Stephen Leacock

Au-delà de l’Au-delà

Une nouvelle contribution aux connaissances humaines

Titre original : Behind the Beyond (1913)

Modestement traduit de l'anglais (Canada) par Gérard Sirhugues (2013, cent ans plus tard!)

Édition numérique : Project Gutenberg

 

Sommaire :

1 - Au-delà de l’Au-delà, une Pièce à Thèse moderne

Acte I. Behind the Beyond

Acte II.Six Mois plus tard

Acte III. Trois Mois plus tard

2 - Incidents familiers

I.Chez le Photographe

II.Anesthésie au Gaz chez le Dentiste

III.Mes Occasions Manquées

IV.Mon Ami inconnu

V.Sous la Coupe du Coiffeur

3 - Passe-temps parisiens

I. Un Complet-Fantaisie

II.Voici pour Vous mon Brave

III.La Vie Parisienne en toute Simplicité

IV.Une Visite à Versailles

V.Paris by night

4 - L’Existence rétrospective de Mr. Juggins

5 - Comment diriger un Magazine, le Songe d’un Pigiste

6 - Homère et le Charlatan, un Essai académique

 

Behind the Beyond
A Modern Problem Play

Au-delà de l’Au-delà
une pièce à thèse moderne1

1 « La pièce à thèse est une forme théâtrale qui naît au XIXe siècle et s'inscrit dans le courant réaliste qui traverse alors le monde littéraire et artistique. La pièce à thèse aborde des questions sociales controversées à travers les points de vue contradictoires exprimés par les personnages, points de vue qui reflètent de façon réaliste les problèmes de leur milieu social. Sa traduction anglaise, problem play, a été utilisée rétrospectivement par la critique shakespearienne et traduite par pièce à problème en français.» (Wikipedia)

Act I. - Behind the Beyond

Acte I. - Au-delà de l'au-delà

THE curtain rises, disclosing the ushers of the theater still moving up and down the aisles. Cries of "Program!" "Program!" are heard. There is a buzz of brilliant conversation, illuminated with flashes of opera glasses and the rattle of expensive jewelry.

Le rideau se lève alors que les ouvreuses vont et viennent encore le long des bas-côtés en criant «Programme! Demandez le programme!». La salle est remplie du brouhaha des conversations brillantes, des éclairs lancés par les jumelles de théâtre, du cliquetis des bijoux de prix.

Then suddenly, almost unexpectedly, in fact just as if done, so to speak, by machinery, the lights all over the theater, except on the stage, are extinguished. Absolute silence falls. Here and there is heard the crackle of a shirt front. But there is no other sound.

Soudain, d’une manière presque inattendue, en fait, pour ainsi dire, comme par l'effet d'une machinerie, les lumières s'éteignent dans tout le théâtre, sauf sur la scène. Un silence absolu envahit la salle. On n’entend plus, ici et là, que le craquement d'un plastron empesé.

In this expectant hush, a man in a check tweed suit walks on the stage: only one man, one single man. Because if he had been accompanied by a chorus, that would have been a burlesque; if four citizens in togas had been with him, that would have been Shakespeare; if two Russian soldiers had walked after him, that would have been melodrama. But this is none of these. This is a problem play. So he steps in alone, all alone, and with that absolute finish of step, that ability to walk as if, – how can one express it? – as if he were walking, that betrays the finished actor.

C’est dans ce silence expectatif qu’un homme vêtu d'un costume de tweed entre en scène: un homme seul, rien qu’un homme. S’il était entouré de choristes, ce serait une revue de music-hall; si quatre bourgeois en toges l'accompagnaient, ce serait du Shakespeare; si deux soldats Russes le suivaient à la trace, ce serait du mélodrame. Mais ce n'est rien de tout cela. C'est d’une pièce à thèse qu’il s’agit. C'est ainsi qu'il entre seul, tout seul, et son absolue maîtrise de la marche, son talent pour marcher comme si, – comment dire? – comme s'il marchait, révèle un comédien au sommet de son art.

He has, in fact, barely had time to lay down his silk hat, when he is completely betrayed. You can see that he is a finished actor – finished about fifteen years ago. He lays the hat, hollow side up, on the silk hat table on the stage right center – bearing north, northeast, half a point west from the red mica fire on the stage which warms the theater.

Mais c’est au moment précis où il enlève son chapeau de soie qu’il est tout entier révélé en tant que tel. On peut alors se rendre compte qu’il est un comédien achevé – achevé depuis une bonne quinzaine d’années. Il pose le chapeau, ouverture vers le haut, sur la table à poser les chapeaux de soie qui occupe le centre de la partie droite de la scène – orientée nord-nord-est, un demi-point à l'ouest du foyer rougeoyant qui, sur la scène, chauffe tout le théâtre.

 

All this is done very, very quietly, very impressively. No one in the theater has ever seen a man lay a silk hat on a table before, and so there is a breathless hush. Then he takes off his gloves, one by one, not two or three at a time, and lays them in his hat. The expectancy is almost painful. If he had thrown his gloves into the mica fire it would have been a relief. But he doesn't.

Tout ceci est fait avec une très, très impressionnante sérénité. Personne dans le public n'a encore jamais vu un homme poser un chapeau de soie sur une table, de sorte que chacun retient son souffle. Il retire ensuite ses gants, l'un après l'autre non pas les deux ou même les trois à la fois – et les couche dans son chapeau. L'expectative atteint presque à la souffrance. S'il avait jeté ses gants dans le foyer de la cheminée, tout le monde se serait senti soulagé. Mais il ne fait pas.

 

The man on the stage picks up a pile of letters from the letter department of the hat table. There are a great many of these letters, because all his business correspondence, as well as his private letters, are sent here by the General Post Office. Getting his letters in this way at night, he is able to read them like lightning. Some of them he merely holds upside down for a fraction of a second.

L'homme sur la scène se saisit d’une pile de lettres posée sur la partie consacrée aux lettres de la table au chapeau. Les lettres sont nombreuses. C’est ici, en effet, que le Bureau de Poste lui adresse tout son courrier, tant le courrier professionnel que le courrier privé. A la manière dont, ce soir, il passe ses lettres en revue, on le sent capable de les lire à la vitesse de l’éclair. Il parcourt même certaines d'entre elles en une fraction d'une seconde.

 

Then at last he speaks. It has become absolutely necessary or he wouldn't do it. "So – Sao Paolo risen two – hum – Rio Tinto down again – Moreby anxious, 'better sell for half a million sterling' – hum . . ."

C'est alors qu'il se met enfin à parler. C'était maintenant ou jamais.

Voyons – Sao Paulo en hausse de deux points – hum – Rio Tinto toujours en baisse – Moreby s’inquiète, «meilleure vente, un demi-million de livres sterling» – hum…

 

(Did you hear that? Half a million sterling and he takes it just as quietly as that. And it isn't really in the play either. Sao Paolo and Rio Tinto just come in to let you know the sort of man you're dealing with.)

(Vous avez entendu ça? Un demi-million de livres sterling, et lui, il prend ça tranquillement, comme ça. Et tout cela n'est pas réellement dans la pièce. Sao Paolo et Rio Tinto ne sont mentionnés que pour vous montrer à quelle sorte d’homme vous avez affaire.)

 

"Lady Gathorne – dinner – Thursday the ninth – lunch with the Ambassador – Friday the tenth."

Madame Gathorne – dîner – Jeudi 9 – déjeuner avec l'ambassadeur – Vendredi 10.

 

(And mind you even this is just patter. The Ambassador doesn't come into the play either. He and Lady Gathorne are just put in to let the people in the cheaper seats know the kind of thing they're up against.)

(Eh bien, figurez-vous que tout ça, c'est du baratin. L'ambassadeur ne figure pas non plus dans la pièce. Lui et Madame Gathorne ne sont cités que pour montrer aux personnes assises sur les strapontins à bon marché à quoi ils doivent s'attendre.)

 

Then the man steps across the stage and presses a button. A bell rings. Even before it has finished ringing, nay, just before it begins to ring, a cardboard door swings aside and a valet enters. You can tell he is a valet because he is dressed in the usual home dress of a stage valet.

L'homme traverse la scène et appuie sur un bouton. Un timbre retentit. Avant qu'il ait fini de sonner, mieux, avant même qu'il se mette à sonner, une porte en carton s'ouvre et un valet entre. On peut reconnaître qu'il s'agit d'un valet parce qu'il est habillé comme sont habillés les valets au théâtre.

 

He says, "Did you ring, Sir John?"

Il dit:

Vous avez sonné, Sir John?

 

There is a rustle of programs all over the house. You can hear a buzz of voices say, "He's Sir John Trevor." They're all on to him.

On entend tourner les pages des programmes dans toute la salle, et un bourdonnement de voix qui chuchotent, «C’est Sir John Trevor.» Il n’y en a plus que pour lui.

 

When the valet says, "Did you ring, Sir John," he ought to answer, "No, I merely knocked the bell over to see how it would sound," but he misses it and doesn't say it.

Quand le valet dit, «Vous avez sonné, Sir John?» ce dernier doit répondre, «Non, j’ai simplement agité la cloche pour entendre quel son elle a,» mais il a un trou de mémoire et saute sa réplique.

 

"Has her ladyship come home?"

Madame est rentrée?

 

"Yes, Sir John."

Oui, Sir John.

 

"Has any one been here?"

Il y a quelqu’un d’autre, ici?

 

"Mr. Harding, Sir John."

Mr. Harding, Sir John.

 

"Any one else?"

Personne d'autre?

 

"No, Sir John."

Non, Sir John.

 

"Very good."

Bien.

 

The valet bows and goes out of the cardboard door, and everybody in the theater, or at least everybody in the seats worth over a dollar, knows that there's something strange in the relations of Lady Cicely Trevor and Mr. Harding. You notice – Mr. Harding was there and no one else was there. That's enough in a problem play.

Le valet s’incline et sort par la porte en carton. Dans le public, ou au moins parmi les spectateurs assis sur les sièges à plus d'un dollar, on sent bien qu’il y a du louche dans les relations entre Lady Cicely Trevor et Mr. Harding. Vous avez remarqué – Mr. Harding est là, à l’exclusion de toute autre personne. Il n’en faut pas davantage dans une pièce à thèse.

 

The double door at the back of the stage, used only by the principal characters, is opened and Lady Cicely Trevor enters. She is young and very beautiful, and wears a droopy hat and long slinky clothes which she drags across the stage. She throws down her feather hat and her crêpe de what-you-call-it boa on the boa stand. Later on the valet comes in and gathers them up. He is always gathering up things like this on the stage – hats and boas and walking sticks thrown away by the actors, – but nobody notices him. They are his perquisites.

La double porte au fond de la scène, réservée aux seuls personnages de premier plan, s’ouvre, laissant passer Lady Cicely Trevor. C’est une très belle jeune femme coiffée d’un chapeau à larges bords et portant de longs vêtements ondoyants qu'elle laisse traîner à travers la scène. Elle lance son chapeau et son – comme appelle-t-on ça – boa de plumes en direction du porte-boa. Un peu plus tard, le valet entre et les remet en place. C’est toujours lui qui remet les choses en place sur la scène – les chapeaux, les boas et les cannes, tout ce que les comédiens jettent, – mais personne ne le remarque. C’est comme ça qu’on le remercie.

 

Sir John says to Lady Cicely, "Shall I ring for tea?"

Sir John demande à Lady Cicely:

 

And Lady Cicely says, "Thanks. No," in a weary tone.

Dois-je sonner pour le thé?

Non merci, répond Lady Cicely d’une voix lasse.

 

This shows that they are the kind of people who can have tea at any time. All through a problem play it is understood that any of the characters may ring for tea and get it. Tea in a problem play is the same as whisky in a melodrama.

Voilà qui prouve que certaines personnes peuvent prendre le thé à tout moment. Dans une pièce à thèse, il est entendu que n’importe personnage peut sonner pour avoir du thé et en obtenir. Le thé est à la pièce à thèse ce que le whisky est au mélodrame.

 

Then there ensues a dialogue to this effect: Sir John asks Lady Cicely if she has been out. He might almost have guessed it from her coming in in a hat and cloak, but Sir John is an English baronet.

S'ensuit alors un dialogue de ce genre: Sir John demande à Lady Cicely si elle est sortie. Il aurait presque pu le deviner en la voyant avec son chapeau et son manteau, mais Sir John est un baronnet anglais.

 

Lady Cicely says, "Yes, the usual round," and distributes a few details about Duchesses and Princesses, for the general good of the audience.

Lady Cicely dit, «Oui, la petite promenade habituelle,» et elle donne quelques détails à propos de duchesses et de princesses, histoire d’éclairer la lanterne du public.

 

Then Lady Cicely says to Sir John, "You are going out?"

Puis Lady Cicely dit à Sir John:

Vous sortez?

 

"Yes, immediately."

Oui, sur l’heure.

 

"To the House, I suppose."

Je suppose que vous vous rendez à la Chambre.

 

This is very impressive. It doesn't mean, as you might think, the Workhouse, or the White House, or the Station House, or the Bon Marché. It is the name given by people of Lady Cicely's class to the House of Commons.

C'est très impressionnant. Cela ne signifie pas, comme vous pourriez l’imaginer, la Chambre de Commerce, la Chambre Noire, la Chambre à Air, ou le Bon Marché. Non. C’est simplement comme ça que les personnes de la classe de Lady Cicely appellent la Chambre des Communes.

 

"Yes. I am extremely sorry. I had hoped I might ask to go with you to the opera. I fear it is impossible – an important sitting – the Ministers will bring down the papers – the Kafoonistan business. The House will probably divide in committee. Gatherson will ask a question. We must stop it at all costs. The fate of the party hangs on it."

Oui. Je suis au désespoir. J'avais imaginé pouvoir vous accompagner à l'opéra. Je crains que ce ne soit impossible – une séance capitale – le Ministre va présenter son plan – les problèmes avec le Kafoonistan. La Chambre va probablement éclater en plusieurs commissions. Gatherson va déposer une motion. Nous devons l'arrêter à tout prix. L’avenir du parti est en jeu.

 

Sir John has risen. His manner has changed. His look is altered. You can see him alter it. It is now that of a statesman. The technical details given above have gone to his head. He can't stop.

Sir John s’est redressé. Ses manières sont changées. Son regard est changé. On peut voir qu’il est tout entier changé. Il est devenu un homme d'État. Les détails techniques fournis ci-dessus lui sont montés à la tête. Il ne peut plus s'arrêter.

 

He goes on: "They will force a closure on the second reading, go into committee, come out of it again, redivide, subdivide and force us to bring down the estimates."

Il continue:

Ils vont sans doute exiger la clôture en seconde lecture, entrer dans la commission, en ressortir; ils vont de nouveau faire scission et jouer la division pour nous contraindre à réduire nos prétentions.

 

While Sir John speaks, Lady Cicely's manner has been that of utter weariness. She has picked up the London Times and thrown it aside; taken up a copy of Punch and let it fall with a thud to the floor, looked idly at a piece of music and decided, evidently, not to sing it. Sir John runs out of technical terms and stops.

Tandis que Sir John parle, Lady Cicely se comporte comme si elle était à bout de forces. Elle prend le Times de Londres pour le rejeter aussitôt; puis un exemplaire du Punch qu'elle laisse choir avec un bruit mat sur le parquet; elle jette un œil négligent sur la partition d’un morceau de musique qu’elle décide évidemment de ne pas chanter. Sir John s’arrête, à court d’aperçus techniques.

 

The dialogue has clearly brought out the following points: Sir John is in the House of Commons. Lady Cicely is not. Sir John is twenty-five years older than Lady Cicely. He doesn't see – isn't he a fool, when everybody in the gallery can see it? – that his parliamentary work is meaningless to her, that her life is insufficient. That's it. Lady Cicely is being "starved." All that she has is money, position, clothes, and jewelry. These things starve any woman. They cramp her. That's what makes problem plays.

Ce dialogue a clairement mis en évidence les points suivants: Sir John est membre de la Chambre des Communes. Pas Lady Cicely. Sir John a vingt-cinq ans de plus que Lady Cicely. Il ne voit pas – quel imbécile, alors que tout le monde dans le poulailler peut s’en rendre compte! – que son travail au parlement n’a aucun sens, que son existence est vide. C’est comme ça. Lady Cicely, elle, est une femme «frustrée.» Tout ce qu’elle possède, c’est de l’argent, une position sociale, une garde-robe, et des bijoux. Le genre de choses susceptibles de frustrer n'importe quelle femme et qui ne font que l’entraver. C'est ça, la matière d’une pièce à thèse.

 

Lady Cicely speaks, very quietly, "Are you taking Mr. Harding with you?"

Lady Cicely demande avec énormément de calme:

Est-ce que Mr. Harding va avec vous?

 

"Why?"

Pourquoi?

 

"Nothing. I thought perhaps I might ask him to take me to the opera. Puffi is to sing."

Pour rien. J'avais pensé qu’il pourrait peut-être m’accompagner à l'opéra. Puffi chante, ce soir.

 

"Do, pray do. Take Harding with you by all means. Poor boy, do take him with you."

Je vous en prie. Faites comme vous voudrez. Emmenez Harding avec vous. Le pauvre garçon, prenez-le avec vous.

 

Sir John pauses. He looks at Lady Cicely very quietly for a moment. He goes on with a slight change in his voice.

Sir John s’interrompt. Il regarde tranquillement Lady Cicely pendant un instant, puis reprend avec un léger changement dans sa voix:

 

"Do you know, Cicely, I've been rather troubled about Harding lately. There's something the matter with the boy, something wrong."

Voyez-vous, Cicely, je me suis récemment fait pas mal de souci à propos de Harding. Il y a quelque chose chez ce garçon, quelque chose qui ne va pas.

 

"Yes?"

Oui?

 

"He seems abstracted, moody – I think, in fact I'm sure that the boy is in love."

Il semble ailleurs, déprimé – je pense, en fait je suis sûr que ce garçon est amoureux.

 

"Yes?"

Oui?

 

Lady Cicely has turned slightly pale. The weariness is out of her manner.

Lady Cicely a légèrement pâli. La lassitude se lit sur son visage.

 

"Trust the instinct of an old man, my dear. There's a woman in it. We old parliamentary hands are very shrewd, you know, even in these things. Some one is playing the devil with Jack – with Harding."

Croyez-en l'instinct d'un vieil homme, ma chère. Il y a une femme là-dessous. Nous autres vieux parlementaires, nous sommes très perspicaces, vous savez, même à propos de ces choses-là. Quelqu'un a ensorcelé Jack – je veux dire, Harding.

 

Sir John is now putting on his gloves again and gathering up his parliamentary papers from the parliamentary paper stand on the left.

A présent, Sir John remet ses gants et va prendre ses dossiers parlementaires sur l’étagère à dossiers parlementaires, côté jardin.

 

He cannot see the change in Lady Cicely's face. He is not meant to see it. But even the little girls in the tenth row of the gallery are wise.

Il ne peut voir le changement qui s’opère sur le visage de Lady Cicely. Il n'est pas supposé le voir. Mais même les midinettes au dixième rang du troisième balcon s’en rendent compte.

 

He goes on. "Talk to Harding. Get it out of him. You women can do these things. Find out what the trouble is and let me know. I must help him." (A pause. Sir John is speaking almost to himself – and the gallery.) "I promised his mother when she sent him home, sent him to England, that I would."

Il continue:

Parlez à Harding. Faites-le parler. Vous, les femmes, vous savez faire ces choses-là. Découvrez ce qui ne va pas et faites-le moi savoir. Je me dois de l'aider.

(Ici, une pause. Sir John ne parle quasiment plus que pour lui-même – et pour le poulailler.)

J'en ai fait la promesse à sa mère quand elle l’envoyé ici, en Angleterre.

 

Lady Cicely speaks. "You knew Mr. Harding's mother very well?"

Lady Cicely parle:

Vous avez bien connu la mère de Mr. Harding?

 

Sir John: "Very well."

Sir John:

Fort bien.

 

"That was long ago, wasn't it?"

C’était il y a longtemps, n'est-ce pas?

 

"Long ago."

Il y a bien longtemps.

 

"Was she married then?"

Était-elle mariée, à l’époque?

 

"No, not then."

Non, pas encore.

 

"Here in London?"

C’était ici, à Londres?

 

"Yes, in London. I was only a barrister then with my way to make and she a famous beauty." (Sir John is speaking with a forced levity that doesn't deceive even the ushers.) "She married Harding of the Guards. They went to India. And there he spent her fortune – and broke her heart." Sir John sighs.

Oui, à Londres. Je n’étais qu’un avocat au début de sa carrière et elle était une beauté célèbre.

(Sir John parle avec une désinvolture forcée dont les même ouvreuses ne sont pas dupes.)

Elle a épousé Harding, qui faisait partie de la Garde Royale. Ils sont partis en Inde. Et là, il a dilapidé sa fortune – et lui a brisé le cœur.

Sir John pousse un soupir.

 

"You have seen her since?"

L’avez-vous revue depuis?

 

"Never."

Pas une seule fois.

 

"She has never written you?"

Vous a-t-elle jamais écrit?

 

"Only once. She sent her boy home and wrote to me for help. That was how I took him as my secretary."

Une fois seulement. Quand elle m’a envoyé son fils. Elle m’a écrit pour me demander de l’aider. C’est ainsi que je l’ai pris comme secrétaire.

 

"And that was why he came to us in Italy two years ago, just after our marriage."

Et c’est la raison pour laquelle il est venu avec nous en Italie il y a deux ans, juste après notre mariage.

 

"Yes, that was why."

Oui, c’était pour cela.

 

"Does Mr. Harding know?"

Mr. Harding est-il au courant?

 

"Know what?"

Au courant de quoi?

 

"That you – knew his mother?"

Que vous avez – connu sa mère?

 

Sir John shakes his head. "I have never talked with him about his mother's early life."

Sir John secoue sa tête.

Je n'ai jamais évoqué le passé de sa mère avec lui.

 

The stage clock on the mantelpiece begins to strike. Sir John lets it strike up to four or five, and then says, "There, eight o'clock. I must go. I shall be late at the House. Good-by."

L'horloge de scène posée sur la cheminée se met à sonner. Sir John laisse passer quatre ou cinq coups, et dit:

Bon, il est huit heures. Je dois y aller. Je vais finir par être en retard à la Chambre. A plus tard.

 

He moves over to Lady Cicely and kisses her. There is softness in his manner – such softness that he forgets the bundle of parliamentary papers that he had laid down. Everybody can see that he has forgotten them. They were right there under his very eye.

Il s’approche de Lady Cicely et l'embrasse. Il y a de la douceur dans ses manières – une telle douceur qu'il en oublie les dossiers qu’il avait préparés. Chacun peut voir qu'il les oublie. Il les avait là, juste sous les yeux.

 

Sir John goes out.

Sir John sort.

 

Lady Cicely stands looking fixedly at the fire. She speaks out loud to herself. "How his voice changed – twenty-five years ago – so long as that – I wonder if Jack knows."

Lady Cicely reste là, à regarder fixement le foyer. Elle se parle à voix haute à elle-même. «Quel changement dans sa voix! – vingt-cinq ans – aussi longtemps que cela – je me demande si Jack est au courant.»

 

There is heard the ring of a bell off the stage. The valet enters.

A ce moment, on entend sonner une cloche dans les coulisses. Le valet entre.

 

"Mr. Harding is downstairs, my lady."

Mr. Harding est en bas, Madame.

 

"Show him up, Ransome."

Faites-le monter, Ransome.

 

A moment later Mr. Harding enters. He is a narrow young man in a frock coat. His face is weak. It has to be. Mr. Harding is meant to typify weakness. Lady Cicely walks straight to him. She puts her two hands on his shoulders and looks right into his face.

Un moment plus tard, Mr. Harding fait son entrée. C’est un jeune homme malingre vêtu d’une redingote. Son visage trahit une certaine faiblesse. Il doit être faible. Mr. Harding est censé incarner la faiblesse. Lady Cicely se dirige vers lui. Elle pose ses deux mains sur ses épaules et le regarde droit dans les yeux.

 

"MY DARLING," she says. Just like that. In capital letters. You can feel the thrill of it run through the orchestra chairs. All the audience look at Mr. Harding, some with opera glasses, others with eyeglasses on sticks. They can see that he is just the sort of ineffectual young man that a starved woman in a problem play goes mad over.

MON CHERI, dit-elle.

Exactement sur ce ton-là, avec les majuscules. On peut sentir le frémissement qui parcourt les rangs de l’orchestre. Le public tout entier regarde Mr. Harding, certains avec des lorgnettes, d'autres à travers des face-à main. Chacun peut voir que c'est exactement le genre de jeune incapable dont une femme frustrée, dans une pièce à thèse, peut s'amouracher.

 

Lady Cicely repeats "My darling" several times. Mr. Harding says "Hush," and tries to disengage himself. She won't let him. He offers to ring for tea. She won't have any. "Oh, Jack," she says. "I can't go on any longer. I can't. When first you loved me, I thought I could. But I can't. It throttles me here – this house, this life, everything – " She has drawn him to a sofa and has sunk down in a wave at his feet. "Do you remember, Jack, when first you came, in Italy, that night, at Amalfi, when we sat on the piazza of the palazzo?" She is looking rapturously into his face.

Oh, Jack, dit-elle. Cela ne peut plus durer. Je suis à bout. Quand vous avez commencé à m’aimer, j'ai cru que j’en serais capable. Mais je ne peux pas. Tout m’emprisonne ici – cette maison, cette vie, tout.

Elle le pousse sur un divan et se laisse glisser comme une vague à ses pieds.

Vous vous rappelez, Jack, la nuit de votre arrivée, en Italie, à Amalfi, alors que nous étions assis sur la place du Palais?

Elle contemple son visage avec ravissement.

 

Mr. Harding says that he does.

Mr. Harding dit qu’il se souvenait.

 

"And that day at Fiesole among the orange trees, and Pisa and the Capello de Terisa and the Mona Lisa – Oh, Jack, take me away from all this, take me to the Riviera, among the contadini, where we can stand together with my head on your shoulder just as we did in the Duomo at Milano, or on the piaggia at Verona. Take me to Corfu, to the Campo Santo, to Civita Vecchia, to Para Noia – anywhere – "

Et cette journée à Fiesole parmi les orangers, et Pise et Capello de Terisa et Mona Lisa – Oh, Jack, emmenez-moi loin de tout cela, emmenez-moi sur la Riviera, parmi les contadini2, où nous pourrons rester ensemble, ma tête sur votre épaule, comme nous l’étions devant le Dôme de Milan, ou sur la Piaggia de Vérone. Emmenez-moi à Corfoue, à Campo Santo, à Civita Vecchia, à Para Noia – n'importe où

2 Paysans italiens.

Mr. Harding, smothered with her kisses, says, "My dearest, I will, I will." Any man in the audience would do as much. They'd take her to Honolulu.

Mr. Harding, étouffant sous ses baisers, lui répond:

Ma toute chère, je le veux, je le veux.

N'importe quel homme dans le public en ferait tout autant. Ils l’emmèneraient tous jusqu’à Honolulu.

 

While she is speaking, Sir John's voice had been heard off the stage. "No, thank you, Ransome, I'll get them myself, I know just where I left them." Sir John enters hurriedly, advances and picks up his papers on the table – turns – and stands –

Pendant qu'elle parle, on entend la voix de Sir John dans les coulisses. «Non, merci, Ransome, je vais aller les chercher moi-même, je sais exactement où je les ai laissés.» Sir John entre en toute hâte, s’avance et se saisit des dossiers sur la table – il se retourne – et s’immobilise

 

He sees his wife's attitude and hears her say "Riviera, Amalfi, Orangieri, Contadini and Capello Santo." It is enough. He drops his parliamentary papers. They fall against the fire irons with a crash. These in falling upset a small table with one leg. The ball of wool that is on it falls to the floor. The noise of this disturbs the lovers.

Il remarque la position dans laquelle se trouve son épouse et l'entend dire «Riviera, Amalfi, Orangieri, Contadini et Capello Santo.» Il ne lui en faut pas davantage. Il laisse choir ses dossiers parlementaires. Le hasard fait qu’ils tombent avec fracas contre la grille de la cheminée. Dans le mouvement qu’il fait pour les rattraper, il renverse une petite table avec sa jambe. Une pelote de laine qui se trouvait dessus glisse sur le plancher avec un bruit qui surprend les deux amants.

 

They turn. All three look at one another. For a moment they make a motion as if to ring for tea. Then they stand petrified.

Ils se retournent. Chacun des trois regarde les autres. L’espace d’un instant, on pourrait croire qu’ils vont se réunir pour le thé. Mais ils restent pétrifiés.

 

"You!" gasps Lady Cicely. She does this awfully well. Everybody says afterward that it was just splendid when she said "You."

Vous! hoquète Lady Cicely.

Elle fait ça terriblement bien. Par la suite, tout le monde a reconnu qu'elle était tout simplement splendide quand elle a hoqueté «Vous!»

 

Sir John stands gazing in horror. "Him! My God! He!" Mr. Harding says nothing. He looks very weak.

Sir John la regarde fixement avec horreur.

Lui! Mon Dieu! Lui!

Mr. Harding ne dit rien. Il paraît très faible.

 

Lady Cicely unpetrifies first.

Lady Cicely se ressaisit la première.

 

She breaks out, speaking through her nostrils. "Yes, I love him, I love him. I'm not ashamed of it. What right have you to deny it me? You gave me nothing. You made me a chattel, a thing – "

Elle explose, parlant comme par les narines.

Oui, je l'aime, je l'aime. Et je n’en ai pas honte. De quel droit m’interdiriez-vous de l’aimer? Vous ne m'avez rien donné. Vous m’avez réduite au rang de meuble, un objet

 

You can feel the rustle of indignation through the house at this. To make a woman a thing is the crowning horror of a problem play.

On peut sentir le frémissement d’indignation qui parcourt le public. Ravaler une femme au rang d’objet est le comble de l’horreur dans une pièce à thèse.

 

"You starved me here. You throttled me." Lady Cicely takes herself by the neck and throttles herself a little to show how.

Vous m'avez privé de tout ici. Vous m'avez étranglée.

Lady Cicely se prend elle-même à la gorge pour montrer de quelle manière il l’a étranglée.

 

"You smothered me. I couldn't breathe – and now I'm going, do you hear, going away, to life, to love, behind the beyond!" She gathers up Mr. Harding (practically) and carries him passionately away. He looks back weakly as he goes.

Vous m'avez étouffée. Je ne pouvais plus respirer – et maintenant, vous m’entendez, je vais partir, pour exister, pour aimer, au-delà de l'au-delà!

Elle ramasse Mr. Harding (littéralement) et l’emporte au loin. Il regarde mollement derrière lui pendant qu'ils s’en vont.

 

Sir John has sunk down upon a chair. His face is set.

Sir John s’est effondré sur une chaise. Son visage est figé.

 

"Jack," he mutters, "my God, Jack!"

Jack, murmure-t-il, mon Dieu, Jack!

 

As he sits there, the valet enters with a telegram on a tray.

Pendant qu’il se tient là, assis, le valet entre avec un télégramme posé sur un plateau.

 

"A telegram, Sir John."

Un télégramme, Sir John.

 

Sir John (dazed and trying to collect himself), "What?"

Sir John (stupéfié et essayant de se ressaisir):

Plaît-il?

 

"A telegram, sir, – a cablegram."

Un télégramme, monsieur, – un câblogramme.

 

Sir John takes it, opens it and reads aloud: "He is dead. My duty is ended. I am coming home – Margaret Harding."

Sir John le prend, l'ouvre et lit à haute voix: «Il est mort. J’ai accompli mon devoir. Je rentre à la maison – Margaret Harding.»

 

"Margaret coming home. It only needed that – my God."

Margaret rentre à la maison. Il ne manquait plus que cela – mon Dieu.

 

. . .

 

As he says it, the curtain falls.

Alors qu’il prononce ces mots, le rideau tombe.

 

The lights flick up. There is a great burst of applause. The curtain rises and falls. Lady Cicely and Mr. Harding and Sir John all come out and bow charmingly. There is no trace of worry on their faces, and they hold one another's hands. Then the curtain falls and the orchestra breaks out into a Winter Garden waltz. The boxes buzz with discussion. Some of the people think that Lady Cicely is right in claiming the right to realize herself: others think that before realizing herself she should have developed herself. Others ask indignantly how she could know herself if her husband refused to let her be herself. But everybody feels that the subject is a delicious one.

Les lumières se rallument. Les applaudissements fusent de toutes parts. Le rideau se relève puis retombe. Lady Cicely, Mr. Harding et Sir John saluent avec grâce. Il n'y a plus trace du moindre tracas sur leurs visages, alors qu’ils se tiennent tous les trois par la main. Puis le rideau tombe à nouveau et l'orchestre fait éclater une valse digne du Winter Garden. Les loges bourdonnent de conversations. Pour certains, Lady Cicely a raison de revendiquer le droit à se réaliser elle-même; d'autres pensent qu'elle devrait attendre d’avoir un peu mûri avant de songer à se réaliser. D'autres demandent avec indignation comment elle pourrait apprendre à se connaître avec un mari qui refuse de la laisser être elle-même. Mais tout le monde est d’accord pour trouver l’intrigue délicieuse.

 

Those of the people who have seen the play before very kindly explain how it ends, so as to help the rest to enjoy it. But the more serious-minded of the men have risen, very gently, and are sneaking up the aisles. Their expression is stamped with deep thought as if pondering over the play. But their step is as that of leopards on the march, and no one is deceived as to their purpose.

Ceux qui ont déjà vu la pièce ont l’amabilité de raconter le dénouement afin d’en faire profiter les autres. Mais les plus avisés parmi les hommes se lèvent, l’air de rien, et se défilent furtivement en remontant le long des bas-côtés. Leur expression est celle de personnes qui réfléchissent profondément au sens de la pièce. Mais ils se déplacent comme des léopards, et personne n’est dupe de leur destination.

 

The music continues. The discussion goes on.

La musique se poursuit. Les discussions se poursuivent.

 

. . .

 

The leopards come stealing back. The orchestra boils over in a cadence and stops. The theater is darkened again. The footlights come on with a flash. The curtain silently lifts, and it is –

Les léopards reviennent en se faufilant. Les flonflons de l’orchestre ralentissent puis s’arrêtent. Le théâtre est de nouveau plongé dans l’obscurité. Les lumières de la scène s’allument en un éclair. Le rideau se soulève en silence, et c’est

 

Act II. – Six Months Later

Acte II. – Six mois plus tard

 

THE programs rustle. The people look to see where it is. And they find that it is "An Apartment in Paris." Notice that this place which is used in every problem play is just called An Apartment. It is not called Mr. Harding's Apartment, or an Apartment for which Mr. Harding pays the Rent. Not a bit. It is just an Apartment. Even if it were "A Apartment" it would feel easier. But "An Apartment"!! The very words give the audience a delicious shiver of uncomfortableness.

Les programmes bruissent. Les gens les consultent pour voir où se passe la scène. Ils constatent que l’acte se déroule dans «Un Appartement à Paris.» Notez bien que ce décor – le même qui est utilisé dans toutes les pièces à thèse – est simplement appelé Un Appartement. On ne dit pas qu’il s’agit de l’Appartement de Mr. Harding, ou de l’Appartement pour lequel Mr. Harding verse un loyer. Pas du tout. Il s’agit simplement d’un appartement. Si c'était seulement «Un appartement» se serait trop facile. Mais «Un appartement»!! Les italiques procurent au public un délicieux frisson de gêne3.

3 - En réalité, il s’agit apparemment d’une distinction entre « An Appartment » et « A Appartment »… Mais, outre le fait que je saisis mal le pourquoi du comment de cette distinction, je  ne vois pas comment la traduire.

When the curtain rises it discloses a French maid moving about the stage in four-dollar silk stockings. She is setting things on a little table, evidently for supper. She explains this in French as she does it, so as to make it clear.

Le rideau levé, une petite bonne Française en bas de soie à quatre-dollars arrive sur scène. Elle dispose des objets sur une petite table, de toute évidence pour le dîner. Elle commente tous ses gestes en Français, comme pour que l’on comprenne mieux ce qu’elle fait.

 

"Bon! la serviette de monsieur! bon! la serviette de madame, bien – du champagne, bon! langouste aux champignons, bien, bon. – " This is all the French she knows, poor little thing, but langouste aux champignons beats the audience, so she is all right.

  Bon! la serviette de Monsieur! Bon! la serviette de Madame, bien – du champagne, Bon! La langouste aux champignons, bien, bon4.

C'est tout le français qu'elle connait, la pauvre petite chose, mais langouste aux champignons, ça en bouche un coin au public, de sorte que tout est pour le mieux.

4 - En Français dans le texte, comme toutes les répliques en italiques qui suivent.

Anyway, this supper scene has to come in. It is symbolical. You can't really show Amalfi and Fiesole and the orange trees, so this kind of supper takes their place.

Quoi qu'il en soit, la scène du repas doit avoir lieu. Elle est symbolique. Comme on ne peut quand même pas montrer Amalfi, Fiesole et les orangers, c’est ce genre de dîner qu’on montre à la place.

 

As the maid moves about there is a loud knock at the cardboard door of the apartment. A man in official clothes sticks his head in. He is evidently a postal special messenger because he is all in postal attire with a postal glazed hat.

Alors que la bonne continue de s’activer, on entend des coups violents frappés à la porte de carton de l'appartement. Un homme en uniforme passe la tête par l’entrebâillement. Vu qu’il porte un uniforme de postier et une casquette de postier, il s’agit évidemment d’un messager spécial de la poste.

 

"Monsieur Arrding?" he says.

Monsieur Arredingue? dit-il.

 

"Oui."

Oui.

 

"Bon! Une lettre."

Bon! Une lettre.

 

"Merci, monsieur." He goes out. The audience feel a thrill of pride at having learned French and being able to follow the intense realism of this dialogue. The maid lays the letter on the supper table.

Merci, Monsieur.

Il sort. Le public éprouve un tressaillement de fierté à l’idée d’avoir appris le Français et d’être ainsi en mesure de suivre ce dialogue dans toute l’intensité de son réalisme. La bonne pose la lettre sur la table.

 

Just as she does it the door opens and there enter Mr. Harding and Lady Cicely. Yes, them. Both of them. The audience catches it like a flash. They live here.

A ce moment, la porte s'ouvre sur Mr. Harding et Lady Cicely. Oui, eux-mêmes. Tous les deux. Et le public comprend en un éclair qu’ils vivent ici.

 

Lady Cicely throws aside her cloak. There is great gaiety in her manner. Her face is paler. There is a bright spot in each cheek. Her eyes are very bright.

Lady Cicely se débarrasse de son manteau. Toute sa personne respire le bonheur. Son visage est plus pâle. Ses joues brillent avec éclat. Ses yeux aussi.

 

...

...

 

There follows the well-known supper scene. Lady Cicely is very gay. She pours champagne into Mr. Harding's glass. They both drink from it. She asks him if he is a happy boy now. He says he is. She runs her fingers through his hair. He kisses her on the bare shoulder. This is also symbolic.

S’ensuit la fameuse scène du dîner. Lady Cicely est très gaie. Elle emplit de champagne le verre de Mr. Harding. Tous deux boivent dans ce même verre. Elle lui demande s’il se sent heureux à présent. Il dit qu'il est heureux. Elle laisse courir ses doigts dans ses cheveux. Il pose un baiser sur son épaule nue. Ceci aussi est symbolique.

 

Lady Cicely rattles on about Amalfi and Fiesole. She asks Mr. Harding if he remembers that night in the olive trees at Santa Clara, with just one thrush singing in the night sky. He says he does. He remembers the very thrush. You can see from the talk that they have been all over Baedeker's guide to the Adriatic.

Lady Cicely bavarde à propos d’Amalfi et de Fiesole. Elle demande à Mr. Harding s'il se rappelle cette nuit sous les oliviers de Santa Clara, avec seulement une grive qui chantait dans le ciel nocturne. Il dit qu’il se souvient. Il se souvient même de la grive. Toute cette conversation montre qu'ils sont des lecteurs assidus du guide Baedeker de l'Adriatique.

 

At times Lady Cicely's animation breaks. She falls into a fit of coughing and presses her hand to her side. Mr. Harding looks at her apprehensively. She says, "It is nothing, silly boy, it will be gone in a moment." It is only because she is so happy.

De temps en temps, l’animation de Lady Cicely retombe. Elle est prise d’une quinte de toux et se comprime les côtes avec sa main. Mr. Harding la regarde avec inquiétude. Elle dit:

C’est seulement qu'elle est trop heureuse.

Ce n'est rien, grand idiot, cela va passer.

 

Then, quite suddenly, she breaks down and falls at Mr. Harding's knees.

Puis, brusquement, elle se décompose et tombe aux genoux de Mr. Harding.

 

"Oh, Jack, Jack, I can't stand it! I can't stand it any longer. It is choking me!"

Oh, Jack, Jack, je n’y puis plus tenir! Je n’y puis plus tenir plus longtemps. Tout cela me révulse!

 

"My darling, what is it?"

Ma chérie, qu’avez-vous?

 

"This, all this, it is choking me – this apartment, these pictures, the French maid, all of it. I can't stand it. I'm being suffocated. Oh, Jack, take me away – take me somewhere where it is quiet, take me to Norway to the great solemn hills and the fjords-"

Ceci, tout ceci, tout me révulse – cet appartement, ces tableaux, la bonne Française, tout. Je n’y puis plus tenir. J’étouffe. Oh, Jack, emmenez-moi – emmenez-moi quelque part où trouver le calme, emmenez-moi en Norvège, sur les collines majestueuses et grandioses, le long des fjords –»

 

...

...

 

Then suddenly Mr. Harding sees the letter in its light blue envelope lying on the supper table. It has been lying right beside him for ten minutes. Everybody in the theater could see it and was getting uncomfortable about it. He clutches it and tears it open. There is a hunted look in his face as he reads.

C’est alors que Mr. Harding avise la lettre posée sur la table dans son enveloppe bleu-clair. Elle se trouve à portée de sa main depuis dix bonnes minutes. Tout le monde dans le théâtre s’en rendait compte et se tenait dans l’expectative. Il la prend et la déchire. Tandis qu’il la parcourt, son regard est celui d’un homme traqué.

 

"What is it?"

Qu’est-ce que c’est?

 

"My mother – good God, she is coming. She is at the Bristol and is coming here. What can I do?"

Ma mère – mon Dieu, elle arrive. Elle est à l’Hôtel Bristol et vient ici. Que faire?

 

Lady Cicely is quiet now.

Lady Cicely se tait à présent.

 

"Does she know?"

Elle sait?

 

"Nothing, nothing."

Rien, rien.

 

"How did she find you?"

Comment nous a-t-elle retrouvés?

 

"I don't know. I can't imagine. I knew when I saw in the papers that my father was dead that she would come home. But I kept back the address. I told the solicitors, curse them, to keep it secret."

Je n’en sais rien. Je ne peux pas l’imaginer. Dès que j’ai lu la nouvelle du décès de mon père dans le journal, j’ai su qu'elle voudrait venir. Mais je lui avais caché mon adresse. J'avais pourtant dit à mes avocats – qu’ils soient maudits – de garder le secret.

 

Mr. Harding paces the stage giving an imitation of a weak man trapped. He keeps muttering, "What can I do?"

Mr. Harding arpente la scène, jouant l’homme faible aux abois. Il continue à murmurer, «Que faire?»

 

Lady Cicely speaks very firmly and proudly. "Jack."

Lady Cicely l’interpelle avec hauteur et fermeté.

Jack.

 

"What?"

Oui?

 

"There is only one thing to do. Tell her."

Il n’y a qu’une chose à faire. Tout lui dire.

 

Mr. Harding, aghast, "Tell her?"

Mr. Harding, frappé d’horreur:

Tout lui dire?

 

"Yes, tell her about our love, about everything. I am not ashamed. Let her judge me."

Oui, tout lui dire au sujet de notre amour, au sujet de tout. Je n'éprouve aucune honte. Laissez-la en juger.

 

Mr. Harding sinks into a chair. He keeps shivering and saying, "I tell you, I can't; I can't. She wouldn't understand." The letter is fluttering in his hand. His face is contemptible. He does it splendidly. Lady Cicely picks the letter from his hand. She reads it aloud, her eyes widening as she reads:

Mr. Harding s’écroule sur une chaise. Il frémit de tous ses membres en disant:

Je vous le dis, cela m’est impossible; je ne peux pas. Elle ne comprendrait pas.

La lettre tremble entre ses mains. Son visage exprime la veulerie. Il joue à merveille la veulerie. Lady Cicely lui prend la lettre des mains. Ses yeux s’écarquillent tandis qu’elle la lit à haute voix:

 

HOTEL BRISTOL, PARIS.

MY DARLING BOY:

I have found you at last – why have you sought to avoid me? God grant there is nothing wrong. He is dead, the man I taught you to call your father, and I can tell you all now. I am coming to you this instant.

MARGARET HARDING.

HÔTEL BRISTOL, PARIS.

MON CHER FILS:

Je t’ai enfin retrouvé – pourquoi cherches-tu à m'éviter? Dieu m’est témoin que je n’ai rien fait de mal. L'homme que je t’ai appris à appeler ton père est mort, et je peux tout te dire à présent. Je viens te voir sur l’heure.

MARGARET HARDING.

 

Lady Cicely reads, her eyes widen and her voice chokes with horror.

Tandis que Lady Cicely lit, ses yeux s’écarquillent et sa voix s’étrangle d’horreur.

 

She advances to him and grips his hand. "What does it mean, Jack, tell me what does it mean?"

Elle s’avance vers lui et lui saisit la main.

Qu’est-ce que tout cela signifie, Jack, dites-moi ce que tout cela signifie?

 

"Good God, Cicely, don't speak like that."

Bon Dieu, Cicely, ne me parlez pas ainsi.

 

"This – these lines – about your father."

Tout cela – ces mots – au sujet de votre père.

 

"I don't know what it means – I don't care – I hated him, the brute. I'm glad he's dead. I don't care for that. But she's coming here, any minute, and I can't face it."

J’ignore ce que cela signifie – peu importe – j’ai toujours détesté cette brute. Je suis heureux qu’il soit mort. Je m’en soucie comme d’une guigne. Mais elle peut arriver ici d’une minute à l’autre, et je ne peux pas faire face à cela.

 

Lady Cicely, more quietly, "Jack, tell me, did my – did Sir John Trevor ever talk to you about your father?"

Lady Cicely, avec un peu plus de calme:

Jack, dites-moi – Sir John Trevor vous a-t-il jamais dit quoi que ce soit au sujet de votre père?

 

"No. He never spoke of him."

Non. Il n'a jamais parlé de lui.

 

"Did he know him?"

L’a-t-il connu?

 

"Yes – I think so – long ago. But they were enemies – Trevor challenged him to a duel – over some woman – and he wouldn't fight – the cur."

Oui – je pense que oui – il y a bien longtemps. Mais ils étaient ennemis – Trevor l'a provoqué en duel – il s’agissait d’une femme – et il n’a pas voulu se battre – le sale couard.

 

Lady Cicely (dazed and aghast) – "I – understand – it – now." She recovers herself and speaks quickly.

Je – comprends – tout – à présent.

Elle se ressaisit et dit rapidement:

 

"Listen. There is time yet. Go to the hotel. Go at once. Tell your mother nothing. Nothing, you understand. Keep her from coming here. Anything, but not that. Ernestine," – She calls to the maid who reappears for a second – "a taxi – at once."

Écoutez. Il est encore temps. Allez à l'hôtel. Allez-y sur le champ. Ne dites rien à votre mère. Rien, vous comprenez. Faites en sorte qu’elle ne vienne pas ici. N’importe quoi, mais pas cela.

 

She hurriedly gets Harding's hat and coat. The stage is full of bustle. There is a great sense of hurry. The audience are in an agony for fear Ernestine is too slow, or calls a four-wheel cab by mistake. If the play is really well put on, you can presently hear the taxi buzzing outside. Mr. Harding goes to kiss Lady Cicely. She puts him from her in horror and hastens him out.

Elle appelle la bonne qui réapparaît pendant une seconde.

Ernestine – un taxi automobile – tout de suite.

Elle se saisit en hâte du chapeau et du manteau de Harding. La scène est terriblement animée et tout exprime une extrême urgence. Le public est à l’agonie tant il a peur qu’Ernestine ne mette trop de temps, ou appelle un fiacre par erreur. Si la pièce est convenablement mise en scène, on peut maintenant entendre le ronronnement du taxi à l’extérieur. Mr. Harding va pour embrasser Lady Cicely. Elle le rejette avec horreur et le pousse au dehors.

 

She calls the maid. "Ernestine, quick, put my things, anything, into a valise."

Elle appelle la bonne.

Ernestine, vite, mes affaires, n’importe lesquelles, dans une valise.

 

"Madame is going away!"

Madame s’en va!

 

"Yes, yes, at once."

Oui, oui, immédiatement.

 

"Madame will not eat?"

Madame ne dînera donc pas?

 

"No, no."

Non, non.

 

"Madame will not first rest?" (The slow comprehension of these French maids is something exasperating.) "Madame will not await monsieur?

"Madame will not first eat, nor drink – no? Madame will not sleep?"

(La lenteur à comprendre de ces bonnes Françaises est quelque chose d’exaspérant.)

Madame n'attendra pas Monsieur? Madame ne va pas manger, ni boire – non? Madame ne va pas dormir?

 

"No, no – quick, Ernestine. Bring me what I want. Summon a fiacre. I shall be ready in a moment." Lady Cicely passes through a side door into an inner room.

Non, non – Ernestine, dépêchez-vous. Apportez-moi ce que je veux. Appelez une voiture. Je serai prête dans un instant.

Lady Cicely disparaît par une porte latérale.

 

She is scarcely gone when Mrs. Harding enters. She is a woman about forty-five, still very beautiful. She is dressed in deep black.

A peine est-elle sortie que Mrs. Harding fait son entrée. C’est une femme d’environ quarante-cinq ans, encore très belle. Elle est entièrement vêtue de noir.

 

(The play is now moving very fast. You have to sit tight to follow it all.)

(Le scène se déroule maintenant à toute vitesse Il faut être particulièrement attentif pour ne rien manquer.)

 

She speaks to Ernestine. "Is this Mr. Harding's apartment?"

Elle s’adresse à Ernestine.

Est-ce l'appartement de Mr. Harding?

 

"Yes, madame."

Oui, Madame.

 

"Is he here?" She looks about her.

Est-il ici?

Elle regarde autour d’elle.

 

"No, madame, he is gone this moment in a taxi – to the Hotel Bristol, I heard him say."

Non, Madame, il vient de partir en taxi – pour l'hôtel Bristol, l’ai-je entendu dire.

 

Mrs. Harding, faltering. "Is – any one – here?"

Mrs. Harding, avec hésitation:

N’y a-t-il – personne d’autre – ici?

 

"No, madame, no one – milady was here a moment ago. She, too, has gone out." (This is a lie but of course the maid is a French maid.)

(C'est un mensonge mais, naturellement, la bonne est une bonne française.)

 

"Then it is true – there is some one – " She is just saying this when the bell rings, the door opens and there enters – Sir John Trevor.

Alors qu’elle prononce ces mots, la cloche sonne, la porte s'ouvre et là, on voit entrer – Sir John Trevor.

 

"You!" says Mrs. Harding.

Vous! dit Mrs. Harding.

 

"I am too late!" gasps Sir John.

J’arrive trop tard! halète Sir John.

 

She goes to him tremblingly – "After all these years," she says.

Elle va vers lui, toute tremblante.

Après toutes ces années, dit-elle.

 

"It is a long time."

— Toutes ces longues années.

 

"You have not changed."

Vous n'avez pas changé.

 

She has taken his hands and is looking into his face, and she goes on speaking. "I have thought of you so often in all these bitter years – it sustained me even at the worst – and I knew, John, that it was for my sake that you had never married – "

Elle lui prend les mains et le dévisage tout en continuant à parler.

J'ai si souvent pensé à vous tout au long de ces années amères – votre pensée m’a soutenu même dans les pires moments – et je savais, John, que c’était pour moi que vous ne vous étiez jamais marié.

 

Then, as she goes on talking, the audience realize with a thrill that Mrs. Harding does not know that Sir John married two years ago, that she has come home, as she thought, to the man who loved her, and, more than that, they get another thrill when they realize that Lady Cicely is learning it too. She has pushed the door half open and is standing there unseen, listening. She wears a hat and cloak; there is a folded letter in her hand – her eyes are wide. Mrs. Harding continues:

Pendant cette réplique, le public réalise en frémissant que Mrs. Harding, croyant être de retour auprès de l'homme qui l'aimait, ignore que Sir John s’est marié deux ans auparavant; et, plus encore, le public frémit à nouveau quand il se rend compte que Lady Cicely entend tout. Elle a entrouvert la porte et se tient là, invisible, à les écouter. Elle a mis un chapeau et un manteau; elle porte une lettre pliée dans sa main – et ses yeux s’écarquillent tandis que Mrs. Harding continue:

 

"And now, John, I want your help, only you can help me, you are so strong – my Jack, I must save him." She looks about the room. Something seems to overcome her. "Oh, John, this place – his being here like this – it seems a judgment on us."

Et maintenant, John, j’ai besoin de vous, vous seul pouvez m'aider, vous êtes si fort – je dois sauver mon Jack.

Ses yeux parcourent la pièce. Quelque chose semble l’envahir.

Oh, John, cet endroit – on dirait – on dirait un tribunal.

 

The audience are getting it fast now. And when Mrs. Harding speaks of "our awful moment of folly," "the retribution of our own sins," they grasp it and shiver with the luxury of it.

Dès lors, le public a tout compris. Et quand Mrs. Harding parle de «notre épouvantable moment d’égarement,» et «du prix à payer pour nos péchés,» tous ces débordements le plongent dans l’effroi.

 

After that when Mrs. Harding says: "Our wretched boy, we must save him," – they all know why she says "our."

Après cela, quand Mrs. Harding dit: «Notre pauvre enfant, il nous faut le sauver» – tout le monde comprend pourquoi elle dit «notre.»

 

She goes on more calmly. "I realized. I knew – he is not alone here."

Elle continue plus calmement.

J'ai compris. J'ai appris – qu’il ne vivait pas seul ici.

 

Sir John's voice is quiet, almost hollow. "He is not alone."

La voix de Sir John est presque trop calme.

Il n'est pas seul.

 

"But this woman – can you not deal with her – persuade her – beg her for my sake – bribe her to leave my boy?"

Mais cette femme – ne pouvez-vous parlementer avec elle – la persuader – pour mon salut – la soudoyer pour qu’elle laisse mon fils?

 

Lady Cicely steps out. "There is no bribe needed. I am going. If I have wronged him, and you, it shall be atoned."

Lady Cicely fait un pas au dehors.

Il n'y a nul besoin de me soudoyer. Je m’en vais. C’est la seule façon pour moi de racheter les torts que j’ai envers lui et envers vous.

 

Sir John has given no sign. He is standing stunned. She turns to him. "I have heard and know now. I cannot ask for pity. But when I am gone – when it is over – I want you to give him this letter – and I want you, you two, to – to be as if I had never lived."

Sir John reste sans réaction, stupéfait. Elle se tourne vers lui.

J'ai entendu et je sais tout désormais. Je ne demande aucune pitié. Mais quand je serai partie – quand tout sera terminé – je désire que vous lui remettiez cette lettre – et je désire que pour vous, pour vous deux – tout soit comme si – comme si je n'avais jamais existé.

 

She lays the letter in his hand. Then without a sign, Lady Cicely passes out. There is a great stillness in the house. Mrs. Harding has watched Lady Cicely and Sir John in amazement. Sir John has sunk into a chair. She breaks out, "John, for God's sake what does it mean – this woman – speak – there is something awful, I must know."

Elle lui glisse la lettre dans la main. Puis, sans un geste, Lady Cicely sort. Un grand calme descend sur la scène. Mrs. Harding a observé Lady Cicely et Sir John avec stupéfaction. Sir John s’est effondré sur une chaise. Elle explose:

John, pour l’amour de Dieu, qu’est-ce que tout cela signifie? – Cette femme – parlez – il y a quelque chose de terrible, je dois savoir.

 

"Yes, you must know. It is fate. Margaret, you do not know all. Two years ago I married – "

Oui, vous devez savoir. C'est le destin. Margaret, vous ne savez pas tout. Il y a deux ans, je me suis marié

 

"But this woman, this woman – "

Mais cette femme, cette femme

 

"She is – she was – my wife."

Elle est – elle était – mon épouse.

 

And at this moment Harding breaks into the room. "Cicely, Cicely, I was too late – " He sees the others. "Mother," he says in agony, "and you – " He looks about. "Where is she? What is happening? I must know – "

Et c’est à ce moment-là qu’Harding fait irruption dans la pièce.

Cicely, Cicely, je suis arrivé trop tard

Il aperçoit les autres.

Mère, dit-il, comme dans un cri d'agonie, et vous

Il regarde autour de lui.

Où est-elle? Que s’est-il passé? Je dois savoir

 

Sir John, as if following a mechanical impulse, has handed Harding the letter. He tears it open and reads:

Sir John, comme s’il obéissait à une impulsion mécanique, remet la lettre à Harding. Il la déchire et lit:

 

"Dearest, I am going away, to die. It cannot be long now. The doctor told me to-day. That was why I couldn't speak or explain it to you and was so strange at supper. But I am glad now. Good-by."

«Mon très cher, je pars, pour mourir. Cela ne sera plus très long maintenant. Le médecin me l’a dit aujourd'hui. Je ne pouvais t’en parler ni t’expliquer mon étrange attitude pendant le dîner. Mais je suis heureuse à présent. Au revoir.»

 

Harding turns upon Sir John with the snarl of a wolf. "What have you done? Why have you driven her away? What right had you to her, you devil? I loved her – She was mine – "

Harding se tourne vers Sir John en grondant comme un loup.

Qu'avez-vous fait? Pourquoi l'avez-vous fait partir? Vous n’avez aucun droit sur elle, espèce de démon? Je l'ai aimée – Elle était mienne

 

He had seized a pointed knife from the supper table. His shoulders are crouched – he is about to spring on Sir John. Mrs. Harding has thrown herself between them.

Il se saisit d’un couteau acéré sur la table. Les épaules ramassées – il est sur le point de bondir sur Sir John. Mrs. Harding se précipite entre eux.

 

"Jack, Jack, you mustn't strike."

Jack, Jack, tu ne dois pas le frapper.

 

"Out of the way, I say, I'll – "

Ecartez-vous, vous dis-je, je

 

"Jack, Jack, you mustn't strike. Can't you understand? Don't you see – what it is. . . ."

Jack, Jack, ne le frappe pas. Ne peux-tu comprendre? Tu ne réalise donc pas – que…

 

"What do you mean – stand back from me."

Que voulez-vous dire – écartez-vous de moi.

 

"Jack he – is – your – father."

Jack, il – est – ton – père.

 

The knife clatters to the floor. "My God!"

Le couteau tombe avec fracas sur le plancher.

Mon Dieu!

 

And then the curtain falls – and there's a burst of applause and, in accordance with all the best traditions of the stage, one moment later, Lady Cicely and Mr. Harding and Sir John and Mrs. Harding are all bowing and smiling like anything, and even the little French maid sneaks on in a corner of the stage and simpers.

Et le rideau tombe – et un tonnerre d’applaudissements éclate, et, dans la meilleure tradition de la comédie, un instant plus tard, Lady Cicely, Mr. Harding, Sir John et Mrs. Harding ne sont plus que courbettes et sourires, et même la petite bonne Française se glisse furtivement dans un coin de la scène en minaudant.

 

Then the orchestra plays and the leopards sneak out and the people in the boxes are all talking gayly to show that they're not the least affected. And everybody is wondering how it will come out, or rather how it can possibly come out at all, because some of them explain that it's all wrong, and just as they are making it clear that there shouldn't be any third act, the curtain goes up and it's –

Puis l’orchestre donne de la voix, les léopards gagnent subrepticement l’extérieur et, dans les loges, chacun s’efforce de parler avec désinvolture pour ne pas montrer à quel point il est ému. Et tout le monde se demande comment tout ça va bien pouvoir finir, ou plutôt comment ça pourra probablement finir, vu que certains prétendent qu'il n'y a rien de vrai là-dedans, et juste comme ils expliquent qu’il est clair qu'il ne devrait y avoir aucun troisième acte, le rideau se lève et c’est

 

Act III. Three Months Later

Acte III. Trois mois plus tard

 

THE curtain rises on a drawing-room in Mrs. Harding's house in London. Mrs. Harding is sitting at a table. She is sorting out parcels. There is a great air of quiet about the scene. The third act of a problem play always has to be very quiet. It is like a punctured football with the wind going out of it. The play has to just poof itself out noiselessly.

Le rideau se lève sur un des salons de la maison de Mrs. Harding à Londres. Mrs. Harding est assise à une table. Elle trie des colis. La scène est nimbée d’une atmosphère de grande quiétude. Le troisième acte d’une pièce à thèse doit toujours être très paisible. C’est un peu comme un ballon de football crevé dont l’air s’échappe. La pièce doit simplement se dégonfler d’elle-même en silence.

 

For instance, this is the way it is done.

Par exemple, les choses peuvent se passer de cette façon.

 

Does Mrs. Harding start to talk about Lady Cicely and Jack, and Paris? Not a bit. She is simply looking over the parcels and writing names and talking to herself so that the audience can get the names.

Mrs. Harding commence-t-elle à parler de Lady Cicely, de Jack, et de Paris? Pas du tout. Elle regarde simplement les colis et inscrit des noms dessus en se parlant à elle-même, de sorte que le public puisse entendre les noms.

 

"For the Orphans' Home – poor little things. For the Foundlings' Protection Society. For the Lost Infants' Preservation League" (a deep sigh) – "poor, poor children."

Pour l’Orphelinat – pauvres petites choses. Pour la Société Protectrice des Enfants Abandonnés. Pour la Ligue pour la Sauvegarde des Nourrissons Egarés (elle soupire profondément) – pauvres, pauvres enfants.

 

Now what is all this about? What has this to do with the play? Why, don't you see that it is the symbol of philanthropy, of gentleness, of melancholy sadness? The storm is over and there is nothing in Mrs. Harding's heart but pity. Don't you see that she is dressed in deeper black than ever, and do you notice that look on her face – that third-act air – that resignation?

Maintenant, qu’en est-il? Qu’est-ce que tout ça a à voir avec la pièce? Ne voyez-vous donc pas que c'est là le symbole même de la philanthropie, de la bonté, de la tristesse mélancolique? L'orage est passé et le cœur de Mrs. Harding n'est plus que pitié. Ne voyez-vous donc pas qu'elle est vêtue d’un noir plus profond que jamais, et ne voyez-vous pas sur son visage cet air – un air de troisième acte – cet air de résignation?

 

Don't you see that the play is really all over? They're just letting the wind out of it.

Ne voyez-vous pas que la pièce, en réalité, est finie? Que tout l’air a fini de s’en échapper.

 

A man announces "Sir John Trevor."

Un domestique annonce «Sir John Trevor.»

 

Sir John steps in. Mrs. Harding goes to meet him with both hands out.

Sir John entre. Mrs. Harding va à sa rencontre, les deux mains tendues.

 

"My dear, dear friend," she says in rich, sad tones.

Mon cher, très cher ami, dit-elle de sa voix aux tonalités riches et tristes.

 

Sir John is all in black. He is much aged, but very firm and very quiet. You can feel that he's been spending the morning with the committee of the Homeless Newsboys' League or among the Directorate of the Lost Waifs' Encouragement Association. In fact he begins to talk of these things at once. The people who are not used to third acts are wondering what it is all about. The real playgoers know that this is atmosphere.

Sir John est tout en noir. Il a considérablement vieilli, mais reste très affable et d’une grande sérénité. On peut imaginer qu'il a passé la matinée au comité de la Ligue des Crieurs de Journaux sans Domicile Fixe ou à la direction de l'Association pour le Sauvetage des Enfants Perdus. En fait, il commence tout de suite à parler de ces choses. Les spectateurs qui ne sont pas habitués à la manière dont se déroule un troisième acte se demandent de quoi il retourne. Les vrais habitués du théâtre, eux, savent bien qu’il s’agit d’une atmosphère.

 

Then presently –

Puis, un instant après

 

"Tea?" says Mrs. Harding, "shall I ring?"

Du thé? dit Mrs. Harding, dois-je sonner?

 

"Pray do," says Sir John. He seats himself with great weariness. The full melancholy of the third act is on him. The tea which has been made for three acts is brought in. They drink it and it begins to go to their heads. The "atmosphere" clears off just a little.

Oui, s’il vous plaît, dit Sir John

Il s’assoit avec une grande lassitude. Toute la mélancolie du troisième acte est sur lui. Le thé, qui a été préparé en quantité suffisante pour trois actes, est apporté. Ils le boivent et ça commence à leur monter à la tête. De sorte que l’«atmosphère» se dissipe un tant soit peu.

 

"You have news, I know," says Mrs. Harding, "you have seen him?"

Je sais que vous avez eu de ses nouvelles, dit Mrs. Harding, l’avez-vous vu?

 

"I have seen him."

Je l'ai vu.

 

"And he is gone?"

Et il est parti?

 

"Yes, he has sailed," says Sir John. "He went on board last night, only a few hours after my return to London. I saw him off. Poor Jack. Gatherson has been most kind. They will take him into the embassy at Lima. There, please God, he can begin life again. The Peruvian Ambassador has promised to do all in his power."

Oui, il fait la traversée, dit Sir John. Il s’est embarqué la nuit dernière, quelques heures à peine après mon retour à Londres. Je l'ai vu de loin. Pauvre Jack. Gatherson a été on ne peut plus aimable. Ils vont le prendre à l'ambassade de Lima. Là-bas, s’il plaît à Dieu, il peut commencer une nouvelle vie. L'ambassadeur péruvien a promis de faire tout ce qui était en son pouvoir.

 

Sir John sighs deeply and is silent. This to let the fact soak into the audience that Jack has gone to Peru. Any reasonable person would have known it. Where else could he go to?

Sir John soupire profondément et se tait. Ceci pour laisser au public le temps de bien se pénétrer du fait que Jack est parti pour le Pérou. N'importe quelle personne sensée aurait pu le dire. Où pourrait-il aller, sinon au Pérou?

 

"He will do well in Peru," says Mrs. Harding. She is imitating a woman being very brave.

Il sera bien au Pérou, dit Mrs. Harding.

Elle joue la femme particulièrement courageuse.

 

"Yes, I trust so," says Sir John. There is silence again. In fact the whole third act is diluted with thirty per cent. of silence. Presently Mrs. Harding speaks again in a low tone.

Oui, je le crois aussi, dit Sir John.

Le silence retombe à nouveau. En fait, le troisième acte tout entier est une solution diluée à trente pour cent de silence. A présent, Mrs. Harding a repris la parole, à voix très basse.

 

"You have other news, I know."

Vous avez d'autres nouvelles, je le sais.

 

"I have other news."

J'ai d'autres nouvelles.

 

"Of her?"

D’elle?

 

"Yes. I have been to Switzerland. I have seen the curé – a good man. He has told me all there is to tell. I found him at the hospice, busy with his oeuvre de bienfaisance. He led me to her grave."

Oui. Je suis allé en Suisse. J'ai vu le curé5 – un homme bon. Il m'a dit que tout ce qu’il y avait dire. Je l'ai rencontré à l'hospice. Il s’occupait de son œuvre de bienfaisance6. Il m'a emmené sur sa tombe.

5 - En Suisse dans le texte.

6 - En Français dans le texte.

Sir John is bowed in deep silence.

Sir John se plonge dans un silence profond.

 

Lady Cicely dead! Everybody in the theater gasps. Dead! But what an unfair way to kill her! To face an open death on the stage in fair hand to hand acting is one thing, but this new system of dragging off the characters to Switzerland between the acts, and then returning and saying that they are dead is quite another.

Lady Cicely morte! Tout le monde halète dans le théâtre. Morte! Mais quelle façon déloyale de la tuer! Faire face à une mort sur scène dans le feu de l'action et d’un corps à corps, c’est une chose, mais ce nouveau truc qui consiste à expédier les personnages en Suisse pendant l’entracte pour revenir ensuite annoncer qu'ils sont morts, c’en est tout à fait une autre.

 

Presently Mrs. Harding speaks, very softly. "And you? You will take up your work here again?"

A présent Mrs. Harding demande, très doucement:

Et vous, allez-vous reprendre votre tâche ici?

 

"No; I am going away."

Non; je pars.

 

"Going?"

Vous partez?

 

"Yes, far away. I am going to Kafoonistan."

Oui, très loin. Je pars pour le Kafoonistan.

 

Mrs. Harding looks at him in pain. "To Kafoonistan?"

Mrs. Harding le regarde douloureusement.

Pour le Kafoonistan?

 

"Yes. To Kafoonistan. There's work there for me to do."

Oui. Pour le Kafoonistan. Il y a de l’ouvrage pour moi là-bas.

 

...

...

 

There is silence again. Then Sir John speaks. "And you? You will settle down here in London?"

Un nouveau silence. Puis Sir John reprend la parole.

Et vous? Allez-vous vous établir à Londres?

 

"No. I am going away."

Non. Je pars.

 

"Going away?"

Vous partez?

 

"Yes, back to Balla Walla. I want to be alone. I want to forget. I want to think. I want to try to realize."

Oui, je retourne à Balla Walla. Je veux être seule. Je veux oublier. Je veux réfléchir. Je veux essayer de comprendre.

 

"You are going alone?"

Vous partez seule?

 

"Yes, quite alone. But I shall not feel alone when I get there. The Maharanee will receive me with open arms. And my life will be useful there. The women need me; I will teach them to read, to sew, to sing."

Oui, toute seule. Mais je ne me sentirai pas seule là-bas. La Maharanee7 me recevra à bras ouverts. Et ma vie ne sera pas inutile. Les femmes ont besoin de moi; Je leur apprendrai à lire, à coudre, à chanter.

7- En Inde, épouse du maharadja.

"Mrs. Harding – Margaret – you must not do this. You have sacrificed your life enough – you have the right to live – "

Mrs. Harding – Margaret – vous ne devez pas faire cela. Vous avez assez sacrifié votre existence – vous avez le droit de vivre

 

There is emotion in Sir John's tone. It is very rough on him to find his plan of going to Kafoonistan has been outdone by Mrs. Harding's going to Balla Walla. She shakes her head.

La voix de Sir John est chargée d’émotion. Au fond de lui, il est très vexé de constater que son projet de départ pour le Kafoonistan est surclassé par celui de Mrs. Harding de partir à Balla Walla. Elle secoue la tête.

 

"No, no; my life is of no account now. But you, John, you are needed here, the country needs you. Men look to you to lead them."

Non, non; ma vie n’a plus d’importance à présent. Mais vous, John, on a besoin de vous ici, le pays a besoin de vous. Les gens attendent que vous leur serviez de guide.

 

Mrs. Harding would particularize if she could, but she can't just for the minute remember what it is Sir John can lead them to. Sir John shakes his head.

Mrs. Harding donnerait des précisions si elle le pouvait, mais sur le moment, elle n’arrive pas à se rappeler vers quoi Sir John pourrait guider les gens. Sir John secoue la tête.

 

"No, no; my work lies there in Kafoonistan. There is a man's work to be done there. The tribes are ignorant, uncivilized."

Non, non; c’est au Kafoonistan que j’ai à faire. Un homme peut trouver à travailler là-bas. Les tribus sont ignorantes, la civilisation ne les a pas encore touchées.

 

This dialogue goes on for some time. Mrs. Harding keeps shaking her head and saying that Sir John must not go to Kafoonistan, and Sir John says she must not go to Balla Walla. He protests that he wants to work and she claims that she wants to try to think clearly. But it is all a bluff. They are not going. Neither of them. And everybody knows it. Presently Mrs. Harding says:

Ce dialogue se poursuit de la sorte pendant un certain temps. Mrs. Harding continue à secouer sa tête et à dire que Sir John ne doit pas partir pour le Kafoonistan, et Sir John lui dit qu'elle ne doit pas aller à Balla Walla. Il proteste qu'il a un travail à accomplir et elle réclame le droit d’essayer de mettre de l’ordre dans ses idées. Mais tout ça, c'est du bluff. Ils ne vont pas partir. Ni l'un ni l'autre. Et tout le monde le sait. A présent, Mrs. Harding dit:

 

"You will think of me sometimes?"

Penserez-vous à moi quelquefois?

 

"I shall never forget you."

Je ne vous oublierai jamais.

 

"I'm glad of that."

J’en suis heureuse.

 

"Wherever I am, I shall think of you – out there in the deserts, or at night, alone there among the great silent hills with only the stars overhead, I shall think of you. Your face will guide me wherever I am."

Partout où je serai, je penserai à vous – là-bas dans le désert, ou bien la nuit, seul sous les étoiles dans le silence des hautes collines, je penserai à vous. Votre visage me guidera partout où j’irai.

 

He has taken her hand.

Il lui prend la main.

 

"And you," he says, "you will think of me sometimes in Balla Walla?"

Et vous, dit-il, penserez-vous parfois à moi à Balla Walla?

 

"Yes, always. All day while I am with the Maharanee and her women, and at night, the great silent Indian night when all the palace is asleep and there is heard nothing but the sounds of the jungle, the cry of the hyena and the bray of the laughing jackass, I shall seem to hear your voice."

Oui, toujours. Tout le jour, avec la Maharanee et ses femmes, et la nuit, dans le grand silence de l’Inde, quand tout le palais est endormi et qu’on n'entend plus que les bruits de la jungle, le cri de l'hyène et le braiement des ânes, je croirai entendre votre voix.

 

She is much moved. She rises, clenches her hands and then adds, "I have heard it so for five and twenty years."

He has moved to her.

"Margaret!"

"John!"

"I cannot let you go, your life lies here – with me – next my heart – I want your help, your love, here inside the beyond."

Elle est très agitée. Elle se lève et ajoute en se tordant les mains:

Je l'ai entendue pendant vingt-cinq ans.

Il va vers elle.

Margaret!

John!

Je ne puis vous laisser partir, votre vie est ici – avec moi – près de mon cœur – j’ai besoin de votre aide, de votre amour, ici, en-deçà de l'au-delà.

 

And as he speaks and takes her in his arms, the curtain sinks upon them, rises, falls, rises, and then sinks again asbestos and all, and the play is over. The lights are on, the audience rises in a body and puts on its wraps. All over the theater you can hear the words "perfectly rotten," "utterly untrue," and so on. The general judgment seems to be that it is a perfectly rotten play, but very strong.

Tout en parlant, il la prend dans ses bras, le rideau descend sur eux, se relève, retombe, se relève, et puis s’affaisse8 à nouveau, et la pièce est terminée. Les lumières se rallument, les spectateurs se lèvent comme un seul homme et se rhabillent. Dans tout le théâtre on peut entendre les mots «ça ne vaut pas un clou,» «absolument invraisemblable,» et ainsi de suite. De l’avis général, la pièce semble complètement nulle, mais d’une grande force.

8 - «The curtain sinks again asbestos an all ». Asbestos… Je n’arrive pas à comprendre ce que l’amiante vient faire là-dedans…

They are saying this as they surge out in great waves of furs and silks, with black crush hats floating on billows of white wraps among the foam of gossamer scarfs. Through it all is the squawk of the motor horn, the call of the taxi numbers and the inrush of the fresh night air.

Voilà ce que disent les spectateurs, alors qu’ils se dirigent vers la sortie en une grande vague de fourrures, de soie, et de chapeaux noirs ballotés par le flot des châles blancs sur l’écume des écharpes de mousseline. Puis, il n’y a plus que le couinement des klaxons, les appels hélant les taxis, et l'irruption de l’air frais de la nuit.

 

But just inside the theater, in the office, is a man in a circus waistcoat adding up dollars with a blue pencil, and he knows that the play is all right.

Mais dans son bureau, à l'intérieur du théâtre, un homme vêtu d’un gilet de cirque fait au crayon bleu le compte des dollars, et il sait que la pièce est un succès.

 

Familiar Incidents

Incidents familiers

 

 I. – With the Photographer

 I. – Chez le photographe

 

"I WANT my photograph taken," I said. The photographer looked at me without enthusiasm. He was a drooping man in a gray suit, with the dim eye of a natural scientist. But there is no need to describe him. Everybody knows what a photographer is like.

"Sit there," he said, "and wait."

I waited an hour. I read the Ladies Companion for 1912, the Girls Magazine for 1902 and the Infants Journal for 1888. I began to see that I had done an unwarrantable thing in breaking in on the privacy of this man's scientific pursuits with a face like mine.

Je voudrais me faire tirer le portrait, dis-je.

Le photographe me regarda sans enthousiasme. C'était un homme voûté, vêtu d'un costume gris, et dont l'œil morne était celui d'un naturaliste. Mais il n'y a aucunement besoin de le décrire. Tout le monde sait à quoi ressemble un photographe.

Asseyez-vous là, dit-il, et attendez.

J'attendis pendant une heure. Je lus la collection complète du Compagnon des Dames de 1912, celle du Magazine des Jeunes Filles de 1902 et celle du Journal des Enfants de 1888. Je commençais à soupçonner que j'avais commis une injustifiable bourde en m'immisçant dans l'intimité des activités scientifiques de cet homme avec une binette comme la mienne.

 

After an hour the photographer opened the inner door.

"Come in," he said severely.

I went into the studio.

"Sit down," said the photographer.

I sat down in a beam of sunlight filtered through a sheet of factory cotton hung against a frosted skylight.

The photographer rolled a machine into the middle of the room and crawled into it from behind.

He was only in it a second, – just time enough for one look at me, – and then he was out again, tearing at the cotton sheet and the window panes with a hooked stick, apparently frantic for light and air.

Au bout d'une heure le photographe ouvrit une porte intérieure.

Entrez, dit-il d'un ton sévère.

J'entrai dans le studio.

Asseyez-vous, dit le photographe.

Je m'assis dans le faisceau de lumière qui filtrait à travers un morceau de toile suspendu devant un projecteur.

Le photographe fit rouler un engin jusqu'au milieu de la pièce et s'y introduisit en rampant par derrière.

Il y resta à peine une seconde, – juste le temps de jeter un coup d'œil sur moi, – et en ressortit aussitôt pour se saisir d'un crochet fixé au bout d'un bâton avec lequel il déchira la toile et ouvrit le battant de la fenêtre, comme s'il avait un besoin frénétique de lumière et d'air frais.

 

Then he crawled back into the machine again and drew a little black cloth over himself. This time he was very quiet in there. I knew that he was praying and I kept still.

Puis il rampa de nouveau dans son engin et se couvrit la tête d'un tissu noir. Cette fois, il se tint tranquille là-dessous. Je savais qu'il priait. Aussi je gardai le silence.

 

When the photographer came out at last, he looked very grave and shook his head.

"The face is quite wrong," he said.

"I know," I answered quietly; "I have always known it."

He sighed.

"I think," he said, "the face would be better three-quarters full."

"I'm sure it would," I said enthusiastically, for I was glad to find that the man had such a human side to him. "So would yours. In fact," I continued, "how many faces one sees that are apparently hard, narrow, limited, but the minute you get them three-quarters full they get wide, large, almost boundless in – "

Quand le photographe finit par ressortir, ce fut pour me regarder gravement en secouant la tête.

Le visage, dit-il, ça ne va pas du tout.

Je sais, répondis-je tranquillement, je l'ai toujours su.

Il soupira.

Je pense, dit-il, qu'il serait mieux pris de trois-quarts.

Certainement, dis-je avec enthousiasme.

J’étais heureux de constater que l'homme avait son côté humain.

Faites comme vous voudrez. Le fait est qu'on voit tellement de visages en apparence durs, étroits, renfrognés qui, dès l’instant qu’on les voit de trois quarts, s'épanouissent, s'élargissent, pratiquement sans limite dans

 

But the photographer had ceased to listen. He came over and took my head in his hands and twisted it sideways. I thought he meant to kiss me, and I closed my eyes.

Mais le photographe avait cessé d'écouter. Il s'approcha, me prit la tête à deux mains et la tordit dans tous les sens. Je fermai les yeux, croyant, qu'il voulait m'embrasser.

 

But I was wrong.

He twisted my face as far as it would go and then stood looking at it.

He sighed again.

"I don't like the head," he said.

Then he went back to the machine and took another look.

"Open the mouth a little," he said.

I started to do so.

"Close it," he added quickly.

Then he looked again.

Mais je me trompais.

Il fit pivoter mon visage aussi loin que possible et resta là, à me regarder.

Il soupira une fois de plus.

Je n'aime pas la tête, dit-il.

Puis il retourna dans son engin et jeta un autre coup d'œil.

Ouvrez un peu la bouche, dit-il.

Je commençai à ouvrir la bouche.

Fermez-la, ajouta-t-il rapidement.

Puis il me considéra de nouveau.

 

"The ears are bad," he said; "droop them a little more. Thank you. Now the eyes. Roll them in under the lids. Put the hands on the knees, please, and turn the face just a little upward. Yes, that's better. Now just expand the lungs! So! And hump the neck – that's it – and just contract the waist – ha! – and twist the hip up toward the elbow – now! I still don't quite like the face, it's just a trifle too full, but – "

Les oreilles, ce n'est pas ça du tout, dit-il. Laissez les tomber un peu plus. Merci. Maintenant, les yeux. Faites-les rouler sous les paupières. Posez les mains sur vos genoux, s'il vous plaît, et tournez le visage un tout petit peu vers le haut. Oui, c'est mieux. Maintenant gonflez la poitrine! Voilà! Et inclinez le cou – c'est ça – et rentrez le ventre – là! – et faites pivoter la hanche vers le haut en direction du coude – c'est bon! Je n'aime toujours pas vraiment le visage, il y a juste un petit quelque chose en trop, mais

 

I swung myself round on the stool.

"Stop," I said with emotion but, I think, with dignity. "This face is my face. It is not yours, it is mine. I've lived with it for forty years and I know its faults. I know it's out of drawing. I know it wasn't made for me, but it's my face, the only one I have – " I was conscious of a break in my voice but I went on – "such as it is, I've learned to love it. And this is my mouth, not yours. These ears are mine, and if your machine is too narrow – " Here I started to rise from the seat.

Je me retournai sur le tabouret.

Arrêtez, dis-je avec émotion mais, je pense, beaucoup de dignité. Ce visage est mon visage. Ce n'est pas le vôtre, c'est le mien. Ça fait quarante ans que je vis avec lui et je connais ses défauts. Je sais qu'il n'est pas dans la norme. Je sais qu'il n'a pas été fait pour moi, mais c'est mon visage, le seul que j'ai.

J'étais conscient d'une fêlure dans ma voix mais je poursuivis:

J'ai appris à l'aimer comme il est. Et c'est ma bouche, pas la vôtre. Ces oreilles sont les miennes, et si votre engin n'est pas assez perfectionné

A ce moment, j’entrepris de me lever pour m’écarter du siège.

 

Snick!

The photographer had pulled a string. The photograph taken. I could see the machine still staggering from the shock.

"I think," said the photographer, pursing his lips in a pleased smile, "that I caught the features just in a moment of animation."

"So!" I said bitingly, – "features, eh? You didn't think I could animate them, I suppose? But let me see the picture."

"Oh, there's nothing to see yet," he said, "I have to develop the negative first. Come back on Saturday and I'll let you see a proof of it."

On Saturday I went back.

Clic!

Le photographe avait tiré sur un cordon. Le cliché était pris. Je pouvais voir l'engin osciller sous le choc.

Je pense, dit le photographe en pinçant les lèvres dans un sourire content, avoir saisi les traits du visage à l'instant précis où ils commençaient à s'animer.

Et alors! dis-je d'un ton acerbe, – les traits de mon visage, hein? Vous pensiez que j'étais incapable de les animer, c'est ça? Mais laissez-moi voir ce portrait.

Oh, il n'y a encore rien à voir, dit-il, je dois d'abord développer le négatif. Revenez samedi et je vous montrerai une épreuve.

Le samedi, je retournai là-bas.

 

The photographer beckoned me in. I thought he seemed quieter and graver than before. I think, too, there was a certain pride in his manner.

Le photographe me fit signe d'entrer. Je me dis qu'il paraissait plus grave et silencieux que le premier jour. Je me dis également qu'il manifestait une certaine fierté.

 

He unfolded the proof of a large photograph, and we both looked at it in silence.

"Is it me?" I asked.

"Yes," he said quietly, "it is you," and we went on looking at it.

"The eyes," I said hesitatingly, "don't look very much like mine."

"Oh, no," he answered, "I've retouched them. They come out splendidly, don't they?"

"Fine," I said, "but surely my eyebrows are not like that?"

Il dévoila une grande photographie, que nous contemplâmes tous les deux en silence.

C'est moi? demandai-je.

Oui, dit-il tranquillement, c'est vous.

Et nous continuâmes à regarder.

Les yeux, dis-je avec hésitation, ne semblent pas tout à fait comme les miens.

Oh, non, répondit-il, je les ai retouchés. Ils ressortent magnifiquement, n'est-ce pas?

Parfaitement, dis-je, mais mes sourcils ne sont certainement pas comme ça?

 

"No," said the photographer, with a momentary glance at my face, "the eyebrows are removed. We have a process now – the Delphide – for putting in new ones. You'll notice here where we've applied it to carry the hair away from the brow. I don't like the hair low on the skull."

Non, dit le photographe, après un coup d'œil sur mon visage, les sourcils ont été effacés. Nous avons un procédé maintenant – le Delphide – pour en mettre des nouveaux à la place. Vous remarquerez qu'ici, nous avons appliqué ce procédé pour enlever des cheveux et dégager le front. Je n'aime pas les cheveux plantés trop bas.

 

"Oh, you don't, don't you?" I said.

"No," he went on, "I don't care for it. I like to get the hair clear back to the superficies and make out a new brow line."

"What about the mouth?" I said with a bitterness that was lost on the photographer; "is that mine?"

"It's adjusted a little," he said, "yours is too low. I found I couldn't use it."

"The ears, though," I said, "strike me as a good likeness; they're just like mine."

Oh, vous n'avez pas fait ça, si?

Si, continua-t-il, je ne m'en suis pas privé. J'aime qu'il y ait un espace dégagé au-dessus du front et que la ligne des cheveux soit bien nette.

Et la bouche? dis-je avec une amertume qui échappa au photographe. C'est la mienne?

Je l'ai un peu remise en place. La vôtre est trop basse. Je trouvais que je ne pouvais rien en faire.

Les oreilles, alors, dis-je, frappé par la ressemblance. Elles ressemblent aux miennes comme deux gouttes d’eau.

 

"Yes," said the photographer thoughtfully, "that's so; but I can fix that all right in the print. We have a process now – the Sulphide – for removing the ears entirely. I'll see if – "

— Oui, dit pensivement le photographe, c'est vrai; mais je peux arranger ça. Nous avons un procédé à présent – le Sulphide – pour enlever complètement les oreilles. Je vais voir si

 

"Listen!" I interrupted, drawing myself up and animating my features to their full extent and speaking with a withering scorn that should have blasted the man on the spot. "Listen! I came here for a photograph – a picture – something which (mad though it seems) would have looked like me. I wanted something that would depict my face as Heaven gave it to me, humble though the gift may have been. I wanted something that my friends might keep after my death, to reconcile them to my loss. It seems that I was mistaken. What I wanted is no longer done. Go on, then, with your brutal work. Take your negative, or whatever it is you call it, – dip it in sulphide, bromide, oxide, cowhide, – anything you like, – remove the eyes, correct the mouth, adjust the face, restore the lips, reanimate the necktie and reconstruct the waistcoat. Coat it with an inch of gloss, shade it, emboss it, gild it, till even you acknowledge that it is finished. Then when you have done all that – keep it for yourself and your friends. They may value it. To me it is but a worthless bauble."

Mais je lui coupai la parole, comme dressé sur mes ergots, grimaçant de tous mes traits jusqu'à l'extrême, et avec un mépris si cinglant que l'homme aurait dû en être foudroyé sur place.

Écoutez! Je suis venu ici pour une photographie – un portrait – quelque chose qui (du moins le pensais-je) aurait dû me ressembler. Je voulais quelque chose qui représente mon visage tel que le Ciel m'en a fait don, aussi humiliant que puisse être le cadeau. Je voulais quelque chose que mes amis puissent conserver après ma mort pour se consoler de ma perte. Il semble que j'ai été berné. Ce n'est pas là ce que je voulais. Allez-vous faire voir avec votre travail de cochon. Prenez votre négatif, ou ce que vous appelez comme ça, – traitez-le au sulfure, au bromure, à l'oxyde, au cuir de vache, – ce que vous voudrez, – gommez les yeux, corrigez la bouche, redessinez le visage, reconstituez les lèvres, refaites le nœud de cravate et les coutures du gilet. Badigeonnez tout ça d'un bon pouce de laque, ombrez-le, faites-en un bas-relief, dorez-le à la feuille d'or, jusqu'à ce que même vous ne puissiez plus savoir si c'est fini. Et quand vous aurez fait tout ça – gardez-le pour vous-même et vos amis. Ils en fixeront le prix. Pour moi, ce machin-là ne vaut pas un clou.

 

I broke into tears and left.

J'éclatai en sanglots et pris la porte.

 

II. – The Dentist and the Gas

II. – Anesthésie au gaz chez le dentiste

 

"I THINK," said the dentist, stepping outside again, "I'd better give you gas."

Then he moved aside and hummed an air from a light opera while he mixed up cement.

I sat up in my shroud.

"Gas!" I said.

"Yes," he repeated, "gas, or else ether or a sulphuric anesthetic, or else beat you into insensibility with a club, or give you three thousand bolts of electricity."

These may not have been his exact words. But they convey the feeling of them very nicely.

Je pense, dit le dentiste en s'extirpant de nouveau de ma bouche, que je devrais vous anesthésier au gaz.

Puis il se poussa de côté et se mit à siffloter un air d'opérette tout en malaxant son amalgame.

Je me redressai dans ma blouse de protection.

Au gaz! dis-je.

Oui, répéta-t-il, au gaz, ou à l'éther ou n'importe quoi d'autre, comme l'anesthésique sulfurique, ou alors vous insensibiliser à coups de club de golf ou de décharges électriques.

Ce ne sont peut-être pas les mots exacts. Mais ça exprime bien ce qu'il voulait dire.

 

I could see the light of primitive criminality shining behind the man's spectacles.

And to think that this was my fault – the result of my own reckless neglect. I had grown so used to sitting back dozing in my shroud in the dentist's chair, listening to the twittering of the birds outside, my eyes closed in the sweet half sleep of perfect security, that the old apprehensiveness and mental agony had practically all gone.

He didn't hurt me, and I knew it.

I had grown – I know it sounds mad – almost to like him.

For a time I had kept up the appearance of being hurt every few minutes, just as a precaution. Then even that had ceased and I had dropped into vainglorious apathy.

Je pouvais distinguer comme une lueur criminelle primitive briller derrière les lunettes de l'homme.

Et quand je pense que c'était ma faute – le résultat de ma propre négligence irresponsable. Je m'étais tellement habitué à rester étendu sur le siège du dentiste, somnolant dans ma blouse de protection en écoutant le gazouillis des oiseaux au dehors, les yeux fermés dans la parfaite sécurité d'un doux demi-sommeil, que la vieille appréhension et le sentiment de cruauté mentale avaient pratiquement disparu.

Il ne me faisait pas mal, et je le savais.

J'en étais arrivé – je sais que ça peut paraître fou – à presque l'aimer.

Pendant un certain temps, j'avais fait semblant d'avoir mal à intervalles rapprochés, juste à titre préventif. Même cela avait cessé et je m'étais laissé aller à une vaniteuse apathie.

 

It was this, of course, which had infuriated the dentist. He meant to reassert his power. He knew that nothing but gas could rouse me out of my lethargy and he meant to apply it – either gas or some other powerful pain stimulant.

So, as soon as he said "gas," my senses were alert in a moment.

"When are you going to do it?" I said in horror.

"Right now, if you like," he answered.

C'était ça, naturellement, qui avait mis le dentiste en rogne. Il voulait réaffirmer son pouvoir. Il savait que seul le gaz anesthésiant pouvait me pousser à sortir de ma léthargie et il entendait bien me l'administrer – que ce soit du gaz ou n'importe quel un autre stimulant de la douleur.

Aussi, dès qu'il prononça le mot «gaz,» mes sens furent immédiatement en alerte.

Quand allez-vous le faire? dis-je avec horreur.

Tout de suite, si vous voulez, répondit-il.

 

His eyes were glittering with what the Germans call Blutlust. All dentists have it.

Ses yeux brillaient de cette soif sanguinaire – comme disent les Allemands – commune à tous les dentistes.

 

I could see that if I took my eye off him for a moment he might spring at me, gas in hand, and throttle me.

"No, not now, I can't stay now," I said, "I have an appointment, a whole lot of appointments, urgent ones, the most urgent I ever had." I was unfastening my shroud as I spoke.

"Well, then, to-morrow," said the dentist.

Je me rendais compte que si je le quittais des yeux ne fût-ce qu'un instant, il pourrait me sauter dessus, la bombonne à la main, et m'asphyxier.

Non, pas maintenant, je ne peux pas rester maintenant, dis-je, j'ai un rendez-vous, un tas de rendez-vous, très urgents, les plus urgents que j'ai jamais eus.

Tout en parlant, je dégrafais ma blouse.

 

"No," I said, "to-morrow is Saturday. And Saturday is a day when I simply can't take gas. If I take gas, even the least bit of gas on a Saturday, I find it's misunderstood – "

Non, dis-je, demain, c'est samedi. Et le samedi est un jour où je ne peux tout simplement pas prendre de gaz. Si je prends du gaz, même la plus infime quantité de gaz, le samedi, ça me met dans tous mes états

 

"Monday then."

"Monday, I'm afraid, won't do. It's a bad day for me – worse than I can explain."

"Tuesday?" said the dentist.

"Not Tuesday," I answered. "Tuesday is the worst day of all. On Tuesday my church society meets, and I must go to it."

I hadn't been near it, in reality, for three years, but suddenly I felt a longing to attend it.

Lundi alors.

Lundi non plus, je le crains. C'est un jour néfaste pour moi – plus néfaste que je ne puis l'expliquer.

Mardi? dit le dentiste.

Pas mardi, répondis-je. Entre tous les jours, le mardi est le pire. C’est le mardi que se tient la réunion de ma congrégation religieuse, et je dois y assister.

En réalité, je n'avais pas assisté à une seule réunion depuis trois ans, mais je ressentais soudain un ardent désir de le faire.

 

"On Wednesday," I went on, speaking hurriedly and wildly, "I have another appointment, a swimming club, and on Thursday two appointments, a choral society and a funeral. On Friday I have another funeral. Saturday is market day. Sunday is washing day. Monday is drying day – "

"Hold on," said the dentist, speaking very firmly. "You come to-morrow morning: I'll write the engagement for ten o'clock."

Mercredi, continuai-je, d'une voix pressée et frénétique, j'ai la réunion du club nautique et deux rendez-vous. Jeudi, la chorale et un enterrement. Et encore un enterrement vendredi. Samedi, c'est jour de marché. Dimanche, c'est jour de lessive. Lundi, c'est jour de repassage9

Allons, pas d'histoires, dit le dentiste d'un ton autoritaire. Vous venez demain matin: je note un rendez-vous pour dix heures.

9 - En réalité, le lundi de Leacock est consacré au « séchage », mais je ne sais pas pourquoi, le mot de sonne pas bien. En y regardant de plus près, je crois que « jour de repassage » me rappelle une chanson de Charles Trenet… Bon Sang mais c’est bien sûr ! La folle complainte ! Les jours de repassage / Dans la maison qui dort / La bonne n’est pas sage, et ainsi de suite, mais ça n’a vraiment rien à voir.

I think it must have been hypnotism.

Before I knew it, I had said "Yes."

I went out.

On the street I met a man I knew.

"Have you ever taken gas from a dentist?" I asked.

"Oh, yes," he said; "it's nothing."

Soon after I met another man.

"Have you ever taken gas?" I asked.

"Oh, certainly," he answered, "it's nothing, nothing at all."

Je pense qu'il m'avait hypnotisé.

Avant même de m'en rendre compte, j'avais répondu «oui.»

Je sortis.

Dans la rue, je rencontrai un homme de ma connaissance.

Un dentiste vous a-t-il déjà anesthésié au gaz? demandai-je.

Oh, oui, dit-il; ce n'est rien.

Peu après, je rencontrai un autre homme.

Avez-vous jamais pris du gaz? demandai-je.

Oh, certainement, répondit-il, ce n'est rien, rien du tout.

Altogether I asked about fifty people that day about gas, and they all said that it was absolutely nothing. When I said that I was to take it to-morrow, they showed no concern whatever. I looked in their faces for traces of anxiety. There weren't any. They all said that it wouldn't hurt me, that it was nothing.

En tout, je questionnai ce jour-là une bonne cinquantaine de personnes au sujet du gaz, et tous m'affirmèrent que ce n'était absolument rien. Quand je leur disais qu'on devait m'en administrer le lendemain, ils ne manifestaient aucune inquiétude. Je scrutais leurs physionomies pour déceler des signes d'anxiété. Pas le moindre. Ils disaient tous que ça ne faisait pas mal du tout et que ce n'était vraiment rien.

 

So then I was glad because I knew that gas was nothing.

Alors, je me suis sentis heureux à l'idée qu'une anesthésie au gaz, ce n'était vraiment rien du tout.

 

It began to seem hardly worth while to keep the appointment. Why go all the way downtown for such a mere nothing?

L'intérêt d'aller à ce rendez-vous a commencé à me paraître moins évident. Après tout, pourquoi traverser toute la ville pour quelque chose qui n'est rien du tout?

 

But I did go.

I kept the appointment.

What followed was such an absolute nothing that I shouldn't bother to relate it except for the sake of my friends.

The dentist was there with two assistants. All three had white coats on, as rigid as naval uniforms.

I forget whether they carried revolvers.

Nothing could exceed their quiet courage. Let me pay them that tribute.

Mais j'y suis allé quand même.

Je me suis rendu à ce rendez-vous.

Ce qui a suivi et rien, c'est tellement du pareil au même que je ne devrais même pas prendre la peine de le raconter, sinon pour le plaisir de mes amis.

Le dentiste était là avec deux assistants. Chacun des trois portait une blouse blanche aussi raide qu'un uniforme de la Marine.

J'allais oublier de dire qu'ils portaient des révolvers.

Rien n'aurait pu surpasser leur courage serein. Laissez-moi leur rendre cet hommage.

 

I was laid out in my shroud in a long chair and tied down to it (I think I was tied down; perhaps I was fastened with nails). This part of it was a mere nothing. It simply felt like being tied down by three strong men armed with pinchers.

Après avoir enfilé une blouse de protection, je fus allongé sur une sorte de chaise longue et attaché à ses montants (du moins, je pense avoir été attaché; mais peut-être que c'était moi qui m'y agrippais de toute la force de mes ongles). Mais ce n'était que le début. Je me sentais simplement comme si j'avais été ligoté par trois types costauds armés de pinces.

 

After that a gas tank and a pump were placed beside me and a set of rubber tubes fastened tight over my mouth and nose. Even those who have never taken gas can realize how ridiculously simple this is.

Après ça, une bombonne de gaz et une pompe ont été disposées à côté de moi et toute une tuyauterie en caoutchouc a été solidement fixée sur ma bouche et sur mon nez. Même ceux qu'on n'a jamais anesthésiés au gaz peuvent se rendre compte de la simplicité ridicule de tout cela.

 

Then they began pumping in gas. The sensation of this part of it I cannot, unfortunately, recall. It happened that just as they began to administer the gas, I fell asleep. I don't quite know why. Perhaps I was overtired. Perhaps it was the simple home charm of the surroundings, the soft drowsy hum of the gas pump, the twittering of the dentists in the trees – did I say the trees? No; of course they weren't in the trees – imagine dentists in the trees – ha! ha! Here, take off this gaspipe from my face till I laugh – really I just want to laugh – only to laugh –

Puis ils se sont mis à pomper le gaz. Je ne puis malheureusement pas me souvenir de la sensation éprouvée au cours de cette étape. Je me suis endormi comme une masse alors qu’ils venaient à peine de commencer à m’administrer le gaz. Je ne sais vraiment pas pourquoi. Peut-être étais-je trop fatigué. Peut-être était-ce simplement le charme rassurant de tout ce qui m'entourait, le bourdonnement doux et soporifique de la pompe, le pépiement des dentistes dans les arbres – ai-je parlé des arbres? Non; naturellement ils n'étaient pas dans les arbres – des dentistes dans les arbres! – ha! ha! Hé là! enlevez-moi ce gazoduc de la figure, que je puisse rire – vraiment, je veux seulement rire – seulement rire

 

Well, – that's what it felt like.

Meanwhile they were operating.

Of course I didn't feel it. All I felt was that someone dealt me a powerful blow in the face with a sledgehammer. After that somebody took a pickax and cracked in my jaw with it. That was all.

Enfin, – c'est comme ça que ça se passait.

En attendant ils avaient commencé à opérer.

Naturellement, je n'ai rien senti. Tout que ce dont je me rendais compte, c'était que quelqu'un me cognait violemment sur la figure avec une masse de forgeron. Puis que quelqu'un se saisissait d'une pioche et s'en servait pour me fendre la mâchoire en deux. C'est tout.

 

It was a mere nothing. I felt at the time that a man who objects to a few taps on the face with a pickax is overcritical.

Autant dire rien. A mon avis, un homme qui rechigne à se laisser taper sur la figure à coups de pioche témoigne d'un sens critique un peu trop exacerbé.

 

I didn't happen to wake up till they had practically finished. So I really missed the whole thing.

Je ne me suis pas réveillé avant qu'ils aient pratiquement fini. De sorte que j'ai complètement raté le principal.

 

The assistants had gone, and the dentist was mixing up cement and humming airs from light opera just like old times. It made the world seem a bright place.

Les assistants étaient partis, et le dentiste malaxait son amalgame en sifflotant des airs d'opérette tout comme au bon vieux temps. Ça faisait ressembler le monde à un endroit idyllique.

 

I went home with no teeth. I only meant them to remove one, but I realized that they had taken them all out. Still it didn't matter.

Je suis rentré chez moi sans mes dents. Je voulais seulement en faire arracher une, mais je me suis rendu compte qu'ils les avaient toutes enlevées.

 

Not long after I received my bill. I was astounded at the nerve of it! For administering gas, debtor, so much; for removing teeth, debtor, so much; – and so on.

Peu après, j'ai reçu la facture. Vous parlez d'un toupet! Pour anesthésie au gaz, au débit, tant; pour arrachage des dents, au débit, tant; – et ainsi de suite.

 

In return I sent in my bill:

En retour, j'ai envoyé ma propre facture:

 

DR. WILLIAM JAWS DEBTOR

DR. WILLIAM JAWS DOIT

 

To mental agony $50.00
To gross lies in regard to the nothingness of gas 100.00
To putting me under gas 50.00
To having fun with me under gas 100.00
To Brilliant Ideas, occurred to me under gas and lost 100.00
– Grand Total $400.00

Pour cruauté mentale: 50.00 dollars
Pour avoir fait courir le faux-bruit que le gaz, ce n'était rien: 100.00 dollars
Pour m'avoir placé sous l'influence du gaz: 50.00 dollars
Pour s'être amusé à mes dépens pendant que j'étais sous l'influence du gaz: 100.00 dollars
Pour les Idées Géniales qui me sont venues alors que j'étais sous l'influence du gaz et qui se sont enfuies à jamais: 100.00 dollars
Total général: 400.00 dollars

 

My bill has been contested and is in the hands of a solicitor. The matter will prove, I understand, a test case and will go to the final courts. If the judges have toothache during the trial, I shall win.

Ma facture a été contestée et se trouve entre les mains d'un avocat. D’après ce que j’ai compris, il s’agirait d’un cas d’école qui devrait arriver jusqu'à la Haute Cour. Pour peu que les juges aient mal aux dents pendant le procès, j'ai toutes les chances de gagner.

 

III. – My Lost Opportunities

III. – Mes occasions perdues

 

THE other day I took a walk with a real estate man. Out in the suburbs he leaned over the wooden fence of an empty lot and waved his hand at it.

L'autre jour, j’étais en balade avec un promoteur immobilier. Dans une lointaine banlieue, il s'est penché par-dessus une clôture de bois et a agité la main en direction du terrain à bâtir qui se trouvait derrière.

 

"There's a lot," he said, "that we sold last week for half a million dollars."

"Did you really!" I exclaimed.

"Yes," he said, "and do you know that twenty-five years ago you could have picked that up for fifty thousand!"

"What," I said, "do you mean to say that I could have had all that beautiful grass and those mullin stalks for fifty thousand dollars?"

"I do."

Il y a là un emplacement, dit-il, que nous avons vendu un demi-million de dollars la semaine dernière.

Non! Sans blague! m'exclamai-je.

Oui, dit-il, et vous savez, il y a seulement vingt-cinq ans, vous auriez pu l'avoir pour cinquante mille!

Vous voulez dire que j'aurais pu avoir toute cette belle herbe et toutes ces ronces pour cinquante mille dollars?

En effet.

 

"You mean that when I was a student at college, feeding on four dollars a week, this opportunity was knocking at the door and I missed it?"

Vous voulez dire qu'à l'époque où, étudiant à l'université, je mangeais avec quatre dollars par semaine, cette opportunité a frappé à ma porte et que je l'ai laissée passer?

 

I turned my head away in bitterness as I thought of my own folly. Why had I never happened to walk out this way with fifty thousand dollars in my pocket and buy all this beautiful mud?

Mes yeux se perdirent avec amertume dans le lointain, comme si je méditais sur ma propre folie. Pourquoi n'étais-je donc jamais venu rôder par ici avec cinquante mille dollars en poche pour acheter toute cette superbe gadoue?

 

The real estate man smiled complacently at my grief.

Le promoteur immobilier sourit avec suffisance au spectacle de ma déconvenue.

 

"I can show you more than that," he said. "Do you see that big stretch of empty ground out there past that last fence?"

Je peux vous montrer mieux que ça, dit-il. Vous voyez cette grande étendue de terrain nu au-delà de la dernière clôture?

 

"Yes, yes," I said excitedly, "the land with the beautiful tar-paper shack and the withered cedar tree, – the one withered cedar tree, – standing in its lonely isolation and seeming to beckon – "

Oui, oui, dis-je avec excitation, le terrain avec la belle cabane en carton goudronné et le cèdre tout rabougri, – le seul et unique cèdre rabougri, – qui, dressé dans sa solitude désolée, semble faire signe

 

"Say," he said, "was you ever in the real estate business yourself?"

"No," I answered, "but I have a poetic mind, and I begin to see the poetry, the majesty, of real estate."

"Oh, is that it," he answered. "Well, that land out there, – it's an acre and a half, – was sold yesterday for three million dollars!!"

"For what!"

"For three million dollars, cold."

Dites-voir, dit-il, vous n’avez jamais travaillé dans l'immobilier?

Non, répondis-je, mais j'ai l'esprit poétique, et je commence à entrevoir la poésie et la majesté de la spéculation immobilière.

Oh, c'est donc ça! Eh bien, ce terrain, là-bas, – un acre et demi, – a été vendu hier pour trois millions de dollars!!

Pour combien?

Pour trois millions de dollars, or.

 

"Not COLD!" I said, "don't tell me it was cold."

Pas OR! dis-je, ne me dites pas que c'était des dollars or10.

10 - Jeu de mots désespérément intraduisible : Le promoteur parle de « dollars or » (Gold dollars) et Leacock entend « Cold » (froid) au lieu de « Gold ». Enfin, je pense que c’est ça…

11 - Dans le texte original, « for a song » (pour une chanson), qui veut dire pour rien, trois fois rien, des clopinettes, trois francs six sous, une bouchée de pain… Leacock reprenant plusieurs fois l'expression au pied de la lettre dans la suite, il était difficile de se contenter d'une traduction littérale annotée.

 

 

"Yes," went on the real estate man, "and only three years ago you could have come out here and had it for a song!"

Si, poursuivit le promoteur, et il y a seulement trois ans vous auriez pu venir ici et l'avoir pour une bouchée de pain11!

"For a song!" I repeated.

Pour une bouchée de pain! répétai-je.

Just think of it! And I had missed it! With a voice like mine. If I had known what I know now, I would have come out to that land and sung to it all night. I never knew in the days when I was content with fifteen dollars a week what a hidden gift my voice was. I should have taken up land-singing and made a fortune out of it.

Imaginez seulement une chose pareille! Et j'avais raté ça! Moi qui aime tant le pain. Si j'avais su ce que je sais maintenant, je serais venu sur ce terrain avec du pain à m’en gaver toute la nuit. Je ne me doutais pas, à l'époque où je me contentais de quinze dollars par semaine, des trésors que recélait secrètement mon goût pour le pain. J'aurais dû me faire boulanger et faire fortune comme ça.

The thought of it saddened me all the way home: and the talk of the real estate man as he went made me feel still worse.

Cette pensée m'attrista pendant tout le chemin du retour; et les propos du promoteur ne furent pas de nature à arranger les choses.

He showed me a church that I could have bought for a hundred thousand and sold now at half a million for a motor garage. If I had started buying churches instead of working on a newspaper, I'd have been rich to-day.

Il me montra une église que j'aurais pu acquérir pour cent mille dollars et qui venait d'être vendue un demi-million pour en faire un garage. Si j'avais commencé par acheter des églises au lieu d'aller travailler dans un journal, je serais riche aujourd'hui.

There was a skating rink I could have bought, and a theatre and a fruit store, a beautiful little one-story wooden fruit store, right on a corner, with the darlingest Italian in it that you ever saw. There was the cutest little pet of a cow-stable that I could have turned into an apartment store at a profit of a million, – at the time when I was studying Greek and forgetting it. Oh! the wasted opportunities of life!

Il y avait une piste de patinage que j'aurais pu avoir achetée, et un théâtre, et une petite boutique de primeurs, un joli magasin à la devanture de bois au rez-de-chaussée d'un immeuble à un seul étage, au coin d'une rue, avec dedans le plus adorable Italien qui se puisse imaginer. Il y avait un amour de petite étable que j'aurais pu transformer en immeuble de rapport avec un bénéfice d'un million de dollars, – le tout pendant cette période où je n’appris le Grec que pour l'oublier aussitôt. Ah! les occasions manquées de la vie!

And that evening when I got back to the club and talked about it at dinner to my business friends, I found that I had only heard a small part of it.

Ce soir-là, quand je suis rentré dîner au club, j’ai discuté de tout ça avec mes relations d'affaires. J'ai alors constaté que je n'en avais entendu qu'une toute petite partie.

 

Real estate! That's nothing! Why they told me that fifteen years ago I could have had all sorts of things, – trunk line railways, sugar refineries, silver mines, – any of them for a song. When I heard it I was half glad I hadn't sung for the land. They told me that there was a time when I could have bought out the Federal Steel Co. for twenty million dollars! And I let it go.

L'immobilier! Ce n'est rien! Ils m'ont affirmé que quinze ans auparavant, j'aurais pu avoir toutes sortes de choses, – une ligne de chemins de fer interurbains, des raffineries de sucre, des mines d'argent, – certaines mêmes pour une bouchée de pain. Quand j'ai entendu ça, j'ai été à moitié content de ne pas avoir passé la nuit à me gaver de pain pour ce terrain. Ils m'ont expliqué qu'à une époque, j'aurais pu racheter la Compagnie Fédérale des Aciers pour vingt millions de dollars! Et j'ai laissé passer ça.

 

The whole Canadian Pacific Railway, they said, was thrown on the market for fifty millions. I left it there writhing, and didn't pick it up. Sheer lack of confidence! I see now why these men get rich. It's their fine, glorious confidence, that enables them to write out a cheque for fifty million dollars and think nothing of it.

Les Chemins de Fer Canadiens du Pacifique ont été intégralement mis sur le marché pour cinquante millions. Je les ai laissé trépigner d'impatience, et je ne les ai pas saisis au vol. Un total manque de confiance! Je vois maintenant pourquoi ces hommes sont devenus riches. C'est cette glorieuse certitude de soi qui leur permet de signer un chèque de cinquante millions de dollars et de ne plus y penser.

 

If I wrote a cheque like that, I'd be afraid of going to Sing Sing. But they aren't, and so they get what they deserve.

Si je signais un chèque pareil, j'aurais trop peur de finir à Sing Sing. Mais eux n'ont pas peur, de sorte qu'ils reçoivent ce qu'ils méritent.

 

Forty-five years ago, – a man at the club told me this with almost a sob in his voice, – either Rockefeller or Carnegie could have been bought clean up for a thousand dollars!

Il y a de ça quarante-cinq ans, – un homme du club me l'a confié avec presque des sanglots dans la voix, – Rockefeller ou Carnegie auraient pu être achetés sans problème pour mille dollars!

 

Think of it!

Imaginez un peu ça!

 

Why didn't my father buy them for me, as pets, for my birthday and let me keep them till I grew up?

Pourquoi mon père ne les a-t-il pas achetés pour moi, comme animaux de compagnie, pour mon anniversaire, et ne m'a-t-il pas laissé les garder jusqu'à ce que j'ai grandi?

 

If I had my life over again, no school or education for me! Not with all this beautiful mud and these tar-paper shacks and corner lot fruit stores lying round! I'd buy out the whole United States and take a chance, a sporting chance, on the rise in values.

Si j'avais encore toute la vie devant moi, pas question d'école ou d'études pour moi! Pas avec toute cette belle gadoue, ces cabanes en carton-goudronné, et ces boutiques de primeurs à tous les coins de rue! Je tenterais ma chance – une chance sportive – en achetant la totalité des Etats-Unis et j’attendrais qu'ils prennent de la valeur.

 

IV. – My Unknown Friend

IV. – Mon ami inconnu

 

HE STEPPED into the smoking compartment of the Pullman, where I was sitting alone.

He had on a long fur-lined coat, and he carried a fifty-dollar suit case that he put down on the seat.

Then he saw me.

"Well! well!" he said, and recognition broke out all over his face like morning sunlight.

"Well! well!" I repeated.

Il fit un pas dans le compartiment-fumeur du Pullman où j'étais assis, seul.

Il portait un long pardessus doublé de fourrure et posa sur la banquette une valise qui valait bien dans les cinquante dollars.

C'est alors qu'il me vit.

Eh bien! Ça alors! dit-il, et la joie illumina son visage comme la lumière du soleil matinal.

Eh bien! Eh bien! répétai-je.

 

"By Jove!" he said, shaking hands vigorously, "who would have thought of seeing you?"

"Who, indeed," I thought to myself.

He looked at me more closely.

"You haven't changed a bit," he said.

"Neither have you," said I heartily.

"You may be a little stouter," he went on critically.

"Yes," I said, "a little; but you're stouter yourself."

This of course would help to explain away any undue stoutness on my part.

"No," I continued boldly and firmly, "you look just about the same as ever."

Par Jupiter! dit-il en me secouant la main avec vigueur, si je m'attendais à vous voir?

Oui, en effet, pensai-je par devers moi.

Il me considéra plus attentivement.

Vous n'avez pas pris une ride, dit-il.

Vous non plus, dis-je avec chaleur.

Vous avez peut-être un peu forci, ajouta-t-il, un brin critique.

Oui, répondis-je, mais vous avez-vous-même pris de l'embonpoint.

Ceci dit, naturellement, pour justifier toute éventuelle prise de poids de ma part.

Non, continuai-je hardiment et fermement, vous êtes bien toujours le même.

 

And all the time I was wondering who he was. I didn't know him from Adam; I couldn't recall him a bit. I don't mean that my memory is weak. On the contrary, it is singularly tenacious. True, I find it very hard to remember people's names; very often, too, it is hard for me to recall a face, and frequently I fail to recall a person's appearance, and of course clothes are a thing one doesn't notice. But apart from these details I never forget anybody, and I am proud of it. But when it does happen that a name or face escapes me I never lose my presence of mind. I know just how to deal with the situation. It only needs coolness and intellect, and it all comes right.

Et pendant tout ce temps, je me demandais qui il pouvait bien être. Je ne le connaissais ni d'Ève ni d'Adam; je ne me souvenais pas de lui le moins du monde. Je ne veux pas dire que ma mémoire est défaillante. Au contraire, elle est particulièrement vivace. Pour dire la vérité, j'éprouve pas mal de difficultés à me rappeler les noms des personnes; très souvent, aussi, il m'est difficile de me souvenir d'un visage. Il m'arrive fréquemment de ne plus me rappeler à quoi ressemblent les gens et, naturellement, je ne remarque même pas les vêtements qu'ils portent. Mais à part ces détails, je n'oublie jamais personne, et j'en suis fier. Quand il arrive qu'un nom ou un visage m'échappe, je ne perds jamais mon sang-froid. Je sais exactement comment faire face à la situation. J'ai seulement besoin de garder mon calme et de réfléchir, et tout se passe bien.

 

My friend sat down.

"It's a long time since we met," he said.

"A long time," I repeated with something of a note of sadness. I wanted him to feel that I, too, had suffered from it.

"But it has gone very quickly."

"Like a flash," I assented cheerfully.

"Strange," he said, "how life goes on and we lose track of people, and things alter. I often think about it. I sometimes wonder," he continued, "where all the old gang are gone to."

Mon ami prit place.

Ça fait un bout de temps qu'on ne s'est pas vus, dit-il.

Un bon bout de temps, répétai-je avec une note de nostalgie dans la voix. Je tenais à ce qu'il sente à quel point, moi aussi, j'avais souffert de notre séparation.

Mais le temps passe si vite.

Comme l'éclair, approuvai-je gaiement.

C'est étrange, dit-il, comme la vie passe, comme nous perdons les gens de vue, et comme les choses changent. Je pense souvent à ça. Je me demande parfois ce que sont devenus tous ceux de la bonne vieille équipe.

 

"So do I," I said. In fact I was wondering about it at the very moment. I always find in circumstances like these that a man begins sooner or later to talk of the "old gang" or "the boys" or "the crowd." That's where the opportunity comes in to gather who he is.

Moi aussi, dis-je. En fait, c'est à ça que je pensais, à l'instant même.

Je me trouve toujours dans des situations telles qu'un homme en arrive tôt ou tard à évoquer la «bonne vieille équipe» ou «les copains» ou «la bande.» C'était là l'occasion ou jamais de découvrir qui il était.

 

"Do you ever go back to the old place?" he asked.

"Never," I said, firmly and flatly. This had to be absolute. I felt that once and for all the "old place" must be ruled out of the discussion till I could discover where it was.

"No," he went on, "I suppose you'd hardly care to."

"Not now," I said very gently.

"I understand. I beg your pardon," he said, and there was silence for a few moments.

So far I had scored the first point. There was evidently an old place somewhere to which I would hardly care to go. That was something to build on.

Vous n'êtes jamais retourné dans bon vieux patelin? demanda-t-il.

Jamais, dis-je, fermement et catégoriquement.

Il s'agit là d'une nécessité absolue. J'ai décrété une fois pour toutes que le «bon vieux patelin» devait être exclu de la conversation jusqu'à ce que je découvre où il se trouve.

Non, continua-t-il, je suppose que vous ne vous en souciez plus.

Plus maintenant, dis-je avec douceur.

Je comprends. Je vous demande pardon.

Il garda le silence pendant quelques instants.

J'avais remporté la première manche. A l'évidence, il y avait quelque part un bon vieil patelin où je n'avais pas envie de retourner. C'était un bon point de départ.

 

Presently he began again.

"Yes," he said, "I sometimes meet some of the old boys and they begin to talk of you and wonder what you're doing."

"Poor things," I thought, but I didn't say it.

I knew it was time now to make a bold stroke; so I used the method that I always employ. I struck in with great animation.

"Say!" I said, "where's Billy? Do you ever hear anything of Billy now?"

This is really a very safe line. Every old gang has a Billy in it.

Mais à présent, il remettait ça.

Oui, il m'arrive de rencontrer l'un ou l'autre des bons vieux copains. Et ils se mettent à parler et à poser des questions sur ce qu’on fait.

Pas grand-chose, pensai-je, mais sans le dire.

Je compris qu'il était temps de frapper un grand coup; c'est une technique que j'utilise toujours. Je fonce tête baissée avec vivacité.

Dites-voir! dis-je, où est Billy? Vous avez des nouvelles de Billy?

C'est un coup imparable. Il y a un Billy dans n'importe quelle bonne vieille bande.

 

"Yes," said my friend, "sure – Billy is ranching out in Montana. I saw him in Chicago last spring, – weighed about two hundred pounds, – you wouldn't know him."

"No, I certainly wouldn't," I murmured to myself.

"And where's Pete?" I said. This was safe ground. There is always a Pete.

"You mean Billy's brother," he said.

"Yes, yes, Billy's brother Pete. I often think of him."

"Oh," answered the unknown man, "old Pete's quite changed, – settled down altogether." Here he began to chuckle, "Why, Pete's married!"

Oui, dit mon poteau, bien sûr – Billy s’occupe d’un ranch dans le Montana. Je l'ai revu à Chicago au printemps dernier, – pesait dans les deux cents livres, – tu le reconnaîtrais pas.

Non, certainement pas, murmurai-je pour moi-même.

Et où est Peter? dis-je.

J'étais en terrain solide. Il y a toujours un Peter.

Tu veux dire le frère de Billy..

Oui, c'est ça, Peter, le frère de Billy. Je pense souvent à lui.

Oh, ce vieux Peter a bien changé, – complètement rangé des voitures.

Et le voilà qui se met ricaner.

Figure-toi qu'il est marié!

 

I started to laugh, too. Under these circumstances it is always supposed to be very funny if a man has got married. The notion of old Peter (whoever he is) being married is presumed to be simply killing. I kept on chuckling away quietly at the mere idea of it. I was hoping that I might manage to keep on laughing till the train stopped. I had only fifty miles more to go. It's not hard to laugh for fifty miles if you know how.

Je me mis à ricaner à mon tour. Dans ce genre de situation, on est toujours supposé trouver du plus haut comique qu'un homme se marie. L'idée même que ce vieux Peter (quel qu'il soit) se soit marié est tout simplement présumée vous assommer. Je continuai à ricaner à cette seule pensée. J'espérais pouvoir continuer à ricaner jusqu'à l’arrêt du train. Il ne me restait plus qu'une cinquantaine de milles à parcourir. Ce n'est pas si difficile que ça de ricaner pendant cinquante milles, quand on sait s'y prendre.

 

But my friend wouldn't be content with it.

Mais mon poteau en voulait davantage.

 

"I often meant to write to you," he said, his voice falling to a confidential tone, "especially when I heard of your loss."

I remained quiet. What had I lost? Was it money? And if so, how much? And why had I lost it? I wondered if it had ruined me or only partly ruined me.

"One can never get over a loss like that," he continued solemnly.

Evidently I was plumb ruined. But I said nothing and remained under cover, waiting to draw his fire.

"Yes," the man went on, "death is always sad."

J'ai souvent pensé à t'écrire, dit-il.

Il parlait maintenant sur le ton de la confidence.

En particulier quand j'ai su, pour ta perte.

Je décidai de la jouer profil bas. Qu'est-ce que je pouvais bien avoir perdu? De l'argent? Et si oui, combien? Et pourquoi l'avais-je perdu? Je me demandais si j'étais complètement ruiné ou seulement en partie.

Personne ne peut se relever après une telle perte, continua-t-il avec solennité.

De toute évidence, j'étais complètement ruiné. Mais je ne répondis rien et restai à couvert, attendant qu'il ait brûlé ses dernières cartouches.

Oui, continua l'homme, la mort est toujours un événement bien triste.

 

Death! Oh, that was it, was it? I almost hiccoughed with joy. That was easy. Handling a case of death in these conversations is simplicity itself. One has only to sit quiet and wait to find out who is dead.

La mort! C'était donc ça! J'en ai presque hoqueté de joie. C'était facile. Le traitement d'un cas de décès dans ce genre de conversation est la simplicité-même. Il suffit de rester tranquille en attendant de découvrir qui est mort.

 

"Yes," I murmured, "very sad. But it has its other side, too."

"Very true, especially, of course, at that age."

"As you say at that age, and after such a life."

"Strong and bright to the last I suppose," he continued, very sympathetically.

"Yes," I said, falling on sure ground, "able to sit up in bed and smoke within a few days of the end."

"What," he said, perplexed, "did your grandmother – "

My grandmother! That was it, was it?

Oui, murmurai-je, très triste. Mais il y a toujours l'autre côté des choses.

C'est vrai, et particulièrement à cet âge-là, bien sûr.

Comme tu dis, à cet âge-là, et après une telle vie.

De la force et de la lumière jusqu'au bout, j'imagine, poursuivit-il avec sympathie.

Oui, dis-je, retombant sur du terrain solide, encore capable de s'asseoir dans son lit et de fumer à moins de quelques jours de la fin.

Tu veux dire, dit-il avec perplexité, que ta grand-mère

Ma grand-mère! Alors, c'était elle? Je me récriai, comme si j'étais confondu par ma propre stupidité:

 

"Pardon me," I said provoked at my own stupidity; "when I say smoked, I mean able to sit up and be smoked to, a habit she had, – being read to, and being smoked to, – only thing that seemed to compose her – "

Pardonne-moi! Quand je dis fumer, je veux dire qu’elle était capable de rester assise avec des gens qui fument, une habitude qu'elle avait, – qu'on lui fasse la lecture et qu'on reste près d’elle pour fumer, – des choses toutes simples qui faisaient partie de

 

As I said this I could hear the rattle and clatter of the train running past the semaphores and switch points and slacking to a stop.

Alors que je disais ça, je pus entendre le fracas de ferraille du train qui passait sur un aiguillage et le relâchement progressif du tintamarre jusqu'à l'arrêt complet.

 

My friend looked quickly out of the window.

His face was agitated.

"Great heavens!" he said, "that's the junction. I've missed my stop. I should have got out at the last station. Say, porter," he called out into the alleyway, "how long do we stop here?"

"Just two minutes, sah," called a voice back. "She's late now, she's makin' up tahm!"

My friend had hopped up now and had pulled out a bunch of keys and was fumbling at the lock of the suit case.

Mon ami jeta un coup d'œil par la fenêtre.

Son visage se décomposa.

Grands Dieux! dit-il, c'est la gare de jonction. J'ai raté mon arrêt. Je devais descendre à la station précédente. Dites-voir, porteur, appela-t-il dans le couloir, combien de temps dure l'arrêt, ici?

Deux p'tites minutes, m'sieur, répondit une voix. On est en r’tard à c't'heure, on va pas tarder à r'partir!

Mon ami bondit sur ses pieds. Il tira un trousseau de clef de sa poche et se mit à triturer la serrure de sa valise.

 

"I'll have to wire back or something," he gasped. "Confound this lock – my money's in the suit case."

My one fear now was that he would fail to get off.

"Here," I said, pulling some money out of my pocket, "don't bother with the lock. Here's money."

"Thanks," he said grabbing the roll of money out of my hand, – in his excitement he took all that I had. – "I'll just have time."

He sprang from the train. I saw him through the window, moving toward the waiting-room. He didn't seem going very fast.

I waited.

Il me faut envoyer un télégramme ou quelque chose, haletait-il. Maudite serrure – mon argent est dans la valise.

Ma seule peur désormais était qu'il ne descende pas.

Voilà, dis-je, tirant une liasse de dollars de ma poche, ne vous tracassez pas avec la serrure. Voici de l'argent.

Merci, dit-il, en m’arrachant tout le paquet des mains.

Dans son excitation il m’avait pris tout ce que j'avais.

J'ai à peine le temps.

Il sauta du train. Je le vis par la fenêtre qui se dirigeait vers la salle d'attente. Il n'avait pas l'air si pressé que ça.

J'attendis.

 

The porters were calling, "All abawd! All abawd." There was the clang of a bell, a hiss of steam, and in a second the train was off.

"Idiot," I thought, "he's missed it;" and there was his fifty-dollar suit case lying on the seat.

I waited, looking out of the window and wondering who the man was, anyway.

Then presently I heard the porter's voice again. He evidently was guiding someone through the car.

"Ah looked all through the kyar for it, sah," he was saying.

Les porteurs crièrent, «En voiture! En voiture tout l'monde.» On entendit le tintement d'une cloche, le sifflement d'un jet de vapeur et, en une seconde, le train s'était mis en route.

Quel idiot, pensai-je, il l'a raté; et sa valise à cinquante dollars est toujours sur la banquette.

J'attendis, les yeux à la fenêtre, me demandant toujours qui était cet homme.

C'est alors que j'entendis de nouveau la voix du porteur. Il guidait évidemment quelqu'un à travers le wagon.

Eh! On a d'jà r'gardé dans tout l'wagon, m'sieur, disait-il.

 

"I left it in the seat in the car there behind my wife," said the angry voice of a stranger, a well-dressed man who put his head into the door of the compartment.

Then his face, too, beamed all at once with recognition. But it was not for me. It was for the fifty-dollar valise.

"Ah, there it is," he cried, seizing it and carrying it off.

I sank back in dismay. The "old gang!" Pete's marriage! My grandmother's death! Great heavens! And my money! I saw it all; the other man was "making talk," too, and making it with a purpose.

Stung!

And next time that I fall into talk with a casual stranger in a car, I shall not try to be quite so extraordinarily clever.

Je l'avais laissée sur un siège, juste derrière mon épouse, dit la voix d'un étranger en colère, un homme plutôt bien mis qui passa sa tête par la porte du compartiment.

Alors son visage à lui aussi s'illumina de joie. Mais ce n'était pour moi. C'était pour la valise à cinquante dollars.

Ah, la voilà, sanglota-t-il en s’en emparant pour l'emporter au loin.

Je sombrai dans la consternation. La «bonne vieille bande!» Le mariage de Peter! La mort de ma grand-mère! Grands Dieux! Et mon argent! Je comprenais tout; l'autre type était un «baratineur» qui savait bien ce qu'il faisait.

Pigeonné!

La fois prochaine que je me mets à discuter avec un étranger rencontré par hasard dans un wagon, je n'essayerai même pas d'avoir l'air particulièrement malin.

 

V. – Under the Barber's Knife

V. – Sous la coupe du coiffeur

 

"WAS you to the Arena the other night?" said the barber, leaning over me and speaking in his confidential whisper.

"Yes," I said, "I was there."

He saw from this that I could still speak. So he laid another thick wet towel over my face before he spoke again.

"What did you think of the game," he asked.

Le garçon-coiffeur se pencha sur moi pour me chuchoter à l'oreille d’une voix confidentielle:

Vous étiez dans les tribunes l'autre soir?

Oui, j'y étais.

Il en déduisit que je pouvais encore parler. De sorte qu'il m'étendit un autre linge épais et humide sur le visage avant de reprendre la parole.

Qu'est-ce que vous avez pensé du match?

 

But he had miscalculated. I could still make a faint sound through the wet towels. He laid three or four more very thick ones over my face and stood with his five finger tips pressed against my face for support. A thick steam rose about me. Through it I could hear the barber's voice and the flick-flack of the razor as he stropped it.

Mais il avait mal calculé son coup. J'étais encore en mesure d'émettre un faible bruit à travers les serviettes mouillées. Il m’en étala trois ou quatre de plus sur la figure, encore plus épaisses, et garda le bout de ses cinq doigts fortement appuyés dessus pour les maintenir en place. Un nuage dense de vapeur s'éleva autour de moi, à travers lequel je pouvais entendre la voix du coiffeur et le flip-flap de son rasoir sur le cuir à affûter.

 

"Yes, sir," he went on in his quiet professional tone, punctuated with the noise of the razor, "I knowed from the start them boys was sure to win," – flick-flack-flick-flack, – "as soon as I seen the ice that night and seen the get-away them boys made I knowed it," – flick-flack, – "and just as soon as Jimmy got aholt of the puck – "

This was more than the barber at the next chair could stand.

Oui, monsieur, continua-t-il, sur le ton calme et professionnel qui était le sien et que ponctuait le bruit du rasoir, je savais depuis le début que ces gars-là étaient sûrs de gagner, – flip-flap-flip-flap, – à peine j'avais vu comment était la glace et comment les gars filaient dessus, je le savais, – flip-flap, – et aussitôt que Jimmy a pu taper dans le palet

C'était plus que le garçon-coiffeur du fauteuil voisin n'en pouvait supporter.

 

"Him get de puck," he cried, giving an angry dash with a full brush of soap into the face of the man under him, – "him get ut-dat stiff – why, boys," he said, and he turned appealingly to the eight barbers, who all rested their elbows on the customers' faces while they listened to the rising altercation; even the manicure girl, thrilled to attention, clasped tight the lumpy hand of her client in her white digits and remained motionless, – "why boys, dat feller can't no more play hockey than – "

Tapé dans le palet, s'écria-t-il, en envoyant furieusement un plein blaireau de savon à raser dans la figure de l'homme, – lui? taper dans le palet? – me faites pas rigoler, les gars.

Il se retourna pour quêter l’approbation des huit autres garçons-coiffeurs qui écoutaient le début de l'algarade, les coudes appuyés sur la figure de leurs clients; même la manucure, captivée, restait immobile en étreignant avec force la main potelée de son client entre ses doigts blanchis par la crispation.

Me faites pas rigoler, les gars. Ces types-là, ils savent pas mieux jouer au hockey que

 

"See here," said the barber, suddenly and angrily, striking his fist emphatically on the towels that covered my face. "I'll bet you five dollars to one Jimmy can skate rings round any two men in the league."

Attends voir, le coupa mon garçon-coiffeur avec colère en frappant énergiquement du poing les serviettes qui recouvraient mon visage. Je te parie cinq dollars contre un que Jimmy peut pousser la rondelle sur ses patins comme pas deux autres types de l'équipe.

 

"Him skate," sneered the other squirting a jet of blinding steam in the face of the client he was treating, "he ain't got no more go in him than dat rag," – and he slapped a wet towel across his client's face.

Lui, patiner? ricana l'autre en vaporisant un jet aveuglant dans la figure du client dont il s'occupait. Il y a pas pire patineur que cette espèce de loque.

Et il gifla son client d'un coup de serviette en travers de la figure.

 

All the barbers were excited now. There was a babel of talk from behind each of the eight chairs. "He can't skate;" "He can skate;" "I'll bet you ten."

Tous les garçons-coiffeurs étaient à présent au comble de l'excitation. Un tohu-bohu de parlottes s'élevait de derrière la rangée des huit fauteuils. «Il sait pas patiner;» «si, il sait patiner;» «dix contre un qu'il sait pas.»

 

Already they were losing their tempers, slapping their customers with wet towels and jabbing great brushfuls of soap into their mouths. My barber was leaning over my face with his whole body. In another minute one or the other of them would have been sufficiently provoked to have dealt his customer a blow behind the ear.

Then suddenly there was a hush.

"The boss," said one.

Ils commençaient à perdre leur sang-froid, giflant leurs clients à grands coups de serviettes mouillées et leur enfonçant leurs blaireaux pleins de savon dans la bouche. Mon coiffeur était penché à mi-corps par-dessus ma figure. D’une minute à l’autre, n’importe lequel de ses collègues pouvait se sentir provoqué au point d’en finir avec son client d'un bon coup derrière l'oreille.

Il se fit soudain un grand silence.

Le patron, dit quelqu'un.

 

In another minute I could realize, though I couldn't see it, that a majestic figure in a white coat was moving down the line. All was still again except the quiet hum of the mechanical shampoo brush and the soft burble of running water.

En une minute, je réalisai, bien que je ne pouvais le voir, qu'un majestueux personnage en blouse blanche venait de faire son entrée. On n'entendait plus que le paisible bourdonnement de la brosse mécanique à shampoing et le doux clapotis de l'eau dans les lavabos.

 

The barber began removing the wet towels from my face one by one. He peeled them off with the professional neatness of an Egyptologist unwrapping a mummy. When he reached my face he looked searchingly at it. There was suspicion in his eye.

Le coiffeur commença à ôter un à un les linges humides de mon visage. Il les épluchait avec l'habileté professionnelle d'un Égyptologue déroulant les bandelettes d’une momie. Quand il atteignit mon visage il le scruta d'un air inquisiteur. Il y avait de la suspicion dans son regard.

 

"Been out of town?" he questioned.

"Yes," I admitted.

"Who's been doing your work?" he asked. This question, from a barber, has no reference to one's daily occupation. It means "who has been shaving you."

I knew it was best to own up. I'd been in the wrong, and I meant to acknowledge it with perfect frankness.

"I've been shaving myself," I said.

Vous avez été absent de la ville? questionna-t-il.

Oui, admis-je.

Qui a fait le boulot pour vous?

Cette question, de la part d'un coiffeur, ne fait en aucune façon référence à votre activité professionnelle quotidienne. Elle signifie «qui vous a rasé?»

Je savais que la meilleure chose à faire était d'avouer. J'avais commis une faute, et il me fallait le reconnaître en toute franchise.

Je me suis rasé moi-même.

 

My barber stood back from me in contempt. There was a distinct sensation all down the line of barbers. One of them threw a wet rag in a corner with a thud, and another sent a sudden squirt from an atomizer into his customer's eyes as a mark of disgust.

Mon coiffeur se détourna de moi avec mépris. Une vive sensation parcourut distinctement la rangée de garçons-coiffeurs. Une serviette humide, jetée par l'un d'entre eux, alla s’écraser dans un coin avec un bruit étouffé; un autre garçon envoya un soudain jet d'atomiseur dans les yeux de son client en signe de dégoût.

 

My barber continued to look at me narrowly.

"What razor do you use?" he said.

"A safety razor," I answered.

The barber had begun to dash soap over my face; but he stopped – aghast at what I had said.

A safety razor to a barber is like a red rag to a bull.

Mon coiffeur m'observait toujours de tout près.

De quel genre de rasoir vous vous servez? dit-il.

Un rasoir de sûreté.

Le coiffeur avait commencé à m'enduire le visage de savon à barbe; mais il s'arrêta net – frappé d'horreur par ce que je venais de dire.

Un rasoir de sûreté, pour un coiffeur, c'est comme un chiffon rouge pour un taureau.

 

"If it was me," he went on, beating lather into me as he spoke, "I wouldn't let one of them things near my face: No, sir: There ain't no safety in them. They tear the hide clean off you – just rake the hair right out by the follicles," as he said this he was illustrating his meaning with jabs of his razor, – "them things just cut a man's face all to pieces," he jabbed a stick of alum against an open cut that he had made, – "And as for cleanliness, for sanitation, for this here hygiene and for germs, I wouldn't have them round me for a fortune."

A votre place, poursuivit-il en malaxant la mousse sur moi, je ne laisserais pas ce genre d'engin s'approcher trop près de mes joues: Non, monsieur: Il n'y a pas la moindre sûreté là-dedans. Ça arrache au lieu de raser – ça vous extirpe le poil hors du follicule.

Et il illustrait son propos en faisant de grands moulinets avec son rasoir. — Ces trucs-là, c'est tout juste bon à tailler en morceaux la figure d'un homme.

Il passa un coup de pierre d'alun sur une coupure qu'il venait de faire.

Et question propreté, question sanitaire, question hygiène et question germes, j'en voudrais pas près de moi pour tout l'or du monde.

 

I said nothing. I knew I had deserved it, and I kept quiet.

Je ne répondis rien. Je n'avais que ce que je méritais et je n'avais qu'à la fermer.

 

The barber gradually subsided. Under other circumstances he would have told me something of the spring training of the baseball clubs, or the last items from the Jacksonville track, or any of those things which a cultivated man loves to hear discussed between breakfast and business. But I was not worth it. As he neared the end of the shaving he spoke again, this time in a confidential, almost yearning, tone.

Le garçon-coiffeur se calma peu à peu. Dans d'autres circonstances, il m'aurait parlé de la session de printemps d'entraînement des clubs de base-ball, ou des derniers articles du journal de Jacksonville, ou de n'importe laquelle de ces choses qu'un homme cultivé aime entendre et discuter avant de retourner au travail après déjeuner. Mais je n'en valais plus la peine. Alors qu'il avait presque fini de me raser, il adopta à nouveau son ton confidentiel et presque suppliant.

 

"Massage?" he said.

"No thank you."

"Shampoo the scalp?" he whispered.

"No thanks."

"Singe the hair?" he coaxed.

"No thanks."

The barber made one more effort.

"Say," he said in my ear, as a thing concerning himself and me alone, "your hair's pretty well all falling out. You'd better let me just shampoo up the scalp a bit and stop up them follicles or pretty soon you won't – "

"No, thank you," I said, "not to-day."

Une friction? dit-il.

Non merci.

Un shampooing? chuchota-t-il.

Non merci.

Un léger brûlage des pointes? tenta-t-il de m'amadouer.

Non merci.

Le coiffeur fit encore un effort et me parla au creux de l'oreille, comme si c'était un secret entre lui et moi:

Dites donc, vos cheveux ont pas mal tendance à tomber. Vous devriez juste me laisser vous appliquer une lotion sur le cuir chevelu pour arrêter la chute des follicules, sinon vous n’allez pas tarder à vous retrouver

Non, merci, pas aujourd'hui.

 

This was all the barber could stand. He saw that I was just one of those miserable dead-beats who come to a barber shop merely for a shave, and who carry away the scalp and the follicles and all the barber's perquisites as if they belonged to them.

Le coiffeur était au bout de son rouleau. Il vit que je n'étais qu'un de ces misérables pingres qui ne mettent les pieds dans un salon de coiffure que pour se faire raser, et gardent hors de portée leur cuir chevelu, leurs follicules, et tout ce qui constitue les à-côtés avantageux du métier de barbier, comme si tout ça n'appartenait qu'à eux.

 

In a second he had me thrown out of the chair.

En une seconde il m'avait éjecté de mon fauteuil.

 

"Next," he shouted.

Au suivant, cria-t-il.

 

As I passed down the line of the barbers, I could see contempt in every eye while they turned on the full clatter of their revolving shampoo brushes and drowned the noise of my miserable exit in the roar of machinery.

Je pus voir le mépris dans chaque regard alors que je longeais la rangée des garçons et qu'ils faisaient cliqueter et tourner à plein régime leurs brosses à shampooing et couvraient le bruit de ma pitoyable sortie sous le rugissement des machines.

 

Parisian Pastimes

Passe-temps Parisiens

 

 I. – The Advantages of a Polite Education

 I. - Un complet-fantaisie

 

"TAKE it from me," said my friend from Kansas, leaning back in his seat at the Taverne Royale and holding his cigar in his two fingers – "don't talk no French here in Paris. They don't expect it, and they don't seem to understand it."

Mon ami du Kansas se renversa en arrière dans son fauteuil de la Taverne Royale12 et brandit le cigare qu’il tenait entre deux de ses doigts.

Je vous le dis, déclara-t-il, ne parlez pas le Français, ici, à Paris. Ils ne s'y attendent pas, et ils ne semblent pas le comprendre.

12 - En français dans le texte.

This man from Kansas, mind you, had a right to speak. He knew French. He had learned French – he told me so himself – good French, at the Fayetteville Classical Academy. Later on he had had the natural method "off" a man from New Orleans. It had cost him "fifty cents a throw." All this I have on his own word. But in France something seemed to go wrong with his French.

Figurez-vous que cet homme du Kansas était bien placé pour en parler. Il savait le Français. Il avait appris le Français – il me l'avait dit lui-même – un bon Français, à l'Académie Classique de Fayetteville. Plus tard il avait suivi la méthode normale mise au point par un homme de la Nouvelle-Orléans. Ça lui avait coûté «cinquante cents par séance.» Je tiens tout cela de lui-même. Mais en France quelque chose paraissait aller de travers avec son Français à lui.

 

"No," he said reflectively, "I guess what most of them speak here is a sort of patois."

Non, dit-il pensivement, je crois que ce que la plupart des gens parlent ici, c’est une sorte de patois.

 

When he said it was a patois, I knew just what he meant. It was equivalent to saying that he couldn't understand it.

Quand il parlait de patois, je savais ce qu'il voulait dire. Ça voulait dire qu'il était incapable de le comprendre.

 

I had seen him strike patois before. There had been a French steward on the steamer coming over, and the man from Kansas, after a couple of attempts, had said it was no use talking French to that man. He spoke a hopeless patois. There were half a dozen cabin passengers, too, returning to their homes in France. But we soon found from listening to their conversation on deck that what they were speaking was not French but some sort of patois.

Je l'avais déjà vu se confronter à ce patois. Il y avait un steward français sur le vapeur qui nous avait amenés, et l'homme du Kansas, après deux ou trois tentatives, avait déclaré que ce n'était pas la peine de parler Français à cet homme. Il parlait un patois sans espoir. Sur le bateau, une demi-douzaine de passagers s'en retournaient chez eux, en France. Mais nous avons bientôt renoncé à écouter leurs conversations sur le pont, étant donné qu’ils ne parlaient pas le Français mais une sorte de patois.

 

It was the same thing coming through Normandy. Patois, everywhere, not a word of French – not a single sentence of the real language, in the way they had it at Fayetteville. We stopped off a day at Rouen to look at the cathedral. A sort of abbot showed us round. Would you believe it, that man spoke patois, straight patois – the very worst kind, and fast. The man from Kansas had spotted it at once. He hadn't listened to more than ten sentences before he recognized it. "Patois," he said.

Ce fut la même chose en traversant la Normandie. Du patois partout. Pas un mot de Français – pas une seule phrase de la langue authentique, de celle qu'ils parlaient à Fayetteville. Nous avons fait halte à Rouen pendant une journée pour visiter la cathédrale. Une espèce d'abbé nous a servi de guide. Vous n'allez pas le croire, mais cet homme parlait le patois, un pur patois – de la pire sorte, et à toute vitesse. L'homme du Kansas s'en est tout de suite rendu compte. Il n'a pas eu besoin d'écouter plus de dix phrases pour ça. «C'est du patois» a-t-il déclaré.

 

Of course, it's fine to be able to detect patois like this. It's impressive. The mere fact that you know the word patois shows that you must be mighty well educated.

Here in Paris it was the same way. Everybody that the man from Kansas tried – waiters, hotel clerks, shop people – all spoke patois. An educated person couldn't follow it.

On the whole, I think the advice of the man from Kansas is good. When you come to Paris, leave French behind. You don't need it, and they don't expect it of you.

In any case, you soon learn from experience not to use it.

Naturellement, c'est très bien d'être capable de détecter le patois. C'est impressionnant. Le seul fait de connaître le mot patois montre que vous avez sans doute bénéficié d'une sacrément bonne éducation.

Ici, à Paris, c'était la même chose. Tous les gens à qui l'homme du Kansas s'adressait – serveurs, commis d'hôtel, employés de magasins – tous parlaient le patois. Une personne instruite était dans l'incapacité de suivre.

D'une manière générale, je trouve que l'homme du Kansas est de bon conseil. Quand vous venez à Paris, laissez le Français derrière vous. Vous n'en avez pas besoin, et ils ne s’attendent pas à ce que vous le parliez.

De toute façon, l'expérience vous apprend vite à ne pas l'employer.

 

If you try to, this is what happens. You summon a waiter to you and you say to him very slowly, syllable by syllable, so as to give him every chance in case he's not an educated man:

"Bringez moi de la soupe, de la fish, de la roast pork et de la fromage."

And he answers:

"Yes, sir, roast pork, sir, and a little bacon on the side?"

That waiter was raised in Illinois.

Or suppose you stop a man on the street and you say to him:

Si vous essayez, voilà ce qui arrive. Vous appelez un serveur et vous lui dites très lentement, syllabe par syllabe, de manière à lui laisser une chance au cas où il ne serait qu’un homme sans instruction13:

Bringez moi de la soupe, de la fish, de la roast pork et de la fromage.

Et il répond:

Oui, monsieur, du rôti de porc, monsieur, et un peu de lard avec?

Ce serveur a été élevé dans l’Illinois.

Ou bien, supposez que vous arrêtiez un passant dans la rue et que vous lui disiez:

13 - A partir de là, c’est l’horreur pour le traducteur amateur. Impossible évidemment de traduire le sabir anglo-français que Leacock met dans la bouche de ses personnages. Dans les dialogues qui suivent, les passages en italiques sont la transcription exacte du texte original.

"Musshoo, s'il vous plait, which is la direction pour aller à le Palais Royal?"

And he answers:

"Well, I tell you, I'm something of a stranger here myself, but I guess it's straight down there a piece."

Now it's no use speculating whether that man comes from Dordogne Inférieure or from Auvergne-sur-les-Puits because he doesn't.

On the other hand, you may strike a real Frenchman – there are some even in Paris. I met one the other day in trying to find my way about, and I asked him:

"Musshoo, s'il vous plait, which is la direction pour aller à Thomas Cook & Son?"

"B'n'm'ss'ulvla'n'fsse'n'sse'pas!"

I said: "Thank you so much! I had half suspected it myself." But I didn't really know what he meant.

Musshoo, s'il vous plait, which is la direction pour aller à le Palais Royal?

Et il répond:

Eh bien, je vous le dis, je suis moi-même quelque chose comme un étranger ici, mais je crois que c'est tout droit par là-bas.

Maintenant il est inutile de se demander si cet homme vient de Dordogne Inférieure ou des Puits-en-Auvergne parce qu'il ne comprendra pas.

D’un autre côté, vous pouvez tomber sur un véritable Français – il y en a quelques-uns, même à Paris. J'en ai rencontré un l'autre jour en essayant de trouver mon chemin, et je lui ai demandé:

Musshoo, s'il vous plait, which is la direction pour aller à Thomas Cook & Son?

B'ne m'ss'ulvla'ne fsse'ne sse'pas!

J'ai dit: «Merci beaucoup! C’est bien ce qu’il me semblait.» Mais je n’avais pas la moindre idée de ce qu’il avait voulu dire.

 

 

 

 

 

 

 

 

So I have come to make it a rule never to use French unless driven to it. Thus, for example, I had a tremendous linguistic struggle in a French tailors shop.

De sorte que je me suis fixé pour règle de ne jamais utiliser le Français à moins d’y être contraint et forcé. C’est comme ça que, par exemple, j’ai été mêlé à une grande bataille linguistique chez un tailleur Français.

 

There was a sign in the window to the effect that "completes" might be had "for a hundred." It seemed a chance not to be missed. Moreover, the same sign said that English and German were spoken.

So I went in. True to my usual principle of ignoring the French language, I said to the head man:

"You speak English?"

He shrugged his shoulders, spread out his hands and looked at the clock on the wall.

Il y avait un écriteau dans la vitrine annonçant qu’on pouvait acheter des «complets» pour «cent francs.» Ça m’a paru une occasion à ne pas manquer. D'ailleurs, le même écriteau indiquait qu’on parlait l'anglais et l'allemand.

Je suis entré. Fidèle à mon principe habituel d'ignorer la langue française, j'ai demandé au patron:

Vous parlez anglais?

Il a haussé les épaules, écarté les mains et regardé l'horloge contre le mur.

 

"Presently," he said.

"Oh," I said, "you'll speak it presently. That's splendid. But why not speak it right away?"

The tailor again looked at the clock with a despairing shrug.

"At twelve o'clock," he said.

"Come now," I said, "be fair about this. I don't want to wait an hour and a half for you to begin to talk. Let's get at it right now."

But he was obdurate. He merely shook his head and repeated:

"Speak English at twelve o'clock."

Judging that he must be under a vow of abstinence during the morning, I tried another idea.

"Allemand?" I asked, "German, Deutsch, eh! speak that?"

Again the French tailor shook his head, this time with great decision.

Dans un moment.

Oh, dis-je, vous allez le parler dans un moment. Magnifique. Mais pourquoi pas tout de suite?

Le tailleur a de nouveau regardé l'horloge avec un haussement d’épaules désespéré.

À midi, dit-il.

Parlez-le maintenant, dis-je, soyez gentil. On ne va pas attendre que vous vous mettiez à parler pendant une heure et demie. On va s’y mettre tout de suite.

Mais il s’entêta et contenta de secouer la tête en répétant:

Speak English at twelve o'clock.

Supposant qu’il avait fait vœu d’abstinence pour la matinée, j'ai essayé autre chose.

Allemand? demandai-je, Allemand, hein! Vous parlez Allemand?

Le tailleur français secoua à nouveau la tête, cette fois avec une grande détermination.

 

"Not till four o'clock," he said.

This was evidently final. He might be lax enough to talk English at noon, but he refused point-blank to talk German till he had his full strength.

I was just wondering whether there wasn't some common sense in this after all, when the solution of it struck me.

"Ah!" I said, speaking in French, "très bong! there is somebody who comes at twelve, quelqu'un qui vient à midi, who can talk English."

Not till14 four o'clock» dit-il.

Ça mettait évidemment fin au débat. Il pouvait pousser l’inconséquence jusqu’à parler Anglais à midi, mais refusait catégoriquement de parler allemand avant d’avoir atteint sa pleine maturité.

Je commençais à me demander si, après tout, il n’y avait pas un peu de bon sens dans tout ça, quand la solution m’est soudain apparue.

Ah! dis-je en Français, très bong! there is somebody who comes at twelve, quelqu'un qui vient à midi, who can talk English.

14 - « Pas avant 16 heures ». Peut-être Leacock joue-t-il sur le mot « till » (caisse enregistreuse), ce qui me donne le vertige à l’idée que tout cela est peut-être truffé de calembours que j’ai honteusement laissé passer…

"Precisément," said the tailor, wreathed in smiles and waving his tape coquettishly about his neck.

Précisément, dit le tailleur, arborant un large sourire et agitant sa cravate d’un geste coquet15.

15 - C’est vrai : « waving his tape coquettishly about his neck.» Exactement comme Oliver Hardy.

"You flirt!" I said, "but let's get to business. I want a suit, un soot, un complete, complet, comprenez-vous, veston, gilet, une pair de panteloon – everything – do you get it?"

You flirt! dis-je, but let's get to business. I want a suit, un soot, un complete, complet, comprenez-vous, veston, gilet, une pair de panteloon – everything – do you get it?

The tailor was now all animation.

"Ah, certainement," he said, "monsieur desires a fantasy, une fantaisie, is it not?"

A fantasy! Good heavens!

The man had evidently got the idea from my naming so many things that I wanted a suit for a fancy dress carnival.

"Fantasy nothing!" I said – "pas de fantaisie! un soot anglais" – here an idea struck me and I tapped myself on the chest – "like this," I said, "comme ceci."

"Bon," said the tailor, now perfectly satisfied, "une fantaisie comme porte monsieur."

Here I got mad.

Le tailleur était maintenant très agité.

Ah, certainement, dit-il, Monsieur désire a fantasy, une fantaisie, n’est-ce pas?

Un complet-fantaisie! Grands Dieux!

J’avais énuméré tellement de choses que l’homme s’imaginait que je voulais une tenue de carnaval.

Fantasy nothing! dis-je pas de fantaisie! un soot anglais

A ce moment, j’eus l’idée de me frapper la poitrine.

Like this, dis-je, comme ça.

Bon, dit le tailleur, apparemment satisfait, une fantaisie comme porte monsieur.

Là, je devins fou.

 

"Blast you," I said, "this is not a fantaisie. Do you take me for a dragon-fly, or what? Now come, let's get this fantaisie business cleared up. This is what I want" – and here I put my hand on a roll of very quiet grey cloth on the counter.

La barbe, dis-je, ce n’est pas un complet-fantaisie. Est-ce que vous me prenez pour une libellule, ou je ne sais quoi? Et maintenant que cette histoire de complet-fantaisie est réglée, voilà ce que je veux – et je mis la main sur un rouleau d’une étoffe d’un gris très doux qui était posé sur le comptoir.

 

"Très bien," said the tailor, "une fantaisie."

I stared at him.

"Is that a fantaisie?"

"Certainement, monsieur."

"Now," I said, "let's go into it further," and I touched another piece of plain pepper and salt stuff of the kind that is called in the simple and refined language of my own country, gents' panting.

Très bien, dit le tailleur, une fantaisie.

Je le regardai fixement.

C’est ça que vous appelez une fantaisie?

Certainement, Monsieur.

Eh bien, allons au fond des choses.

J’attrapai un coupon de cette matière poivre et sel que, dans la langue simple et raffinée de mon propre pays, on appelle le fond de culotte de ces messieurs16.

16 - Interprétation outrageusement libre d’une expression que je n’ai trouvée nulle part : « gents' panting

"This?"

"Une fantaisie," said the French tailor.

"Well," I said, "you've got more imagination than I have."

Then I touched a piece of purple blue that would have been almost too loud for a Carolina nigger.

"Is this a fantaisie?"

The tailor shrugged his shoulders.

"Ah, non," he said in deprecating tones.

"Tell me," I said, speaking in French, "just exactly what it is you call a fantasy."

Et ça?

  Une fantaisie, dit le tailleur français.

Eh bien, vous avez plus d'imagination que moi.

J’attrapai un coupon bleu-pourpre qui aurait été presque trop voyant pour un noir de Caroline.

Et ça, c’est de la fantaisie?

Le tailleur haussa les épaules.

Ah, non, dit-il d’un ton désapprobateur.

Dites-moi exactement, demandai-je en Français, ce que vous appelez une fantaisie.

 

The tailor burst into a perfect paroxysm of French, gesticulating and waving his tape as he put the sentences over the plate one after another. It was fast pitching, but I took them every one, and I got him.

Le tailleur se lança, en Français, dans un discours absolument paroxystique, gesticulant et agitant sa cravate tout en alignant les phrases les unes à la suite des autres. Ça baratinait à toute allure, mais je les ai attrapées une par une, et j’ai fini par comprendre.

 

What he meant was that any single colour or combination of single colours – for instance, a pair of sky blue breeches with pink insertion behind – is not regarded by a French tailor as a fantaisie or fancy. But any mingled colour, such as the ordinary drab grey of the business man is a fantaisie of the daintiest kind. To the eye of a Parisian tailor, a Quakers' meeting is a glittering panorama of fantaisies, whereas a negro ball at midnight in a yellow room with a band in scarlet, is a plain, simple scene.

Ce qu’il voulait dire, c’était qu’un complet d’une couleur simple ou de n’importe quelle combinaison de couleurs simples – par exemple, un pantalon bleu-ciel avec un surfilage rose sur le derrière – n'est pas considéré par un tailleur français comme un complet-fantaisie. Par contre, une étoffe d’une couleur composée, comme le gris terne ordinaire porté par les hommes d'affaires, constitue une fantaisie des plus délicates. L’œil d'un tailleur parisien considère une réunion de Quakers comme un panorama éclatant de fantaisie, alors qu’un bal nègre animé sur le coup de minuit par un orchestre écarlate dans une salle tapissée de jaune est une scène des plus ternes et des plus ordinaires.

 

I thanked him. Then I said:

"Measure me, mesurez-moi, passez le tape line autour de moi."

He did it.

I don't know what it is they measure you in, whether in centimètres or cubic feet or what it is. But the effect is appalling.

Je le remerciai. Puis je lui dis:

Measure me, mesurez-moi, passez le tape line autour de moi.

Ce qu’il fit.

Je ne sais pas exactement ce qu’ils mesurent comme ça, ni s’il s’agit de pieds ou de centimètres cubes ou quoique ce soit. Mais l'effet est épouvantable.

 

The tailor runs his tape round your neck and calls "sixty!" Then he puts it round the lower part of the back – at the major circumference, you understand, – and shouts, "a hundred and fifty!"

Le tailleur vous passe son ruban autour du cou et hurle «soixante!» Puis il vous l’enroule en bas des reins, autour – là où la circonférence est la plus importante, si vous voyez ce que je veux dire, – et braille, «cent cinquante!»

 

It sounded a record breaker. I felt that there should have been a burst of applause. But, to tell the truth, I have friends – quiet sedentary men in the professoriate – who would easily hit up four or five hundred on the same scale.

On aurait dit un championnat. Je pense même que des applaudissements auraient dû éclater. Mais, pour dire la vérité, j'ai des amis – des hommes sédentaires et graves appartenant au corps professoral – qui atteindraient facilement une performance de quatre ou cinq cents sur la même échelle.

 

Then came the last item.

"Now," I said, "when will this 'complete' be ready?"

"Ah, monsieur," said the tailor, with winsome softness, "we are very busy, crushed, écrasés with commands! Give us time, don't hurry us!"

"Well," I said, "how long do you want?"

"Ah, monsieur," he pleaded, "give us four days!"

Alors arriva la dernière étape.

Maintenant, dis-je, quand ce «complet» sera-t-il prêt?

Ah, Monsieur, dit le tailleur, avec une obséquieuse douceur, nous sommes très occupés, accablés, écrasés, par les commandes! Donnez-nous du temps, ne nous bousculez pas!

Eh bien, combien de temps vous faut-il?

Ah, Monsieur, plaida-t-il, donnez-nous quatre jours!

 

I never moved an eyelash.

"What!" I said indignantly, "four days! Monstrous! Let me have this whole complete fantasy in one day or I won't buy it."

"Ah, monsieur, three days?"

"No," I said, "make it two days."

"Two days and a half, monsieur."

"Two days and a quarter," I said; "give it me the day after to-morrow at three o'clock in the morning."

"Ah, monsieur, ten o'clock."

"Make it ten minutes to ten and it's a go," I said.

"Bon," said the tailor.

Je ne sourcillai pas.

Comment! m’écriai-je avec indignation, Quatre jours! C’est monstrueux! Faites-moi ce complet fantaisie dans la journée ou je ne suis pas preneur.

Ah, Monsieur, trois jours?

Non, faites-moi ça en deux jours.

Deux jours et demi, Monsieur.

Deux jours un quart. Préparez-moi ça pour après-demain à trois heures du matin.

Ah, Monsieur, à dix heures.

Dix heures moins dix et on n’en parle plus.

Bon, dit le tailleur.

 

He kept his word. I am wearing the fantaisie as I write. For a fantaisie, it is fairly quiet, except that it has three pockets on each side outside, and a rolled back collar suitable for the throat of an opera singer, and as many buttons as a harem skirt. Beyond that, it's a first-class, steady, reliable, quiet, religious fantaisie, such as any retired French ballet master might be proud to wear.

Il a tenu parole. Je porte le complet-fantaisie en ce moment même où j’écris. Pour un costume fantaisie, il est assez discret, à part les trois poches de chaque côté, le col roulé qui conviendrait mieux au gosier d’un chanteur d'opéra et les boutons aussi nombreux que sur la robe d’une concubine dans un harem. A part ça, c'est un costume fantaisie de première classe, solide, fiable, sobre, un costume d’une fantaisie quasiment religieuse, tel que n'importe quel maître à danser Français à la retraite serait fier d’en porter un.

 

II. – The Joys of Philanthropy

II. – Voici pour vous mon brave

 

"GOOD-MORNING," said the valet de chambre, as I stepped from my room.

Bonjour, dit le valet de chambre17, alors que je sortais de la pièce.

17 - En le French dans la texte.

"Good-morning," I answered. "Pray accept twenty-five centimes."

Bonjour, répondis-je. Prenez ces vingt-cinq centimes, je vous prie.

 

"Good-morning, sir," said the maître d'hôtel, as I passed down the corridor, "a lovely morning, sir."

Bonjour, monsieur, dit le maître d'hôtel18, alors que je traversais le corridor, une belle matinée, monsieur.

18 - Dans le française tongue in the texte.

"So lovely," I replied, "that I must at once ask you to accept forty-five centimes on the strength of it."

Si belle, répondis-je, que je ne saurais manquer de vous prier d'accepter ces quarante-cinq centimes en son honneur.

 

"A beautiful day, monsieur," said the head waiter, rubbing his hands, "I trust that monsieur has slept well."

Une belle journée, Monsieur, dit le majordome en se frottant ses mains, j'espère que Monsieur a bien dormi.

 

"So well," I answered, "that monsieur must absolutely insist on your accepting seventy-five centimes on the spot. Come, don't deny me. This is personal matter. Every time I sleep I simply have to give money away."

Tellement bien, répondis-je, que Monsieur doit impérativement insister pour que vous acceptiez sur l’heure ces soixante-quinze centimes. Allons, vous ne pouvez pas me refuser ça. C'est une de mes manies. Chaque fois que je dors, il me faut tout simplement distribuer de l’argent.

 

"Monsieur is most kind."

Monsieur est trop aimable.

 

Kind? I should think not. If the valet de chambre and the maître d'hôtel and the chef de service and the others of the ten men needed to supply me with fifteen cents worth of coffee, could read my heart, they would find it an abyss of the blackest hatred.

Aimable? Je n’en suis pas si sûr. Si le valet de chambre, le maître d'hôtel, le chef de service19 et chacune des dix autres personnes requises pour me fournir la valeur de quinze centimes de café pouvaient voir dans mon cœur, ils y trouveraient un abîme débordant de la haine la plus farouche.

19 - Voir notes précédentes pour tous les trois.

Yet they take their handful of coppers – great grown men dressed up in monkey suits of black at eight in the morning – and bow double for it.

Pourtant, ces adultes accomplis, accoutrés comme des singes du matin au soir, ne sauraient refuser une poignée de monnaie – ils s’inclinent jusqu’à terre pour ça.

 

If they tell you it is a warm morning, you must give them two cents. If you ask the time, it costs you two cents. If you want a real genuine burst of conversation, it costs anywhere from a cent to a cent and a half a word.

S'ils vous disent que la matinée s’annonce chaude, vous leur devez deux centimes. Si vous vous inquiétez du temps, il vous en coûte deux. Si vous voulez bénéficier de l’authentique échange d’une conversation sincère, ça peut aller de un à un centime et demi le mot.

 

Such is Paris all day long. Tip, tip, tip, till the brain is weary, not with the cost of it, but with the arithmetical strain.

A Paris, c’est toute la journée comme ça. La pièce, la pièce et encore la pièce, jusqu'à épuisement complet des facultés mentales, non pas à cause de ce que ça coûte, mais à cause du surmenage dû au calcul arithmétique.

 

No pleasure is perfect. Every rose has its thorn. The thorn of the Parisian holiday-maker is the perpetual necessity of handing out small gratuities to a set of overgrown flunkies too lazy to split wood.

Aucun plaisir n'est parfait, et il n’existe pas de rose sans épines. A Paris, l'épine dans le pied du touriste, c’est cette perpétuelle nécessité de donner la pièce à tout un tas de larbins qui seraient trop paresseux même pour fendre du petit bois.

 

Not that the amount of the tips, all added together, is anything serious. No rational man would grudge it if it could be presented in a bill as a lump sum at breakfast time every morning and done with for the day.

Non pas que la somme des pourboires mis bout à bout représente quelque chose de conséquent. Aucun homme raisonnable n’y trouverait à redire s’il s’agissait d’une somme forfaitaire à payer chaque matin au petit déjeuner pour tous les services de la journée.

 

But the incessant necessity of handing out small tips of graded amounts gets on one's nerves. It is necessary in Paris to go round with enough money of different denominations in one's pocket to start a bank – gold and paper notes for serious purchases, and with them a huge dead weight of great silver pieces, five franc bits as large as a Quaker's shoebuckle, and a jingling mass of coppers in a side pocket. These one must distribute as extras to cabmen, waiters, news-vendors, beggars, anybody and everybody in fact that one has anything to do with.

Mais la nécessité incessante de distribuer des petits pourboires pour des montants qui changent tout le temps finit par porter sur les nerfs. A Paris, il n’est pas question de sortir sans s’être rempli les poches d’un assortiment de pièces de toutes valeurs digne de la caisse d’une agence bancaire – de l’or et des billets pour les achats importants aussi bien qu’un énorme poids mort de grosses pièces d’argent – les pièces de cinq francs ont à peu près le gabarit d’une boucle de chaussure chez les Quaker – et qu’une masse tintinnabulante de mitraille dans une poche extérieure. Tout ça destiné à être distribué comme faux-frais aux chauffeurs de taxi, aux serveurs, aux crieurs de journaux, aux mendiants, à tout le monde et, en fait, à n’importe quelle personne à qui on peut avoir affaire.

 

The whole mass of the coppers carried only amounts perhaps to twenty-five cents in honest Canadian money. But the silly system of the French currency makes the case appear worse than it is, and gives one the impression of being a walking treasury.

La masse entière des piécettes qu’on doit transporter représente peut-être à peine vingt-cinq cents d’honnête monnaie Canadienne. Mais l’absurde système des devises Françaises la fait paraître bien plus importante, et vous donne l'impression d'être un coffre-fort ambulant.

 

Morning, noon, and night the visitor is perpetually putting his hand into his side pocket and pulling out coppers. He drips coppers all day in an unending stream. You enter a French theatre. You buy a programme, fifty centimes, and ten more to the man who sells it. You hand your coat and cane to an aged harpy, who presides over what is called the vestiaire, pay her twenty-five centimes and give her ten. You are shown to your seat by another old fairy in dingy black (she has a French name, but I forget it) and give her twenty centimes. Just think of the silly business of it. Your ticket, if it is a good seat in a good theatre, has cost you about three dollars and a half. One would almost think the theatre could afford to throw in eight cents worth of harpies for the sake of international good will.

Matin, midi, et soir, le touriste met sans arrêt la main à la poche et en extrait des pièces. Il les distribue toute la journée dans un perpétuel goutte à goutte. Vous entrez dans un théâtre Français. Vous achetez le programme, cinquante centimes, et dix de mieux pour l’employé qui le vend. Vous confiez votre manteau et votre canne à une vieille mégère20 qui règne sur ce qui s’appelle le vestiaire21, vous payez vingt-cinq centimes et vous lui en donnez dix. Une autre vieille sorcière habillée d’un noir miteux (il y a un mot en Français pour ça, mais je l’ai oublié22) vous conduit jusqu’à votre siège, et vous lui donnez vingt centimes. Pensez un peu au trafic que tout ça représente. Votre billet, s’il s’agit d’un siège bien placé dans un théâtre convenable, vous revient à environ trois dollars et demi. A ce tarif-là, le théâtre pourrait même se permettre de prélever huit cents sur les pourboires de ces mégères pour les bonnes œuvres internationales.

20 - Leacock utilise ici le mot « harpy », dont il usera pour désigner, par exemple, le personnel féminin des hôtels. Je n’ai rien trouvé qui justifie l’utilisation humoristique de ce terme dans le contexte du récit. C’est pourquoi j’ai choisi de « botter en touche » et de me contenter, par la suite, de termes plus neutres.

21 -  En français in the text.

22 - Dommage…

 

Similarly, in your hotel, you ring the bell and there appears the valet de chambre, dressed in a red waistcoat and a coat effect of black taffeta. You tell him that you want a bath. "Bien, monsieur!" He will fetch the maître d'hôtel. Oh, he will, will he, how good of him, but really one can't witness such kindness on his part without begging him to accept a twenty-five centime remembrance. "Merci bien, monsieur." The maître d'hôtel comes. He is a noble looking person who wears a dress suit at eight o'clock in the morning with patent leather shoes of the kind that I have always wanted but am still unable to afford. Yet I know from experience that the man merely lives and breathes at fifty centimes a breath. For fifty centimes he'll bow low enough to crack himself. If you gave him a franc, he'd lie down on the floor and lick your boots. I know he would; I've seen them do it.

De la même manière, dans votre hôtel, vous sonnez le valet de chambre et il apparaît, vêtu d’un gilet rouge et d’une espèce de pourpoint en taffetas noir. Vous lui dites que vous désirez prendre votre bain. «Bien, Monsieur!» Il s’empresse d’aller chercher le maître d'hôtel. Oh, parfait, très volontiers, et vraiment, on ne peut être témoin d'une telle mansuétude de sa part sans le prier d'accepter vingt-cinq centimes en souvenir. «Merci bien, Monsieur.» Le maître d'hôtel arrive. C’est une personne majestueuse qui, dès huit heures du matin, porte un habit de soirée et des souliers vernis comme j’ai toujours rêvé d’en posséder sans en avoir jamais eu les moyens. Je sais pourtant d'expérience que le cœur de cet homme ne bat qu’à raison de cinquante centimes la pulsation. Pour cinquante centimes il vous fera une courbette à s’en briser les reins. Si vous lui donniez un franc, il s’allongerait par terre pour vous lécher les bottes. Je le sais; je l’ai vu faire.

So when the news comes that you propose to take a bath, he's right along side of you in a minute, all civility. Mind you, in a really French hotel, one with what is called the old French atmosphere, taking a bath is quite an event, and the maître d'hôtel sees a dead sure fifty centimes in it, with perhaps an extra ten centimes if times are good. That is to say, he may clear anything from ten to twelve cents on the transaction. A bath, monsieur? Nothing more simple, this moment, tout de suite, right off, he will at once give orders for it. So you give him eleven cents and he then tells the hotel harpy, dressed in black, like the theatre harpies, to get the bath and she goes and gets it. She was there, of course, all the time, right in the corridor, and heard all that proceeded, but she doesn't "enter into her functions" until the valet de chambre tells the maître d'hôtel and the maître d'hôtel informs her officially of the coming event.

C’est ainsi qu’il surgit instantanément à vos côtés, plein de courtoisie, quand le bruit se répand que vous vous proposez de prendre un bain. Dans un hôtel authentiquement Français, un hôtel empreint de ce qu’on appelle la vieille atmosphère à la française, s'occuper de vous au moment de votre bain est un véritable événement, et le maître d'hôtel se voit déjà palper ses cinquante centimes, avec peut-être dix centimes de rab si tout se passe dans les temps. C'est-à-dire qu’il peut retirer quelque chose comme dix ou douze centimes de l’opération. Un bain, Monsieur? Rien de plus facile, à l’instant, tout de suite23, séance tenante, des ordres seront donnés sur l’heure. Vous lui donnez onze centimes et il dit à la soubrette de l'hôtel, vêtue de noir comme les soubrettes de théâtre, de préparer le bain, ce qu’elle va faire. Il va sans dire qu’elle était là depuis le début, dans le couloir, et qu’elle a tout entendu, mais elle ne peut «prendre son service» avant que le valet de chambre ne le dise au maître d’hôtel et que le maître d'hôtel ne l'informe officiellement de la mission à accomplir.

23 - In Français dans the texte.

She gets the bath. What does she do? Why, merely opens the door of the bathroom, which wasn't locked, and turns on the water. But, of course, no man with any chivalry in him could allow a harpy to be put to all that labour without pressing her to accept three cents as a mark of personal appreciation.

Elle s’occupe donc du bain. Que fait-elle? Elle se contente d’ouvrir la porte de la salle de bains, qui n'était pas verrouillée, et de faire couler l’eau. Mais, naturellement, aucun homme un tant soit peu chevaleresque ne laisserait une soubrette accomplir un tel labeur sans la presser d’accepter une gratification personnelle de trois centimes.

 

Thus the maître d'hôtel and the valet de chambre and the harpy go on all day, from six in the morning when they first "enter into functions" until heaven knows when at night when they leave off, and they keep gathering in two cents and three cents and even five cents at a time. Then presently, I suppose, they go off and spend it in their own way. The maître d'hôtel transformed into a cheap Parisian with a dragon-fly coat and a sixty cent panama, dances gaily at the Bal Wagram, and himself hands out coppers to the musicians, and gives a one cent tip to a lower order of maître d'hôtel. The harpy goes forth, and with other harpies absorbs red wine and indescribable cheese at eleven at night in a crowded little café on the crowded sidewalk of a street about as wide as a wagon. She tips the waiter who serves her at the rate of one cent per half hour of attendance, and he, I suppose, later on tips someone else, and so on endlessly.

Ainsi font le maître d'hôtel, le valet de chambre et la soubrette toute la journée, de six heures du matin, heure à laquelle ils «prennent leur service» jusqu'à ce que le ciel soit arrivé à la rencontre de la nuit et qu’ils le quittent, grappillant ici et là deux centimes, trois centimes, voire cinq d’un seul coup. Après quoi ils peuvent aller les dépenser à leur guise. Le maître d'hôtel, métamorphosé en parisien ordinaire, – pardessus chamarré et panama à soixante centimes – gambille allègrement au Bal Wagram, où il distribue à son tour sa monnaie aux musiciens et donne un centime à un maître d'hôtel de second ordre. La soubrette s’en va sur le coup de onze heures du soir siffler du gros rouge avec d'autres soubrettes et boulotter un innommable fromage à la terrasse bondée d’une brasserie, sur le trottoir surpeuplé d'une rue à peu près aussi large qu’un wagon de chemin de fer. Elle rétribue le garçon qui la sert au tarif d'un centime la demi-heure de service, et lui, je suppose, redistribue sa monnaie à d’autres, et ainsi de suite, sans arrêt.

 

In this way about fifty thousand people in Paris eke out a livelihood by tipping one another.

C’est de cette façon qu’à Paris, près de cinquante mille personnes arrivent à vivoter en se donnant la pièce les uns aux autres.

 

The worst part of the tipping system is that very often the knowledge that tips are expected and the uncertainty of their amount, causes one to forego a great number of things that might otherwise be enjoyable.

Le côté le plus pénible de ce système est que, très souvent, on sait qu’un pourboire est attendu sans avoir la moindre idée de la somme à donner, de sorte qu’on finit par renoncer à un grand nombre de choses qui auraient pu être agréables.

 

I brought with me to Paris, for example, a letter of introduction to the President of the Republic. I don't say this in any boasting spirit. A university professor can always get all the letters of introduction that he wants. Everyone knows that he is too simple to make any commercial use of them. But I never presented this letter to the President. What was the use? It wouldn't have been worth it. He would have expected a tip, and of course in his case it would have had to be a liberal one, twenty-five cents straight out. Perhaps, too, some of his ministers would have strolled in, as soon as they saw a stranger, on the chance of picking up something. Put it as three ministers at fifteen cents each, that's forty-five cents or a total of seventy cents for ten minutes' talk with the French Government. It's not worth it.

Par exemple, j’avais apporté avec moi à Paris une lettre d'introduction pour le Président de la République. Je ne dis pas ça pour me vanter. Un professeur d'Université peut toujours disposer de toutes les lettres d'introduction qu'il veut. Tout le monde sait qu'il n’aura pas la roublardise d’en faire un usage commercial. Quoiqu’il en soit, je n'ai jamais présenté cette lettre au Président. A quoi cela aurait-il servi? Elle n'aurait eu aucune valeur. Il se serait attendu à un pourboire qui, dans son cas, aurait naturellement dû être d’une libéralité exceptionnelle, peut-être pas moins de vingt-cinq centimes. Peut-être aussi que quelques-uns de ses ministres, voyant arriver un étranger, s’en seraient venus rôder alentour dans l’espoir d’en tirer quelque chose. Mettons trois ministres à quinze centimes chacun, ce qui fait quarante-cinq centimes, soit un total de soixante-dix centimes pour une audience d’une dizaine de minutes avec le Gouvernement Français. Je ne suis pas sûr que ça les vaille.

 

In all Paris, I only found one place where tipping is absolutely out of the question. That was at the British Embassy. There they don't allow it. Not only the clerks and the secretaries, but even the Ambassador himself is forbidden to take so much as the smallest gratuity.

And they live up to it.

That is why I still feel proud of having made an exception to the rule.

Dans tout Paris, je n’ai trouvé qu’un seul endroit où il est absolument hors de question de pratiquer le pourboire. C'était à l'Ambassade de Grande Bretagne. Là-bas, c’est formellement prohibé. Il est non seulement interdit aux commis et aux secrétaires, mais aussi à l'Ambassadeur lui-même d’accepter le moindre pourboire.

Et ils s’y tiennent.

C'est pourquoi j’éprouve une grande fierté d’avoir fait exception à la règle.

 

I went there because the present ambassador is a personal friend of mine. I hadn't known this till I went to Paris, and I may say in fairness that we are friends no longer: as soon as I came away, our friendship seemed to have ceased.

Je suis allé là-bas parce que l'actuel ambassadeur est un ami personnel, ce que j’ignorais jusqu’à mon arrivée à Paris. D’ailleurs, je peux dire en toute équité que nous ne sommes plus amis: à peine étais-je reparti que notre amitié prit fin.

 

I will make no secret of the matter. I wanted permission to read in the National Library in Paris. All Frenchmen are allowed to read there and, in addition, all the personal friends of the foreign ambassadors. By a convenient fiction, everybody is the friend of this ambassador, and is given a letter to prove it, provided he will call at the Embassy and get it. That is how I came to be a friend of the British Ambassador. Whether our friendship will ripen into anything warmer and closer, it is not for me to say.

But I went to the Embassy.

Je n’ai pas l’intention d’en faire un mystère. Je voulais obtenir l’autorisation d’aller consulter des ouvrages à la Bibliothèque Nationale, à Paris. Tous les Français ont le droit de la fréquenter. Non seulement eux, mais aussi tous les amis personnels des ambassadeurs étrangers. Grâce à d’adroits stratagèmes, tout le monde se trouve être l'ami d’un ambassadeur et peut obtenir une lettre qui le prouve pour peu qu’il s’adresse à l’Ambassade. C'est de cette façon que je suis devenu l’ami de l'Ambassadeur de Grande Bretagne. Si notre amitié a été intime et chaleureuse, ce n’est pas à moi de le dire.

Mais je suis allé à l'ambassade.

 

The young man that I dealt with was, I think, a secretary. He was – I could see it at once – that perfect thing called an English gentleman. I have seldom seen, outside of baseball circles, so considerate a manner. He took my card, and from sheer considerateness left me alone for half an hour. Then he came back for a moment and said it was a glorious day. I had heard this phrase so often in Paris that I reached into my pocket for ten cents. But something in the quiet dignity of the young man held me back. So I merely answered that it was indeed a glorious day, and that the crops would soon head out nicely if we got this sunshine, provided there wasn't dew enough to start the rust, in which case I was afraid that if an early frost set in we might be badly fooled. He said "indeed," and asked me if I had read the last London Weekly Times. I said that I had not seen the last one; but that I had read one about a year ago and that it seemed one of the most sparkling things I had ever read; I had simply roared over it from cover to cover.

Je suppose que le jeune homme auquel j'ai eu affaire était un secrétaire. Il était – je m’en suis tout de suite rendu compte – cette chose parfaite qu’on appelle un gentleman. A part dans le milieu du base-ball, je n’ai jamais rencontré quelqu’un d’aussi obligeant. Il a pris ma carte, et avec la plus grande considération, m'a laissé seul pendant une demi-heure. Il est revenu au bout d’un moment, disant que c’était un grand jour. J'avais entendu cette expression si souvent à Paris que j’ai porté ma main à ma poche pour y prendre une pièce de dix centimes. Mais quelque chose dans la digne sérénité du jeune homme m’a retenu. De sorte que je me suis contenté de répondre qu’en effet, c’était un grand jour, que les récoltes seraient précoces si le beau temps se maintenait et pour peu qu’une trop grande abondance de rosée ne fasse pourrir le grain sur pied, auquel cas il était à craindre que des gelées tardives n’occasionnent des dégâts. Il répondit «en effet,» et me demanda si j'avais lu la dernière livraison du Weekly Times de Londres. Je lui ai dit que je n'en avais pas eu l’occasion; mais, environ un an plus tôt, j'avais lu un numéro de ce magazine qui m’avait semblé une des plus brillantes choses que j'avais jamais lues; je l’avais tout simplement dévoré d’un bout à l’autre.

 

He looked pleased and went away.

When he came back, he had the letter of commendation in his hand.

Would you believe it? The civility of it! They had printed the letter, every word of it – except my own name – and it explained all about the ambassador and me being close friends, and told of his desire to have me read in the National Library.

Il parut content et repartit.

Quand il revint, il avait la lettre de recommandation à la main.

Le croiriez-vous? Quelle civilité! La lettre – à l’exception de mon nom – était entièrement imprimée et il y était expliqué en détail comment l'ambassadeur et moi étions des amis intimes, et comment je souhaitais pouvoir fréquenter la Bibliothèque Nationale.

 

I took the letter, and I knew of course that the moment had come to do something handsome for the young man. But he looked so calm that I still hesitated.

I took ten cents out of my pocket and held it where the light could glitter from every point of its surface full in his face.

And I said –

Je pris la lettre. Je savais naturellement que le moment était venu de faire quelque chose en faveur du jeune homme. Mais il paraissait si calme que j'hésitais encore.

Je sortis une pièce de dix centimes de ma poche et je la tins de sorte que la lumière fasse scintiller chaque point de sa surface juste sous son regard.

Et je lui dis

 

"My dear young friend, I hope I don't insult you. You are, I can see it, an English gentleman. Your manner betrays it. I, too, though I may seem only what I am, had I not been brought up in Toronto, might have been like you. But enough of this weakness, – will you take ten cents?"

Mon cher et jeune ami, j'espère ne pas vous offenser. Je peux voir que vous êtes un gentleman. Toutes vos manières le trahissent. Il en va de même pour moi, même si je ne parais que ce que je suis. Si je n’avais pas grandi à Toronto, je serais peut-être comme vous. Mais trêve de sentimentalisme, – acceptez-vous ces dix centimes?

 

He hesitated. He looked all round. I could see that he was making a great effort. The spirit of Paris battled against his better nature. He was tempted, but he didn't fall.

Il hésita, regardant autour de lui. Je pouvais voir qu'il faisait de gros efforts. Le meilleur de sa nature luttait en lui contre l’esprit parisien. Mais il ne succomba pas à la tentation.

 

"I'm sorry, sir," he said. "I'd like to take it, but I'm afraid I mustn't."

"Young man," I said, "I respect your feelings. You have done me a service. If you ever fall into want and need a position in the Canadian Cabinet, or a seat in our Senate, let me know at once."

I left him.

Vous me voyez désolé, monsieur. Je les prendrais volontiers, mais je crains que cela ne me soit impossible.

Jeune homme, je respecte vos sentiments. Vous m’avez rendu un service. Si vous vous avez un jour besoin d'une situation au Gouvernement du Canada, ou d’un siège dans notre Sénat, faites-le moi savoir sans attendre.

Je pris congé de lui.

 

Then by an odd chance, as I passed to the outer door, there was the British Ambassador himself. He was standing beside the door waiting to open it. There was no mistaking him. I could tell by his cocked hat and brass buttons and the brass chain across his chest that it was the Ambassador. The way in which he swung the door back and removed his hat showed him a trained diplomat.

Par un étrange hasard, au moment où j’allais sortir, L'Ambassadeur de Grande Bretagne en personne se trouvait près de la porte et s’apprêtait à l'ouvrir. Pas d’erreur possible. Je pouvais reconnaître à son tricorne, à ses boutons dorés et à la chaîne qu’il portait en travers de la poitrine que c'était l'Ambassadeur. La manière dont il fit pivoter la porte et mit chapeau bas révélèrent un diplomate confirmé.

 

The moment had come. I still held my ten cents.

"My lord," I said, "I understand your position as the only man in Paris who must not accept a tip, but I insist."

I slipped the money into his hand.

"Thank'ee kindly, sir," said the Ambassador.

Diplomatically speaking, the incident was closed.

Le moment était venu. J’avais toujours ma pièce de dix centimes à la main.

Votre Excellence, dis-je, voici pour vous. Je comprends bien que dans votre situation, vous êtes la seule personne dans tout Paris qui ne puisse accepter un pourboire, mais j’insiste.

Je lui glissai la pièce dans la main.

Merci de votre bonté, monsieur, dit l'Ambassadeur.

Sur le plan diplomatique, l'incident était clos.

 

III. – The Simple Life in Paris

III. – La vie Parisienne en toute simplicité

 

PARIS – at least the Paris of luxury and fashion – is a childless city. Its streets are thronged all day with a crowd that passes in endless succession but with never a child among them. You may stand on the boulevards and count a thousand grown-up persons for one child that goes by.

Paris – au moins le Paris du luxe et de la mode – est une ville sans enfants. Ses rues grouillent d’une foule de gens qui défilent toute la journée en une succession sans fin, mais il n’y a pas un seul enfant parmi eux. Sur les boulevards, on peut compter mille grandes personnes pour un seul enfant qui passe.

 

The case, of course, is not so extreme in the quieter parts of the city. I have seen children, sometimes two or three together, in the Champs Elysées. In the garden of the Tuileries I once saw six all in a group. They seemed to be playing. A passer-by succeeded in getting a snapshot of them without driving them away. In the poorer districts, there are any quantity of children, even enough to sell, but in the Paris of the rich, the child is conspicuous by its absence. The foreign visitors come without their children. The true Parisian lady has pretty well gone out of the business.

Bien sûr, la situation n’est pas aussi marquée dans les quartiers plus tranquilles de la ville. J'ai vu des enfants sur les Champs-Élysées, parfois même deux ou trois à la fois. Un jour, dans le jardin des Tuileries, j’en ai vu un groupe de six. Ils avaient l’air de jouer. Un passant a réussi à prendre un instantané d’eux sans se faire rembarrer. Dans les quartiers les plus pauvres, il y a autant d’enfants qu’on veut, assez même pour les vendre, mais dans le Paris des riches, c’est par leur absence qu’ils se font remarquer. Les touristes étrangers viennent sans leurs enfants. De ce point de vue, la véritable Parisienne sort assez bien son épingle du jeu.

 

Here and there you may see driving past with its mother in an open barouche, or parading the Rue de la Paix on the hand of its nurse, the doll-like substitute for old-time infancy, the fashionable Parisian child. As far as the sex can be determined by looking at it, it is generally a girl. It is dressed in the height of fashion. A huge picture hat reaches out in all directions from its head. Long gloves encase its little arms to prevent it from making a free use of them. A dainty coat of powder on its face preserves it from the distorting effect of a smile. Its little hundred dollar frock reaches down in a sweet simplicity of outline. It has a belt that runs round its thighs to divide it into two harmonious parts. Below that are bare pink legs ending in little silk socks at a dollar an inch and wee slippers clasped with a simple emerald buckle. Therein, of course, the child only obeys the reigning fashion. Simplicity, – so I am informed by the last number of La Mode Parisienne, – is the dominant note of Parisian dress to-day, – simplicity, plainness, freedom from all display. A French lady wears in her hair at the Opera a single, simple tiara bound with a plain row of solitaire diamonds. It is so exquisitely simple in its outline that you can see the single diamonds sticking out from it and can count up the price of each. The Parisian gentleman wears in his button-hole merely a single orchid, – not half a dozen, – and pins his necktie with one plain, ordinary ruby, set in a perfectly unostentatious sunburst of sapphires. There is no doubt of the superiority of this Parisian simplicity. To me, when it broke upon me in reading La Mode Parisienne, it came as a kind of inspiration. I took away the stuffy black ribbon with its stupidly elaborate knot from my Canadian Christie hat and wound a single black ostrich feather about it fastened with just the plainest silver aigrette. When I had put that on and pinned a piece of old lace to the tail of my coat with just one safety pin, I walked the street with the quiet dignity of a person whose one idea is not to be conspicuous.

C’est auprès de sa mère, dans une calèche découverte, ou paradant rue de la Paix en tenant sa nurse par la main qu’on peut voir passer ici et là cette quasi-poupée servant de substitut à une enfance disparue, je veux parler de l'enfant Parisien à la mode. Pour autant qu’on puisse déterminer son sexe à l’œil nu, il s’agit généralement d’une fille. Ses vêtements sont du dernier chic. Un immense capuchon s’épanouit dans tous les sens autour de sa tête. Ses petits bras sont enfermés dans de longs gants qui les empêchent de bouger librement. Une délicate couche de poudre sur son visage la prévient d’être défigurée par un sourire. Sa petite robe à cent dollars descend jusqu’à terre en une douce corolle. Une ceinture partage ses jambes en deux parties harmonieuses terminées par des socquettes de soie à un dollar par pouce et des petits souliers fermés par une simple boucle vert-émeraude. A cet égard, naturellement, l'enfant n’obéit qu’à la mode en vigueur. A Paris, c’est aujourd’hui la simplicité, – je me suis documenté dans le dernier numéro de La Mode Parisienne qui est le trait dominant de la tenue vestimentaire, – la simplicité, la sobriété, l’absence de toute ostentation. A l’Opéra, la coiffure d’une Française n’est parée que d’un unique et simple diadème orné d’une simple rangée de diamants. Son dessin est si extraordinairement simple qu’on peut voir les pierres saillir sur son pourtour et estimer le prix de chacune d’elles. Le gentleman Parisien ne porte quant à lui qu’une simple orchidée à la boutonnière, – non pas une demi-douzaine, – et sa cravate est simplement épinglée d’un rubis tout ordinaire serti dans une discrète couronne de saphirs disposés en rayons de soleil. La simplicité parisienne ne saurait faire aucun doute. Lorsque j’eus fini de lire La Mode Parisienne, il me vint comme une inspiration. J’arrachai le désuet ruban noir qui entourait mon chapeau Canadian Christie, avec son nœud stupidement recherché, et le remplaçai par une simple plume d’autruche noire enroulée autour de la coiffe et maintenue par une aigrette argentée des plus communes. Quand j’eus fait cela et accroché un morceau de dentelle ancienne aux basques de mon habit à l’aide d’une épingle de sécurité ordinaire, je pus marcher dans la rue avec la calme dignité d'une personne sur laquelle rien saurait attirer l’attention.

 

But this is a digression. The child, I was saying, wears about two hundred worth of visible clothing upon it; and I believe that if you were to take it up by its ten-dollar slipper and hold it upside down, you would see about fifty dollars more. The French child has been converted into an elaborately dressed doll. It is altogether a thing of show, an appendage of its fashionably dressed mother, with frock and parasol to match. It is no longer a child, but a living toy or plaything.

Mais tout cela n’est que digression. L'enfant, disais-je, porte pour environ deux cents dollars de vêtements sur elle; et je soupçonne que si vous deviez l’attraper par ses souliers à dix dollars et la retourner cul par-dessus tête, vous trouveriez facilement cinquante dollars de plus là-dessous. Cette petite Française a été métamorphosée en une poupée habillée avec le plus grand soin. C'est à la fois un objet d'exposition et un prolongement de sa mère, elle-même vêtue selon la dernière mode, avec robe et ombrelle assorties. Ce n'est plus une enfant, mais une poupée ou un jouet vivant.

 

Even on these terms the child is not a success. It has a rival who is rapidly beating it off the ground. This is the Parisian dog. As an implement of fashion, as a set-off to the fair sex, as the recipient of ecstatic kisses and ravishing hugs, the Parisian dog can give the child forty points in a hundred and win out. It can dress better, look more intelligent, behave better, bark better, – in fact, the child is simply not in it.

Cependant, même dans ces conditions, l'enfant ne remporte pas la palme. Elle a un rival qui la bat à plates coutures. Je veux parler du chien Parisien. Comme instrument de la mode, comme faire-valoir du beau sexe, comme bénéficiaire de baisers délirants, d’étreintes et de transports, le chien Parisien peut rendre quarante points contre cent à l'enfant et gagner haut la main. Il peut bien mieux s'habiller, avoir l’air plus intelligent, mieux se conduire, mieux aboyer, – en fait, l'enfant n'est tout simplement pas dans la course.

 

This is why, I suppose, in the world of Parisian luxury, the dog is ousting the infant altogether. You will see, as I said, no children on the boulevards and avenues. You will see dogs by the hundred. Every motor or open barouche that passes up the Champs Elysées, with its little white cloud of fluffy parasols and garden-hats, has a dainty, beribboned dog sitting among its occupants: in every avenue and promenade you will see hundreds of clipped poodles and toy spaniels; in all the fashionable churches you will see dogs bowed at their devotions.

Je suppose que c'est pour ça que dans le monde du luxe Parisien, le chien surclasse largement le petit enfant. Comme je l’ai dit, vous ne verrez pas le moindre enfant sur les boulevards et les avenues. Vous y verrez des chiens par centaines. Chaque calèche, chaque voiture découverte qui remonte les Champs-Elysées avec son petit nuage blanc d’ombrelles duveteuses et de chapeaux à fleurs, a son chien délicat et enrubanné assis au milieu des passagers: le long de chaque avenue et de chaque promenade vous verrez des centaines de caniches tondus et d’épagneuls de luxe; dans toutes les églises à la mode vous verrez des chiens agenouillés pour faire leurs dévotions.

 

It was a fair struggle. The child had its chance and was beaten. The child couldn't dress: the dog could. The child couldn't or wouldn't pray: the dog could, – or at least he learnt how. No doubt it came awkwardly at first, but he set himself to it till nowadays a French dog can enter a cathedral with just as much reverence as his mistress, and can pray in the corner of the pew with the same humility as hers. When you get to know the Parisian dogs, you can easily tell a Roman Catholic dog from a Low Church Anglican. I knew a dog once that was converted, – everybody said from motives of policy, – from a Presbyterian, – but, stop, it's not fair to talk about it, – the dog is dead now, and it's not right to speak ill of its belief, no matter how mistaken it may have been.

C'était un combat loyal. L'enfant a eu sa chance et a été vaincue. L'enfant ne pouvait pas s'habiller: le chien a pu le faire. L'enfant ne pouvait pas ou ne voulait pas prier: le chien a pu le faire, – ou il a au moins appris comment le faire. Il était sans doute maladroit à ses débuts. Mais il a fini par s’habituer. Au jour d’aujourd’hui, un chien Français peut pénétrer dans une cathédrale avec autant de piété que sa maîtresse, et prier au coin d’un banc avec la même humilité. Quand vous connaîtrez les chiens Parisiens, vous pourrez facilement distinguer un chien Catholique Romain d'un Anglican. J'ai connu autrefois un chien Presbytérien qui s’était converti, – on a prétendu que c’était pour des raisons politiques, – au, – mais il suffit, il n’est pas loyal de parler de lui, – il est mort à présent, et il ne serait pas convenable d’évoquer les défaillances de sa foi, dans quelque erreur qu’il ait pu être.

 

However, let that pass, what I was saying was that between the child and the dog, each had its chance in a fair open contest and the child is nowhere.

Mais je disais qu’entre l'enfant et le chien, chacun avait eu sa chance dans un concours ouvert et que l'enfant avait fini dans les choux.

 

People, who have never seen, even from the outside, the Parisian world of fashion, have no idea to what an extent it has been invaded by the dog craze. Dogs are driven about in motors and open carriages. They are elaborately clipped and powdered and beribboned by special "coiffeurs." They wear little buckled coats and blankets, and in motors, – I don't feel quite sure of this, – they wear motor goggles. There are at least three or four – and for all I know there may be more – fashionable shops in Paris for dogs' supplies. There is one that any curious visitor may easily find at once in the Rue des Petits Champs close to the Avenue de l'Opera. There is another one midway in the galleries of the Palais Royal. In these shops you will see, in the first place, the chains, collars, and whips that are marks of the servitude in which dogs still live (though, by the way, there are already, I think, dog suffragettes heading a very strong movement). You will see also the most delicious, fashionable dog coats, very, very simple, fastened in front with one silver clasp, only one. In the Palais Royal shop they advertise, "Newest summer models for 1913 in dogs' tailoring." There are also dogs' beds made in wickerwork in cradle shape with eider-down coverlets worked over with silk.

Ceux qui ne l’ont jamais vu, même de l'extérieur, n’ont aucune idée de l’engouement du monde Parisien de la mode pour les chiens. Les chiens sont promenés dans des voitures automobiles et des landaus découverts. Ils sont soigneusement tondus, poudrés et enrubannés par des «coiffeurs24» spécialisés. Ils portent des petites couvertures, des mantelets à bouclettes et des lunettes de conduite quand ils vont en automobile, – quoique je ne me sois pas tout à fait sûr de ce détail. Il existe à Paris au moins trois ou quatre – et pour autant que je le sache, il peut même y en avoir davantage – magasins à la mode qui vendent des accessoires pour chiens. Il y en un que n'importe quel visiteur curieux peut facilement trouver Rue des Petits Champs, tout près de l’Avenue de l’Opéra. Il y en a un autre dans l’allée centrale des galeries du Palais Royal. Dans ces magasins, vous trouverez d’abord les chaînes, les colliers et les fouets qui sont les marques de la servitude qui reste celle des chiens (d'ailleurs, il y a déjà probablement, du moins je l’imagine, une suffragette canine à la tête de quelque puissant mouvement). Vous trouverez également les plus charmants mantelets pour chien, des mantelets dernier-cri mais simples, très simples, simplement attachés sur le devant par une agrafe d’argent, – rien qu’une. Dans le magasin du Palais Royal, on annonce la «nouvelle collection d’accessoires canins pour l’été 1913.» On trouve aussi des paniers à chien en forme de berceau avec des édredons doublés de soie.

24 - En le langue de la France dans la texte.

A little while ago, the New York papers were filled with an account of a dog's lunch given at the Vanderbilt Hotel by an ultra-fashionable American lady. It was recorded that Vi Sin, the Pekin Spaniel of Mrs. H. of New York, was host to about ten thousand dollars worth of "smart" dogs. I do not know whether or not this story is true, for I only read it in the Parisian papers. But certain it is that the episode would have made no sensation in Paris. A dog eating in a restaurant is a most ordinary spectacle. Only a few days ago I had lunch with a dog, – a very quiet, sensible Belgian poodle, very simply dressed in a plain morning stomach coat of ultramarine with leather insertions. I took quite a fancy to him. When I say that I had lunch with him, I ought to explain that he had a lady, his mistress, with him, – that also is quite usual in Paris. But I didn't know her, and she sat on the further side of him, so that I confined myself to ordinary table civilities with the dog. I was having merely a plain omelette, from motives of economy, and the dog had a little dish of entrecote d'agneau aux asperges maître d'hôtel. I took some of it while the lady was speaking to the waiter and found it excellent. You may believe it or not, but the entry of a dog into a French restaurant and his being seated at a table and having his food ordered creates not the slightest sensation. To bring a child into a really good restaurant would, I imagine, be looked upon as rather a serious affair.

Il y a quelques temps, les journaux de New York ont publié le compte-rendu d’un déjeuner de chiens donné à l'hôtel Vanderbilt par une Américaine à la pointe de la mode. On a noté que Vi Sin, l'épagneul pékinois de Mrs. H. de New York, était l’amphitryon d’une tablée de chiens «dans le vent» valant à eux tous une dizaine de milliers de dollars. Je ne sais pas si cette histoire est vraie, étant donné que je ne l’ai lue que dans un journal parisien. Mais il certain que cette anecdote n'aurait pas fait sensation à Paris. Un chien mangeant dans un restaurant est un spectacle des plus ordinaires. Il y a seulement quelques jours, j'ai moi-même déjeuné avec un chien, – un caniche Belge très calme et très sensible, très simplement vêtu d’un manteau du matin bleu-marine soutaché de cuir qui lui couvrait l’abdomen. Je me suis pris d’un caprice amical pour lui. Je dis que j'ai déjeuné avec lui, mais il faut préciser qu’une dame – sa maîtresse – l’accompagnait, – ce qui est tout aussi habituel à Paris. Mais je ne la connaissais pas, de sorte qu’elle s’est assise de l’autre côté du chien et que c’est auprès de ce dernier que je me suis conformé aux civilités ordinaires de la table. Je n’avais commandé qu’une simple omelette, dans un souci d’économie. Le chien, lui, avait une petite assiette d'entrecôte d'agneau aux asperges maître d’hôtel25. Je lui en ai subtilisé un peu tandis que la dame parlait au serveur et j’ai trouvé ça excellent. Croyez-le ou non, mais le fait de voir un chien entrer dans un restaurant Français, s’asseoir à une table et se faire commander son repas ne provoque pas la plus légère émotion. J’imagine que c’est plutôt l’arrivée d’un enfant dans un vraiment bon restaurant qui serait considérée comme une affaire sérieuse.

25 - En Français… and son on.

26- En texte dans le Français.

27 - Un monument au célèbre chien Barry (1800-1814) est bien élevé au Cimetière des Chiens d’Asnières, près du Pont de Clichy, mais du diable si je sais quelle est cette île de la Recette dont parle Leacock.

Not only is the dog the darling of the hour during his lifetime, but even in death he is not forgotten. There is in Paris a special dog cemetery. It lies among the drooping trees of a little island in the Seine, called the Isle de la Recette, and you may find it by taking the suburban tramway for Asnières. It has little tombstones, monuments, and flowered walks. One sorrow-stricken master has inscribed over a dog's grave, – "Plus je vois les hommes, plus j'aime mon chien." The most notable feature of the cemetery is the monument of Barry, a St. Bernard dog. The inscription states that he saved forty lives in the Alps.

Non seulement il reste toute sa vie le chien-chien-chou-chéri à sa maîtresse, mais même dans la mort il n'est pas oublié. Il existe à Paris un cimetière réservé aux chiens. Il se trouve sous les saules pleureurs d'une petite île de la Seine appelée l'île de la Recette, et vous pouvez y aller en prenant le tramway pour Asnières. Il y a des petites pierres tombales, des monuments, et des allées fleuries. Un maître frappé par la douleur a fait graver sur la tombe de son chien, – «Plus je vois les hommes, plus j'aime mon chien26.» Le monument le plus remarquable du cimetière est celui de Barry, un Saint Bernard. Une inscription vous informe qu'il a sauvé quarante vies dans les Alpes27.

 

But the dog craze is after all only a sign and sample of the prevailing growth and extent of fashionable luxury. Nowhere in the world, I suppose, is this more conspicuous than in Paris, the very Vanity Fair of mundane pleasure. The hostesses of dinners, dances and fêtes vie with one another in seeking bizarre and extravagant effects. Here is a good example of it taken from actual life the other day. It is an account of an "oriental fête" given at a private mansion in Paris.

Mais la folie des chiens n’est tout compte fait qu’un signe et qu’un exemple de la croissance et de l'ampleur grandissante du luxe et de la mode, qui, je pense, ne se manifestent nulle part au monde autant qu’à Paris, la Foire aux Vanités par excellence des plaisirs mondains. A l’occasion des dîners, des bals et des fêtes, les hôtesses rivalisent entre elles d’originalité et d’extravagance. En voici un bon exemple récemment emprunté à la vie réelle. Il s’agit du compte-rendu d’une «oriental fête28» donnée dans un hôtel particulier Parisien.

28 - Tel quel sous la plume de Leacock.

It runs thus: – "The sumptuous Paris mansion of the Comtesse Aynard de Chabrillan in the Rue Christophe-Colomb was converted into a veritable scene from the 'Thousand and One Nights' on the occasion of a Persian fête given by her to a large company of friends.

"In the courtyard an immense tent was erected, hung with superb Persian stuffs and tapestries, and here the élite of Paris assembled in gorgeous Oriental costumes.

"The countess herself presided in a magnificent Persian costume of green and gold, with an immense white aigrette in her hair."

Notice it. The simplicity of it! Only green and gold in her costume, no silver, no tin, no galvanized iron, just gold, plain gold; and only "one immense white aigrette." The quiet dignity of it!

Voilà ce que ça donne:

Le somptueux hôtel Parisien de la Comtesse Aynard de Chabrillan, rue Christophe-Colomb a été converti en une véritable scène «des mille et une nuits» à l'occasion d'une fête persane donnée par la Comtesse pour une nombreuse assemblée de ses amis.

Un immense chapiteau avait été dressé dans la cour, tendu de superbes étoffes et de tapisseries persanes, et c’est là que l'élite Parisienne s'est réunie dans de magnifiques costumes orientaux.

La comtesse présidait en personne, vêtue d’un superbe ensemble persan vert et or, les cheveux ornés d’une immense aigrette blanche.

Remarquez bien la sobriété de tout ça! Seulement du vert et de l’or dans sa toilette, pas d’argent, pas d’étain, pas de fer galvanisé, juste de l’or, de l’or ordinaire; et seulement «une immense aigrette blanche.» Quelle sereine dignité!

 

The article goes on: – "Each of the sensational entries was announced by M. André de Fouquières, the arbiter of Parisian elegance.

L'article continue:

L’arrivée de chaque invité faisait sensation et était annoncée par Mr. André de Fouquières, l'arbitre des élégances Parisiennes.

 

"One of the most striking spectacles of the evening was the appearance of Princesse P. d'Arenberg, mounted on an elephant, richly bedecked with Indian trappings. Then came the Duchesse de Clermont-Tonnerre and the Comtesse Stanislas de Castellane in gold cages, followed by the Marquise de Brantes, in a flower-strewn Egyptian litter, accompanied by Pharaoh and his slaves.

Une des attractions les plus saisissantes de la soirée fut l’apparition de la Princesse P. d'Arenberg, juchée sur un éléphant richement harnaché à la mode Indienne. Puis ce fut l’entrée de la Duchesse de Clermont-Tonnerre et de la Comtesse Stanislas de Castellane dans des cages dorées, suivies de la Marquise de Brantes dans une litière égyptienne emplie de pétales de fleurs, accompagnée de Pharaon et de ses esclaves.

 

"The Comtesse de Lubersac danced an Oriental measure with charming grace, and Prince Luis Fernando of Spain, in an ethereal costume, his features stained a greenish hue, executed a Hindoo dance before the assembly."

La Comtesse de Lubersac exécuta une danse orientale avec autant de grâce que de charme, et le Prince Luis Fernando de l'Espagne, dans un costume éthéré, un simple point d’une nuance verte peint sur son front, se livra devant l'assemblée à une danse hindoue.

 

Can you beat it? His features stained with a greenish hue! Now look at that! He might have put on high grade prepared paint or clear white lead, – he's rich enough, – but, no, just a quiet shingle stain is enough for him.

Vous entendez ça? Un simple point d’une nuance verte! Et maintenant, écoutez! Il aurait pu s’enduire d’une peinture premier choix ou se poudrer de blanc, – il en a largement les moyens, – mais non, il se contente d’un simple point.

 

I cannot resist adding from the same source the list of the chief guests. Anybody desiring a set of names for a burlesque show to run three hundred nights on the circuit may have them free of charge or without infringement of copyright.

Je ne peux m’empêcher d’ajouter – venant de la même source – la liste des invités de marque. Si quelqu’un désire une liste de noms pour une tournée de trois-cent représentations d’une revue de music-hall, il peut les avoir pour rien et sans violer le moindre copyright.

 

"Nearly everyone prominent in Paris society was present, including the Maharajah of Kapurthala, Princess Prem Kaur, Prince Aga Khan, the Austrian Ambassador and Countess Szecsen, the Persian and Bulgarian Ministers, Mme. Stancioff, Duc and Duchesse de Noailles, Comtesse A. Potocka, Marquis and Marquise de Mun, Comtesse du Bourg de Bozas, Mrs. Moore, Comte and Comtesse G. de Segonzec and Prince and Princess de Croy."

Presque tout ce que Paris compte de sommités était présents, y compris le Maharadja de Kapurthala, La Princesse Prem Kaur, Le Prince Aga Khan, l'Ambassadeur d’Autriche et la Comtesse Szecsen, les Ministres Persans Bulgares, Mrs. Stancioff, le Duc et la Duchesse de Noailles, la Comtesse A. Potocka, le Marquis et la Marquise de Mun, la Comtesse du Bourg De Bozas, Mrs. Moore, le Comte et la Comtesse G. de Segonzec et le Prince et Princesse de Croy.

 

I am sorry that "Mrs. Moore" was there. She must have slipped in unnoticed.

Je suis désolé de la présence de «Mrs. Moore». Elle a dû s’introduire en douce au milieu de la réception.

 

What is not generally known is that I was there myself. I appeared, – in rivalry with Prince Luis Fernando – dressed as a Bombay soda water bottle, with aerial opalescent streaks of light flashing from the costume which was bound with single wire.

Ce qu’on ignore généralement, c’est que j'étais moi-même présent. J’ai fait mon apparition, – rivalisant avec le Prince Luis Fernando – habillé en flacon de limonade de Bombay, avec des zébrures opalescentes de lumière aérienne clignotant sur tout mon costume attaché le plus simplement du monde avec un bout de ficelle de cuisine ordinaire.

 

IV. – A Visit to Versailles

IV. – Une visite à Versailles

 

"WHAT!" said the man from Kansas, looking up from his asparagus, "do you mean to say that you have never seen the Palace of Versailles?"

"No," I said very firmly, "I have not."

"Nor the fountains in the gardens?"

"No."

"Nor the battle pictures?"

"No."

"And the Hall of Mirrors," – added the fat lady from Georgia.

"And Madame du Barry's bed" – said her husband.

"Her which," I asked, with some interest.

"Her bed."

"All right," I said, "I'll go."

Comment! dit l'homme du Kansas par-dessus ses asperges, vous voulez dire que vous n'avez jamais vu le Château de Versailles?

Non, dis-je avec fermeté, jamais.

Ni les Grandes Eaux dans les jardins?

Non

Ni la Galerie des Batailles?

Non

Et la Galerie des Glaces, – ajouta la grosse dame de Géorgie.

Et le lit de Madame du Barry – dit son mari.

Son quoi, demandai-je, avec un certain intérêt.

Son lit.

Eh bien, dis-je, je m’en vais y aller.

 

I knew, of course, that I had to. Every tourist in Paris has got to go and see Versailles. Otherwise the superiority of the others becomes insufferable, with foreigners it is different. If they worry one about palaces and cathedrals and such – the Château at Versailles, and the Kaiserhof and the Duomo at Milan – I answer them in kind. I ask them if they have ever seen the Schlitzerhof at Milwaukee and the Anheuserbusch at St. Louis, and the Dammo at Niagara, and the Toboggo at Montreal. That quiets them wonderfully.

But, as I say, I had to go.

Je savais bien qu’il fallait le faire. Un touriste à Paris ne peut pas ne pas aller à Versailles. S’il n’y va pas, ceux qui l’ont vu deviennent insupportables de supériorité. Avec les étrangers, c’est différent. S'ils se vantent d’avoir visité des palais et des cathédrales – le Château de Versailles, le Kaiserhof ou le Dôme de Milan – je ne suis pas en peine pour leur répondre. Je leur demande s'ils ont jamais vu le Schlitzerhof à Milwaukee, l'Anheuserbusch à St Louis, le Dammo à Niagara, et le Toboggo à Montréal. Ça leur cloue merveilleusement le bec.

Mais, comme je disais, il fallait y aller.

 

You get to Versailles – as the best of various ways of transport – by means of a contrivance something between a train and a street car. It has a little puffing steam-engine and two cars – double deckers – with the top deck open to the air and covered with a wooden roof on rods. The lower part inside is called the first-class and a seat in it costs ten cents extra. Otherwise nobody would care to ride in it. The engine is a quaint little thing and wears a skirt, painted green, all around it, so that you can just see the tips of its wheels peeping modestly out below. It was a great relief to me to see this engine. It showed that there is such a thing as French delicacy after all. There are so many sights along the boulevards that bring the carmine blush to the face of the tourist (from the twisting of his neck in trying to avoid seeing them), that it is well to know that the French draw the line somewhere. The sight of the bare wheels of an engine is too much for them.

Entre divers moyens de transport pour arriver à Versailles, le meilleur est quelque chose qui tient à la fois du chemin de fer et de l’omnibus. Il s’agit d’une petite locomotive à vapeur à laquelle sont attelés deux wagons – à double étage – dont la plate-forme supérieure, à l’air libre, est couverte d’un auvent de bois fixée sur des tringles. La partie du bas, à l'intérieur, s'appelle la première classe et une place y coûte dix centimes de plus. Autrement, personne n’aurait envie d’y monter. La locomotive est une petite machine désuète entièrement entourée d’une sorte de jupon peint en vert qui descend presque jusqu’à terre, de sorte qu’on ne peut voir que l’extrémité de ses roues qui, tant bien que mal, tournent en-dessous en grinçant. Le spectacle de cette locomotive fut pour moi un véritable soulagement. Cela montrait qu’après tout, la délicatesse Française existait bel et bien. Il y a tant de spectacles sur les boulevards qui font monter le rouge aux joues des touristes (bien qu’ils se tordent le cou pour éviter de les voir), qu'il est bon de savoir que les Français respectent quand même certaines limites. La vision des roues toutes nues d’une locomotive, c’est plus qu’ils n’en peuvent supporter.

 

The little train whirls its way out of Paris, past the great embankment and the fortifications, and goes rocking along among green trees whose branches sweep its sides, and trim villas with stone walls around quaint gardens. At every moment it passes little inns and suburban restaurants with cool arbours in front of them, and waiters in white coats pouring out glasses of red wine. It makes one thirsty just to look at them.

Le petit train va son chemin jusqu’à l’extérieur de Paris, au-delà du grand remblai et des fortifications, et s’en va cahoter dans la verdure des arbres dont les branches lui balayent les flancs, parmi les coquettes villas aux pittoresques jardins enclos entre leurs murs de pierre. A tout moment, il passe devant des petites auberges et des restaurants de banlieue aux terrasses desquels, sous les tonnelles fraîches, des garçons en chemise blanche remplissent des verres de vin rouge. On en a soif rien qu’à les regarder.

 

In due time the little train rattles and rocks itself over the dozen miles or so that separate Paris from Versailles, and sets you down right in front of the great stone court-yard of the palace. There through the long hours of a summer afternoon you may feast your eyes upon the wonderland of beauty that rose at the command of the grand monarch, Louis XIV, from the sanded plains and wooded upland that marked the spot two hundred and fifty years ago.

A l’heure dite, le petit train, ballotant et crachotant, franchit la douzaine de milles ou à peu près qui séparent Paris de Versailles et vous dépose juste devant la grande cour pavée du château. Là, pendant les longues heures d'un après-midi d'été, vous pouvez régaler vos yeux de ce merveilleux domaine de beauté né de la seule volonté du Grand Monarque, Louis XIV, des étendues sablées et des hauteurs boisées qui marquent les lieux depuis deux cents cinquante ans.

 

All that royal munificence could effect was lavished on the making of the palace. So vast is it in size that in the days of its greatest splendour it harboured ten thousand inmates. The sheer length of it from side to side is only about a hundred yards short of half a mile. To make the grounds the King's chief landscape artist and his hundreds of workers laboured for twenty years. They took in, as it were, the whole landscape. The beauty of their work lies not only in the wonderful terraces, gardens, groves and fountains that extend from the rear of the Château, but in its blending with the scene beyond. It is so planned that no distant house or building breaks into the picture. The vista ends everywhere with the waving woods of the purple distance.

La munificence royale a prodigué tout ce dont elle était capable pour la construction de ce palais si vaste qu’au temps de sa plus grande splendeur, il n’hébergeait pas moins de dix mille pensionnaires. D’un bout à l’autre, il mesure un demi-mille, à cent yards près. Le paysagiste du Roi et ses centaines d’ouvriers ont travaillé pendant vingt ans pour réaliser les jardins. Ils ont pour ainsi dire remué le paysage tout entier. La beauté de leur travail ne réside pas seulement dans les terrasses, les jardins, les plantations et les merveilleux bassins qui s'étendent derrière le Château, mais aussi dans la manière dont l’ensemble s’intègre dans le paysage. Il est ainsi prévu qu'aucune maison ou construction éloignée ne vienne rompre l’ordonnance des perspectives qui, partout, se fondent dans les ondulations des bois dont les feuillages empourprent les lointains.

 

Louis XIV spent in all, they say, a hundred million dollars on the making of the palace. When made it was filled with treasures of art not to be measured in price. It was meant to be, and it remains, the last word of royal grandeur. The King's court at Versailles became the sun round which gravitated the fate and fortune of his twenty million subjects. Admission within its gates was itself a mark of royal favour. Now, any person with fifteen cents may ride out from Paris on the double-decked street car and wander about the palace at will. For a five cent tip to a guide you may look through the private apartments of Marie Antoinette, and for two cents you may check your umbrella while you inspect the bedroom of Napoleon the First. For nothing at all you may stand on the vast terrace behind the Château and picture to yourself the throng of gay ladies in paniered skirts, and powdered gentlemen, in sea-green inexpressibles, who walked among its groves and fountains two hundred years ago. The palace of the Kings has become the playground of the democracy.

On dit que Louis XIV dépensa un total cent millions de dollars pour construire le palais. Cela fait, il le remplit d’inestimables trésors de l'art. Tout cela constituait le dernier mot de la splendeur royale, et ça l’est resté. La cour de Versailles devint le soleil autour duquel gravitaient la destinée et la fortune des vingt millions de sujets de Louis XIV. Être admis à pénétrer dans le château était en soi-même une marque de la faveur royale. De nos jours, il suffit de quinze centimes à n’importe qui pour sortir de Paris dans un tramway à impériale et se promener à sa guise dans le palais. Contre un pourboire de cinq centimes à un guide, il peut admirer les appartements privés de Marie Antoinette, et pour deux centimes il peut vérifier le fonctionnement de son parapluie tout en examinant la chambre à coucher de Napoléon Ier. Enfin, sans débourser un sou, il peut rester sur l’immense terrasse qui s’étend derrière le palais et imaginer la multitude joyeuse des dames avec leurs robes à traîne et des messieurs poudrés29 déambulant parmi les plantations et les bassins d’il y a deux cents ans. Car le palais des Rois est devenu la cour de récréation de la démocratie.

29- Suit « in sea-green inexpressibles», ce qui reste pour moi très obscur…

The palace – or the Château, as it is modestly named – stands crosswise upon an elevation that dominates the scene for miles around. The whole building throughout is only of three stories, for French architecture has a horror of high buildings. The two great wings of the Château reach sideways, north and south; and one, a shorter one, runs westwards towards the rear. In the front space between the wings is a vast paved court-yard – the Royal Court – shut in by a massive iron fence. Into this court penetrated, one autumn evening in 1789, the raging mob led by the women of Paris, who had come to drag the descendant of the Grand Monarch into the captivity that ended only with the guillotine. Here they lighted their bonfires and here they sang and shrieked and shivered throughout the night. That night of the fifth of October was the real end of monarchy in France.

Le palais – ou le Château, comme il est modestement appelé – est construit sur une éminence qui domine le paysage à plusieurs milles alentour. L'architecture Française ayant horreur des constructions élevées, il ne compte que trois étages. Ses deux grandes ailes s’étendent du nord et sud; une autre aile, plus courte, se prolonge par derrière en direction de l’ouest. L’espace compris entre les ailes est occupé par la Cour Royale, une vaste étendue pavée que ferme une massive grille de fer. C’est cette même cour qui, un soir de l’automne 1789, fut envahie par la populace déchaînée qui, menée par les femmes de Paris, s’en venait chercher le descendant du Grand Monarque pour le faire entrer dans une captivité qui ne devait connaître son terme que sous le couperet de la guillotine. C’est là que cette populace alluma ses feux; c’est là qu’elle chanta et dansa toute la nuit dans le bruit et la fureur. Et c’est cette du nuit du cinq octobre qui marqua pour de bon la fin de la monarchie en France.

 

No one, I think – not even my friend from Kansas who boasted that he had "put in" three hours at Versailles – could see all that is within the Château. But there are certain things which no tourist passes by. One of them is the suite of rooms of Louis XIV, a great series of square apartments all opening sideways into each other with gilded doors as large as those of a barn, and with about as much privacy as a railway station. One room was the King's council chamber; next to this, a larger one, was the "wig-room," where the royal mind selected its wig for the day and where the royal hair-dresser performed his stupendous task. Besides this again is the King's bedroom. Preserved in it, within a little fence, still stands the bed in which Louis XIV died in 1715, after a reign of seventy-two years. The bedroom would easily hold three hundred people. Outside of it is a great antechamber, where the courtiers jealously waited their turn to be present at the King's "lever," or "getting up," eager to have the supreme honour of holding the royal breeches.

A mon avis, personne, – même pas mon ami du Kansas qui se vantait d’avoir «fait» Versailles en trois heures – ne pourrait visiter le Château dans sa totalité. Mais il y a certaines choses qu’aucun touriste ne doit manquer. L'une d'entre elles est la suite des chambres de Louis XIV, une longue enfilade de pièces carrées aux portes dorées aussi vastes que des portes de grange, et dans lesquelles on doit avoir à peu près autant d’intimité que dans une gare de chemin de fer. Une de ces pièces était le Cabinet du Conseil; à côté, plus vaste, se trouvait le «cabinet des perruques,» où Sa Majesté choisissait sa perruque du jour et où le coiffeur Royal accomplissait son très auguste ouvrage. C’est à côté que se trouve la chambre à coucher du roi. Protégé par une petite balustrade, on peut toujours y voir le lit dans lequel Louis XIV mourut en 1715, après un règne de soixante-douze ans. Trois cents personnes pourraient facilement tenir dans cette chambre à coucher. A l’extérieur se trouve une vaste antichambre dans laquelle les courtisans attendaient jalousement leur tour d’être admis au «petit lever» ou au «grand lever», tous désireux d'avoir l'honneur suprême de présenter au Roi ses Royales Chausses.

 

But if the King's apartments are sumptuous, they are as nothing to the Hall of Mirrors, the showroom of the whole palace, and estimated to be the most magnificent single room in the world. It extends clear across the end of the rear wing and has a length of 236 feet. It is lighted by vast windows that reach almost to the lofty arch that forms its ceiling; the floor is of polished inlaid wood, on which there stood in Louis the Great's time, tables, chairs, and other furniture of solid silver. The whole inner side of the room is formed by seventeen enormous mirrors set in spaces to correspond in shape to the window opposite, and fitted in between with polished marble. Above them runs a cornice of glittering gilt, and over that again the ceiling curves in a great arch, each panel of it bearing some picture to recall the victories of the Grand Monarch. Ungrateful posterity has somewhat forgotten the tremendous military achievements of Louis XIV – the hardships of his campaign in the Netherlands in which the staff of the royal cuisine was cut down to one hundred cooks – the passage of the Rhine, in which the King actually crossed the river from one side to the other, and so on. But the student of history can live again the triumphs of Louis in this Hall of Mirrors. It is an irony of history that in this room, after the conquest of 1871, the King of Prussia was proclaimed German Emperor by his subjects and his allies.

Mais si les appartements du roi sont somptueux, ils ne sont rien à côté de la Galerie des Glaces, qui servait de salle de réception à tout le palais et qui était prévue pour être, d’un seul tenant, la plus magnifique pièce du monde. Elle s’étend à travers l'extrémité de l'aile arrière sur une longueur de 236 pieds. Elle reçoit la lumière de larges fenêtres qui atteignent presque la haute voûte qui forme son plafond; le parquet est en bois marqueté et ciré. A l’époque de Louis XIV, la galerie était garnie de tables, de chaises, et autres pièces de mobilier en argent massif. Le mur opposé aux fenêtres est constitué de dix-sept immenses miroirs disposés de manière à correspondre aux fenêtres situées en vis-à-vis, et, dans les intervalles, recouvert de marbre poli. Au-dessus court une corniche ornée de dorures étincelantes et, encore au-dessus, le plafond s’incurve en une large voûte partagée en panneaux contenant des peintures où sont retracées les victoires du Grand Monarque. La postérité ingrate a quelque peu oublié les exploits militaires de Louis XIV – les difficultés de la campagne de Hollande pendant laquelle le personnel de la cuisine royale dut être limité à une centaine de cuisiniers – le passage du Rhin, qui vit effectivement le Roi passer d’une rive du fleuve à l’autre – et ainsi de suite. Mais l'étudiant en l'histoire peut revivre les triomphes de Louis dans la Galerie des Glaces. Par une ironie de l'histoire, c’est dans cette même galerie que le roi de Prusse, après la conquête de 1871, fut proclamé par ses sujets et ses alliés Empereur d’Allemagne.

 

But if one wants to see battle pictures, one has but to turn to the north wing of the Château. There you have them, room after room – twenty, thirty, fifty roomsful – I don't know how many – the famous gallery of battles, depicting the whole military history of France from the days of King Clovis till the French Revolution. They run in historical order. The pictures begin with battles of early barbarians – men with long hair wielding huge battle-axes with their eyes blazing, while other barbarians prod at them with pikes or take a sweep at them with a two-handed club. After that there are rooms full of crusade pictures – crusaders fighting the Arabs, crusaders investing Jerusalem, crusaders raising the siege of Malta and others raising the siege of Rhodes; all very picturesque, with the blue Mediterranean, the yellow sand of the desert, prancing steeds in nickel-plated armour and knights plumed and caparisoned, or whatever it is, and wearing as many crosses as an ambulance emergency staff. All of these battles were apparently quite harmless, that is the strange thing about these battle pictures: the whole thing, as depicted for the royal eye, is wonderfully full of colour and picturesque, but, as far as one can see, quite harmless. Nobody seems to be getting hurt, wild-looking men are swinging maces round, but you can see that they won't hit anybody. A battle-axe is being brought down with terrific force, but somebody is thrusting up a steel shield just in time to meet it. There are no signs of blood or injury. Everybody seems to be getting along finely and to be having the most invigorating physical exercise. Here and here, perhaps, the artist depicts somebody jammed down under a beam or lying under the feet of a horse; but if you look close you see that the beam isn't really pressing on him, and that the horse is not really stepping on his stomach. In fact the man is perfectly comfortable, and is, at the moment, taking aim at somebody else with a two-string crossbow, which would have deadly effect if he wasn't ass enough to aim right at the middle of a cowhide shield.

Mais si on veut voir des peintures de bataille, c’est l'aile nord du Château qu’il faut visiter. Là se trouvent, les unes à la suite des autres, vingt, trente, cinquante, je ne sais combien de salles formant la fameuse Galerie des Batailles, où est dépeinte l’intégralité de l’histoire militaire Française depuis le Roi Clovis jusqu’à la Révolution. Les peintures sont exposées dans l'ordre chronologique, en commençant par des scènes de batailles des premiers barbares – des hommes chevelus aux yeux flamboyants brandissant d’énormes haches de combat tandis que d’autres barbares se ruent sur eux armés de piques ou font place nette à grands moulinets de leurs épées tenues à deux mains. On trouve ensuite des salles entièrement consacrées aux croisades – croisés combattant les Arabes, croisés montant à l’assaut de Jérusalem, croisés levant le siège de Malte ou le siège de Rhodes; tout cela très pittoresque, avec le bleu de la Méditerranée, le jaune des sables du désert, les chevaliers – ou quoique ce soit – en armures nickelées faisant caracoler leurs chevaux emplumés et caparaçonnés et portant autant de croix que l’équipe d’infirmiers d’une ambulance. Toutes ces batailles ne semblent guère belliqueuses, ce qui est une étrange caractéristique de ces peintures: le tableau d’ensemble, étudié pour un œil Royal, est merveilleusement coloré et pittoresque, mais, pour autant qu’on puisse s’en rendre compte, absolument pacifique. Personne ne semble blessé, des hommes font tournoyer sauvagement leurs masses d’armes, mais on voit bien qu’ils ne vont atteindre personne. Une hallebarde est abattue avec une force terrible, mais quelqu'un arrive à la repousser juste à temps en brandissant un bouclier d’acier. Il n'y a aucune trace de sang ou de dommages corporels. Tout le monde semble se porter le mieux du monde et se livrer à un simple exercice physique des plus revigorants. Çà et là, peut-être, l'artiste a peint un soldat coincé sous une poutre ou sous les sabots d'un cheval; mais si vous regardez mieux, vous vous apercevez que la poutre ne pèse pas vraiment sur lui ou que le cheval ne lui piétine pas vraiment l’abdomen. En fait, l'homme se sent tout à fait bien; il se trouve même en train de menacer un autre homme avec une arbalète à double détente dont l’effet serait mortel s'il n'était pas assez bête pour ne viser qu’au beau milieu d'un bouclier de cuir.

 

You notice this quality more and more in the pictures as the history moves on. After the invention of gunpowder, when the combatants didn't have to be locked together, but could be separated by fields, and little groves and quaint farm-houses, the battle seems to get quite lost in the scenery. It spreads out into the landscape until it becomes one of the prettiest, quietest scenes that heart could wish. I know nothing so drowsily comfortable as the pictures in this gallery that show the battles of the seventeenth century, – the Grand Monarch's own particular epoch. This is a wide, rolling landscape with here and there little clusters of soldiers to add a touch of colour to the foliage of the woods; there are woolly little puffs of smoke rising in places to show that the artillery is at its dreamy work on a hill side; near the foreground is a small group of generals standing about a tree and gazing through glasses at the dim purple of the background. There are sheep and cattle grazing in all the unused parts of the battle, the whole thing has a touch of quiet, rural feeling that goes right to the heart. I have seen people from the ranching district of the Middle West stand before these pictures in tears.

Cette caractéristique est de plus en plus affirmée à mesure que les peintures racontent la marche de l'histoire. Après l'invention de la poudre, alors qu’il n’était plus nécessaire que les combattants soient quasiment enfermés les uns avec les autres mais qu’ils pouvaient se trouver séparés par des champs, des bosquets et de pittoresques fermettes, la bataille paraît se fondre complètement dans le paysage, jusqu'à former les scènes les plus charmantes, les plus paisibles auxquelles le cœur puisse aspirer. Je ne sais rien de plus confortablement ronronnant que les peintures de cette galerie qui montrent les batailles du dix-septième siècle, – l’époque même du Grand Monarque. C'est l’ample étendue d’un paysage où, ici et là, des petits groupes de soldats ajoutent une touche de couleur aux feuillages des bois; ce sont les petits panaches laineux des fumerolles qui s’élèvent par endroits pour montrer que de l’autre côté de la colline, l'artillerie se livre avec nonchalance à ses activités; c’est, au premier plan, un petit groupe de généraux qui se tient au pied d’un arbre et observe à la lorgnette le pourpre sombre de l’horizon; ce sont des moutons et des vaches qui paissent partout où la bataille n’a pas lieu. L'ensemble procure un sentiment paisiblement bucolique qui va droit au cœur. J'ai vu des gens venus des régions d’élevage du Middle West se tenir en pleurs devant ces peintures.

 

It is strange to compare this sort of thing with some of the modern French pictures. There is realism enough and to spare in them. In the Salon exhibition a year or two ago, for instance, there was one that represented lions turned loose into an arena to eat up Christians. I can imagine exactly how a Louis Quatorze artist would have dealt with the subject, – an arena, prettily sanded, with here and there gooseberry bushes and wild gilly flowers (not too wild, of course), lions with flowing manes, in noble attitudes, about to roar, – tigers, finely developed, about to spring, – Christians just going to pray, – and through it all a genial open-air feeling very soothing to the royal senses. Not so the artist of to-day. The picture in the Salon is of blood. There are torn limbs gnawed by crouching beasts, as a dog holds and gnaws a bone; there are faces being torn, still quivering, from the writhing body, – in fact, perhaps after all there is something to be said for the way the Grand Monarch arranged his gallery.

Il est curieux de comparer ce type d’œuvres à certaines peintures Françaises modernes qui ont du réalisme à revendre. Par exemple, il y a un ou deux ans, au Salon, on pouvait voir un tableau qui représentait des lions lâchés dans une arène et occupés à dévorer des Chrétiens. Je peux tout à fait imaginer comment un artiste de l’époque de Louis XIV aurait traité le sujet, – une arène au sable joliment ratissé, avec ici et là quelques buissons de groseilliers et de giroflées sauvages (pas trop sauvages, naturellement), des lions aux crinières flamboyantes adoptant de nobles postures pour se mettre à rugir, – des tigres à la musculature fine prêts à bondir, – des Chrétiens simplement en prière, – et par-dessus tout un sentiment réconfortant de grand air propre à apaiser les sens de sa Majesté. Pas du tout comme un artiste d’aujourd'hui. La peinture du salon était assoiffée de sang. On voyait des bêtes accroupies ronger des membres déchiquetés comme un chien ronge un os; on voyait des têtes séparées de leurs corps convulsionnés mais dont les visages frémissaient encore, – au fond, il y aurait peut-être un peu à redire sur la manière dont le Grand Monarque avait fait aménager sa galerie.

 

The battle pictures and the Hall of Mirrors, and the fountains and so on, are, I say, the things best worth seeing at Versailles. Everybody says so. I really wish now that I had seen them. But I am free to confess that I am a poor sightseer at the best. As soon as I get actually in reach of a thing it somehow dwindles in importance. I had a friend once, now a distinguished judge in the United States, who suffered much in this way. He travelled a thousand miles to reach the World's Fair, but as soon as he had arrived at a comfortable hotel in Chicago, he was unable to find the energy to go out to the Fair grounds. He went once to visit Niagara Falls, but failed to see the actual water, partly because it no longer seemed necessary, partly because his room in the hotel looked the other way.

Je dis que la Galerie des Batailles, la Galerie des Glaces, les jeux d’eau, tout ça est ce qu’il y a de plus intéressant à voir à Versailles. Tout le monde le dit, et je souhaiterais sincèrement les avoir vus. Mais je ne suis au mieux qu’un humble touriste. Dès que je suis sur le point d’atteindre quelque chose que je désire, son importance diminue à mes yeux d’une façon ou d’une autre. J’avais autrefois un ami – il est à présent devenu un juge éminent aux Etats-Unis – qui souffrait beaucoup de cette façon. Il avait parcouru un bon millier de milles pour se rendre à l'Exposition Universelle, mais une fois installé dans un hôtel confortable de Chicago30, il ne put trouver assez d’énergie pour en sortir et se rendre à l’Exposition. De la même manière, il était allé autrefois visiter les Chutes du Niagara, mais n'avait pu réellement les voir, en partie parce que ça ne lui semblait plus nécessaire, en partie parce que sa chambre à l'hôtel était orientée de l’autre côté.

30 - Probablement l’exposition internationale de 1893, 10 ans avant la parution de ces récits.

Personally I plead guilty to something of the same spirit. Just where you alight from the steam tramway at Versailles, you will find close on your right, a little open-air café, with tables under a trellis of green vines. It is as cool a retreat of mingled sun and shadow as I know. There is red wine at two francs and long imported cigars of as soft a flavour as even Louis the Fourteenth could have desired. The idea of leaving a grotto like that to go trapesing all over a hot stuffy palace with a lot of fool tourists, seemed ridiculous. But I bought there a little illustrated book called the Château de Versailles, which interested me so extremely that I decided that, on some reasonable opportunity, I would go and visit the place.

Pour ma part, je plaide coupable pour une faute assez semblable. Quand vous descendez du tramway à vapeur à Versailles, vous pouvez voir, à deux pas sur votre droite, la terrasse d’un petit café, avec des tables disposées sous une treille de vigne verte. C’est, mi-ombre mi-soleil, le refuge le plus paisible que je connaisse. On y sert un petit vin rouge à deux francs et de longs cigares d’importation d'une saveur telle que même Louis le Quatorzième aurait pu en avoir envie. Ce qui s’est passé, c’est que l'idée de quitter cette retraite pour aller me perdre dans la chaleur étouffante d’un palais envahi d’une foule imbécile de touristes m’a paru ridicule. Mais j'ai acheté là-bas un livre illustré intitulé le Château de Versailles qui m'a tellement intéressé que j'ai décidé qu’à la prochaine occasion un tant soit peu raisonnable, je m’en irai visiter l'endroit.

 

V. – Paris at Night

V. – Paris by night31

31 - Oui, je sais, je ne me suis guère mis en quatre pour traduire le titre. Mais avouez que le clin d’œil ne manque pas d’une modeste saveur.

"WHAT Ah'd like to do," says the Fat Lady from Georgia, settling back comfortably in her seat after her five-dollar dinner at the Café American, while her husband is figuring whether ten francs is enough to give to the waiter, "is to go and see something real wicked. Ah tell him (the word 'him' is used in Georgia to mean husband) that while we're here Ah just want to see everything that's going."

Pendant que son mari, après un dîner à cinq dollars au Café Américain, se demandait si le garçon se contenterait d’un pourboire de dix francs, la Grosse Dame de Géorgie se renversa confortablement dans son fauteuil.

Ce que j’aimerais faire, dit-elle, ça serait aller voir un truc franchement canaille. Dites-lui donc à lui (en Géorgie le mot «lui» désigne le mari) qu’il faut profiter qu’on est là pour aller voir quelque chose.

"All right," says the Man from Kansas who "knows" Paris, "I'll get a guide right here, and he'll take us round and show us the sights."

D’accord, dit l'homme du Kansas qui «connaît son Paris», je vais trouver un guide; il va nous faire faire un tour et nous montrer ce qu’il y a à voir.

 

"Can you get him heah?" asks the gentleman from Georgia, looking round at the glittering mirrors and gold cornices of the restaurant.

Vous pouvez trouver ça, hein? demanda le monsieur de Géorgie tout en admirant les miroirs et les moulures dorées au plafond du restaurant.

 

Can you get a guide? Well, now! Can you keep away from them? All day from the dewy hour of breakfast till late at night they meet you in the street and sidle up with the enquiry, "Guide, sir?"

Trouver un guide? Eh bien, ça alors! Demandez-vous plutôt comment les tenir à distance! Toute la journée, depuis le petit déjeuner jusque tard dans la nuit, ils vous croisent dans les rues et vous sautent dessus en demandant, «Un guide, monsieur?»

 

Where the Parisian guide comes from and how he graduates for his job I do not know. He is not French and, as a rule, he doesn't know Paris. He knows his way to the Louvre and to two or three American bars and to the Moulin Rouge in Montmartre. But he doesn't need to know his way. For that he falls back on the taxi-driver. "Now, sir," says the guide briskly to the gentleman who has engaged his services, "where would you like to go?" "I should like to see Napoleon's tomb." "All right," says the guide, "get into the taxi." Then he turns to the driver. "Drive to Napoleon's tomb," he says. After they have looked at it the guide says, "What would you like to see next, sir?" "I am very anxious to see Victor Hugo's house, which I understand is now made open to the public." The guide turns to the taxi man. "Drive to Victor Hugo's house," he says.

Je ne sais pas d’où sort le guide Parisien ni comment il arrive à décrocher son diplôme pour ce boulot. En général, il n'est pas Français et ignore tout de Paris. Il sait comment aller au Louvre, dans deux ou trois bars américains et au Moulin Rouge, à Montmartre. D’ailleurs, il n’a même pas besoin de savoir quoique ce soit. Il n’a qu’à s’en remettre au chauffeur de taxi. «Et maintenant, monsieur,» s’empresse le guide auprès du monsieur qui a requis ses services, «où est-ce que vous aimeriez aller?» «Je voudrais voir le tombeau de Napoléon.» «Bien,» dit le guide, «montez dans le taxi.» Puis il se tourne vers le chauffeur. «Conduisez-nous au tombeau de Napoléon,» dit-il. Après la visite, le guide dit, «Et qu’est-ce que Monsieur voudrait voir, maintenant?» «Je suis très impatient de visiter la maison de Victor Hugo; si j’ai bien compris, elle est désormais ouverte au public.» Le guide se tourne vers le chauffeur de taxi. «Conduisez-nous à la maison de Victor Hugo,» dit-il.

 

After looking through the house the visitor says in a furtive way, "I was just wondering if I could get a drink anywhere in this part of the town?" "Certainly," says the guide. "Drive to an American bar."

Après un coup d’œil sur la maison, le touriste dit, l’air de rien, «J’étais justement en train de me demander s’il n’y aurait pas moyen d’aller boire un petit coup quelque part dans le quartier.» «Certainement,» dit le guide. «Conduisez-nous dans un bar américain.»

 

Isn't that simple? Can you imagine any more agreeable way of earning five dollars in three hours than that? Of course, what the guide says to the taxi man is said in the French language, or in something resembling it, and the gentleman in the cab doesn't understand it. Otherwise, after six or seven days of driving round in this way he begins to wonder what the guide is for. But of course, the guide's life, when you come to think of it, is one full of difficulty and danger. Just suppose that, while he was away off somewhere in Victor Hugo's house or at Napoleon's grave, the taxi-driver were to be struck by lightning. How on earth would he get home? He might, perhaps, be up in the Eiffel Tower and the taxi man get a stroke of paralysis, and then he'd starve to death trying to find his way back. After all, the guide has to have the kind of pluck and hardihood that ought to be well rewarded. Why, in other countries, like Switzerland, they have to use dogs for it, and in France, when these plucky fellows throw themselves into it, surely one wouldn't grudge the nominal fee of five dollars for which they risk their lives.

Quoi de plus simple? Peut-on imaginer manière plus agréable de se faire cinq dollars en trois heures? il va sans dire que le guide s’adresse au chauffeur de taxi en Français, ou dans quelque chose qui ressemble au Français, de sorte que le gentleman à l’arrière n’y comprend goutte. Autrement, après six ou sept jours d’une pareille déambulation, il pourrait commencer à se demander à quoi sert le guide. Il faut cependant reconnaître que la vie d’un guide, quand on y pense, est une vie difficile et pleine de dangers. Supposez seulement que, pendant qu’il visite quelque chose – la maison de Victor Hugo ou la tombe de Napoléon – le chauffeur de taxi vienne à être foudroyé. Comment rentrerait-il chez lui? Le chauffeur de taxi pourrait aussi être frappé de paralysie alors que le guide se trouve, pourquoi pas, au sommet de la Tour Eiffel, en grand danger de mourir de faim en essayant de retrouver son chemin. Après tout, c’est tout le savoir-faire du guide et sa hardiesse qui doivent être convenablement récompensés. Pourquoi, dans d'autres pays, comme la Suisse, doivent-il employer des chiens pour ça, alors qu’en France, quand ces courageux bougres se jettent dans l’aventure, on en est presque à lésiner sur les honoraires symboliques de cinq dollars pour lesquels ils risquent leurs vies.

 

But I am forgetting about the Lady from Georgia and her husband. Off they go in due course from the glittering doors of the restaurant in a huge taxi with a guide in a peaked hat. The party is all animation. The lady's face is aglow with moral enthusiasm. The gentleman and his friend have their coats buttoned tight to their chins for fear that thieves might leap over the side of the taxi and steal their neckties.

Mais j'en oublie la Dame de Géorgie et son mari. Les voilà qui franchissent les portes rutilantes du restaurant pour prendre place dans un énorme taxi avec un guide coiffé d’une casquette à visière. La société est on ne peut plus animée. Une excitation de bon ton embrase le visage de la dame. Le monsieur et son ami ont boutonné leurs manteaux jusqu’au menton de crainte que des voleurs ne sautent sur le marchepied du taxi pour leur voler leurs cravates.

 

So they go buzzing along the lighted boulevard looking for "something real wicked." What they want is to see something really and truly wicked; they don't know just what, but "something bad." They've got the idea that Paris is one of the wickedest places on earth, and they want to see it.

Ainsi vont-ils, leur taxi vrombissant le long du boulevard illuminé, à la recherche d’un «truc franchement canaille.» Tout ce qu’ils veulent, c’est voir quelque chose de vraiment et de franchement canaille; ils ne savent pas au juste quoi, mais quelque chose de «pas bien.» Ils ont dans l'idée que Paris est l'un des endroits les plus canailles de la terre, et ils veulent voir ça.

 

Strangely enough, in their own home, the Lady from Georgia is one of the leaders of the Social Purity movement, and her husband, whose skin at this moment is stretched as tight as a football with French brandy and soda, is one of the finest speakers on the Georgia temperance platform, with a reputation that reaches from Chattanooga to Chickamauga. They have a son at Yale College whom they are trying to keep from smoking cigarettes. But here in Paris, so they reckon it, everything is different. It doesn't occur to them that perhaps it is wicked to pay out a hundred dollars in an evening hiring other people to be wicked.

Assez curieusement, dans leur propre pays, la Dame de Géorgie est l'une des chefs de file du mouvement en Faveur d’une Société Plus Pure, et son mari, que les alcools français ont rendu pour le moment aussi à l’étroit dans sa peau que la chambre à air trop gonflée d’un ballon de football, est l'un des plus ardents collaborateurs de la tribune Géorgienne pour la Tempérance, et sa réputation s’étend de Chattanooga à Chickamauga. Ils ont un fils, étudiant à Yale, qu'ils essayent de tenir à l’abri des méfaits du tabac. Mais ils reconnaissent qu’ici, à Paris, tout est différent. Il ne leur vient pas à l’esprit qu’il est peut-être un peu canaille de dépenser cent dollars en une soirée pour payer d'autres personnes à jouer les canailles.

 

So off they go and are whirled along in the brilliant glare of the boulevards and up the gloomy, narrow streets that lead to Montmartre. They visit the Moulin Rouge and the Bal Tabarin, and they see the Oriental Dances and the Café of Hell and the hundred and one other glittering fakes and false appearances that poor old meretricious Paris works overtime to prepare for such people as themselves. And the Lady from Georgia, having seen it all, thanks Heaven that she at least is pure – which is a beginning – and they go home more enthusiastic than ever in the Social Purity movement.

Ainsi vont-ils, roulant le long des boulevards illuminés et dans les rues sombres et tortueuses qui grimpent vers Montmartre. Ils visitent le Moulin Rouge et le Tabarin32, les Danses Orientales et le Café de l'Enfer33 et cent et un autres lieux truqués et éclatants de faux-semblants que les pauvres travailleurs du vieux Paris factice s’échinent à préparer pour des gens tels que ces trois-là. La Dame de Géorgie, après avoir vu tout ça, remercie le ciel d’avoir su se garder sans tache – c’est déjà ça – et ils rentrent chez eux plus enthousiastes que jamais pour le mouvement en Faveur d’une Société Plus Pure.

32 - Bal populaire de la rue Victor Massé, au pied de Montmartre.

33 - Café-cabaret du Boulevard de Clichy

But the fact is that if you have about twenty-five thousand new visitors pouring into a great city every week with their pockets full of money and clamoring for "something wicked," you've got to do the best you can for them.

Mais le fait est que si vous avez quelque chose comme vingt-cinq mille nouveaux visiteurs qui se déversent chaque semaine dans une grande cité, les poches pleines d’argent et réclamant «quelque chose de canaille,» vous devez faire de votre mieux pour les satisfaire.

 

Hence it results that Paris – in appearance, anyway – is a mighty gay place at night. The sidewalks are crowded with the little tables of the coffee and liqueur drinkers. The music of a hundred orchestras bursts forth from the lighted windows. The air is soft with the fragrance of a June evening, tempered by the curling smoke of fifty thousand cigars. Through the noise and chatter of the crowd there sounds unending the wail of the motor horn.

Il s’ensuit que le Paris nocturne est – au moins en apparence – particulièrement animé. Les trottoirs sont encombrés de petites tables où se pressent des buveurs de café et de liqueurs. La musique de cent orchestres jaillit par les fenêtres éclairées. La douceur de l’air parfumé des soirées de juin est gâchée par les volutes de fumée de cinquante mille cigares, et les hurlements des klaxons retentissent sans discontinuer par-dessus le bruit et les jacassements de la foule.

 

The hours of Parisian gaiety are late. Ordinary dinner is eaten at about seven o'clock, but fashionable dinners begin at eight or eight thirty. Theatres open at a quarter to nine and really begin at nine o'clock. Special features and acts, – famous singers and vaudeville artists – are brought on at eleven o'clock so that dinner-party people may arrive in time to see them. The theatres come out at midnight. After that there are the night suppers which flourish till two or half past. But if you wish, you can go between the theater and supper to some such side-long place as the Moulin Rouge or the Bal Tabarin, which reach the height of their supposed merriment at about one in the morning.

Les heures du gai Paris sont des heures tardives. Le dîner a ordinairement lieu vers dix-neuf heures, mais le dernier cri est de dîner à vingt heures ou vingt heures trente. Les théâtres ouvrent à vingt heures quarante-cinq mais ne commencent vraiment qu’à neuf heures. Les personnalités remarquables, – chanteurs célèbres et artistes de music-hall – y sont amenées vers onze heures de façon à ce que les gens qui viennent souper arrivent à temps pour les voir. La sortie des théâtres se fait vers minuit. Après quoi c’est une floraison de soupers nocturnes jusqu’à deux ou trois heures du matin. Mais si vous le désirez, entre le théâtre et le souper, vous pouvez aussi vous rendre dans des endroits comme le Moulin Rouge ou le Tabarin, qui ne commencent à battre leur prétendu plein que vers une heure du matin.

 

At about two or two thirty the motors come whirling home, squawking louder than ever, with a speed limit of fifty miles an hour. Only the best of them can run faster than that. Quiet, conservative people in Paris like to get to bed at three o'clock; after all, what is the use of keeping late hours and ruining one's health and complexion? If you make it a strict rule to be in bed by three, you feel all the better for it in the long run – health better, nerves steadier, eyes clearer – and you're able to get up early – at half-past eleven – and feel fine.

Vers deux heures ou deux heures trente, les voitures commencent à rentrer, klaxonnant plus fort que jamais. La vitesse est limitée à cinquante milles à l'heure, mais seules les plus perfectionnées d’entre elles peuvent rouler plus vite. Le peuple paisible et conservateur de Paris aime à se coucher à trois heures; après tout, pourquoi veiller trop tard, au risque de se ruiner la santé et le teint? Si vous vous fixez pour règle stricte d’être au lit avant trois heures, à la longue, vous ne vous en porterez que mieux – une meilleure santé, des nerfs plus calmes, des yeux plus clairs – et vous pourrez vous lever plus tôt – vers onze heures et demie – et vous sentir en pleine forme.

 

Those who won't or don't go to bed at three wander about the town, eat a second supper in an all-night restaurant, circulate round with guides, and visit the slums of the Market, where gaunt-eyed wretches sleep in crowded alleys in the mephitic air of a summer night, and where the idle rich may feed their luxurious curiosity on the sufferings of the idle poor.

Ceux qui qui ne rentrent pas se coucher à trois heures déambulent à travers la ville, prennent un second souper dans un restaurant ouvert toute la nuit, tournent en rond à la suite de leurs guides, et visitent les taudis du quartier des Halles, dans l’atmosphère méphitique de la nuit estivale où des malheureux aux visages émaciés dorment dans les ruelles populeuses où les riches oisifs peuvent donner les souffrances des pauvres désœuvrés en pâture à leur luxueuse curiosité.

 

The dinners, the theaters, the boulevards, and the rest of it are all fun enough, at any rate for one visit in a lifetime. The "real wicked" part of it is practically fake – served up for the curious foreigner with money to throw away. The Moulin Rouge whirls the wide sails of its huge sign, crimson with electric bulbs, amid the false glaze of the Place Blanche. Inside of it there is more red – the full red of bad claret and the bright red of congested faces and painted cheeks. Part of the place is a theater with a vaudeville show much like any other. Another part is a vast "promenoir" where you may walk up and down or sit at a little table and drink bad brandy at one franc and a half. In a fenced off part are the Oriental Dances, a familiar feature of every Parisian Show. These dances – at twenty cents a turn – are supposed to represent all the languishing allurement of the Oriental houri – I think that is the word. The dancers in Paris – it is only fair to state – have never been nearer to the Orient than the Faubourg St. Antoine, where they were brought up and where they learned all the Orientalism that they know. Their "dance" is performed with their feet continuously on the ground – never lifted, I mean – and is done by gyrations of the stomach, beside which the paroxysms of an overdose of Paris green are child's play. In seeing these dances one realizes all the horrors of life in the East.

Les dîners, les théâtres, les boulevards, tout ça est assez amusant, et c’est à voir au moins une fois dans une vie. Mais le côté «franchement canaille» est entièrement surfait – fabriqué de toutes pièces pour des étrangers curieux qui ont de l’argent à dépenser. C’est au milieu du faux lustre de la place Blanche que le Moulin Rouge fait tourner l’immense voilure de son énorme enseigne teintée de rouge par les ampoules électriques. Tout est encore plus rouge à l'intérieur – du rouge sombre d’un mauvais vin de Bordeaux au rouge trop brillant des visages congestionnés et des joues fardées. Une partie de l’établissement est un théâtre comme un autre où l’on donne des spectacles de music-hall. Une autre partie est un vaste «promenoir34» où vous pouvez aller et venir ou vous asseoir à un guéridon pour boire de l'eau-de-vie frelatée à un franc cinquante. Dans une partie fermée se donnent les Danses Orientales, une curiosité commune à toutes les salles de spectacle parisiennes. Ces danses – à vingt centimes la représentation – sont censés mettre en scène toute la lascive séduction des houris orientales – je crois que c’est le mot. Les danseuses de Paris – il faut le dire – ne sont jamais allées plus loin en direction de l'Orient que la rue du Faubourg Saint Antoine, où elles ont grandi et où elles ont appris tout ce qu’elles savent de l’Orientalisme. Elles exécutent leur «danse» les deux pieds comme fixés au sol – je veux dire par là qu’elles n’en soulèvent jamais un seul – et en imprimant à leur estomac des circumductions suggestives auprès desquelles les convulsions paroxystiques dues à un empoisonnement au vert de gris ressembleraient à une partie de plaisir. C’est au spectacle de ces danses qu’on prend conscience de toutes les horreurs de la vie en Orient.

34 - En Parisien dans le texte.

Not everyone, however, can be an Oriental dancer in a French pleasure show. To qualify you must be as scrawny as a Parisian cab-horse, and it appears as if few débutantes could break into the profession under the age of forty. The dances go on at intervals till two in the morning, after which the Oriental houri crawls to her home at the same time as the Parisian cab-horse – her companion in arms.

Cependant, il n’est pas donné à tout le monde de devenir danseuse orientale dans un lieu de plaisir Français. Pour vous qualifier, vous devez avoir la maigreur d’un cheval de fiacre parisien, et il est évident que peu de débutantes ne peuvent entrer dans le métier avant l'âge de quarante ans. La houri orientale se produit à intervalles réguliers jusqu'à deux heures du matin, après quoi elle se traîne jusqu’à son domicile en même temps que le cheval de fiacre parisien – au bras de son compagnon.

 

Under the Moulin Rouge, and in all similar places, is a huge dance hall: It has a "Hungarian Orchestra" – a fact which is proved by the red and green jackets, the tyrolese caps, and by the printed sign which says, "This is a Hungarian Orchestra." I knew that they were Hungarians the night I saw them, because I distinctly heard one of them say, "what t'ell do we play next boys?" The reference to William Tell was obvious. After every four tunes the Orchestra are given a tall stein of beer, and they all stand up and drink it, shouting "Hoch!" or "Ha!" or "Hoo!" or something of the sort. This is supposed to give a high touch of local colour. Everybody knows how Hungarians always shout out loud when they see a glass of beer. I've noticed it again and again in sugar refineries.

Au rez-de-chaussée du Moulin Rouge, comme dans tous les endroits semblables, se trouve une immense salle de bal: On y trouve un «Orchestre Hongrois» – ce qui est attesté par les vestes vertes et rouges des musiciens, leurs chapeaux tyroliens, et la pancarte qui indique, «Ceci est un orchestre hongrois.» J’ai su qu'ils étaient Hongrois la nuit même où je les ai vus, en entendant distinctement l'un d'entre eux dire, «Dites-voir, les gars, qu’est-c’que c’est-y qu’on va leur jouer, maint’nant?»35 Tous les quatre morceaux, on apporte aux musiciens un immense bock plein de bière. Ils se lèvent tous comme un seul homme et boivent en braillant, «Hoch!» ou «Ha!» ou «Hoo!» ou quelque chose d’analogue, ce qui est supposé apporter une bonne touche de couleur locale. Chacun sait que les Hongrois crient toujours très fort dès qu’ils aperçoivent un bock de bière.36

35 - Ici se place incidemment la phrase suivante : « La référence à Guillaume Tell allait de soi.» Je suppose qu’il s’agit d’un jeu de mots en quelque sorte allitératif, donc quasiment intraduisible » avec les mot « what t’ell » de la réplique précédente.

36 - Suit cette remarque énigmatique : « I've noticed it again and again in sugar refineries.» (« J’ai remarqué ça à diverses reprises dans les raffineries de sucre.») (?)

 

The Hungarians have to drink the beer whether they like it or not – it's part of their contract. I noticed one poor fellow who was playing the long bassoon, and who was doing a double night-shift overtime. He'd had twenty-four pints of beer already, and there were still two hours before closing time. You could tell what he was feeling like by the sobbing of his instrument. But he stood up every now and then and yelled "Hoch!" or "Hiccough!" – or whatever it was – along with the others.

Les musiciens Hongrois doivent boire de la bière, qu'ils aiment ou non la bière – ça fait partie de leur contrat. Un soir, j’ai remarqué un pauvre joueur de basson qui doublait son travail de nuit en faisant des heures supplémentaires. Il avait déjà consommé vingt-quatre pintes de bière, et il restait deux heures avant la fermeture. On aurait presque pu dire qu’il sanglotait dans son instrument. Mais il se levait de temps à autre pour brailler «Hoch!» ou «hourra!» – ou n’importe quoi – avec les autres.

On the big floor in front of the Hungarians the dance goes on. Most of the time the dances are endless waltzes and polkas shared in by the nondescript frequenters of the place, while the tourist visitors sit behind a railing and watch. To look at, the dancing is about as interesting, nothing more or less, than the round dances at a Canadian picnic on the first of July.

Sur la piste, devant les Hongrois, on continue de danser. Il s’agit le plus souvent d’interminables valses et de polkas exécutées par de quelconques habitués du lieu, alors que les touristes restent assis derrière une balustrade pour regarder. En tant que spectacles, ces danses sont à peu près aussi captivante, ni plus ni moins, que les jeux dansés et les rondes au cours d’un pique-nique canadien du premier juillet37.

37 - Canada Day : Commémoration de l'indépendance du Canada le 1 juillet 1867.

Every now and then, to liven things up, comes the can-can. In theory this is a wild dance, breaking out from sheer ebullience of spirit, and shared in by a bevy of merry girls carried away by gaiety and joy of living. In reality the can-can is performed by eight or ten old nags, – ex-Oriental dancers, I should think, – at eighty cents a night. But they are deserving women, and work hard – like all the rest of the brigade in the factory of Parisian gaiety.

De temps en temps, histoire de rendre l’atmosphère un peu plus émoustillante, arrive le cancan. Il s’agit théoriquement d’une danse débridée exécutée dans un esprit de pure exubérance par une bande de jeunes luronnes débordant de joie de vivre. En réalité le cancan est exécuté par huit ou dix vieilles haridelles, – ex-danseuses orientales dirais-je, – à quatre-vingts centimes la nuit. Mais ce sont des femmes méritantes et qui travaillent dur – comme tous les gens qui participent aux entreprises du gai Paris.

 

After the Moulin Rouge or the Bal Tabarin or such, comes, of course, a visit to one of the night cafés of the Montmartre district. Their names in themselves are supposed to indicate their weird and alluring character – the Café of Heaven, the Café of Nothingness, and, – how dreadful – the Café of Hell. "Montmartre," says one of the latest English writers on Paris, "is the scene of all that is wild, mad, and extravagant. Nothing is too grotesque, too terrible, too eccentric for the Montmartre mind." Fiddlesticks! What he means is that nothing is too damn silly for people to pay to go to see.

Après le Moulin Rouge, le Tabarin ou quoi que ce soit, le moment arrive naturellement d’une visite à l’un des cafés de nuit du quartier Montmartre. Leurs noms eux-mêmes sont censés donner une idée de leur caractère étrange et attirant – le Café du Paradis, le Café du Néant, et, – combien redoutable – le Café de l'Enfer. «Montmartre,» a déclaré un des journalistes anglais les plus en vue à Paris, «est le théâtre de toutes les sauvageries, de toutes les folies et de toutes les extravagances. Rien n'est trop grotesque, trop terrible, trop excentrique pour l'esprit de Montmartre.» Tu parles! Ce qu’il veut dire, c’est que rien n’est trop sacrément idiot pour que des gens renoncent à payer pour le voir.

 

Take, for example, the notorious Café of Hell. The portals are low and gloomy. You enter in the dark. A pass-word is given – "Stranger, who cometh here?" – "More food for worms." You sit and eat among coffins and shrouds. There are muffled figures shuffling around to represent monks in cowls, saints, demons, and apostles. The "Angel Gabriel" watches at the door. "Father Time" moves among the eaters. The waiters are dressed as undertakers. There are skulls and cross-bones in the walls. The light is that of dim tapers. And so on.

Prenez par exemple le célèbre Café de l'Enfer. Vous y pénétrez par des portes basses et sombres, et il y règne une profonde obscurité. On vous accueille avec des apostrophes du genre – «Qui es-tu Etranger, toi qui pénètres en ces lieux?» – «Voilà encore à manger pour les vers.» Vous prenez place et vous soupez au milieu des cercueils et des linceuls. Des personnages muets représentant des moines encapuchonnés, des saints, des démons et des apôtres rôdent autour de vous. L’Ange Gabriel veille près de la porte. La Mort38 va et vient parmi les convives. Les garçons sont costumés en croque-morts. Des crânes et des os en croix sont accrochés aux murs. L’éclairage est celui que dispensent chichement des cierges. Et le reste à l’avenant.

38 - «Father Time» en Amérique.

And yet I suppose some of the foreign visitors to the Café of Hell think that this is a truly French home scene, and discuss the queer characteristics of the French people suggested by it.

Je suppose que certains visiteurs étrangers s’imaginent que le Café de l'Enfer représente une authentique scène de famille bien Française, et discutent entre eux des étranges caractéristiques des Français telles que cette scène les suggère.

 

I got to know a family in Paris that worked in one of these Montmartre night cafés – quiet, decent people they were, with a little home of their own in the suburbs. The father worked as Beelzebub mostly, but he could double with St. Anthony and do a very fair St. Luke when it was called for. The mother worked as Mary Magdalene, but had grown so stout that it was hard for her to hold it. There were two boys, one of whom was working as John the Baptist, but had been promised to be promoted to Judas Iscariot in the fall; they were good people, and worked well, but were tired of their present place. Like everyone else they had heard of Canada and thought of coming out. They were very anxious to know what openings there were in their line; whether there would be any call for a Judas Iscariot in a Canadian restaurant, or whether a man would have any chance as St. Anthony in the West.

J'ai fini par connaître une famille parisienne qui travaillait dans un des cafés de nuit de Montmartre – des gens paisibles et convenables, propriétaires d’un petit pavillon en banlieue. Le père tenait généralement le rôle de Belzébuth, mais il pouvait aussi bien jouer Saint Antoine et faire un excellent Saint Luc quand on avait besoin de lui pour ça. La mère jouait Marie-Madeleine, mais elle avait tellement grossi qu’il lui devenait difficile de tenir le rôle. Ils avaient deux garçons; l’un d’eux jouait Jean-Baptiste, mais on lui avait assuré qu’il serait promu Judas Iscariote dès l’automne; c’étaient de braves gens, et qui travaillaient convenablement, mais ils étaient las de leur situation. Comme tout le monde, ils avaient entendu parler du Canada et songeaient à y partir. Ils étaient très impatients de savoir quelles opportunités ils pourraient trouver là-bas. Avait-on besoin d’un Judas Iscariote dans un restaurant canadien? Un homme avait-il sa chance dans l'ouest en tant que Saint Antoine?

 

I told them frankly that these jobs were pretty well filled up.

Je leur ai dit franchement que tous ces postes étaient déjà pourvus.

 

Listen! It is striking three. The motors are whirling down the asphalt street. The brilliant lights of the boulevard windows are fading out. Here, as in the silent woods of Canada, night comes at last. The restless city of pleasure settles to its short sleep.

Écoutez! Voici que trois heures sonnent. Les voitures glissent sur l’asphalte des rues. Aux fenêtres du boulevard, les lumières s’éteignent peu à peu. Ici, comme sur les forêts silencieuses du Canada, la nuit tombe enfin. La ville, rassasiée de plaisirs, se prépare à son court sommeil.

 

The Retroactive Existence of Mr. Juggins

L’Existence rétrospective de Mr. Juggins

 

I FIRST met Juggins, – really to notice him, – years and years ago as a boy out camping. Somebody was trying to nail up a board on a tree for a shelf and Juggins interfered to help him.

La première fois que j'ai rencontré Juggins, – et que je l’ai vraiment remarqué, – c'était il y a des années et des années, alors que j'étais un jeune campeur. Quelqu'un essayait de clouer une planche sur un arbre pour faire une étagère et Juggins s'en est mêlé pour donner un coup de main.

 

"Stop a minute," he said, "you need to saw the end of that board off before you put it up." Then Juggins looked round for a saw, and when he got it he had hardly made more than a stroke or two with it before he stopped. "This saw," he said, "needs to be filed up a bit." So he went and hunted up a file to sharpen the saw, but found that before he could use the file he needed to put a proper handle on it, and to make a handle he went to look for a sapling in the bush, but to cut the sapling he found that he needed to sharpen up the axe. To do this, of course, he had to fix the grindstone so as to make it run properly. This involved making wooden legs for the grindstone. To do this decently Juggins decided to make a carpenter's bench. This was quite impossible without a better set of tools. Juggins went to the village to get the tools required, and, of course, he never came back.

Attendez une minute, a-t-il dit, il vous faut d'abord scier le bout de cette planche avant de la clouer.

Juggins regarda par-ci par-là, à la recherche d'une scie. Quand il en eut trouvé une, il donna tout juste un ou deux coups avant de s'arrêter.

Cette scie, dit-il, a besoin d'être un peu affûtée.

Il partit alors à la recherche d'une lime pour affûter la scie, mais il s'aperçut qu'avant de pouvoir s'en servir, il devait adapter à la lime un manche approprié. Pour fabriquer un manche, il alla chercher un arbrisseau dans les broussailles, mais constata qu'il lui fallait aiguiser la hache pour couper l'arbrisseau. Evidemment, pour que la meule fonctionne convenablement, il devait la fixer solidement, ce qui l’amena à confectionner un support en bois pour la meule. Pour faire ça dans les règles, Juggins entreprit de fabriquer un établi de charpentier. C'était absolument impossible sans un assortiment d’outils. Juggins alla chercher les outils indispensables au village. Naturellement, il ne revint jamais.

 

He was re-discovered – weeks later – in the city, getting prices on wholesale tool machinery.

On le retrouva en ville – des semaines plus tard – en train de s’informer des prix chez un grossiste en quincaillerie.

 

After that first episode I got to know Juggins very well. For some time we were students at college together. But Juggins somehow never got far with his studies. He always began with great enthusiasm and then something happened. For a time he studied French with tremendous eagerness. But he soon found that for a real knowledge of French you need first to get a thorough grasp of Old French and Provençal. But it proved impossible to do anything with these without an absolutely complete command of Latin. This Juggins discovered could only be obtained, in any thorough way, through Sanskrit, which of course lies at the base of it. So Juggins devoted himself to Sanskrit until he realised that for a proper understanding of Sanskrit one needs to study the ancient Iranian, the root-language underneath. This language however is lost.

A la suite de ce premier épisode, j'ai fini par très bien connaître Juggins. Pendant quelque temps nous étudiâmes ensemble à l'université. Mais Juggins, d’une façon ou d’une autre, n’alla jamais très loin dans ses études. Il commençait toujours avec beaucoup d’enthousiasme, mais à chaque fois, il arrivait quelque chose. Pendant un certain temps, il étudia le Français avec une grande ardeur. Mais il constata bientôt que pour acquérir une véritable connaissance du Français, il fallait d’abord apprendre le Vieux Français et l’Occitan, ce qui était impossible sans une parfaite maîtrise du latin. Juggins découvrit que de toute façon, cette maîtrise ne pouvait s’acquérir que par l’étude du Sanscrit, qui en constitue le fondement naturel. De sorte que Juggins s'est consacré au Sanscrit jusqu'à ce qu'il réalise qu’une compréhension appropriée du Sanscrit supposait l’apprentissage de l'ancien Iranien, la langue-racine qui en est l’origine. Cette langue est cependant perdue.

 

So Juggins had to begin over again. He did, it is true, make some progress in natural science. He studied physics and rushed rapidly backwards from forces to molecules, and from molecules to atoms, and from atoms to electrons, and then his whole studies exploded backward into the infinities of space, still searching a first cause.

C’est ainsi Juggins dut tout recommencer. Il est vrai qu’il fit quelques progrès en sciences naturelles. Il étudia la physique et passa rapidement des forces aux molécules, des molécules aux atomes, des atomes aux électrons, et ses études tout entières le firent plonger dans les infinis de l'espace, à la recherche incessante des causes premières.

 

Juggins, of course, never took a degree, so he made no practical use of his education. But it didn't matter. He was very well off and was able to go straight into business with a capital of about a hundred thousand dollars. He put it at first into a gas plant, but found that he lost money at that because of the high price of the coal needed to make gas. So he sold out for ninety thousand dollars and went into coal mining. This was unsuccessful because of the awful cost of mining machinery. So Juggins sold his share in the mine for eighty thousand dollars and went in for manufacturing mining machinery. At this he would have undoubtedly made money but for the enormous cost of gas needed as motive-power for the plant. Juggins sold out of the manufacture for seventy thousand, and after that he went whirling in a circle, like skating backwards, through the different branches of allied industry.

Juggins ne décrocha jamais un seul diplôme, et ses études ne lui servirent jamais à rien. Mais ça n’avait pas d’importance. Il pouvait tout à fait se le permettre, attendu qu’il était en mesure d’entrer directement dans les affaires avec un capital d’environ cent mille dollars. Il investit d'abord dans une usine de gaz, mais s’aperçut qu’il perdait trop d’argent en raison du prix élevé du charbon nécessaire pour produire le gaz. Il vendit ses parts pour quatre-vingt-dix mille dollars et entra dans les charbonnages. Il échoua à cause du prix prohibitif des machines indispensables à l’extraction du charbon. Juggins vendit ses parts dans la mine pour quatre-vingts mille dollars et se lança dans la fabrication du matériel d’extraction. Il aurait indubitablement pu gagner de l'argent sans le coût énorme du gaz requis pour faire tourner l'usine. Juggins se débarrassa de la fabrique pour soixante-dix mille dollars, après quoi il s’engagea dans une spirale qui lui fit remonter les différentes branches connexes de l'industrie.

 

He lost a certain amount of money each year, especially in good years when trade was brisk. In dull times when everything was unsalable he did fairly well.

Il perdait tous les ans d’importantes sommes d'argent, particulièrement les années favorables, alors le commerce était florissant. Il ne s’en sortait à peu près que pendant les périodes creuses, quand rien ne se vendait.

 

Juggins' domestic life was very quiet.

La vie privée de Juggins fut des plus paisibles.

 

Of course he never married. He did, it is true, fall in love several times; but each time it ended without result. I remember well his first love story for I was very intimate with him at the time. He had fallen in love with the girl in question utterly and immediately. It was literally love at first sight. There was no doubt of his intentions. As soon as he had met her he was quite frank about it. "I intend," he said, "to ask her to be my wife."

Bien sûr, il ne se maria jamais. Il est vrai qu’il tomba amoureux à plusieurs reprises; mais à chaque fois, les choses tournèrent court sans résultat. Je me rappelle distinctement sa première histoire d'amour, car à l’époque j’étais très intime avec lui. Il tomba tout de suite amoureux fou de la jeune fille en question. Littéralement du premier coup. Il n'y avait aucun doute sur ses intentions. Il l'avait à peine rencontrée qu’il était tout à fait au clair sur le sujet.

 

"When?" I asked; "right away?"

J'ai l'intention, dit-il, de lui demander d'être mon épouse.

 

"No," he said, "I want first to fit myself to be worthy of her."

Quand? demandai-je; tout de suite?

Non, dit-il, je veux d'abord me rendre digne d’elle.

 

So he went into moral training to fit himself. He taught in a Sunday school for six weeks, till he realised that a man has no business in Divine work of that sort without first preparing himself by serious study of the history of Palestine. And he felt that a man was a cad to force his society on a girl while he is still only half acquainted with the history of the Israelites. So Juggins stayed away. It was nearly two years before he was fit to propose. By the time he was fit, the girl had already married a brainless thing in patent leather boots who didn't even know who Moses was.

C’est ainsi qu’il entama un cycle de formation spirituelle. Il enseigna dans une école du dimanche pendant six semaines, jusqu'à ce qu'il se rende compte qu'un homme ne peut accomplir une telle mission Divine sans se préparer d'abord en étudiant sérieusement l'histoire de la Palestine. Il estima qu’il fallait n’être qu’un mufle pour imposer sa compagnie à une jeune fille en ne connaissant qu’à moitié l'histoire des Israélites. De sorte que Juggins se tint à l’écart. Il fut presque deux années avant de se sentir digne de se déclarer. Au moment où il fut prêt, la jeune fille était déjà mariée avec une espèce d’écervelé en bottes de cuir verni qui ne savait même pas qui était Moïse.

 

Of course Juggins fell in love again. People always do. And at any rate by this time he was in a state of moral fitness that made it imperative.

Naturellement, Juggins tomba de nouveau amoureux. C’est ce que tout le monde fait. De toute façon, à ce moment-là, il se trouvait dans un état d’esprit tel que ça devenait impératif.

 

So he fell in love – deeply in love this time – with a charming girl, commonly known as the eldest Miss Thorneycroft. She was only called eldest because she had five younger sisters; and she was very poor and awfully clever and trimmed all her own hats. Any man, if he's worth the name, falls in love with that sort of thing at first sight. So, of course, Juggins would have proposed to her; only when he went to the house he met her next sister: and of course she was younger still; and, I suppose, poorer: and made not only her own hats but her own blouses. So Juggins fell in love with her. But one night when he went to call, the door was opened by the sister younger still, who not only made her own blouses and trimmed her own hats, but even made her own tailor-made suits. After that Juggins backed up from sister to sister till he went through the whole family, and in the end got none of them.

Il tomba donc amoureux – profondément cette fois – d’une charmante jeune fille généralement connue comme l’aînée des demoiselles Thorneycroft. On l’appelait ainsi car elle avait cinq sœurs plus jeunes qu’elle; elle était très pauvre, terriblement intelligente et confectionnait elle-même tous ses chapeaux. N'importe quel homme digne de ce nom serait tombé amoureux d’une telle personne au premier regard. Bien sûr, Juggins voulut se déclarer. Mais quand il arriva chez elle, il tomba sur l’avant-dernière sœur. Elle était naturellement plus jeune et, je suppose, plus pauvre; et elle confectionnait non seulement ses propres chapeaux mais aussi ses propres chemisiers. Juggins tomba amoureux d’elle. Mais un soir qu’il venait la chercher, ce fut une sœur plus jeune encore qui lui ouvrit la porte, et qui non seulement confectionnait ses chemisiers et ses chapeaux, mais se taillait des toilettes sur mesure. Après cela, Juggins passa de sœur en sœur jusqu'à ce qu’il eut passé toute la famille en revue, et en définitive, n’épousa aucune d’entre elles.

 

Perhaps it was just as well that Juggins never married. It would have made things very difficult because, of course, he got poorer all the time. You see after he sold out his last share in his last business he bought with it a diminishing life annuity, so planned that he always got rather less next year than this year, and still less the year after. Thus, if he lived long enough, he would starve to death.

Peut-être était-ce aussi bien que Juggins ne se fût jamais marié. Les choses auraient été très difficiles étant donné que, pendant tout ce temps, il était devenu de plus en plus pauvre. Vous avez vu qu’après avoir vendu son ultime part dans la dernière affaire achetée, il en achetait une autre, moins chère, qui lui rapportait des annuités plus faibles, de sorte qu’on pouvait prévoir que ses annuités iraient en s’amoindrissant d’année en année. Ainsi, pour peu qu’il vive assez longtemps, il finirait par mourir de faim.

 

Meantime he has become a quaint-looking elderly man, with coats a little too short and trousers a little above his boots – like a boy. His face too is like that of a boy, with wrinkles.

Pendant tout ce temps, il est devenu un pittoresque vieux bonhomme. Il porte à présent des manteaux un peu trop courts et ses pantalons lui arrivent au-dessus des bottes – comme ceux d’un jeune garçon. Son visage aussi ressemble à celui d'un jeune garçon, mais avec des rides.

 

And his talk now has grown to be always reminiscent. He is perpetually telling long stories of amusing times that he has had with different people that he names.

Et son discours est aujourd’hui devenu totalement rétrospectif. Il raconte sans arrêt de longues histoires à propos du bon temps qu’il a eu avec différentes personnes dont il cite les noms.

 

He says for example –

Il dit par exemple

 

"I remember a rather queer thing that happened to me in a train one day – "

Je me rappelle une chose plutôt étrange qui est m’arrivée un jour dans un train

 

And if you say – "When was that Juggins?" – he looks at you in a vague way as if calculating and says, – "in 1875, or 1876, I think, as near as I recall it – "

Et si vous dites – «Quand était-ce, Juggins?» – il vous regarde d’un œil vague comme s’il calculait, et répond, – «en 1875, ou 1876, je pense, pour autant que je me souvienne –»

 

I notice, too, that his reminiscences are going further and further back. He used to base his stories on his recollections as a young man, now they are further back.

Je remarque également qu’il va chercher ses réminiscences de plus en plus loin dans le passé. Il avait pris l'habitude de fonder ses histoires sur ses souvenirs de jeune homme. A présent, ça vient d’encore plus loin.

 

The other day he told me a story about himself and two people that he called the Harper brothers, – Ned and Joe. Ned, he said was a tremendously powerful fellow.

L'autre jour, il se mit à me raconter une anecdote à propos de lui-même et de deux personnes qu'il appelait les frères Harper, – Ned et Joe. Ned, dit-il était un copain terriblement costaud.

 

I asked how old Ned was and Juggins said that he was three. He added that there was another brother not so old, but a very clever fellow about, – here Juggins paused and calculated – about eighteen months.

Je lui demandai quel était l’âge de Ned, et Juggins me répondit qu'il avait trois ans. Il ajouta que Ned avait un autre frère plus jeune, mais très intelligent qui avait à peu près, – ici Juggins s’interrompit pour calculer – à peu près dix-huit mois.

 

So then I realised where Juggins retroactive existence is carrying him to. He has passed back through childhood into infancy, and presently, just as his annuity runs to a point and vanishes, he will back up clear through the Curtain of Existence and die, – or be born, I don't know which to call it.

Alors, je compris jusqu’où l'existence rétrospective de Juggins était en train de le conduire. Il était passé de l’adolescence à l'enfance, et actuellement, alors que ses annuités allaient se réduire à un point et disparaître, il allait traverser le Rideau de l'Existence et mourir, – ou peut-être renaître, je ne sais comment dire.

 

Meantime he remains to me as one of the most illuminating allegories I have met.

En attendant, je me souviens de lui comme de l’allégorie la plus lumineuse que j'ai jamais rencontrée.

 

Making a Magazine
(The Dream of a Contributor)

Comment diriger un magazine
(Le songe d’un pigiste)

 

I DREAMT one night not long ago that I was the editor of a great illustrated magazine. I offer no apology for this: I have often dreamt even worse of myself than that.

Une nuit, il y a de cela quelque temps, j’ai rêvé que j'étais le rédacteur en chef d'un grand magazine illustré. Je n’ai pas à m’en excuser: J'ai souvent fait des rêves bien pires que celui-là.

 

In any case I didn't do it on purpose: very often, I admit, I try to dream that I am President Wilson, or Mr. Bryan, or the Ritz-Carlton Hotel, or a share of stock in the Standard Oil Co. for the sheer luxury and cheapness of it. But this was an accident. I had been sitting up late at night writing personal reminiscences of Abraham Lincoln. I was writing against time. The presidential election was drawing nearer every day and the market for reminiscences of Lincoln was extremely brisk, but, of course, might collapse any moment. Writers of my class have to consider this sort of thing. For instance, in the middle of Lent, I find that I can do fairly well with "Recent Lights on the Scriptures." Then, of course, when the hot weather comes, the market for Christmas poetry opens and there's a fairly good demand for voyages in the Polar Seas. Later on, in the quiet of the autumn I generally write some "Unpublished Letters from Goethe to Balzac," and that sort of thing.

En tous cas, je ne l’ai pas fait exprès: j’avoue que je m’efforce parfois de rêver que je suis le Président Wilson39, ou Mr. Bryan, ou le gérant de l'hôtel Ritz-Carlton, ou un actionnaire de la Standard Oil Co, pour son luxe modeste et le prix modique de ses actions. Mais cela n'arrive qu’occasionnellement. Cette nuit-là, j’avais veillé très tard pour rédiger des souvenirs personnels sur Abraham Lincoln. Il me fallait faire vite. L'élection présidentielle était imminente et le marché des souvenirs sur Lincoln, s’il était extrêmement actif, pouvait naturellement s'effondrer à tout moment. Les auteurs de ma catégorie doivent tenir compte de ces choses. Par exemple, en plein milieu du Carême, je sais que je peux m’en tirer honorablement avec les «Eclairages les Plus Récents sur les Saintes Ecritures.» Puis, avec la canicule, c’est évidemment le marché des poésies de Noël qui se développe et on constate également une assez forte demande pour les récits de voyages dans les mers polaires. Plus tard, dans la quiétude de l'automne, j'écris généralement quelques «Lettres Inédites de Goethe à Balzac,» ce genre de choses.

39 - Thomas Woodrow Wilson (1856-1924), vingt-huitième président des États-Unis (de 1913 à 1921).

But it's a wearing occupation, full of disappointments, and needing the very keenest business instinct to watch every turn of the market.

Mais c'est un métier épuisant, souvent décevant, et qui nécessite un instinct commercial des plus acérés pour observer les mouvements du marché.

 

I am afraid that this is a digression. I only wanted to explain how a man's mind could be so harassed and overwrought as to make him dream that he was an editor.

Je crains que tout cela ne soit une digression. Je voulais seulement expliquer comment l'esprit d'un homme pouvait être ainsi harcelé et surmené au point de l’amener à rêver qu’il est rédacteur en chef.

 

I knew at once in my dream where and what I was. As soon as I saw the luxury of the surroundings, – the spacious room with its vaulted ceiling, lit with stained glass, – the beautiful mahogany table at which I sat writing with a ten-dollar fountain pen, the gift of the manufacturers, – on embossed stationery, the gift of the embossers, – on which I was setting down words at eight and a half cents a word and deliberately picking out short ones through sheer business acuteness; – as soon as I saw; – this I said to myself – "I am an editor, and this is my editorial sanctum." Not that I have ever seen an editor or a sanctum. But I have sent so many manuscripts to so many editors and received them back with such unfailing promptness, that the scene before me was as familiar to my eye as if I had been wide awake.

Dans mon rêve, j'ai su tout de suite où j’étais et ce que j’y faisais. Dès que j'ai vu le luxe qui m’entourait, – la vaste salle éclairée par des vitraux sous son plafond voûté, – la belle table d'acajou sur laquelle j’écrivais avec un stylo-plume à dix dollars, cadeau du fabricant, – le beau papier filigrané, cadeau des papetiers, – sur lequel j’alignais des mots à huit cents et demi, choisissant délibérément les plus courts parmi ceux qui exprimaient la finesse absolue des affaires – dès que j'ai vu tout cela, je me suis dit à moi-même – «Me voici rédacteur en chef, et voici mon sanctuaire éditorial.» Non pas que j'ai jamais vu un rédacteur en chef ou un sanctuaire. Mais j'ai envoyé tellement de manuscrits à tellement d’éditeurs et ils me les ont retournés avec une telle invariable promptitude, que la scène qui s’offrait à moi était aussi familière à mes yeux que si j'avais été parfaitement éveillé.

 

As I thus mused, revelling in the charm of my surroundings and admiring the luxurious black alpaca coat and the dainty dickie which I wore, there was a knock at the door.

Alors que je réfléchissais ainsi, me délectant du charme de ce qui m’entourait et admirant le luxueux veston noir en alpaga et le délicat plastron que je portais, un coup fut frappé à la porte.

 

A beautiful creature entered. She evidently belonged to the premises, for she wore no hat and there were white cuffs upon her wrists. She has that indescribable beauty of effectiveness such as is given to hospital nurses.

Une superbe créature fit son entrée. De toute évidence, elle était de la maison. Elle ne portait pas de chapeau et des manchettes blanches protégeaient ses poignets. Il émanait d’elle l’indescriptible beauté de cette compétence qui est l’apanage des infirmières dans les hôpitaux.

 

This, I thought to myself, must be my private secretary.

Il doit s’agir, me dis-je, de ma secrétaire personnelle.

 

"I hope I don't interrupt you, sir," said the girl.

J'espère que je ne vous dérange, monsieur, dit la jeune femme.

 

"My dear child," I answered, speaking in that fatherly way in which an editor might well address a girl almost young enough to be his wife, "pray do not mention it. Sit down. You must be fatigued after your labours of the morning. Let me ring for a club sandwich."

Ma chère enfant, répondis-je, adoptant le ton paternel sur lequel un rédacteur en chef pourrait s’adresser à une femme pratiquement assez jeune pour être son épouse, ne vous excusez pas. Asseyez-vous. Cette matinée de travail a dû vous épuiser. Je vais vous faire monter un sandwich.

 

"I came to say, sir," the secretary went on, "that there's a person downstairs waiting to see you."

Je suis venu vous prévenir, monsieur, continua la secrétaire, qu’une personne attend en bas pour vous voir.

 

My manner changed at once.

Mes manières changèrent en un instant.

 

"Is he a gentleman or a contributor?" I asked.

S’agit-il d’un gentleman ou d’un pigiste? demandai-je.

 

"He doesn't look exactly like a gentleman."

Il n’a pas vraiment l’air d’un gentleman.

 

"Very good," I said. "He's a contributor for sure. Tell him to wait. Ask the caretaker to lock him in the coal cellar, and kindly slip out and see if there's a policeman on the beat in case I need him."

Parfait. C’est sûrement un pigiste. Faites-le attendre. Demandez au portier de l’enfermer à clef dans la cave à charbon, et ayez la bonté d’aller voir s’il n’y a pas un agent de police dans le coin, pour le cas où j'aurais besoin de lui.

 

"Very good, sir," said the secretary.

Très bien, monsieur, dit la secrétaire.

 

I waited for about an hour, wrote a few editorials advocating the rights of the people, smoked some Turkish cigarettes, drank a glass of sherry, and ate part of an anchovy sandwich.

J'attendis environ une heure, rédigeai deux ou trois éditoriaux plaidant pour les droits des peuples, fumai quelques cigarettes turques, bus un verre de xérès, et mangeai un morceau de sandwich aux anchois.

 

Then I rang the bell. "Bring that man here," I said.

Puis je sonnai.

Faites entrer cet homme, dis-je.

 

Presently they brought him in. He was a timid-looking man with an embarrassed manner and all the low cunning of an author stamped on his features. I could see a bundle of papers in his hand, and I knew that the scoundrel was carrying a manuscript.

Il entra au bout de quelques instants. C’était un homme à l’aspect timide, aux manières embarrassées et qui portait sur sa figure toute la vile fourberie d'un auteur. Il avait une liasse de papiers à la main, et je compris que ce vaurien m’apportait un manuscrit.

 

"Now, sir," I said, "speak quickly. What's your business?"

Allons, monsieur, dis-je, droit au but. Qu’est-ce qui vous amène?

 

"I've got here a manuscript," he began.

J'ai ici un manuscrit, commença-t-il.

 

"What!" I shouted at him. "A manuscript! You'd dare, would you! Bringing manuscripts in here! What sort of a place do you think this is?"

Comment! m’écriai-je. Un manuscrit! Comment osez-vous? Apporter des manuscrits jusqu’ici! Où vous croyez-vous donc?

 

"It's the manuscript of a story," he faltered.

C'est le manuscrit d'une histoire, balbutia-t-il.

 

"A story!" I shrieked. "What on earth do you think we'd want stories for! Do you think we've nothing better to do than to print your idiotic ravings? Have you any idea, you idiot, of the expense we're put to in setting up our fifty pages of illustrated advertising? Look here," I continued, seizing a bundle of proof illustrations that lay in front of me, "do you see this charming picture of an Asbestos Cooker, guaranteed fireless, odourless, and purposeless? Do you see this patent motor-car with pneumatic cushions, and the full-page description of its properties? Can you form any idea of the time and thought that we have to spend on these things, and yet you dare to come in here with your miserable stories. By heaven," I said, rising in my seat, "I've a notion to come over there and choke you: I'm entitled to do it by the law, and I think I will."

Une histoire! Qu’est-ce qui vous fait croire que nous avons besoin d’histoires! Vous pensez que nous n’avons rien de mieux à faire que de publier vos stupides divagations? Avez-vous la moindre idée, espèce d’andouille, des dépenses que nous engageons pour nos cinquante pages de réclame illustrée?

Je me saisis d’une pile d’illustrations qui était posée devant moi.

Regardez-moi ça, continuai-je, est-ce que vous voyez ce magnifique autocuiseur en amiante, garanti à l’épreuve du feu, inodore, et absolument inutile? Vous voyez cette automobile brevetée avec coussins pneumatiques? Il y a même une page entière pour décrire ses caractéristiques. Avez-vous la moindre idée du temps et de l’imagination que nous avons consacrés à tout ça? Et vous osez venir ici avec vos misérables histoires.

Je me levai de mon siège.

Le Ciel me pardonne! Il me vient comme une envie de vous sauter dessus et de vous étrangler. Il me semble bien que la loi m’y autorise.

 

"Don't, don't," he pleaded. "I'll go away. I meant no harm. I'll take it with me."

Ne faites pas ça, ne faites pas ça, plaida-t-il. Je m’en vais. Je n'avais pas de mauvaises intentions. Je remporte ça avec moi.

 

"No you don't," I interrupted; "none of your sharp tricks with this magazine. You've submitted this manuscript to me, and it stays submitted. If I don't like it, I shall prosecute you, and, I trust, obtain full reparation from the courts."

Il n’en est pas question, l’interrompis-je; vos manigances tordues, ça ne prend pas avec ce magazine. Vous m’avez soumis ce manuscrit, et il restera soumis. S’il ne me convient pas, j’engagerai des poursuites contre vous et, faites-moi confiance, les tribunaux m’accorderont une juste réparation.

 

To tell the truth, it had occurred to me that perhaps I might need after all to buy the miserable stuff. Even while I felt that my indignation at the low knavery of the fellow was justified, I knew that it might be necessary to control it. The present low state of public taste demands a certain amount of this kind of matter distributed among the advertising.

Pour dire la vérité, je me disais qu’après tout, je pourrais peut-être acheter son misérable machin. Même si je sentais que mon indignation de la vile fourberie du bougre était justifiée, je savais qu'il serait peut-être nécessaire de m’assurer la maîtrise de son manuscrit. De nos jours, le goût du public est d’un niveau si déplorable qu’une certaine quantité de ce type de production doit s’intercaler entre les pages publicitaires.

 

I rang the bell again.

J'ai sonné encore une fois.

 

"Please take this man away and shut him up again. Have them keep a good eye on him. He's an author."

Faites sortir cet homme et mettez-le de nouveau sous clef. Gardez l’œil sur lui. C’est un auteur.

 

"Very good, sir," said the secretary.

Bien, monsieur, dit la secrétaire.

 

I called her back for one moment.

Je la retins un moment.

 

"Don't feed him anything," I said.

Ne lui donnez aucune nourriture, dis-je.

 

"No," said the girl.

Non, répondit la jeune femme.

 

The manuscript lay before me on the table. It looked bulky. It bore the title Dorothy Dacres, or, Only a Clergyman's Daughter.

Le manuscrit était posé sur le bureau. Il paraissait assez conséquent. Il était intitulé Dorothy Dacres, ou, Une Simple Fille de Pasteur.

 

I rang the bell again.

Je sonnai une fois de plus.

 

"Kindly ask the janitor to step this way."

Ayez la gentillesse de prier le portier de monter.

 

He came in. I could see from the straight, honest look in his features that he was a man to be relied upon.

Le portier entra. Je vis tout de suite à son allure franche et honnête que je pouvais compter sur lui.

 

"Jones," I said, "can you read?"

Jones, dis-je, est-ce que vous savez lire?

 

"Yes, sir," he said, "some."

Oui, monsieur, un peu.

 

"Very good. I want you to take this manuscript and read it. Read it all through and then bring it back here."

Parfait. Je veux que vous preniez ce manuscrit et que vous le lisiez. Quand vous l’aurez lu d’un bout à l’autre, vous le rapporterez ici.

 

The janitor took the manuscript and disappeared. I turned to my desk again and was soon absorbed in arranging a full-page display of plumbers' furnishings for the advertising. It had occurred to me that by arranging the picture matter in a neat device with verses from "Home Sweet Home" running through it in double-leaded old English type, I could set up a page that would be the delight of all business readers and make this number of the magazine a conspicuous success. My mind was so absorbed that I scarcely noticed that over an hour elapsed before the janitor returned.

Le portier disparut avec le manuscrit. Je me remis à mon bureau et fut bientôt absorbé par la mise en page d’une réclame concernant des fournitures pour les plombiers. Il m’était venu à l’idée qu’en donnant à la réclame un petit air Anglais et vieillot du genre «Foyer Doux Foyer,» je pourrais réaliser une page qui plairait à notre public d’hommes d'affaires et faire grimper les ventes de ce numéro du magazine. Mon esprit était si absorbé que je ne remarquai même pas qu’une heure s’était écoulée et que le portier était de retour.

 

"Well, Jones," I said as he entered, "have you read that manuscript?"

Eh bien, Jones, lui dis-je en l’accueillant, vous avez lu ce manuscrit?

 

"Yes, sir."

Oui, monsieur.

 

"And you find it all right – punctuation good, spelling all correct?"

Et vous le trouvez convenable – bonne ponctuation, orthographe correcte?

 

"Very good indeed, sir."

En effet, monsieur, tout à fait convenable.

 

"And there is, I trust, nothing of what one would call a humorous nature in it? I want you to answer me quite frankly, Jones, – there is nothing in it that would raise a smile, or even a laugh, is there?"

Et dites-moi, j’espère qu’il n’y a rien là-dedans qui puisse être qualifié d’humoristique? Répondez-moi franchement, Jones, – y a-t-il là-dedans quelque chose qui puisse prêter à sourire, ou même à rire, hein?

 

"Oh, no, sir," said Jones, "nothing at all."

Oh, non, monsieur, rien du tout.

 

"And now tell me – for remember that the reputation of our magazine is at stake – does this story make a decided impression on you? Has it," and here I cast my eye casually at the latest announcement of a rival publication, "the kind of tour de force which at once excites you to the full qui vive and which contains a sustained brio that palpitates on every page? Answer carefully, Jones, because if it hasn't, I won't buy it."

Et maintenant, dites-moi – n’oubliez pas que c’est la réputation de notre magazine qui est en jeu – cette histoire a-t-elle fait une forte impression sur vous? Est-ce qu’il s’agit

A ce moment je jetai un coup d’œil faussement fortuit sur un exemplaire d'une publication concurrente.

— Est-ce qu’il s’agit du genre de tour de force40 qui vous met tout de suite sur le qui-vive41 et dont le brio soutenu palpite à chaque page? Réfléchissez bien avant de répondre, Jones, parce que si ce n’est pas le cas, je renonce à l’acheter.

40 - In Französische Sprachein in das texte.

41 - Pareil.

"I think it has," he said.

Je pense que c’est le cas, dit-il.

 

"Very well," I answered; "now bring the author to me."

Parfait. Et maintenant, allez me chercher l'auteur.

 

In the interval of waiting, I hastily ran my eye through the pages of the manuscript.

En l’attendant, je parcourus en hâte les pages du manuscrit.

 

Presently they brought the author back again. He had assumed a look of depression.

Au bout d’un moment, l’auteur refit son apparition. Il avait l’air profondément déprimé.

 

"I have decided," I said, "to take your manuscript."

J'ai décidé, dis-je, d’accepter votre manuscrit.

 

Joy broke upon his face. He came nearer to me as if to lick my hand.

Toute sa physionomie s’illumina de joie. Il s’approcha de moi comme s’il s’apprêtait à me lécher la main.

 

"Stop a minute," I said. "I am willing to take your story, but there are certain things, certain small details which I want to change."

Attendez une minute. Je suis disposé à accepter votre histoire, mais il y a certaines choses, certains petits détails que je désire modifier.

 

"Yes?" he said timidly.

Oui? dit-il timidement.

 

"In the first place, I don't like your title. Dorothy Dacres, or, Only a Clergyman's Daughter is too quiet. I shall change it to read Dorothea Dashaway, or, The Quicksands of Society."

En premier lieu, je n'aime pas votre titre. Dorothy Dacres, ou, Une Simple Fille de Pasteur, ça manque de mordant. Je changerai pour quelque chose comme Dorothea Dashaway, ou, les Bas-Fonds de la Société.

 

"But surely," began the contributor, beginning to wring his hands –

Mais sûrement, commença le pigiste, en se tordant les mains

 

"Don't interrupt me," I said. "In the next place, the story is much too long." Here I reached for a large pair of tailor's scissors that lay on the table. "This story contains nine thousand words. We never care to use more than six thousand. I must therefore cut some of it off." I measured the story carefully with a pocket tape that lay in front of me, cut off three thousand words and handed them back to the author. "These words," I said, "you may keep. We make no claim on them at all. You are at liberty to make any use of them that you like."

Ne m’interrompez pas. En second lieu, l'histoire est beaucoup trop longue.

Je m’emparai d’une énorme paire de ciseaux de tailleur qui traînaient sur le bureau.

Cette histoire contient neuf mille mots. Nous ne nous publions jamais rien au-delà de six mille mots. Je dois donc en couper une partie.

Je mesurai soigneusement l'histoire avec un mètre-ruban qui se trouvait devant moi, découpai trois mille mots et les rendis à leur auteur.

Vous pouvez les garder. Nous ne revendiquerons aucun droit sur eux. Vous êtes libre d’en faire ce que vous voudrez.

 

"But please," he said, "you have cut off all the end of the story: the whole conclusion is gone. The readers can't possibly tell, – "

Mais, s’il vous plaît, dit-il, vous avez coupé toute la fin de l'histoire: elle se trouve entièrement amputée de son dénouement. Les lecteurs ne pourront probablement pas comprendre

 

I smiled at him with something approaching kindness.

Je lui souris avec quelque chose qui s’approchait de la commisération.

 

"My dear sir," I said, "they never get beyond three thousand words of the end of a magazine story. The end is of no consequence whatever. The beginning, I admit, may be, but the end! Come! Come! And in any case in our magazine we print the end of each story separately, distributed among the advertisements to break the type. But just at present we have plenty of these on hand. You see," I continued, for there was something in the man's manner that almost touched me, "all that is needed is that the last words printed must have a look of finality. That's all. Now, let me see," and I turned to the place where the story was cut, "what are the last words: here: 'Dorothea sank into a chair. There we must leave her!' Excellent! What better end could you want? She sank into a chair and you leave her. Nothing more natural."

Mon cher monsieur, ils n’auront jamais besoin de lire les trois mille mots de la fin de cette histoire. La fin n’a pas la moindre importance. Le début, je veux bien l’admettre, c’est possible, mais la fin! Allons donc! Et en tous cas, dans notre magazine, nous imprimons la fin de chaque histoire à part, disséminée entre les réclames, pour casser le rythme. Mais nous avons désormais largement de quoi faire. Voyez-vous

Quelque chose dans les manières de l’homme m’aurait presque ému.

— Voyez-vous, tout ce qui compte, c’est que les derniers mots imprimés aient l’air d’une fin. C'est tout. Maintenant, voyons.

 Je regardai à l'endroit où l'histoire avait été coupée.

— Quels sont les derniers mots? Voilà: «Dorothea s’effondra dans un fauteuil. Alors nous décidâmes de la laisser seule!» Excellent! Quelle meilleure fin pourriez-vous désirer? Elle s’effondre dans un fauteuil et vous la laissez seule. Quoi de plus normal?

 

The contributor seemed about to protest. But I stopped him.

Le pigiste semblait sur le point de protester. Mais je l’arrêtai net.

 

"There is one other small thing," I said. "Our coming number is to be a Plumbers' and Motor Number. I must ask you to introduce a certain amount of plumbing into your story." I rapidly turned over the pages. "I see," I said, "that your story as written is laid largely in Spain in the summer. I shall ask you to alter this to Switzerland and make it winter time to allow for the breaking of steam-pipes. Such things as these, however, are mere details; we can easily arrange them."

Il y a autre chose. Notre prochain numéro est consacré à la plomberie. Je dois vous demander d’introduire dans votre histoire un ou deux éléments en rapport avec ça.

Je tournai rapidement les pages.

Je vois que votre histoire, telle qu’elle est écrite, se déroule en grande partie en Espagne et pendant l’été. Il faudrait que ça se passe en Suisse pendant l’hiver, pour rendre plausibles les ruptures de canalisations. Ce ne sont que de simples détails, et nous pouvons facilement nous charger de les modifier.

 

I reached out my hand.

Je lui tendis la main.

 

"And now," I said, "I must wish you a good afternoon."

Et maintenant, je vous souhaite un excellent après-midi.

 

The contributor seemed to pluck up courage.

Le pigiste parut rassembler tout son courage.

 

"What about remuneration" – he faltered.

Et pour ce qui concerne la rémunération – bredouilla-t-il.

 

I waived the question gravely aside. "You will, of course, be duly paid at our usual rate. You receive a cheque two years after publication. It will cover all your necessary expenses, including ink, paper, string, sealing-wax and other incidentals, in addition to which we hope to be able to make you a compensation for your time on a reasonable basis per hour. Good-bye."

J’expédiai gravement la question.

Vous serez naturellement dûment rétribué à notre tarif habituel. Vous recevrez un chèque deux ans après la publication. La somme couvrira toutes vos dépenses incompressibles, y compris l'encre, le papier, les élastiques, la cire à cacheter et autres fournitures accessoires, en sus de quoi nous espérons pouvoir vous offrir une compensation pour le temps passé, sur une base horaire raisonnable. Au revoir.

 

He left, and I could hear them throwing him downstairs.

Il sortit, et je pus l’entendre descendre les escaliers.

 

Then I sat down, while my mind was on it, and wrote the advance notice of the story. It ran like this:

Alors, pendant que j’avais encore tout ça à l’esprit, je m’installai à mon bureau, et rédigeai le texte destiné à annoncer l'histoire. Voici ce que ça donnait:

 

NEXT MONTH'S NUMBER OF THE MEGALOMANIA MAGAZINE WILL CONTAIN A THRILLING STORY, ENTITLED "DOROTHEA DASHAWAY, OR, THE QUICKSANDS OF SOCIETY."

LE NUMERO DU MOIS PROCHAIN DE NOTRE PRESTIGIEUX MAGAZINE CONTIENDRA UNE HISTOIRE PALPITANTE, INTITULEE «DOROTHEA DASHAWAY, OU, LES BAS-FONDS DE LA SOCIETE.»

 

The author has lately leaped into immediate recognition as the greatest master of the short story in the American World. His style has a brio, a poise, a savoir faire, a je ne sais quoi, which stamps all his work with the cachet of literary superiority. The sum paid for the story of Dorothea Dashaway is said to be the largest ever paid for a single MS. Every page palpitates with interest, and at the conclusion of this remarkable narrative the reader lays down the page in utter bewilderment, to turn perhaps to the almost equally marvellous illustration of Messrs. Spiggott and Fawcett's Home Plumbing Device Exposition which adorns the same number of the great review.

L'auteur, récemment découvert, s’est immédiatement révélé comme un des plus grand maîtres Américain de la nouvelle. Son style se caractérise par un brio, une assurance, un savoir-faire, un je ne sais quoi42, qui marque son œuvre du sceau de la supériorité littéraire. La somme déboursée pour l'histoire de Dorothea Dashaway s’avère la plus importante jamais payée pour une simple nouvelle. Chaque page en est palpitante d'intérêt, et à la fin de ce récit remarquable, le lecteur, absolument confondu, délaissera peut-être le texte pour se tourner vers la gravure quasiment aussi merveilleuse qui, dans le même numéro de notre magnifique revue, illustrera notre réclame pour le magasin de Fournitures de Plomberie-Sanitaire Spiggott & Fawcett.

42 - Devinez...

I wrote this out, rang the bell, and was just beginning to say to the secretary –

Je mis la dernière main à ce qui précède et sonnai la secrétaire. Je commençais à peine à lui dire

 

"My dear child, – pray pardon my forgetfulness. You must be famished for lunch. Will you permit me – "

Ma chère enfant, – veuillez excuser ma négligence. Vous devez être affamée. Si vous me permettez

 

And then I woke up – at the wrong minute, as one always does.

Mais c’est alors que je me suis réveillé – au moment le plus inopportun, comme toujours.

 

Homer and Humbug
an Academic Discussion

Homère et le charlatan
Un essai académique

 

THE following discussion is of course only of interest to scholars. But, as the public schools returns show that in the United States there are now over a million coloured scholars alone, the appeal is wide enough.

L’essai qui suit ne saurait présenter un quelconque intérêt que pour les érudits. Mais, à ce qu’en disent les écoles publiques, les Etats-Unis comptent aujourd’hui plus d’un million d’érudits. Il y a donc de quoi faire.

 

I do not mind confessing that for a long time past I have been very sceptical about the classics. I was myself trained as a classical scholar. It seemed the only thing to do with me. I acquired such a singular facility in handling Latin and Greek that I could take a page of either of them, distinguish which it was by merely glancing at it, and, with the help of a dictionary and a pair of compasses, whip off a translation of it in less than three hours.

Je n’hésite pas à reconnaître que j’ai autrefois énormément douté des classiques. J’avais moi-même poursuivi des études classiques. Cela me paraissait la seule chose à faire. J’avais acquis une si remarquable aisance dans la pratique du Latin et du Grec que je pouvais prendre une page de l'un ou l'autre, distinguer d’un seul coup d’œil de quelle langue il s’agissait et, à l’aide d'un dictionnaire et d’une boussole, expédier sa traduction en moins de trois heures.

 

But I never got any pleasure from it. I lied about it. At first, perhaps, I lied through vanity. Any coloured scholar will understand the feeling. Later on I lied through habit; later still because, after all, the classics were all that I had and so I valued them. I have seen thus a deceived dog value a pup with a broken leg, and a pauper child nurse a dead doll with the sawdust out of it. So I nursed my dead Homer and my broken Demosthenes though I knew in my heart that there was more sawdust in the stomach of one modern author than in the whole lot of them. Observe, I am not saying which it is that has it full of it.

Mais je n’y ai jamais trouvé aucun plaisir. Je racontais des balivernes à propos de tout ça. Au début, je mentais peut-être par vanité. N'importe quel érudit comprendra ce sentiment. Plus tard, c’est par habitude que j’ai continué à mentir; et plus tard encore, je mentais parce qu’après tout, je ne possédais que ça, les classiques, qui ait quelque valeur à mes yeux. Je les considérais comme un chien paralysé considère un chiot à la patte cassée, ou comme la nurse d’un enfant pauvre considère une poupée morte et perdant toute sa sciure. Ainsi j'ai soigné mon défunt Homère et mon Démosthène boiteux tout en sachant au fond de moi-même qu'il y a plus de sciure dans le ventre d'un auteur moderne que dans leurs deux ventres réunis.

 

So, as I say, I began to lie about the classics. I said to people who knew no Greek that there was a sublimity, a majesty about Homer which they could never hope to grasp. I said it was like the sound of the sea beating against the granite cliffs of the Ionian Esophagus: or words to that effect. As for the truth of it, I might as well have said that it was like the sound of a rum distillery running a night shift on half time. At any rate this is what I said about Homer, and when I spoke of Pindar, – the dainty grace of his strophes, – and Aristophanes, the delicious sallies of his wit, sally after sally, each sally explained in a note calling it a sally – I managed to suffuse my face with an animation which made it almost beautiful.

Comme je le disais, je racontais des balivernes à propos des classiques. Je disais aux gens qui ignoraient le Grec qu'il y avait dans Homère quelque chose de sublime et de majestueux qu'ils étaient à jamais incapable de saisir. Je disais que c’était comme le fracas de la mer contre les falaises de granit de l'Œsophage Ionien: ou je ne sais quels mots produisant le même effet. Pour dire le vrai, j’aurais aussi bien dire que c’était comme le bruit que fait l’équipe de nuit d’une distillerie de rhum clandestine en prenant son service. En tout cas, c’est ce que je déclarais à propos d’Homère, et quand je parlais de Pindare, – la grâce délectable de ses strophes, – et d’Aristophane, le savoureux esprit de ses saillies, de chacune de ses saillies, et que j’expliquais chaque saillie dans une note rappelant qu’il s’agissait d’une saillie – j’en arrivais à répandre sur mon visage un enthousiasme qui le rendait presque beau.

 

I admitted of course that Virgil in spite of his genius had a hardness and a cold glitter which resembled rather the brilliance of a cut diamond than the soft grace of a flower. Certainly I admitted this: the mere admission of it would knock the breath out of anyone who was arguing.

Je reconnaissais naturellement que le génie de Virgile n’excluait pas une dureté et une froideur qui évoquaient davantage la taille d’un diamant que la douceur gracieuse d'une fleur. Et ceci d’autant plus volontiers que le seul fait de l’admettre rabattait son caquet à quiconque désirait en débattre.

 

From such talks my friends went away sad. The conclusion was too cruel. It had all the cold logic of a syllogism (like that almost brutal form of argument so much admired in the Paraphernalia of Socrates). For if: –

Mes amis se tenaient à l’écart de tels débats avec une certaine tristesse. La conclusion en était par trop cruelle. Elle avait la logique froide d'un syllogisme (comme cette forme d'argumentation brutale si remarquable dans les Paraphernalia de Socrate). Car si:

 

Virgil and Homer and Pindar had all this grace, and pith and these sallies, – And if I read Virgil and Homer and Pindar, And if they only read Mrs. Wharton and Mrs. Humphrey Ward Then where were they?

Virgile, Homère et Pindare avaient toute cette grâce, cette vigueur et ces saillies,

Et si je lisais Virgile, Homère et Pindare,

Et s'ils ne lisaient que Mrs. Wharton et Mrs. Humphrey Ward43

Alors où en seraient-ils?

43 - Edith Wharton (1862-1937), romancière américaine et Mary Augusta Ward (1851- 1920), nouvelliste britannique.

So continued lying brought its own reward in the sense of superiority and I lied more.

Le fait de continuer à mentir portait en lui-même sa propre récompense sous la forme d’un sentiment de supériorité tel que je mentais toujours davantage.

 

When I reflect that I have openly expressed regret, as a personal matter, even in the presence of women, for the missing books of Tacitus, and the entire loss of the Abacadabra of Polyphemus of Syracuse, I can find no words in which to beg for pardon. In reality I was just as much worried over the loss of the ichthyosaurus. More, indeed: I'd like to have seen it: but if the books Tacitus lost were like those he didn't, I wouldn't.

Quand je pense que j’ai ouvertement exprimé des regrets, comme s’il s’agissait d’une affaire personnelle, et même en présence de femmes, pour les ouvrages égarés de Tacite, et pour l'Abacadabra de Polyphème44 de Syracuse, entièrement perdu lui aussi, les mots me manquent pour demander pardon. En réalité seule la disparition de l'ichthyosaurus me souciait vraiment. Et même plus que cela, car j’aurais aimé le voir. Mais si les livres perdus de Tacite étaient comme ceux qu’il n’avait pas écrit, je préférerais ne pas45.

44 - Sans doute s’agit-il du fameux cyclope de l’Odyssée, un fieffé bavard.

45 - Un petit hommage personnel à Bartleby.

I believe all scholars lie like this. An ancient friend of mine, a clergyman, tells me that in Hesiod he finds a peculiar grace that he doesn't find elsewhere. He's a liar. That's all. Another man, in politics and in the legislature, tells me that every night before going to bed he reads over a page or two of Thucydides to keep his mind fresh. Either he never goes to bed or he's a liar. Doubly so: no one could read Greek at that frantic rate: and anyway his mind isn't fresh. How could it be, he's in the legislature. I don't object to this man talking freely of the classics, but he ought to keep it for the voters. My own opinion is that before he goes to bed he takes whiskey: why call it Thucydides?

Je pense que tous les érudits mentent de cette façon. Un de mes plus anciens amis, un pasteur, m’a déclaré qu’Hésiode46 possédait une grâce particulière qu'il ne trouvait nulle part ailleurs. C’est un baratineur. C’est tout. Un autre, un politicien membre du corps législatif, m’a affirmé que chaque soir avant d’aller se coucher, il lit une ou deux pages de Thucydide47 pour garder son esprit en éveil. Ou bien il ne va jamais se coucher, ou bien c’est un menteur. En plus, personne ne peut lire le Grec à ce rythme effréné; et de toute façon son esprit est particulièrement endormi. Comment pourrait-il ne pas l’être alors qu’il fait partie du corps législatif. Je ne vois pas d’inconvénient à ce que cet homme parle des classiques comme il l’entend, mais qu’il garde ça pour ses électeurs. Mon avis personnel est qu'avant de se coucher, c’est du whisky qu’il prend; pourquoi donc appeler ça du Thucydide?

46 - Hésiode (VIIIe siècle av. J.-C), poète grec.

47 - Thucydide (460- 397 av. J.-C), homme politique et historien athénien

I know there are solid arguments advanced in favour of the classics. I often hear them from my colleagues. My friend the professor of Greek tells me that he truly believes the classics have made him what he is. This is a very grave statement, if well founded. Indeed I have heard the same argument from a great many Latin and Greek scholars. They all claim, with some heat, that Latin and Greek have practically made them what they are. This damaging charge against the classics should not be too readily accepted. In my opinion some of these men would have been what they are, no matter what they were.

Je sais bien qu'il y a de solides arguments en faveur des classiques. J’entends souvent mes collègues les développer. Mon ami le professeur de Grec croit mordicus que ce sont les classiques qui ont fait de lui ce qu’il est. Si c’est fondé, c'est une allégation très grave. En effet, j'ai entendu le même argument dans la bouche de beaucoup d’érudits latinistes et hellénistes. Ils clament tous avec ardeur que c’est le latin et le Grec qui les ont quasiment faits ce qu’ils sont. On ne devrait pas trop vite ajouter foi à une telle charge préjudiciable contre les classiques. A mon avis, certains de ces hommes seraient devenus exactement ce qu’ils sont, de quelque façon que ce fût.

 

Be this as it may, I for my part bitterly regret the lies I have told about my appreciation of Latin and Greek literature. I am anxious to do what I can to set things right. I am therefore engaged on, indeed have nearly completed, a work which will enable all readers to judge the matter for themselves. What I have done is a translation of all the great classics, not in the usual literal way but on a design that brings them into harmony with modern life. I will explain what I mean in a minute.

Toujours est-il que, pour ma part, je regrette amèrement d’avoir menti au sujet de mon appréciation de la littérature latine et grecque. Dans mon souci de faire mon possible pour remettre les choses à leur place, et même s’il n’est pas tout à fait achevé, je me suis attelé à un travail qui permettra à tous les lecteurs d’en juger par eux-mêmes. Ce travail consiste en une traduction de tous les grands classiques, non pas de l’habituelle manière littérale, mais dans une conception qui les met en harmonie avec la vie moderne. Je vais m’expliquer là-dessus dans une minute.

 

The translation is intended to be within reach of everybody. It is so designed that the entire set of volumes can go on a shelf twenty-seven feet long, or even longer. The first edition will be an édition de luxe bound in vellum, or perhaps in buckskin, and sold at five hundred dollars. It will be limited to five hundred copies and, of course, sold only to the feeble minded. The next edition will be the Literary Édition, sold to artists, authors, actors and contractors. After that will come the Boarding House Édition, bound in board and paid for in the same way.

Ma traduction est étudiée pour être mise à la portée de tous48. Elle est ainsi conçue que la totalité de ses volumes tienne sur une étagère de vingt-sept pieds de long, ou même davantage. La première édition sera une Édition de luxe sur pur vélin, ou peut-être sur peau de daim, limitée à cinq cents exemplaires et, naturellement, seulement vendue aux faibles d’esprit, au prix de cinq cents dollars. L’édition suivante sera une Édition Littéraire, destinée aux artistes, aux auteurs, aux acteurs et aux entrepreneurs. Viendra ensuite l’Édition familiale, destinée aux pensions de famille et dont le prix sera compris dans le montant de la pension49.

48 – La mienne aussi.

49 - Traduction sans doute outrageusement libre pour «bound in board and paid for in the same way.»

My plan is to so transpose the classical writers as to give, not the literal translation word for word, but what is really the modern equivalent. Let me give an odd sample or two to show what I mean. Take the passage in the First Book of Homer that describes Ajax the Greek dashing into the battle in front of Troy. Here is the way it runs (as nearly as I remember), in the usual word for word translation of the classroom, as done by the very best professor, his spectacles glittering with the literary rapture of it.

Mon projet est de transposer les auteurs classiques de manière à donner, non une traduction littérale de chaque mot, mais son véritable équivalent moderne. Je vais donner un ou deux exemples pour expliquer ce que je veux dire. Prenez le passage du premier livre d’Homère où il décrit Ajax le Grec se précipitant dans la bataille au siège de Troie. Voici (pour autant que je m’en souvienne) ce que donne l’habituelle traduction mot à mot, comme celle que ferait, devant ses étudiants, le meilleur des professeurs, ses lunettes scintillant de ravissement littéraire.

 

"Then he too Ajax on the one hand leaped (or possibly jumped) into the fight wearing on the other hand, yes certainly a steel corselet (or possibly a bronze under tunic) and on his head of course, yes without doubt he had a helmet with a tossing plume taken from the mane (or perhaps extracted from the tail) of some horse which once fed along the banks of the Scamander (and it sees the herd and raises its head and paws the ground) and in his hand a shield worth a hundred oxen and on his knees too especially in particular greaves made by some cunning artificer (or perhaps blacksmith) and he blows the fire and it is hot. Thus Ajax leapt (or, better, was propelled from behind), into the fight."

«Alors Ajax bondit (ou peut-être saute) dans le combat, et il porte, oui certainement, un corselet d’acier (ou peut-être de bronze) sous sa tunique et sur sa tête, naturellement, oui, sans doute a-t-il un casque orné d’un panache arraché à la crinière (ou peut-être à la queue) d'un cheval qui autrefois brouta sur les rives de Skamandros (et on le voit lever haut la tête et frapper la terre de son sabot) et il a dans sa main un bouclier d’une valeur de cent bœufs et sur ses genoux des jambières spécialement forgées par un habile artisan (ou peut-être un forgeron) et son souffle est comme le feu et il fait une chaleur infernale. Ainsi Ajax saute-t-il (ou, mieux, est-il poussé par derrière) dans le combat.»

 

Now that's grand stuff. There is no doubt of it. There's a wonderful movement and force to it. You can almost see it move, it goes so fast. But the modern reader can't get it. It won't mean to him what it meant to the early Greek. The setting, the costume, the scene has all got to be changed in order to let the reader have a real equivalent to judge just how good the Greek verse is. In my translation I alter it just a little, not much but just enough to give the passage a form that reproduces the proper literary value of the verses, without losing anything of the majesty. It describes, I may say, the Directors of the American Industrial Stocks rushing into the Balkan War Cloud. –

Eh bien, c’est un sacré morceau de bravoure. Il n'y a aucun doute là-dessus. Il y a du mouvement et une force merveilleuse dans tout ça. Tout se passe si vite que vous pouvez à peine suivre l’action. Mais le lecteur moderne ne peut rien y comprendre. Les mots ne lui parlent pas comme ils ont parlé aux Grecs d’autrefois. Les décors, les costumes, toute la scène doit être modifiée afin de donner au lecteur un aperçu équivalent propre à lui faire juger des beautés de la poésie Grecque. Ma traduction altère un peu la scène, mais pas beaucoup, juste assez pour donner au passage une forme qui transpose la valeur littéraire des vers sans rien perdre de leur majesté. Elle décrit, je peux le dire, les Directeurs des Stocks de l’Industrie Américaine se précipitant dans la Poudrière des Balkans.

 

"Then there came rushing to the shock of war
Mr. McNicoll of the C. P. R.
He wore suspenders and about his throat
High rose the collar of a sealskin coat.
He had on gaiters and he wore a tie,
He had his trousers buttoned good and high;
About his waist a woollen undervest
Bought from a sad-eyed farmer of the West.
(And every time he clips a sheep he sees
Some bloated plutocrat who ought to freeze),
Thus in the Stock Exchange he burst to view,
Leaped to the post, and shouted, "Ninety-two!" "

«Alors s’en vint Mr. McNicoll du C.P.R.,
Se précipitant au plus fort de la bataille.
Il portait une paire de bretelles et sur sa gorge
Le col montant d'un manteau en peau de phoque.
Il avait des manchettes et une cravate.
Il portait son pantalon boutonné haut et serré
Et autour de la poitrine un maillot de corps en laine
acheté à fermier de l'Ouest au regard triste.
(A chaque fois qu'il égorge une brebis il croit voir
Un ploutocrate bouffi qu’il va devoir congeler)
Alors, il se précipita à la Bourse pour consulter les cours,
Sauter à la corbeille, et hurler, "quatre-vingt-douze! "»

 

There! That's Homer, the real thing! Just as it sounded to the rude crowd of Greek peasants who sat in a ring and guffawed at the rhymes and watched the minstrel stamp it out into "feet" as he recited it!

Voilà! Ça, c’est vraiment Homère! Exactement comme ça sonnait aux oreilles de la foule grossière des paysans grecs assis en rond qui riaient aux éclats à chaque rime et regardaient l’aède frapper le sol en mesure pour accompagner les «pieds» tout en déclamant!

 

Or let me take another example from the so-called Catalogue of the Ships that fills up nearly an entire book of Homer. This famous passage names all the ships, one by one, and names the chiefs who sailed on them, and names the particular town or hill or valley that they came from. It has been much admired. It has that same majesty of style that has been brought to an even loftier pitch in the New York Business Directory and the City Telephone Book. It runs along, as I recall it, something like this, –

Voici un autre exemple. Il s’agit du soi-disant Catalogue des Bateaux qui remplit presque tout un livre d’Homère. Ce passage célèbre énumère tous les bateaux, un par un, nomme les chefs qui naviguaient dessus et cite la ville, la colline ou la vallée particulière d’où ils sont originaires. Ce passage a beaucoup été admiré. Il possède un style aussi majestueux que s’il avait été recopié dans le répertoire commercial ou l'annuaire téléphonique de la ville New York. Si je me souviens bien, voilà ce que ça donne

 

"And first, indeed, oh yes, was the ship of Homistogetes the Spartan, long and swift, having both its masts covered with cowhide and two rows of oars.
And he, Homistogetes, was born of Hermogenes and Ophthalmia and was at home in Syncope beside the fast flowing Paresis.
And after him came the ship of Preposterus the Eurasian, son of Oasis and Hyteria,"

and so on endlessly.

«Et d'abord, en effet, oh oui, était le bateau d’Homistogetes le spartiate, effilé et rapide, avec ses deux mâts entoilés de peau de vache et ses deux rangées d’avirons.
Et lui, Homistogetes, était né d’Hermogenes et d'Ophthalmia et avait sa demeure à Syncope près de la Parésis au flot rapide.
Et après lui s’en vint le bateau de Preposterus l'Eurasien, fils d'Oasis et Hyteria…

Et ainsi de suite, sans fin ni cesse.

 

Instead of this I substitute, with the permission of the New York Central Railway, the official catalogue of their locomotives taken almost word for word from the list compiled by their superintendent of works. I admit that he wrote in hot weather. Part of it runs: –

A tout cela je substitue, avec la permission de la Compagnie des Chemins de Fer de New York, le catalogue officiel de leurs locomotives emprunté quasiment mot pour mot à la liste compilée par leur Chef des Travaux. Je reconnais qu’il avait dû écrire ça par un temps caniculaire. Voilà ce que ça donne:

 

"Out in the yard and steaming in the sun
Stands locomotive engine number forty-one;
Seated beside the windows of the cab
Are Pat McGaw and Peter James McNab.
Pat comes from Troy and Peter from Cohoes,
And when they pull the throttle off she goes;
And as she vanishes there comes to view
Steam locomotive engine number forty-two.
Observe her mighty wheels, her easy roll,
With William J. Macarthy in control.
They say her engineer some time ago
Lived on a farm outside of Buffalo
Whereas his fireman, Henry Edward Foy,
Attended School in Springfield, Illinois.
Thus does the race of man decay or rot –
Some men can hold their jobs
and some can not."

«Dans la cour du dépôt, exhalant sa vapeur dans le soleil,
Se tient la locomotive numéro quarante et un.
Assis dans la cabine et près de la fenêtre
Se trouvent Pat McGaw et Peter James McNab.
Pat arrive de Troy et Peter de Cohoes,
et quand ils actionnent la manette la voici qui s’en va;
Et alors qu'elle disparaît au loin
Voici qu’apparaît à notre vue
La locomotive numéro quarante-deux.
Observez ses roues et ses bielles puissantes.
William J. Macarthy est aux commandes.
On dit que ce mécanicien a autrefois vécu
Dans un ranch proche de Buffalo
Tandis que son chauffeur, Henry Edouard Foy,
Fréquenta l’école de Springfield, en Illinois.
Ainsi la race humaine
Doit-elle s’affaiblir ou pourrir
Certains hommes peuvent garder leur boulot,

D’autres ne le peuvent pas.»

 

Please observe that if Homer had actually written that last line it would have been quoted for a thousand years as one of the deepest sayings ever said. Orators would have rounded out their speeches with the majestic phrase, quoted in sonorous and unintelligible Greek verse, "some men can hold their jobs and some can not": essayists would have begun their most scholarly dissertations with the words, – "It has been finely said by Homer that (in Greek) 'some men can hold their jobs'": and the clergy in mid-pathos of a funeral sermon would have raised their eyes aloft and echoed "Some men can not"!

Veuillez observer que si Homère avait réellement écrit les deux derniers vers, on les aurait cités pendant mille ans comme l’apophtegme le plus profond qui ait jamais été énoncé. Les orateurs auraient agrémenté leurs discours de cette noble citation en vers grecs sonores et inintelligibles, «Certains hommes peuvent garder leur boulot, D’autres ne le peuvent pas»; les essayistes auraient introduit leurs dissertations les plus érudites par ces mots, – «Il a été judicieusement dit par Homère que (en Grec) "Certains hommes peuvent garder leur boulot"»; et le clergé, dans le demi-pathos d'un sermon funèbre, aurait levé les yeux au Ciel et fait écho de ce répons: «D’autres ne le peuvent pas!»

 

This is what I should like to do. I'd like to take a large stone and write on it in very plain writing, – "The classics are only primitive literature. They belong in the same class as primitive machinery and primitive music and primitive medicine," – and then throw it through the windows of a University and hide behind a fence to see the professors buzz!!

Voilà ce que je voudrais faire. Je voudrais prendre une grande pierre et écrire dessus, d’une écriture très simple, – «Les classiques appartiennent à une littérature primitive. Ils appartiennent à la même catégorie que les mécanismes primitifs, la médecine primitive et la musique primitive» – et ensuite balancer ça à travers les fenêtres d'une université et me cacher derrière un arbre pour observer le remue-ménage des professeurs!!

 

The End