, on m’appelait le Tyran du Bosphore. On disait que j'étais le Gardien de la Porte d'Or. On me laissait exterminer tous les Arméniens que je voulais et personne n’avait le droit d’exiger de moi que je rembourse mes dettes, et de temps en temps on m'envoyait les plus charmants ultimatums – Ah, tu ne peux pas savoir, s’interrompit-il, comme c’était charmant, ici, autrefois, au Yildiz! Nous nous installions tous ici, dans ce hall même, moi et les diplomates, et nous jouions à des jeux, tels que Ultimatum, ultimatum, qui a l'ultimatum. Oh, dites voir, c’était si charmant et paisible! Et nous avions de grands banquets et des conférences, en particulier après les grandes manœuvres militaires et les massacres d'automne – moi et les diplomates, tous avec des étoiles et des galons, et moi avec mon Fez blanc orné d’un gland de cuivre – et nous discutions de la façon de réformer la Macédoine. 

 

"But you spoilt it all, Abdul," I protested.

— Mais vous l'avez entièrement ruinée, Abdul, protestai-je.

 

"I didn't, I didn't!" he exclaimed almost angrily. "I'd have gone on for ever. It was all so nice. They used to present me – the diplomats did – with what they called their Minimum, and then we (I mean Codfish Pasha and me) had to draft in return our Maximum – see? – and then we all had to get together again and frame a status quo."

— Je n'ai pas fait ça, je ne l'ai pas fait! s’écria-t-il avec presque de la colère. Ça aurait pu durer toujours. C’était tellement agréable. Ils m’exposaient – je parle des diplomates – ce qu'ils appelaient leur Minimum, et alors nous (je veux dire Codfish Pasha et moi), en échange, nous leur présentions notre Maximum – vous voyez? – à la suite de ça, nous devions tous à nouveau nous réunir pour tracer les grandes lignes d’un status quo.

 

"But that couldn't go on for ever," I urged.

— Mais ça n’aurait pas pu continuer comme ça indéfiniment, l’exhortai-je.

 

"Why not?" said Abdul. "It was a great system. We invented it, but everybody was beginning to copy it. In fact, we were leading the world, before all this trouble came. Didn't you have anything of our system in your country – what do you call it – in Canada?"

— Pourquoi pas? dit Abdul C'était un très bon système. C’’est nous qui l'avions inventé, mais tout le monde commençait à le copier. En fait, avant tous ces troubles, c’était nous qui menions le monde. Vous ne vous êtes pas inspirés de notre système dans ton pays – comment est-ce que tu l’appelles – au Canada?

 

"Yes," I admitted. "Now that I come to think of it, we were getting into it. But the war has changed it all – "

— Si, admis-je. Maintenant que j’y pense, nous allions nous y mettre. Mais la guerre a changé tout ça —

 

"Exactly," said Abdul. "There you are! All changed! The good old days gone for ever!"

— Exactement, dit Abdul. Tu y es! Tout a changé! Le bon vieux temps a disparu pour toujours!

 

"But surely," I said, "you still have friends – the Bulgarians."

— Mais au fait, dis-je, vous avez encore des amis – les Bulgares.

 

The Sultan's little black eyes flashed with anger as he withdrew his pipe for a moment from his mouth.

Les petits yeux noirs du Sultan clignèrent avec colère tandis qu'il retirait un instant de sa bouche le tuyau de son narguilé.

 

"The low scoundrels!" he said between his teeth. "The traitors!"

— Des sales fripouilles! dit-il entre ses dents. Des traîtres!

 

"Why, they're your Allies!"

— Pourtant, ce sont vos alliés!

 

"Yes, Allah destroy them! They are. They've come over to our side. After centuries of fighting they refuse to play fair any longer. They're on our side! Who ever heard of such a thing? Bah! But, of course," he added more quietly, "we shall massacre them just the same. We shall insist, in the terms of peace, on retaining our rights of massacre. But then, no doubt, all the nations will."

— Oui, qu’Allah les détruise! S’ils sont nos alliés? Ils s’étaient bien rangés de notre côté. Mais après des siècles de combat, ils refusent de jouer franc-jeu plus longtemps. S’ils sont de notre côté? Qui a jamais entendu parler d'une chose pareille? Bah! Mais, naturellement, ajouta-t-il plus calmement, nous allons les massacrer exactement de la même façon. Nous allons revendiquer, dans les limites de la paix, le maintien de nos droits au massacre. Mais d'autre part, il n’y a pas de doute que c’est ce que veulent toutes les nations.

 

"But you have the Germans – " I began.

— Mais vous avez les Allemands – commençai-je.

 

"Hush, hush," said Abdul, laying his hand on my arm. "Some one might hear."

— Tais-toi, tais-toi, dit Abdul en posant sa main sur mon bras. Quelqu'un pourrait entendre.

 

"You have the Germans," I repeated.

— Vous avez les Allemands, répétai-je.

 

"The Germans," said Abdul, and his voice sounded in a queer sing-song like that of a child repeating a lesson, "are my noble friends, the Germans are my powerful allies, the Kaiser is my good brother, the Reichstag is my foster-sister. I love the Germans. I hate the English. I love the Kaiser. The Kaiser loves me – "

— Les Allemands, dit Abdul, et sa voix résonnait étrangement, comme le chantonnement d'un enfant qui répète une leçon, sont mes nobles amis, les Allemands sont mes puissants alliés, le Kaiser est mon frère préféré, le Reichstag est ma sœur favorite. J'aime les Allemands. Je déteste les Anglais. J'aime le Kaiser. Le Kaiser m'aime —

 

"Stop, stop, Abdul," I said, "who taught you all that?"

— Arrêtez, arrêtez, Abdul, dis-je, qui vous a appris tout ça?

 

Abdul looked cautiously around.

Abdul regarda précautionneusement autour de lui.

 

"They did," he said in a whisper. "There's a lot more of it. Would you like me to recite some more? Or, no, no, what's the good? I've no heart for reciting any longer." And at this Abdul fell to weeping again.

Eux, dit-il dans un chuchotement. Et ce n’est pas fini. Tu voudrais bien que j’en dise davantage, hein? Ou bien, non, non, qu’est- ce qui vaut mieux? Je n'ai pas le courage d’en dire plus. Et là-dessus, Abdul se remit à pleurer.

 

"But, Abdul," I said, "I don't understand. Why are you so distressed just now? All this has been going on for over two years. Why are you so worried just now?"

— Mais, Abdul, dis-je, je ne comprends pas. Pourquoi est-ce que ce n’est que maintenant que vous êtes ainsi affligé? Tout ça dure depuis plus de deux ans. Pourquoi est-ce que vous ne vous en inquiétez que maintenant?

 

"Oh," exclaimed the little Sultan in surprise, "you haven't heard! I see – you've only just arrived. Why, to-day is the last day. After to-day it is all over."

— Oh, s’écria le petit Sultan, surpris, tu n’as donc pas entendu! Je vois – tu viens seulement d’arriver. Eh bien, c’est aujourd'hui le dernier jour. Après, tout sera fini.

 

"Last day for what?" I asked.

— Le dernier jour pour quoi? demandai-je.

 

"For intervention. For the intervention of the United States. The only thing that can save us. It was to have come to-day, by the end of this full moon – our astrologers had predicted it – Smith Pasha, Minister under Heaven of the United States, had promised, if it came, to send it to us at the earliest moment. How do they send it, do you know, in a box, or in paper?"

— Pour une intervention. Une intervention des Etats-Unis. La seule chose qui peut nous sauver. C’est aujourd’hui que ça devait arriver, à la fin de cette pleine lune – c’est ce que nos astrologues avaient prédit – Smith Pasha, Ministre sous le Ciel des Etats-Unis, avait promis, si ça arrivait, de nous l’envoyer au plus tôt. Est-ce que tu sais comment ils envoient ça? Dans une boîte, ou par écrit?

 

"Stop," I said as my ear caught the sound of footsteps. "There's some one coming now."

— Arrêtez, dis-je, alors que mon oreille percevait un bruit de pas. Quelqu’un vient.

 

The sound of slippered feet was distinctly heard on the stones in the outer corridor.

On entendait distinctement un bruit de pas à l’extérieur, sur le pavé du corridor.

 

Abdul listened intently a moment.

Abdul écouta attentivement pendant quelques instants.

 

"I know his slippers," he said.

— Je reconnais ces babouches, dit-il.

 

"Who is it?"

— Qui est-ce?

 

"It is my chief secretary, Toomuch Koffi. Yes, here he comes."

— C'est mon premier secrétaire, Toomuch Koffi25. Oui, c’est lui qui arrive.

25 - Too much coffee: Trop de café.

As the Sultan spoke, the doors swung open and there entered an aged Turk, in a flowing gown and coloured turban, with a melancholy yellow face, and a long white beard that swept to his girdle.

Pendant que le Sultan parlait, les portes s’ouvrirent sur un vieux Turc vêtu d’une robe flottante et d’un turban coloré, au teint jaune et mélancolique, et dont la longue barbe blanche lui balayait la ceinture.

"Who do you say he is?" I whispered to Abdul.

— Qui avez-vous dit qu’il est? chuchotai-je.

 

"My chief secretary," he whispered back. "Toomuch Koffi."

— Mon premier secrétaire, chuchota-t-il lui-même. Toomuch Koffi.

 

"He looks like it," I murmured.

— Il en a bien l’air, murmurai-je.

 

Meantime, Toomuch Koffi had advanced across the broad flagstones of the hall where we were sitting. With hands lifted he salaamed four times – east, west, north, and south.

Pendant ce temps, Toomuch Koffi s’était avancé sur les larges dalles du hall dans lequel nous étions assis. Ses mains s’élevèrent quatre fois en un geste de salutation – en direction de l’est, de l’ouest, du nord, et du sud.

 

"What does that mean?" I whispered.

— Qu’est-ce que ça signifie? chuchotai-je.

 

"It means," said the Sultan, with visible agitation, "that he has a communication of the greatest importance and urgency, which will not brook a moment's delay."

— Ça veut dire, dit le Sultan, visiblement agité, qu’il a quelque chose de très important à me communiquer de toute urgence, qui ne saurait souffrir aucun délai.

 

"Well, then, why doesn't he get a move on?" I whispered.

— Eh bien alors, qu’est-ce qu’il attend? chuchotai-je.

 

"Hush," said Abdul.

— Silence, dit Abdul.

 

Toomuch Koffi now straightened himself from his last salaam and spoke.

Toomuch Koffi, qui s'était maintenant redressé après son dernier salut, parla.

 

"Allah is great!" he said.

— Allah est grand! dit-il.

 

"And Mohammed is his prophet," rejoined the Sultan.

— Et Mahomet est son prophète, répondit le sultan.

 

"Allah protect you! And make your face shine," said Toomuch.

— Allah vous protège! Et illumine votre visage, dit Toomuch.

 

"Allah lengthen your beard," said the Sultan, and he added aside to me in English, which Toomuch Koffi evidently did not understand, "I'm all eagerness to know what it is – it's something big, for sure." The little man was quite quivering with excitement as he spoke. "Do you know what I think it is? I think it must be the American Intervention. The United States is going to intervene. Eh? What? Don't you think so?"

— Allah fasse pousser votre barbe, dit le sultan, et il ajouta à mon intention, en anglais, pour que Toomuch ne puisse évidemment pas comprendre, je suis impatient de savoir ce qu’il y a – à coup sûr, c’est quelque chose d’important. Le petit homme parlait en tremblant d'excitation. Vous savez ce que je crois? A mon avis, il s’agit de l'intervention américaine. Les Etats-Unis vont intervenir. Hein? Quoi? Tu ne crois pas?

 

"Then hurry him up," I urged.

— Dites-lui de se dépêcher, le pressai-je.

 

"I can't," said Abdul. "It is impossible in Turkey to do business like that. He must have some coffee first and then he must pray and then there must be an interchange of presents."

— Je ne peux pas, dit Abdul. En Turquie, il est impossible de traiter une affaire comme ça. Il doit d'abord prendre du café, puis prier, et il doit y avoir ensuite un échange de présents.

 

I groaned, for I was getting as impatient as Abdul himself.

Je gémis, parce que j’étais aussi impatient qu'Abdul lui-même.

 

"Do you not do public business like that in Canada?" the Sultan continued.

— Ce n’est pas comme ça que vous traitez les affaires publiques au Canada? continua le Sultan.

 

"We used to. But we have got over it," I said.

— Nous essayons. Mais nous n’y arrivons pas, dis-je.

 

Meanwhile a slippered attendant had entered and placed a cushion for the secretary, and in front of it a little Persian stool on which he put a quaint cup filled with coffee black as ink.

Pendant ce temps, un domestique en babouches était entré, avait disposé un coussin pour le secrétaire, et placé devant lui un petit tabouret Persan sur lequel il posa une curieuse tasse pleine d’un café aussi noir que de l’encre.

 

A similar cup was placed before the Sultan.

Une tasse semblable fut posée devant le Sultan.

 

"Drink!" said Abdul.

— Bois! dit Abdul.

 

"Not first, until the lips of the Commander of the Faithful – "

— Pas avant que les lèvres du Commandeur de la Foi —

 

"He means 'after you,'" I said. "Hurry up, Abdul."

— Il veut dire après vous, dis-je. Dépêchez-vous, Abdul.

 

Abdul took a sip.

Abdul but une gorgée.

 

"Allah is good," he said.

— Allah est grand, dit-il.

 

"And all things are of Allah," rejoined Toomuch.

— Et toutes choses viennent d'Allah, répondit Toomuch.

 

Abdul unpinned a glittering jewel from his robe and threw it to the feet of Toomuch.

Abdul dégrafa un bijou étincelant de sa longue tunique et le jeta aux pieds de Toomuch.

 

"Take this poor bauble," he said.

— Prends cette misérable babiole, dit-il.

 

Toomuch Koffi in return took from his wrist a solid bangle of beaten gold.

En échange, Toomuch Koffi ôta de son poignet un bracelet en or battu.

 

"Accept this mean gift from your humble servant," he said.

— Accepte ce maigre présent de ton humble serviteur dit-il.

 

"Right!" said Abdul, speaking in a changed voice as the ceremonies ended. "Now, then, Toomuch, what is it? Hurry up. Be quick. What is the matter?"

— Bien! dit Abdul, s’exprimant d’une voix changée, comme si les politesses étaient terminées. Eh bien maintenant, Toomuch, qu’est-ce qui se passe? Dépêche-toi. Fais vite. Qu'est-ce qu’il y a?

 

Toomuch rose to his feet, lifted his hands high in the air with the palms facing the Sultan.

Toomuch se redressa, levant haut les mains, les paumes tournées vers le Sultan.

 

"One is without," he said.

— Il y a quelqu’un au dehors, il a dit.

 

"Without what?" I asked eagerly of the Sultan.

— Au dehors de quoi? demandai-je avec fièvre au Sultan.

 

"Without – outside. Don't you understand Turkish? What you call in English – a gentleman to see me."

— Dehors – à l’extérieur. Tu ne comprends pas le turc? En anglais, vous diriez – un type qui veut me voir.

 

"And did he make all that fuss and delay over that?" I asked in disgust. "Why with us in Canada, at one of the public departments of Ottawa, all that one would have to do would be simply to send in a card, get it certified, then simply wait in an anteroom, simply read a newspaper, send in another card, wait a little, then simply send in a third card, and then simply – "

— Et c’est pour ça qu’il a mené tout ce tapage et attendu tout ce temps? demandai-je, dégoûté. Chez nous, au Canada, dans n’importe quel ministère public d'Ottawa, il suffit de présenter une carte, de la faire viser, et d’attendre simplement dans un vestibule en lisant simplement le journal, de présenter une autre carte, d’attendre, puis de présenter simplement une troisième carte, et tout simplement —

 

"Pshaw!" said Abdul. "The cards might be poisoned. Our system is best. Speak on, Toomuch. Who is without? Is it perchance a messenger from Smith Pasha, Minister under Heaven of the United States?"

— Pshaw! dit Abdul. Les cartes de visite peuvent être empoisonnées. Notre système est le meilleur. Parle, Toomuch. Qui est dehors? C’est peut-être un messager de Smith Pasha, Ministre sous le Ciel des Etats-Unis?

 

"Alas, no!" said Toomuch. "It is HE. It is THE LARGE ONE!"

— Hélas, non! dit Toomuch. C'est LUI. C’est le COLOSSE!

 

As he spoke he rolled his eyes upward with a gesture of despair.

Il parlait en roulant des yeux avec des gestes de désespoir.

 

"HE!" cried Abdul, and a look of terror convulsed his face. "The Large One! Shut him out! Call the Chief Eunuch and the Major Domo of the Harem! Let him not in!"

— LUI! s’écria Abdul, et une expression de terreur contracta ses traits. Le Colosse! Chasse-le! Appelle l'Eunuque en Chef et le Majordome du harem! Ne le laisse pas entrer!

 

"Alas," said Toomuch, "he threw them out of the window. Lo! he is here, he enters."

— Hélas, dit Toomuch, il les a jetés par la fenêtre. Il est là, il est entré.

 

As the secretary spoke, a double door at the end of the hall swung noisily open, at the blow of an imperious fist, and with a rattle of arms and accoutrements a man of gigantic stature, wearing full military uniform and a spiked helmet, strode into the room.

Le secrétaire n’avait pas fini de parler que les deux battants d’une porte s’ouvraient bruyamment à l'extrémité du hall sous le martèlement d’un poing impérieux, et un homme d’une stature colossale, portant un uniforme militaire et un casque à pointe, s’avança à travers la salle dans un grand tintamarre d’armes et de fourniment.

 

As he entered, an attendant who accompanied him, also in a uniform and a spiked helmet, called in a loud strident voice that resounded to the arches of the hall:

Un aide de camp l’accompagnait, lui aussi en uniforme et casque à pointe, et qui, au moment où il entra, fit résonner sa voix de stentor sous les voûtes du hall:

 

"His High Excellenz Feld Marechal von der Doppelbauch, Spezial Representant of His Majestat William II, Deutscher Kaiser and King of England!"

— Son Excellence le Feld Maréchal von der Doppelbauch, Émissaire Extraordinaire de sa Majesté William II, Kaiser d’Allemagne et Roi d’Angleterre!

 

Abdul collapsed into a little heap. His fez fell over his face. Toomuch Koffi had slunk into a corner.

Abdul s’effondra en un petit tas. Son Fez lui retomba sur le visage. Toomuch Koffi alla se réfugier dans un coin.

 

Von der Doppelbauch strode noisily forward and came to a stand in front of Abdul with a click and rattle after the Prussian fashion.

Von der Doppelbauch s’approcha bruyamment et vint se poster devant Abdul à la prussienne, dans un claquement sonore des talons.

 

"Majestat," he said in a deep, thunderous voice, "I greet you. I bow low before you. Salaam! I kiss the floor at your feet."

— Majesté, dit-il d’une voix profonde et assourdissante, je vous salue. Je me prosterne devant vous. Salaâm! Je baise la terre à vos pieds.

 

But in reality he did nothing of the sort. He stood to the full height of his six feet six and glowered about him.

Mais en réalité il n’en fit rien. Il se redressait de tous ses six pieds six pouces en regardant attentivement autour de lui.

 

"Salaam!" said Abdul, in a feeble voice.

— Salaâm! dit Abdul, d’une voix faible.

 

"But who is this?" added the Field-Marshal, looking angrily at me.

— Mais qui est ce? ajouta le Feld-Maréchal, en me regardant d’un air courroucé.

 

My costume, or rather my disguise, for, as I have said, I was wearing a poke bonnet with a plain black dress, seemed to puzzle him.

Mon costume, ou plutôt mon déguisement, vu que, comme je l’ai dit, je portais un bonnet et une simple robe noire, parut le déconcerter.

 

"My new governess," said Abdul. "She came this morning. She is a professor – "

— Ma nouvelle gouvernante, dit Abdul. Elle est arrivée ce matin. C’est un professeur —

 

"Bah!" said the Field-Marshal, "a woman a professor! Bah!"

— Bah! dit le Feld-Maréchal, une femme professeur! Bah!

 

"No, no," said Abdul in protest, and it seemed decent of the little creature to stick up for me. "She's all right, she is interesting and knows a great deal. She's from Canada!"

— Non, non, protesta Abdul et la petite créature paraissait soucieuse de me défendre. Elle est tout à fait bien, elle est intéressante et connait énormément de choses. Elle arrive du Canada!

 

"What!" exclaimed Von der Doppelbauch. "From Canada! But stop! It seems to me that Canada is a country that we are at war with. Let me think, Canada? I must look at my list" – he pulled out a little set of tablets as he spoke – "let me see, Britain, Great Britain, British North America, British Guiana, British Nigeria – ha! of course, under K – Kandahar, Korfu. No, I don't seem to see it – Fritz," he called to the aide-de-camp who had announced him, "telegraph at once to the Topographical Staff at Berlin and find out if we are at war with Canada. If we are" – he pointed at me – "throw her into the Bosphorus. If we are not, treat her with every consideration, with every distinguished consideration. But see that she doesn't get away. Keep her tight, till we are at war with Canada, as no doubt we shall be, wherever it is, and then throw her into the Bosphorus."

— Comment! hurla von der Doppelbauch. Du Canada! Mais arrêtez! Il me semble que le Canada est un pays avec lequel nous sommes en guerre!  Laissez-moi réfléchir. Le Canada? Je dois consulter ma liste – Tout en parlant, il avait sorti un petit paquet de fiches – Voyons voir, la Bretagne, la Grande-Bretagne, l’Amérique du Nord britannique, la Guyane britannique, le Nigéria britannique – ha! naturellement, à la lettre K – Kandahar, Korfu. Non, je ne trouve pas – Fritz, dit-il à l'aide-de-camp qui l'avait annoncé, télégraphiez immédiatement au service topographique à Berlin et voyez si nous sommes en guerre avec le Canada. Si nous le sommes – il se dirigea vers moi – jetez-la dans le Bosphore. Si nous ne le sommes pas, traitez-la avec considération, avec toute notre considération distinguée. Mais veillez à ce qu’elle ne parte pas. Surveillez-la de près jusqu'à ce que nous soyons en guerre avec le Canada, car nul doute que nous le serons, à un moment ou à un autre et, alors, jetez-la dans le Bosphore.

 

The aide clicked his heels and withdrew.

L'aide de camp claqua des talons et se retira.

 

"And now, your majesty," continued the Field-Marshal, turning abruptly to the Sultan, "I bring you good news."

— Et maintenant, votre majesté, poursuivit le Feld-Maréchal en se tournant brusquement vers le Sultan, je vous apporte de bonnes nouvelles.

 

"More good news," groaned Abdul miserably, winding his clasped fingers to and fro. "Alas, good news again!"

— Encore des bonnes nouvelles, gémit misérablement Abdul en se tordant les mains. Hélas, encore des bonnes nouvelles!

 

"First," said Von der Doppelbauch, "the Kaiser has raised you to the order of the Black Dock. Here is your feather."

— Tout d'abord, dit Von der Doppelbauch, le Kaiser vous a élevé à l'ordre du Dock Noir. Voici votre plume.

 

"Another feather," moaned Abdul. "Here, Toomuch, take it and put it among the feathers!"

— Encore une plume, gémit Abdul. Toomuch, prends-la et mets-la avec les autres plumes!

 

"Secondly," went on the Field-Marshal, checking off his items as he spoke, "your contribution, your personal contribution to His Majesty's Twenty-third Imperial Loan, is accepted."

— Deuxièmement, continua le Feld-Maréchal tout en vérifiant ses notes, votre contribution, votre contribution personnelle au Vingt-Troisième Emprunt Impérial de Sa Majesté est acceptée.

 

"I didn't make any!" sobbed Abdul.

— Je n’ai pas souscrit! sanglota Abdul.

 

"No difference," said Von der Doppelbauch. "It is accepted anyway. The telegram has just arrived accepting all your money. My assistants are packing it up outside."

— Aucune différence, dit Von der Doppelbauch. On accepte quand même votre contribution. Le télégramme confirmant que votre argent est accepté vient d’arriver. Mes aides de camps sont dehors, en train d’emballer tout ça.

 

Abdul collapsed still further into his cushions.

Abdul s’effondra encore plus au milieu de ses coussins.

 

"Third, and this will rejoice your Majesty's heart: Your troops are again victorious!"

— Troisièmement, et ceci ira droit au cœur de votre Majesté: Vos troupes sont encore victorieuses!

 

"Victorious!" moaned Abdul. "Victorious again! I knew they would be! I suppose they are all dead as usual?"

— Victorieuses! gémit Abdul. Encore Victorieuses! Je savais qu'elles le seraient! Je suppose qu'elles sont entièrement décimées, comme d'habitude?

 

"They are," said the Marshal. "Their souls," he added reverently, with a military salute, "are in Heaven!"

— Elles le sont, dit le maréchal. Les âmes de vos hommes, ajouta-t-il avec un respectueux salut militaire, sont au Ciel!

 

"No, no," gasped Abdul, "not in Heaven! don't say that! Not in Heaven! Say that they are in Nishvana, our Turkish paradise."

— Non, non, haleta Abdul, pas au Ciel! Ne dites pas ça! Pas au Ciel! Dites plutôt qu'elles sont dans le Nishvana, notre paradis Turc.

 

"I am sorry," said the Field-Marshal gravely. "This is a Christian war. The Kaiser has insisted on their going to Heaven."

— Je suis désolé, dit le Feld-Maréchal avec gravité. Il s’agit d’une guerre Chrétienne. Le Kaiser a insisté sur leur accession au Ciel.

 

The Sultan bowed his head.

Le Sultan inclina la tête.

 

"Ishmillah!" he murmured. "It is the will of Allah."

— Ishmillah! murmura-t-il. C'est la volonté d'Allah.

 

"But they did not die without glory," went on the Field-Marshal. "Their victory was complete. Set it out to yourself," and here his eyes glittered with soldierly passion. "There stood your troops – ten thousand! In front of them the Russians – a hundred thousand. What did your men do? Did they pause? No, they charged!"

— Mais ils ne sont pas morts sans gloire, poursuivit le Feld-Maréchal. Dites-vous bien que leur victoire fut totale. et ici ses yeux scintillèrent d’une passion martiale. Vos troupes se tenaient là – dix-mille hommes! Devant eux, les Russes – cent mille. Qu’est-ce que vos hommes ont fait? Ils se sont arrêtés? Non, ils ont chargé!

 

"They _charged!_" cried the Sultan in misery. "Don't say that! Have they charged again! Just Allah!" he added, turning to Toomuch. "They have charged again! And we must pay, we shall have to pay – we always do when they charge. Alas, alas, they have charged again. Everything is charged!"

— Ils ont – chargé! – s’écria misérablement le Sultan. Ne dites pas ça! Ils ont encore chargé! Par Allah! ajouta-t-il, en se tournant vers Toomuch. Ils ont encore chargé! Et il nous faut payer, il nous faut payer – comme toujours quand ils chargent. Hélas, hélas, ils ont encore chargé. Ils n’arrêtent pas de charger!

 

"But how nobly," rejoined the Prussian. "Imagine it to yourself! Here, beside this stool, let us say, were your men. There, across the cushion, were the Russians. All the ground between was mined. We knew it. Our soldiers knew it. Even our staff knew it. Even Prinz Tattelwitz Halfstuff, our commander, knew it. But your soldiers did not. What did our Prinz do? The Prinz called for volunteers to charge over the ground. There was a great shout – from our men, our German regiments. He called again. There was another shout. He called still again. There was a third shout. Think of it! And again Prinz Halfstuff called and again they shouted."

— Mais avec quelle noblesse, répondit le Prussien. Imaginez un peu ça! Là, mettons, près de ce tabouret, vos hommes. Là, en travers du coussin, les Russes. Le terrain entre eux est entièrement miné. Nous le savons. Nos soldats le savent. Même notre état-major le sait. Même le Prince Tattelwitz Halfstuff, notre commandant, le sait. Mais vos soldats, eux, l’ignorent. Qu’est-ce que le Prince fait? Le Prince demande des volontaires pour charger au milieu de tout ça. Une grande clameur lui répond – de la part de nos hommes, de nos régiments allemands. Il demande une nouvelle fois. Nouvelle grande clameur. Nouvel appel. Troisième clameur. Pensez donc! Et plus Prince Halfstuff appelait, plus ils criaient.

 

"Who shouted?" asked the Sultan gloomily.

— Qui est-ce qui criait? demanda sombrement le Sultan.

 

"Our men, our Germans."

— Nos hommes à nous, nos Allemands.

 

"Did my Turks shout?" asked Abdul.

— Est-ce que mes Turcs ont crié? demanda Abdul.

 

"They did not. They were too busy tightening their belts and fixing their bayonets. But our generous fellows shouted for them. Then Prinz Halfstuff called out, 'The place of honour is for our Turkish brothers. Let them charge!' And all our men shouted again."

— Non. Ils étaient trop occupés à boucler leurs ceintures et à fixer leurs baïonnettes. Mais nos camarades ont généreusement crié pour eux. Alors le Prince Halfstuff a annoncé, l’honneur revient à nos frères turcs. Laissez-les charger! Et tous nos hommes ont de nouveau crié.

 

"And they charged?"

— Et ils ont chargé?

 

"They did – and were all gloriously blown up. A magnificent victory. The blowing up of the mines blocked all the ground, checked the Russians and enabled our men, by a prearranged rush, to advance backwards, taking up a new strategic – "

— Oui – et ils se sont tous glorieusement fait sauter. Une victoire magnifique. En explosant, les mines ont rendu le terrain inaccessible, arrêté les Russes et permis à nos hommes, dans une ruée organisée à l’avance, d'avancer en direction de l’arrière, adoptant ainsi une nouvelle stratégie —

 

"Yes, yes," said Abdul, "I know – I have read of it, alas, only too often! And they are dead! Toomuch," he added quietly, drawing a little pouch from his girdle, "take this pouch of rubies and give them to the wives of the dead general of our division – one to each. He had, I think, but seventeen. His walk was quiet. Allah give him peace."

— Oui, oui, dit Abdul, je sais – Je n’ai, hélas, lu ça que trop souvent! Et ils sont morts! Toomuch, ajouta-t-il tranquillement, en tirant un petit sac de sa ceinture, prends ce sac de rubis et donne-les aux épouses du défunt général de notre division – un rubis pour chacune d’entre elles. Je crois qu’il y en avait quelque chose comme dix-sept. Son chemin fut pavé de sérénité. Qu’Allah lui apporte la paix.

 

"Stop," said Von der Doppelbauch. "I will take the rubies. I myself will charge myself with the task and will myself see that I do it myself. Give me them."

— Arrêtez, dit Von der Doppelbauch. Je vais prendre les rubis. Je me chargerai personnellement de cette mission et je verrai par moi-même ce que je pourrai faire. Donnez-les moi.

 

"Be it so, Toomuch," assented the Sultan humbly. "Give them to him."

— Qu’il en soit ainsi, Toomuch, approuva humblement le Sultan Donne-les lui.

 

"And now," continued the Field-Marshal, "there is yet one other thing further still more." He drew a roll of paper from his pocket. "Toomuch," he said, "bring me yonder little table, with ink, quills and sand. I have here a manifesto for His Majesty to sign."

— Et maintenant, poursuivit le Feld-Maréchal, il y a encore autre chose. Il sortit un rouleau de papier de sa poche. Toomuch, dit-il, apportez-moi une table, de l'encre, des calames et du sable. J'ai ici un manifeste que sa Majesté doit signer.

 

"No, no," cried Abdul in renewed alarm. "Not another manifesto. Not that! I signed one only last week."

— Non, non, s’écria Abdul, redoublant de frayeur. Pas un autre manifeste. Pas ça! J'en ai signé un il y a à peine une semaine.

 

"This is a new one," said the Field-Marshal, as he lifted the table that Toomuch had brought into place in front of the Sultan, and spread out the papers on it. "This is a better one. This is the best one yet."

— C'en est un nouveau, dit le Champ-Maréchal, en installant la table que Toomuch avait apportée devant le sultan, et en étalant les papiers dessus. C'est mieux. C'est encore mieux.

 

"What does it say?" said Abdul, peering at it miserably, "I can't read it. It's not in Turkish."

— Qu’est-ce que ça dit? demanda Abdul en le regardant d’un air malheureux. Je ne peux pas le lire. Ce n'est pas écrit en Turc.

 

"It is your last word of proud defiance to all your enemies," said the Marshal.

— Il s’agit d’un défi fièrement lancé à tous vos ennemis, dit le Maréchal.

 

"No, no," whined Abdul. "Not defiance; they might not understand."

— Non, non, pleurnicha Abdul. Pas de défi; ils ne comprendraient pas.

 

"Here you declare," went on the Field-Marshal, with his big finger on the text, "your irrevocable purpose. You swear that rather than submit you will hurl yourself into the Bosphorus."

— Ici, continua le Feld-Maréchal, son grand doigt sur le texte, vous proclamez vos irrévocables desseins. Vous jurez que, plutôt que de vous soumettre, vous vous jetterez dans le Bosphore.

 

"Where does it say that?" screamed Abdul.

— Où est-ce que c’est écrit? cria Abdul.

 

"Here beside my thumb."

— Là, juste à côté de mon pouce.

 

"I can't do it, I can't do it," moaned the little Sultan.

— Je ne peux pas faire ça, je ne peux pas faire ça, gémit le petit Sultan.

 

"More than that further," went on the Prussian quite undisturbed, "you state hereby your fixed resolve, rather than give in, to cast yourself from the highest pinnacle of the topmost minaret of this palace."

— Un peu plus loin, continua le Prussien sans se démonter, vous faites état, par la présente, de votre résolution inébranlable de vous jeter du plus haut pinacle du minaret le plus élevé de ce palais, plutôt que de céder.

 

"Oh, not the highest; don't make it the highest," moaned Abdul.

— Oh, pas le plus haut; ne mettez pas le plus haut, gémit Abdul.

 

"Your purpose is fixed. Nothing can alter it. Unless the Allied Powers withdraw from their advance on Constantinople you swear that within one hour you will fill your mouth with mud and burn yourself alive."

— Vos desseins sont inébranlables. Rien ne peut les changer. À moins que les puissances alliées ne renoncent à avancer sur Constantinople, vous faites le serment de vous emplir la bouche de boue et de vous faire brûler vif dans un délai d'une heure.

 

"Just Allah!" cried the Sultan. "Does it say all that?"

— Par Allah! s’écria le Sultan. Il faut dire tout ça?

 

"All that," said Von der Doppelbauch. "All that within an hour. It is a splendid defiance. The Kaiser himself has seen it and admired it. 'These,' he said, 'are the words of a man!'"

— Tout ça, dit Von der Doppelbauch. Le tout dans un délai d’une heure. C'est un superbe défi. Le Kaiser lui-même l'a lu et l'a admiré. Voilà, a-t-il déclaré, les paroles d'un homme, et d’un vrai!

 

"Did he say that?" said Abdul, evidently flattered. "And is he too about to hurl himself off his minaret?"

— Il a dit ça? dit Abdul, visiblement flatté. Et est-ce qu’il envisage de se jeter lui-même du haut de son minaret?

 

"For the moment, no," replied Von der Doppelbauch sternly.

— Pas pour le moment répondit sévèrement Von der Doppelbauch.

 

"Well, well," said Abdul, and to my surprise he began picking up the pen and making ready. "I suppose if I must sign it, I must." Then he marked the paper and sprinkled it with sand. "For one hour? Well, well," he murmured. "Von der Doppelbauch Pasha," he added with dignity, "you are permitted to withdraw. Commend me to your Imperial Master, my brother. Tell him that, when I am gone, he may have Constantinople, provided only" – and a certain slyness appeared in the Sultan's eye – "that he can get it. Farewell."

— Bien, bien, dit Abdul, et à ma grande, surprise il se saisit d’un calame et s’apprêta à signer. Je suppose que s’il faut signer, il le faut. Puis il parapha le document et le saupoudra de sable. Tout ça en une heure? Bien, bien, murmura-t-il. Von der Doppelbauch Pasha, ajouta-t-il avec dignité, vous pouvez vous retirer. Recommandez-moi à votre Impérial Maître, mon frère. Dites-lui qu’après mon départ, il aura Constantinople, à condition – et l'œil du Sultan brilla d’une lueur moqueuse – qu’il puisse la prendre. Adieu.

 

The Field-Marshal, majestic as ever, gathered up the manifesto, clicked his heels together and withdrew.

Le Field-Maréchal, toujours aussi majestueux, ramassa le manifeste, claqua des talons et se retira.

 

As the door closed behind him, I had expected the little Sultan to fall into hopeless collapse.

Alors que la porte se refermait, je m’attendais à voir le petit Sultan sombrer dans le plus profond désespoir.

 

Not at all. On the contrary, a look of peculiar cheerfulness spread over his features.

Pas du tout. Au contraire, un air de gaieté particulière s’était répandu sur ses traits.

 

He refilled his narghileh and began quietly smoking at it.

Il remplit son narguilé et se remit tranquillement à fumer.

 

"Toomuch," he said, quite cheerfully, "I see there is no hope."

— Toomuch, dit-il, tout à fait gaiement, je vois qu’il n’y a aucun espoir.

 

"Alas!" said the secretary.

— Hélas! dit le secrétaire.

 

"I have now," went on the Sultan, "apparently but sixty minutes in front of me. I had hoped that the intervention of the United States might have saved me. It has not. Instead of it, I meet my fate. Well, well, it is Kismet. I bow to it."

— Apparemment, continua le Sultan, j’ai soixante minutes devant moi. J'avais espéré que l'intervention des Etats-Unis puisse me sauver. Ça n’a pas été le cas. Au lieu de ça, je dois aller à la rencontre de mon destin. Bien, bien, c’était écrit. Je m’incline.

 

He smoked away quite cheerfully.

Il continua à fumer le plus gaiement du monde.

 

Presently he paused.

Puis il fit une pause.

 

"Toomuch," he said, "kindly go and fetch me a sharp knife, double-edged if possible, but sharp, and a stout bowstring."

— Toomuch, dit-il, aie donc la bonté d’aller me chercher un poignard pointu, si possible à double tranchant, mais aiguisé comme un rasoir, ainsi qu’une corde d'arc bien résistante.

 

Up to this time I had remained a mere spectator of what had happened. But now I feared that I was on the brink of witnessing an awful tragedy.

Jusque là, j'étais seulement resté spectateur de ce qui se passait. Mais à cet instant, je craignis d’être sur le point d’assister à une terrible tragédie.

 

"Good heavens, Abdul," I said, "what are you going to do?"

— Juste Ciel, Abdul, dis-je, qu’allez-vous faire?

 

"Do? Why kill myself, of course," the Sultan answered, pausing for a moment in an interval of his cheerful smoking. "What else should I do? What else is there to do? I shall first stab myself in the stomach and then throttle myself with the bowstring. In half an hour I shall be in paradise. Toomuch, summon hither from the inner harem Fatima and Falloola; they shall sit beside me and sing to me at the last hour, for I love them well, and later they too shall voyage with me to paradise. See to it that they are both thrown a little later into the Bosphorus, for my heart yearns towards the two of them," and he added thoughtfully, "especially perhaps towards Fatima, but I have never quite made up my mind."

— Ce que je vais faire? Me suicider, bien évidemment, répondit le Sultan, interrompant un instant son joyeux tabagisme. Qu’est-ce que je pourrais faire? Qu'y a-t-il d’autre à faire? Je vais commencer par m’éventrer, après quoi je m'étranglerai avec la corde. D’ici une demi-heure je serai au paradis. Toomuch, va dans le harem et demande à Fatima et Falloolade de venir ici; elles s'assiéront près de moi et chanteront pour ma dernière heure, parce que j’ai pour elles beaucoup d’amour et que, plus tard, elles m’accompagneront au paradis. Veille à ce que, par la suite, elles soient jetées dans le Bosphore, car mon cœur soupire pour chacune d’entre elles, et il ajouta pensivement, peut-être plus particulièrement pour Fatima, mais je n’ai jamais démêlé ça dans mon esprit.

 

The Sultan sat back with a little gurgle of contentment, the rose water bubbling soothingly in the bowl of his pipe.

Le Sultan se rejeta en arrière avec un petit gargouillis de contentement, l'eau rose bouillonnant doucement dans le réservoir du narguilé.

 

Then he turned to his secretary again.

Puis il se tourna de nouveau vers son secrétaire.

 

"Toomuch," he said, "you will at the same time send a bowstring to Codfish Pasha, my Chief of War. It is our sign, you know," he added in explanation to me – "it gives Codfish leave to kill himself. And, Toomuch, send a bowstring also to Beefhash Pasha, my Vizier – good fellow, he will expect it – and to Macpherson Effendi, my financial adviser. Let them all have bowstrings."

— Toomuch, dit-il, tu feras aussi parvenir une corde d’arc à Codfish Pasha, mon Chef de Guerre. C'est notre code, sache-le, expliqua-t-il à mon intention – pour indiquer à Codfish qu’il doit se suicider. Et, Toomuch, envoie également une corde à Beefhash Pasha, mon Grand Vizir – en bon camarade, il doit s’y attendre – et à Macpherson Effendi, mon conseiller financier. Donne-leur des cordes à tous.

 

"Stop, stop," I pleaded. "I don't understand."

— Arrêtez, arrêtez, plaidai-je. Je ne comprends pas.

 

"Why surely," said the little man, in evident astonishment, "it is plain enough. What would you do in Canada? When your ministers – as I think you call them – fail and no longer enjoy your support, do you not send them bowstrings?"

— Et pourquoi donc, dit le petit homme, avec un étonnement évident, c’est la simplicité même. Que feriez-vous au Canada? Quand vos ministres – comme je pense que vous les appelez – échouent et n’ont plus votre soutien, est-ce que vous ne leur envoyez pas des cordes?

 

"Never," I said. "They go out of office, but – "

— Jamais, dis-je. Ils quittent leurs ministères, mais —

 

"And they do not disembowel themselves on their retirement? Have they not that privilege?"

— Et ils ne s’éventrent pas d’eux-mêmes dans leur retraite? Ils n’ont pas ce privilège?

 

"Never!" I said. "What an idea!"

— Jamais! dis-je. Quelle idée!

 

"The ways of the infidel." said the little Sultan, calmly resuming his pipe, "are beyond the compass of the true intelligence of the Faithful. Yet I thought it was so even as here. I had read in your newspapers that after your last election your ministers were buried alive – buried under a landslide, was it not? We thought it – here in Turkey – a noble fate for them."

— Les manières de l'infidèle. dit le petit Sultan en reprenant calmement le tuyau de son narguilé, font perdre le nord à l'intelligence vraie du fidèle. Pourtant je pensais bien que c’était la même chose qu’ici. J'avais lu dans vos journaux qu’après vos dernières élections vos ministres avaient été emportés vivants – emportés par un séisme, non? Nous pensions – ici en Turquie – qu’il s’agissait là pour eux d’une noble destinée.

 

"They crawled out," I said.

— Ils ont réussi à en réchapper, dis-je.

 

"Ishmillah!" ejaculated Abdul. "But go, Toomuch. And listen, thou also – for in spite of all thou hast served me well – shalt have a bowstring."

— Ishmillah! s’écria Abdul. Mais va, Toomuch. Et écoute, toi aussi – car malgré tout, tu m’as bien servi – tu auras droit à ta corde.

 

"Oh, master, master," cried Toomuch, falling on his knees in gratitude and clutching the sole of Abdul's slipper. "It is too kind!"

— Oh, maître, maître, dit Toomuch, tombé à genoux et sanglotant de gratitude en s’emparant de la babouche d'Abdul. C’est trop d’honneur!

 

"Nay, nay," said the Sultan. "Thou hast deserved it. And I will go further. This stranger, too, my governess, this professor, bring also for the professor a bowstring, and a two-bladed knife! All Canada shall rejoice to hear of it. The students shall leap up like young lambs at the honour that will be done. Bring the knife, Toomuch; bring the knife!"

— Mais non, mais non, dit le sultan. Tu l’as mille fois mérité. Et j'irai plus loin. Cette étrangère, aussi, ma gouvernante, ce professeur, apporte aussi une corde pour le professeur, et un poignard à double tranchant! Tout le Canada se réjouira en entendant raconter son histoire. Les étudiants bondiront comme de jeunes agneaux de l'honneur qui va lui être fait. Apporte le poignard, Toomuch; apporte le poignard!

 

"Abdul," I said, "Abdul, this is too much. I refuse. I am not fit. The honour is too great."

— Abdul, dis-je, Abdul, c’en est trop. Je refuse. Je ne suis pas digne d’un tel honneur.

 

"Not so," said Abdul. "I am still Sultan. I insist upon it. For, listen, I have long penetrated your disguise and your kind design. I saw it from the first. You knew all and came to die with me. It was kindly meant. But you shall die no common death; yours shall be the honour of the double knife – let it be extra sharp, Toomuch – and the bowstring."

— Pas du tout, dit Abdul. Je suis toujours Sultan. J'insiste là-dessus. Écoute, il y a longtemps que j’ai percé à jour ton déguisement et tes manières doucereuses. Je m’en suis rendu compte dès le début. Tu étais au courant de tout et tu es venu pour mourir avec moi. C’était admirablement pensé. Mais tu ne mourras pas de la mort de tout le monde; nous te ferons l’honneur du poignard à double tranchant – il doit être parfaitement aiguisé, Toomuch – et de la corde.

 

"Abdul," I urged, "it cannot be. You forget. I have an appointment to be thrown into the Bosphorus."

— Abdul, me hâtai-je de répondre, ça ne peut pas se passer comme ça. Vous oubliez. Je dois être jeté dans le Bosphore.

 

"The death of a dog! Never!" cried Abdul. "My will is still law. Toomuch, kill him on the spot. Hit him with the stool, throw the coffee at him – "

— Toi? Mourir comme un chien! Jamais! s’écria Abdul. Ma volonté fait toujours loi. Toomuch, tue-le sur le champ. Frappe-le avec le tabouret, asperge-le de café —

 

But at this moment there were heard loud cries and shouting as in tones of great gladness, in the outer hall of the palace, doors swinging to and fro and the sound of many running feet. One heard above all the call, "It has come! It has come!"

Mais à ce moment, on entendit des vociférations dans le hall extérieur du palais, des cris de grande allégresse, des battements de portes et le tapage de nombreux pas. On entendit surtout cet appel, C’est arrivé! C’est arrivé!

 

The Sultan looked up quickly.

Le Sultan se redressa en hâte.

 

"Toomuch," he said eagerly and anxiously, "quick, see what it is. Hurry! hurry! Haste! Do not stay on ceremony. Drink a cup of coffee, give me five cents – fifty cents, anything – and take leave and see what it is."

— Toomuch, dit-il avec ardeur et sur un ton impatient, va vite voir ce qui se passe. Vite! Vite! Dépêche-toi! Ne reste pas planté là avec ton air compassé. Bois une tasse de café, donne-moi cinq cents – cinquante cents, n’importe quoi – et file voir ce qui se passe.

 

But before Toomuch could reply, a turbaned attendant had already burst in through the door unannounced and thrown himself at Abdul's feet.

Mais avant que Toomuch ait pu répondre, un domestique enturbanné avait déjà franchi la porte sans s’annoncer et s'était jeté aux pieds d'Abdul.

 

"Master! Master!" he cried. "It is here. It has come." As he spoke he held out in one hand a huge envelope, heavy with seals. I could detect in great letters stamped across it the words, WASHINGTON and OFFICE OF THE SECRETARY OF STATE.

— Maître! Maître! criait-il. Ça y est. C’est arrivé. Tout en parlant, il brandissait une énorme et lourde enveloppe bardée de sceaux. Je pouvais distinguer en travers ces mots écrits en gros caractères, WASHINGTON et BUREAU DU SECRÉTARIAT D'ÉTAT.

 

Abdul seized and opened the envelope with trembling hands.

Abdul s’empara de l'enveloppe et l’ouvrit avec des mains qui tremblaient.

 

"It is it!" he cried. "It is sent by Smith Pasha, Minister under the Peace of Heaven of the United States. It is the Intervention. I am saved."

— C'est ça! s’écria-t-il. Ça vient de Smith Pasha, Ministre sous la Paix du Ciel des Etats-Unis. C'est l'intervention. Je suis sauvé.

 

Then there was silence among us, breathless and anxious.

Alors, un silence haletant et impatient se fit parmi nous.

 

Abdul glanced down the missive, reading it in silence to himself.

Dans le silence, Abdul parcourut la missive, lisant pour lui-même.

 

"Oh noble," he murmured. "Oh generous! It is too much. Too splendid a lot!"

— Oh! C’est noble, murmura-t-il. Oh! C’est généreux! C’est trop. Beaucoup trop magnifique!

 

"What does it say?"

— Qu’est-ce que ça dit?

 

"Look," said the Sultan. "The United States has used its good offices. It has intervened! All is settled. My fate is secure."

— Regarde, dit le sultan. Les Etats-Unis ont fait leur devoir. Ils sont intervenus! Tout est arrangé. Mon destin est assuré.

 

"Yes, yes," I said, "but what is it?"

— Oui, oui, dis-je, mais qu’en est-il?

 

"Is it believable?" exclaimed Abdul. "It appears that none of the belligerents cared about me at all. None had designs upon me. The war was not made, as we understood, Toomuch, as an attempt to seize my person. All they wanted was Constantinople. Not me at all!"

— C’est à peine croyable! s’écria Abdul. Il s'avère qu'aucun des belligérants ne se souciait de moi le moins du monde. Aucun d’eux n’avait l’intention de s’en prendre à moi. La guerre n’était pas faite, comme nous l’avions cru, Toomuch, pour tenter de s’emparer de ma personne. Tout ce qu'ils voulaient, c’était Constantinople. Pas du tout moi!

 

"Powerful Allah!" murmured Toomuch. "Why was it not so said?"

— Allah tout puissant! murmura Toomuch. Pourquoi est-ce qu’ils ne l’ont pas dit?

 

"For me," said the Sultan, still consulting the letter, "great honours are prepared! I am to leave Constantinople – that is the sole condition. It shall then belong to whoever can get it. Nothing could be fairer. It always has. I am to have a safe conduct – is it not noble? – to the United States. No one is to attempt to poison me – is it not generosity itself? – neither on land nor even – mark this especially, Toomuch – on board ship. Nor is anyone to throw me overboard or otherwise transport me to paradise."

— Pour ce qui me concerne, dit le Sultan, continuant à lire la lettre, de grands honneurs se préparent! Il me faut quitter Constantinople – c'est l’unique condition. Elle appartiendra alors à qui pourra s’en emparer. Rien ne saurait être plus juste. C’est toujours comme ça. Je dois me conduire convenablement – noblesse oblige, n’est-ce pas? – avec les Etats-Unis. Personne n’essaye de m'empoisonner – n'est-ce pas là la générosité même? – ni sur la terre, ni même – note particulièrement cela, Toomuch – à bord d’un navire. Personne non plus ne songe à me jeter par dessus bord ou à m’envoyer d’une façon ou d’une autre au paradis.

 

"It passes belief!" murmured Toomuch Koffi. "Allah is indeed good."

— Cela dépasse l’entendement! murmura Toomuch Koffi. La bonté d’Allah est décidément très grande.

 

"In the United States itself," went on Abdul, "or, I should say, themselves, Toomuch, for are they not innumerable? I am to have a position of the highest trust, power and responsibility."

— Dans ce pays, continua Abdul, – ou, devrais-je dire, ces pays, Toomuch, car les Etats-Unis ne sont-ils pas innombrables? – j’aurai un poste de confiance, de pouvoir, et de responsabilité des plus élevés.

 

"Is it really possible?" I said, greatly surprised.

— Est-ce vraiment possible? dis-je, au comble de l’étonnement.

 

"It is so written," said the Sultan. "I am to be placed at the head, as the sole head or sovereign of – how is it written? – a Turkish Bath Establishment in New York. There I am to enjoy the same freedom and to exercise just as much – it is so written – exactly as much political power as I do here. Is it not glorious?"

— C’est ce qui est écrit, dit le sultan. Je dois être placé, en tant qu’unique chef ou souverain, à la tête de – comment est-ce écrit? – d’un établissement de Bains Turcs à New York. Là, je jouirai d’une liberté d’exercer le pouvoir politique – c’est écrit comme ça – tout à fait identique à celle que je détiens ici. N’est-ce pas glorieux?

 

"Allah! Illallah!" cried the secretary.

— Allah! Illallah! s’écria le secrétaire.

 

"You, Toomuch, shall come with me, for there is a post of great importance placed at my disposal – so it is written – under the title of Rubber Down. Toomuch, let our preparations be made at once. Notify Fatima and Falloola. Those two alone shall go, for it is a Christian country and I bow to its prejudices. Two, I understand, is the limit. But we must leave at once."

— Toi, Toomuch, tu viendras avec moi, parce qu’un poste de la plus haute importance a été laissé à ma discrétion – c’est écrit comme ça – sous le titre de Rubber Down. Toomuch, faisons immédiatement nos préparatifs. Préviens Fatima et Falloola. Elles seules viendront, parce qu’il s’agit d’une nation chrétienne, et je m’incline devant ses préjugés. Deux, à ce qu’il me semble, est la limite. Mais il nous faut partir tout de suite.

 

The Sultan paused a moment and then looked at me.

Le Sultan s’interrompit un instant et me regarda.

 

"And our good friend here," he added, "we must leave to get out of this Yildiz Kiosk by whatsoever magic means he came into it."

— Et notre bon ami ici présent, ajouta-t-il, le même tour de passe-passe qui lui a permis d’entrer lui permettra de quitter le Palais de Yildiz.

 

Which I did.

Ce que je fis.

 

And I am assured, by those who know, that the intervention was made good and that Abdul and Toomuch may be seen to this day, or to any other day, moving to and fro in their slippers and turbans in their Turkish Bath Emporium at the corner of Broadway and –

Et ceux qui sont au courant m’ont confirmé que l'intervention s’est bien déroulée et qu’on peut voir Abdul et Toomuch, aujourd’hui comme n’importe quel autre jour, aller et venir avec leurs babouches et leurs turbans dans leur établissement de bains Turcs, au coin de Broadway et de –

 

But stop; that would be saying too much, especially as Fatima and Falloola occupy the upstairs.

Mais stop; il ne faut pas trop en dire, en particulier parce que Fatima et Falloola occupent l’étage.

 

And it is said that Abdul has developed a very special talent for heating up the temperature for his Christian customers.

Et on dit qu'Abdul a développé un talent très spécial pour faire grimper la température à l’intention de ses clients Chrétiens.

 

Moreover, it is the general opinion that, whether or not the Kaiser and such people will get their deserts, Abdul Aziz has his.

D'ailleurs, de l’avis général, que le Kaiser et consorts touchent ou non à leur but, Abdul Aziz a atteint le sien.

 
     

-XIII-
In Merry Mexico

-XIII-
Que viva Mexico!

 

I stood upon the platform of the little deserted railway station of the frontier and looked around at the wide prospect. "So this," I said to myself, "is Mexico!"

Debout sur le quai désert, je contemplais la vaste perspective qui s’étendait autour de la petite gare frontalière. «Ainsi donc,» me disais-je à moi-même, «voilà le Mexique!»

 

About me was the great plain rolling away to the Sierras in the background. The railroad track traversed it in a thin line. There were no trees – only here and there a clump of cactus or chaparral, a tuft of dog-grass or a few patches of dogwood. At intervals in the distance one could see a hacienda standing in majestic solitude in a cup of the hills. In the blue sky floated little banderillos of white cloud, while a graceful hidalgo appeared poised on a crag on one leg with folded wings, or floated lazily in the sky on one wing with folded legs.

Devant moi, la voie ferrée traçait son étroite ligne sur l’immense plaine qui s'étendait jusqu'aux Sierras, qu’on distinguait à l'arrière-plan. On ne voyait pas un seul arbre – seulement ici et là un bouquet de cactus ou de chaparral, une touffe de chiendent ou quelques buissons de cornouiller. De loin en loin, on apercevait une hacienda nichée au creux des collines dans une majestueuse solitude. Dans le ciel bleu flottait une petite ribambelle de nuages blancs, tandis qu'un hidalgo se tenait gracieusement perché sur une jambe au sommet d'un rocher, les ailes repliées, ou dérivait paresseusement dans le ciel sur une aile, les jambes repliées26.

26 - Je ne trouve pas d’autre sens, même figuré ou argotique, au mot «hidalgo» que celui que tout le monde connait. Il doit donc s’agir d’une image humoristique volontairement incongrue…

There was a drowsy buzzing of cicadas half asleep in the cactus cups, and, from some hidden depth of the hills far in the distance, the tinkling of a mule bell.

On entendait le bourdonnement somnolent des cigales à moitié endormies dans les branches des cactus, et, venu de quelque endroit caché au loin dans les collines, le tintement des grelots d'une mule.

I had seen it all so often in moving pictures that I recognised the scene at once.

J'avais vu tout cela si souvent au cinéma que je reconnaissais la scène au premier coup d'œil.

 

"So this is Mexico?" I repeated.

— Ainsi donc, voilà le Mexique? répétai-je.

 

The station building beside me was little more than a wooden shack. Its door was closed. There was a sort of ticket wicket opening at the side, but it too was closed.

Le bâtiment de la gare à côté de moi était à peine plus qu'une cabane en bois. La porte était fermée. Il y avait une espèce de guichet sur le côté, mais lui aussi était fermé.

 

But as I spoke thus aloud, the wicket opened. There appeared in it the head and shoulders of a little wizened man, swarthy and with bright eyes and pearly teeth.

Mais alors que je parlais ainsi à voix haute, le guichet s'ouvrit, et je vis apparaître la tête et les épaules d'un petit homme ratatiné, basané, aux yeux clairs et aux dents nacrées.

 

He wore a black velvet suit with yellow facings, and a tall straw hat running to a point. I seemed to have seen him a hundred times in comic opera.

Il portait un costume de velours noir à parements jaunes, et un vaste chapeau de paille à la coiffe haute et pointue. Il me semblait l'avoir vu une bonne centaine de fois dans des opérettes.

 

"Can you tell me when the next train –?" I began.

— Pouvez-vous me dire quand le prochain train –? commençai-je.

 

The little man made a gesture of Spanish politeness.

Le petit homme eut un geste de politesse à l'Espagnole.

 

"Welcome to Mexico!" he said.

— Bienvenue au Mexique! dit-il.

 

"Could you tell me –?" I continued.

— Pourriez-vous me dire –? continuai-je.

 

"Welcome to our sunny Mexico!" he repeated – "our beautiful, glorious Mexico. Her heart throbs at the sight of you."

— Bienvenue au soleil de notre Mexique! répéta-t-il – notre beau, glorieux Mexique. Son cœur palpite à votre vue.

 

"Would you mind –?" I began again.

— Voudriez-vous me dire –? repris-je.

 

"Our beautiful Mexico, torn and distracted as she is, greets you. In the name of the de facto government, thrice welcome. "Su casa!"" he added with a graceful gesture indicating the interior of his little shack. "Come in and smoke cigarettes and sleep. "Su casa! » You are capable of Spanish, is it not?"

— Notre beau Mexique, tout déchiré et pantelant qu'il soit, vous accueille. Au nom du gouvernement de facto, je vous souhaite trois fois la bienvenue.

Et il ajouta, avec un geste affable en direction de sa petite cabane:

Su casa!27 Entrez, fumez des cigarettes et dormez. Su casa! Vous comprenez l’Espagnol, n'est-ce pas?

27 - En Espagnol dans le texte: «Vous êtes chez vous».

"No," I said, "it is not. But I wanted to know when the next train for the interior – "

— Non, dis-je pas du tout. Mais je voulais savoir quand le prochain train pour l’intérieur des terres —

 

"Ah!" he rejoined more briskly. "You address me as a servant of the de facto government. _Momentino!_ One moment!"

— Ah! se reprit-il avec plus de vivacité. Vous vous adressez à moi comme à un employé du gouvernement de facto. Momentino! Un instant!

 

He shut the wicket and was gone a long time. I thought he had fallen asleep.

Il referma le guichet et disparut pendant un bon moment. Je pensais qu'il s'était endormi.

 

But he reappeared. He had a bundle of what looked like railway time tables, very ancient and worn, in his hand.

Mais il réapparut. Il avait à la main quelque chose qui ressemblait à un horaire de chemin de fer hors d’âge et délabré.

 

"Did you say," he questioned, "the _in_terior or the _ex_terior?"

— Est-ce que vous avez dit, demanda-t-il, pour entrer ou pour sortir?

 

"The interior, please."

— Pour entrer, s'il vous plaît.

 

"Ah, good, excellent – for the interior." The little Mexican retreated into his shack and I could hear him murmuring, "For the interior, excellent," as he moved to and fro.

— Ah, bien, excellent – pour entrer. Le petit Mexicain se retira dans sa cabane et je pus l’entendre aller et venir en murmurant, Pour l'intérieur, excellent.

 

Presently he reappeared, a look of deep sorrow on his face.

Il réapparut bientôt, le visage empreint d’une profonde tristesse.

 

"Alas," he said, shrugging his shoulders, "I am _desolado!_ It has gone! The next train has gone!"

— Hélas, dit-il en haussant les épaules: Je suis desolado! Il est déjà passé! Le prochain train est déjà passé!

 

"Gone! When?"

— Déjà passé! Quand?

 

"Alas, who can tell? Yesterday, last month? But it has gone."

— Hélas, qui peut le dire? Hier, le mois dernier? Mais il est déjà passé.

 

"And when will there be another one?" I asked.

— Et à quand le suivant? demandai-je.

 

"Ha!" he said, resuming a brisk official manner. "I understand. Having missed the next, you propose to take another one. Excellent! What business enterprise you foreigners have! You miss your train! What do you do? Do you abandon your journey? No. Do you sit down – do you weep? No. Do you lose time? You do not."

— Ha! dit-il, en reprenant ses manières officielles distantes. Je comprends. Vu que vous avez raté le prochain, vous envisagez d’en prendre un autre. Excellent! Vous autres, étrangers, vous ne manquez pas d’esprit d’entreprise. Vous ratez votre train. Qu’est-ce que vous faites? Vous laissez tomber votre voyage? Non. Vous vous asseyez? Vous vous mettez à pleurer? Non. Vous perdez du temps? Pas le moins du monde.

 

"Excuse me," I said, "but when is there another train?"

— Excusez-moi, dis-je, mais quand y aura-t-il un autre train?

 

"That must depend," said the little official, and as he spoke he emerged from his house and stood beside me on the platform fumbling among his railway guides. "The first question is, do you propose to take a de facto train or a de jure train?"

— Ça dépend, dit le petit fonctionnaire. Tout en parlant, il sortit de sa baraque et vint à mes cotés sur le quai en farfouillant dans son horaire. La question est d’abord de savoir si vous avez l’intention de prendre un train de facto ou train de jure?

 

"When do they go?" I asked.

— Quand est-ce qu’ils partent? demandai-je.

 

"There is a de jure train," continued the stationmaster, peering into his papers, "at two p.m. A very good train – sleepers and diners – one at four, a through train – sleepers, observation car, dining car, corridor compartments – that also is a de jure train – "

— Il y a un train de jure, poursuivit le chef de gare en compulsant ses papiers, à quatorze heures. Un très bon train – avec couchettes et panier-repas – un à seize heures, un train long parcours – avec couchettes, voiture panoramique, wagon-restaurant, compartiments desservis par couloir – c’est aussi un train de jure

 

"But what is the difference between the de jure and the _de facto?_"

— Mais quelle est la différence entre un train de jure et un train de facto?

 

"It's a distinction we generally make in Mexico. The de jure trains are those that ought to go; that is, in theory, they go. The de facto trains are those that actually do go. It is a distinction clearly established in our correspondence with Huedro Huilson."

— C'est une distinction que nous avons coutume de faire au Mexique. Les trains de jure sont ceux qui devraient normalement circuler; c'est-à-dire des trains qui circulent d’une manière théorique. Les trains de facto sont ceux qui circulent effectivement. Cette une distinction a été clairement établie au cours de nos échanges avec Huedro Huilson.

 

"Do you mean Woodrow Wilson?"

— Vous voulez dire Woodrow Wilson28?

28 - Thomas Woodrow Wilson (1856 – 1924), vingt-huitième président des États-Unis.

"Yes, Huedro Huilson, president – _de jure_ – of the United States."

— Oui, Huedro Huilson, Président – de jure – des États-Unis.

"Oh," I said. "Now I understand. And when will there be a de facto train?"

— Oh, dis-je. Je comprends, à présent. Et quand est-ce qu’il y aura un train de facto?

"At any moment you like," said the little official with a bow.

— Quand vous voudrez, dit le petit fonctionnaire avec une petite courbette.

"But I don't see – "

— Mais je ne vois pas —

 

"Pardon me, I have one here behind the shed on that side track. Excuse me one moment and I will bring it."

— Excusez-moi, j'en ai un ici derrière la remise, de ce côté de la voie. Excusez-moi, le temps que j’aille le chercher.

 

He disappeared and I presently saw him energetically pushing out from behind the shed a little railroad lorry or hand truck.

Il disparut et je le revis bientôt sortir de derrière la remise, poussant avec énergie un petit chariot de chemin de fer à main.

 

"Now then," he said as he shoved his little car on to the main track, "this is the train. Seat yourself. I myself will take you."

— Et maintenant, dit-il en mettant sa petite voiture en place sur les rails, voilà le train. Asseyez-vous. Je vais m’en occuper moi-même.

 

"And how much shall I pay? What is the fare to the interior?" I questioned.

— Et combien est-ce que ça va me coûter? Quel est le prix pour aller à l’intérieur des terres? demandai-je.

 

The little man waved the idea aside with a polite gesture.

Le petit homme repoussa la question d’un geste poli de la main.

 

"The fare," he said, "let us not speak of it. Let us forget it How much money have you?"

— Le prix? dit-il. Laissons ça de côté. Oublions-le. Combien d'argent est-ce que vous avez?

 

"I have here," I said, taking out a roll of bills, "fifty dollars – "

— Je dispose, dis-je en sortant un rouleau de billets, de cinquante dollars —

 

"And that is all you have?"

— Et c'est tout ce que vous avez?

 

"Yes."

— Oui.

 

"Then let that be your fare! Why should I ask more? Were I an American, I might; but in our Mexico, no. What you have we take; beyond that we ask nothing. Let us forget it. Good! And, now, would you prefer to travel first, second, or third class?"

— Alors, ce sera votre tarif. Pourquoi est-ce que je vous demanderais davantage? Si j’étais Américain, je le pourrais; mais dans notre Mexique, non. Nous ne prenons que ce que vous avez. Au-delà de ça, nous ne demandons rien. Oublions ça. Bien! Maintenant, est-ce que vous préférez voyager en première, deuxième ou troisième classe?

 

"First class please," I said.

— En première classe s'il vous plaît, dis-je.

 

"Very good. Let it be so." Here the little man took from his pocket a red label marked FIRST CLASS and tied it on the edge of the hand car. "It is more comfortable," he said. "Now seat yourself, seize hold of these two handles in front of you. Move them back and forward, thus. Beyond that you need do nothing. The working of the car, other than the mere shoving of the handles, shall be my task. Consider yourself, in fact, senor, as my guest."

— Très bien. Qu'il en soit ainsi. Et le petit homme sortit de sa poche une étiquette rouge marquée PREMIERE CLASSE qu’il fixa sur le rebord du chariot à main. C’est plus confortable, dit-il. Maintenant, asseyez-vous, prenez ces deux poignées en face de vous. Faites-les aller et venir d’avant en arrière. C’est tout ce que vous avez à faire. A part la manœuvre des poignées, c’est à moi qu’incombe le fonctionnement du chariot. En fait, senor, considérez-vous comme mon invité.

 

We took our places. I applied myself, as directed, to the handles and the little car moved forward across the plain.

Nous prîmes place. Je m’appliquai, suivant les directives, à manœuvrer les poignées et la petite voiture se mit à avancer à travers la plaine.

 

"A glorious prospect," I said, as I gazed at the broad panorama.

— Une perspective grandiose, dis-je en regardant le vaste panorama.

 

"_Magnifico!_ Is it not?" said my companion. "Alas, my poor Mexico! She want nothing but water to make her the most fertile country of the globe! Water and soil, those only, and she would excel all others. Give her but water, soil, light, heat, capital and labour, and what could she not be! And what do we see? Distraction, revolution, destruction – pardon me, will you please stop the car a moment? I wish to tear up a little of the track behind us."

— Magnifico! N'est-ce pas? dit mon compagnon. Hélas, mon pauvre Mexique! Il ne lui manque que de l'eau pour en faire le pays le plus fertile du monde! De l’eau et de la terre, juste ça, et il surpassera tous les autres. Donnez-lui seulement de l'eau, de la terre, de la lumière, de la chaleur, un capital et du travail, et qu’est-ce qu’il ne pourra pas devenir! Et qu’est-ce que nous constatons? Distraction, révolution, destruction – Pardonnez-moi, pouvez-vous s'il vous plaît arrêter un instant la voiture? Il me faut démonter un bout de la voie derrière nous.

 

I did as directed. My companion descended, and with a little bar that he took from beneath the car unloosed a few of the rails of the light track and laid them beside the road.

Je fis ce qu’il me demandait. Mon compagnon descendit et, à l’aide d’un pied de biche qu'il prit sous la voiture, il ôta quelques-uns des rails de la voie et les déposa sur le bas-côté.

 

"It is our custom," he explained, as he climbed on board again. "We Mexicans, when we move to and fro, always tear up the track behind us. But what was I saying? Ah, yes – destruction, desolation, alas, our Mexico!"

— C'est une de nos habitudes, expliqua-t-il en remontant à bord. Nous autres Mexicains, quand nous voyageons ici ou là, nous coupons toujours la route derrière nous. Mais qu’est-ce que je disais? Ah oui – destruction, désolation, hélas, pauvre Mexique!

 

He looked sadly up at the sky.

Il leva tristement les yeux vers le ciel.

 

"You speak," I said, "like a patriot. May I ask your name?"

— Vous parlez, dis-je, comme un patriote. Est-ce que je peux vous demander votre nom?

 

"My name is Raymon," he answered, with a bow, "Raymon Domenico y Miraflores de las Gracias."

— Mon nom est Raymon, répondit-il avec une courbette, Raymon Domenico y Miraflores de las Gracias.

 

"And may I call you simply Raymon?"

— Et puis-je vous appeler Raymon tout court?

 

"I shall be delirious with pleasure if you will do so," he answered, "and dare I ask you, in return, your business in our beautiful country?"

— Si vous le faites, ça me comblera de joie, répondit-il, et est-ce que je peux me permettre de vous demander, en retour, quelles affaires vous amènent dans notre beau pays?

 

The car, as we were speaking, had entered upon a long gentle down-grade across the plain, so that it ran without great effort on my part.

Tandis que nous parlions, le chariot s’était engagé dans une longue descente en pente douce à travers la plaine, de sorte qu'il avançait sans grand effort de ma part.

 

"Certainly," I said. "I'm going into the interior to see General Villa!"

— Certainement, dis-je. Je vais à l'intérieur des terres pour rencontrer le Général Villa!

 

At the shock of the name, Raymon nearly fell off the car.

Raymon reçut ce nom comme un choc et faillit en tomber de la voiture.

 

"Villa! General Francesco Villa! It is not possible!"

— Villa! Le Général Francesco Villa! Ce n'est pas possible!

 

The little man was shivering with evident fear.

A l’évidence, le petit homme tremblait de peur.

 

"See him! See Villa! Not possible. Let me show you a picture of him instead? But approach him – it is not possible. He shoots everybody at sight!"

— Le rencontrer, lui! Rencontrer Villa! Impossible. Au lieu de ça, permettez-moi de vous montrer une photo de lui. Mais l'approcher – c’est impossible: il tire à vue sur tout le monde!

 

"That's all right," I said. "I have a written safe conduct that protects me."

— Tout va bien, dis-je. J'ai un laissez-passer qui me protège.

 

"From whom?"

— De qui?

 

"Here," I said, "look at them – I have two."

— Là, dis-je, regardez – j’en ai même deux.

 

Raymon took the documents I gave him and read aloud:

Raymon prit les documents que je lui présentais et lut à voix haute:

 

"'The bearer is on an important mission connected with American rights in Mexico. If anyone shoots him he will be held to a strict accountability. W. W.' Ah! Excellent! He will be compelled to send in an itemised account. Excellent! And this other, let me see. 'If anybody interferes with the bearer, I will knock his face in. T. R.' Admirable. This is, if anything, better than the other for use in our country. It appeals to our quick Mexican natures. It is, as we say, simpatico. It touches us."

Le porteur de la présente effectue une mission importante en rapport avec les droits américains au Mexique. Si quelqu'un fait feu sur lui, il en sera tenu pour strictement responsable. W.W. Ah! Excellent! Il lui sera fait obligation d'envoyer un rapport détaillé. Excellent! Et l’autre? Laissez-moi voir. Si quelqu'un intercepte le porteur de la présente, je lui balance un pain dans la figure. T.R. Admirable. Dans un pays comme le nôtre, ça sera plus utile que n’importe quoi d’autre. Ça fait appel à la nature Mexicaine profonde. C’est, comme on dit, simpatico. Ça nous va droit au cœur.

 

"It is meant to," I said.

— C’est fait pour ça dis-je.

 

"And may I ask," said Raymon, "the nature of your business with Villa?"

— Et est-ce que je peux savoir, dit Raymon, la nature de vos affaires avec Villa?

 

"We are old friends," I answered. "I used to know him years ago when he kept a Mexican cigar store in Buffalo. It occurred to me that I might be able to help the cause of peaceful intervention. I have already had a certain experience in Turkey. I am commissioned to make General Villa an offer."

— Nous sommes de vieux amis, répondis-je. Je l'ai connu il ya quelques années alors qu’il vendait des cigares Mexicains dans une boutique de Buffalo. Je me suis dit que je pourrais être en mesure d’apporter mon aide à une intervention pacifique. J'ai déjà eu une certaine expérience en Turquie. Je suis chargé de faire une proposition au Général Villa.

 

"I see," said Raymon. "In that case, if we are to find Villa let us make all haste forward. And first we must direct ourselves yonder" – he pointed in a vague way towards the mountains – "where we must presently leave our car and go on foot, to the camp of General Carranza."

— Je vois, dit Raymon. Dans ce cas, si nous voulons trouver Villa, il faut nous dépêcher. Et d'abord, nous devons nous diriger par là-bas – il montra vaguement les montagnes – de sorte qu’il nous faut abandonner notre voiture et continuer à pied jusqu’au au campement du général Carranza.

 

"Carranza!" I exclaimed. "But he is fighting Villa!"

— Carranza! m'exclamai-je. Mais il se bat contre Villa!

 

"Exactly. It is _possible_ – not certain – but possible, that he knows where Villa is. In our Mexico when two of our generalistas are fighting in the mountains, they keep coming across one another. It is hard to avoid it."

— Précisément. Il est possible – pas certain – mais possible, qu'il sache où se trouve Villa. Dans notre Mexique, quand deux de nos généraux se battent dans les montagnes, ils savent toujours mutuellement où se trouver. Il est difficile de faire autrement...

 

"Good," I said. "Let us go forward."

— Bon, dis-je. Allons-y.

 

It was two days later that we reached Carranza's camp in the mountains.

Au bout de deux jours, nous atteignîmes le campement de Carranza dans les montagnes.

 

We found him just at dusk seated at a little table beneath a tree.

C’est à la tombée de la nuit que nous le trouvâmes, assis à une petite table sous un arbre.

 

His followers were all about, picketing their horses and lighting fires.

Ses compagnons se trouvaient autour, occupés à soigner leurs chevaux et à allumer des feux.

 

The General, buried in a book before him, noticed neither the movements of his own men nor our approach.

Le Général était plongé dans un livre ouvert devant lui. Il ne prêtait aucune attention aux mouvements de ses propres hommes, pas plus qu’à notre approche.

 

I must say that I was surprised beyond measure at his appearance.

Je dois dire que je fus surpris au-delà de toute mesure par son apparence.

 

The popular idea of General Carranza as a rude bandit chief is entirely erroneous.

La représentation populaire du général Carranza en tant que grossier chef de bande est absolument erronée.

 

I saw before me a quiet, scholarly-looking man, bearing every mark of culture and refinement. His head was bowed over the book in front of him, which I noticed with astonishment and admiration was _Todhunter's Algebra_. Close at his hand I observed a work on Decimal Fractions, while, from time to time, I saw the General lift his eyes and glance keenly at a multiplication table that hung on a bough beside him.

J’avais devant moi un paisible érudit, avec toutes les apparences d’un être cultivé et raffiné. Sa tête était penchée sur le livre ouvert devant lui, qui, je le notai avec étonnement et admiration, était le Traité d’Algèbre de Todhunter29. A portée de sa main, je remarquai un ouvrage sur les Fractions décimales, tandis que, de temps à autre, il levait les yeux et jetait un regard ardent sur une table de multiplication suspendue à ​​une branche à côté de lui.

29 - Isaac Todhunter, (1820 -1884), mathématicien anglais.

"You must wait a few moments," said an aide-de-camp, who stood beside us. "The General is at work on a simultaneous equation!"

— Il va vous falloir attendre quelques instants, dit un aide-de-camp qui se tenait à nos côtés. Le général est au travail sur un système d’équations simultanées!

"Is it possible?" I said in astonishment.

— Est-ce possible? dis-je avec étonnement.

 

The aide-de-camp smiled.

L'aide-de-camp sourit.

 

"Soldiering to-day, my dear Senor," he said, "is an exact science. On this equation will depend our entire food supply for the next week."

— Au jour d’aujourd’hui, mon cher Senor, dit-il, la vie militaire est une science exacte. De ces équations dépendra notre approvisionnement en vivres pour toute la semaine prochaine.

 

"When will he get it done?" I asked anxiously.

— Quand en aura-t-il fini? demandai-je avec inquiétude.

 

"Simultaneously," said the aide-de-camp.

— Tout de suite, déclara l'aide-de-camp.

 

The General looked up at this moment and saw us.

A cet instant, le Général leva les yeux et nous vit.

 

"Well?" he asked.

— Eh bien? demanda-t-il.

 

"Your Excellency," said the aide-de-camp, "there is a stranger here on a visit of investigation to Mexico."

— Votre Excellence, dit l'aide-de-camp, voici un étranger en visite d'investigations au Mexique.

 

"Shoot him!" said the General, and turned quickly to his work.

— Abattez-le! dit le général, et il se remit illico à son travail.

 

The aide-de-camp saluted.

L'aide-de-camp salua.

 

"When?" he asked.

— Quand? demanda-t-il.

 

"As soon as he likes," said the General.

— Dès qu’il le voudra, dit le général.

 

"You are fortunate, indeed," said the aide-de-camp, in a tone of animation, as he led me away, still accompanied by Raymon. "You might have been kept waiting round for days. Let us get ready at once. You would like to be shot, would you not, smoking a cigarette, and standing beside your grave? Luckily, we have one ready. Now, if you will wait a moment, I will bring the photographer and his machine. There is still light enough, I think. What would you like it called? _The Fate of a Spy?_ That's good, isn't it? Our syndicate can always work up that into a two-reel film. All the rest of it – the camp, the mountains, the general, the funeral and so on – we can do to-morrow without you."

— Vous avez une sacrée veine, dit avec animation l'aide-de-camp alors qu’il m’emmenait, toujours accompagné de Raymon. On aurait pu vous faire attendre en tournant en rond pendant des jours. On va s’y mettre tout de suite. Dites, est-ce que vous n’aimeriez pas être fusillé, une cigarette aux lèvres, debout à côté de votre tombe? Par bonheur, nous avons une toute prête. Maintenant, si vous voulez patienter un moment, je vais faire venir le cameraman avec son appareil. Je pense qu’il y a encore assez de lumière. Comment est-ce que vous voulez qu’on appelle ça? Le Destin d'un Espion? Pas mal, non? Notre syndicat peut toujours en tirer deux bobines. Tout le reste – le campement, les montagnes, le Général, les funérailles et ainsi de suite – on pourra le faire demain sans vous.

 

He was all eagerness as he spoke.

Il s’exprimait avec une grande ardeur.

 

"One moment," I interrupted. "I am sure there is some mistake. I only wished to present certain papers and get a safe conduct from the General to go and see Villa."

— Un instant, interrompis-je. Je suis sûr qu'il y a erreur. Je voulais seulement présenter certains documents et obtenir du Général un laissez-passer pour aller voir Villa.

 

The aide-de-camp stopped abruptly.

L'aide-de-camp s'arrêta net.

 

"Ah!" he said. "You are not here for a picture. A thousand pardons. Give me your papers. One moment – I will return to the General and explain."

— Ah! dit-il. Vous n'êtes pas ici pour un film. Mille pardons. Donnez-moi vos papiers. Un moment – je retourne voir le Général pour lui expliquer.

 

He vanished, and Raymon and I waited in the growing dusk.

Il disparut, et Raymon et moi restâmes à attendre dans le soir tombant.

 

"No doubt the General supposed," explained Raymon, as he lighted a cigarette, "that you were here for las machinas, the moving pictures."

— Le Général a sans doute cru, expliqua Raymon en allumant une cigarette, que vous étiez ici pour las machinas, les images animées.

 

In a few minutes the aide-de-camp returned.

L’aide-de-camp revint au bout de quelques minutes.

 

"Come," he said, "the General will see you now."

— Venez, dit-il, le Général veut vous voir sans attendre.

 

We returned to where we had left Carranza.

Nous retournâmes à l'endroit où nous avions laissé Carranza.

 

The General rose to meet me with outstretched hand and with a gesture of simple cordiality.

Le Général se leva pour venir à ma rencontre, la main tendue en un geste d'une simple cordialité.

 

"You must pardon my error," he said.

— Pardonnez ma méprise, dit-il.

 

"Not at all," I said.

— Pas du tout, dis-je.

 

"It appears you do not desire to be shot."

— Il semble que vous n'ayez pas envie d'être fusillé.

 

"Not at present."

— Pas pour l'instant.

 

"Later, perhaps," said the General. "On your return, no doubt, provided," he added with grave courtesy that sat well on him, "that you do return. My aide-de-camp shall make a note of it. But at present you wish to be guided to Francesco Villa?"

— Plus tard, peut-être, dit le Général. A votre retour, sans aucun doute. A condition ajouta-t-il avec cette extrême courtoisie qui lui seyait si bien, que vous reveniez. Mon aide-de-camp rédigera une note à ce propos. Mais pour le moment, vous souhaitez être guidé jusqu’à Francesco Villa?

 

"If it is possible."

— Si c’est possible.

 

"Quite easy. He is at present near here, in fact much nearer than he has any right to be." The General frowned. "We found this spot first. The light is excellent and the mountains, as you have seen, are wonderful for our pictures. This is, by every rule of decency, our scenery. Villa has no right to it. This is our Revolution" – the General spoke with rising animation – "not his. When you see the fellow, tell him from me – or tell his manager – that he must either move his revolution further away or, by heaven, I'll – I'll use force against him. But stop," he checked himself. "You wish to see Villa. Good. You have only to follow the straight track over the mountain there. He is just beyond, at the little village in the hollow, El Corazon de las Quertas."

— Assez facile. A l'heure actuelle, il se trouve tout près d'ici, en fait, beaucoup plus près qu’il n'a le droit de l'être. Le Général fronça les sourcils. Nous avons été les premiers à découvrir cet endroit. La lumière est excellente et les montagnes, comme vous le voyez, forment un merveilleux décor pour nos prises de vues. Il s’agit, selon toutes les règles de la déontologie, de notre décor. Villa n'a aucun droit dessus. Il s’agit de notre Révolution – le Général s’exprimait avec une véhémence croissante – pas de la sienne. Lorsque vous verrez cet homme, dis-lui de ma part – ou dites à son délégué – qu'il aille faire sa révolution un peu plus loin ou, par le Ciel, je m’en vais – je m’en vais user de la force contre lui. Mais arrêtons ça. Il se retint. Vous voulez voir Villa. Bon. Vous n'avez qu'à suivre la piste, là-bas, celle qui grimpe tout droit dans la montagne. Il est juste là-bas derrière, à El Corazon de las Quertas, un petit village qui se trouve dans le creux.

 

The General shook hands and seated himself again at his work. The interview was at an end. We withdrew.

Le Général nous serra la main et se remit à son travail. L'audience était terminée. Nous nous retirâmes.

 

The next morning we followed without difficulty the path indicated. A few hours' walk over the mountain pass brought us to a little straggling village of adobe houses, sleeping drowsily in the sun.

Le lendemain matin, nous suivîmes sans difficulté la piste indiquée. Une promenade de quelques heures pour franchir un col dans la montagne nous conduisit à un hameau de quelques maisons de pisé nonchalamment endormies au soleil.

 

There were but few signs of life in its one street – a mule here and there tethered in the sun, and one or two Mexicans drowsily smoking in the shade.

Il n'y avait que peu de signes de vie dans l’unique rue – ici et là, une mule attachée au soleil, et un ou deux Mexicains fumant paresseusement à l'ombre.

 

One building only, evidently newly made, and of lumber, had a decidedly American appearance. Its doorway bore the sign GENERAL OFFICES OF THE COMPANY, and under it the notice KEEP OUT, while on one of its windows was painted GENERAL MANAGER and below it the legend NO ADMISSION, and on the other, SECRETARY'S OFFICE: GO AWAY.

Un seul bâtiment, en bois et de construction évidemment récente, avait une apparence résolument Américaine. Son portail était surmonté d’une enseigne où on lisait BUREAU GENERAL DE LA COMPAGNIE, au-dessus de l'avis: PASSEZ VOTRE CHEMIN, tandis que sur l'une de ses fenêtres étaient peints les mots DIRECTEUR GÉNÉRAL accompagnés de cette légende: NE REÇOIT PERSONNE, et sur l'autre, BUREAU DU SECRÉTAIRE: FICHEZ LE CAMP.

 

We therefore entered at once.

De sorte que nous entrâmes sans attendre.

 

"General Francesco Villa?" said a clerk, evidently American. "Yes, he's here all right. At least, this is the office."

— Le Général Francesco Villa? dit un employé évidemment Américain. Oui, c’est par là, tout droit. Du moins, son bureau est par là.

 

"And where is the General?" I asked.

— Et où est le Général? demandai-je.

 

The clerk turned to an assistant at a desk in a corner of the room.

L’employé se tourna vers un commis assis à un bureau dans un coin de la pièce.

 

"Where's Frank working this morning?" he asked.

— Où est-ce que Frank travaille ce matin? demanda-t-il.

 

"Over down in the gulch," said the other, turning round for a moment. "There's an attack on American cavalry this morning."

— Au fond des gorges, dit l'autre, se retournant un instant. Il y a une attaque de la cavalerie Américaine ce matin.

 

"Oh, yes, I forgot," said the chief clerk. "I thought it was the Indian Massacre, but I guess that's for to-morrow. Go straight to the end of the street and turn left about half a mile and you'll find the boys down there."

— Ah, oui, j'avais oublié, dit le chef de bureau. Je pensais que c'était le Massacre des Indiens, mais je suppose que c'est pour demain. Continuez tout droit jusqu’au bout de la rue et tournez à gauche sur quelque chose comme un demi-mille. C’est là-bas que sont les gars.

 

We thanked him and withdrew.

Nous nous retirâmes après l’avoir remercié.

 

We passed across the open plaza, and went down a narrow side road, bordered here and there with adobe houses, and so out into the open country. Here the hills rose again and the road that we followed wound sharply round a turn into a deep gorge, bordered with rocks and sage brush. We had no sooner turned the curve of the road than we came upon a scene of great activity. Men in Mexican costume were running to and fro apparently arranging a sort of barricade at the side of the road. Others seemed to be climbing the rocks on the further side of the gorge, as if seeking points of advantage. I noticed that all were armed with rifles and machetes and presented a formidable appearance. Of Villa himself I could see nothing. But there was a grim reality about the glittering knives, the rifles and the maxim guns that I saw concealed in the sage brush beside the road.

Nous traversâmes la plaza, et nous engageâmes en direction de la campagne sur une route latérale étroite, bordée çà et là de maisons en pisé. Bientôt, les collines se dressèrent de nouveau et la route que nous suivions s’enfonça en serpentant dans une gorge profonde, bordée de rochers et de buissons de sauge. A peine arrivés à l’extrémité de la courbe, nous tombâmes sur une scène d’une grande activité. Des hommes en costumes Mexicains couraient çà et là, apparemment pour installer une espèce de barrière sur le côté de la route. D'autres semblaient escalader des rochers sur l'autre versant de la gorge, comme s’ils cherchaient des points stratégiques. Je remarquai que tous étaient armés de fusils et de machettes et présentaient un aspect redoutable. Quant à Villa lui-même, je ne pouvais rien en voir. Mais la triste réalité était celle des poignards étincelants, des fusils et des gros canons que je distinguais, dissimulés dans les buissons de sauge sur le bas-côté de la route.

 

"What is it?" I asked of a man who was standing idle, watching the scene from the same side of the road as ourselves.

— Qu'est-ce que c'est? demandai-je à un homme qui se tenait debout, au repos, à regarder la scène sur le même côté de la route que nous.

 

"Attack of American cavalry," he said nonchalantly.

— Attaque de la cavalerie Américaine, dit-il avec nonchalance.

 

"Here!" I gasped.

— Ici! m’étranglai-je.

 

"Yep, in about ten minutes: soon as they are ready."

— Ouais, dans une dizaine de minutes: dès qu'y seront prêts.

 

"Where's Villa?"

— Où est Villa?

 

"It's him they're attacking. They chase him here, see! This is an ambush. Villa rounds on them right here, and they fight to a finish!"

— C'est lui qu'y z'attaquent. Y l’ poursuivent jusqu’ici, regardez-moi ça! Un sacré traqu’nard. Villa s’défend comme un diable ici, et y s’battent pour en finir!

 

"Great heavens!" I exclaimed. "How do you know that?"

— Grand Dieu! m'écriai-je. Comment est-ce que vous savez tout ça?

 

"Know it? Why because I seen it. Ain't they been trying it out for three days? Why, I'd be in it myself only I'm off work. Got a sore toe yesterday – horse stepped on it."

— Comment que j’ le sais? Eh bien, c’est pa’c’ que j’ l’ai vu. C’est ça qu’y z'essayent d’ mettre en place depuis trois jours, même que j’en s’rais moi-même si j’étais pas en arrêt de travail. Me suis bouzillé un arpion hier – un bourrin qui m’a marché d’ssus.

 

All this was, of course, quite unintelligible to me.

Tout ça était, bien sûr, absolument incompréhensible pour moi.

 

"But it's right here where they're going to fight?" I asked.

— Mais c'est vraiment ici qu’ils vont se battre? demandai-je.

 

"Sure," said the American, as he moved carelessly aside, "as soon as the boss gets it all ready."

— Pour sûr, dit l'Américain, tout en se poussant négligemment sur le côté, dès que l’ patron dira qu’ tout est paré.

 

I noticed for the first time a heavy-looking man in an American tweed suit and a white plug hat, moving to and fro and calling out directions with an air of authority.

Je remarquai pour la première fois un gros homme vêtu à l’Américaine d’un costume de tweed et d’un chapeau blanc, qui allait et venait et lançait des ordres sur un ton autoritaire.

 

"Here!" he shouted, "what in h – l are you doing with that machine gun? You've got it clean out of focus. Here, Jose, come in closer – that's right. Steady there now, and don't forget, at the second whistle you and Pete are dead. Here, you, Pete, how in thunder do you think you can die there? You're all out of the picture and hidden by that there sage brush. That's no place to die. And, boys, remember one thing, now, die slow. Ed" – he turned and called apparently to some one invisible behind the rocks – "when them two boys is killed, turn her round on them, slew her round good and get them centre focus. Now then, are you all set? Ready?"

— Eh là! cria-t-il, Qu’est-ce que – qu’est-ce que vous fabriquez avec ce canon? Vous êtes en train de le mettre hors champ. Eh! José! Amène-toi par là – c'est Steady qui doit se trouver là maintenant, et n’oublie pas, au deuxième coup de sifflet, toi et Pete vous êtes morts. Eh! Toi! Pete, est-ce que tu crois vraiment que tu vas pouvoir calancher comme ça? Tu es en dehors du cadre et caché par ce buisson de sauge. C'est pas un endroit pour mourir. Et, les enfants, rappelez-vous un truc, maintenant, prenez votre temps pour mourir. Ed – il se retourna et appela apparemment quelqu'un qui était invisible derrière les rochers – une fois que les deux gars sont estourbis, panoramique sur eux, fait un balayage et termine en les cadrant bien au centre. Vous y êtes maintenant? Prêts?

 

At this moment the speaker turned and saw Raymon and myself.

A ce moment, il se retourna et nous aperçut, Raymon et moi..

 

"Here, youse," he shouted, "get further back, you're in the picture. Or, say, no, stay right where you are. You," he said, pointing to me, "stay right where you are and I'll give you a dollar to just hold that horror; you understand, just keep on registering it. Don't do another thing, just register that face."

— Eh! vous deux! cria-t-il, Reculez, vous êtes dans le champ. Ou plutôt, non, restez là. Vous, dit-il en me désignant, restez là où vous êtes. Je vais vous refiler un dollar rien que pour garder votre air terrifié. Vous comprenez? Restez seulement comme ça pendant qu’on tourne. Ne faites rien d’autre, gardez juste cette expression.

 

His words were meaningless to me. I had never known before that it was possible to make money by merely registering my face.

Ses paroles n'avaient aucun sens pour moi. Jusqu’alors, je n'avais jamais imaginé pouvoir gagner de l'argent rien qu’en laissant filmer mon visage.

 

"No, no," cried out Raymon, "my friend here is not wanting work. He has a message, a message of great importance for General Villa."

— Non, non, s'écria Raymon, mon ami n’est pas à la recherche d’un boulot. Il a un message, un message d'une grande importance pour le général Villa.

 

"Well," called back the boss, "he'll have to wait. We can't stop now. All ready, boys? One – two – now!"

— Eh bien, répondit le patron, il va lui falloir attendre. Pas possible de s’arrêter maintenant. Tout est prêt, les enfants? Un – deux – moteur!

 

And with that he put a whistle to his lips and blew a long shrill blast.

Et là-dessus, il donna un long et strident coup d’un sifflet qu’il avait porté à ses lèvres.

 

Then in a moment the whole scene was transformed. Rifle shots rang out from every crag and bush that bordered the gully.

Alors, en un instant, toute la scène fut transformée. Des coups de fusil partirent de tous les rochers et de tous les buissons qui bordaient la gorge.

 

A wild scamper of horses' hoofs was heard and in a moment there came tearing down the road a whole troop of mounted Mexicans, evidently in flight, for they turned and fired from their saddles as they rode. The horses that carried them were wild with excitement and flecked with foam. The Mexican cavalry men shouted and yelled, brandishing their machetes and firing their revolvers. Here and there a horse and rider fell to the ground in a great whirl of sand and dust. In the thick of the press, a leader of ferocious aspect, mounted upon a gigantic black horse, waved his sombrero about his head.

On entendit une galopade effrénée et, en un instant, une troupe de cavaliers Mexicains envahit la route, visiblement en fuite, car ils se retournaient sur leurs selles pour tirer tout en chevauchant. Les chevaux qui les portaient, quasiment rendus à l’état sauvage par l’excitation, étaient couverts d’écume. Les soldats de la cavalerie Mexicaine hurlaient et vociféraient, brandissant leurs machettes et tirant des coups de revolvers. Ici et là, un cheval et son cavalier tombaient sur le sol dans un grand tourbillon de sable et de poussière. Au beau milieu de la mêlée, un chef de file à l’aspect féroce, monté sur un gigantesque cheval noir, agitait son sombrero au-dessus de sa tête.

 

"Villa – it is Villa!" cried Raymon, tense with excitement. "Is he not _magnifico?_ But look! Look – the _Americanos!_ They are coming!"

— Villa – C’est Villa! s'écria Raymon, tendu par l’excitation. Est-ce qu’il n’est pas magnifico? Mais regardez! Regardez! – les Americanos! – ils arrivent!

 

It was a glorious sight to see them as they rode madly on the heels of the Mexicans – a whole company of American cavalry, their horses shoulder to shoulder, the men bent low in their saddles, their carbines gripped in their hands. They rode in squadrons and in line, not like the shouting, confused mass of the Mexicans – but steady, disciplined, irresistible.

C'était un spectacle magnifique de les voir se ruer follement aux trousses des Mexicains – toute une compagnie de la cavalerie Américaine, les chevaux épaule contre épaule, les hommes couchés sur leurs selles, serrant leurs carabines dans leurs mains. Ils chevauchaient en escadrons bien ordonnés, non pas comme la masse confuse et tonitruante des Mexicains – mais d’une manière régulière, disciplinée, irrésistible.

 

On the right flank in front a grey-haired officer steadied the charging line. The excitement of it was maddening.

Sur le flanc droit de l’avant-garde, un officier aux cheveux gris canalisait la charge. Tout cela rendait fou d’excitation.

 

"Go to it," I shouted in uncontrollable emotion. "Your Mexicans are licked, Raymon, they're no good!"

— Allez-y, m’écriai-je en un moment d’émotion incontrôlable. Vos Mexicains sont mis à mal, Raymon, ils ne sont pas à la hauteur!

 

"But look!" said Raymon. "See – the ambush, the ambuscada!"

— Mais regardez! dit Raymon. Regardez – l'embuscade, l’ambuscada!

 

For as they reached the centre of the gorge in front of us the Mexicans suddenly checked their horses, bringing them plunging on their haunches in the dust, and then swung round upon their pursuers, while from every crag and bush at the side of the gorge the concealed riflemen sprang into view – and the sputtering of the machine guns swept the advancing column with a volley.

En effet, alors qu’ils atteignaient le milieu de la gorge, juste en face de nous, les Mexicains freinèrent brusquement leurs chevaux, au point de leur faire traîner les jarrets dans la poussière. Puis ils firent volte-face vers leurs poursuivants, tandis que de part et d’autre de la gorge, de chaque rocher et de chaque buisson, des tireurs dissimulés surgissaient à la vue – et que des rafales de mitrailleuses balayaient la colonne en marche à la volée.

 

We could see the American line checked as with the buffet of a great wave, men and horses rolling in the road. Through the smoke one saw the grey-haired leader – dismounted, his uniform torn, his hat gone, but still brandishing his sword and calling his orders to his men, his face as one caught in a flash of sunlight, steady and fearless. His words I could not hear, but one saw the American cavalry, still unbroken, dismount, throw themselves behind their horses, and fire with steady aim into the mass of the Mexicans. We could see the Mexicans in front of where we stood falling thick and fast, in little huddled bundles of colour, kicking the sand. The man Pete had gone down right in the foreground and was breathing out his soul before our eyes.

La ligne Américaine fut stoppée comme sous l’effet d’une immense vague, hommes et chevaux roulant sur ​​la route. A travers la fumée, on pouvait voir l’officier aux cheveux gris – désarçonné, son uniforme déchiré, sa coiffure disparue, mais brandissant encore son épée et hurlant des ordres à ses hommes, le visage illuminé comme d’une auréole de soleil, inébranlable et sans peur. Ses paroles, je ne pouvais pas les entendre, mais on put voir les cavaliers Américains, qui n’avaient pas rompu les rangs, sauter à bas de leurs montures et se jeter derrière pour mettre en joue et faire feu dans la masse des Mexicains. De là où nous étions, nous pouvions voir les Mexicains tomber vite et dru, en petits tas de couleurs, et mordre la poussière. L'homme appelé Pete s’était avancé en bas à droite au premier plan, et rendait son dernier souffle sous nos yeux.

 

"Well done," I shouted. "Go to it, boys! You can lick 'em yet! Hurrah for the United States. Look, Raymon, look! They've shot down the crew of the machine guns. See, see, the Mexicans are turning to run. At 'em, boys! They're waving the American flag! There it is in all the thick of the smoke! Hark! There's the bugle call to mount again! They're going to charge again! Here they come!"

— C'est bien, m’écriai-je. Allez-y, les gars! Vous pouvez encore les avoir! Hourra pour les États-Unis! Regardez, Raymon, regardez! Ils ont réduit le nid mitrailleuses au silence. Regardez, regardez, les Mexicains battent en retraite. Sus à eux, les gars! Les voilà qui agitent le drapeau Américain! On le voit, là-bas, malgré l’épaisseur de la fumée! Hark! Voilà le clairon qui appelle à une nouvelle charge! Ils vont charger encore une fois! Les voilà!

 

As the American cavalry came tearing forward, the Mexicans leaped from their places with gestures of mingled rage and terror as if about to break and run.

Alors que la cavalerie Américaine se ruait en avant, les Mexicains jaillirent des endroits où ils se trouvaient avec des gesticulations témoignant d’une rage mêlée de terreur, comme s'ils allaient tout laisser tomber et prendre la fuite.

 

The battle, had it continued, could have but one end.

A ce train-là, la bataille aurait pu être sans fin.

 

But at this moment we heard from the town behind us the long sustained note of a steam whistle blowing the hour of noon.

Mais à ce moment, venant de la ville derrière nous, nous entendîmes la longue note soutenue d'un sifflet à vapeur indiquant qu’il était midi.

 

In an instant the firing ceased.

Le cessez-le-feu fut instantané.

 

The battle stopped. The Mexicans picked themselves up off the ground and began brushing off the dust from their black velvet jackets. The American cavalry reined in their horses. Dead Pete came to life. General Villa and the American leader and a number of others strolled over towards the boss, who stood beside the fence vociferating his comments.

La bataille s’arrêta. Les Mexicains se relevèrent et se mirent à brosser la poussière de leurs vestes de velours noir. La cavalerie Américaine fit arrêter ses chevaux. Feu Pete revint à la vie. Le Général Villa, l’officier Américain, et un certain nombre d'autres vinrent comme en flânant rejoindre le patron, lequel se tenait à côté de la barrière et vociférait ses commentaires.

 

"That won't do!" he was shouting. "That won't do! Where in blazes was that infernal Sister of Mercy? Miss Jenkinson!" and he called to a tall girl, whom I now noticed for the first time among the crowd, wearing a sort of khaki costume and a short skirt and carrying a water bottle in a strap. "You never got into the picture at all. I want you right in there among the horses, under their feet."

— Ça ne va pas! criait-il. Ça ne va pas du tout! Par l’enfer! Où est passée cette damnée Sœur de la Miséricorde? Mlle Jenkinson! Et il appela une grande fille que je remarquai alors pour la première fois dans la foule. Elle était vêtue d'une sorte de costume kaki, d’une jupe courte, et portait une gourde d’eau en bandoulière. Vous n’étiez pas du tout dans le champ. Je veux que vous soyez là, au milieu des chevaux, sous leurs sabots.

 

"Land sakes!" said the Sister of Mercy. "You ain't no right to ask me to go in there among them horses and be trampled."

— Pour l’amour de Dieu! dit la Sœur de la Miséricorde. Vous n’avez pas le droit de me demander d'aller là-bas au milieu des chevaux et de me faire piétiner.

 

"Ain't you paid to be trampled?" said the manager angrily. Then as he caught sight of Villa he broke off and said: "Frank, you boys done fine. It's going to be a good act, all right. But it ain't just got the right amount of ginger in it yet. We'll try her over once again, anyway."

— Est-ce que vous n’êtes pas payée pour être piétinée? dit le patron avec colère. Puis, apercevant Villa, il s’interrompit et dit: Frank, et vous les gars, c’était au poil. Ça va être une bonne scène, d’accord. Mais ça manque encore un peu de tonus. De toute façon, on va remettre ça une fois de plus.

 

"Now, boys," he continued, calling out to the crowd with a voice like a megaphone, "this afternoon at three-thirty – Hospital scene. I only want the wounded, the doctors and the Sisters of Mercy. All the rest of youse is free till ten to-morrow – for the Indian Massacre. Everybody up for that."

— Et maintenant, les enfants, poursuivit-il, haranguant la foule d'une voix telle qu’on aurait dit qu’il criait dans un mégaphone, cet après-midi à trois heures et demie – scène de l’hôpital. Je ne veux que le blessé, les médecins et les Sœurs de la Miséricorde. Quartier libre pour tous les autres jusqu'à dix heures demain – pour le massacre des Indiens. Tout le monde devra être en place.

 

It was an hour or two later that I had my interview with Villa in a back room of the little posada, or inn, of the town. The General had removed his ferocious wig of straight black hair, and substituted a check suit for his warlike costume. He had washed the darker part of the paint off his face – in fact, he looked once again the same Frank Villa that I used to know when he kept his Mexican cigar store in Buffalo.

Ce fut une heure ou deux plus tard que j’eus mon entretien avec Villa dans une arrière-salle de la petite posada, ou auberge, de la ville. Le général avait retiré sa redoutable perruque de cheveux raides et noirs, et remplacé son uniforme militaire par un costume. Il avait nettoyé son visage de la majeure partie de son maquillage – en fait, il avait de nouveau le même air que le Frank Villa que je connaissais à l’époque où il tenait son magasin de cigares Mexicains à Buffalo.

 

"Well, Frank," I said, "I'm afraid I came down here under a misunderstanding."

— Eh bien, Frank, dis-je, je crains de n’être arrivé jusqu’ici qu’à la suite d’un malententu.

 

"Looks like it," said the General, as he rolled a cigarette.

— On dirait bien, dit le Général en roulant une cigarette.

 

"And you wouldn't care to go back even for the offer that I am commissioned to make – your old job back again, and half the profits on a new cigar to be called the Francesco Villa?"

— Et tu ne voudrais sans doute pas revenir, malgré l'offre que je suis chargé de te faire – retrouver ton ancien boulot, et la moitié des bénéfices sur un nouveau cigare appelé le Francesco Villa?

 

The General shook his head.

Le général hocha la tête.

 

"It sounds good, all right," he said, "but this moving-picture business is better."

— Ça sonne bien, très bien, dit-il, mais ce business de cinématographe, c’est encore mieux.

 

"I see," I said, "I hadn't understood. I thought there really was a revolution here in Mexico."

— Je vois, dis-je. Je n'avais pas compris. Je pensais qu'il y avait vraiment une révolution ici, au Mexique.

 

"No," said Villa, shaking his head, "been no revolution down here for years – not since Diaz. The picture companies came in and took the whole thing over; they made us a fair offer – so much a reel straight out, and a royalty, and let us divide up the territory as we liked. The first film we done was the bombardment of Vera Cruz. Say, that was a dandy; did you see it?"

— Non, dit Villa en secouant la tête, il y a pas eu de révolution ici depuis des années – pas depuis Diaz. Les compagnies de cinéma ont déboulé et ont tout raflé. Ils nous ont fait une offre équitable – tant par bobine, des royalties, et on se partage le territoire comme on veut. Le premier film qu’on a fait, c’était sur le bombardement de Vera Cruz. Dites donc, c’était quelque chose! Tu l’as vu?

 

"No," I said.

— Non, dis-je.

 

"They had us all in that," he continued. "I done an American Marine. Lots of people think it all real when they see it."

— On y était tous, poursuivit-il. Je jouais un Marine Américain. Quand ils le voient, pas mal de gens pensent que c’est très réaliste.

 

"Why," I said, "nearly everybody does. Even the President – "

— Évidemment, dis-je, presque tout le monde fait ça. Même le Président —

 

"Oh, I guess he knows," said Villa, "but, you see, there's tons of money in it and it's good for business, and he's too decent a man to give It away. Say, I heard the boy saying there's a war in Europe. I wonder what company got that up, eh? But I don't believe it'll draw. There ain't the scenery for it that we have in Mexico."

— Oh, je suppose qu'il connaît, dit Villa, mais, tu vois, il y a des tonnes de fric là-dedans et c'est bon pour les affaires, et un type peut pas laisser passer ça. Dis donc, j'ai entendu un gars dire que c’est la guerre en Europe. Je me demande quelle compagnie est sur le coup, hein? Mais je crois pas que ça puisse bien rendre. Ils ont pas les paysages qu’on a ici, au Mexique.

 

"Alas!" murmured Raymon. "Our beautiful Mexico. To what is she fallen! Needing only water, air, light and soil to make her – "

— Hélas! murmura Raymon. Notre beau Mexique. Jusqu’où est-il tombé! Avec seulement de l'eau, de l'air, de la lumière et de la terre pour le faire —

 

"Come on, Raymon," I said, "let's go home."

— Allons, Raymon, dis-je, on rentre à la maison.

 
     

-XIV-
Over the Grape Juice
or
The Peacemakers

-XIV-
Autour d’un Jus de Raisin
ou
Les Artisans de la Paix

 

Characters

Personnages

 

MR. W. JENNINGS BRYAN.
DR. DAVID STARR JORDAN.
A PHILANTHROPIST.
MR. NORMAN ANGELL.
A LADY PACIFIST.
A NEGRO PRESIDENT.
AN EMINENT DIVINE. THE MAN ON THE STREET.
THE GENERAL PUBLIC.
And many others.

M. W. Jennings Bryan
DR. David Starr Jordan.
Un Philanthrope.
M. Norman Angell.
Une Dame pacifiste.
Un Président Nègre.
Un Éminent théologien.
L’Homme de la rue.
LE Grand Public.
Et bien d’autres

 

"War," said the Negro President of Haiti, "is a sad spectacle. It shames our polite civilisation."

— La guerre, déclara le Président Nègre d'Haïti, est un triste spectacle. C'est une honte pour notre civilisation raffinée.

 

As he spoke, he looked about him at the assembled company around the huge dinner table, glittering with cut glass and white linen, and brilliant with hot-house flowers.

Tout en parlant, il parcourait du regard la compagnie rassemblée autour de l'immense table étincelante de cristal et de lin blanc, et somptueusement ornée de fleurs de serre.

 

"A sad spectacle," he repeated, rolling his big eyes in his black and yellow face that was melancholy with the broken pathos of the African race.

— Un triste spectacle, répéta-t-il, ses gros yeux roulant dans son visage noir et jaune marqué par toute la pathétique mélancolie de la race africaine.

 

The occasion was a notable one. It was the banquet of the Peacemakers' Conference of 1917 and the company gathered about the board was as notable as it was numerous.

La circonstance n’était pas des moindres. Il s’agissait du banquet de la Conférence de 1917 des Artisans de la Paix, qui réunissait une société aussi remarquable que nombreuse.

 

At the head of the table the genial Mr. Jennings Bryan presided as host, his broad countenance beaming with amiability, and a tall flagon of grape juice standing beside his hand. A little further down the table one saw the benevolent head and placid physiognomy of Mr. Norman Angell, bowed forward as if in deep calculation. Within earshot of Mr. Bryan, but not listening to him, one recognised without the slightest difficulty Dr. David Starr Jordan, the distinguished ichthyologist and director in chief of the World's Peace Foundation, while the bland features of a gentleman from China, and the presence of a yellow delegate from the Mosquito Coast, gave ample evidence that the company had been gathered together without reference to colour, race, religion, education, or other prejudices whatsoever.

Au bout de la table, une carafe de jus de raisin à portée de la main, le génial M. Jennings Bryan présidait à titre d'hôte, son large visage rayonnant d’amabilité. Un peu plus loin, on voyait la tête bienveillante et la physionomie placide de M. Norman Angell, penché en avant comme s’il était absorbé dans de profonds calculs. Le Dr David Starr Jordan, éminent ichthyologiste et directeur en chef de la Fondation Mondiale pour la Paix, qu’on reconnaissait sans la moindre difficulté, se trouvait à portée de voix de M. Bryan, mais ne l’écoutait cependant pas, tandis que les traits sans relief d’un gentleman venu de Chine, et la présence d'un délégué jaune de la Côte des Moustiques, prouvaient à l’évidence que la compagnie avait été réunie sans distinction de couleur, de race, de religion, d'éducation, ou de quelque autre préjugé que ce fût.

 

But it would be out of the question to indicate by name the whole of the notable assemblage. Indeed, certain of the guests, while carrying in their faces and attitudes something strangely and elusively familiar, seemed in a sense to be nameless, and to represent rather types and abstractions than actual personalities. Such was the case, for instance, with a female member of the company, seated in a place of honour near the host, whose demure garb and gentle countenance seemed to indicate her as a Lady Pacifist, but denied all further identification. The mild, ecclesiastical features of a second guest, so entirely Christian in its expression as to be almost devoid of expression altogether, marked him at once as An Eminent Divine, but, while puzzlingly suggestive of an actual and well-known person, seemed to elude exact recognition. His accent, when he presently spoke, stamped him as British and his garb was that of the Established Church. Another guest appeared to answer to the general designation of Capitalist or Philanthropist, and seemed from his prehensile grasp upon his knife and fork to typify the Money Power. In front of this guest, doubtless with a view of indicating his extreme wealth and the consideration in which he stood, was placed a floral decoration representing a broken bank, with the figure of a ruined depositor entwined among the debris.

Mais il serait hors de propos de citer par leurs noms tous les membres de cette notable assemblée. En effet, certains des invités, bien que ​​leurs visages et leurs attitudes évoquassent quelque chose d’étrangement et impalpablement familier, semblaient, en un certain sens, anonymes, et représentaient plutôt des types et des abstractions que des personnalités réelles. C’était par exemple le cas d’une femme qui, membre de la société, assise à une place d'honneur à proximité de l'hôte et dont la tenue réservée et l’expression paisible semblaient désigner comme une Dame Pacifiste, mais qu’on ne pouvait identifier plus précisément. Les manières onctueusement ecclésiastiques d'un second invité, si entièrement Chrétiennes dans leurs manifestations qu'il en était presque entièrement dépourvu d'expression, le désignaient à l’évidence comme un Éminent Théologien, mais, même si, curieusement, elles évoquaient un personnage réel et bien connu, il semblait échapper à toute identification précise. Son accent, quand il prenait la parole, le marquait du sceau Britannique et son costume était celui de l'Église officielle. Un autre invité paraissait correspondre au type de personnage généralement qualifié de Capitaliste ou de Philanthrope, et la manière dont il s’agrippait à son couteau et à sa fourchette semblait symboliser le Pouvoir Financier. Face à cet invité, vraisemblablement pour mettre l’accent sur son extrême richesse et la considération qu’on lui accordait, était disposée une décoration florale représentant les décombres d’une banque, avec la figurine d'un épargnant ruiné enseveli au milieu des gravats.

 

Of these nameless guests, two individuals alone, from the very significance of their appearance, from their plain dress, unsuited to the occasion, and from the puzzled expression of their faces, seemed out of harmony with the galaxy of distinction which surrounded them. They seemed to speak only to one another, and even that somewhat after the fashion of an appreciative chorus to what the rest of the company was saying; while the manner in which they rubbed their hands together and hung upon the words of the other speakers in humble expectancy seemed to imply that they were present in the hope of gathering rather than shedding light. To these two humble and obsequious guests no attention whatever was paid, though it was understood, by those who knew, that their names were The General Public and the Man on the Street.

Parmi ces invités anonymes, seules deux personnes, par leur apparence caractéristique, la banalité de leur tenue vestimentaire mal adaptée à cette occasion, et l'expression ahurie de leurs visages, semblaient en décalage avec l’univers de distinction qui les entourait. Ils semblaient ne parler qu’entre eux, encore n’était-ce qu’à la manière d'un chœur approuvant les propos du reste de l'assemblée; tandis que la manière dont ils se tordaient les mains et dont ils étaient comme pendus dans une humble attente aux lèvres des autres interlocuteurs, semblait montrer que s’ils étaient là, c’était davantage pour être eux-mêmes éclairés que pour répandre la lumière. Personne n’accordait la moindre attention à ces deux personnes humbles et obséquieuses, mais pour les gens avertis, il était clair qu’il s’agissait là du Grand Public et de l’Homme de la Rue.

 

"A sad spectacle," said the Negro President, and he sighed as he spoke. "One wonders if our civilisation, if our moral standards themselves, are slipping from us." Then half in reverie, or as if overcome by the melancholy of his own thought, he lifted a spoon from the table and slid it gently into the bosom of his faded uniform.

— Un triste spectacle, soupira le Président Nègre. Il est permis de se demander si notre civilisation, si les normes mêmes de notre morale, ne sont pas en train de nous échapper.

Puis, comme en rêvant à moitié, ou comme pour maîtriser la mélancolie de ses propres pensées, il prit une cuillère sur la table et la glissa délicatement dans la poche intérieure de son uniforme passé.

 

"Put back that spoon!" called The Lady Pacifist sharply.

La Dame Pacifiste l’interpela avec rudesse:

— Remettez cette cuillère à sa place!

 

"Pardon!" said the Negro President humbly, as he put it back. The humiliation of generations of servitude was in his voice.

— Pardon! dit humblement le Président Nègre, en la reposant sur la table.

Toute l'humiliation de générations et de générations de servitude perçait dans sa voix.

 

"Come, come," exclaimed Mr. Jennings Bryan cheerfully, "try a little more of the grape juice?"

— Allons, allons, s'écria joyeusement M. Jennings Bryan, reprenez un peu de jus de raisin!

 

"Does it intoxicate?" asked the President.

— Est-ce que ça saoûle? demanda le Président.

 

"Never," answered Mr. Bryan. "Rest assured of that. I can guarantee it. The grape is picked in the dark. It is then carried, still in the dark, to the testing room. There every particle of alcohol is removed. Try it."

— Pas du tout, répondit M. Bryan. Soyez tranquille. Je vous le garantis. Le raisin est cueilli dans le noir. Il est ensuite emporté, toujours dans le noir, dans la salle de contrôle. Là, la moindre particule d'alcool est éliminée. Essayez.

 

"Thank you," said the President. "I am no longer thirsty."

— Merci bien, dit le président. Je n’ai plus soif.

 

"Will anybody have some more of the grape juice?" asked Mr. Bryan, running his eye along the ranks of the guests.

— Est-ce que quelqu'un veut encore du jus de raisin? demanda M. Bryan, parcourant des yeux la longue rangée des invités.

 

No one spoke.

Personne ne broncha.

 

"Will anybody have some more ground peanuts?"

— Quelqu’un veut-il encore des cacahuètes?

 

No one moved.

Personne ne broncha.

 

"Or does anybody want any more of the shredded tan bark? No? Or will somebody have another spoonful of sunflower seeds?"

— Ou bien est-ce quelqu'un voudrait encore des écorces séchées? Non? Ou quelqu'un désire encore une cuillerée de graines de tournesol?

 

There was still no sign of assent.

Il n'y eut toujours aucun signe d'assentiment.

 

"Very well, then," said Mr. Bryan, "the banquet, as such, is over, and we now come to the more serious part of our business. I need hardly tell you that we are here for a serious purpose. We are here to do good. That I know is enough to enlist the ardent sympathy of everybody present."

— Très bien, dit M. Bryan. Dans ce cas, le banquet en tant que tel est terminé, et nous en arrivons maintenant à la partie la plus sérieuse de notre réunion. Je n'ai aucun besoin de vous rappeler que nous sommes ici dans un but des plus graves. Nous sommes ici pour faire le bien. Je n’ignore pas que c'est suffisant pour susciter la plus vive sympathie chez toutes les personnes présentes.

 

There was a murmur of assent.

Il y eut un murmure d'assentiment.

 

"Personally," said The Lady Pacifist, "I do nothing else."

— Personnellement, dit la Dame Pacifiste, je ne fais que ça.

 

"Neither do I," said the guest who has been designated The Philanthropist, "whether I am producing oil, or making steel, or building motor-cars."

— Moi aussi, dit l'invité désigné comme Le Philanthrope, que je produise du pétrole, de l'acier, ou que je construise des voitures.

 

"Does he build motor-cars?" whispered the humble person called The Man in the Street to his fellow, The General Public.

— Il fabrique des bagnoles? chuchota l'humble personne appelée L’Homme de la Rue à son compagnon, le Grand Public.

 

"All great philanthropists do things like that," answered his friend. "They do it as a social service so as to benefit humanity; any money they make is just an accident. They don't really care about it a bit. Listen to him. He's going to say so."

— Tous les grands philanthropes font des trucs comme ça, répondit son ami. Ils font ça comme une sorte de service qu’ils rendent à l'humanité; s’ils se font du fric, c’est purement accidentel. Ils s’en fichent complètement. Écoutez-le, il va le dire....

 

"Indeed, our business itself," The Philanthropist continued, while his face lighted up with unselfish enthusiasm, "our business itself – "

— En effet, notre entreprise elle-même, continua Le philanthrope, alors qu’un enthousiasme désintéressé éclairait ses traits, notre entreprise elle-même —

 

"Hush, hush!" said Mr. Bryan gently. "We know – "

— Chut, chut! dit doucement M. Bryan. Nous le savons bien —

 

"Our business itself," persisted The Philanthropist, "is one great piece of philanthropy."

— Notre entreprise elle-même, insista Le philanthrope, est une grande entreprise philanthropique.

 

Tears gathered in his eyes.

Il en avait les larmes aux yeux.

 

"Come, come," said Mr. Bryan firmly, "we must get to business. Our friend here," he continued, turning to the company at large and indicating the Negro President on his right, "has come to us in great distress. His beautiful island of Haiti is and has been for many years overwhelmed in civil war. Now he learns that not only Haiti, but also Europe is engulfed in conflict. He has heard that we are making proposals for ending the war – indeed, I may say are about to declare that the war in Europe _must stop_ – I think I am right, am I not, my friends?"

— Allons, allons, dit fermement M. Bryan, venons-en au fait. Notre ami ici présent, continua-t-il en se tournant vers l’assemblée tout en montrant le Président Nègre assis à sa droite, est venu à nous dans une profonde détresse. Sa belle île d'Haïti est ravagée par la guerre civile depuis nombre d’années. Il apprend aujourd’hui que ce n’est pas seulement Haïti, mais aussi l'Europe qui se trouve plongée dans un conflit. Il a entendu parler de nos propositions pour mettre fin à la guerre – je veux dire, en fait, de nos déclarations selon lesquelles la guerre en Europe doit cesser – je ne pense pas me tromper, n’est-ce pas, mes amis?

 

There was a general chorus of assent.

Il y eut un chœur général d’assentiment.

 

"Naturally then," continued Mr. Bryan, "our friend the President of Haiti, who is overwhelmed with grief at what has been happening in his island, has come to us for help. That is correct, is it not?"

— Notre ami le Président d'Haïti, poursuivit M. Bryan, accablé de douleur à cause de qui se passe dans son île, est alors naturellement venu vers nous pour chercher de l'aide. C'est bien cela, n'est-ce pas?

 

"That's it, gentlemen," said the Negro President, in a voice of some emotion, wiping the sleeve of his faded uniform across his eyes. "The situation is quite beyond my control. In fact," he added, shaking his head pathetically as he relapsed into more natural speech, "dis hyah chile, gen'l'n, is clean done beat with it. Dey ain't doin' nuffin' on the island but shootin', burnin', and killin' somethin' awful. Lawd a massy! it's just like a real civilised country, all right, now. Down in our island we coloured people is feeling just as bad as youse did when all them poor white folks was murdered on the _Lusitania!_"

— C’est cela même, messieurs, dit le Président Nègre d’une voix émue et en s’essuyant les yeux avec la manche de son uniforme délavé. La situation échappe totalement à mon contrôle. En fait, ajouta-t-il en secouant la tête d’une manière pathétique alors qu’il retrouvait son langage maternel, Mesye, tout moun ap goumen sou zile a. Yo fè pa gen anyen men vaksen trase, boule, atak, touye moun, komèt atwosite. Se pou Bondye pwoteje nou!30 C’est comme un vrai pays civilisé, maintenant. Nous autres, gens de couleur, nous nous sentons dans notre île aussi mauvais que vous autres quand tous les pauvres blancs ont été assassinés sur le Lusitania31.

30 - Messieurs, tout le monde se bat sur l’île. Ils ne font rien d’autre que tirer des coups de feu, brûler, attaquer, assassiner, commettre des atrocités. Que Dieu nous protège.

31 - Paquebot britannique torpillé par les allemands en mai 1915 avec 1200 passagers dont 200 américains à son bord.

But the Negro President had no sooner used the words "Murdered on the Lusitania," than a chorus of dissent and disapproval broke out all down the table.

Mais le Président Nègre n’avait pas plus tôt prononcé les mots «assassinés sur le Lusitania,» qu’un chœur de mécontentement et de réprobation éclata autour de la table.

"My dear sir, my dear sir," protested Mr. Bryan, "pray moderate your language a little, if you please. Murdered? Oh, dear, dear me, how can we hope to advance the cause of peace if you insist on using such terms?"

— Mon cher monsieur, mon cher monsieur, protesta M. Bryan, veuillez modérer un peu votre langage, s'il vous plaît. Assassinés? Oh, mon cher, cher ami, comment pouvons-nous espérer faire avancer la cause de la paix si vous persistez à user de tels termes?

"Ain't it that? Wasn't it murder?" asked the President, perplexed.

— Ce n’était donc pas ça? Ce n’était pas un assassinat? demanda le Président, perplexe.

"We are all agreed here," said The Lady Pacifist, "that it is far better to call it an incident. We speak of the 'Lusitania Incident,'" she added didactically, "just as one speaks of the Arabic Incident, and the Cavell Incident, and other episodes of the sort. It makes it so much easier to forget."

— Nous nous accordons tous ici, dit la Dame Pacifiste, pour dire qu'il est de loin préférable d'appeler cela un incident. Nous parlons de l’incident du Lusitania, ajouta-t-elle sur un ton professoral, comme on parle de l'incident Arabe, de l'incident Cavell, et d'autres péripéties du même genre. Cela rend les choses beaucoup plus faciles à oublier.

"True, quite true," murmured The Eminent Divine, "and then one must remember that there are always two sides to everything. There are two sides to murder. We must not let ourselves forget that there is always the murderer's point of view to consider."

— C'est vrai, tout à fait vrai, murmura l’Éminent Théologien, et puis, rappelons-nous qu'il y a toujours deux aspects à toute chose. Un assassinat comporte deux facettes. Nous ne devons pas oublier qu'il y a toujours le point de vue de l'assassin à considérer.

 

But by this time the Negro President was obviously confused and out of his depth. The conversation had reached a plane of civilisation which was beyond his reach.

Pendant ce temps, le Président Nègre manifestait la plus grande confusion et paraissait complètement dépassé. Le débat touchait à un degré de civilisation qui se trouvait au-delà de sa portée.

 

The genial Mr. Bryan saw fit to come to his rescue.

Le génial M. Bryan jugea bon de venir à son secours.

 

"Never mind," said Mr. Bryan soothingly. "Our friends here, will soon settle all your difficulties for you. I'm going to ask them, one after the other, to advise you. They will tell you the various means that they are about to apply to stop the war in Europe, and you may select any that you like for your use in Haiti. We charge you nothing for it, except of course your fair share of the price of this grape juice and the shredded nuts."

— Peu importe, déclara M. Bryan doucement. Nos amis ici présents, vont bientôt aplanir toutes vos difficultés pour vous. Je vais leur demander de vous conseiller, l'un après l'autre. Ils vous parleront des différents moyens qu'ils envisagent pour faire cesser la guerre en Europe, et vous pourrez choisir celui qui vous conviendra le mieux pour votre usage en Haïti. Nous ne vous facturerons rien pour cela, à part, évidemment, votre juste contribution aux dépenses concernant le jus de raisin et les noix râpées.

 

The President nodded.

Le Président opina du chef.

 

"I am going to ask our friend on my right" – and here Mr. Bryan indicated The Lady Pacifist – "to speak first."

— Je vais demander à notre amie assise à ma droite – et M. Bryan désigna la Dame Pacifiste – de parler la première.

 

There was a movement of general expectancy and the two obsequious guests at the foot of the table, of whom mention has been made, were seen to nudge one another and whisper, "Isn't this splendid?"

Il y eut un mouvement général d’impatience et on vit les deux invités obséquieux du bout de la table mentionnés ci-dessus se pousser mutuellement du coude en murmurant: «Est-ce que c’est pas formidable?»

 

"You are not asking me to speak first merely because I am a woman?" asked The Lady Pacifist.

— J’espère que vous ne me demandez pas de parler en premier seulement parce que je suis une femme? demanda la Dame Pacifiste.

 

"Oh no," said Mr. Bryon, with charming tact.

— Oh non, dit M. Bryon, avec un tact charmant.

 

"Very good," said the lady, adjusting her glasses. "As for stopping the war, I warn you, as I have warned the whole world, that it may be too late. They should have called me in sooner. That was the mistake. If they had sent for me at once and had put my picture in the papers both in England and Germany, with the inscription 'The True Woman of To-day,' I doubt if any of the men who looked at it would have felt that it was worth while to fight. But, as things are, the only advice I can give is this. Everybody is wrong (except me). The Germans are a very naughty people. But the Belgians are worse. It was very, very wicked of the Germans to bombard the houses of the Belgians. But how naughty of the Belgians to go and sit in their houses while they were bombarded. It is to that that I attribute – with my infallible sense of justice – the dreadful loss of life. So you see the only conclusion that I can reach is that everybody is very naughty and that the only remedy would be to appoint me a committee – me and a few others, though the others don't really matter – to make a proper settlement. I hope I make myself clear."

— Très bien, dit la dame en ajustant ses lorgnons. Pour ce qui concerne la cessation des hostilités, je vous préviens, comme j’ai prévenu le monde entier, qu'il est peut-être trop tard. On aurait dû me consulter plus tôt. Voilà l'erreur. Si on m’avait appelée tout de suite et si ma photo avait été publiée dans les journaux d’Angleterre et d’Allemagne avec la légende «La Véritable Femme de Notre Temps», je doute que les hommes qui l’auraient regardée eussent estimé qu’il valait la peine de se battre. Mais, les choses étant ce qu’elles sont, le seul conseil que je peux donner est le suivant. Tout le monde se trompe (sauf moi). Les Allemands sont un très vilain peuple. Mais les Belges sont encore plus vilains. C'était très, très vilain de la part des Allemands de bombarder les maisons des Belges. Mais quelle bêtise de la part des Belges de rester assis dans leurs maisons pendant qu’elles étaient été bombardées. C'est à cela que j'attribue – avec mon infaillible sens de la justice – les terribles pertes en vies humaines. Donc, vous le voyez, la seule conclusion que je peux tirer de tout cela est que tout le monde est très vilain et que le seul remède serait de constituer un comité – avec moi et quelques autres, même si les autres ne comptent pas vraiment – et d’établir un règlement approprié. J'espère que je me fais bien comprendre.

 

The Negro President shook his head and looked mystified.

Le Président Nègre hocha la tête avec perplexité.

 

"Us coloured folks," he said, "wouldn't quite understand that. We done got the idea that sometimes there's such a thing as a quarrel that is right and just." The President's melancholy face lit up with animation and his voice rose to the sonorous vibration of the negro preacher. "We learn that out of the Bible, we coloured folks – we learn to smite the ungodly – "

— Comment nous autres, gens de couleur, dit-il, pourrions-nous comprendre cela? A notre idée, il peut arriver que l’on ait à défendre une cause qui soit juste et bonne.

Le visage mélancolique du Président s’anima et sa voix se mit à vibrer avec les accents sonores d’un prédicateur Noir.

— Nous autres, gens de couleur, avons appris dans la Bible – qu’il fallait châtier les impies —

 

"Pray, pray," said Mr. Bryan soothingly, "don't introduce religion, let me beg of you. That would be fatal. We peacemakers are all agreed that there must be no question of religion raised."

— S’il vous plaît, s’il vous plaît, dit M. Bryan d’un ton apaisant, ne faites pas référence à la religion, permettez-moi de vous en prier. Ce serait fatal. Nous autres, Artisans de la Paix, sommes d'accord sur le fait que la question religieuse ne doit en aucune manière être soulevée.

 

"Exactly so," murmured The Eminent Divine, "my own feelings exactly. The name of – of – the Deity should never be brought in. It inflames people. Only a few weeks ago I was pained and grieved to the heart to hear a woman in one of our London streets raving that the German Emperor was a murderer. Her child had been killed that night by a bomb from a Zeppelin; she had its body in a cloth hugged to her breast as she talked – thank heaven, they keep these things out of the newspapers – and she was calling down God's vengeance on the Emperor. Most deplorable! Poor creature, unable, I suppose, to realise the Emperor's exalted situation, his splendid lineage, the wonderful talent with which he can draw pictures of the apostles with one hand while he writes an appeal to his Mohammedan comrades with the other. I dined with him once," he added, in modest afterthought.

— Tout à fait juste, murmura l’Éminent Théologien, c’est exactement ce que je pense. Le nom de – de – la Divinité ne doit jamais être mentionné. Il enflamme les gens. Il y a quelques semaines, dans l'une de nos rues Londoniennes, j'ai été peiné et attristé au fond du cœur d’entendre une femme délirer en prétendant que l'empereur d'Allemagne était un assassin. Son enfant avait été tué la nuit précédente par une bombe lâchée d’un Zeppelin; tandis qu’elle parlait, elle serrait contre sa poitrine le corps de l’enfant enveloppé dans un drap – Dieu merci! les journaux ne parlent pas de ces choses-là – et elle en appelait à la vengeance divine contre l'Empereur. Quelle déplorable scène! Malheureuse créature, incapable, je suppose, de réaliser l’exaltante situation de l'Empereur, sa splendide lignée, le merveilleux talent avec lequel il peut dessiner des portraits des apôtres d'une main tout en rédigeant de l’autre un appel à ses camarades Musulmans.

 

"I dined with him, too," said Dr. Jordan. "I shall never forget the impression he made. As he entered the room accompanied by his staff, the Emperor looked straight at me and said to one of his aides, 'Who is this?' 'This is Dr. Jordan,' said the officer. The Emperor put out his hand. 'So this is Dr. Jordan,' he said. I never witnessed such an exhibition of brain power in my life. He had seized my name in a moment and held it for three seconds with all the tenaciousness of a Hohenzollern.

— Il m’est arrivé une fois de diner avec lui, ajouta-t-il, dans un modeste aparté.

 — Moi aussi, j'ai dîné avec lui, dit le Dr Jordan. Je n'oublierai jamais l'impression qu'il m’a faite. En entrant dans la salle, accompagné de sa suite, l'Empereur m’a regardé fixement et a dit à l'un de ses assistants, «Qui est ce?» «C'est le Dr Jordan,» a dit l'officier. L'empereur a tendu la main. «Ainsi, voici donc le Dr Jordan,» a-t-il dit. De toute ma vie, je n’avais assisté à une telle démonstration de la puissance du cerveau. Il avait saisi mon nom en un instant et l’avait retenu pendant trois secondes avec toute la ténacité d'un Hohenzollern.

 

"But may I," continued the Director of the World's Peace, "add a word to what has been said to make it still clearer to our friend? I will try to make it as simple as one of my lectures in Ichthyology. I know of nothing simpler than that."

— Mais puis-je me permettre, poursuivit le Directeur de la Paix dans le Monde, d'ajouter un mot à ce qui a été dit pour le rendre encore plus clair aux yeux de notre ami? Je vais essayer de rendre tout cela aussi simple que l'une de mes conférences d’ichtyologie. Je ne connais rien de plus simple.

 

Everybody murmured assent. The Negro President put his hand to his ear.

Tout le monde murmura avec approbation. Le Président Nègre porta une main à son oreille.

 

"Theology?" he said.

— La théologie? dit-il.

 

"Ichthyology," said Dr. Jordan. "It is better. But just listen to this. War is waste. It destroys the tissues. It is exhausting and fatiguing and may in extreme cases lead to death."

— L’ichtyologie, dit le Dr Jordan. C’est encore mieux. Mais écoutez seulement ça. La guerre est un gaspillage. Elle détruit les tissus. Elle épuise et fatigue et peut, dans les cas extrêmes, conduire à la mort.

 

The learned gentleman sat back in his seat and took a refreshing drink of rain water from a glass beside him, while a murmur of applause ran round the table. It was known and recognised that the speaker had done more than any living man to establish the fact that war is dangerous, that gunpowder, if heated, explodes, that fire burns, that fish swim, and other great truths without which the work of the peace endowment would appear futile.

L’érudit se renversa sur son siège et se rafraichit en buvant de l'eau de pluie qui se trouvait dans un verre à côté de lui, tandis qu'un murmure d'approbation parcourait la table. Il était connu et reconnu que l'orateur avait fait plus que n'importe quel homme vivant pour établir le fait que la guerre était un danger, que la poudre à canon, si on la chauffait, explosait, que le feu brûlait, que les poissons nageaient, et autres grandes vérités sans lesquelles tout le travail de la fondation pour la paix n’eût été que futilité.

 

"And now," said Mr. Bryan, looking about him with the air of a successful toastmaster, "I am going to ask our friend here to give us his views."

— Et maintenant, dit M. Bryan en jetant autour de lui les regards autorisés d'un maître de cérémonie, je vais demander à notre ami ici présent de nous donner son point de vue.

 

Renewed applause bore witness to the popularity of The Philanthropist, whom Mr. Bryan had indicated with a wave of his hand.

De nouveaux applaudissements témoignèrent de la popularité du Philanthrope, que M. Bryan désignait de la main.

 

The Philanthropist cleared his throat.

Le Philanthrope se racla la gorge.

 

"In our business – " he began.

— Dans mon entreprise – commença-t-il.

 

Mr. Bryan plucked him gently by the sleeve.

M. Bryan le tira doucement par la manche.

 

"Never mind your business just now," he whispered.

— Peu importe votre entreprise pour l’instant, murmura-t-il.

 

The Philanthropist bowed in assent and continued:

Le Philanthrope s'inclina en signe d'assentiment et continua:

 

"I will come at once to the subject. My own feeling is that the true way to end war is to try to spread abroad in all directions goodwill and brotherly love."

— J’irai droit au but. Mon sentiment personnel est que le véritable moyen de mettre fin à la guerre, c'est d'essayer de répandre dans toutes les directions la bonne volonté et l'amour fraternel.

 

"Hear, hear!" cried the assembled company.

— Bravo! s’exclama toute la tablée.

 

"And the great way to inspire brotherly love all round is to keep on getting richer and richer till you have so much money that every one loves you. Money, gentlemen, is a glorious thing."

— Et le meilleur moyen d’inspirer l'amour fraternel à tous est de continuer à vous enrichir jusqu'à ce que vous ayez tellement d'argent que tout le monde vous aime. L’argent, messieurs, est quelque chose qui apporte la gloire.

 

At this point, Mr. Norman Angell, who had remained silent hitherto, raised his head from his chest and murmured drowsily:

A ce point, M. Norman Angell, qui était resté jusque-là silencieux, releva la tête de sa poitrine et murmura d’une voix endormie:

 

"Money, money, there isn't anything but money. Money is the only thing there is. Money and property, property and money. If you destroy it, it is gone; if you smash it, it isn't there. All the rest is a great illus – "

— L'argent, l'argent, il n’y a que ça de vrai. L'argent est la seule chose qui compte. L’argent et la propriété, la propriété et l'argent. Si vous détruisez ça, tout fiche le camp... Si vous ruinez ça, il n’y a plus rien. Tout le reste n’est qu’une grande illus —

 

And with this he dozed off again into silence.

Et là-dessus, il s’enfonça à nouveau dans un silence endormi.

 

"Our poor Angell is asleep again," said The Lady Pacifist.

— Notre pauvre Angell dort encore, dit la Dame Pacifiste.

 

Mr. Bryan shook his head.

M. Bryan hocha la tête.

 

"He's been that way ever since the war began – sleeps all the time, and keeps muttering that there isn't any war, that people only imagine it, in fact that it is all an illusion. But I fear we are interrupting you," he added, turning to The Philanthropist.

— Il n’a pas cessé depuis le début de la guerre – il dort tout le temps, et n’arrête pas de grommeler qu'il n'y a pas de guerre, que les gens ne font que l’imaginer, que tout cela, en fait, n’est qu’une illusion.

— Mais je crains que nous vous ayons interrompu, ajouta-t-il en se tournant vers le Philanthrope.

 

"I was just saying," continued that gentleman, "that you can do anything with money. You can stop a war with it if you have enough of it, in ten minutes. I don't care what kind of war it is, or what the people are fighting for, whether they are fighting for conquest or fighting for their homes and their children. I can stop it, stop it absolutely by my grip on money, without firing a shot or incurring the slightest personal danger."

— Je disais seulement, poursuivit ce monsieur, que vous pouvez faire n'importe quoi avec de l'argent. Si vous en possédez suffisamment, vous pouvez arrêter une guerre en dix minutes. Peu importe le genre de guerre dont il s’agit, peu importent les raisons pour lesquelles les gens se battent, s'ils se battent pour faire des conquêtes ou pour défendre leurs maisons et leurs enfants; je peux tout arrêter, absolument tout arrêter, rien que par ma mainmise sur la finance, sans tirer un seul coup de feu et sans le moindre risque pour les gens.

 

The Philanthropist spoke with the greatest emphasis, reaching out his hand and clutching his fingers in the air.

Le Philanthrope s’exprimait avec véhémence et agitait en l’air sa main dont il avait joint les doigts.

 

"Yes, gentlemen," he went on, "I am speaking here not of theories but of facts. This is what I am doing and what I mean to do. You've no idea how amenable people are, especially poor people, struggling people, those with ties and responsibilities, to the grip of money. I went the other day to a man I know, the head of a bank, where I keep a little money – just a fraction of what I make, gentlemen, a mere nothing to me but everything to this man because he is still not rich and is only fighting his way up. 'Now,' I said to him, 'you are English, are you not?' 'Yes, sir,' he answered. 'And I understand you mean to help along the loan to England with all the power of your bank.' 'Yes,' he said, 'I mean it and I'll do it.' 'Then I'll tell you what,' I said, 'you lend one penny, or help to lend one penny, to the people of England or the people of France, and I'll break you, I'll grind you into poverty – you and your wife and children and all that belongs to you.'"

— Oui, messieurs, poursuivit-il, ce n’est pas de théories que je parle ici, mais de faits. De ce que je fais, et de ce que je veux faire. Vous n’avez pas idée de la manière dont les gens sont sensibles, en particulier les pauvres, ceux qui se battent, ceux qui ont des attaches et des responsabilités, à la puissance de l’argent. L'autre jour, je suis allé voir un homme que je connais et qui se trouve à la tête d'une banque où je garde un peu d'argent – une fraction de ce que je gagne, messieurs, trois fois rien pour moi, mais une somme énorme pour cet homme, vu qu'il n'est pas encore riche et ne fait que commencer à faire son chemin. «Eh bien,» lui ai-je dis, «vous êtes anglais, non?» «Oui, monsieur,» a-t-il répondu. «Alors je pense que vous comptez apporter votre soutien à l’emprunt Britannique de toute la puissance de votre banque.» «Oui,» a-t-il dit, «je peux le faire, et je vais le faire.» «Alors, je vais vous dire,» ai-je dit, «prêtez seulement un sou, ou contribuez à donner un sou, pour le peuple d'Angleterre ou le peuple de France, et je vous brise, je vous réduis à la misère – vous, votre femme et ses enfants et tout ce qui vous appartient.»

 

The Philanthropist had spoken with so great an intensity that there was a deep stillness over the assembled company. The Negro President had straightened up in his seat, and as he looked at the speaker there was something in his erect back and his stern face and the set of his faded uniform that somehow turned him, African though he was, into a soldier.

Le Philanthrope avait parlé avec une intensité telle que toute la table s’en trouvait plongée dans un profond silence. Le Président Nègre s'était redressé sur son siège, et, alors qu’il regardait l'orateur, quelque chose dans la rectitude de son dos, la sévérité de son visage et la tenue de son uniforme transformaient l’Africain qu’il était en un soldat.

 

"Sir," he said, with his eye riveted on the speaker's face, "what happened to that banker man?"

— Monsieur, dit-il, les yeux dans les yeux de l'orateur, qu’est-il arrivé à ce banquier?

 

"The fool!" said The Philanthropist. "He wouldn't hear – he defied me – he said that there wasn't money enough in all my business to buy the soul of a single Englishman. I had his directors turn him from his bank that day, and he's enlisted, the scoundrel, and is gone to the war. But his wife and family are left behind; they shall learn what the grip of the money power is – learn it in misery and poverty."

— L'insensé! dit Le philanthrope. Il n’a pas voulu m’écouter – il m’a défié – il m’a déclaré que toutes mes entreprises ne rapporteraient jamais assez d'argent pour acheter l'âme d'un seul Anglais. J’ai eu de ses nouvelles par ses directeurs, aujourd’hui. Cette fripouille s’est enrôlée et est partie faire la guerre. Mais sa femme et sa famille sont restées. Ils vont apprendre ce qu’est la mainmise du pouvoir financier – ils vont l’apprendre dans la misère et dans la pauvreté.

 

"My good sir," said the Negro President slowly and impressively, "do you know why your plan of stopping war wouldn't work in Haiti?"

— Mon bon monsieur, prononça lentement le Président Nègre d’une voix impressionnante, savez-vous pourquoi votre plan pour arrêter la guerre ne fonctionnerait pas en Haïti?

 

"No," said The Philanthropist.

— Non, dit le Philanthrope.

 

"Because our black people there would kill you. Whichever side they were on, whatever they thought of the war, they would take a man like you and lead you out into the town square, and stand you up against the side of an adobe house, and they'd shoot you. Come down to Haiti, if you doubt my words, and try it."

— Parce que là-bas, notre peuple Noir vous tuerait. Quel que soit leur camp, quoiqu’ils pensent de la guerre, ils s’empareraient d’un type tel que vous pour le mener sur la place publique. Ils le plaqueraient contre la façade d'une maison en pisé, et le fusilleraient. Partez pour Haïti, si vous doutez de mes paroles, et tentez le coup.

 

"Thank you," said The Philanthropist, resuming his customary manner of undisturbed gentleness, "I don't think I will. I don't think somehow that I could do business in Haiti."

— Merci, dit le Philanthrope, revenant à ses habituelles manières policées: Je ne pense pas que j’irai. En quelque sorte, je ne crois pas pouvoir faire des affaires en Haïti.

 

The passage at arms between the Negro President and The Philanthropist had thrown a certain confusion into the hitherto agreeable gathering. Even The Eminent Divine was seen to be slowly shaking his head from side to side, an extreme mark of excitement which he never permitted himself except under stress of passion. The two humble guests at the foot of the table were visibly perturbed. "Say, I don't like that about the banker," squeaked one of them. "That ain't right, eh what? I don't like it."

La passe d'armes entre le Président Nègre et Le philanthrope avait jeté une certaine confusion dans le déroulement jusqu'alors si serein de la réunion. On vit même l’Éminent Théologien secouer lentement la tête de droite à gauche, signe d’une excitation telle qu’il ne se l’était jamais autorisée, sauf sous l’effet du stress dû à la passion. Les deux humbles invités du bout de la table étaient visiblement perturbés.

— Dis voir, j'aime pas ce truc à propos du banquier, glapit l'un d'eux. Ça peut pas être vrai, hein? Quoi! J'aime pas ça.

 

Mr. Bryan was aware that the meeting was in danger of serious disorder. He rapped loudly on the table for attention. When he had at last obtained silence, he spoke.

M. Bryan avait conscience que la réunion était menacée de graves perturbations. Il frappa fort sur ​​la table pour attirer l'attention. Quand il eut enfin obtenu le silence, il parla.

 

"I have kept my own views to the last," he said, "because I cannot but feel that they possess a peculiar importance. There is, my dear friends, every prospect that within a measurable distance of time I shall be able to put them into practice. I am glad to be able to announce to you the practical certainty that four years from now I shall be President of the United States."

— J'ai gardé mes propres vues pour la fin, dit-il, parce que je ne peux m’empêcher de penser qu’elles ont une importance particulières. Mes chers amis, il y a toutes les chances pour que, dans un délai parfaitement mesurable, je sois en mesure de les mettre en pratique. Je suis heureux de vous annoncer avec une quasi-certitude que dans quatre ans à compter de ce jour, je serai Président des Etats-Unis.

 

At this announcement the entire company broke into spontaneous and heartfelt applause. It had long been felt by all present that Mr. Bryan was certain to be President of the United States if only he ran for the office often enough, but that the glad moment had actually arrived seemed almost too good for belief.

A cette annonce, l’assemblée toute entière éclata en applaudissements spontanés et sincères. Toutes les personnes présentes sentaient bien depuis longtemps que M. Bryan était certain de devenir Président des États-Unis pour peu qu’il se rende plus souvent à son bureau, mais le fait que l’heureux moment fût effectivement arrivé semblait presque trop beau pour être vrai.

 

"Yes, my friends," continued the genial host, "I have just had a communication from my dear friend Wilson, in which he tells me that he, himself, will never contest the office again. The Presidency, he says, interfered too much with his private life. In fact, I am authorised to state in confidence that his wife forbids him to run."

— Oui, mes amis, poursuivit l'hôte génial, je viens de recevoir une communication de mon cher ami Wilson, dans laquelle il m’annonce que lui-même ne se représentera pas pour un second mandat. Il dit que la présidence interfère beaucoup trop avec sa vie privée. En fait, je suis autorisé à révéler confidentiellement que sa femme lui a interdit de se porter candidat.

 

"But, my dear Jennings," interposed Dr. Jordan thoughtfully, "what about Mr. Hughes and Colonel Roosevelt?"

— Mais, mon cher Jennings, intervint le Dr Jordan pensivement, qu’en est-il de M. Hughes et du colonel Roosevelt?

 

"In that quarter my certainty in the matter is absolute. I have calculated it out mathematically that I am bound to obtain, in view of my known principles, the entire German vote – which carries with it all the great breweries of the country – the whole Austrian vote, all the Hungarians of the sugar refineries, the Turks; in fact, my friends, I am positive that Roosevelt, if he dares to run, will carry nothing but the American vote!"

— Pour l’heure, ma certitude en la matière est absolue. J'ai calculé que, compte tenu de mes principes bien connus, j’étais mathématiquement certain de bénéficier de l’intégralité du vote allemand – qui rassemble toutes les grandes brasseries du pays – de la totalité des suffrages Autrichiens, de tous les votes Hongrois de l’industrie sucrière, des votes Turcs; en fait, mes amis, je suis sûr que Roosevelt, s'il ose se présenter, ne remportera que le vote américain!

 

Loud applause greeted this announcement.

De vifs applaudissements saluèrent cette annonce.

 

"And now let me explain my plan, which I believe is shared by a great number of sane, and other, pacifists in the country. All the great nations of the world will be invited to form a single international force consisting of a fleet so powerful and so well equipped that no single nation will dare to bid it defiance."

— Et maintenant, laissez-moi vous exposer mon plan, qui, je le crois, est approuvé par un grand nombre de pacifistes sains d'esprit, et bien d'autres, dans le pays. Toutes les grandes nations du monde seront invitées à former une seule force internationale composée d'une flotte si puissante et si bien armée qu'aucun pays n'osera la défier.

 

Mr. Bryan looked about him with a glance of something like triumph. The whole company, and especially the Negro President, were now evidently interested. "Say," whispered The General Public to his companion, "this sounds like the real thing? Eh, what? Isn't he a peach of a thinker?"

M. Bryan regarda autour de lui d’un air triomphant. L’assemblée entière, et en particulier le Président Nègre, était à présent visiblement intéressée.

— Dis donc: chuchota Le Grand Public à son compagnon, ça sonne plutôt comme quelque chose de possible? Hein? Quoi! Tu trouves pas qu’il a bien la bobine d'un penseur?

 

"What flag will your fleet fly?" asked the Negro President.

— Sous quel drapeau votre flotte naviguera-t-elle? demanda le Président Nègre.

 

"The flags of all nations," said Mr. Bryan.

— Les drapeaux de toutes les nations, dit M. Bryan.

 

"Where will you get your sailors?"

— Où allez-vous trouver vos marins?

 

"From all the nations," said Mr. Bryan, "but the uniform will be all the same, a plain white blouse with blue insertions, and white duck trousers with the word PEACE stamped across the back of them in big letters. This will help to impress the sailors with the almost sacred character of their functions."

— Dans toutes les nations, dit M. Bryan, mais l'uniforme sera le même pour tous, une tunique d’un blanc uni à parements bleus, et un pantalon de toile blanche avec le mot PAIX imprimé derrière en gros caractères. Cela contribuera à inculquer aux marins le caractère quasiment sacré de leurs fonctions.

 

"But what will the fleet's functions be?" asked the President.

— Mais quelles seront les missions de cette flotte? demanda le Président.

 

"Whenever a quarrel arises," explained Mr. Bryan, "it will be submitted to a Board. Who will be on this Board, in addition to myself, I cannot as yet say. But it's of no consequence. Whenever a case is submitted to the Board it will think it over for three years. It will then announce its decision – if any. After that, if any one nation refuses to submit, its ports will be bombarded by the Peace Fleet."

— Chaque fois qu’un conflit menacera, expliqua M. Bryan, il sera soumis au Conseil. Qui fera partie de ce Conseil, à part moi, je ne puis encore le dire. Mais c'est sans conséquence. Chaque fois qu'un cas sera soumis au Conseil, celui-ci l’examinera pendant trois ans, au terme desquels – le cas échéant – il annoncera sa décision. Dès lors, si une nation refuse de se soumettre, ses ports seront bombardés par la Flottille de la Paix.

 

Rapturous expressions of approval greeted Mr. Bryan's explanation.

Des exclamations d’approbation délirantes accueillirent les explications de M. Bryan.

 

"But I don't understand," said the Negro President, turning his puzzled face to Mr. Bryan. "Would some of these ships be British ships?"

— Mais je ne comprends pas, dit le Président Nègre en tournant son visage perplexe vers M. Bryan. Certains de ces navires ne seront-ils pas des navires Britanniques?

 

"Oh, certainly. In view of the dominant size of the British Navy about one-quarter of all the ships would be British ships."

— Oh, certainement. Compte tenu de l’importance prépondérante de sa marine, la flotte sera constituée d’environ un quart de navires Britanniques.

 

"And the sailors British sailors?"

— Et les marins seront des marins Britanniques?

 

"Oh, yes," said Mr. Bryan, "except that they would be wearing international breeches – a most important point."

— Oh, oui, dit M. Bryan, sauf qu'ils porteront des pantalons internationaux – ce qui est un point très important.

 

"And if the Board, made up of all sorts of people, were to give a decision against England, then these ships – British ships with British sailors – would be sent to bombard England itself."

— Et si le Conseil, composé de membres de toutes les nations, prononçait une décision à l’encontre de l'Angleterre, ces navires – ces navires Britanniques, avec leurs marins Britanniques – seraient missionnés pour bombarder l'Angleterre elle-même?

 

"Exactly," said Mr. Bryan. "Isn't it beautifully simple? And to guarantee its working properly," he continued, "just in case we have to use the fleet against England, we're going to ask Admiral Jellicoe himself to take command."

— Exactement, dit M. Bryan. Est-ce que ce n’est pas merveilleusement simple? Et pour garantir le bon fonctionnement de cette flottille, poursuivit-il, juste pour le cas où nous devrions l’utiliser contre l'Angleterre, nous allons demander à l'amiral Jellicoe32 en personne d’en prendre le commandement.

32 - John Jellicoe (1859-1935), célèbre amiral britannique de la Première Guerre Mondiale.

The Negro President slowly shook his head.

Le Président Nègre hocha lentement la tête.

"Marse Bryan," he said, "you notice what I say. I know Marse Jellicoe. I done seen him lots of times when he was just a lieutenant, down in the harbour of Port au Prince. If youse folks put up this proposition to Marse Jellicoe, he'll just tell the whole lot of you to go plumb to – "

— Mesye Bryan, dit-il, notez bien ce que je dis. Je connais Mesye Jellicoe. Je l’ai rencontré de nombreuses fois alors qu’il n’était que lieutenant, dans le port de Port-au-Prince. Si vous allez proposer ça à Mesye Jellicoe, il va seulement vous répondre, à vous, tous autant que vous êtes, d’aller vous faire – 

But the close of the sentence was lost by a sudden interruption. A servant entered with a folded telegram in his hand.

Mais la fin de la phrase fut perdue à cause d’une brusque interruption. Un domestique entra, un télégramme plié à la main.

 

"For me?" said Mr. Bryan, with a winning smile.

— C’est pour moi? dit M. Bryan, avec un sourire avantageux.

 

"For the President of Haiti, sir," said the man.

— C’est pour le Président d'Haïti, monsieur, répondit l'homme.

 

The President took the telegram and opened it clumsily with his finger and thumb amid a general silence. Then he took from his pocket and adjusted a huge pair of spectacles with a horn rim and began to read.

Le Président prit le télégramme et l'ouvrit d’un doigt maladroit au milieu d'un silence général. Puis il extirpa une énorme paire de lunettes à montures de corne de sa poche, se l’ajusta sur le nez, et commença à lire.

 

"Well, I 'clare to goodness!" he said.

— Eh bien, ça alors! Bonté divine! dit-il.

 

"Who is it from ?" said Mr. Bryan. "Is it anything about me?"

— Qu’est-ce que ça dit? demanda M. Bryan. Il est question de moi?

 

The Negro President shook his head.

Le Président Nègre hocha la tête.

 

"It's from Haiti," he said, "from my military secretary."

— Ça vient d’Haïti, dit-il, de mon Secrétaire aux Armées.

 

"Read it, read it," cried the company.

— Lisez, lisez, s'écria l’assemblée.

 

"_Come back home right away,_" read out the Negro President, word by word. "_Everything is all right again. Joint British and American Naval Squadron came into harbour yesterday, landed fifty bluejackets and one midshipman. Perfect order. Banks open. Bars open. Mule cars all running again. Things fine. Going to have big dance at your palace. Come right back._"

Revenez immédiatement, lut le Président Nègre, un mot après l’autre. Tout est arrangé. Une Escadre mixte de vaisseaux Britanniques et Américains a accosté hier dans le port, et cinquante matelots et un aspirant ont débarqué. Tout est en ordre. Les banques ont réouvert. Les bars ont réouvert. Les voitures attelées se sont remises à circuler. Tout est pour le mieux. Un grand bal va être donné dans votre palais. Revenez sans attendre.

 

The Negro President paused.

Le Président Nègre s’interrompit.

 

"Gentlemen," he said, in a voice of great and deep relief, "this lets me out. I guess I won't stay for the rest of the discussion. I'll start for Haiti. I reckon there's something in this Armed Force business after all."

— Messieurs, dit-il, d'une voix aux résonnances graves et profondes, voilà qui m’oblige à partir. Je ne pense pas pouvoir assister à la suite du débat. Je pars pour Haïti. Je pense qu’après tout, il doit y avoir quelque chose dans cette histoire de Force Armée.

 
     

-XV-
The White House from Without In

-XV-
La Maison Blanche vue de l’intérieur

 

Being Extracts from the Diary of a President of the United States.

Extraits du Journal d'un Président des États-Unis.

 

MONDAY. Rose early. Swept out the White House. Cooked breakfast. Prayers. Sat in the garden reading my book on Congressional Government. What a wonderful thing it is! Why doesn't Congress live up to it? Certainly a lovely morning. Sat for some time thinking how beautiful the world is. I defy anyone to make a better. Afterwards determined to utter this defiance publicly and fearlessly. Shall put in list of fearless defiances for July speeches. Shall probably use it in Oklahoma.

LUNDI. Réveillé de bonne heure. Balayé la Maison Blanche. Préparé le petit déjeuner. Prières. Lecture du Congressional Government33 dans le jardin. Une chose remarquable! Pourquoi le Congrès ne s’y conforme-t-il pas? Matinée des plus charmantes. Resté assis pendant un bon moment à me répéter à quel point le monde est beau. Je défie quiconque de faire mieux. Me suis ensuite décidé à ne pas avoir peur de prononcer ce défi en public. Envisage de l’ajouter à la liste des défis audacieux dans les discours de juillet. M’en servirai sans doute en Oklahoma.

33 - Ouvrage de Woodrow Wilson (1856 – 1924), vingt-huitième président des États-Unis.

 

9.30 a.m. Bad news. British ship Torpid torpedoed by a torpedo. Tense atmosphere all over Washington. Retreated instantly to the pigeon-house and shut the door. I must think. At all costs. And no one shall hurry me.

9 heures30. Mauvaises nouvelles. Vaisseau britannique Torpid torpillé par une torpille. Ambiance tendue dans Washington. Me suis immédiatement retiré dans le pigeonnier et ai bouclé la porte. Il me faut réfléchir. À tout prix. Et prendre mon temps.

10 a.m. Have thought. Came out of pigeon-house. It is all right. I wonder I didn't think of it sooner. The point is perfectly simple. If Admiral Tirpitz torpedoed the Torpid with a torpedo, Where's the torpedo Admiral Tirpitz torped? In other words, how do they know it's a torpedo? The idea seems absolutely overwhelming. Wrote notes at once to England and to Germany.

10 heures. Ai réfléchi. Suis sorti du pigeonnier. Tout va bien. Me demande pourquoi n’y ai pas pensé plus tôt. La situation est parfaitement simple. Si l'amiral Tirpitz a torpillé le Torpid avec une torpille, où se trouve la torpille de l’amiral Tirpitz? Autrement dit, comment savent-ils qu’il s’agit d’une torpille? L'idée semble absolument confondante. Rédiger une note à l’intention de l’Angleterre et de l’Allemagne.

 

11 a.m. Gave out my idea to the Ass Press. Tense feeling at Washington vanished instantly and utterly. Feeling now loose. In fact everything splendid. Money became easy at once. Marks rose. Exports jumped. Gold reserve swelled.

11 heures. Communiqué mon idée à la presse34. Relâchement total et immédiat de la tension à Washington. Me sens à présent soulagé. En fait, au mieux de ma forme. Argent coule à flot. Mark à la hausse. Exportations en augmentation. Réserve d'or gonflée à bloc.

34 -  «Ass Press» dans le texte. Mais «Ass» signifie «âne» et «cul»… Je ne me risque pas à interpréter.

35 - Amphidrome: Qui peut se déplacer indifféremment en avant et en arrière, qui a un avant semblable à son arrière (Wiktionnaire).

3 p.m. Slightly bad news. Appears there is trouble in the Island of Piccolo Domingo. Looked it up on map. Is one of the smaller West Indies. We don't own it. I imagine Roosevelt must have overlooked it. An American has been in trouble there: was refused a drink after closing time and burnt down saloon. Is now in jail. Shall send at once our latest battleship – the _Woodrow_ – new design, both ends alike, escorted by double-ended coal barges the Wilson, the President, the Professor and the Thinker. Shall take firm stand on American rights. Piccolo Domingo must either surrender the American alive, or give him to us dead.

15 heures. Quelques mauvaises nouvelles. Semble que l’île de Piccolo Domingo soit le théâtre de troubles. Consulté la carte. Est l'une des plus petites Antilles. N’est pas une de nos possessions. Pense que Roosevelt l’a négligée. Citoyen Américain en difficulté là-bas: n’a pu se faire servir un verre après l'heure de fermeture et a mis le feu au bar. Se trouve à présent en prison. Vais sur l’heure envoyer notre dernier cuirassé – le Woodrow – nouvelle ligne, proue et poupe identiques, escorté par barges à charbon amphidromes35 le Wilson, le Président, le Professeur et le Penseur. Resterai ferme sur les droits Américains. De deux choses l’une pour Piccolo Domingo: nous rendre le citoyen Américain vivant, ou nous restituer sa dépouille.

TUESDAY. A lovely day. Rose early. Put flowers in all the vases. Laid a wreath of early japonica beside my egg-cup on the breakfast table. Cabinet to morning prayers and breakfast. Prayed for better guidance.

MARDI. Adorable journée. Réveillé de bonne heure. Mis des fleurs dans tous les vases. Disposé un bouquet de japonicas hâtifs à côté de mon coquetier sur la table du petit déjeuner. Prié et pris mon petit déjeuner dans mon cabinet particulier. Prié pour être mieux conseillé.

 

9 a.m. Trouble, bad trouble. First of all Roosevelt has an interview in the morning papers in which he asks why I don't treat Germany as I treat Piccolo Domingo. Now, what a fool question! Can't he see why? Roosevelt never could see reason. Bryan also has an interview: wants to know why I don't treat Piccolo Domingo as I treat Germany? Doesn't he know why?

9 heures. Problèmes, sacrés problèmes. Tout d'abord, Roosevelt a donné une interview dans les journaux du matin, dans laquelle il demande pourquoi je ne traite pas l'Allemagne comme je traite Piccolo Domingo. Ça alors! quelle question idiote! Il ne voit donc pas pourquoi? Roosevelt n'a jamais rien compris. Bryan a également donné une interview: veut savoir pourquoi je ne traite pas Piccolo Domingo comme je traite l'Allemagne? Il ne sait donc pas pourquoi?

 

Result: strained feeling in Washington. Morning mail bad.

Résultat: Grande tension à Washington. Courrier du matin exécrable.

 

10 a.m. British Admiralty communication. To the pigeon-house at once. They offer to send piece of torpedo, fragment of ship and selected portions of dead American citizens.

10 heures. Communication de l'Amirauté britannique. Tout de suite au pigeonnier. Proposent de nous envoyer un bout de la torpille, un fragment du navire et des morceaux choisis des citoyens Américains défunts.

 

Have come out of pigeon-house. Have cabled back: How do they know it is a torpedo, how do they know it is a fragment, how do they know he was an American who said he was dead?

Suis sorti du pigeonnier. Ai câblé en retour: Comment savent-ils que c'est une torpille, comment savent-ils qu'il s'agit d'un fragment, comment savent-ils que c’était des Américains et qui a dit qu'ils étaient morts?

 

My answer has helped. Feeling in Washington easier at once. General buoyancy. Loans and discounts doubled.

Ma réponse a été utile. Atmosphère tout de suite plus calme à Washington. Flottabilité générale. Doublement des emprunts et des soldes.

 

As I expected – a note from Germany. Chancellor very explicit. Says not only did they not torpedo the Torpid, but that on the day (whenever it was) that the steamer was torpedoed they had no submarines at sea, no torpedoes in their submarines, and nothing really explosive in their torpedoes. Offers, very kindly, to fill in the date of sworn statement as soon as we furnish accurate date of incident. Adds that his own theory is that the Torpid was sunk by somebody throwing rocks at it from the shore. Wish, somehow, that he had not added this argument.

Comme je m'y attendais – note de l'Allemagne. Chancelier très explicite. Déclare que non seulement ils n’ont pas torpillé le Torpid, mais que le jour (quel qu’il fût) où le navire a été torpillé, aucun de leurs sous-marins n’était en mer, que leurs sous-marins n’étaient équipés d’aucune torpille, et que leurs torpilles ne contenaient rien de vraiment explosif. Propose, très aimablement, de dater sa déclaration sous serment dès que nous fournirons la date exacte de l'incident. Ajoute que sa propre théorie est que le Torpid a été coulé par quelqu'un qui a lancé des cailloux dessus depuis le rivage. Souhaite, cependant ne pas avoir à mentionner cet argument.

 

More bad news: Further trouble in Mexico. Appears General Villa is not dead. He has again crossed the border, shot up a saloon and retreated to the mountains of Huahuapaxtapetl. Have issued instructions to have the place looked up on the map and send the whole army to it, but without in any way violating the neutrality of Mexico.

Encore mauvaises nouvelles: Nouveaux troubles au Mexique. Il semble que le Général Villa n'est pas mort. A de nouveau franchi la frontière, a dynamité un bar et s’est retiré dans les montagnes de Huahuapaxtapetl. Ai donné instructions pour qu’on ne quitte pas l’endroit des yeux sur la carte et qu’on y envoie l’armée entière, mais sans violer de quelque façon que ce soit la neutralité du Mexique.

 

Late cables from England. Two more ships torpedoed. American passenger lost. Name of Roosevelt. Christian name not Theodore but William. Cabled expression of regret.

Derniers câbles d’Angleterre: Deux autres vaisseaux torpillés. Un passager Américain perdu. Nom est Roosevelt. Prénom n’est pas Theodore mais William. Câblé condoléances.

 

WEDNESDAY. Rose sad at heart. Did not work in garden. Tried to weed a little grass along the paths but simply couldn't. This is a cruel job. How was it that Roosevelt grew stout on it? His nature must be different from mine. What a miserable nature he must have.

MERCREDI. Réveillé avec le cœur triste. N'ai pas travaillé au jardin. Essayé d'arracher un peu d'herbe le long des allées, mais n’y arrivais tout simplement pas. C'est un boulot cruel. Comment Roosevelt a-t-il pu s’en tirer? Sa nature doit être différente de la mienne. Quelle sale nature il doit avoir.

 

Received delegations. From Kansas, on the prospect of the corn crop: they said the number of hogs in Kansas will double. Congratulated them. From Idaho, on the blight on the root crop: they say there will soon not be a hog left in Idaho. Expressed my sorrow. From Michigan, beet sugar growers urging a higher percentage of sugar in beets. Took firm stand: said I stand where I stood and I stood where I stand. They went away dazzled, delighted.

Reçu délégations. Du Kansas, à propos des perspectives de la récolte de maïs: dit que le nombre de porcs va doubler dans le Kansas. Les ai félicités. De l'Idaho, à propos du fléau de la culture des tubéreuses: ont dit qu'il ne restera bientôt plus un seul porc dans l'Idaho. Exprimé mes regrets. Du Michigan, où les producteurs de sucre de betterave réclament un pourcentage plus élevé de sucre dans les betteraves. Pris fermement position: ai déclaré que je m’en tenais à ce à quoi je m’en étais toujours tenu, et que je m’en étais toujours tenu à ce à quoi je m’en tiens. Sont repartis éblouis et ravis.

 

Mail and telegrams. British Admiralty. Torpid Incident. Send further samples. Fragment of valise, parts of cow-hide trunk (dead passenger's luggage) which, they say, could not have been made except in Nevada.

Dépêches et télégrammes. De l’Amirauté britannique. A propos de l’incident du Torpid. Ont envoyé des échantillons supplémentaires. Fragments de valise, lambeaux de cuir de vache (venant des bagages d’un passager décédé) qui, disent-ils, ne peuvent provenir d’ailleurs que du Nevada.

 

Cabled that the incident is closed and that I stand where I stood and that I am what I am. Situation in Washington relieved at once. General feeling that I shall not make war.

Ai câblé que l'incident était clos et que je m’en tenais à ce à quoi je m’en étais toujours tenu, et que j’étais ce que j’étais. Grand soulagement immédiat à Washington. Sentiment général que je ne vais pas faire la guerre.

 

Second Cable from England. The Two New Cases. Claim both ships torpedoed. Offer proofs. Situation very grave. Feeling in Washington very tense. Roosevelt out with a signed statement, _What will the President Do?_ Surely he knows what I will do.

Second câble d'Angleterre. Deux Nouveaux Cas. Réclamation des deux navires torpillés. Proposent d’apporter des preuves. Situation très grave. Ambiance très tendue à Washington. Roosevelt sort du bois avec une déclaration signée, Que va faire le Président? Il sait sans doute parfaitement ce que je vais faire.

 

Cables from Germany. Chancellor now positive as to Torpid. Sworn evidence that she was sunk by some one throwing a rock. Sample of rock to follow. Communication also from Germany regarding the New Cases. Draws attention to fact that all of the crews who were not drowned were saved. An important point. Assures this government that everything ascertainable will be ascertained, but that pending juridical verification any imperial exemplification must be held categorically allegorical. How well these Germans write!

Câbles d'Allemagne. Chancelier à présent sûr de lui à propos du Torpid. Preuve irréfutable qu'il a été coulé par quelqu'un qui a lancé un caillou. Échantillon de caillou doit suivre. Également une dépêche d'Allemagne à propos des Nouveaux Cas. Souligne le fait que tous les équipages qui n'ont pas été noyés ont été sauvés. Un point important. Ce gouvernement s’engage à vérifier tout fait vérifiable, et à l’illustrer impérialement par des exemples, ce qui sera maintenu pendant la durée des contrôles juridiques, à titre catégoriquement allégorique. Comme ces Allemands s’expriment bien!

 

THURSDAY. A dull morning. Up early and read Congressional Government. Breakfast. Prayers. We prayed for the United States, for the citizens, for the Congress (both houses, especially the Senate), and for the Cabinet. Is there any one else?

JEUDI. Matinée morose. Levé de bonne heure. Lu le Congressional Government. Petit-déjeuner. Prières. Avons prié pour les Etats-Unis, pour les citoyens, pour le Congrès (les deux chambres, spécialement le Sénat), et pour le Cabinet. Est-ce qu’il y a quelque chose d’autre?

 

Trouble. Accident to naval flotilla en route to Piccolo Domingo. The new battleship the Woodrow has broken down. Fault in structure. Tried to go with both ends first. Appeared impossible. Went sideways a little and is sinking. Wireless from the barges the Wilson, the Thinker and others. They are standing by. They wire that they will continue to stand by. Why on earth do they do that? Shall cable them to act.

Problème. Accident de la flottille navale en route pour Piccolo Domingo. Nouveau cuirassé Woodrow est en panne. Malfaçon dans la structure. A essayé d’avancer dans les deux sens. Avéré impossible. A avancé un peu de côté et a sombré. Télégrammes du Wilson, du Penseur et des autres. Se tiennent prêts. Télégraphient qu’ils vont continuer à se tenir prêts. Pourquoi diable font-ils cela? Vais leur câbler de passer à l’action.

 

Feeling in Washington gloomy.

Atmosphère délétère à Washington.

 

FRIDAY. Rose early and tried to sweep out the White House. Had little heart for it. The dust gathers in the corners. How did Roosevelt manage to keep it so clean? An idea! I must get a vacuum cleaner! But where can I get a vacuum? Took my head in my hands and thought: problem solved. Can get the vacuum all right.

VENDREDI. Réveillé tôt. Essayé de balayer la Maison Blanche. Pas le cœur à ça. Poussière s'accumule dans les coins. Comment Roosevelt a-t-il fait pour garder tout ça aussi propre? Une idée! Il me faut un aspirateur! Mais où trouver un aspirateur? Ai pris ma tête dans mes mains et ai réfléchi: problème résolu. Je peux m’en procurer uns sans problème.

 

Good news. Villa dead again. Feeling in Washington relieved.

Bonnes nouvelles. Villa de nouveau décédé. Soulagement à Washington.

 

Trouble. Ship torpedoed. News just came from the French Government. Full-rigged ship, the _Ping-Yan_, sailing out of Ping Pong, French Cochin China, and cleared for Hoo-Ra, Indo-Arabia. No American citizens on board, but one American citizen with ticket left behind on wharf at Ping Pong. Claims damages. Complicated case. Feeling in Washington much disturbed. Sterling exchange fell and wouldn't get up. French Admiralty urge treaty of 1778. German Chancellor admits torpedoing ship but denies that it was full-rigged. Captain of submarine drew picture of ship as it sank. His picture unlike any known ship of French navy.

Problème. Navire torpillé. La nouvelle arrive à l’instant du Gouvernement Français. Le trois-mâts, Ping-Yan, qui faisait voile de Ping Pong, en Cochinchine Française, vers Hoo-Ra, en Indonésie. Pas de citoyens Américains à bord, mais un citoyen Américain muni d’un billet, abandonné sur le quai à Ping-Pong. Réclame dédommagement. Situation complexe. Atmosphère très perturbée à Washington. La Livre Sterling s’est effondrée et ne semble pas se relever. L’Amirauté Française invoque le traité de 1778. La Chancellerie Allemande reconnaît avoir torpillé le navire, mais nie qu’il s’agissait d’un trois-mâts. Le capitaine du sous-marin a photographié le navire en train de sombrer. La photo ne ​​ressemble à aucun navire connu de la marine Française.

 

SATURDAY. A day of trouble. Villa came to life and crossed the border. Our army looking for him in Mexico: inquiry by wire, are they authorised to come back? General Carranza asks leave to invade Canada. Piccolo Domingo expedition has failed. The Woodrow is still sinking. The President and the Thinker cable that they are still standing by and will continue to stand where they have stood. British Admiralty sending shipload of fragments. German Admiralty sending shipload of affidavits. Feeling in Washington depressed to the lowest depths. Sterling sinking. Marks falling. Exports dwindling.

SAMEDI. Journée sinistre. Villa revenu à la vie. A franchi la frontière. Notre armée le recherche au Mexique: me demandent par télégraphe s’ils peuvent rentrer. Le Général Carranza sollicite l’autorisation d'envahir le Canada. L’expédition de Piccolo Domingo a échoué. Le Woodrow est toujours en train de couler. Le Président et le Penseur câblent qu'ils se tiennent prêts et continueront à se tenir là où ils se tiennent. L'Amirauté Britannique envoie une pleine cargaison de fragments. L’Amirauté Allemande envoie une pleine cargaison d'attestations. Washington au trente-sixième dessous. Naufrage de la Livre Sterling. Chute du Mark. Exportations en baisse.

 

An idea: Is this job worth while? I wonder if Billy Sunday would take it?

Une idée: Est-ce que ce boulot en vaut la peine? Je me demande si Billy Sunday36 en voudrait?

36 - William Ashley "Billy" Sunday (1862 –1935) joueur de base-ball puis évangéliste américain.

Spent the evening watering the crocuses. Whoever is here a year from now is welcome to them. They tell me that Hughes hates crocuses. Watered them very carefully.

Passé la soirée à arroser les crocus. Quiconque arrivera ici d’ici un an sera le bienvenu pour eux. On me dit que Hughes déteste les crocus. Les ai arrosés avec le plus grand soin.

SUNDAY. Good news! Just heard from Princeton University. I am to come back, and everything will be forgiven and forgotten.

DIMANCHE. Bonnes nouvelles de l'Université de Princeton. Je n’ai qu’à y retourner, et tout sera pardonné et oublié.

 
     

-XVI-
Timid Thoughts on Timely Topics

Are the Rich Happy?

-XVI-
Aperçus timides sur d'opportunes questions
Les riches sont-ils heureux?

 
  Cette nouvelle, traduite par Francine Sternberg,  a paru en 1966 aux éditions Julliard, collection Humour secret, sous le titre "Les riches sont-ils heureux" dans le recueil Leacock.  

Let me admit at the outset that I write this essay without adequate material. I have never known, I have never seen, any rich people. Very often I have thought that I had found them. But it turned out that it was not so. They were not rich at all. They were quite poor. They were hard up. They were pushed for money. They didn't know where to turn for ten thousand dollars.

Permettez-moi d’abord d’avouer que j'écris cet essai sans disposer de la moindre donnée ad hoc. Je n’ai jamais vu ni connu de gens riches. Je me suis très souvent figuré en avoir déniché un ou deux. Mais il se trouvait toujours que ce n'était pas le cas. Ils n'étaient pas le moins du monde rupins. Ils étaient très pauvres. Ils étaient dans une misère noire. Ils pleuraient après l'argent. Ils ne savaient pas vers qui se tourner pour trouver dix mille dollars.

 

In all the cases that I have examined this same error has crept in. I had often imagined, from the fact of people keeping fifteen servants, that they were rich. I had supposed that because a woman rode down town in a limousine to buy a fifty-dollar hat, she must be well to do. Not at all. All these people turn out on examination to be not rich. They are cramped. They say it themselves. Pinched, I think, is the word they use. When I see a glittering group of eight people in a stage box at the opera, I know that they are all pinched. The fact that they ride home in a limousine has nothing to do with it.

Toutes les situations que j’ai étudiées étaient entachées de cette même erreur. Du fait que certaines personnes entretenaient une bonne quinzaine de domestiques, je m’imaginais qu’ils étaient pleins aux as. Je croyais que parce qu'une femme descendait en ville dans une grosse bagnole pour se payer un bibi à cinquante dollars, c’est qu’elle en avait les moyens. Pas du tout. L’examen montre que ces gens-là ne sont pas riches. Ils sont gênés. Ils le disent eux-mêmes. Un peu à court est, je crois, l’expression dont ils se servent. Quand je vois un groupe de huit personnes sur leur trente et un dans une loge d’avant-scène à l'opéra, je sais qu'ils sont tous un peu à court. Même s’ils rentrent chez eux dans des grosses bagnoles, ça n’a rien à voir.

 

A friend of mine who has ten thousand dollars a year told me the other day with a sigh that he found it quite impossible to keep up with the rich. On his income he couldn't do it. A family that I know who have twenty thousand a year have told me the same thing. They can't keep up with the rich. There is no use trying. A man that I respect very much who has an income of fifty thousand dollars a year from his law practice has told me with the greatest frankness that he finds it absolutely impossible to keep up with the rich. He says it is better to face the brutal fact of being poor. He says he can only give me a plain meal, what he calls a home dinner – it takes three men and two women to serve it – and he begs me to put up with it.

L’autre jour, un de mes copains qui se fait dans les dix mille dollars par an m'a dit en soupirant qu'il trouvait tout à fait impossible de suivre le train de vie des riches. Ses revenus ne le lui permettent pas. Une famille de ma connaissance, donc les ressources se montent à vingt mille dollars par an, m'a déclaré la même chose. Ils ne peuvent tout simplement pas suivre le train de vie des riches. Ce n’est même pas la peine d’essayer. Un type que je respecte beaucoup – il tire un revenu de cinquante mille dollars par an de sa connaissance de la loi – me l'a déclaré avec la plus grande franchise: il trouve absolument impossible de suivre le train de vie des riches. Il dit qu'il vaut mieux affronter la dure réalité d'être pauvre. Il ne peut même pas m’offrir un repas tout simple – à la fortune du pot comme il dit, à peine trois hommes et deux femmes pour assurer le service – et il s’excuse de m’obliger à me contenter de si peu.

 

As far as I remember, I have never met Mr. Carnegie. But I know that if I did he would tell me that he found it quite impossible to keep up with Mr. Rockefeller. No doubt Mr. Rockefeller has the same feeling.

D’aussi loin que je m’en souvienne, je n'ai jamais rencontré M. Carnegie. Mais, si ça arrivait, je sais ce qu’il me dirait: qu'il trouve tout à fait impossible de suivre le train de vie de M. Rockefeller. Sans doute M. Rockefeller partage-t-il ce sentiment.

 

On the other hand there are, and there must be rich people, somewhere. I run across traces of them all the time. The janitor in the building where I work has told me that he has a rich cousin in England who is in the South-Western Railway and gets ten pounds a week. He says the railway wouldn't know what to do without him. In the same way the lady who washes at my house has a rich uncle. He lives in Winnipeg and owns his own house, clear, and has two girls at the high school.

D’un autre côté, il y a, et il doit bien y avoir des rupins quelque part. Je cours sans arrêt sur leurs traces. La pipelette de l'immeuble où je travaille m'a dit qu’elle a en Angleterre un cousin quoi roule sur l'or; il travaille pour les Chemin de Fer du Sud-Ouest et se fait ses dix livres par semaine. A ce qu’il dit, les Chemins de Fer ne pourraient pas se passer de lui. De même, la femme qui s’occupe de mon ménage a un oncle plein aux as. Il vit à Winnipeg, possède sa propre baraque, payée rubis sur l’ongle, et ses deux filles fréquentent l'école secondaire.

 

But these are only reported cases of richness. I cannot vouch for them myself.

Mais ce ne sont que des situations qu’on m’a rapportées. Je ne les ai pas constatées par moi-même.

 

When I speak therefore of rich people and discuss whether they are happy, it is understood that I am merely drawing my conclusions from the people whom I see and know.

Donc, quand je parle des riches et cherche à savoir s’ils sont heureux, il est bien entendu que je n’entends tirer mes conclusions que des gens que je vois et que je connais.

 

My judgment is that the rich undergo cruel trials and bitter tragedies of which the poor know nothing.

Mon avis est que les riches subissent des épreuves cruelles et des tragédies amères dont les pauvres n’ont pas la moindre idée.

 

In the first place I find that the rich suffer perpetually from money troubles. The poor sit snugly at home while sterling exchange falls ten points in a day. Do they care? Not a bit. An adverse balance of trade washes over the nation like a flood. Who have to mop it up? The rich. Call money rushes up to a hundred per cent, and the poor can still sit and laugh at a ten cent moving picture show and forget it.

En premier lieu, je trouve que les riches ont tout le temps des soucis d’argent. Le pauvre reste confortablement assis chez lui, pendant que la Livre Sterling perd dix points par jour. Est-ce qu’il s’en soucie? Pas le moins du monde. La balance commerciale accuse un solde négatif qui se répand comme une inondation sur tout le pays. Qui est-ce qui va éponger? Le riche. Les taux d’emprunt grimpent de cent pour cent, et les pauvres peuvent encore s'asseoir et rire dans les cinémas à dix cents et l'oublier.

 

But the rich are troubled by money all the time.

Mais les riches ont tout le temps des soucis d’argent.

 

I know a man, for example – his name is Spugg – whose private bank account was overdrawn last month twenty thousand dollars. He told me so at dinner at his club, with apologies for feeling out of sorts. He said it was bothering him. He said he thought it rather unfair of his bank to have called his attention to it. I could sympathise, in a sort of way, with his feelings. My own account was overdrawn twenty cents at the time. I knew that if the bank began calling in overdrafts it might be my turn next. Spugg said he supposed he'd have to telephone his secretary in the morn