Jerome K. Jerome

Rêves

 

Titre original: Dreams

Pensivement traduit de l’anglais par Gérard Sirhugues (2015)

Édition numérique : Project Gutenberg

 

The most extraordinary dream I ever had was one in which I fancied that, as I was going into a theater, the cloak-room attendant stopped me in the lobby and insisted on my leaving my legs behind me.

Dans le rêve le plus extraordinaire que j’ai jamais fait, je me rendais dans un théâtre où, dans le hall, je me faisais intercepter par le préposé au vestiaire, lequel insistait pour que j’y dépose mes jambes avant d’entrer.

 

I was not surprised; indeed, my acquaintanceship with theater harpies would prevent my feeling any surprise at such a demand, even in my waking moments; but I was, I must honestly confess, considerably annoyed. It was not the payment of the cloak-room fee that I so much minded—I offered to give that to the man then and there. It was the parting with my legs that I objected to.

Je n’en étais pas étonné; j’étais en effet suffisamment familiarisé avec les ouvreuses des théâtres pour n’éprouver aucune surprise devant une pareille demande, et ceci alors même que j’eusse été en état de veille; mais j’étais, je dois en convenir honnêtement, considérablement ennuyé. Ce n’était pas d’avoir à payer le vestiaire qui me préoccupait outre mesure – je proposai de régler le préposé sur le champ. C’était d’avoir à me départir de mes jambes.

 

I said I had never heard of such a rule being attempted to be put in force at any respectable theater before, and that I considered it a most absurd and vexatious regulation. I also said I should write to The Times about it.

Je lui dis que dans aucun théâtre digne de ce nom, on n’avait jamais cherché à m’imposer de force une telle règle, que je considérais comme une prescription absurde et vexatoire. J’ajoutai que j’allais écrire au Times à ce sujet.

 

The man replied that he was very sorry, but that those were his instructions. People complained that they could not get to and from their seats comfortably, because other people's legs were always in the way; and it had, therefore, been decided that, in future, everybody should leave their legs outside.

L’homme répliqua qu’il était profondément désolé, mais que telle était la consigne. Les gens se plaignaient de ne pouvoir rejoindre leur siège et le quitter commodément, à cause des jambes des spectateurs qui se trouvaient toujours en travers du chemin; et il avait été décidé en conséquence qu’à l’avenir, chacun devrait laisser ses jambes à l’extérieur de la salle.

 

It seemed to me that the management, in making this order, had clearly gone beyond their legal right; and, under ordinary circumstances, I should have disputed it. Being present, however, more in the character of a guest than in that of a patron, I hardly like to make a disturbance; and so I sat down and meekly prepared to comply with the demand.

Il me semblait que la direction, en prenant cette décision, avait clairement outrepassé ses droits; et, en d’autres occasions, je l’eusse contestée. Dans la circonstance, toutefois, soucieux de me comporter davantage comme un invité que comme un client, je préférai ne pas faire d’histoires; de sorte que je m’assis docilement et m’apprêtai à satisfaire à sa demande.

 

I had never before known that the human leg did unscrew. I had always thought it was a fixture. But the man showed me how to undo them, and I found that they came off quite easily.

Jusqu’alors, il ne m’était jamais venu à l’idée que des jambes humaines pussent se dévisser. J’avais toujours pensé qu’elles étaient inamovibles. Mais l’homme me montra comment faire, et je trouvai qu’elles se démontaient plutôt facilement.

 

The discovery did not surprise me any more than the original request that I should take them off had done. Nothing does surprise one in a dream.

Cette découverte ne me surprit pas davantage que la demande originelle. On ne peut s’étonner de rien dans un rêve.

 

I dreamed once that I was going to be hanged; but I was not at all surprised about it. Nobody was. My relations came to see me off, I thought, and to wish me "Good-by!" They all came, and were all very pleasant; but they were not in the least astonished—not one of them. Everybody appeared to regard the coming tragedy as one of the most-naturally-to-be-expected things in the world.

Une fois, j’ai rêvé que j’allais être pendu; mais je n’en étais nullement étonné. Personne ne l’était. Mes amis vinrent assister à mon exécution pour me dire «au revoir». Ils vinrent tous, et se montrèrent tous charmants; mais ils n’étaient pas le moins du monde étonnés – aucun d’entre eux. Tous se comportaient comme si la tragédie qui allait se jouer était une des choses les plus naturelles du monde à quoi l’on pût s’attendre.

 

They bore the calamity, besides, with an amount of stoicism that would have done credit to a Spartan father. There was no fuss, no scene. On the contrary, an atmosphere of mild cheerfulness prevailed.

Ils supportèrent d’ailleurs ce drame avec un stoïcisme qui en aurait remontré à un spartiate. Il n’y eut aucune agitation, aucune scène. Au contraire, une atmosphère de douce jovialité régnait.

 

Yet they were very kind. Somebody—an uncle, I think—left me a packet of sandwiches and a little something in a flask, in case, as he said, I should feel peckish on the scaffold.

Oui, ils se montrèrent charmants. Quelqu’un – un oncle, je crois – me donna un sac de sandwiches et un petit quelque chose dans une flasque, au cas où, me dit-il, je me sentirais un petit creux sur l’échafaud.

 

It is "those twin-jailers of the daring" thought, Knowledge and Experience, that teach us surprise. We are surprised and incredulous when, in novels and plays, we come across good men and women, because Knowledge and Experience have taught us how rare and problematical is the existence of such people. In waking life, my friends and relations would, of course, have been surprised at hearing that I had committed a murder, and was, in consequence, about to be hanged, because Knowledge and Experience would have taught them that, in a country where the law is powerful and the police alert, the Christian citizen is usually pretty successful in withstanding the voice of temptation, prompting him to commit crime of an illegal character.

Ce sont «ces deux geôliers jumeaux de la pensée audacieuse1», le Savoir et l’Expérience, qui nous apprennent à nous étonner. Si nous sommes surpris et incrédules lorsque, dans des romans ou des pièces de théâtre, nous rencontrons par hasard des hommes et des femmes bons, c’est parce que le Savoir et l’Expérience nous ont appris que l’existence de telles personnes était quelque chose de rare et de problématique. Dans la vie éveillée, mes amis et mes relations eussent été naturellement surpris d’apprendre que j’avais commis un meurtre, et que j’allais, en conséquence, être pendu, parce que le Savoir et l’Expérience leur ont enseigné que, dans un pays où la loi est souveraine et où la police veille, le citoyen Chrétien résiste généralement avec succès à la voix de la tentation, lorsqu’elle l’incite à commettre des crimes ou des actions illégales.

1- D’un vers tiré de The Lady of Lyons du Baron Edward Bulwer Lytton (1803-1873) «From those twin-jailers of the daring heart…»

 

But into Dreamland, Knowledge and Experience do not enter. They stay without, together with the dull, dead clay of which they form a part; while the freed brain, released from their narrowing tutelage, steals softly past the ebon gate, to wanton at its own sweet will among the mazy paths that wind through the garden of Persephone.

Mais au Pays des Rêves, le Savoir et l’Expérience n’ont pas droit de cité. Ils restent au dehors, avec la glaise inerte et morne dans laquelle ils modèlent leurs personnages; pendant ce temps, l’esprit libéré, débarrassé de leur tutelle sclérosante, franchit doucement le portail d’ébène, selon sa propre volonté, au gré des passées tortueuses que le vent fraye à travers le jardin de Perséphone.

 

Nothing that it meets with in that eternal land astonishes it because, unfettered by the dense conviction of our waking mind, that nought outside the ken of our own vision can in this universe be, all things to it are possible and even probable. In dreams, we fly and wonder not—except that we never flew before. We go naked, yet are not ashamed, though we mildly wonder what the police are about that they do not stop us. We converse with our dead, and think it was unkind that they did not come back to us before. In dreams, there happens that which human language cannot tell. In dreams, we see "the light that never was on sea or land," we hear the sounds that never yet were heard by waking ears.

Rien de ce que nous rencontrons dans ce pays éternel ne nous étonne parce que, dans ce néant qui s’étend au-delà de l’horizon de notre propre vision, tout devient possible, et même probable, dès lors qu’ont disparu les inébranlables certitudes de notre esprit éveillé. En rêve, nous volons, et si nous nous étonnons, c’est de ne jamais l’avoir fait auparavant. Nous nous promenons nus sans en avoir honte, même si nous nous étonnons quelque peu de ne pas nous faire arrêter par la police. Nous conversons avec nos morts, et nous pensons qu’il est peu aimable à eux de ne pas nous être revenus plus tôt. En rêve, il arrive des choses que le langage humain ne peut exprimer. En rêve, nous voyons «La lumière dont ne furent jamais éclairés la mer ni la terre2», nous entendons des sons qui ne furent jamais entendus par des oreilles éveillées.

2-«The light that never was on sea or land», vers de Nature and the Poet, de William Wordsworth.

It is only in sleep that true imagination ever stirs within us. Awake, we never imagine anything; we merely alter, vary, or transpose. We give another twist to the kaleidoscope of the things we see around us, and obtain another pattern; but not one of us has ever added one tiniest piece of new glass to the toy.

Ce n’est que lorsque nous dormons que notre véritable imagination se révèle en nous. A l’état de veille, nous n’imaginons jamais rien; nous modifions, nous faisons varier, nous transposons. Nous donnons un nouveau tour au kaléidoscope des choses qui nous entourent, et nous en obtenons une nouvelle configuration; mais aucun d’entre nous n’a jamais ajouté la plus infime pièce ou un nouveau miroir au jouet.

 

A Dean Swift sees one race of people smaller, and another race of people larger than the race of people that live down his own streets. And he also sees a land where the horses take the place of men. A Bulwer Lytton lays the scene of one of his novels inside the earth instead of outside. A Rider Haggard introduces us to a lady whose age is a few years more than the average woman would care to confess to; and pictures crabs larger than the usual shilling or eighteen-penny size. The number of so called imaginative writers who visit the moon is legion, and for all the novelty that they find, when they get there, they might just as well have gone to Putney. Others are continually drawing for us visions of the world one hundred or one thousand years hence. There is always a depressing absence of human nature about the place; so much so, that one feels great consolation in the thought, while reading, that we ourselves shall be comfortably dead and buried before the picture can be realized. In these prophesied Utopias everybody is painfully good and clean and happy, and all the work is done by electricity.

Un Jonathan Swift3 a rencontré une race d’hommes plus petits, et une autre d’hommes plus grands que ne l’étaient ceux de la race qui peuplait ses propres rues. Et il a également visité une contrée où les chevaux avaient pris la place des hommes. Bulwer Lytton4 situe un de ses romans à l’intérieur de la terre et non à sa surface. Rider Haggard5 nous présente une dame dont l’âge est quelque peu supérieur à l’âge moyen que les femmes veulent bien admettre; et il nous montre des crabes«énormes, noirs et affreux à voir6». Les écrivains de fiction qui ont visité la lune sont légion, et pour toutes les nouveautés qu’ils y ont trouvé, lorsqu’ils en ont trouvé, ils auraient aussi bien pu aller faire un tour à Putney7. D’autres nous montrent continuellement des visons du monde tel qu’il sera dans des centaines ou des milliers d’années, souvent désespérément désert de toute présence humaine; au point qu’on éprouve, en lisant, un grand soulagement à la pensée que nous serons tous confortablement morts et enterrés avant que cette prédiction ne se réalise. Dans ces prophéties utopiques, tout le monde est terriblement bon, parfait et heureux, et tout le travail est effectué grâce à l’électricité.

3- Jerome K. Jerome lui donne ici son titre de Doyen: « Dean Swift ».

4- Bulwer Lytton (1803-1873) et son roman La Race à venir.

5- Rider Haggard (1856-1925) et son roman Elle.

6- Jerome compare ici la taille des crabes à des pièces de monnaie. C’est loin d’être clair à mes yeux, et, quitte à passer pour un cuistre, je préfère carrément citer Rider Haggard…

7-Quartier résidentiel de la banlieue sud de Londres.

 

There is somewhat too much electricity, for my taste, in these worlds to come. One is reminded of those pictorial enamel-paint advertisements that one sees about so often now, in which all the members of an extensive household are represented as gathered together in one room, spreading enamel-paint over everything they can lay their hands upon. The old man is on a step-ladder, daubing the walls and ceiling with "cuckoo's-egg green," while the parlor-maid and the cook are on their knees, painting the floor with "sealing-wax red." The old lady is doing the picture frames in "terra cotta." The eldest daughter and her young man are making sly love in a corner over a pot of "high art yellow," with which, so soon as they have finished wasting their time, they will, it is manifest, proceed to elevate the piano. Younger brothers and sisters are busy freshening up the chairs and tables with "strawberry-jam pink" and "jubilee magenta." Every blessed thing in that room is being coated with enamel paint, from the sofa to the fire-irons, from the sideboard to the eight-day clock. If there is any paint left over, it will be used up for the family Bible and the canary.

Pour mon goût, il y a un peu trop d’électricité dans tous ces mondes à venir. On se rappelle ces affiches publicitaires qu’on voit si souvent au jour d’aujourd’hui, où tous les membres d’une vaste maisonnée sont réunis dans une seule pièce, occupés à couvrir de peinture tous les objets qui sont à leur portée. Le grand-père, perché sur un escabeau, barbouille les murs et le plafond en vert «œuf de coucou», tandis que la bonne et la cuisinière, à genoux, peignent le plancher en rouge « cire à cacheter». La grand-mère badigeonne les cadres  en «terre cuite». Dans un coin, la fille aînée et son bon ami se font des câlins en douce sur un pot de «jaune-qualité supérieure», avec lequel, dès qu’ils auront fini de perdre leur temps, ils ont l’intention manifeste de redonner des couleurs au piano. Les plus jeunes frères et sœurs sont occupés à enduire tables et chaises de «rose-confiture de fraise» et de «magenta du jubilé». La moindre damnée chose dans cette pièce est en passe d’être couverte de peinture, du sofa aux chenets, du buffet à l’horloge comtoise. S’il reste un peu de couleur après tout ça, elle pourra servir pour la Bible familiale et pour le canari.

It is claimed for this invention that a little child can make as much mess with it as can a grown-up person, and so all the children of the family are represented in the picture as hard at work, enameling whatever few articles of furniture and household use the grasping selfishness of their elders has spared to them. One is painting the toasting fork in a "skim-milk blue," while another is giving aesthetical value to the Dutch oven by means of a new shade of art green. The bootjack is being renovated in "old gold," and the baby is sitting on the floor, smothering its own cradle with "flush-upon-a-maiden's cheek peach color."

Il ressort de cette élucubration que, de cette façon, un petit enfant peut faire autant de dégâts qu’une grande personne. C’est pourquoi sur l'image, tous les enfants de la famille sont représentés travaillant dur, émaillant le moindre accessoire de ménage ou de mobilier épargné par l’égoïsme de leur aînés. L’un peinturlure la fourchette à grillade dans un «bleu-lait écrémé,» tandis qu'un autre donne une touche esthétique au fourneau hollandais grâce à une nouvelle nuance de vert artistique. La crémaillère est rénovée en «vieil or,» et le bébé, assis par terre, macule son propre berceau de «rose-jeune fille aux joues de pêche.»

 

One feels that the thing is being overdone. That family, before another month is gone, will be among the strongest opponents of enamel paint that the century has produced. Enamel paint will be the ruin of that once happy home. Enamel paint has a cold, glassy, cynical appearance. Its presence everywhere about the place will begin to irritate the old man in the course of a week or so. He will call it, "This damn'd sticky stuff!" and will tell the wife that he wonders she didn't paint herself and the children with it while she was about it. She will reply, in an exasperatingly quiet tone of voice, that she does like that. Perhaps he will say next, that she did not warn him against it, and tell him what an idiot he was making of himself, spoiling the whole house with his foolish fads. Each one will persist that it was the other one who first suggested the absurdity, and they will sit up in bed and quarrel about it every night for a month.

On peut estimer que tout cela est exagéré. La famille, avant un mois, sera du nombre des plus farouches opposants à la peinture-émail que le siècle a produits. La peinture-émail sera la ruine de cette famille heureuse. La peinture-émail a un aspect froid, vitreux, cynique. Son omniprésence commencera à irriter le vieil homme dans le courant de la semaine ou à peu près. Il l'appellera, «cette sacrée substance collante!» et s’étonnera que sa femme ne s’en soit pas recouverte elle-même, et les enfants avec elle pendant qu’elle y était. Elle répondra, sur un ton horripilant de flegme, qu'elle aime ça. Peut-être lui dira-t-il ensuite qu’elle ne l’avait pas mis en garde, et qu’il avait été bête de la laisser ruiner toute la maison avec ses manies ridicules. Chacun affirmera que c’est l’autre qui a suggéré cette absurdité en premier, et tous les soirs, pendant tout un mois, ils se mettront au lit pour se quereller à ce sujet.

 

The children having acquired a taste for smudging the concoction about, and there being nothing else left untouched in the house, will try to enamel the cat; and then there will be bloodshed, and broken windows, and spoiled infants, and sorrows and yells. The smell of the paint will make everybody ill; and the servants will give notice. Tradesmen's boys will lean up against places that are not dry and get their clothes enameled and claim compensation. And the baby will suck the paint off its cradle and have fits.

Les enfants, ayant acquis le goût de la barbouille, et rien n’ayant été épargné dans la maison, tenteront de s’en prendre au chat; ce sera alors un sacré carnage, avec bris de vitres, marmaille blessée, pleurs et grincement de dents. L'odeur de la peinture rendra malade tout le monde; et les domestiques donneront leurs huit jours. Les garçons-livreurs s’appuieront contre les murs couverts de peinture fraiche, tacheront leurs vêtements et réclameront des dommages et intérêts. Et le bébé léchera la peinture de son berceau et en aura des convulsions.

 

But the person that will suffer most will, of course, be the eldest daughter's young man. The eldest daughter's young man is always unfortunate. He means well, and he tries hard. His great ambition is to make the family love him. But fate is ever against him, and he only succeeds in gaining their undisguised contempt. The fact of his being "gone" on their Emily is, of itself, naturally sufficient to stamp him as an imbecile in the eyes of Emily's brothers and sisters. The father finds him slow, and thinks the girl might have done better; while the best that his future mother-in-law (his sole supporter) can say for him is, that he seems steady.

Mais la personne qui souffrira le plus, naturellement, sera le bon ami de la fille aînée.  Le bon ami de la fille aînée est toujours malheureux. Il veut bien faire, et il s’y emploie de toutes ses forces. Sa grande ambition est de se faire aimer de tous les membres de la famille. Mais le destin joue contre lui, et il ne réussit qu’à gagner leur ostensible mépris. Le fait qu’il «sorte» avec leur Emily est, en soi, naturellement suffisant pour le marquer au coin de la bêtise aux yeux des frères et des sœurs d'Emily. Le père le trouve mollasson, et pense que sa fille mérite mieux que ça; tandis que le mieux que sa future belle-mère (son unique défenseur8) puisse dire de lui est qu’il a l’air bien calme.

8- Défensesse? Il y en a pour défendre le féminin « défenseure »… Défenseuse alors, à défaut de défenseresse, un peu trop juriddique? Heureusement pour moi, la question ne se posait pas encore avec autant d’acuité à l’époque de Jerome K. Jerome (que je soupçonne d’ailleurs de ne pas avoir été très féministe).

There is only one thing that prompts the family to tolerate him, and that is the reflection that he is going to take Emily away from them.

Une seule chose incite la famille à le tolérer: la perspective de le voir emmener Emily au loin.

 

On that understanding they put up with him.

C’est sur la base d’un tel accord qu’ils le supportent.

 

The eldest daughter's young man, in this particular case, will, you may depend upon it, choose that exact moment when the baby's life is hovering in the balance, and the cook is waiting for her wages with her box in the hall, and a coal-heaver is at the front door with a policeman, making a row about the damage to his trousers, to come in, smiling, with a specimen pot of some new high art, squashed-tomato-shade enamel paint, and suggest that they should try it on the old man's pipe.

Dans ce cas particulier, vous pouvez compter que le bon ami de la fille aînée choisira le moment précis où la vie du bébé est en jeu, où le cuisinier attend ses gages dans le hall près de sa valise, et où un livreur de charbon, accompagné d’un policier, fait tout un foin à la porte d’entrée au sujet des dommages causés à son pantalon, pour faire irruption, la mine enfarinée, apportant un pot d’une toute nouvelle peinture-émail couleur tomate pressée premier choix, et proposer de l'essayer sur la pipe du grand père.

 

Then Emily will go off into hysterics, and Emily's male progenitor will firmly but quietly lead that ill-starred yet true-hearted young man to the public side of the garden-gate; and the engagement will be "off."

Emily pique alors une crise de nerfs, et l’aïeul, avec une tranquille fermeté, reconduit ce jeune homme animé des meilleures intentions mais né sous une mauvaise étoile du côté public de la porte du jardin; et l’accord est «dénoncé.»

 

Too much of anything is a mistake, as the man said when his wife presented him with four new healthy children in one day. We should practice moderation in all matters. A little enamel paint would have been good. They might have enameled the house inside and out, and have left the furniture alone. Or they might have colored the furniture, and let the house be. But an entirely and completely enameled home—a home, such as enamel-paint manufacturers love to picture on their advertisements, over which the yearning eye wanders in vain, seeking one single square inch of un-enameled matter—is, I am convinced, a mistake. It may be a home that, as the testimonials assure us, will easily wash. It may be an "artistic" home; but the average man is not yet educated up to the appreciation of it. The average man does not care for high art. At a certain point, the average man gets sick of high art.

Trop, c’est trop, comme dit le mari à son épouse qui lui présente quatre nouveaux marmots pétant de santé dans la même journée. Nous devrions pratiquer la modération à tout propos. Un peu de peinture-émail aurait été une bonne chose. Ils auraient pu émailler la maison à l'intérieur et au dehors, et laisser les meubles tranquilles. Ou ils auraient pu peindre les meubles, et ne pas toucher à la maison. Mais une maison peinte de fond en comble, comme celles que les fabricants de peinture-émail aiment décrire dans leurs annonces et sur lesquelles l'œil recherche en vain ne serait-ce qu’un seul pouce carré de surface vierge de couleur – est, j’en suis convaincu, une erreur. C’est peut être une maison qui, comme les témoignages nous l’assurent, est d’un entretien facile. C’est peut être une maison «artistique»; mais l'homme moyen n'est pas encore assez instruit pour l’apprécier. L'homme moyen ne se soucie pas du grand art. Au-delà d’un certain point, le grand art peut rendre malade l'homme moyen.

 

So, in these coming Utopias, in which out unhappy grandchildren will have to drag out their colorless existence, there will be too much electricity. They will grow to loathe electricity.

Ainsi, dans ces Utopies à venir, dans lesquelles nos malheureux petits-enfants devront mener leur terne existence, il y aura bien trop d’électricité. Ils en arriveront à avoir l'électricité en horreur.

 

Electricity is going to light them, warm them, carry them, doctor them, cook for them, execute them, if necessary. They are going to be weaned on electricity, rocked in their cradles by electricity, slapped by electricity, ruled and regulated and guided by electricity, buried by electricity. I may be wrong, but I rather think they are going to be hatched by electricity.

L'électricité va les éclairer, les réchauffer, les transporter, les soigner, cuisiner pour eux, les exécuter même, le cas échéant. Ils seront sevrés à l'électricité, bercés à l'électricité, giflés à l'électricité, régentés, réglés et guidés à l'électricité, enterrés à l'électricité. Je peux me tromper, mais je pense qu'ils seront même mis au monde à l'électricité.

 

In the new world of our progressionist teachers, it is electricity that is the real motive-power. The men and women are only marionettes—worked by electricity.

Dans le nouveau monde de nos mentors progressistes, c'est l'électricité qui est la vraie force motrice. Les hommes et les femmes ne sont que des marionnettes – actionnées par l'électricité.

 

But it was not to speak of the electricity in them, but of the originality in them, that I referred to these works of fiction. There is no originality in them whatever. Human thought is incapable of originality. No man ever yet imagined a new thing—only some variation or extension of an old thing.

Mais si je me suis référé à ces ouvrages de fiction, ce n’est pas parce qu’ils parlent de l’électricité, mais à propos de leur originalité. Il n'y a aucune originalité en eux. La pensée humaine est incapable d'originalité. Aucun homme n’a encore imaginé une chose nouvelle – seulement certaines variantes ou certains prolongements d’une chose ancienne.

 

The sailor, when he was asked what he would do with a fortune, promptly replied:

Le marin, quand on lui demande ce qu'il ferait d’une fortune, répond promptement:

 

"Buy all the rum and 'baccy there is in the world."

— Ach’ter tout l’rhum et tout l’ tabac qu’y a dans l’ monde.

 

"And what after that?" they asked him.

— Et après cela? lui demande-t-on.

 

"Eh?"

— Hein?

 

"What would you buy after that—after you had bought up all the rum and tobacco there was in the world—what would you buy then?"

— Qu’est-ce que vous achèterez après avoir raflé tout le rhum et tout le tabac du monde – qu’est-ce que voudrez acheter, alors?

 

"After that? Oh! 'um!" (a long pause). "Oh!" (with inspiration) "why, more 'baccy!"

— Après ça? Oh! hum!  (une longue pause.) Oh!  (avec inspiration) Eh ben, encore plus ed’ tabac!

 

Rum and tobacco he knew something of, and could therefore imagine about. He did not know any other luxuries, therefore he could not conceive of any others.

Le rhum et le tabac, ça le connaît,  et ça peut lui donner à penser. Comme il n'a jamais connu que ces luxes-là, il ne peut en concevoir aucun autre.

 

So if you ask one of these Utopian-dreaming gentry what, after they had secured for their world all the electricity there was in the Universe, and after every mortal thing in their ideal Paradise, was done and said and thought by electricity, they could imagine as further necessary to human happiness, they would probably muse for awhile, and then reply, "More electricity."

Ainsi, si vous demandez à ces aristocrates de l’utopie onirique ce qu’ils pourraient imaginer pour promouvoir le bonheur humain, après qu’ils se soient assurés pour leur monde de toute l'électricité contenue dans l'univers, et après que toute chose mortelle, dans leur paradis idéal, ait été faite, dite, et pensée par l’électricité, ils resteraient probablement songeurs pendant un moment, et répondraient, «encore plus d'électricité.»

 

They know electricity. They have seen the electric light, and heard of electric boats and omnibuses. They have possibly had an electric shock at a railway station for a penny.

Ils connaissent l'électricité. Ils ont vu l’éclairage électrique, et ils ont entendu parler des bateaux et des bus électriques. A la gare, ils ont probablement reçu une décharge électrique pour un penny.

 

Therefore, knowing that electricity does three things, they can go on and "imagine" electricity doing three hundred things, and the very great ones among them can imagine it doing three thousand things; but for them, or anybody else, to imagine a new force, totally unconnected with and different from anything yet known in nature, would be utterly impossible.

Par conséquent, sachant que l'électricité fait trois choses, ils peuvent continuer sur leur lancée et «imaginer» que l'électricité puisse en faire trois cents, et les plus grands parmi eux peuvent même imaginer qu’elle puisse en faire trois mille; mais pour eux, ou personne d’autre, il serait tout à fait impossible d'imaginer une nouvelle force, totalement distincte et différente de n’importe quoi qui fût connu dans la nature.

 

Human thought is not a firework, ever shooting off fresh forms and shapes as it burns; it is a tree, growing very slowly—you can watch it long and see no movement—very silently, unnoticed. It was planted in the world many thousand years ago, a tiny, sickly plant. And men guarded it and tended it, and gave up life and fame to aid its growth. In the hot days of their youth, they came to the gate of the garden and knocked, begging to be let in, and to be counted among the gardeners. And their young companions without called to them to come back, and play the man with bow and spear, and win sweet smiles from rosy lips, and take their part amid the feast, and dance, not stoop with wrinkled brows, at weaklings' work. And the passers by mocked them and called shame, and others cried out to stone them. And still they stayed there laboring, that the tree might grow a little, and they died and were forgotten.

La pensée humaine n'est pas un feu d'artifice, qui produit sans cesse des formes nouvelles en se consumant; c'est un arbre qui croît très lentement – on peut l’observer longtemps sans percevoir le moindre mouvement –, très silencieusement, sans qu’on s’en aperçoive. C’est une plante minuscule et fragile qu’on a plantée sur la terre il y a plusieurs milliers d’années. Et des hommes l'ont surveillée et l’ont soignée. Ceux-là ont renoncé à la vie et la gloire pour faciliter sa croissance. Pendant les chaudes journées de leur jeunesse, ils sont venus frapper à la porte du jardin, priant qu’on les laisse entrer, et qu’on les compte parmi les jardiniers. Au dehors, leurs jeunes compagnons les appelaient pour qu’ils reviennent, jouant à faire les hommes avec leurs arcs et leurs lances, gagnant les doux sourires de lèvres prometteuses, et prenant part aux festins et aux danses, pour ne pas pencher leurs fronts plissés sur des travaux d’hommes faibles. Et les passants les raillaient et leur faisaient honte, tandis que d'autres criaient dehors qu’on les lapide. Et eux restaient toujours là, à travailler pour que l’arbre se développe ne fût-ce qu’un peu, et ils moururent et furent oubliés.

 

And the tree grew fair and strong. The storms of ignorance passed over it, and harmed it not. The fierce fires of superstition soared around it; but men leaped into the flames and beat them back, perishing, and the tree grew. With the sweat of their brow have men nourished its green leaves. Their tears have moistened the earth about it. With their blood they have watered its roots.

Et l'arbre a grandi, juste et fort. Les tempêtes de l'ignorance sont passées sur lui, et ne l’ont pas atteint. Les feux violents de la superstition l’ont encerclé; mais les hommes ont sauté dans les flammes et ont péri en les faisant reculer, et l'arbre a grandi. Les hommes ont nourri ses feuilles vertes avec la sueur de leur front. Ils ont baigné la terre de leurs larmes autour de lui. Ils ont arrosé ses racines de leur sang.

 

The seasons have come and passed, and the tree has grown and flourished. And its branches have spread far and high, and ever fresh shoots are bursting forth, and ever new leaves unfolding to the light. But they are all part of the one tree—the tree that was planted on the first birthday of the human race. The stem that bears them springs from the gnarled old trunk that was green and soft when white-haired Time was a little child; the sap that feeds them is drawn up through the roots that twine and twist about the bones of the ages that are dead.

Les saisons se sont succédées, et l'arbre s'est développé et s'est épanoui. Ses branches se sont étendues haut et loin, de nouveaux bourgeons ont éclaté, et des feuilles toujours nouvelles se sont déployées dans la lumière. Mais toutes font partie du même arbre – l’arbre qui fut planté pour le premier anniversaire de la race humaine. La tige qui les soutient jaillit du vieux tronc noueux qui était vert et tendre quand le Temps aux cheveux blanchis n’était qu’un petit enfant; la sève qui les nourrit est distillée par les racines qui se tordent et s’entortillent autour des os de ceux qui moururent au cours des âges.

 

The human mind can no more produce an original thought than a tree can bear an original fruit. As well might one cry for an original note in music as expect an original idea from a human brain.

L'esprit humain ne peut pas plus produire une pensée originale qu'un arbre ne peut porter un fruit original. On ne peut pas davantage attendre une note originale d’une musique qu’une idée originale du cerveau humain.

 

One wishes our friends, the critics, would grasp this simple truth, and leave off clamoring for the impossible, and being shocked because they do not get it. When a new book is written, the high-class critic opens it with feelings of faint hope, tempered by strong conviction of coming disappointment. As he pores over the pages, his brow darkens with virtuous indignation, and his lip curls with the Godlike contempt that the exceptionally great critic ever feels for everybody in this world, who is not yet dead. Buoyed up by a touching, but totally fallacious, belief that he is performing a public duty, and that the rest of the community is waiting in breathless suspense to learn his opinion of the work in question, before forming any judgment concerning it themselves, he, nevertheless, wearily struggles through about a third of it. Then his long-suffering soul revolts, and he flings it aside with a cry of despair.

On souhaite que nos amis, les critiques, veuillent se saisir de cette vérité simple, et cessent de demander l'impossible, et d’être choqués de ne pas l’obtenir. Quand un nouveau livre est écrit, le faible espoir avec lequel l’ouvre le critique émérite est tempéré par la forte certitude de la déception à venir. A mesure qu’il parcourt les pages, une vertueuse indignation obscurcit son front, et sa lèvre se pince dans le divin dédain que le critique particulièrement éminent ressent toujours pour tous ceux qui, en ce monde, ne sont pas encore morts. Maintenu à flot par la touchante mais totalement fallacieuse conviction d’exercer une fonction publique, et que le reste de la communauté attend, l’haleine suspendue, qu’il rende son avis avant de se former un jugement par eux-mêmes, lui, néanmoins, mène un épuisant combat jusqu’au tiers de l’ouvrage. Puis son esprit en souffrance se révolte, et il le jette de côté avec un cri de désespoir.

 

"Why, there is no originality whatever in this," he says. "This book is taken bodily from the Old Testament. It is the story of Adam and Eve all over again. The hero is a mere man! with two arms, two legs, and a head (so called). Why, it is only Moses's Adam under another name! And the heroine is nothing but a woman! and she is described as beautiful, and as having long hair. The author may call her 'Angelina,' or any other name he chooses; but he has evidently, whether he acknowledges it or not, copied her direct from Eve. The characters are barefaced plagiarisms from the book of Genesis! Oh! to find an author with originality!"

— Eh bien, dit-il, il n’y a pas la moindre originalité là-dedans. Ce livre vient tout droit de l’Ancien Testament. Il ne s’agit, une fois de plus, que de l'histoire d'Adam et Ève. Le héros n’est qu’un homme! avec deux bras, deux jambes, et une tête (soi-disant). Eh bien, c'est tout simplement Adam sous un autre nom! Et l’héroïne n'est qu’une femme! et elle est décrite comme une beauté aux longs cheveux. L'auteur peut bien lui avoir donné le nom d’»Angelina,» ou n'importe quel autre nom à sa convenance, mais de toute évidence, qu'il le veuille ou non, il l’a directement calquée sur Ève. Les personnages sont des plagiats éhontés de la Genèse! Ah! découvrir un auteur original!

 

One spring I went a walking tour in the country. It was a glorious spring. Not the sort of spring they give us in these miserable times, under this shameless government—a mixture of east wind, blizzard, snow, rain, slush, fog, frost, hail, sleet and thunder-storms—but a sunny, blue-sky'd, joyous spring, such as we used to have regularly every year when I was a young man, and things were different.

Un jour, au printemps, je suis parti en randonnée à travers le pays. C'était un printemps glorieux. Pas le genre de printemps que ce gouvernement sans foi ni loi nous octroie en ces temps misérables – un mélange de vent d’est, de blizzard, de neige, de pluie, de gadoue, de brouillard, de verglas, de grêle, de grésil et d’orages – mais un printemps tout de soleil et de ciel bleu, joyeux, tel que nous en avions régulièrement chaque année quand j'étais un jeune homme, et que les choses étaient différentes.

 

It was an exceptionally beautiful spring, even for those golden days; and as I wandered through the waking land, and saw the dawning of the coming green, and watched the blush upon the hawthorn hedge, deepening each day beneath the kisses of the sun, and looked up at the proud old mother trees, dandling their myriad baby buds upon their strong fond arms, holding them high for the soft west wind to caress as he passed laughing by, and marked the primrose yellow creep across the carpet of the woods, and saw the new flush of the field and saw the new light on the hills, and heard the new-found gladness of the birds, and heard from copse and farm and meadow the timid callings of the little new-born things, wondering to find themselves alive, and smelt the freshness of the earth, and felt the promise in the air, and felt a strong hand in the wind, my spirit rose within me. Spring had come to me also, and stirred me with a strange new life, with a strange new hope I, too, was part of nature, and it was spring! Tender leaves and blossoms were unfolding from my heart. Bright flowers of love and gratitude were opening round its roots. I felt new strength in all my limbs. New blood was pulsing through my veins. Nobler thoughts and nobler longings were throbbing through my brain.

C'était un printemps particulièrement beau, même pour cette époque bénie; et tandis que j'errais sur la lande en éveil, que je voyais poindre l’herbette nouvelle et la haie d'aubépine rougir d’un rouge chaque jour plus dense sous les baisers du soleil, tandis que je regardais les vieilles mamans-arbres brandir fièrement leurs myriades de bébés bourgeons au bout de leurs bras affectueux et forts, les portant haut pour que le doux vent d’ouest les caresse au passage en riant, tandis que je marquais de ma trace l’or du tapis de primevères qui courait à travers bois, tandis que je contemplais l’éclat nouveau des champs et la lumière nouvelle sur les collines, tandis que j’écoutais la joie de vivre toute neuve des oiseaux, et les appels timides de toutes les petites choses nouvellement nées dans les taillis et les prairies, étonnées de se trouver en vie, tandis que je respirais la fraîcheur de la terre, et ressentais la promesse de l’air et la puissante poigne du vent, mon esprit prit son essor du plus profond de moi, où le printemps était aussi arrivé pour m’animer d’une vie étrange et nouvelle, d’un espoir étrange et nouveau. J’étais, moi aussi, une partie de la nature, et c'était le printemps! Les feuilles tendres et les fleurs se déployaient dans mon cœur. Les fleurs lumineuses de l'amour et de la gratitude s’épanouissaient autour de ses racines. Je sentais une force nouvelle dans tous mes membres. Un sang nouveau battait dans mes veines. Des pensées et des désirs plus nobles palpitaient dans mon esprit.

 

As I walked, Nature came and talked beside me, and showed me the world and myself, and the ways of God seemed clearer.

Tandis que je marchais, la Nature s’en vint près de moi et parla. Elle me montra le monde et moi-même, et les voies de Dieu me semblèrent moins impénétrables.

 

It seemed to me a pity that all the beautiful and precious thoughts and ideas that were crowding in upon me should be lost to my fellow-men, and so I pitched my tent at a little cottage, and set to work to write them down then and there as they came to me.

Je fus consterné à l’idée que toutes les pensées et les idées, si belles et si précieuses, qui se bousculaient en moi seraient perdues pour mes frères humains, de sorte que je plantai ma tente près d’un petit  cottage, et m’installai pour travailler à les écrire au fur et à mesure qu’elles arrivaient à moi.

 

"It has been complained of me," I said to myself, "that I do not write literary and high class work—at least, not work that is exceptionally literary and high-class. This reproach shall be removed. I will write an article that shall be a classic. I have worked for the ordinary, every-day reader. It is right that I should do something now to improve the literature of my beloved country."

— On m’a reproché, me dis-je à moi-même, de ne pas écrire de littérature de valeur – à tout le moins de ne pas produire un travail littéraire d’une qualité exceptionnelle. On ne pourra plus me le reprocher. Je vais écrire un article qui restera un classique. Jusqu’à présent, j'ai travaillé pour le lecteur ordinaire, le lecteur de tous les jours. Il est juste que je fasse à présent quelque chose pour parfaire la littérature de mon pays bien-aimé.

 

And I wrote a grand essay—though I say it who should not, though I don't see why I shouldn't—all about spring, and the way it made you feel, and what it made you think. It was simply crowded with elevated thoughts and high-class ideas and cultured wit, was that essay. There was only one fault about that essay: it was too brilliant. I wanted commonplace relief. It would have exhausted the average reader; so much cleverness would have wearied him.

Et j'ai écrit un grand essai – je ne vois pas pourquoi je m’interdirais de le dire – sur le printemps, sur les sentiments et sur les pensées qu’il suscite. Cet essai était tout simplement bourré de pensées élevées et d’idées géniales dignes d’un esprit cultivé. Il n’avait qu’un seul défaut: il était trop brillant. Il me fallait le rendre plus abordable. Il aurait épuisé le lecteur moyen; tant d’intelligence aurait fini par le lasser.

 

I wish I could remember some of the beautiful things in that essay, and here set them down; because then you would be able to see what they were like for yourselves, and that would be so much more simpler than my explaining to you how beautiful they were. Unfortunately, however, I cannot now call to mind any of them.

Je souhaiterais pouvoir me rappeler certaines des belles choses de cet essai et en rendre compte ici, parce qu'alors, vous pourriez voir ce qu’elles étaient par vous-mêmes, et ce serait tellement plus simple que de vous expliquer à quel point elles étaient belles. Malheureusement, cependant, aucune d'entre elles ne me revient pour l’instant à l’esprit.

 

I was very proud of this essay, and when I got back to town I called on a very superior friend of mine, a critic, and read it to him. I do not care for him to see any of my usual work, because he really is a very superior person indeed, and the perusal of it appears to give him pains inside. But this article, I thought, would do him good.

J'étais très fier de cet essai, et dès mon retour en ville, j'ai invité un de mes meilleurs amis, un critique, et je lui en ai fait la lecture. Il s’agissait réellement d’un esprit supérieur et d’habitude, je ne me souciais pas de lui montrer mon travail, dont la lecture semblait lui occasionner des souffrances intérieures. Mais cet article-là, pensais-je, lui paraîtrait bon.

 

"What do you think of it?" I asked, when I had finished.

— Qu’en pensez-vous?  demandai-je, quand j'en eus terminé.

 

"Splendid," he replied, "excellently arranged. I never knew you were so well acquainted with the works of the old writers. Why, there is scarcely a classic of any note that you have not quoted from. But where—where," he added, musing, "did you get that last idea but two from? It's the only one I don't seem to remember. It isn't a bit of your own, is it?"

— Splendide, répondit-il, tout ça est arrangé d’excellente façon. Je ne me doutais pas que vous connaissiez si bien les œuvres des auteurs anciens. En fait, c’est tout juste s’il y a un classique dont vous n’avez pas fait mention. Mais d'où, – d’où,  ajouta-t-il en réfléchissant, avez-vous tiré cette dernière idée? C’est la seule chose qui ne me rappelle rien. Ce n’est quand même pas une de vos propres idées, non?

 

He said that, if so, he should advise me to leave it out. Not that it was altogether bad, but that the interpolation of a modern thought among so unique a collection of passages from the ancients seemed to spoil the scheme.

Il dit que si c’était le cas, il devait me conseiller de la laisser tomber. Non pas qu’elle fût tout à fait mauvaise, mais il lui semblait que l'intrusion d'une pensée moderne au milieu d’une si unique collection de citations des anciens semblait nuire à l'ensemble.

 

And he enumerated the various dead-and-buried gentlemen from whom he appeared to think I had collated my article.

Et il énuméra les différents gentlemen mort-et-enterrés dont il semblait penser que j'avais collationné les œuvres dans mon article.

 

"But," I replied, when I had recovered my astonishment sufficiently to speak, "it isn't a collection at all. It is all original. I wrote the thoughts down as they came to me. I have never read any of these people you mention, except Shakespeare."

— Mais, répondis-je, quand je fus suffisamment revenu de mon étonnement pour parler, ce n’est pas du tout une anthologie. C’est un essai original. J'ai écrit ces pensées comme elles me venaient. Je n'ai jamais lu une seule de ces personnes que vous mentionnez, excepté Shakespeare.

 

Of course Shakespeare was bound to be among them. I am getting to dislike that man so. He is always being held up before us young authors as a model, and I do hate models. There was a model boy at our school, I remember, Henry Summers; and it was just the same there. It was continually, "Look at Henry Summers! he doesn't put the preposition before the verb, and spell business b-i-z!" or, "Why can't you write like Henry Summers? He doesn't get the ink all over the copy-book and half-way up his back!" We got tired of this everlasting "Look at Henry Summers!" after a while, and so, one afternoon, on the way home, a few of us lured Henry Summers up a dark court; and when he came out again he was not worth looking at.

Naturellement Shakespeare ne pouvait faire autrement que de figurer dans la liste. J'en arrive à détester cet homme. On nous le présente toujours, à nous autres jeunes auteurs, comme un modèle, et je déteste les modèles. Je me souviens que dans notre école, il y avait comme ça un garçon qu’on nous présentait comme un modèle. Henry Summers. C'était exactement pareil. Sans arrêt, c’était des, «Regardez Henry Summers! il ne met pas la préposition avant le verbe, lui, et il n’écrit pas business avec un z!» et des, «pourquoi ne pouvez-vous pas écrire comme Henry Summers? Il ne fait pas des taches d’encre partout sur son cahier, lui, et ne s’en met pas jusque sur le dos!» Au bout d’un moment, nous fûmes fatigués de ces perpétuels «Regardez Henry Summers!» Aussi, un après-midi, sur le chemin du retour, quelques uns d’entre nous l’ont entraîné dans un coin sombre; et quand il en est ressorti, il n'était pas particulièrement intéressant à regarder.

 

Now it is perpetually, "Look at Shakespeare!" "Why don't you write like Shakespeare?" "Shakespeare never made that joke. Why don't you joke like Shakespeare?"

Maintenant, c’est sans arrêt «Regardez Shakespeare!» «Pourquoi n'écrivez-vous pas comme Shakespeare?» «Shakespeare n’aurait jamais cette plaisanterie, lui. Pourquoi ne plaisantez-vous pas comme Shakespeare?»

 

If you are in the play-writing line it is still worse for you. "Why don't you write plays like Shakespeare's?" they indignantly say. "Shakespeare never made his comic man a penny steamboat captain." "Shakespeare never made his hero address the girl as 'ducky.' Why don't you copy Shakespeare?" If you do try to copy Shakespeare, they tell you that you must be a fool to attempt to imitate Shakespeare.

Si vous écrivez des pièces de théâtre, c’est encore pire. «Pourquoi vous n'écrivez pas des pièces comme celles de Shakespeare?» disent-ils avec indignation. «Shakespeare n'aurait jamais fait de ce comique un capitaine de bateau à  vapeur, lui.» «Shakespeare n'aurait jamais fait dire «ma cocotte» à son héros en s’adressant à la jeune fille, lui.» Pourquoi ne prenez-vous pas exemple sur Shakespeare?» Et si vous tentez de le copier, ils vous disent qu’il faut être un sacré imbécile pour essayer d'imiter Shakespeare.

 

Oh, shouldn't I like to get Shakespeare up our street, and punch him!

Ah, j'aimerais tomber sur Shakespeare au coin de la rue, et lui claquer le beignet !

 

"I cannot help that," replied my critical friend—to return to our previous question—"the germ of every thought and idea you have got in that article can be traced back to the writers I have named. If you doubt it, I will get down the books, and show you the passages for yourself."

— Je n’y peux rien, répondit mon ami critique – pour en revenir à la question précédente – toutes les pensées et les idées que vous avancez dans cet article sont en germe chez les auteurs que j’ai nommés. Si vous en doutez, je sortirai les livres, et je vous montrerai les passages.

 

But I declined the offer. I said I would take his word for it, and would rather not see the passages referred to. I felt indignant. "If," as I said, "these men—these Platos and Socrateses and Ciceros and Sophocleses and Aristophaneses and Aristotles and the rest of them had been taking advantage of my absence to go about the world spoiling my business for me, I would rather not hear any more about them."

Mais j'ai décliné l'offre. J'ai dit que je me le tenais pour dit, et que je ne voulais pas voir les passages auxquels il faisait référence. J’étais indigné.

— Si ça se trouve,  lui déclarai-je, tous ces types – ces Platon, ces Socrate, ces Ciceron, ces Sophocle, ces Aristophane, ces Aristote et compagnie –, ils ont profité de ce que je n’étais pas encore là pour parcourir le monde et ruiner à l’avance tout mon travail. Je ne veux pas entendre parler d’eux davantage.

 

And I put on my hat and came out, and I have never tried to write anything original since.

Là-dessus, je coiffai mon chapeau et sortis. Depuis, je n'ai plus jamais essayé d'écrire quoique ce soit d’original.

 

I dreamed a dream once. (It is the sort of thing a man would dream. You cannot very well dream anything else, I know. But the phrase sounds poetical and biblical, and so I use it.) I dreamed that I was in a strange country—indeed, one might say an extraordinary country. It was ruled entirely by critics.

Une fois, j'ai rêvé un rêve. (Je sais bien qu’on ne peut pas rêver autre chose. Mais la phrase sonne d’une manière à la fois poétique et biblique, et c‘est pourquoi je m’en sers.) J'ai rêvé que j'étais dans un pays étrange – un pays extraordinaire, pourrait-on dire. Il était entièrement sous la coupe des critiques.

 

The people in this strange land had a very high opinion of critics—nearly as high an opinion of critics as the critics themselves had, but not, of course, quite—that not being practicable—and they had agreed to be guided in all things by the critics. I stayed some years in that land. But it was not a cheerful place to live in, so I dreamed.

Les habitants de cet étrange pays avaient une très haute opinion des critiques –une opinion presque aussi haute que celle que les critiques avaient d’eux-mêmes, mais, naturellement, pas tout à fait aussi haute – ça n’eût pas été pensable – et ils avaient accepté d'être régentés en toutes les choses par les critiques. Je demeurai quelques années dans ce pays. Mais ce n'était pas un endroit particulièrement gai pour y vivre, ainsi rêvai-je.

 

There were authors in this country, at first, and they wrote books. But the critics could find nothing original in the books whatever, and said it was a pity that men, who might be usefully employed hoeing potatoes, should waste their time and the time of the critics, which was of still more importance, in stringing together a collection of platitudes, familiar to every school-boy, and dishing up old plots and stories that had already been cooked and recooked for the public until everybody had been surfeited with them.

Il y avait des auteurs dans ce pays, au début, et ils écrivaient des livres. Mais les critiques ne pouvaient rien trouver d’original dans aucun de ces livres. Ils disaient que c’était pitié que des hommes, qui eussent pu être utilement employés à butter les pommes de terre, perdissent ainsi leur temps et fissent perdre le leur aux critiques, avec quelque chose qui n’avait pas plus d’importance qu’une collection de platitudes familières au premier écolier venu, ficelées ensemble et ressassant les vieilles histoires déjà cuisinées et re-cuisinées pour le public jusqu'à ce que tout le monde en fût saturé.

 

And the writers read what the critics said and sighed, and gave up writing books, and went off and hoed potatoes; as advised. They had had no experience in hoeing potatoes, and they hoed very badly; and the people whose potatoes they hoed strongly recommended them to leave hoeing potatoes, and to go back and write books. But you can't do what everybody advises.

Et les auteurs lisaient ce que les critiques avaient dit et soupiraient. Ils laissaient tomber les livres et s’en allaient au loin butter des pommes de terre, comme il leur était conseillé. Ils n'avaient aucune expérience en matière de pommes de terre et ils les buttaient en dépit du bon sens; et les personnes dont ils avaient butté les pommes de terre leur recommandaient vivement de laisser les pommes de terre pour retourner écrire des livres. Mais on ne peut pas faire tout ce qu’on nous conseille.

 

There were artists also in this strange world, at first, and they painted pictures, which the critics came and looked at through eyeglasses.

Il y avait aussi des artistes dans ce pays étrange, au début, et ils peignaient des tableaux, que les critiques venaient regarder à travers leurs lunettes.

 

"Nothing whatever original in them," said the critics; "same old colors, same old perspective and form, same old sunset, same old sea and land, and sky and figures. Why do these poor men waste their time, painting pictures, when they might be so much more satisfactorily employed on ladders painting houses?"

— Rien d'original là-dedans, disaient les critiques; toujours les mêmes vieilles couleurs, la même vieille perspective et la même vieille forme, le même vieux coucher du soleil, la même vieille mer et la même vieille terre, et le ciel et les personnages. Pourquoi ces malheureux perdent-ils leur temps à peindre des images, quand ils pourraient avec plus de profit être employés à badigeonner des maisons sur des échelles? 

 

Nothing, by the by, you may have noticed, troubles your critic more than the idea that the artist is wasting his time. It is the waste of time that vexes the critic; he has such an exalted idea of the value of other people's time. "Dear, dear me!" he says to himself, "why, in the time the man must have taken to paint this picture or to write this book, he might have blacked fifteen thousand pairs of boots, or have carried fifteen thousand hods of mortar up a ladder. This is how the time of the world is lost!"

Soit dit en passant, vous avez pu remarquer que rien ne préoccupe plus votre critique que l'idée que l'artiste puisse perdre son temps. C'est le temps perdu qui le consterne, tant il a une haute idée de la valeur du temps des autres gens. «Pauvre de moi!» se dit-il à lui-même, «le temps que cet homme a mis pour peindre ce tableau ou pour écrire ce livre, il aurait pu cirer quinze mille paires de bottes, ou transporter quinze mille auges de mortier en haut d'une échelle. C'est comme ça qu’on gaspille le temps du monde!»

 

It never occurs to him that, but for that picture or book, the artist would, in all probability, have been mouching about with a pipe in his mouth, getting into trouble.

Il ne lui vient jamais à l’idée que pour réaliser cette peinture ou pour écrire ce livre, l'artiste, selon toutes probabilités, a tourné autour, sa pipe à la bouche, dans les affres de l’angoisse.

 

It reminds me of the way people used to talk to me when I was a boy. I would be sitting, as good as gold, reading "The Pirate's Lair," when some cultured relative would look over my shoulder and say: "Bah! what are you wasting your time with rubbish for? Why don't you go and do something useful?" and would take the book away from me. Upon which I would get up, and go out to "do something useful;" and would come home an hour afterward, looking like a bit out of a battle picture, having tumbled through the roof of Farmer Bate's greenhouse and killed a cactus, though totally unable to explain how I came to be on the roof of Farmer Bate's greenhouse. They had much better have left me alone, lost in "The Pirate's Lair!"

Cela me rappelle la manière dont les gens me parlaient quand j'étais un jeune garçon. J’étais assis, peinard, lisant «Le Repaire du Pirate,» quand un quelconque membre cultivé de ma parentèle regardait par-dessus de mon épaule en disant: «Bah! comment peux-tu perdre ton temps avec des saletés? Pourquoi ne fais-tu  pas quelque chose d’utile?» et m’arrachait le livre des mains. Là-dessus je me levais, et sortais «faire quelque chose d’utile.» Je rentrais au bout d’une heure, ressemblant quelque peu à une illustration pour une bataille, après être passé à travers le toit de la serre du fermier Bate et bousillé un cactus, tout en étant incapable d'expliquer comment j’avais pu me retrouver sur le toit de la serre du fermier Bate. Ils auraient eu bien meilleur temps de me laisser seul, perdu dans «Le Repaire du Pirate!»

 

The artists in this land of which I dreamed left off painting pictures, after hearing what the critics said, and purchased ladders, and went off and painted houses.

Après avoir entendu les critiques, les artistes de ce pays dont j'ai rêvé abandonnaient la peinture, achetaient des échelles, et s’en allaient au loin badigeonner des maisons.

 

Because, you see, this country of which I dreamed was not one of those vulgar, ordinary countries, such as exist in the waking world, where people let the critics talk as much as ever they like, and nobody pays the slightest attention to what they say. Here, in this strange land, the critics were taken seriously, and their advice followed.

Parce que, voyez-vous, ce pays dont j'ai rêvé n'était pas un de ces pays vulgaires et ordinaires, comme il en existe dans le monde éveillé, où les gens laissent les critiques parler autant qu’ils le veulent, et où personne ne prête la moindre attention à ce qu'ils disent. Ici, dans ce pays étrange, les critiques étaient pris au sérieux, et on suivait leurs conseils.

 

As for the poets and sculptors, they were very soon shut up. The idea of any educated person wanting to read modern poetry when he could obtain Homer, or caring to look at any other statue while there was still some of the Venus de Medicis left, was too absurd. Poets and sculptors were only wasting their time.

Quant aux poètes et aux sculpteurs, ils étaient vite réduits au silence. L'idée que n'importe quelle personne instruite voudrait lire de la poésie moderne quand il pouvait avoir Homère, ou admirer n'importe quelle autre statue en laissant une Vénus de Médicis de côté, était trop absurde. Les poètes et les sculpteurs ne faisaient que perdre  leur temps.

 

What new occupation they were recommended to adopt, I forget. Some calling they knew nothing whatever about, and that they were totally unfitted for, of course.

Quelle nouvelle carrière leur conseillait-on d’embrasser, je l’ai oublié. Sans doute une profession dont ils ignoraient tout, et à laquelle ils n’eussent jamais songé, naturellement.

 

The musicians tried their art for a little while, but they, too, were of no use. "Merely a repetition of the same notes in different combinations," said the critics. "Why will people waste their time writing unoriginal music, when they might be sweeping crossings?"

Les musiciens s’essayaient bien un tant soit peu à leur art, mais eux aussi étaient inutiles. «Une simple répétition des mêmes notes dans des combinaisons différentes,» disaient les critiques. «Pourquoi les gens perdent-ils leur temps à écrire de la musique sans originalité, quand ils pourraient être occupés à balayer les rues?»

 

One man had written a play. I asked what the critics had said about him. They showed me his tomb.

Un homme avait écrit une pièce. J'ai demandé ce que les critiques en avaient dit. On m'a montré sa sépulture.

 

Then, there being no more artists or litterateurs or dramatists or musicians left for their beloved critics to criticise, the general public of this enlightened land said to themselves, "Why should not our critics come and criticise us? Criticism is useful to a man. Have we not often been told so? Look how useful it has been to the artists and writers—saved the poor fellows from wasting their time? Why shouldn't we have some of its benefits?"

Puis, comme il n’y avait plus d'artistes, ou de littérateurs, ou de dramaturges, ou de musiciens que les bien-aimés critiques pussent critiquer, le grand public de ce pays éclairé s’est dit à lui-même, «pourquoi nos critiques ne viendraient-ils nous critiquer? La critique est utile à l’homme. Ne nous l’a-t-on pas souvent dit? Regardez comme la critique a été utile aux artistes et aux auteurs – elle a évité à ces malheureux de perdre leur temps? Pourquoi n’en tirerions pas, nous aussi, quelques avantages?»

 

They suggested the idea to the critics, and the critics thought it an excellent one, and said they would undertake the job with pleasure. One must say for the critics that they never shirk work. They will sit and criticise for eighteen hours a day, if necessary, or even, if quite unnecessary, for the matter of that. You can't give them too much to criticise. They will criticise everything and everybody in this world. They will criticise everything in the next world, too, when they get there. I expect poor old Pluto has a lively time with them all, as it is.

Ils soumirent l'idée aux critiques. Les critiques la trouvèrent excellente et déclarèrent qu’ils entreprendraient le travail avec plaisir. Il faut dire que les critiques ne rechignaient pas à l’ouvrage. En effet, ils pouvaient rester assis à critiquer dix-huit heures par jour, si besoin, ou même sans nécessité. On ne pouvait jamais leur donner trop à critiquer. Ils critiquaient toute chose et chacun en ce monde. Ils critiqueront également tout dans l’autre monde, quand ils y arriveront. De la sorte, je prévois que le vieux Pluton aura du bon temps avec eux.

 

So, when a man built a house, or a farm-yard hen laid an egg, the critics were asked in to comment on it. They found that none of the houses were original. On every floor were passages that seemed mere copies from passages in other houses. They were all built on the same hackneyed plan; cellars underneath, ground floor level with the street, attic at the top. No originality anywhere!

Ainsi, quand un homme avait construit une maison, ou quand une poule avait pondu un œuf, les critiques étaient invités à commenter la chose. Ils constatèrent qu'aucune maison n'était originale. A chaque niveau,  les couloirs n’étaient que les copies de ceux d'autres maisons. Elles étaient toutes construites sur le même plan rabâché; la cave au-dessous, le rez-de-chaussée au niveau de la rue, le grenier au-dessus. Aucune originalité où que ce fût!

 

So, likewise with the eggs. Every egg suggested reminiscences of other eggs.

De même avec les œufs. Chaque œuf était une réminiscence des autres œufs.

 

It was heartrending work.

C'était un travail à vous briser le cœur.

 

The critics criticised all things. When a young couple fell in love, they each, before thinking of marriage, called upon the critics for a criticism of the other one.

Les critiques critiquaient tout. Quand un jeune couple était amoureux, chacun d’eux, avant de songer au mariage, invitait les critiques à critiquer l'autre.

 

Needless to say that, in the result, no marriage ever came of it.

Il va sans dire qu’au bout du compte, plus aucun mariage ne fut célébré.

 

"My dear young lady," the critics would say, after the inspection had taken place, "I can discover nothing new whatever about the young man. You would simply be wasting your time in marrying him."

— Ma chère jeune dame, disaient les critiques après l'inspection,  je ne peux rien découvrir de neuf dans ce jeune homme. Vous ne feriez que perdre votre temps en l'épousant.

 

Or, to the young man, it would be:

Ou, pour le jeune homme, ce serait:

 

"Oh, dear, no! Nothing attractive about the girl at all. Who on earth gave you that notion? Simply a lovely face and figure, angelic disposition, beautiful mind, stanch heart, noble character. Why, there must have been nearly a dozen such girls born into the world since its creation. You would be only wasting your time loving her."

— Oh, cher ami, non! Rien d’attrayant dans cette jeune fille. Qui vous a donné cette idée? Rien qu’un beau visage et une belle allure, un caractère angélique, un bel esprit, un cœur fidèle, un noble caractère. Eh bien, depuis que le monde est monde, il a bien dû naître une douzaine de filles comme elle. Vous ne feriez que perdre votre temps en tombant amoureux d’elle.

 

They criticised the birds for their hackneyed style of singing, and the flowers for their hackneyed scents and colors. They complained of the weather that it lacked originality—(true, they had not lived out an English spring)—and found fault with the Sun because of the sameness of his methods.

Ils critiquèrent les oiseaux pour leur chants battus et rebattus, et les fleurs pour leurs parfums et leurs couleurs battus et rebattus. Ils se plaignirent du temps qui manquait d’originalité – (en vérité, ils n'avaient jamais passé un printemps en Angleterre) – et trouvèrent à redire au Soleil à cause de ses méthodes éhontées.

 

They criticised the babies. When a fresh infant was published in a house, the critics would call in a body to pass their judgment upon it, and the young mother would bring it down for them to sample.

Ils critiquèrent les bébés. Quand un enfant en bas âge naissait dans une maison, des groupes entiers de critiques étaient invités à émettre leur jugement sur lui, et la jeune maman l’apportait pour le montrer en exemple.

 

"Did you ever see a child anything like that in this world before?" she would say, holding it out to them. "Isn't it a wonderful baby? You never saw a child with legs like that, I know. Nurse says he's the most extraordinary baby she ever attended. Bless him!"

— Avez-vous jamais vu un enfant comme celui-ci auparavant? disant-elle en leur présentant l’enfant. N'est-ce pas un merveilleux bébé? Vous n'avez jamais vu un enfant avec de telles jambes, je le sais. L'infirmière dit que c’est le plus extraordinaire bébé dont elle se soit jamais occupé. Bénissez-le!

 

But the critics did not think anything of it.

Mais les critiques ne pensaient rien de tout cela.

 

"Tut, tut," they would reply, "there is nothing extraordinary about that child—no originality whatever. Why, it's exactly like every other baby—bald head, red face, big mouth, and stumpy nose. Why, that's only a weak imitation of the baby next door. It's a plagiarism, that's what that child is. You've been wasting your time, madam. If you can't do anything more original than that, we should advise you to give up the business altogether."

— Tut, tut, répondaient-ils, il n'y a rien extraordinaire chez cet enfant – aucune originalité que ce soit. En fait, il est exactement pareil à n’importe quel autre bébé –  un crâne chauve, une face rougeaude, une grande bouche, et un nez courtaud. En fait, ce n’est qu’une faible imitation du bébé d’à côté. C'est un plagiat, voilà ce que c’est. Vous avez perdu votre temps, Madame. Si vous ne pouvez rien faire de plus original que ça, nous devrions vous conseiller de laisser complètement tomber les affaires.

 

That was the end of criticism in that strange land.

Ceci marqua la fin de la critique dans cet étrange pays.

 

"Oh! look here, we've had enough of you and your originality," said the people to the critics, after that. "Why, you are not original, when one comes to think of it, and your criticisms are not original. You've all of you been saying exactly the same thing ever since the time of Solomon. We are going to drown you and have a little peace."

— Eh! dites voir, on en a par-dessus la tête de vous et de votre originalité, dirent les gens aux critiques, à la suite de cela. Vous non plus, vous n’avez rien d’original, quand on y pense, et vos critiques non plus. Vous avez, tous autant que vous êtes, répété exactement la même chose depuis l’époque de Salomon. On va vous noyer et avoir un peu de paix.

 

"What, drown a critic!" cried the critics, "never heard of such a monstrous proceeding in our lives!"

— Comment! Noyer un critique! s’écrièrent les critiques. Nous n’avons jamais entendu parler d’une d'une démarche aussi monstrueuse de toute notre vie!

 

"No, we flatter ourselves it is an original idea," replied the public, brutally. "You ought to be charmed with it. Out you come!"

— Non, et nous nous flattons de l’originalité de cette idée, répondit brutalement le public. Vous devriez en être charmés. Allez, venez!

 

So they took the critics out and drowned them, and then passed a short act, making criticism a capital offense.

Ainsi firent-ils sortir les critiques et les noyèrent-ils, avant de promulguer une loi qui faisait de la critique une offense capitale.

 

After that, the art and literature of the country followed, somewhat, the methods of the quaint and curious school, but the land, notwithstanding, was a much more cheerful place to live in, I dreamed.

Après cela, l'art et la littérature du cru suivirent quelque peu les arcanes d'une école étrange et curieuse, mais le pays, en dépit de cela, fut un endroit beaucoup plus agréable à vivre, comme je le rêvai.

 

But I never finished telling you about the dream in which I thought I left my legs behind me when I went into a certain theater.

Mais je n'ai jamais fini de vous raconter le rêve dans lequel je m’imaginais laisser mes jambes derrière moi avant d’entrer au théâtre.

 

I dreamed that the ticket the man gave me for my legs was No. 19, and I was worried all through the performance for fear No. 61 should get hold of them, and leave me his instead. Mine are rather a fine pair of legs, and I am, I confess, a little proud of them—at all events, I prefer them to anybody else's. Besides, number sixty-one's might be a skinny pair, and not fit me.

Dans mon rêve, le ticket que l'homme me donna pour mes jambes portait le numéro 19. J’étais dans la terreur que le numéro 61 fût remis contre leur restitution, et qu’on me laisse les siennes à la place. Les miennes sont plutôt une chouette paire de jambes, et je suis, je l'admets, assez fier d’elles, – de toute façon, je les préfère à celles de toute autre personne. Sans compter que les jambes du  numéro 61 pouvaient n’être une paire de jambes décharnées, et ne pas me convenir.

 

It quite spoiled my evening, fretting about this.

Je me suis tellement rongé les sangs à ce sujet que ma soirée en a été gâchée.

 

Another extraordinary dream I had was one in which I dreamed that I was engaged to be married to my Aunt Jane. That was not, however, the extraordinary part of it; I have often known people to dream things like that. I knew a man who once dreamed that he was actually married to his own mother-in-law! He told me that never in his life had he loved the alarm clock with more deep and grateful tenderness than he did that morning. The dream almost reconciled him to being married to his real wife. They lived quite happily together for a few days, after that dream.

Un autre rêve extraordinaire que j'ai fait était un rêve dans lequel je m’engageais à épouser ma tante Jane. Cependant, ce n'était pas là le plus extraordinaire; j'ai souvent rencontré des gens qui avaient rêvé des choses comme celle-là. J'ai connu un homme qui, une fois, avait rêvé qu'il était marié pour de bon à sa propre belle-mère! Il m'a raconté que de toute sa vie, il n’avait jamais aimé la sonnerie de son réveil  avec une tendresse plus profonde et plus reconnaissante que ce matin-là. Le rêve l'a presque réconcilié avec le fait d’être marié avec sa véritable épouse et, à la suite de ce rêve, ils vécurent tout à fait heureux ensemble pendant quelques jours.

 

No; the extraordinary part of my dream was, that I knew it was a dream. "What on earth will uncle say to this engagement?" I thought to myself, in my dream. "There's bound to be a row about it. We shall have a deal of trouble with uncle, I feel sure." And this thought quite troubled me until the sweet reflection came: "Ah! well, it's only a dream."

Non; le plus extraordinaire, dans mon rêve, c’est que je savais qu’il s’agissait d’un rêve. «Qu’est-ce que mon oncle va bien pouvoir dire de ces fiançailles?» pensais-je par devers moi dans mon rêve. «Il est certain que ça n’ira pas tout seul. Nous aurons pas mal d’ennuis avec le tonton, j’en suis sûr.» Et cette pensée me préoccupa entièrement jusqu'à ce que je me fasse cette agréable réflexion: «Oh! tout va bien, ce n’est qu’un rêve.»

 

And I made up my mind that I would wake up as soon as uncle found out about the engagement, and leave him and Aunt Jane to fight the matter out between themselves.

Et je préparai mon esprit à me réveiller dès que l'oncle aurait découvert les fiançailles, et à les laisser, lui et Tante Jane, régler la question entre eux.

 

It is a very great comfort, when the dream grows troubled and alarming, to feel that it is only a dream, and to know that we shall awake soon and be none the worse for it. We can dream out the foolish perplexity with a smile then.

C'est un grand réconfort, quand le rêve devient préoccupant et alarmant, de se rendre compte qu’il ne s’agit que d’un rêve, de savoir que nous allons bientôt nous réveiller et que le pire nous sera épargné. Nous pouvons alors continuer à rêver en chassant la sotte perplexité d’un sourire.

 

Sometimes the dream of life grows strangely troubled and perplexing, and then he who meets dismay the bravest is he who feels that the fretful play is but a dream—a brief, uneasy dream of three score years and ten, or thereabouts, from which, in a little while, he will awake—at least, he dreams so.

Parfois le rêve de la vie se développe d’une manière étrangement préoccupante et confondante, et alors celui qui affronte l’adversité avec le plus de courage est celui qui estime que tout cela n’est qu’un rêve – un rêve incommode qu’il s’en faut de trois ou quatre années pour qu’il se réveille –  mais quand même un rêve.

 

How dull, how impossible life would be without dreams—waking dreams, I mean—the dreams that we call "castles in the air," built by the kindly hands of Hope! Were it not for the mirage of the oasis, drawing his footsteps ever onward, the weary traveler would lie down in the desert sand and die. It is the mirage of distant success, of happiness that, like the bunch of carrots fastened an inch beyond the donkey's nose, seems always just within our reach, if only we will gallop fast enough, that makes us run so eagerly along the road of Life.

Comme la vie serait terne et impossible sans ces rêves – je veux dire, sans ces rêves éveillés – ces rêves que nous appelons des «châteaux en Espagne,» construit par les mains charmantes de l'espérance! Sans le mirage de l'oasis qui force son pas toujours plus en avant, le voyageur épuisé se coucherait dans le sable du désert et mourrait. C'est le mirage du succès lointain, de son bonheur, comme la botte de carottes attachée à un pouce du museau de l'âne, qui semble toujours juste à notre portée, si seulement nous galopons assez vite, qui nous incite à courir avec tant d’ardeur le long de la route de la vie.

 

Providence, like a father with a tired child, lures us ever along the way with tales and promises, until, at the frowning gate that ends the road, we shrink back, frightened. Then, promises still more sweet he stoops and whispers in our ear, and timid yet partly reassured, and trying to hide our fears, we gather up all that is left of our little stock of hope and, trusting yet half afraid, push out our groping feet into the darkness.

La Providence, comme le fait un père avec son enfant fatigué, ne cesse de nous leurrer tout le long du chemin avec des contes et des promesses, jusqu'à ce que, arrivé au portail  fermé sur lequel se termine la route, nous fassions demi-tour, effrayés. Puis, avec des promesses encore plus douces, il se penche et chuchote encore à notre oreille. Alors, en partie rassurés, quoique timidement, et essayant de cacher nos craintes, nous rassemblons toutes nos maigres provisions d’espoir et, confiants bien qu’encore à demi d'effrayés, nos reprenons notre marche hésitante dans l'obscurité.

 

The End