Jerome K. Jerome

 

De quelques questions oiseuses

 

Titre original : Idles Ideas in 1905

Oisivement traduit de l’anglais par Gérard Sirhugues (2017)

Edition numérique : Gutenberg Project

 

Table :

Sommes-nous aussi intéressants que nous le pensons ?

Faut-il que les femmes soient belles ?

Le meilleur moment pour être heureux

Est-ce que nous nous levons trop tard

Les hommes mariés doivent-ils pratiquer le golf ?

Les mariages précoces sont-ils une erreur ?

Les écrivains en font-ils trop?

Les soldats devraient-il être civils ?

Les histoires doivent-elles être vraies ?

Ces créatures qui, un jour, seront des hommes

Comment se contenter de peu ?

Dire ce que l’on pense ou penser ce que l’on dit

Le mari Américain n’est-il qu’un vitrail.

Les jeunes gens savent-ils tout ce qu’il y a d’intéressant ?

Les charmes multiples de la musique

Le fardeau de l’homme blanc

Pourquoi ne l’a-t-il pas épousée ?

Ce Mrs. Wilkins pense de tout ça

La main d’œuvre Chinoise à bon marché vat-elle nous conduire à la ruine ?

La question des employées de maison

Pourquoi détestons-nous les étrangers ?

 

Are we as interesting as we think we are?

Sommes-nous aussi intéressants que nous le pensons?

 

«Charmed. Very hot weather we’ve been having of late – I mean cold. Let me see, I did not quite catch your name just now. Thank you so much. Yes, it is a bit close.» And a silence falls, neither of us being able to think what next to say.

Enchanté. Le temps le plus chaud que nous ayons eu depuis longtemps. Dites voir, je n’ai pas retenu votre nom. Merci infiniment. Oui, je n’étais pas loin.

Et le silence retombe, aucun d’entre nous ne trouvant autre chose à dire.

 

What has happened is this: My host has met me in the doorway, and shaken me heartily by the hand.

Voilà ce qui s’était passé: mon hôte était venu à ma rencontre à la porte d’entrée et m'avait chaleureusement serré par la main.

 

«So glad you were able to come,» he has said. «Some friends of mine here, very anxious to meet you.» He has bustled me across the room. «Delightful people. You’ll like them – have read all your books.»

— Si heureux que vous ayez pu venir, reprit-il. Quelques-uns de mes amis sont ici, ils ont hâte de vous rencontrer.

Il me guida à travers la salle.

— Des gens charmants. Vont vous plaire – ont lu tous vos bouquins.

 

He has brought me up to a stately lady, and has presented me. We have exchanged the customary commonplaces, and she, I feel, is waiting for me to say something clever, original and tactful. And I don’t know whether she is Presbyterian or Mormon; a Protectionist or a Free Trader; whether she is engaged to be married or has lately been divorced!

Il me conduisit près d’une dame imposante, à qui il me présenta. Nous échangeâmes les habituelles banalités, mais je sentais bien qu’elle attendait de moi quelque propos spirituel, original et délicat. Et moi qui ignorait si elle était presbytérienne ou mormone, protectionniste ou pour le libre-échange, si elle était fiancée ou récemment divorcée!

 

A friend of mine adopts the sensible plan of always providing you with a short history of the person to whom he is about to lead you.

Un de mes amis a adopté pour stratégie de toujours vous communiquer une biographie succincte de la personne à qui il s’apprête à vous présenter.

 

«I want to introduce you to a Mrs. Jones,» he whispers. «Clever woman. Wrote a book two years ago. Forget the name of it. Something about twins. Keep away from sausages. Father ran a pork shop in the Borough. Husband on the Stock Exchange. Keep off coke. Unpleasantness about a company. You’ll get on best by sticking to the book. Lot in it about platonic friendship. Don’t seem to be looking too closely at her. Has a slight squint she tries to hide.»

— Je veux vous présenter à Mrs. Jones, chuchote-t-il. Femme intelligente. A pondu un bouquin, il y a deux ans de ça. Pas moyen de me rappeler le titre. Un truc sur les jumeaux. Tire ses revenus de la saucisse. Son paternel tenait une charcuterie en ville. Son mari boursicote. A bu le bouillon avec les charbonnages. Plutôt chatouilleuse sur la question des affaires. Le mieux est de vous en tenir au bouquin. Parlez-lui de l'amitié platonique. N’ayez pas l’air de la reluquer de trop près. A un léger strabisme qu'elle s’efforce de cacher.

 

By this time we have reached the lady, and he introduces me as a friend of his who is simply dying to know her.

Entretemps, nous sommes arrivés près de la dame, et il me présente comme un de ses amis mourant tout simplement d’envie de la connaître.

 

«Wants to talk about your book,» he explains. «Disagrees with you entirely on the subject of platonic friendship. Sure you’ll be able to convince him.»

— Veut vous parler de votre livre, explique-t-il. Absolument pas d’accord avec vous à propos de l'amitié platonique. Vous saurez certainement le convaincre.

 

It saves us both a deal of trouble. I start at once on platonic friendship, and ask her questions about twins, avoiding sausages and coke. She thinks me an unusually interesting man, and I am less bored than otherwise I might be.

Ce qui nous tire tous les deux d’embarras. J’embraye sans attendre sur l'amitié platonique, et je lui pose des questions sur les jumeaux, évitant la saucisse et le charbon. Elle me prend pour un type exceptionnellement intéressant, et je me rase moins que je ne le craignais.

 

I have sometimes thought it would be a serviceable device if, in Society, we all of us wore a neat card – pinned, say, upon our back – setting forth such information as was necessary; our name legibly written, and how to be pronounced; our age (not necessarily in good faith, but for purposes of conversation. Once I seriously hurt a German lady by demanding of her information about the Franco-German war. She looked to me as if she could not object to being taken for forty. It turned out she was thirty-seven. Had I not been an Englishman I might have had to fight a duel); our religious and political beliefs; together with a list of the subjects we were most at home upon; and a few facts concerning our career – sufficient to save the stranger from, what is vulgarly termed «putting his foot in it.» Before making jokes about «Dumping,» or discussing the question of Chinese Cheap Labour, one would glance behind and note whether one’s companion was ticketed «Whole-hogger,» or «Pro-Boer.» Guests desirous of agreeable partners – an «agreeable person,» according to the late Lord Beaconsfield’s definition, being «a person who agrees with you» – could make their own selection.

Il m’est arrivé de penser que ce pourrait être pratique, en société, de porter chacun une élégante affichette – agrafée, disons, dans le dos – sur laquelle figureraient autant d’informations que nécessaire; notre nom écrit lisiblement, avec sa prononciation; notre âge (pas nécessairement pour qu’on y croie mais pour les besoins de la conversation. Une fois, j’ai sérieusement vexé une dame allemande en lui demandant des renseignements sur la guerre franco-allemande. Elle m’a regardé comme si elle se défendait d’avoir plus de quarante ans. Il s’avéra qu’elle en avait trente-sept. Si je n’avais pas été anglais, j’aurais dû me battre en duel); notre religion et nos convictions politiques; et aussi une liste des sujets qui nous sont familiers; et quelques éléments concernant notre carrière – assez pour éviter à un étranger de «mettre les pieds dans le plat,» comme on dit vulgairement. Avant de plaisanter sur le «Dumping1,» ou d’aborder la question de la main d'œuvre Chinoise à bon marché2, on jetterait un coup d'œil sur le dos de son interlocuteur et on pourrait noter s’il est «jusqu’au-boutiste3,» ou «Pro-Boer.» Les invités soucieux de rencontrer des partenaires agréables – une «personne agréable,» selon la définition du regretté Lord Beaconsfield, étant «une personne qui est d'accord avec vous» – pourraient faire leur propre choix.

1 Même si Jerome K. Jerome ne précise pas Dumping «Social,» il n’y a pas grand-chose de nouveau sous le soleil.

2 Voir l’antépénultième nouvelle de ce recueil.

3 Traduction de notrefamille. com pour ««Whole-hogger» (http://www. notrefamille. com/dictionnaire/anglais-francais/whole-hogger).

«Excuse me. Would you mind turning round a minute? Ah, ’Wagnerian Crank!’ I am afraid we should not get on together. I prefer the Italian school.»

— Excusez-moi. Si c’était un effet de votre bonté de vous retourner un instant? Ah, «Inconditionnel de Wagner!» Je crains que nous ne puissions nous accorder. Je préfère l'école italienne.

 

Or, «How delightful. I see you don’t believe in vaccination. May I take you into supper?»

Ou:

— Comme c’est délicieux. Je vois que vous ne croyez pas à la vaccination4. Puis-je vous tenir compagnie pendant le souper? 

4 Sans doute un précurseur.

Those, on the other hand, fond of argument would choose a suitable opponent. A master of ceremonies might be provided who would stand in the centre of the room and call for partners: «Lady with strong views in favour of female franchise wishes to meet gentleman holding the opinions of St. Paul. With view to argument.»

À l’inverse, ceux qui apprécient la controverse pourraient choisir un adversaire approprié. Un maître des cérémonies pourrait se tenir à disposition au centre de la salle pour annoncer les demandes de partenaires: «Dame professant des opinions marquées en faveur de l’émancipation de la femme souhaite rencontrer monsieur partageant les opinions de St. Paul5. Avec possibilité de débat.»

5 Ce Tartuffe de Saint Paul, bien que reconnaissant l’égalité des hommes et des femmes dans le Christ, est bien connu pour avoir demandé aux femmes «de se taire dans les assemblées» (1 Co 14, 34).

An American lady, a year or two ago, wrote me a letter that did me real good: she appreciated my work with so much understanding, criticised it with such sympathetic interest. She added that, when in England the summer before, she had been on the point of accepting an invitation to meet me; but at the last moment she had changed her mind; she felt so sure – she put it pleasantly, but this is what it came to – that in my own proper person I should fall short of her expectations. For my own sake I felt sorry she had cried off; it would have been worth something to have met so sensible a woman. An author introduced to people who have read – or who say that they have read – his books, feels always like a man taken for the first time to be shown to his future wife’s relations. They are very pleasant. They try to put him at his ease. But he knows instinctively they are disappointed with him. I remember, when a very young man, attending a party at which a famous American humorist was the chief guest. I was standing close behind a lady who was talking to her husband.

Il y a de ça un an ou deux, une dame américaine m’a écrit une lettre qui m'a vraiment fait plaisir: son appréciation de mon travail montrait une grande compréhension et elle en faisait la critique avec un intérêt sympathique. Elle ajoutait que l'été précédent, en Angleterre, elle avait été à deux doigts d'accepter une invitation à me rencontrer; mais au dernier moment elle avait changé d'avis; elle se sentait trop certaine – elle le disait un peu en plaisantant, mais c’était quand même un fait – que ma personnalité décevrait ses attentes. En moi-même, je fus consterné de ce renoncement; ça aurait valu le coup de rencontrer une femme aussi sensible. Un auteur qu’on présente à des gens qui ont lu – ou disent avoir lu – ses livres, se sent toujours comme un homme sur le point d’être présenté pour la première fois aux parents de sa future épouse. Ils se montrent très cordiaux. Ils s’efforcent de le mettre à l’aise. Mais il sait d’instinct qu’il les déçoit. Cela me rappelle que, tout jeune homme, j’ai assisté à une soirée dont un célèbre humoriste américain6 était l'invité d’honneur. Je me tenais à proximité d’une dame qui parlait à son mari.

«He doesn’t look a bit funny,» said the lady.

— Il a pas l’air si drôle que ça, dit la dame.

6 Je donnerais gros pour savoir qui c’était.

 

«Great Scott!» answered her husband. «How did you expect him to look? Did you think he would have a red nose and a patch over one eye?»

— Grand Dieu! répondit son mari. Á quoi est-ce que tu t’attendais à ce qu’il ressemble? Tu pensais qu’il porterait un nez rouge et un bandeau sur l’œil?

«Oh, well, he might look funnier than that, anyhow,» retorted the lady, highly dissatisfied. «It isn’t worth coming for.»

— Oh, eh bien, il pourrait quand même avoir l’air plus drôle que ça, répliqua la dame, très mécontente. Il vaut pas le dérangement.

 

We all know the story of the hostess who, leaning across the table during the dessert, requested of the funny man that he would kindly say something amusing soon, because the dear children were waiting to go to bed. Children, I suppose, have no use for funny people who don’t choose to be funny. I once invited a friend down to my house for a Saturday to Monday. He is an entertaining man, and before he came I dilated on his powers of humour – somewhat foolishly perhaps – in the presence of a certain youthful person who resides with me, and who listens when she oughtn’t to, and never when she ought. He happened not to be in a humorous mood that evening. My young relation, after dinner, climbed upon my knee. For quite five minutes she sat silent. Then she whispered:

Nous connaissons tous l'histoire de l'hôtesse qui, se penchant en travers de la table au moment du dessert, demande à l’humoriste d’avoir la bonté de se dépêcher de dire quelque chose de drôle, parce que ses chers enfants attendent pour aller se coucher. Je suppose que les enfants ne servent à rien aux personnes drôles qui choisissent de ne pas être drôles. Une fois, j’ai invité un ami à venir passer le week-end chez moi. C’était un type amusant, et avant son arrivée, je m’étais largement étendu sur la puissance de son humour – d’une manière peut-être un peu inconsidérée – devant certaine jeune gamine qui résidait chez moi, le genre de gamine qui n’écoute que quand il ne faut pas, et jamais quand il faut. Il arriva justement que ce soir-là, il n’était pas au mieux de sa forme humoristique. Ma très jeune amie, après le dîner, me grimpa sur les genoux. Pendant presque cinq minutes, elle garda le silence. Puis elle chuchota:

 

«Has he said anything funny?»

— Est-ce qu’il a dit quelque chose de drôle?

 

«Hush. No, not yet; don’t be silly.»

— Tais-toi. Non, pas encore; ne fais pas l’idiote.

 

Five minutes later: «Was that funny?»

Cinq minutes plus tard:

— Est-ce que c’était drôle?

 

«No, of course not.»

— Non, bien sûr que non.

 

«Why not?»

— Pourquoi pas?

 

«Because – can’t you hear? We are talking about Old Age Pensions.»

— Parce que – tu ne comprends donc pas que nous parlons de la retraite des vieux?

 

«What’s that?»

— Qu’est-ce que c’est?

 

«Oh, it’s – oh, never mind now. It isn’t a subject on which one can be funny.»

— C’est – oh, ne t'occupe pas de ça pour l’instant. Ce n'est pas un sujet qui prête à rire.

 

«Then what’s he want to talk about it for?»

— Alors, de quoi voudrait-il qu’on parle?

 

She waited for another quarter of an hour. Then, evidently bored, and much to my relief, suggested herself that she might as well go to bed. She ran to me the next morning in the garden with an air of triumph.

Elle attendit un quart d'heure de plus. Puis, à mon grand soulagement – à l’évidence, elle s’ennuyait – elle suggéra qu'elle ferait mieux d’aller au lit. Le lendemain matin, elle accourut vers moi dans le jardin, l’air triomphant.

 

«He said something so funny last night,» she told me.

— Il a dit quelque chose de drôle, hier soir, dit-elle.

 

«Oh, what was it?» I inquired. It seemed to me I must have missed it.

— Oh, qu’est-ce que c’était? demandai-je. On dirait que j’ai raté ça.

 

«Well, I can’t exactly’member it,» she explained, «not just at the moment. But it was so funny. I dreamed it, you know.»

— Eh bien, je ne m’en souviens pas exactement, expliqua-t-elle. Ça ne me revient pas sur le moment. Mais c’était vraiment drôle. Tu vois, c’était dans mon rêve.

 

For folks not Lions, but closely related to Lions, introductions must be trying ordeals. You tell them that for years you have been yearning to meet them. You assure them, in a voice trembling with emotion, that this is indeed a privilege. You go on to add that when a boy –

Pour ceux qui ne sont pas des Lions, mais qui sont proches des Lions, les présentations peuvent être une épreuve. Vous leur dites que ça fait des années que vous attendiez de les rencontrer. Vous leur assurez, d’une voix tremblante d’émotion, que c’est là un véritable privilège. Vous vous apprêtez à ajouter que quand vous étiez petit –

 

At this point they have to interrupt you to explain that they are not the Mr. So-and-So, but only his cousin or his grandfather; and all you can think of to say is: «Oh, I’m so sorry.»

C’est à ce moment qu’ils vous interrompent pour vous pour expliquer qu'ils ne sont pas Mr. Untel, mais seulement son cousin ou son père; et tout que vous trouvez à dire, c’est: «Oh, je suis tellement confus.»

 

I had a nephew who was once the amateur long-distance bicycle champion. I have him still, but he is stouter and has come down to a motor car. In sporting circles I was always introduced as «Shorland’s Uncle.» Close-cropped young men would gaze at me with rapture; and then inquire: «And do you do anything yourself, Mr. Jerome?»

J'avais un neveu qui était autrefois champion cycliste de course de fond. Il est toujours mon neveu, mais il a évolué et s’est ravalé au rang de l’automobile. Dans les milieux sportifs, on me présentait toujours comme «l’Oncle de Shorland.» Les jeunes gars à la boule à zéro me dévisageaient avec ravissement; puis ils me demandaient: «Et vous, Mr. Jerome, est-ce que vous faites vous-même quelque chose?»

 

But my case was not so bad as that of a friend of mine, a doctor. He married a leading actress, and was known ever afterwards as «Miss B –’s husband.»

Mais mon cas n'était pas pire que celui d'un ami à moi, un médecin. Il avait épousé une actrice connue, après quoi il ne fut plus connu qu’en tant que «mari de Miss B –.»

 

At public dinners, where one takes one’s seat for the evening next to someone that one possibly has never met before, and is never likely to meet again, conversation is difficult and dangerous. I remember talking to a lady at a Vagabond Club dinner. She asked me during the entree – with a light laugh, as I afterwards recalled – what I thought, candidly, of the last book of a certain celebrated authoress. I told her, and a coldness sprang up between us. She happened to be the certain celebrated authoress; she had changed her place at the last moment so as to avoid sitting next to another lady novelist, whom she hated.

Dans les grands dîners, où on prend place pour toute la soirée à côté de quelqu'un qu’on n’avait probablement jamais rencontré, et qu’on ne reverra probablement plus jamais, la conversation est difficile et risquée. Je me rappelle avoir discuté avec une dame pendant un dîner du Vagabond Club. Au moment des entrées7 elle m'a demandé – avec un petit rire léger, comme je m’en suis souvenu après-coup – ce que je pensais sincèrement du dernier livre d’une célèbre femme auteur8. Je le lui ai dit, et une certaine froideur s’est glissée entre nous. Il s’avéra qu’elle était justement cette célèbre femme auteur; elle avait changé de place au dernier moment pour éviter de se trouver à côté d'une autre romancière, qu'elle détestait.

7  En français, mais sans accent, dans le texte.

8 Je ne sais pas ce qu’en aurait dit Saint-Paul, et au risque de m’attirer les foudres de Big Sister, mais je ne pense pas qu’à l’époque de Jerome K. Jerome, on parlait déjà d’écrivaine.

 

 

One has to shift oneself, sometimes, on these occasions. A newspaper man came up to me last Ninth of November at the Mansion House.

Dans ce genre de circonstances, il faut bien parfois changer de place. Au cours du dernier Neuf Novembre, à Mansion House, un journaliste s’approcha de moi.

«Would you mind changing seats with me?» he asked. «It’s a bit awkward. They’ve put me next to my first wife.»

— Ça ne vous dérange pas de changer de place avec moi? me demanda-t-il. C'est un peu gênant. Ils m'ont mis à côté de ma première épouse.

I had a troubled evening myself once long ago. I accompanied a young widow lady to a musical At Home, given by a lady who had more acquaintances than she knew. We met the butler at the top of the stairs. My friend spoke first:

J'ai moi-même eu quelques problèmes au cours d’une soirée, il y a de ça bien longtemps. J'accompagnais une jeune veuve à un concert à domicile, donné par une dame qui avait plus de relations qu'elle ne le croyait. Nous rencontrâmes le maître d'hôtel en haut des escaliers. Mon amie commença à parler:

 

«Say Mrs. Dash and –»

— Pouvez-vous annoncer Mrs. Dash et —

 

The butler did not wait for more – he was a youngish man – but shouted out:

Le maître d'hôtel n’en attendit pas plus – c’était un assez homme assez jeune – mais il se mit à crier:

 

«Mr. and Mrs. Dash.»

— Mr. et Mrs. Dash.

 

«My dear! how very quiet you have kept!» cried our hostess delighted. «Do let me congratulate you.»

— Ma chérie! comme vous avez bien gardé le secret! s’écria notre hôtesse, ravie. Permettez-moi de vous féliciter.

 

The crush was too great and our hostess too distracted at the moment for any explanations. We were swept away, and both of us spent the remainder of the evening feebly protesting our singleness.

Ce n’était pas le moment de donner des explications, il y avait trop de monde et notre hôtesse avait bien trop à faire. Nous fûmes poussés un peu plus loin, et nous passâmes tous deux le reste de la soirée à protester faiblement de nos célibats respectifs.

 

If it had happened on the stage it would have taken us the whole play to get out of it. Stage people are not allowed to put things right when mistakes are made with their identity. If the light comedian is expecting a plumber, the first man that comes into the drawing-room has got to be a plumber. He is not allowed to point out that he never was a plumber; that he doesn’t look like a plumber; that no one not an idiot would mistake him for a plumber. He has got to be shut up in the bath-room and have water poured over him, just as if he were a plumber – a stage plumber, that is. Not till right away at the end of the last act is he permitted to remark that he happens to be the new curate.

Si cette histoire était arrivée au théâtre, il nous aurait fallu la pièce toute entière pour nous sortir de là. Sur scène, on ne permet pas aux personnages de remettre les pendules à l’heure quand ils sont victimes d’une erreur sur leur identité. Si un comédien attend le plombier, le premier personnage qui pénètre dans le salon est forcément le plombier. On ne lui laisse pas le loisir de préciser qu'il n'a jamais été plombier; qu'il n’a nullement l’air d’un plombier; qu’il n’y a qu’un imbécile pour le prendre pour un plombier. Il n’a plus qu’à se laisser enfermer dans la salle de bains et à se laisser asperger d’eau, exactement comme s’il était un plombier – un plombier de comédie, il va sans dire. Et ceci pratiquement jusqu’à qu’à la fin du dernier acte, où il lui est permis de faire observer qu’il se trouve être le nouveau vicaire.

 

I sat out a play once at which most people laughed. It made me sad. A dear old lady entered towards the end of the first act. We knew she was the aunt. Nobody can possibly mistake the stage aunt – except the people on the stage. They, of course, mistook her for a circus rider, and shut her up in a cupboard. It is what cupboards seem to be reserved for on the stage. Nothing is ever put in them excepting the hero’s relations. When she wasn’t in the cupboard she was in a clothes basket, or tied up in a curtain. All she need have done was to hold on to something while remarking to the hero:

J'ai assisté une fois à une pièce au cours de laquelle la plupart des gens riaient. Ça me rendait très triste. Une bonne vieille dame entra en scène vers la fin du premier acte. Nous savions qu’il s’agissait de la tante. Personne ne peut raisonnablement se méprendre sur une tante de comédie – mis à part les personnages de la pièce. Ces derniers, naturellement, l'ont prise pour une écuyère de cirque, et l'ont enfermée dans une armoire. C’est à ça que semblent servir les armoires sur scène. On n’y met jamais rien, sauf les parents du héros. Quand on ne la fourre pas dans une armoire, on met la tante dans un panier à linge, ou on l’emmaillote dans un rideau. Tout ce qu’elle a à faire, c’est de s’accrocher à quelque chose tout en disant au héros:

 

«If you’ll stop shouting and jumping about for just ten seconds, and give me a chance to observe that I am your maiden aunt from Devonshire, all this tomfoolery can be avoided.»

— Si tu voulais cesser de brailler et de sauter partout pendant dix malheureuses secondes, et si tu me laissais une chance de te faire observer que je suis ta vieille demoiselle de tante du Devonshire, toutes ces bêtises pourraient être évitées.

 

That would have ended it. As a matter of fact that did end it five minutes past eleven. It hadn’t occurred to her to say it before.

Voilà qui aurait coupé court à tout. En fait tout ne fut terminé que cinq minutes après onze heures. Elle n’eut pas la moindre occasion de s’exprimer avant.

 

In real life I never knew but of one case where a man suffered in silence unpleasantness he could have ended with a word; and that was the case of the late Corney Grain. He had been engaged to give his entertainment at a country house. The lady was a nouvelle riche of snobbish instincts. She left instructions that Corney Grain when he arrived was to dine with the servants. The butler, who knew better, apologised; but Corney was a man not easily disconcerted. He dined well, and after dinner rose and addressed the assembled company.

Dans la vie réelle, je n’ai connu qu’un seul cas où un homme a souffert en silence de désagréments qu’il aurait pu dissiper d’un mot; il s’agissait du défunt Corney Grain9. Il avait été engagé pour donner une représentation dans une maison de campagne. La dame était une nouvelle riche10 aux instincts snobinards. Elle avait laissé des instructions pour que, dès son arrivée, on fasse dîner Corney Grain avec les domestiques. Le maître d'hôtel, qui le connaissait mieux, présenta ses excuses; mais Corney ne se laissait pas facilement démonter. Il dîna fort bien, puis, le dîner fini, il se leva et s'adressa à toute la tablée.

9 Richard Corney Grain (1844-1895), artiste et chanteur de l’ère Victorienne.

10 En français et en italiques dans le texte.

«Well, now, my good friends,» said Corney, «if we have all finished, and if you are all agreeable, I shall be pleased to present to you my little show.»

— Eh bien, maintenant, mes bons amis, dit Corney, si nous en avons tous fini, et si cela vous est agréable à tous, je serai heureux de vous présenter mon petit numéro.

 

The servants cheered. The piano was dispensed with. Corney contrived to amuse his audience very well for half-an-hour without it. At ten o’clock came down a message: Would Mr. Corney Grain come up into the drawing-room. Corney went. The company in the drawing-room were waiting, seated.

Les domestiques approuvèrent. On se passa du piano. Corney se débrouilla pour amuser son public sans lui pendant une demi-heure. À dix heures on lui fit parvenir un message: Mr. Corney Grain est demandé au salon. Corney s’y rendit. Toute la société était assise dans le salon, en train de l’attendre.

 

«We are ready, Mr. Grain,» remarked the hostess.

— Nous sommes prêts, Mr. Grain, fit remarquer l'hôtesse.

 

«Ready for what?» demanded Corney.

— Prêt à quoi? questionna Corney.

 

«For your entertainment,» answered the hostess.

— À assister à votre représentation, répondit l'hôtesse.

 

«But I have given it already,» explained Corney; «and my engagement was for one performance only.»

— Mais je l'ai déjà donnée, répliqua Corney; et mon contrat ne prévoit qu’une séance.

 

«Given it! Where? When?»

— Donnée! Où cela? Quand cela?

 

«An hour ago, downstairs.»

— Il y a une heure, en bas.

 

«But this is nonsense,» exclaimed the hostess.

— Mais c'est absurde! s’exclama l'hôtesse.

 

«It seemed to me somewhat unusual,» Corney replied; «but it has always been my privilege to dine with the company I am asked to entertain. I took it you had arranged a little treat for the servants.»

— Ça m’a bien semblé un peu inhabituel, répondit Corney; mais j’ai toujours eu le privilège de dîner avec la société que je suis invité à distraire. Je me suis dit que vous aviez organisé une petite sauterie pour vos domestiques.

 

And Corney left to catch his train.

Et Corney s’en fut pour attraper son train.

 

Another entertainer told me the following story, although a joke against himself. He and Corney Grain were sharing a cottage on the river. A man called early one morning to discuss affairs, and was talking to Corney in the parlour, which was on the ground floor. The window was open. The other entertainer – the man who told me the story – was dressing in the room above. Thinking he recognised the voice of the visitor below, he leant out of his bedroom window to hear better. He leant too far, and dived head foremost into a bed of flowers, his bare legs – and only his bare legs – showing through the open window of the parlour.

Un autre amuseur m'a raconté l'histoire suivante, bien que la plaisanterie se fût faite à ses dépens. Lui et Corney Grain partageaient un cottage au bord du fleuve. Un homme était arrivé tôt un matin pour parler affaires, et discutait avec Corney dans le salon, qui se trouvait au rez-de-chaussée. La fenêtre était ouverte. L'autre amuseur – celui qui m’a raconté l’histoire – s'habillait dans la chambre au-dessus. Pensant avoir identifié la voix du visiteur, il se pencha à la fenêtre de la chambre à coucher pour mieux entendre. Il se pencha trop loin et tomba la tête la première dans un massif de fleurs, ses deux jambes nues – et seulement ses deux jambes – restant visibles depuis la fenêtre ouverte du salon.

 

«Good gracious!» exclaimed the visitor, turning at the moment and seeing a pair of wriggling legs above the window sill; «who’s that?»

«Bonté Divine! s’exclama le visiteur, qui s’était retourné au même moment et voyait une paire de jambes s’agiter au-dessus de l’appui de la fenêtre; qui est-ce donc?»

 

Corney fixed his eyeglass and strolled to the window.

Corney vissa son monocle dans son orbite et se dirigea vers la fenêtre.

 

«Oh, it’s only What’s-his-name,» he explained. «Wonderful spirits. Can be funny in the morning.»

— Oh, ce n’est que – son nom m’échappe, expliqua-t-il. Un esprit des plus brillants. il lui arrive d’être drôle, le matin.

 

Should Women be Beautiful?

Faut-il que les femmes soient belles?

 

Pretty women are going to have a hard time of it later on. Hitherto, they have had things far too much their own way. In the future there are going to be no pretty girls, for the simple reason there will be no plain girls against which to contrast them. Of late I have done some systematic reading of ladies’ papers. The plain girl submits to a course of «treatment.» In eighteen months she bursts upon Society an acknowledged beauty. And it is all done by kindness. One girl writes:

D’ici peu, les jolies femmes vont connaître des jours difficiles. Jusqu'à présent, elles ont un peu trop obtenu ce qu’elles voulaient. Dans l'avenir, les jolies filles auront disparu, pour la simple raison que plus aucune jeune fille quelconque ne sera là pour leur servir de faire-valoir. Je me suis livré récemment à une lecture systématique des magazines féminins. La jeune fille quelconque suit des cours de «traitement» pendant dix-huit mois au terme desquels elle peut faire son entrée dans le Monde en tant que beauté reconnue. Tout ceci étant fait gracieusement. Voici ce qu’une jeune fille écrit:

 

«Only a little while ago I used to look at myself in the glass and cry. Now I look at myself and laugh.»

«Il y a encore peu de temps, quand je me regardais dans la glace, j’éclatais en sanglots. Aujourd’hui, quand je me contemple, c’est de rire que j’éclate.»

 

The letter is accompanied by two photographs of the young lady. I should have cried myself had I seen her as she was at first. She was a stumpy, flat-headed, squat-nosed, cross-eyed thing. She did not even look good. One virtue she appears to have had, however. It was faith. She believed what the label said, she did what the label told her. She is now a tall, ravishing young person, her only trouble being, I should say, to know what to do with her hair – it reaches to her knees and must be a nuisance to her. She would do better to give some of it away. Taking this young lady as a text, it means that the girl who declines to be a dream of loveliness does so out of obstinacy. What the raw material may be does not appear to matter. Provided no feature is absolutely missing, the result is one and the same.

Deux photographies de la jeune dame sont jointes à la lettre. J’aurais moi-même éclaté en sanglots en la voyant telle qu’elle était avant. Une chose courtaude, à la tête aplatie, au nez camus, aux yeux bigles. Elle n’avait même pas d’allure. Elle semblait cependant posséder une vertu. La foi. Elle croyait ce qui était marqué sur l'étiquette, elle faisait ce que l'étiquette lui disait de faire. Elle est devenue une grande et ravissante jeune personne, dont l’unique souci est, je dois le dire, de savoir que faire de ses cheveux – ils atteignent ses genoux et doivent la gêner. Elle ferait aussi bien d’en couper une partie. L’exemple de cette jeune dame nous montre que quand une jeune fille n’arrive pas à devenir une créature de rêve, c’est qu’elle y met de la mauvaise volonté. La matière première semble n’avoir aucune importance. Si elle ne présente aucune disposition, le résultat est exactement le même.

 

Arrived at years of discretion, the maiden proceeds to choose the style of beauty she prefers. Will she be a Juno, a Venus, or a Helen? Will she have a Grecian nose, or one tip-tilted like the petal of a rose? Let her try the tip-tilted style first. The professor has an idea it is going to be fashionable. If afterwards she does not like it, there will be time to try the Grecian. It is difficult to decide these points without experiment.

Arrivée à l’âge critique, la jeune fille procède au choix de son type beauté. Sera-t-elle une Junon, une Vénus, ou une Hélène? Aura-t-elle un nez Grec, ou retroussé en forme de pétale de rose? Qu’elle essaye d’abord le modèle en pétale de rose. Le professeur a dans l’idée que ça va devenir à la mode. Si, par la suite, ça ne lui plaît plus, il sera toujours temps d'essayer le Grec. Sans expérience, il est difficile de se décider sur ces sujets.

 

Would the lady like a high or a low forehead? Some ladies like to look intelligent. It is purely a matter of taste. With the Grecian nose, the low broad forehead perhaps goes better. It is more according to precedent. On the other hand, the high brainy forehead would be more original. It is for the lady herself to select.

La dame voudra-t-elle un front bas ou dégagé? Certaines dames aiment à paraître intelligentes. C'est purement une affaire de goût. Le front bas et large se porte peut-être plus volontiers avec le nez Grec, avec lequel il s’accorde mieux. D'un autre côté, un front haut et intelligent est plus original. C’est à la dame elle-même de choisir.

 

We come to the question of eyes. The lady fancies a delicate blue, not too pronounced a colour – one of those useful shades that go with almost everything. At the same time there should be depth and passion. The professor understands exactly the sort of eye the lady means. But it will be expensive. There is a cheap quality; the professor does not recommend it. True that it passes muster by gaslight, but the sunlight shows it up. It lacks tenderness, and at the price you can hardly expect it to contain much hidden meaning. The professor advises the melting, Oh-George-take-me-in-your-arms-and-still-my-foolish-fears brand. It costs a little more, but it pays for itself in the end.

Nous en arrivons à la question des yeux. La dame apprécie un bleu délicat, au ton pas trop appuyé – une de ces nuances ordinaires qui s’harmonisent avec presque tout. En même temps, les yeux ne doivent manquer ni de profondeur, ni de passion. Le professeur comprend parfaitement ce que la dame veut dire. Mais ça sera cher. Il existe une qualité bon marché; le professeur ne saurait la recommander. Ça ne se voit pas trop sous un éclairage au gaz, mais à la lumière du soleil, ça ne passe pas. Ça manque de douceur, et pour ce prix, vous ne pouvez quand même pas vous attendre à quelque sens caché. Le professeur conseille le mélange de la marque Oh-George-prends-moi-dans-tes-bras-et-protège-moi-de-mes-folles-angoisses. Ça coûte un peu plus cher, mais au bout du compte, on s’y retrouve.

 

Perhaps it will be best, now the eye has been fixed upon, to discuss the question of the hair. The professor opens his book of patterns. Maybe the lady is of a wilful disposition. She loves to run laughing through the woods during exceptionally rainy weather; or to gallop across the downs without a hat, her fair ringlets streaming in the wind, the old family coachman panting and expostulating in the rear. If one may trust the popular novel, extremely satisfactory husbands have often been secured in this way. You naturally look at a girl who is walking through a wood, laughing heartily apparently for no other reason than because it is raining – who rides at stretch gallop without a hat. If you have nothing else to do, you follow her. It is always on the cards that such a girl may do something really amusing before she gets home. Thus things begin.

Maintenant qu’on est fixé sur la question des yeux, le mieux est peut-être de discuter celle des cheveux. Le professeur ouvre son catalogue de modèles. La dame est peut-être du genre garçon manqué. Elle adore rire et courir dans les bois par un temps particulièrement pluvieux; ou galoper tête nue à travers champs, ses boucles voletant dans le vent, le vieux cocher de la famille haletant et vitupérant derrière elle. Á en croire les romans populaires, nombre de maris tout à fait convenables se sont laissés mettre la corde au cou de cette façon. Sans la moindre arrière-pensée, vous regardez une jeune fille gambader dans les bois en riant de bon cœur, sans autre raison, apparemment, que la pluie – le tout sans chapeau. Si vous n’avez rien d'autre faire, vous la suivez. Il est toujours possible qu'une telle fille manigance de faire quelque chose de vraiment amusant avant de rentrer chez elle. C’est ainsi que les choses commencent.

 

To a girl of this kind, naturally curly hair is essential. It must be the sort of hair that looks better when it is soaking wet. The bottle of stuff that makes this particular hair to grow may be considered dear, if you think merely of the price. But that is not the way to look at it. «What is it going to do for me?» That is what the girl has got to ask herself. It does not do to spoil the ship for a ha’porth of tar, as the saying is. If you are going to be a dashing, wilful beauty, you must have the hair for it, or the whole scheme falls to the ground.

Pour une fille comme celle-là, des cheveux frisant naturellement sont essentiels. Il faut que ce soit le genre de cheveux qui font plus d’effet quand ils sont mouillés. Le flacon de lotion qui les fait se développer de cette façon particulière peut être considéré comme cher, si on s’en tient au prix. Mais ce n'est pas la bonne manière de considérer les choses. «Qu’est-ce que ça va m’apporter, à moi?» Voilà ce que la jeune fille doit se demander. Ça n’a rien à voir avec du goudron pour calfater les bateaux, si vous voyez ce que je veux dire. Si vous voulez devenir une beauté fringante et affirmée, vous devez avoir les cheveux qu’il faut pour ça, ou c’est tout le projet qui tombe à l’eau.

 

Eyebrows and eyelashes, the professor assumes, the lady would like to match the hair. Too much eccentricity the professor does not agree with. Nature, after all, is the best guide; neatness combined with taste, that is the ideal to be aimed at. The eyebrows should be almost straight, the professor thinks; the eyelashes long and silky, with just the suspicion of a curl. The professor would also suggest a little less cheekbone. Cheekbones are being worn low this season.

Le professeur suppose que la jeune dame souhaiterait assortir ses sourcils et ses cils à ses cheveux. Il ne saurait approuver trop d’excentricité. La nature, après tout, est le meilleur des guides; l’élégance, combinée au bon goût, voilà l'idéal à viser. Pour le professeur, les sourcils devraient être presque droits, les cils longs et soyeux, avec juste un soupçon de courbure. Le professeur suggérerait également des pommettes moins hautes. Les pommettes se portent bas cette saison.

 

Will the lady have a dimpled chin, or does she fancy the square-cut jaw? Maybe the square-cut jaw and the firm, sweet mouth are more suitable for the married woman. They go well enough with the baby and the tea-urn, and the strong, proud man in the background. For the unmarried girl the dimpled chin and the rosebud mouth are, perhaps, on the whole safer. Some gentlemen are so nervous of that firm, square jaw. For the present, at all events, let us keep to the rosebud and the dimple.

La dame souhaite-t-elle une fossette au menton, ou apprécierait-elle une mâchoire bien carrée? Peut-être la mâchoire bien carrée et la bouche douce et résolue conviennent-elles mieux à une femme mariée. Cela va assez bien avec le bébé et la théière, et l'homme fort et fier à l'arrière-plan. Pour une jeune célibataire, le menton à fossette et la bouche en bouton de rose sont peut-être plus sûres. Une mâchoire ferme et carrée est susceptible de rendre certains messieurs nerveux. Pour l’instant, de toute façon, il vaut mieux s’en tenir au bouton de rose et à la fossette.

 

Complexion! Well, there is only one complexion worth considering – a creamy white, relieved by delicate peach pink. It goes with everything, and is always effective. Rich olives, striking pallors – yes, you hear of these things doing well. The professor’s experience, however, is that for all-round work you will never improve upon the plain white and pink. It is less liable to get out of order, and is the easiest at all times to renew.

Le teint! Eh bien, il n’y a qu’un seul teint qu’on peut considérer comme intéressant – un teint d’un blanc crémeux rehaussé d’un délicat rose de pêche. Ça va avec tout, et ça fait toujours son petit effet. Un teint olivâtre, une pâleur saisissante – certes, on dit que c’est bien porté. Cependant, à en croire l’expérience du professeur, tout bien considéré, rien ne saurait égaler une simple blancheur teintée de rose. Cela risque moins de passer de mode et peut être rafraîchi à tout moment.

 

For the figure, the professor recommends something lithe and supple. Five foot four is a good height, but that is a point that should be discussed first with the dressmaker. For trains, five foot six is, perhaps, preferable. But for the sporting girl, who has to wear short frocks, that height would, of course, be impossible.

Pour la silhouette, le professeur recommande l’agilité et la souplesse. Cinq pieds quatre pouces sont une taille convenable, mais c'est un point qui doit d'abord être discuté avec la couturière. D’une manière générale11, cinq pieds six pouces sont peut-être préférables. Mais pour une jeune sportive, qui doit porter des robes courtes, une telle taille n’est naturellement pas envisageable.

11 Honteux coup de botte en touche. Jerome K. Jerome dit «for trains,» ce qui me laisse sans voix.

The bust and the waist are also points on which the dressmaker should be consulted. Nothing should be done in a hurry. What is the fashion going to be for the next two or three seasons? There are styles demanding that beginning at the neck you should curve out, like a pouter pigeon. There is apparently no difficulty whatever in obtaining this result. But if crinolines, for instance, are likely to come in again! The lady has only to imagine it for herself: the effect might be grotesque, suggestive of a walking hour-glass. So, too, with the waist. For some fashions it is better to have it just a foot from the neck. At other times it is more useful lower down. The lady will kindly think over these details and let the professor know. While one is about it, one may as well make a sound job.

Le buste et la taille sont également des points sur lesquels la couturière doit être consultée. Rien ne doit être fait avec trop de hâte. Quelle sera la mode des deux ou trois prochaines saisons? Certains styles exigent qu’à partir du col, vous ayez le buste pareil au jabot d’un pigeon en colère. Il n'y a apparemment aucune difficulté à obtenir un pareil résultat. Mais si les crinolines, par exemple, reviennent au goût du jour! La dame n’a qu’à l’imaginer elle-même: l'effet pourrait être grotesque, suggérant un sablier ambulant. Même chose avec la taille. Selon certaines modes, elle doit monter jusqu’à un pied du cou. D'autres fois il est préférable de la porter basse. La jeune dame aura la sagesse de bien réfléchir à ces détails et à s’en remettre au professeur. Quand on connaît son sujet, on peut faire du bon boulot.

 

It is all so simple, and, when you come to think of it, really not expensive. Age, apparently, makes no difference. A woman is as old as she looks. In future, I take it, there will be no ladies over five-and-twenty. Wrinkles! Why any lady should still persist in wearing them is a mystery to me. With a moderate amount of care any middle-class woman could save enough out of the housekeeping money in a month to get rid of every one of them. Grey hair! Well, of course, if you cling to grey hair, there is no more to be said. But to ladies who would just as soon have rich wavy-brown or a delicate shade of gold, I would point out that there are one hundred and forty-seven inexpensive lotions on the market, any one of which, rubbed gently into the head with a tooth-brush (not too hard) just before going to bed will, to use a colloquialism, do the trick.

Tout ça est assez simple, et, quand on y pense, pas si cher que ça. L'âge, apparemment, ne fait aucune différence. Une femme a l’âge qu’elle paraît. Je gage que dans l’avenir, aucune femme n’aura plus de vingt-cinq ans. Et les rides! La raison pour laquelle une dame devrait encore persister à en porter reste un mystère pour moi. En faisant un tant soit peu attention, n'importe quelle femme de la classe moyenne pourrait économiser chaque mois assez sur l'argent du ménage pour se débarrasser de chacune d’entre elles. Et les cheveux gris! Eh bien, naturellement, si vous vous accrochez aux cheveux gris, il n'y a plus rien à dire. Mais aux dames qui les auraient plutôt d’un châtain richement ondulé ou d’un or délicatement nuancé, je préciserai qu’il existe actuellement cent quarante-sept lotions peu coûteuses sur le marché, et qu’il suffit d’une légère friction de n'importe laquelle appliquée sur la tête avec une brosse à dents (pas trop dure) juste avant d’aller au dodo.

 

Are you too stout, or are you too thin? All you have to do is to say which, and enclose stamps. But do not make a mistake and send for the wrong recipe. If you are already too thin, you might in consequence suddenly disappear before you found out your mistake. One very stout lady I knew worked at herself for eighteen months and got stouter every day. This discouraged her so much that she gave up trying. No doubt she had made a muddle and had sent for the wrong bottle, but she would not listen to further advice. She said she was tired of the whole thing.

Êtes-vous trop corpulente, ou êtes-vous trop mince? Tout ce que vous avez à faire est de le dire, et de joindre des timbres. Ne faites surtout pas d’erreur et ne demandez pas la mauvaise recette. Si vous êtes déjà trop mince, vous pourriez en conséquence disparaître d’un seul coup avant de vous être aperçue de votre erreur. Une dame très corpulente que j'ai connue a travaillé sur elle-même pendant dix-huit mois en devenant plus grosse de jour en jour. Ceci l'a tellement découragée qu'elle a laissé tomber toute tentative. Aucun doute qu’elle avait fait une confusion et avait commandé le mauvais flacon, mais elle ne voulait plus écouter le moindre conseil. Elle disait qu'elle en avait assez de tout ça.

 

In future years there will be no need for a young man to look about him for a wife; he will take the nearest girl, tell her his ideal, and, if she really care for him, she will go to the shop and have herself fixed up to his pattern. In certain Eastern countries, I believe, something of this kind is done. A gentleman desirous of adding to his family sends round the neighbourhood the weight and size of his favourite wife, hinting that if another can be found of the same proportions, there is room for her. Fathers walk round among their daughters, choose the most likely specimen, and have her fattened up. That is their brutal Eastern way. Out West we shall be more delicate. Match-making mothers will probably revive the old confession book. Eligible bachelors will be invited to fill in a page: «Your favourite height in women,» «Your favourite measurement round the waist,» «Do you like brunettes or blondes?»

Dans les années futures il n'y aura nul besoin pour un jeune homme de chercher autour de lui pour trouver une épouse; il prendra la première venue, lui dira quel est son idéal, et, si elle se soucie vraiment de lui, elle ira au magasin et se conformera à ce modèle. Dans certaines régions de l'Est, je crois, ce genre de pratique a déjà cours. Un monsieur désireux d’augmenter sa famille fait connaître dans tout son voisinage le poids et la taille de son épouse favorite, laissant ainsi entendre que s’il s’en trouve une autre de proportions identiques, il tient une chambre à sa disposition. Les pères déambulent parmi leurs filles, choisissent le spécimen le plus prometteur, et l’engraissent. C'est la manière brutale des régions de l’est. Plus loin à l'Ouest, nous nous montrons plus délicats. Les mères entremetteuses rétabliront probablement le vieux livre de confession12. Les célibataires éligibles seront invités à compléter un formulaire: «Votre taille préférée pour une femme,» «votre tour de hanches favori,» «Préférez-vous les brunettes ou les blondes13

12 Désolé, je ne vois pas de quoi il s’agit.

13 Les deux variétés en franchouillard dans le texte.

The choice will be left to the girls.

Le choix sera laissé aux filles.

 

«I do think Henry William just too sweet for words,» the maiden of the future will murmur to herself. Gently, coyly, she will draw from him his ideal of what a woman should be. In from six months to a year she will burst upon him, the perfect She; height, size, weight, right to a T. He will clasp her in his arms.

«Je pense qu’Henry William ne trouve pas vraiment les mots,» se murmurera la fiancée à elle-même. Doucement, timidement, elle lui fera décrire son idéal féminin. Au bout de six mois ou d’un an, elle lui mettra le grappin dessus, Femme parfaite; taille, tour de taille, poids, droite comme un i. Il la prendra dans ses bras.

 

«At last,» he will cry, «I have found her, the woman of my dreams.»

«Enfin,» s’écriera-t-il, «je l'ai trouvée, la femme de mes rêves.»

 

And if he does not change his mind, and the bottles do not begin to lose their effect, there will be every chance that they will be happy ever afterwards.

Et s'il ne change pas d'avis, et si les flacons ne commencent pas à perdre leur efficacité, ils auront quelque chance d’être à jamais heureux par la suite.

 

Might not Science go even further? Why rest satisfied with making a world of merely beautiful women? Cannot Science, while she is about it, make them all good at the same time. I do not apologise for the suggestion. I used to think all women beautiful and good. It is their own papers that have disillusioned me. I used to look at this lady or at that – shyly, when nobody seemed to be noticing me – and think how fair she was, how stately. Now I only wonder who is her chemist.

Et même, pourquoi la Science n’irait-elle pas encore plus loin? Pourquoi ne se satisfaire que de la fabrication d'un monde de femmes simplement belles? La Science ne peut-elle pas, pendant qu’elle y est, les rendre toutes bonnes par la même occasion? Je n’ai pas à m’excuser de cette suggestion. Je croyais que toutes les femmes étaient belles et bonnes. C'est leurs propres revues qui m’ont ôté mes illusions. Je reluquais une jolie femme ou une autre – avec timidité, quand personne ne pouvait le remarquer – en pensant qu’elle était belle et qu’elle avait de l’allure. Au jour d’aujourd’hui, je me demande seulement qui est son chimiste.

 

They used to tell me, when I was a little boy, that girls were made of sugar and spice. I know better now. I have read the recipes in the Answers to Correspondents.

Quand j'étais un petit garçon, on me disait que les filles étaient en sucre. Je le sais encore mieux maintenant. J'ai lu les recettes dans les réponses aux correspondants.

 

When I was quite a young man I used to sit in dark corners and listen, with swelling heart, while people at the piano told me where little girl babies got their wonderful eyes from, of the things they did to them in heaven that gave them dimples. Ah me! I wish now I had never come across those ladies’ papers. I know the stuff that causes those bewitching eyes. I know the shop where they make those dimples; I have passed it and looked in. I thought they were produced by angels’ kisses, but there was not an angel about the place, that I could see. Perhaps I have also been deceived as regards their goodness. Maybe all women are not so perfect as in the popular short story they appear to be. That is why I suggest that Science should proceed still further, and make them all as beautiful in mind as she is now able to make them in body. May we not live to see in the advertisement columns of the ladies’ paper of the future the portrait of a young girl sulking in a corner – «Before taking the lotion!» The same girl dancing among her little brothers and sisters, shedding sunlight through the home – «After the three first bottles!» May we not have the Caudle Mixture: One tablespoonful at bed-time guaranteed to make the lady murmur, «Good-night, dear; hope you’ll sleep well,» and at once to fall asleep, her lips parted in a smile? Maybe some specialist of the future will advertise Mind Massage: «Warranted to remove from the most obstinate subject all traces of hatred, envy, and malice.»

Quand je fus devenu un jeune homme, j'avais l'habitude de m’asseoir dans les coins sombres et d'écouter, le cœur gros comme ça, alors que les gens, au piano, me disaient d'où les petites filles tenaient leurs yeux merveilleux et me parlaient des choses qu’on leur faisait au Ciel pour leur donner leurs fossettes. Pauvre de moi! Je souhaiterais ne jamais avoir mis le nez dans ces journaux féminins. Je connais la crème qui donne ces yeux ensorcelants. Je connais le magasin où ils fabriquent ces fossettes; je suis passé devant et j’y ai jeté un coup d’œil. Je croyais qu’elles étaient produites par les baisers des anges, mais il n'y avait pas un seul ange là-dedans que je pusse distinguer. J'ai peut-être été également abusé en ce qui concerne leur bonté. Peut-être que les femmes ne sont pas toutes aussi parfaites qu’elles semblent l’être dans les contes populaires. C'est pourquoi je propose que la Science aille encore plus loin, et rende à leur l’âme la même beauté qu'elle donne aujourd’hui à leur corps. Ne vivrons-nous pas assez pour voir dans les pages publicitaires des magazines féminins du futur le portrait d'une jeune fille boudant dans un coin – «avant de prendre sa potion!» – et la même jeune fille dansant au milieu de ses petits frères et de ses petites sœurs, dispersant la lumière du soleil à travers toute la maison – «dès après les trois premiers flacons!» Ne connaîtrons-nous pas le mélange Caudle: Une cuillérée à soupe le soir au coucher garantit que la dame murmurera, «Bonne nuit, mon cher; j’espère que vous allez bien dormir,» et tombera immédiatement endormie, les lèvres entrouvertes dans un sourire? Peut-être qu’un spécialiste du futur annoncera le Massage Spirituel: «Garanti débarrasser le sujet le plus obstiné de toute trace de haine, d'envie, et de méchanceté.»

 

And, when Science has done everything possible for women, there might be no harm in her turning her attention to us men. Her idea at present seems to be that we men are too beautiful, physically and morally, to need improvement. Personally, there are one or two points about which I should like to consult her.

Et, quand la Science aura fait tout son possible pour les femmes, il n’y aurait aucun mal à ce qu’elle tourne son attention dans notre direction à nous, les hommes. Elle semble avoir actuellement dans l’idée que nous, les hommes, nous sommes trop beaux, tant physiquement que moralement, pour avoir besoin d’être améliorés. Personnellement, il y a un ou deux points à propos desquels j’aimerais la consulter.

 

When is the Best Time to be Merry?

Le meilleur moment pour être heureux

 

There is so much I could do to improve things generally in and about Europe, if only I had a free hand. I should not propose any great fundamental changes. These poor people have got used to their own ways; it would be unwise to reform them all at once. But there are many little odds and ends that I could do for them, so many of their mistakes I could correct for them. They do not know this. If they only knew there was a man living in their midst willing to take them in hand and arrange things for them, how glad they would be. But the story is always the same. One reads it in the advertisements of the matrimonial column:

Je pourrais faire tellement de choses pour améliorer les choses en Europe et dans les environs, si seulement j'avais les coudées franches. Je ne proposerais pas de changements fondamentaux. Ces malheureux peuples suivent leurs propres voies; il serait malavisé de les réformer d'un seul coup. Mais il y a pas mal de petites bricoles que je pourrais faire pour eux, ainsi que pas mal d’erreurs que je pourrais corriger. Ils n’en savent rien. Quel ne serait pas leur bonheur si seulement ils savaient qu’un homme vivant parmi eux est tout disposé à les prendre en main et arranger les choses pour eux. Seulement, c’est toujours la même histoire. Voilà ce qu’on lit dans les annonces matrimoniales:

 

«A lady, young, said to be good-looking» – she herself is not sure on the point; she feels that possibly she may be prejudiced; she puts before you merely the current gossip of the neighbourhood; people say she is beautiful; they may be right, they may be wrong: it is not for her to decide – «well-educated, of affectionate disposition, possessed of means, desires to meet gentleman with a view to matrimony.»

«Dame jeune, passant pour être belle» – elle-même n’a aucune certitude sur ce point; elle estime que ça pourrait probablement lui être préjudiciable; elle met simplement en avant la rumeur qui court habituellement dans son entourage; les gens disent qu'elle est belle; ils peuvent avoir raison, ils peuvent avoir tort: ce n’est pas à elle d’en décider – «bon niveau d’études, caractère aimant, revenus confortables, désire rencontrer monsieur en vue mariage.»

 

Immediately underneath one reads of a gentleman of twenty-eight, «tall, fair, considered agreeable.» Really the modesty of the matrimonial advertiser teaches to us ordinary mortals quite a beautiful lesson. I know instinctively that were anybody to ask me suddenly:

Immédiatement en-dessous, on peut lire une annonce concernant un monsieur de vingt-huit ans, «grand, honnête, passant pour être agréable.» Vraiment, la modestie de ces annonces nous enseigne, à nous autres mortels ordinaires, une bien belle leçon. Je sais instinctivement que si quelqu’un me demandait à brûle-pourpoint:

 

«Do you call yourself an agreeable man?» I should answer promptly:

«Est-ce que vous vous considérez comme un type sympathique?» je devrais répondre promptement:

 

«An agreeable man! Of course I’m an agreeable man. What silly questions you do ask!» If he persisted in arguing the matter, saying:

«Si je suis un type sympathique! Mais comment donc! Vous avez de ces questions!»

Et si on persistait à discutailler en disant:

 

«But there are people who do not consider you an agreeable man.» I should get angry with him.

«Mais il y a les gens qui ne vous considèrent pas comme un type sympathique.» j’en arriverais à me fâcher.

 

«Oh, they think that, do they?» I should say. «Well, you tell them from me, with my compliments, that they are a set of blithering idiots. Not agreeable! You show me the man who says I’m not agreeable. I’ll soon let him know whether I’m agreeable or not.»

«Oh, c’est là ce qu’ils pensent, hein?» répondrais-je. «Eh bien, vous leur direz de ma part, avec tous mes compliments, qu'ils ne sont qu’un tas de fichus idiots. Pas sympathique! Montrez-moi donc le type qui prétend que je ne suis pas sympathique. Je lui enverrai bientôt dire si je suis sympathique ou non.»

 

These young men seeking a wife are silent on the subject of their own virtues. Such are for others to discover. The matrimonial advertiser confines himself to a simple statement of fact: «he is considered agreeable.» He is domestically inclined, and in receipt of a good income. He is desirous of meeting a lady of serious disposition, with view to matrimony. If possessed of means – well, it is a trifle hardly worth considering one way or the other. He does not insist upon it; on the other hand he does not exclude ladies of means; the main idea is matrimony.

Ces jeunes gens qui cherchent femme gardent le silence sur leurs propres vertus. À d’autres le soin de les découvrir. L'annonce matrimoniale se limite à un constat: «passant pour agréable.» Il est enclin à la vie familiale, perçoit un bon revenu, et désire rencontrer dame sérieuse en vue mariage. Si elle a du bien au soleil – eh bien, ce n’est qu’un détail tout juste intéressant à considérer d'une manière ou d'une autre. L’annonce n'insiste pas là-dessus; en même temps, elle n'exclut nullement les dames disposant de ressources; l'idée essentielle est celle du mariage.

 

It is sad to reflect upon a young lady, said to be good-looking (let us say good-looking and be done with it: a neighbourhood does not rise up and declare a girl good-looking if she is not good-looking, that is only her modest way of putting it), let us say a young lady, good-looking, well-educated, of affectionate disposition – it is undeniably sad to reflect that such an one, matrimonially inclined, should be compelled to have recourse to the columns of a matrimonial journal. What are the young men in the neighbourhood thinking of? What more do they want? Is it Venus come to life again with ten thousand a year that they are waiting for! It makes me angry with my own sex reading these advertisements. And when one thinks of the girls that do get married!

Il est triste de penser qu’une jeune dame qui passe pour être belle (disons franchement qu’elle est belle et n’en parlons plus: on ne fait pas courir la rumeur qu’une jeune fille est belle si elle ne l’est pas, ce n’est là que sa façon modeste d’aborder la question), une belle jeune dame, donc, ayant de l’éducation, un caractère aimant – il est indubitablement triste, donc, de penser qu’une telle jeune femme, encline au mariage, en soit réduite à faire appel aux colonnes d'un journal d’annonces matrimoniales. À quoi les jeunes gens du voisinage pensent-ils donc? Qu’est-ce qu’ils veulent de plus? Est-ce que c’est Vénus en personne, revenant à la vie au bout de dix mille ans, qu'ils attendent! Ça me fiche en rogne contre mon propre sexe de lire ces annonces. Et quand on pense aux filles qui se marient!

 

But life is a mystery. The fact remains: here is the ideal wife seeking in vain for a husband. And here, immediately underneath – I will not say the ideal husband, he may have faults; none of us are perfect, but as men go a decided acquisition to any domestic hearth, an agreeable gentleman, fond of home life, none of your gad-abouts – calls aloud to the four winds for a wife – any sort of a wife, provided she be of a serious disposition. In his despair, he has grown indifferent to all other considerations. «Is there in this world,» he has said to himself, «one unmarried woman, willing to marry me, an agreeable man, in receipt of a good income.» Possibly enough this twain have passed one another in the street, have sat side by side in the same tram-car, never guessing, each one, that the other was the very article of which they were in want to make life beautiful.

Mais la vie est une énigme. Le fait est là: voici l'épouse idéale qui cherche vainement un mari. Et là, juste en dessous – je ne dirais pas que c’est le mari idéal, il peut avoir ses défauts; aucun de nous n'est parfait, mais, comme tous les hommes qui ont décidé de fonder un foyer –, un gentleman agréable, aimant la vie de famille – pas un de ces traine-savate –, lance ses appels aux quatre vents pour trouver une épouse – n’importe quelle épouse, pourvu qu’elle soit dans de sérieuses dispositions. Dans son désespoir, il est devenu indifférent à toute autre considération. «Y a-t-il en ce monde,» se demande-t-il, «une femme célibataire qui voudrait bien m'épouser, moi, un homme agréable, percevant un revenu confortable.» Il est assez probable qu’il leur soit arrivé de se croiser dans la rue, de s’asseoir l’un à côté de l’autre dans le même tramway, sans jamais deviner, ni l’un, ni l’autre, que son voisin était l'article même qu’ils désiraient pour embellir leur vie.

 

Mistresses in search of a servant, not so much with the idea of getting work out of her, rather with the object of making her happy, advertise on one page. On the opposite page, domestic treasures – disciples of Carlyle, apparently, with a passionate love of work for its own sake – are seeking situations, not so much with the desire of gain as with the hope of finding openings where they may enjoy the luxury of feeling they are leading useful lives. These philanthropic mistresses, these toil-loving hand-maidens, have lived side by side in the same town for years, never knowing one another.

Les maîtresses de maison à la recherche d'une domestique, moins avec l'idée de la faire travailler qu’avec celle de la rendre heureuse, figurent sur une page. Sur la page opposée, des domestiques de premier ordre – apparemment des disciples de Carlyle animées d’une soif ardente de travailler pour l’amour de l’art – cherchent à se placer, moins motivées par l‘appât du gain que par l'espoir de trouver l’occasion de goûter le luxueux sentiment de mener une vie utile. Ces maîtresses de maison philanthropes, ces domestiques zélées, ont vécu côte à côte dans la même ville pendant des années, sans jamais se reconnaître.

 

So it is with these poor European peoples. They pass me in the street. They do not guess that I am ready and willing to take them under my care, to teach them common sense with a smattering of intelligence – to be, as one might say, a father to them. They look at me. There is nothing about me to tell them that I know what is good for them better than they do themselves. In the fairy tales the wise man wore a conical hat and a long robe with twiddly things all round the edge. You knew he was a clever man. It avoided the necessity of explanation. Unfortunately, the fashion has gone out. We wise men have to wear just ordinary clothes. Nobody knows we are wise men. Even when we tell them so, they don’t believe it. This it is that makes our task the more difficult.

Il en est ainsi avec ces pauvres peuples européens. Ils me croisent dans la rue. Ils ne soupçonnent pas plus mon désir de les prendre sous mon aile que ce que je suis prêt à faire pour leur enseigner le bon sens, lequel ne demande qu’un minimum d’intelligence – et être, pour ainsi dire, un père pour eux. Ils me regardent. Il n'y a rien à leur dire sur moi, sinon que je sais ce qui est bon pour eux mieux qu’eux-mêmes. Dans les contes de fées, l’enchanteur portait un grand chapeau pointu et une longue robe ornée de toute une ribambelle de bidules tout autour. On savait que c’était un sage. Il n’y avait pas besoin d’explications. Malheureusement, la mode en est passée. Nous, les sages, nous ne devons plus porter que des vêtements ordinaires. De sorte que personne ne sait plus que nous sommes des sages. Même lorsque nous le disons, on ne nous croit pas. C’est ça qui rend notre tâche si difficile.

 

One of the first things I should take in hand, were European affairs handed over to my control, would be the rearrangement of the Carnival. As matters are, the Carnival takes place all over Europe in February. At Nice, in Spain, or in Italy, it may be occasionally possible to feel you want to dance about the streets in thin costume during February. But in more northern countries during Carnival time I have seen only one sensible masker; he was a man who had got himself up as a diver. It was in Antwerp. The rain was pouring down in torrents; a cheery, boisterous John Bull sort of an east wind was blustering through the streets at the rate of fifteen miles an hour. Pierrots, with frozen hands, were blowing blue noses. An elderly Cupid had borrowed an umbrella from a café and was waiting for a tram. A very little devil was crying with the cold, and wiping his eyes with the end of his own tail. Every doorway was crowded with shivering maskers. The diver alone walked erect, the water streaming from him.

Une des premières choses que je prendrais en main, si j’étais chargé des affaires Européennes, ce serait la réorganisation du Carnaval. Dans l’état actuel des choses, dans toute l'Europe, le carnaval a lieu en février. À Nice, en Espagne, ou en Italie, il est peut-être possible, de temps à autre, d’avoir envie de gambiller dans les rues en petite tenue au mois de février. Mais dans des pays plus septentrionaux, à l’époque du Carnaval, je n’ai jamais vu qu’un seul masque capable de tenir le coup; c’était un type déguisé en scaphandrier. Cela se passait à Anvers. Il pleuvait comme vache qui pisse et une espèce de John Bull joyeux et tapageur déchaînait son vent d’est à travers les rues à la vitesse de quinze milles à l'heure. Des Pierrots aux mains gelées soufflaient de la buée par leurs nez bleuis. Un vieux Cupidon, qui avait barboté14 un parapluie dans un café, attendait le tram. Un tout petit diable pleurait de froid et s’essuyait les yeux avec le bout de sa propre queue. À l’abri de chaque porche, une foule de masques grelottait. Seul le scaphandrier allait droit son chemin, dégoulinant de pluie.

14 Jerome K. Jerome prétend qu’il l’a seulement emprunté (borrow),» mais on ne me la fait pas, à moi.

 

February is not the month for open air masquerading. The «confetti,» which has come to be nothing but coloured paper cut into small discs, is a sodden mass. When a lump of it strikes you in the eye, your instinct is not to laugh gaily, but to find out the man who threw it and to hit him back. This is not the true spirit of Carnival. The marvel is that, in spite of the almost invariably adverse weather, these Carnivals still continue. In Belgium, where Romanism still remains the dominant religion, Carnival maintains itself stronger than elsewhere in Northern Europe.

Février n'est pas un mois à se déguiser à l’air libre. Les «confettis,» qui ne sont rien d’autre que des minuscules disques découpés dans du papier de couleur, finissent par s’agglutiner en masses détrempées. Quand un morceau vous tape dans l'œil, votre premier réflexe n'est pas de rire gaiement, mais de découvrir le type qui l'a lancé pour le frapper en retour. Ce n'est pas là l’authentique l'esprit du Carnaval. Ce qui est merveilleux, c’est qu’en dépit du temps presque invariablement défavorable, ces Carnavals ont toujours lieu. En Belgique, où l’Église Romaine reste la religion dominante, le Carnaval se maintient plus solidement qu'ailleurs en Europe du Nord.

 

At one small town, Binche, near the French border, it holds uninterrupted sway for three days and two nights, during which time the whole of the population, swelled by visitors from twenty miles round, shouts, romps, eats and drinks and dances. After which the visitors are packed like sardines into railway trains. They pin their tickets to their coats and promptly go to sleep. At every station the railway officials stumble up and down the trains with lanterns. The last feeble effort of the more wakeful reveller, before he adds himself to the heap of snoring humanity on the floor of the railway carriage, is to change the tickets of a couple of his unconscious companions. In this way gentlemen for the east are dragged out by the legs at junctions, and packed into trains going west; while southern fathers are shot out in the chill dawn at lonely northern stations, to find themselves greeted with enthusiasm by other people’s families.

Dans la petite ville de Binche, non loin de la frontière Française, il bat son plein15 sans interruption pendant trois jours et deux nuits pendants lesquels la totalité de la population, augmentée de visiteurs venus de vingt milles à la ronde, braille, gesticule, mange, boit, et danse. Après quoi les visiteurs s’entassent comme des sardines dans les wagons de chemin de fer. Ils épinglent leurs billets aux revers de leurs vestons et se dépêchent de piquer un roupillon. À chaque station, les employés des chemins de fer vacillent d’un bout à l’autre du train avec leurs lanternes. Le dernier faible effort du bambocheur encore éveillé, avant de rejoindre le tas d’êtres humains ronflant sur le plancher du wagon, est de changer les billets de deux ou trois de ses compagnons inconscients. De cette façon, à chaque station, des messieurs en route pour l’est sont tirés par les jambes hors de leur wagon et entassés dans des trains en partance pour l'ouest; tandis que dans les stations désolées du nord, des pères méridionaux sont sortis du leur dans l'aube glaciale, et se retrouvent congratulés avec enthousiasme par les familles d'autres personnes.

15 Rien dans le texte original, ne saurait être littéralement traduit par «battre son plein». Mais je n’avais pas eu l’occasion d’utiliser cette expression depuis mon CM2.

At Binche, they say – I have not counted them myself – that thirty thousand maskers can be seen dancing at the same time. When they are not dancing they are throwing oranges at one another. The houses board up their windows. The restaurants take down their mirrors and hide away the glasses. If I went masquerading at Binche I should go as a man in armour, period Henry the Seventh.

A Binche, à ce qu’on dit – mais je ne les pas comptés moi-même –, on peut voir jusqu’à trente mille masques en train de danser en même temps. Quand ils ne dansent pas, ils se bombardent d’oranges. Les maisons ont bouclé leurs volets. Les restaurants ont décroché leurs miroirs et mis la verrerie à l’abri16. Si j'allais me déguiser à Binche, ce serait en homme d’armes cuirassé dans une armure de la période Henry VII17.

16 On se croirait dans un saloon, au moment où Lucky Luke arrive pour alpaguer Billy the Kid…

17 Henri Tudor (1457-1509), roi d'Angleterre à partir de 1485 sous le nom de Henri VII, fut premier souverain de la dynastie Tudor.

 

 

 

18 «Sal volatile» dans le texte.

«Doesn’t it hurt,» I asked a lady who had been there, «having oranges thrown at you? Which sort do they use, speaking generally, those fine juicy ones – Javas I think you call them – or the little hard brand with skins like a nutmeg-grater? And if both sorts are used indiscriminately, which do you personally prefer?»

«Ça ne fait pas mal» ai-je demandé à une dame qui s’était trouvée là-bas, «de recevoir toutes ses oranges? De quelle variété se sert-on le plus, ces délicieuses orange à jus – des Javas, je crois que c’est comme ça qu’on les appelle – ou la variété petite et dure avec une peau comme de la noix de muscade râpée? Et si les deux variétés sont employées sans distinction, laquelle préférez-vous personnellement?»

«The smart people,» she answered, «they are the same everywhere – they must be extravagant – they use the Java orange. If it hits you in the back I prefer the Java orange. It is more messy than the other, but it does not leave you with that curious sensation of having been temporarily stunned. Most people, of course, make use of the small hard orange. If you duck in time, and so catch it on the top of your head, it does not hurt so much as you would think. If, however, it hits you on a tender place – well, myself, I always find that a little sal volatile, with old cognac – half and half, you understand – is about the best thing. But it only happens once a year,» she added.

«Les personnes branchées,» répondit-elle, «– c’est partout pareil, il faut toujours qu’ils se fassent remarquer – utilisent l'orange de Java. Quitte à prendre un coup de goumi, je préfère l'orange de Java. Elle est plus salissante que l'autre, mais elle ne vous laisse pas cette curieuse sensation d’avoir été temporairement assommé. La plupart des gens, naturellement, se servent de la petite orange dure. Si vous vous baissez à temps pour la recevoir sur le haut du crâne, ça ne fait pas si mal que ça. Cependant, si vous êtes touché en quelque endroit sensible – eh bien, pour ma part, j’ai toujours constaté qu’il n’y avait rien de mieux qu'un peu de carbonate d’ammonium18 avec du vieux cognac – moitié-moitié, si vous voyez ce que je veux dire. Mais ça n’arrive qu’une fois par an,» ajoute-t-elle.

Nearly every town gives prizes for the best group of maskers. In some cases the first prize amounts to as much as two hundred pounds. The butchers, the bakers, the candlestick makers, join together and compete. They arrive in wagons, each group with its band. Free trade is encouraged. Each neighbouring town and village «dumps» its load of picturesque merry-makers.

Dans presque toutes les villes, on décerne des prix aux meilleurs groupes de masques. Dans certains cas, le premier prix peut aller jusqu’à deux cents livres. Les bouchers, les boulangers, les fabricants de chandelles, se rassemblent pour concourir. Ils arrivent sur des charrettes, chaque groupe avec son orchestre. Les échanges sont encouragés. Chaque quartier et chaque village du voisinage «déverse» sa charge de pittoresques joyeux masques.

 

It is in these smaller towns that the spirit of King Carnival finds happiest expression. Almost every third inhabitant takes part in the fun. In Brussels and the larger towns the thing appears ridiculous. A few hundred maskers force their way with difficulty through thousands of dull-clad spectators, looking like a Spanish river in the summer time, a feeble stream, dribbling through acres of muddy bank. At Charleroi, the centre of the Belgian Black Country, the chief feature of the Carnival is the dancing of the children. A space is specially roped off for them.

C'est dans ce genre de petite ville que l'esprit du Roi Carnaval trouve son expression la plus heureuse. Un bon tiers des habitants participent aux réjouissances. À Bruxelles et dans les villes les plus grandes, tout cela semble ridicule. Une petite centaine de masques se frayent difficilement un passage au milieu des milliers de spectateurs tristement vêtus, pareils au filet d’eau d’une rivière Espagnole qui, en plein été, zigzague à travers des acres de berges boueuses. À Charleroi, au cœur du Pays Noir Belge, la principale attraction du Carnaval est la danse des enfants, pour laquelle un espace est spécialement délimité.

 

If by chance the sun is kind enough to shine, the sight is a pretty one. How they love the dressing up and the acting, these small mites! One young hussy – she could hardly have been more than ten – was gotten up as a haughty young lady. Maybe some elder sister had served as a model. She wore a tremendous wig of flaxen hair, a hat that I guarantee would have made its mark even at Ascot on the Cup Day, a skirt that trailed two yards behind her, a pair of what had once been white kid gloves, and a blue silk parasol. Dignity! I have seen the offended barmaid, I have met the chorus girl – not by appointment, please don’t misunderstand me, merely as a spectator – up the river on Sunday. But never have I witnessed in any human being so much hauteur to the pound avoir-dupois as was carried through the streets of Charleroi by that small brat. Companions of other days, mere vulgar boys and girls, claimed acquaintance with her. She passed them with a stare of such utter disdain that it sent them tumbling over one another backwards. By the time they had recovered themselves sufficiently to think of an old tin kettle lying handy in the gutter she had turned the corner.

Si par hasard le soleil a la gentillesse de bien vouloir briller, le spectacle vaut le coup d’œil. C’est incroyable comme ces petites puces aiment se déguiser et se donner en spectacle! Une jeune coquine – elle pouvait avoir à peine plus de dix ans – s’en donnait autant à cœur joie qu’une orgueilleuse jeune dame. Peut-être une sœur plus âgée lui avait-elle servi de modèle. Elle portait une énorme perruque blonde, un chapeau dont je garantis qu’il aurait fait un tabac même au Cup Day d’Ascot, une jupe qui traînait sur deux bons yards derrière elle, une paire de ce qui avait autrefois été des gants blancs d'enfant, et un parasol en soie bleue. Juste Ciel! J'ai déjà vu la serveuse de bar outragée, j'ai rencontré la chorus-girl – non, je n’avais pas rendez-vous, je vous en prie, ne vous méprenez pas, j’étais seulement là à titre de spectateur – le dimanche sur la rivière. Mais je n’ai jamais vu aucun être humain capable de rivaliser avec cette petite morveuse à travers les rues de Charleroi. Les autres, les gamins et les fillettes ordinaires, ils auraient bien voulu faire sa connaissance. Elle les croisait, avec, dans la fixité du regard, un tel dédain que ça les envoyait les quatre fers en l’air les uns par-dessus les autres. Avant qu'ils aient suffisamment recouvré leurs esprits pour penser à lui envoyer une vieille boîte de conserve trouvée dans le caniveau, elle avait tourné le coin.

 

Two miserably clad urchins, unable to scrape together the few sous necessary for the hire of a rag or two, had nevertheless determined not to be altogether out of it. They had managed to borrow a couple of white blouses – not what you would understand by a white blouse, dear Madame, a dainty thing of frills and laces, but the coarse white sack the street sweeper wears over his clothes. They had also borrowed a couple of brooms. Ridiculous little objects they looked, the tiny head of each showing above the great white shroud as gravely they walked, the one behind the other, sweeping the mud into the gutter. They also were of the Carnival, playing at being scavengers.

Deux misérables gavroches, incapables de réunir à eux deux les quelques sous19 nécessaires pour louer une ou deux guenilles, étaient néanmoins déterminés à ne pas rester tout à fait à l’écart. Ils étaient parvenus à emprunter20 deux blouses blanches – pas ce que vous pourriez entendre par blouse blanche, chère Madame21, une chose délicate avec des fanfreluches de dentelle et des lacets, mais cet espèce de sac blanchâtre et rêche que les balayeurs enfilent par-dessus leurs vêtements. Ils avaient également emprunté une paire de balais. On aurait dit deux ridicules petits objets, leurs deux têtes minuscules dépassant de la vaste étoffe blanche pendant qu’ils marchaient gravement, l’un derrière l'autre, balayant la poussière dans le caniveau. Eux aussi, jouant à être des éboueurs, faisaient partie du Carnaval.

19 En français dans le texte.

20 Voir ci-dessus la note concernant le pébroc de Cupidon…

21 En français dans le texte.

Another quaint sight I witnessed. The «serpentin» is a feature of the Belgian Carnival. It is a strip of coloured paper, some dozen yards long, perhaps. You fling it as you would a lassoo, entangling the head of some passer-by. Naturally, the object most aimed at by the Belgian youth is the Belgian maiden. And, naturally also, the maiden who finds herself most entangled is the maiden who – to use again the language of the matrimonial advertiser – «is considered good-looking.» The serpentin about her head is the «feather in her cap» of the Belgian maiden on Carnival Day. Coming suddenly round the corner I almost ran into a girl. Her back was towards me. It was a quiet street. She had half a dozen of these serpentins. Hurriedly, with trembling hands, she was twisting them round and round her own head. I looked at her as I passed. She flushed scarlet. Poor little snub-nosed pasty-faced woman! I wish she had not seen me. I could have bought sixpenny-worth, followed her, and tormented her with them; while she would have pretended indignation – sought, discreetly, to escape from me.

J’ai été témoin d’un autre étrange spectacle. Le «serpentin22» est une attraction du carnaval Belge. C'est une bande de papier coloré, longue d’environ une douzaine de yards. On le lance à la façon d’un lasso, pour l’entortiller autour de la tête des passants. Évidemment, l'objet le plus visé par les jeunes gens Belges est la jeune fille Belge. Et, tout aussi évidemment, les filles les plus entortillées sont celles – pour user à nouveau du langage des annonces matrimoniales – qui «passent pour belles.» Le jour du Carnaval, le serpentin autour de sa tête est la «plume sur le chapeau23» de la jeune fille Belge. Alors que je tournais un peu trop vite au coin d’une rue, j’ai presque heurté une jeune fille. Elle me tournait le dos. La rue était déserte. De ses mains tremblantes, elle se dépêchait d’enrouler elle-même une demi-douzaine de serpentins autour de sa tête. Je l'ai regardée en passant. Elle était rouge comme une pivoine. Pauvre petit bout de femme au nez retroussé et au visage fardé! Je souhaite qu'elle ne m'ait pas vu. J’aurais pu acheter pour six pence de serpentin, la suivre, et la taquiner avec; tandis qu'elle aurait feint l’indignation – cherchant discrètement à m’échapper.

22 En Belge dans le texte.

23 «Feather in the cap», récompense dont on peut être fier.

Down South, where the blood flows quicker, King Carnival is, indeed, a jolly old soul. In Munich he reigns for six weeks, the end coming with a mad two days revel in the streets. During the whole of the period, folks in ordinary, every-day costume are regarded as curiosities; people wonder what they are up to. From the Grafin to the Dienstmädchen, from the Herr Professor to the «Piccolo,» as they term the small artist that answers to our page boy, the business of Munich is dancing, somewhere, somehow, in a fancy costume. Every theatre clears away the stage, every café crowds its chairs and tables into corners, the very streets are cleared for dancing. Munich goes mad.

Plus au sud, où le sang bat plus vite, la vieille âme du Roi Carnaval est vraiment pleine de gaité. À Munich, où il règne pendant six semaines, il s’achève par deux journées de folie dans les rues. Pendant toute cette période, on considère les gens qui ont gardé leurs vêtements de tous les jours comme des curiosités; on se demande ce qu’ils font là. De la comtesse à la bonniche, du professeur au «piccolo,» comme ils appellent le petit artiste qui correspond à notre valet, tout Munich danse, n’importe où, n’importe comment, en costumes fantasques. Les théâtres débordent de leurs scènes, les cafés entassent chaises et tables dans les coins, toutes les rues sont dégagées pour la danse. Munich devient fou.

 

Munich is always a little mad. The maddest ball I ever danced at was in Munich. I went there with a Harvard University professor. He had been told what these balls were like. Ever seeking knowledge of all things, he determined to take the matter up for himself and examine it. The writer also must ever be learning. I agreed to accompany him. We had not intended to dance. Our idea was that we could be indulgent spectators, regarding from some coign of vantage the antics of the foolish crowd. The professor was clad as became a professor. Myself, I wore a simply-cut frock-coat, with trousering in French grey. The doorkeeper explained to us that this was a costume ball; he was sorry, but gentlemen could only be admitted in evening dress or in masquerade.

Munich est toujours peu un fou. Le bal le plus fou où je suis jamais allé danser, c’était à Munich. J’y étais allé avec un professeur d'Université de Harvard. On lui avait dit que tous les bals étaient comme ça. Cherchant toujours à en savoir plus sur toute chose, il avait décidé de voir ça par lui-même et de l’étudier. Un écrivain aussi doit toujours apprendre. J'ai accepté de l'accompagner. Nous n'avions pas l'intention de danser. Notre idée était que nous pourrions rester de bienveillants spectateurs, observant d’un point de vue adéquat les singeries de la foule idiote. Le professeur était habillé en professeur. Moi-même, je portais un simple manteau court, avec un pantalon gris à la française. Le portier nous expliqua que c'était un bal costumé; il était désolé, mais les messieurs ne pouvaient y être admis qu’en tenue de soirée ou costumés.

 

It was half past one in the morning. We had sat up late on purpose; we had gone without our dinner; we had walked two miles. The professor suggested pinning up the tails of his clerically-cut coat and turning in his waistcoat. The doorkeeper feared it would not be quite the same thing. Besides, my French grey trousers refused to adapt themselves. The doorkeeper proposed our hiring a costume – a little speculation of his own; gentlemen found it simpler sometimes, especially married gentlemen, to hire a costume in this manner, changing back into sober garments before returning home. It reduced the volume of necessary explanation.

Il était une heure trente du matin. Nous avions veillé tard pour assister à ce spectacle; nous nous étions mis en route sans manger; nous avions marché deux milles. Le professeur proposa d’épingler les basques de son habit et de retourner son gilet. Le portier craignit que ce ne fût pas tout à fait la même chose. En outre, il n’y avait rien à faire avec mon pantalon gris à la française. Le portier proposa de nous louer un costume – un petit trafic de son cru; les messieurs, en particulier les messieurs mariés, trouvaient parfois plus simple de louer un costume de cette manière, et de remettre leurs vêtements ordinaires pour entrer chez eux. Tout cela a permis de faire avancer les négociations.

 

«Have you anything, my good man,» said the professor, «anything that would effect a complete disguise?»

— Auriez-vous quelque chose, mon brave, dit le professeur, quelque chose qui puisse constituer un déguisement complet?

 

The doorkeeper had the very thing – a Chinese arrangement, with combined mask and wig. It fitted neatly over the head, and was provided with a simple but ingenious piece of mechanism by means of which much could be done with the pigtail. Myself the doorkeeper hid from view under the cowl of a Carmelite monk.

Le portier tenait l’article – un costume de Chinois, avec masque et perruque. Ça s’ajustait sur la tête, et c’était équipé d’un mécanisme simple mais ingénieux au moyen duquel on pouvait tirer pas mal d’effets de la natte. Le portier me déguisa moi-même sous le capuchon d'un moine carmélite.

 

«I do hope nobody recognises us,» whispered my friend the professor as we entered.

— J'espère que personne ne va nous reconnaître, chuchota mon ami le professeur en entrant.

 

I can only hope sincerely that they did not. I do not wish to talk about myself. That would be egotism. But the mystery of the professor troubles me to this day. A grave, earnest gentleman, the father of a family, I saw him with my own eyes put that ridiculous pasteboard mask over his head. Later on – a good deal later on – I found myself walking again with him through silent star-lit streets. Where he had been in the interval, and who then was the strange creature under the Chinaman’s mask, will always remain to me an unsolved problem.

Je ne peux qu’espérer sincèrement que ce ne fut pas le cas. Je préfère ne pas parler de moi-même. Ce serait pur égoïsme. Mais, encore aujourd’hui, le mystère du professeur continue de me préoccuper. Lui, un gentleman grave et sérieux, un père de famille, je l'ai vu de mes yeux vu se mettre ce ridicule masque de carton sur la tête. Un moment plus tard – un bon moment plus tard – je me suis retrouvé cheminant avec lui dans le silence des rues, sous le ciel étoilé. Où était-il allé dans l'intervalle, et quelle étrange créature se cachait alors sous le masque du Chinois, cela demeurera toujours pour moi un problème non résolu.

 

Do we lie A-Bed too Late?

Est-ce que nous nous levons trop tard?

 

It was in Paris, many years ago, that I fell by chance into this habit of early rising. My night – by reasons that I need not enter into – had been a troubled one. Tired of the hot bed that gave no sleep, I rose and dressed myself, crept down the creaking stairs, experiencing the sensations of a burglar new to his profession, unbolted the great door of the hotel, and passed out into an unknown, silent city, bathed in a mysterious soft light. Since then, this strange sweet city of the dawn has never ceased to call to me. It may be in London, in Paris again, in Brussels, Berlin, Vienna, that I have gone to sleep, but if perchance I wake before the returning tide of human life has dimmed its glories with the mists and vapours of the noisy day, I know that beyond my window blind the fairy city, as I saw it first so many years ago – this city that knows no tears, no sorrow, through which there creeps no evil thing; this city of quiet vistas, fading into hope; this city of far-off voices whispering peace; this city of the dawn that still is young – invites me to talk with it awhile before the waking hours drive it before them, and with a sigh it passes whence it came.

Ce fut à Paris, il y a de nombreuses années, que je pris par hasard l’habitude de me lever tôt. Cette nuit-là – pour des raisons sur lesquelles je n’ai pas besoin de m’étendre – j’étais préoccupé. Fatigué du lit trop chaud où je ne trouvais pas le sommeil, je me levai, m’habillai, descendit précautionneusement les marches grinçantes de l’escalier, dans l’état d’esprit d’un apprenti-cambrioleur, déverrouillai la grande porte de l'hôtel, et sortit dans une ville inconnue et silencieuse, baignée d’une mystérieuse et douce lumière. Depuis, je n’ai jamais oublié ce mystère et cette douceur de la ville aux petites heures. Que je dorme à Londres, de nouveau à Paris, à Bruxelles, Berlin, Vienne, si jamais je me réveille avant que le retour de la marée humaine n’en obscurcisse la splendeur sous le brouillard et les fumées du jour bruyant, je sais qu'au-delà des rideaux de ma fenêtre, la ville féerique, telle que je l'ai vue pour la première fois il y a tant d'années – cette ville qui ne connaît nulle larme, nulle souffrance, que ne hante rien de maléfique; cette ville aux paisibles perspectives dont les lignes s’estompent dans l’espérance; cette ville des voix lointaines qui murmurent la paix; cette ville d’une aube éternellement jeune – m'invite à parler avec elle pendant quelques heures avant que le réveil ne la chasse, et qu’elle ne s’en retourne en soupirant d’où elle est venue24.

 

It is the great city’s one hour of purity, of dignity. The very rag-picker, groping with her filthy hands among the ashes, instead of an object of contempt, moves from door to door an accusing Figure, her thin soiled garments, her bent body, her scarred face, hideous with the wounds of poverty, an eloquent indictment of smug Injustice, sleeping behind its deaf shutters. Yet even into her dim brain has sunk the peace that fills for this brief hour the city. This, too, shall have its end, my sister! Men and women were not born to live on the husks that fill the pails outside the rich man’s door. Courage a little while longer, you and yours. Your rheumy eyes once were bright, your thin locks once soft and wavy, your poor bent back once straight; and maybe, as they tell you in their gilded churches, this bulging sack shall be lifted from your weary shoulders, your misshapen limbs be straight again. You pass not altogether unheeded through these empty streets. Not all the eyes of the universe are sleeping.

C’est, dans la grande ville, une heure de pureté, de dignité. Même le chiffonnier, dont les mains crasseuses farfouillent parmi les immondices, au lieu d’être un objet de mépris, déplace de porte en porte sa silhouette accusatrice, ses habits sales et trop minces, son échine ployée, son visage marqué par les hideux stigmates de la misère, comme un éloquent réquisitoire contre la honte de l’injustice, endormie derrière ses volets sourds. Pourtant, la paix qui baigne la ville pendant cette heure brève est également descendue dans son faible esprit. Cela aussi aura une fin, ma sœur! Les hommes et les femmes ne sont pas nés pour vivre sur les épluchures qui remplissent les poubelles à la porte des riches. Encore un peu de courage, tous autant que vous êtes! Vos yeux injectés de sang furent un jour lumineux, vos cheveux clairsemés furent autrefois doux et onduleux, votre pauvre dos courbé fut un jour droit; et peut-être, comme ils vous le disent dans leurs églises dorées, vos épaules lasses finiront par être délivrées de cette besace gonflée, vos membres difformes se redresseront. Vous ne passez tout à fait inaperçus dans ces rues désertes. Non, les yeux de l'univers ne sont pas tous endormis.

24 Ouf…

The little seamstress, hurrying to her early work! A little later she will be one of the foolish crowd, joining in the foolish laughter, in the coarse jests of the work-room: but as yet the hot day has not claimed her. The work-room is far beyond, the home of mean cares and sordid struggles far behind. To her, also, in this moment are the sweet thoughts of womanhood. She puts down her bag, rests herself upon a seat. If all the day were dawn, this city of the morning always with us! A neighbouring clock chimes forth the hour. She starts up from her dream and hurries on – to the noisy work-room.

La petite main se hâte vers son ouvrage matinal! Dans un moment, elle fera partie de la foule imbécile, s'associant aux rires bêtes, aux plaisanteries grossières de l’atelier: mais la chaleur du jour ne l'a pas encore réclamée. L’atelier est encore loin dans l’avenir, les répugnantes tâches ménagères et les disputes sordides loin dans le passé. Á cette heure, les douces pensées de la féminité sont également les siennes. Elle pose son sac, s’assoit sur une chaise. Si l’aube durait toute la journée, cette ville du matin serait toujours la nôtre! Une horloge voisine sonne l'heure. Elle s’éveille de son rêve et se dépêche vers l’atelier bruyant.

 

A pair of lovers cross the park, holding each other’s hands. They will return later in the day, but there will be another expression in their eyes, another meaning in the pressure of their hands. Now the purity of the morning is with them.

Une paire d'amoureux traverse le parc, la main dans la main. Ils repasseront par-là plus tard dans la journée, mais il y aura une autre expression dans leurs yeux, la pression de leurs mains prendra un autre sens. À présent, la pureté du matin est en elles.

 

Some fat, middle-aged clerk comes puffing into view: his ridiculous little figure very podgy. He stops to take off his hat and mop his bald head with his handkerchief: even to him the morning lends romance. His fleshy face changes almost as one looks at him. One sees again the lad with his vague hopes, his absurd ambitions.

Un gros employé entre deux âges arrive en soufflant, ridicule avec sa petite figure grassouillette. Il ne cesse de soulever son chapeau pour éponger son crâne chauve avec son mouchoir: même sur lui, le matin répand sa romance. Son visage charnu se transforme presque quand on le regarde. On voit de nouveau en lui l'homme avec ses vagues espoirs, ses ambitions absurdes.

 

There is a statue of Aphrodite in one of the smaller Paris parks. Twice in the same week, without particularly meaning it, I found myself early in the morning standing in front of this statue gazing listlessly at it, as one does when in dreamy mood; and on both occasions, turning to go, I encountered the same man, also gazing at it with, apparently, listless eyes. He was an uninteresting looking man – possibly he thought the same of me. From his dress he might have been a well-to-do tradesman, a minor Government official, doctor, or lawyer. Quite ten years later I paid my third visit to the same statue at about the same hour. This time he was there before me. I was hidden from him by some bushes. He glanced round but did not see me; and then he did a curious thing. Placing his hands on the top of the pedestal, which may have been some seven feet in height, he drew himself up, and kissed very gently, almost reverentially, the foot of the statue, begrimed though it was with the city’s dirt. Had he been some long-haired student of the Latin Quarter one would not have been so astonished. But he was such a very commonplace, quite respectable looking man. Afterwards he drew a pipe from his pocket, carefully filled and lighted it, took his umbrella from the seat where it had been lying, and walked away.

Dans un des plus petits jardins publics de Paris, se trouve une statue d'Aphrodite. Deux fois dans la même semaine, sans vraiment le vouloir, je me suis trouvé tôt le matin devant cette statue, la fixant d’un œil indifférent, comme on le fait quand on est d'humeur rêveuse; et les deux fois, en me retournant pour m’en aller, j'ai rencontré le même homme, qui la regardait lui aussi du même œil apparemment indifférent. C’était un homme sans intérêt – sans doute pensait-il la même chose de moi. D’après son costume, il aurait pu être un commerçant prospère, un petit fonctionnaire, un médecin, ou un avocat. Près de dix ans plus tard, j’ai rendu ma troisième visite à la même statue, à peu près à la même heure. Cette fois, il était là avant moi. J’étais séparé de lui par quelques buissons. Il a jeté un coup d'œil autour de lui, mais il ne m'a pas vu; c’est alors qu’il a fait quelque chose de curieux. Posant ses mains à plat dessus, il s'est haussé sur le socle, qui pouvait avoir quelque chose comme sept pieds de hauteur, et, bien que la statue ait été maculée de toute la crasse de la ville, il lui a embrassé le pied, tout doucement, presque révérencieusement. De la part d’un étudiant du quartier latin aux cheveux longs, ça n’aurait rien eu d’étonnant. Mais c’était un homme qui paraissait très ordinaire et tout à fait respectable. Après ça, il a tiré une pipe de sa poche, l’a soigneusement bourrée et allumée, a repris son parapluie sur le banc où l’avait posé, et s’en est allé.

 

Had it been their meeting-place long ago? Had he been wont to tell her, gazing at her with lover’s eyes, how like she was to the statue? The French sculptor has not to consider Mrs. Grundy. Maybe, the lady, raising her eyes, had been confused; perhaps for a moment angry – some little milliner or governess, one supposes. In France the jeune fille of good family does not meet her lover unattended. What had happened? Or was it but the vagrant fancy of a middle-aged bourgeois seeking in imagination the romance that reality so rarely gives us, weaving his love dream round his changeless statue?

Était-ce là depuis longtemps leur lieu de rendez-vous? Lui avait-il toujours parlé, la regardant fixement avec des yeux d'amoureux, bien qu’elle fût une statue? Un sculpteur Français n’a que faire de Mrs. Grundy. Peut-être, en levant les yeux, la dame se fût-elle trouvée confuse; peut-être un instant fâchée – une petite modiste ou une gouvernante, on peut le supposer. En France une jeune fille25 de bonne famille ne rencontre pas son amoureux sans chaperon. Que s'était-il passé? Ou n’était-ce que le fantasme erratique d'un bourgeois entre deux âges cherchant dans l’imaginaire le romanesque que la réalité nous offre si rarement, tissant son rêve d'amour autour d’une statue immuable?

25 En français dans le texte.

In one of Ibsen’s bitter comedies the lovers agree to part while they are still young, never to see each other in the flesh again. Into the future each will bear away the image of the other, godlike, radiant with the glory of youth and love; each will cherish the memory of a loved one who shall be beautiful always. That their parting may not appear such wild nonsense as at first it strikes us, Ibsen shows us other lovers who have married in the orthodox fashion. She was all that a mistress should be. They speak of her as they first knew her fifteen years ago, when every man was at her feet. He then was a young student, burning with fine ideals, with enthusiasm for all the humanities.

Une des amères comédies d'Ibsen met en scène deux amoureux qui acceptent de séparer alors qu'ils sont encore jeunes, pour ne plus jamais avoir à se revoir en chair et en os. Chacun emportera dans l’avenir une image divine de l'autre, irradiant la gloire de la jeunesse et de l'amour; chacun chérira la mémoire de l’être aimé qui demeurera éternellement beau. Pour nous montrer que leur séparation est moins absurde qu’il n’y paraît au premier abord, Ibsen nous montre d'autres amoureux qui, eux, se sont mariés d’une manière conventionnelle. Elle était tout ce que doit être une amante. Certains nous parlent d’elle telle qu’ils l’ont rencontrée pour la première fois quinze ans auparavant, quand tous les hommes étaient à ses pieds. Lui n’était alors qu’un jeune étudiant, brûlant de nobles idéaux, plein d’enthousiasme pour toutes les choses humaines.

 

They enter.

Ils entrent en scène.

 

What did you expect? Fifteen years have passed – fifteen years of struggle with the grim realities. He is fat and bald. Eleven children have to be provided for. High ideals will not even pay the bootmaker. To exist you have to fight for mean ends with mean weapons. And the sweet girl heroine! Now the worried mother of eleven brats! One rings down the curtain amid Satanic laughter.

A quoi vous attendiez-vous? Quinze années ont passé – quinze années de confrontation avec la triste réalité. Il est gras et chauve. Ils sont pourvus de onze enfants. Les nobles idéaux ne suffisent pas à payer le cordonnier. Pour exister il faut se battre pour les mêmes objectifs que tout le monde, avec les mêmes armes que tout le monde. Et la douce héroïne! La voici à présent la mère toujours inquiète de onze marmots! Et le rideau tombe parmi les rires sataniques.

 

That is why, for one reason among so many, I love this mystic morning light. It has a strange power of revealing the beauty that is hidden from us by the coarser beams of the full day. These worn men and women, grown so foolish looking, so unromantic; these artisans and petty clerks plodding to their monotonous day’s work; these dull-eyed women of the people on their way to market to haggle over sous, to argue and contend over paltry handfuls of food. In this magic morning light the disguising body becomes transparent. They have grown beautiful, not ugly, with the years of toil and hardship; these lives, lived so patiently, are consecrated to the service of the world. Joy, hope, pleasure – they have done with all such, life for them is over. Yet they labour, ceaselessly, uncomplainingly. It is for the children.

C'est pourquoi, parmi beaucoup d’autres raisons, j'aime cette lumière mystique du matin. Elle a l’étrange pouvoir de montrer la beauté que nous cachent les rayons plus grossiers du grand jour. Ces hommes et ces femmes usés, qui paraissent abrutis, si peu romantiques; ces artisans et ces obscurs employés cheminant à pas lourds vers leur monotone journée de travail; ces femmes du peuple en route pour le marché où elles marchanderont le moindre sou26, discutant et contestant de misérables poignées de nourriture. Dans cette lumière magique du matin, les corps deviennent comme transparents sous leurs défroques. Ils deviennent beaux, se débarrassent de leur laideur, des années de dur labeur et de difficultés; c’est au service du monde que sont vouées que ces vies, vécues avec tant de patience. La joie, l’espoir, le plaisir – ils en ont fini avec tout ça. Pourtant ils travaillent, sans cesse, sans se plaindre. Et c’est pour les enfants.

26 En français dans le texte.

One morning, near Brussels, I encountered a cart of faggots, drawn by a hound so lean that stroking him might have hurt a dainty hand. I was shocked – angry, till I noticed his fellow beast of burden pushing the cart from behind. Such a scarecrow of an old woman! There was little to choose between them. I walked with them a little way. She lived near Waterloo. All day she gathered wood in the great forest, and starting at three o’clock each morning, the two lean creatures between them dragged the cart nine miles to Brussels, returning when they had sold their load. With luck she might reckon on a couple of francs. I asked her if she could not find something else to do.

Un matin, près de Bruxelles, j’ai rencontré une charrette de fagots attelée à un chien si maigre qu’une main délicate se fût blessée à le caresser. Je fus choqué – fâché, jusqu'à ce que je remarque qu’une autre bête de somme poussait la charrette par derrière. Un véritable épouvantail de vieille femme! Il y avait peu de différence entre eux. Je les ai accompagnés un bout de chemin. Elle vivait près de Waterloo. Toute la journée, elle ramassait du bois dans la grande forêt. Commençant leur journée à trois heures du matin, l’une poussant, l’autre traînant, les deux créatures menaient leur charrette à neuf milles de Bruxelles et ne s’en retournaient que quand elles avaient vendu tout leur chargement. Avec un peu de chance, elles pouvaient compter sur deux ou trois francs. J’ai demandé à la vieille si elle ne pouvait pas trouver autre chose à faire.

 

Yes, it was possible, but for the little one, her grandchild. Folks will not employ old women burdened with grandchildren.

Oui, c’était possible, sauf qu’elle avait un petit-fils. Les gens n'employaient pas les vieilles femmes qui avaient des petits enfants.

 

You fair, dainty ladies, who would never know it was morning if somebody did not enter to pull up the blind and tell you so! You do well not to venture out in this magic morning light. You would look so plain – almost ugly, by the side of these beautiful women.

Vous, les femmes honnêtes et raffinées, qui ne sauriez jamais que le matin est arrivé si quelqu'un n'entrait pas pour tirer vos rideaux et pour vous l’annoncer! Vous ne vous risqueriez pas à sortir dans cette lumière magique du matin. Vous paraitriez si ternes – presque laides – à côté de ces belles femmes.

 

It is curious the attraction the Church has always possessed for the marketing classes. Christ drove them from the Temple, but still, in every continental city, they cluster round its outer walls. It makes a charming picture on a sunny morning, the great cathedral with its massive shadow forming the background; splashed about its feet, like a parterre of gay flowers around the trunk of some old tree, the women, young girls in their many coloured costumes, sitting before their piled-up baskets of green vegetables, of shining fruits.

L’Église a toujours exercé une curieuse attraction sur les marchands. Le Christ les a chassés du temple, mais ils se regroupent toujours sous les murailles extérieures de toutes les villes du continent. Cela forme une charmante image sous le soleil matinal: l’immense cathédrale, son ombre massive à l’arrière-plan et, à ses pieds, pareilles à l’éclaboussement d’un joyeux massif de fleurs autour du tronc d'un vieil arbre, les femmes et les jeunes filles dans leurs costumes multicolores, assises devant les empilements de leurs paniers emplis de légumes verts et de fruits éclatants.

 

In Brussels the chief market is held on the Grande Place. The great gilded houses have looked down upon much the same scene every morning these four hundred years. In summer time it commences about half-past four; by five o’clock it is a roaring hive, the great city round about still sleeping.

À Bruxelles, le marché principal se tient sur la Grande Place. Chaque matin, depuis quatre-cent ans, les hautes maisons dorées contemplent quasiment la même scène. En été, le marché commence vers les quatre heures et demie; dès cinq heures, c'est une ruche bourdonnante, alors que la grande ville, tout autour, continue à dormir.

 

Here comes the thrifty housewife of the poor, to whom the difference of a tenth of a penny in the price of a cabbage is all-important, and the much harassed keeper of the petty pension. There are houses in Brussels where they will feed you, light you, sleep you, wait on you, for two francs a day. Withered old ladies, ancient governesses, who will teach you for forty centimes an hour, gather round these ricketty tables, wolf up the thin soup, grumble at the watery coffee, help themselves with unladylike greediness to the potato pie. It must need careful housewifery to keep these poor creatures on two francs a day and make a profit for yourself. So «Madame,» the much-grumbled-at, who has gone to bed about twelve, rises a little before five, makes her way down with her basket. Thus a few sous may be saved upon the day’s economies.

Voici venir la logeuse constamment harcelée d’une petite pension27, ménagère économe des pauvres, pour qui une différence d'un dixième de penny sur le prix d'un chou est de la plus haute importance. Dans certaines maisons, à Bruxelles, on vous nourrit, on vous éclaire, on vous fait dormir, on compte sur vous, pour deux francs par jour. Les vieilles femmes fanées, les anciennes maîtresses d’école, qui donnaient des cours à quarante centimes de l’heure, se rassemblent autour des tables branlantes pour engloutir de maigres potages, ronchonner à cause du café trop allongé d’eau, rivaliser d’une gloutonnerie peu distinguée pour une tourte aux pommes de terre. Seule une maîtresse de maison particulièrement attentive est capable de loger ces créatures misérables pour deux francs par jour tout en réalisant un bénéfice pour elle-même. C’est ainsi que «Madame28,» redoutable barguigneuse s’il en fut, qui s’est couchée vers minuit et s’est levée un peu avant cinq heures, suit son bonhomme de chemin avec son panier. Et c’est ainsi que quelques sous29 peuvent être sauvés sur les économies du jour.

27 En français dans le texte.

28 Pareil.

29De même.

Sometimes it is a mere child who is the little housekeeper. One thinks that perhaps this early training in the art of haggling may not be good for her. Already there is a hard expression in the childish eyes, mean lines about the little mouth. The finer qualities of humanity are expensive luxuries, not to be afforded by the poor.

Il arrive que la maîtresse de maison ne soit qu’une enfant. On pourrait penser que cette formation précoce à l'art du marchandage ne lui soit guère favorable. Il y a déjà une certaine dureté dans l’expression de ses yeux enfantins, et du vice dans les plis qui entourent sa bouche. Les qualités humaines les plus délicates sont des luxes que ne peuvent s’offrir les pauvres.

 

They overwork their patient dogs, and underfeed them. During the two hours’ market the poor beasts, still fastened to their little «chariots,» rest in the open space about the neighbouring Bourse. They snatch at what you throw them; they do not even thank you with a wag of the tail. Gratitude! Politeness! What mean you? We have not heard of such. We only work. Some of them amid all the din lie sleeping between their shafts. Some are licking one another’s sores. One would they were better treated; alas! their owners, likewise, are overworked and underfed, housed in kennels no better. But if the majority in every society were not overworked and underfed and meanly housed, why, then the minority could not be underworked and overfed and housed luxuriously. But this is talk to which no respectable reader can be expected to listen.

Ils accablent de travail leurs chiens patients, et ne les nourrissent pas assez. Pendant les deux heures que durent le marché, les pauvres bêtes, toujours attelées à leurs petits «chariots30,» restent sur la place, à côté de la Bourse voisine. Ils attrapent tout ce que vous leur jetez; ils ne vous remercient même pas d’un mouvement de la queue. Gratitude! Courtoisie! De quoi donc est-ce que vous parlez? Nous n'avons jamais entendu parler de telles choses. Nous ne faisons que travailler. Certains d'entre eux se sont couchés et dorment entre leurs brancards au milieu du vacarme. D’autres se lèchent mutuellement leurs blessures. On souhaiterait qu’ils fussent mieux traités; hélas! leurs propriétaires sont eux-mêmes accablés de travail, ne mangent pas à leur faim, et sont logés dans les pires chenils. Mais dans toute société, si une majorité de gens n'était pas accablée de travail, sous-alimentée et sordidement logée, la minorité ne pourrait être sous-occupée, suralimentée et logée luxueusement. Mais il s’agit là d’un discours qu’aucun lecteur respectable ne saurait vouloir écouter.

30 Rebelote.

They are one babel of bargaining, these markets. The purchaser selects a cauliflower. Fortunately, cauliflowers have no feelings, or probably it would burst into tears at the expression with which it is regarded. It is impossible that any lady should desire such a cauliflower. Still, out of mere curiosity, she would know the price – that is, if the owner of the cauliflower is not too much ashamed of it to name a price.

Ces marchés sont un Babel de marchandages. La cliente choisit un chou-fleur. Heureusement, les choux-fleurs sont dépourvus de sentiments, sans quoi ils fondraient probablement en larmes à la manière dont on les considère. Il est impossible qu’une dame puisse désirer un tel chou-fleur. Pourtant, par simple curiosité, elle voudrait savoir combien ça coûte – si la propriétaire du chou-fleur n'est pas trop honteuse pour fixer un prix.

 

The owner of the cauliflower suggests six sous. The thing is too ridiculous for argument. The purchaser breaks into a laugh.

La propriétaire du chou-fleur propose six sous31. La chose est trop ridicule pour être discutée. La cliente éclate de rire.

31 Voir ci-dessus.

The owner of the cauliflower is stung. She points out the beauties of that cauliflower. Apparently it is the cauliflower out of all her stock she loves the best; a better cauliflower never lived; if there were more cauliflowers in the world like this particular cauliflower things might be different. She gives a sketch of the cauliflower’s career, from its youth upwards. Hard enough it will be for her when the hour for parting from it comes. If the other lady has not sufficient knowledge of cauliflowers to appreciate it, will she kindly not paw it about, but put it down and go away, and never let the owner of the cauliflower see her again.

La propriétaire du chou-fleur est vexée. Elle détaille les beautés de son chou-fleur. Il apparaît qu’il s’agit du meilleur chou-fleur de tout son éventaire; un chou-fleur plus beau que celui-là n'a jamais vu le jour; s'il y avait davantage de choux-fleurs comme celui-là dans le monde, les choses pourraient être différentes. Elle donne un aperçu de la carrière du chou-fleur depuis sa plus tendre enfance. Ce sera plutôt dur pour elle quand l’heure de la séparation sonnera. Si l’autre dame ne s’y connaît pas suffisamment en choux-fleurs pour l'apprécier, qu’elle ait la bonté d’arrêter de le tripoter pour le remettre en place et de passer son chemin, et qu’elle ne laisse jamais la propriétaire du chou-fleur la revoir.

 

The other lady, more as a friend than as a purchaser, points out the cauliflower’s defects. She wishes well to the owner of the cauliflower, and would like to teach her something about her business. A lady who thinks such a cauliflower worth six sous can never hope to succeed as a cauliflower vendor. Has she really taken the trouble to examine the cauliflower for herself, or has love made her blind to its shortcomings?

L’autre dame, davantage comme amie que comme cliente, détaille les défauts du chou-fleur. Pour son bien, elle souhaite enseigner à la propriétaire du chou-fleur une ou deux choses à propos de ses affaires. Une dame qui pense qu’un chou-fleur pareil vaut six sous32 ne peut espérer réussir dans le commerce du chou-fleur. A-t-elle vraiment pris la peine d’examiner le chou-fleur par elle-même, ou l'amour l’a-t-il aveuglé sur ses défauts?

32 Non, je ne le dirai pas.

The owner of the cauliflower is too indignant to reply. She snatches it away, appears to be comforting it, replaces it in the basket. The other lady is grieved at human obstinacy and stupidity in general. If the owner of the cauliflower had had any sense she would have asked four sous. Eventually business is done at five.

La propriétaire du chou-fleur est trop indignée pour répondre. Elle lui arrache le chou-fleur des mains, ce qui semble la soulager, et le remet dans le panier. L'autre dame est consternée par l'entêtement et la stupidité des gens en général. Si la propriétaire du chou-fleur avait eu ne fût-ce qu’un peu de jugeote, elle en eût demandé quatre sous33. Pour finir, le marché est conclu à cinq.

33 Bon, ça va comme ça. D’ailleurs, c’est le «dernier sou.»

It is the custom everywhere abroad – asking the price of a thing is simply opening conversation. A lady told me that, the first day she began housekeeping in Florence, she handed over to a poulterer for a chicken the price he had demanded – with protestations that he was losing on the transaction, but wanted, for family reasons, apparently, to get rid of the chicken. He stood for half a minute staring at her, and then, being an honest sort of man, threw in a pigeon.

Tel sont les usages à l’étranger – où demander le prix d’un article n’est qu’une façon d’engager la conversation. Une dame m’a raconté que le premier jour où elle débuta comme maîtresse de maison à Florence, elle remit à un volailler le prix qu’il lui avait demandé pour un poulet – tout en protestant qu’il y perdait, mais que, pour des raisons de famille, il avait besoin de s’en débarrasser. Le volailler était resté une demi-minute à la regarder fixement, puis, comme c’était un homme du genre honnête, il lui avait fait cadeau d’un pigeon pour faire bon poids.

 

Foreign housekeepers starting business in London appear hurt when our tradesmen decline to accept half-a-crown for articles marked three-and-six.

Les maîtresses de maison étrangères qui débutent à Londres se font mal voir quand nos marchands refusent d'accepter une demi-couronne pour des articles étiquetés trois-et-demie.

 

«Then why mark it only three-and-sixpence?» is the foreign housekeeper’s argument.

«D’ailleurs, pourquoi n’indiquer que trois-et-demie?» est l'argument de la maîtresse de maison étrangère.

 

Should Married Men Play Golf

Les hommes mariés doivent-ils pratiquer le golf?

 

That we Englishmen attach too much importance to sport goes without saying – or, rather, it has been said so often as to have become a commonplace. One of these days some reforming English novelist will write a book, showing the evil effects of over-indulgence in sport: the neglected business, the ruined home, the slow but sure sapping of the brain – what there may have been of it in the beginning – leading to semi-imbecility and yearly increasing obesity.

Il va sans dire que nous autres anglais, nous attachons trop d'importance aux sports – ou plutôt, cela a été dit si souvent que c’est devenu une idée reçue. Un de ces jours, un romancier anglais en mal de réformes écrira un livre destiné à montrer les effets néfastes d’une complaisance excessive pour le sport: affaires négligées, maison ruinée, lente mais sûre dégradation de l’intellect – quoiqu’il pût avoir été initialement – menant à une semi-imbécilité et à une obésité croissant d’année en année.

 

A young couple, I once heard of, went for their honeymoon to Scotland. The poor girl did not know he was a golfer (he had wooed and won her during a period of idleness enforced by a sprained shoulder), or maybe she would have avoided Scotland. The idea they started with was that of a tour. The second day the man went out for a stroll by himself. At dinner-time he observed, with a far-away look in his eyes, that it seemed a pretty spot they had struck, and suggested their staying there another day. The next morning after breakfast he borrowed a club from the hotel porter, and remarked that he would take a walk while she finished doing her hair. He said it amused him, swinging a club while he walked. He returned in time for lunch and seemed moody all the afternoon. He said the air suited him, and urged that they should linger yet another day.

J’ai autrefois entendu parler d’un jeune couple parti passer sa lune de miel en Écosse. La pauvre jeune femme ne savait pas que son mari jouait au golf (il l'avait courtisée et conquise au cours d'une période d'inactivité forcée due à une épaule démise), sans quoi elle eût peut-être évité l’Écosse. Ils commencèrent par vouloir faire une excursion. Le second jour, l'homme partit seul en vadrouille. Au cours du déjeuner, il fit observer, le regard comme absent, qu’ils avaient dégoté un joli coin, et suggéra d’y rester un jour de plus. Le lendemain matin, après le déjeuner, il emprunta un club au bagagiste de l’hôtel, et annonça qu’il allait faire un tour pendant qu’elle finissait de se coiffer. Il dit que ça l’amusait de balancer un club de golf tout en marchant. Il revint pour le déjeuner et eut l’air déprimé pendant tout l'après-midi. Il dit que l'air lui faisait du bien, et insista pour s'attarder un jour de plus.

 

She was young and inexperienced, and thought, maybe, it was liver. She had heard much about liver from her father. The next morning he borrowed more clubs, and went out, this time before breakfast, returning to a late and not over sociable dinner. That was the end of their honeymoon so far as she was concerned. He meant well, but the thing had gone too far. The vice had entered into his blood, and the smell of the links drove out all other considerations.

Jeune et inexpérimentée, elle pensa que c’était peut-être le foie. Elle avait beaucoup entendu parler du foie par son père. Le lendemain matin il emprunta davantage de clubs, et sortit, avant le petit déjeuner cette fois, pour ne revenir que pour un déjeuner tardif et peu aimable. Pour autant qu’elle pût en juger, c'était l’agonie de leur lune de miel. Il voulut s’en défendre, mais les choses étaient allées trop loin. Le vice lui était entré dans la peau, et l'odeur des links chassait toute autre considération.

 

We are most of us familiar, I take it, with the story of the golfing parson, who could not keep from swearing when the balls went wrong.

Je considère que la plupart d'entre nous sommes pareils au pasteur qui, dans l'histoire, jouait au golf et ne pouvait se retenir de jurer quand sa balle allait de travers.

 

«Golf and the ministry don’t seem to go together,» his friend told him. «Take my advice before it’s too late, and give it up, Tammas.»

— Golf et sacerdoce ne semblent pas s’accorder, lui dit son ami. Suivez mon conseil avant qu'il soit trop tard, et renoncez, Tammas.

 

A few months later Tammas met his friend again.

Quelques mois plus tard Tammas rencontra de nouveau son ami.

 

«You were right, Jamie,» cried the parson cheerily, «they didna run well in harness; golf and the meenistry, I hae followed your advice: I hae gi’en it oop.»

— Vous étiez dans l’vrai, Jamie, s’écria joyeusement le pasteur, l’golf et l’sacerdoce, i’s tirent à hue et à dia quand qu’i’s sont att’lés ensemb’; j’ai suivi vot’ conseil: j’ai laissé tomber.

 

«Then what are ye doing with that sack of clubs?» inquired Jamie.

— Alors, qu’est-ce que vous allez faire avec ce sac de clubs? demanda Jamie.

 

«What am I doing with them?» repeated the puzzled Tammas. «Why I am going to play golf with them.» A light broke upon him. «Great Heavens, man!» he continued, «ye didna’ think’twas the golf I’d gi’en oop?»

— C’que j’vais faire avec ça? répéta Tammas avec perplexité. Eh ben, j’m’en vas jouer au golf, pardine! 

Une lumière se fit jour en lui.

— Juste Ciel, mon ‘ieux! continua-t-il, vous avez cru qu’c’était l’golf qu’j’avais laissé tomber?

 

The Englishman does not understand play. He makes a life-long labour of his sport, and to it sacrifices mind and body. The health resorts of Europe – to paraphrase a famous saying that nobody appears to have said – draw half their profits from the playing fields of Eton and elsewhere. In Swiss and German kurhausen enormously fat men bear down upon you and explain to you that once they were the champion sprinters or the high-jump representatives of their university – men who now hold on to the bannisters and groan as they haul themselves upstairs. Consumptive men, between paroxysms of coughing, tell you of the goals they scored when they were half-backs or forwards of extraordinary ability. Ex-light-weight amateur pugilists, with the figure now of an American roll-top desk, butt you into a corner of the billiard-room, and, surprised they cannot get as near you as they would desire, whisper to you the secret of avoiding the undercut by the swiftness of the backward leap. Broken-down tennis players, one-legged skaters, dropsical gentlemen-riders, are to be met with hobbling on crutches along every highway of the Engadine.

L'Anglais ne comprend pas le jeu. Il consacre toute sa vie au sport, comme à un travail de longue haleine, et se sacrifie à lui corps et âme. En Europe, les établissements de cure – pour paraphraser une déclaration fameuse que personne ne semble avoir vraiment prononcée – tirent la moitié de leurs recettes des terrains de sport d'Eton et d’ailleurs. Dans les hôtels de Suisse et d’Allemagne, des hommes démesurément gros vous tombent sur le paletot pour vous expliquer quels sprinters ou quels champions de saut en hauteur ils étaient autrefois dans leur université – des hommes qui, à présent, grimpent les escaliers en ahanant et en s’accrochant à la rampe. Des hommes au dernier stade de l’épuisement vous parlent – entre deux quintes de toux – des buts qu'ils ont marqués quand ils étaient des demis ou des avants doués d’une extraordinaire dextérité. Des pugilistes amateurs ex-poids-plumes, dont la silhouette évoque à présent le bureau d’un magnat américain, vous coincent dans un angle de la salle de billard, et, étonnés de ne pas pouvoir vous coller d’aussi près qu'ils le désireraient, vous révèlent en chuchotant la botte secrète qui permet d’esquiver un uppercut par la célérité d’un bond en arrière. Et on peut rencontrer des joueurs de tennis pratiquement au tapis, des patineurs unijambistes, des cavaliers affligés d’œdèmes, boitillant sur des béquilles le long de tous les chemins de l’Engadine34.

 

They are pitiable objects. Never having learnt to read anything but the sporting papers, books are of no use to them. They never wasted much of their youth on thought, and, apparently, have lost the knack of it. They don’t care for art, and Nature only suggests to them the things they can no longer do. The snow-clad mountain reminds them that once they were daring tobogannists; the undulating common makes them sad because they can no longer handle a golf-club; by the riverside they sit down and tell you of the salmon they caught before they caught rheumatic fever; birds only make them long for guns; music raises visions of the local cricket-match of long ago, enlivened by the local band; a picturesque estaminet, with little tables spread out under the vines, recalls bitter memories of ping-pong. One is sorry for them, but their conversation is not exhilarating. The man who has other interests in life beyond sport is apt to find their reminiscences monotonous; while to one another they do not care to talk. One gathers that they do not altogether believe one another.

Ce sont de pitoyables choses. Ils n’ont jamais appris à lire autre chose que les journaux sportifs, et les livres ne leur sont d’aucune utilité. Ils n'ont jamais gaspillé un seul moment de leur jeunesse à réfléchir, et, de toute évidence, ils en ont perdu la capacité. Ils ne se soucient nullement de l'art, et la nature ne leur suggère que les activités auxquelles ils ne peuvent plus se livrer. La montagne leur rappelle qu’ils furent jadis d’audacieux adeptes de la luge; les prés onduleux les attristent parce qu'ils ne peuvent plus manier un club de golf; ils ne s’asseyent sur les berges des rivières que pour vous parler des saumons qu'ils ont pêchés avant d’attraper des rhumatismes; les oiseaux ne font qu’attiser leur nostalgie des armes à feu; la musique suscite en eux la vision des matchs de cricket des temps anciens animés par la fanfare locale; une pittoresque buvette, avec ses petites tables disposées sous une tonnelle couverte de vigne, leur rappelle avec amertume des souvenirs de ping-pong. On est désolé pour eux, mais leur conversation n’a rien d’excitant. Un homme qui voit plus loin que le sport dans l’existence est susceptible de trouver monotone l’étalage de leurs souvenirs; et ceci alors qu’ils n’ont cure de parler à quelqu’un d’autre. On peut supposer qu’ils ne se croient pas entre eux.

34 Région des Alpes Suisses.

The foreigner is taking kindly to our sports; one hopes he will be forewarned by our example and not overdo the thing. At present, one is bound to admit, he shows no sign of taking sport too seriously. Football is gaining favour more and more throughout Europe. But yet the Frenchman has not got it out of his head that the coup to practise is kicking the ball high into the air and catching it upon his head. He would rather catch the ball upon his head than score a goal. If he can manœuvre the ball away into a corner, kick it up into the air twice running, and each time catch it on his head, he does not seem to care what happens after that. Anybody can have the ball; he has had his game and is happy.

L'étranger a la courtoisie de s’intéresser à nos sports; on espère que, mis en garde par notre exemple, il évitera d’en faire trop. Il faut bien reconnaître qu’actuellement, aucun signe n’indique qu’il prenne le sport trop au sérieux. Partout en Europe, le football gagne de plus en plus en faveur. Mais le Français ne s’est cependant pas encore sorti de l’idée que le coup35 à pratiquer est de taper du pied dans le ballon pour l’expédier le plus loin possible dans les airs et de le rattraper avec sa tête. Il préfère donner des coups de tête dans le ballon que de marquer des buts avec. S'il peut manœuvrer pour emporter la balle dans un coin éloigné, l’envoyer en l’air à coups de pied tout en courant, et la rattraper à chaque fois sur le haut de son crâne, ce qui peut arriver par la suite ne l’intéresse en aucune façon. La balle appartient à qui peut la prendre; il lui suffit de l’attraper pour être heureux.

35 En français footballistique dans le texte.

They talk of introducing cricket into Belgium; I shall certainly try to be present at the opening game. I am afraid that, until he learns from experience, the Belgian fielder will stop cricket balls with his head. That the head is the proper thing with which to play ball appears to be in his blood. My head is round, he argues, and hard, just like the ball itself; what part of the human frame more fit and proper with which to meet and stop a ball.

On parle d’introduire le cricket en Belgique; j'essayerai certainement d'être là le jour de l'ouverture des jeux. Je crains fort que, jusqu'à ce que l'expérience lui en ait appris assez, le joueur Belge n’intercepte les balles de cricket avec la tête. Que la tête soit l’accessoire approprié pour intercepter la balle semble être inscrit dans ses gènes. Ma tête est aussi ronde et dure, argumente-t-il, que la balle elle-même; quelle autre partie du corps humain est mieux équipé et approprié pour intercepter une balle.

 

Golf has not yet caught on, but tennis is firmly established from St. Petersburg to Bordeaux. The German, with the thoroughness characteristic of him, is working hard. University professors, stout majors, rising early in the morning, hire boys and practise back-handers and half-volleys. But to the Frenchman, as yet, it is a game. He plays it in a happy, merry fashion, that is shocking to English eyes.

Le golf ne s'est pas encore répandu, mais le tennis est fermement implanté de Saint-Pétersbourg à Bordeaux. L'Allemand, avec le goût de la perfection qui le caractéristique, travaille d’arrache-pied. Les professeurs et les majors d'Université, tôt levés, embauchent des garçons et s’entraînent à la pratique du revers et de la demi-volée36 . Mais pour le Français, jusqu'à plus ample informé, ce n’est qu’un jeu. Il s’y adonne sur un mode jovial et primesautier, ce qui ne laisse pas d’être choquant aux yeux d’un Anglais.

36 Quoique cela veuille dire, si cela veut dire quelque chose. Malgré les louables efforts de ceux qui s’efforcent inlassablement de m’en inculquer les règles, le tennis est pour moi aussi impénétrable que le cricket. Mais je ne vais quand même pas les écouter sous prétexte que Jerome K. Jerome leur a consacré quelques paragraphes.

37 Voir note précédente.

38 Ce n’est pas une traduction littérale pour «remonstrate», mais c’est la première fois que je peux placer cette expression quelque part.

39 Hugh Lawrence «Laurie» Doherty (1875-1919), joueur de tennis britannique.

 

40 Dommage, il me semble que je commençais à comprendre…

 

Your partner’s service rather astonishes you. An occasional yard or so beyond the line happens to anyone, but this man’s object appears to be to break windows. You feel you really must remonstrate, when the joyous laughter and tumultuous applause of the spectators explain the puzzle to you. He has not been trying to serve; he has been trying to hit a man in the next court who is stooping down to tie up his shoe-lace. With his last ball he has succeeded. He has hit the man in the small of the back, and has bowled him over. The unanimous opinion of the surrounding critics is that the ball could not possibly have been better placed. A Doherty has never won greater applause from the crowd. Even the man who has been hit appears pleased; it shows what a Frenchman can do when he does take up a game.

Le service de votre partenaire a de quoi vous étonner quelque peu. Un écart occasionnel d’un yard ou à peu près au-delà de la ligne, ça peut arriver à n’importe qui37, mais il semble bien que le but de cet homme est de fracasser les fenêtres. Vous vous apprêtez à le tancer vertement38 quand le rire joyeux et les applaudissements nourris des spectateurs vous prennent de court. Il n'avait pas essayé de servir; il visait un homme qui, dans le court voisin, s’était accroupi pour renouer son lacet. Il réussit son coup avec sa dernière balle, atteignant l'homme au bas du dos, et l’envoyant bouler cul par-dessus tête. L'opinion unanime de tous les critiques présents est que la balle n’aurait sans doute pu avoir été mieux placée. Un Doherty39 n'a jamais obtenu de plus vifs applaudissements de la part du public. Même le type qui a été frappé a l’air content; ça montre de quoi un Français est capable quand il se prend au jeu.

But French honour demands revenge. He forgets his shoe, he forgets his game. He gathers together all the balls that he can find; his balls, your balls, anybody’s balls that happen to be handy. And then commences the return match. At this point it is best to crouch down under shelter of the net. Most of the players round about adopt this plan; the more timid make for the club-house, and, finding themselves there, order coffee and light up cigarettes. After a while both players appear to be satisfied. The other players then gather round to claim their balls. This makes a good game by itself. The object is to get as many balls as you can, your own and other people’s – for preference other people’s – and run off with them round the courts, followed by whooping claimants.

Mais l'honneur Français crie pourtant vengeance. Il oublie sa chaussure, il oublie sa partie. Il rassemble toutes les balles qu'il peut trouver; ses balles, vos balles, les balles de n’importe qui, pourvu qu’il puisse faire main basse dessus. Et c’est là que commence la seconde manche. Dès lors, le mieux est de rester tapi au ras du sol à l'abri du filet. La plupart des joueurs alentour adoptent cette tactique; les plus timorés se dirigent vers le club-house, et, tant qu’ils sont là, en profitent pour commander un café et allumer une cigarette. Au bout d’un moment, les deux adversaires ont l’air satisfait. Les autres joueurs se rassemblent alors pour récupérer leurs balles, ce qui constitue un excellent jeu en tant que tel. L'objectif est de récupérer autant de balles que possible, les vôtres comme celles des autres – de préférence celles des autres – et de se mettre à cavaler avec tout autour des courts, pourchassé par les huées des plaignants.

In the course of half-an-hour or so, when everybody is dead beat, the game – the original game – is resumed. You demand the score; your partner promptly says it is «forty-fifteen.» Both your opponents rush up to the net, and apparently there is going to be a duel. It is only a friendly altercation; they very much doubt its being «forty-fifteen.» «Fifteen-forty» they could believe; they suggest it as a compromise. The discussion is concluded by calling it deuce. As it is rare for a game to proceed without some such incident occurring in the middle of it, the score generally is deuce. This avoids heart-burning; nobody wins a set and nobody loses. The one game generally suffices for the afternoon.

Au bout d’à peu près une demi-heure, quand tout le monde est quasiment mort, le jeu – le véritable jeu40 – peut reprendre. Vous demandez quel est le score; votre partenaire répond très vite «quarante-quinze.» Vos deux adversaires se précipitent jusqu'au filet, et, de toute évidence, il va y avoir un duel. Ce n’est qu’une amicale chamaillerie; ils doutent fort que ça puisse être «quarante-quinze.» «Quinze-quarante,» ils pourraient le croire; ils le suggèrent comme compromis. On conclut le débat en déclarant l’égalité. Vu qu’une partie se déroule rarement sans qu’un incident tel que celui-ci survienne au beau milieu, le score généralement admis est l’égalité. Ceci évite la rancune; personne ne gagne un set et personne n’en perd. Une seule partie suffit généralement à remplir l'après-midi.

To the earnest player, it is also confusing to miss your partner occasionally – to turn round and find that he is talking to a man. Nobody but yourself takes the slightest objection to his absence. The other side appear to regard it as a good opportunity to score. Five minutes later he resumes the game. His friend comes with him, also the dog of his friend. The dog is welcomed with enthusiasm; all balls are returned to the dog. Until the dog is tired you do not get a look in. But all this will no doubt soon be changed. There are some excellent French and Belgian players; from them their compatriots will gradually learn higher ideals. The Frenchman is young in the game. As the right conception of the game grows upon him, he will also learn to keep the balls lower.

Le joueur sérieux est également troublé de constater l’absence de votre partenaire occasionnel – quand il se retourne et s’aperçoit qu'il n’a plus affaire qu’à un seul homme. Il n’y a que vous pour trouver la plus légère objection à son absence. Dans le camp adverse, on semble la considérer comme une aubaine pour marquer des points. Au bout de cinq minutes, il reprend la partie. Son copain vient avec lui, et aussi le chien de son copain. Le chien est accueilli avec enthousiasme, et on lui envoie toutes les balles. Vous n'obtenez pas le moindre regard avant l’épuisement complet du chien. Mais tout ça va sans doute bientôt changer. Il y a quelques pointures parmi les Français et les Belges; ils initient peu à peu leurs compatriotes à des idéaux plus élevés. Le Français est novice dans le jeu. A mesure qu’une conception correcte du jeu se développera chez lui, il apprendra également à maintenir les balles à un niveau convenable.

I suppose it is the continental sky. It is so blue, so beautiful; it naturally attracts one. Anyhow, the fact remains that most tennis players on the Continent, whether English or foreign, have a tendency to aim the ball direct at Heaven. At an English club in Switzerland there existed in my days a young Englishman who was really a wonderful player. To get the ball past him was almost an impossibility. It was his return that was weak. He only had one stroke; the ball went a hundred feet or so into the air and descended in his opponent’s court. The other man would stand watching it, a little speck in the Heavens, growing gradually bigger and bigger as it neared the earth. Newcomers would chatter to him, thinking he had detected a balloon or an eagle. He would wave them aside, explain to them that he would talk to them later, after the arrival of the ball. It would fall with a thud at his feet, rise another twenty yards or so and again descend. When it was at the proper height he would hit it back over the net, and the next moment it would be mounting the sky again. At tournaments I have seen that young man, with tears in his eyes, pleading to be given an umpire. Every umpire had fled. They hid behind trees, borrowed silk hats and umbrellas and pretended they were visitors – any device, however mean, to avoid the task of umpiring for that young man. Provided his opponent did not go to sleep or get cramp, one game might last all day. Anyone could return his balls; but, as I have said, to get a ball past him was almost an impossibility. He invariably won; the other man, after an hour or so, would get mad and try to lose. It was his only chance of dinner.

Je suppose que c'est à cause du ciel continental. Il est si bleu, si beau; il attire naturellement tout un chacun. Quoiqu’il en soit, c’est un fait que la plupart des joueurs de tennis, sur le continent, qu’ils soient Anglais ou non, ont tendance envoyer la balle en direction des Cieux. Dans un club Anglais, en Suisse, il y avait, de mon temps, un jeune Anglais qui était vraiment un joueur merveilleux. Il était quasiment impossible de lui renvoyer la balle. C'était son revers qui était faible. Il n’avait qu’une seule technique; la balle grimpait à quelque chose comme une centaine de pieds dans les «libres espaces41» et redescendait du côté de son adversaire, lequel observait ce petit point qui s’élevait graduellement vers les Cieux, et redevenait de plus en plus grand en redescendant sur terre. Les nouveaux-venus, s’imaginant qu’il avait repéré un aérostat ou un aigle, voulaient en parler avec lui. Il les repoussait, leur expliquant qu'il leur parlerait un peu plus tard, après le retour de la balle. Elle retombait à ses pieds avec un bruit mat, rebondissait encore d’une vingtaine de yards et retombait à nouveau. Quand elle se trouvait à la hauteur convenable, il la frappait droit au ras du filet, et l’instant d’après, elle s’élevait à nouveau vers le ciel. Au cours de plus d’un tournoi j'ai vu ce jeune homme implorant, les larmes aux yeux, qu’on lui fournisse un arbitre. Tous les arbitres s'étaient esbignés. Ils se cachaient derrière les arbres, ils avaient emprunté des hauts-de-forme en soie et des parapluies et faisaient semblant d’être des spectateurs – ou tout autre stratagème pour éviter d’avoir à arbitrer pour ce jeune homme. Si son adversaire ne finissait pas par s’endormir ou par avoir une crampe, une partie pouvait durer toute la journée. N'importe qui pouvait renvoyer ses balles; mais, comme je l’ai dit, obtenir une balle après lui était presque impossible. Il gagnait à tous les coups; l'autre homme, au bout d’environ une heure, devenait fou ou faisait tout pour perdre. C’était sa seule chance de pouvoir aller dîner.

41 Les guillemets sont du traducteur. L’expression m’arrive tout droit de chez Courteline, mais Jerome K. Jerome et lui ne furent-ils pas presque exactement contemporains? Je me demande s’ils ont jamais entendu parler l’un de l’autre.

 

It is a pretty sight, generally speaking, a tennis ground abroad. The women pay more attention to their costumes than do our lady players. The men are usually in spotless white. The ground is often charmingly situated, the club-house picturesque; there is always laughter and merriment. The play may not be so good to watch, but the picture is delightful. I accompanied a man a little while ago to his club on the outskirts of Brussels. The ground was bordered by a wood on one side, and surrounded on the other three by petites fermes – allotments, as we should call them in England, worked by the peasants themselves.

D’une manière générale, à l’étranger, un court de tennis est un spectacle plaisant. Les dames accordent davantage d'attention à leur tenue que le font nos joueuses. Les hommes sont habituellement vêtus de blanc immaculé. Le court est souvent agréablement situé, le club-house est pittoresque; il y a toujours des rires et de la gaité. Le jeu n’est peut-être pas aussi intéressant à regarder, mais l'image est charmante. Il m’est arrivé d’accompagner un homme à son club, dans la banlieue de Bruxelles. Le court était bordé sur un côté par un bois et sur les trois autres, par des petites fermes42 – des lotissements, comme nous disons en Angleterre, exploitées par les paysans eux-mêmes.

42 Devinez quoi…

It was a glorious spring afternoon. The courts were crowded. The red earth and the green grass formed a background against which the women, in their new Parisian toilets, under their bright parasols, stood out like wondrous bouquets of moving flowers. The whole atmosphere was a delightful mingling of idle gaiety, flirtation, and graceful sensuousness. A modern Watteau would have seized upon the scene with avidity.

C'était par un glorieux après-midi de printemps. Les courts étaient remplis de monde. La terre rouge et l'herbe verte formaient un arrière-plan sur lequel les femmes, dans leurs nouvelles toilettes à la mode de Paris, sous leurs ombrelles claires, se tenaient comme de merveilleux bouquets de fleurs animées. L'atmosphère toute entière était un délicieux mélange de gaité oisive, de marivaudage, et de gracieuse sensualité. Un Watteau moderne aurait saisi la scène avec avidité.

 

Just beyond – separated by the almost invisible wire fencing – a group of peasants were working in the field. An old woman and a young girl, with ropes about their shoulders, were drawing a harrow, guided by a withered old scarecrow of a man. They paused for a moment at the wire fencing, and looked through. It was an odd contrast; the two worlds divided by that wire fencing – so slight, almost invisible. The girl swept the sweat from her face with her hand; the woman pushed back her grey locks underneath the handkerchief knotted about her head; the old man straightened himself with some difficulty. So they stood, for perhaps a minute, gazing with quiet, passionless faces through that slight fencing, that a push from their work-hardened hands might have levelled.

Juste au-delà – séparé par les fils de fer presque invisibles d’une clôture – un groupe de paysans travaillaient dans les champs. Une vieille femme et une jeune fille, des cordes passées autour de leurs épaules, hâlaient une herse, guidées par un homme qui ressemblait à un vieil épouvantail tout flétri. Elles firent halte un instant près de la clôture, et regardèrent à travers. Le contraste était saisissant entre les deux mondes séparés par cette clôture de fil de fer – si ténue, presque invisible. La jeune fille essuya la sueur de son visage avec sa main; la femme repoussa ses mèches grises sous le foulard noué autour de sa tête; le vieil homme se redressa avec quelque difficulté. Ainsi se tinrent-ils, pendant peut-être une minute, regardant fixement, le visage impassible et tranquille, à travers cette clôture si légère qu'une simple poussée de leurs mains endurcies par le travail aurait pu la mettre à bas.

 

Was there any thought, I wonder, passing through their brains? The young girl – she was a handsome creature in spite of her disfiguring garments. The woman – it was a wonderfully fine face: clear, calm eyes, deep-set under a square broad brow. The withered old scarecrow – ever sowing the seed in the spring of the fruit that others shall eat.

Je me demande si une pensée leur traversait l’esprit. La jeune fille – c’était une belle créature en dépit des vêtements qui l’enlaidissaient. La femme – elle avait des traits merveilleusement fins, des yeux clairs et calmes, enfoncés sous un large front carré. Le vieil épouvantail tout flétri – semant toujours au printemps la graine du fruit que d’autres mangeront.

 

The old man bent again over the guiding ropes: gave the word. The team moved forward up the hill. It is Anatole France, I think, who says: Society is based upon the patience of the poor.

Le vieil homme se courba à nouveau entre les cordes: il prononça un mot. L’attelage se remit en marche vers le haut de la colline. C'est Anatole France, je crois, qui a dit: La société se fonde sur la patience des pauvres.

 

Are Early Marriages a Mistake

Les mariages précoces sont-ils une erreur?

 

I am chary nowadays of offering counsel in connection with subjects concerning which I am not and cannot be an authority. Long ago I once took upon myself to write a paper about babies. It did not aim to be a textbook on the subject. It did not even claim to exhaust the topic. I was willing that others, coming after me, should continue the argument – that is if, upon reflection, they were still of opinion there was anything more to be said. I was pleased with the article. I went out of my way to obtain an early copy of the magazine in which it appeared, on purpose to show it to a lady friend of mine. She was the possessor of one or two babies of her own, specimens in no way remarkable, though she herself, as was natural enough, did her best to boom them. I thought it might be helpful to her: the views and observations, not of a rival fancier, who would be prejudiced, but of an intelligent amateur. I put the magazine into her hands, opened at the proper place.

Au jour d’aujourd’hui, quand je propose des conseils sur des sujets à propos desquels je ne fais pas – ni ne saurais faire – autorité, j’y vais en marchant sur des œufs. Il y a de ça pas mal de temps, j'avais pris sur moi d’écrire un article sur les bébés. Je n’avais pas l’intention de rédiger un manuel. Je ne prétendais pas non plus épuiser le sujet. J'étais disposé à ce que d'autres, qui viendraient après moi, continuent sur ma lancée – ceci, à y bien réfléchir, pour peu qu’ils fussent d'avis qu’on pût en dire davantage. Je fus satisfait de cet article. Je sortis pour me procurer un des premiers exemplaires du magazine dans lequel il devait paraître, afin de pouvoir le montrer à une de mes amies. Elle possédait en propre un ou deux bébés, des spécimens tout à fait ordinaires, bien qu'elle-même, comme il était assez naturel, faisait de son mieux pour chanter leurs louanges. Je pensais que l’article pourrait lui être de quelque utilité: des vues et des observations émanant, non pas d'un concurrent émérite, qui eût été juge et partie, mais d'un amateur éclairé. Je lui remis le magazine en mains propres, ouvert à la bonne page.

 

«Read it through carefully and quietly,» I said; «don’t let anything distract you. Have a pencil and a bit of paper ready at your side, and note down any points upon which you would like further information. If there is anything you think I have missed out let me know. It may be that here and there you will be disagreeing with me. If so, do not hesitate to mention it, I shall not be angry. If a demand arises I shall very likely issue an enlarged and improved edition of this paper in the form of a pamphlet, in which case hints and suggestions that to you may appear almost impertinent will be of distinct help to me.»

— Lisez ça attentivement et tranquillement, lui dis-je; ne vous laissez pas distraire par quoique ce soit. Gardez un crayon et un bout de papier à portée de la main, et prenez note de tous les points sur lesquels vous souhaiteriez des informations supplémentaires. Si vous pensez que j’ai omis quelque chose, faites-le moi savoir. Il se peut qu'ici ou là, vous ne partagiez pas mes vues. Si c’est le cas, n'hésitez pas à le signaler, je n’en serai nullement fâché. Si on m’en fait la demande, je serai ravi de fournir une version revue et augmentée de cet article, sous la forme d’une brochure, auquel cas même les conseils et les suggestions qui vous paraîtront les moins pertinentes me seront d’une aide précieuse.

 

«I haven’t got a pencil,» she said; «what’s it all about?»

— Je n'ai pas de crayon, dit-elle; ça parle de quoi?

 

«It’s about babies,» I explained, and I lent her a pencil.

— Ça parle des bébés, expliquai-je, en lui prêtant un crayon.

 

That is another thing I have learnt. Never lend a pencil to a woman if you ever want to see it again. She has three answers to your request for its return. The first, that she gave it back to you and that you put it in your pocket, and that it’s there now, and that if it isn’t it ought to be. The second, that you never lent it to her. The third, that she wishes people would not lend her pencils and then clamour for them back, just when she has something else far more important to think about.

C'est là une autre chose que j'ai apprise. Ne prêtez jamais un crayon à une femme si vous voulez le revoir. Elle dispose de trois réponses en cas de réclamation. La première, c’est qu’elle vous l’a déjà rendu, que vous l’avez mis dans votre poche, qu’il y est à présent, et que s’il n’y est pas, eh bien, il devrait y être. La seconde, c’est que vous ne lui avez jamais prêté de crayon. La troisième, c’est qu'elle souhaiterait que les gens ne lui prêtassent pas leurs crayons si c’est pour venir les réclamer au moment même où elle a autre chose de bien plus important à quoi penser.

 

«What do you know about babies?» she demanded.

— Qu’est-ce que vous savez sur bébés? demanda-t-elle.

 

«If you will read the paper,» I replied, «you will see for yourself. It’s all there.»

— Lisez l’article, répondis-je, vous le verrez par vous-même. Tout est là.

 

She flicked over the pages contemptuously.

Elle tapota les pages avec mépris.

 

«There doesn’t seem much of it?» she retorted.

— Tout ça n’a pas l’air de peser bien lourd, répliqua-t-elle.

 

«It is condensed,» I pointed out to her.

— C’est condensé, lui précisai-je.

 

«I am glad it is short. All right, I’ll read it,» she agreed.

— Heureuse que ce soit court. Très bien, je vais le lire, agréa-t-elle.

 

I thought my presence might disturb her, so went out into the garden. I wanted her to get the full benefit of it. I crept back now and again to peep through the open window. She did not seem to be making many notes. But I heard her making little noises to herself. When I saw she had reached the last page, I re-entered the room.

Je pensais que ma présence pouvait la déranger, de sorte que je sortis dans le jardin. Je voulais qu’elle en tire le maximum de bénéfice. De temps en temps, je venais l’épier à la fenêtre ouverte. Elle ne pas semblait pas prendre beaucoup de notes. Mais je l’entendais faire des petits bruits pour elle-même. Quand je vis qu’elle avait atteint la dernière page, je revins dans la pièce.

 

«Well?» I said.

— Eh bien? dis-je.

 

«Is it meant to be funny,» she demanded, «or is it intended to be taken seriously?»

— Est-ce que ça veut être drôle, demanda-t-elle, ou est-ce que l’intention est sérieuse?

 

«There may be flashes of humour here and there –»

— Il peut y avoir des pointes d’humour ici et là –

 

She did not wait for me to finish.

Elle n’attendit pas que j’aie fini.

 

«Because if it’s meant to be funny,» she said, «I don’t think it is at all funny. And if it is intended to be serious, there’s one thing very clear, and that is that you are not a mother.»

— Parce que si ça veut être drôle, dit-elle, je ne pense pas que ça le soit. Et si l’intention est sérieuse, la chose est très claire, on voit bien que vous n'êtes pas une mère.

 

With the unerring instinct of the born critic she had divined my one weak point. Other objections raised against me I could have met. But that one stinging reproach was unanswerable. It has made me, as I have explained, chary of tendering advice on matters outside my own department of life. Otherwise, every year, about Valentine’s day, there is much that I should like to say to my good friends the birds. I want to put it to them seriously. Is not the month of February just a little too early? Of course, their answer would be the same as in the case of my motherly friend.

Avec l'instinct infaillible du critique né, elle avait mis le doigt sur mon unique point faible. D'autres objections auraient pu m’être opposées. Mais cet unique et cuisant reproche était irréfutable. C’est ce qui me conduit, comme je l’ai expliqué, à rester prudent en donnant des conseils sur des sujets qui ne font pas partie de mes spécialités dans l’existence. A part ça, chaque année, le jour de la Saint-Valentin, il y a beaucoup de choses que je voudrais dire à mes bons amis les oiseaux. Je souhaite m’adresser sérieusement à eux. Le mois de février n'est-il pas un tant soit peu précoce? Naturellement, leur réponse serait la même que dans le cas de ma mère de famille d’amie.

 

«Oh, what do you know about it? you are not a bird.»

— Oh, qu’est-ce que vous en savez? vous n'êtes pas un oiseau.

 

I know I am not a bird, but that is the very reason why they should listen to me. I bring a fresh mind to bear upon the subject. I am not tied down by bird convention. February, my dear friends – in these northern climes of ours at all events – is much too early. You have to build in a high wind, and nothing, believe me, tries a lady’s temper more than being blown about. Nature is nature, and womenfolk, my dear sirs, are the same all the world over, whether they be birds or whether they be human. I am an older person than most of you, and I speak with the weight of experience.

Je sais bien que je ne suis pas un oiseau, mais c'est la raison même pour laquelle ils devraient m’écouter. J'aborde le sujet avec un point de vue tout neuf. Je ne suis lié par aucun apriori ornithologique. Février, mes bons amis – dans ces régions septentrionales qui sont les nôtres – arrive beaucoup trop tôt. Ça vous oblige à bâtir par vent fort, et rien, croyez-moi, ne provoque davantage le courroux d’une dame que d’être en proie aux courants d’air. La nature est la nature, et la gent féminine, mes chers Messieurs, est la même dans le monde entier, que ce soit chez les oiseaux ou chez les êtres humains. Je suis quelqu’un de plus âgé que la plupart d'entre vous, et c’est le poids d'expérience qui dicte mes paroles.

 

If I were going to build a house with my wife, I should not choose a season of the year when the bricks and planks and things were liable to be torn out of her hand, her skirts blown over her head, and she left clinging for dear life to a scaffolding pole. I know the feminine biped and, you take it from me, that is not her notion of a honeymoon. In April or May, the sun shining, the air balmy – when, after carrying up to her a load or two of bricks, and a hod or two of mortar, we could knock off work for a few minutes without fear of the whole house being swept away into the next street – could sit side by side on the top of a wall, our legs dangling down, and peck and morsel together; after which I could whistle a bit to her – then housebuilding might be a pleasure.

S’il me fallait construire une maison avec mon épouse, je ne choisirais pas une saison de l'année où les briques, les planches et tout le bazar risquent de lui être arrachées des mains, ses jupes soulevées par-dessus sa tête, et où sa précieuse existence soit suspendue à un pilier d'échafaudage. Je connais le bipède féminin et – dressez l’oreille à mes paroles – ce n’est pas du tout sa conception d’une lune de miel. En avril ou en mai, sous le soleil brillant et dans l'air embaumé – quand, après avoir charrié jusqu’à elle un ou deux chargements de briques, et une auge ou deux de mortier, le boulot peut être laissé de côté pendant quelques minutes sans risque pour la maison de se voir balayée au loin dans les rues voisines – je pourrais m’asseoir à ses côtés en haut d'un mur, les jambes pendantes, et casser une petite croûte avec elle; après quoi je pourrais lui siffloter un petit air – comme ça, la construction pourrait être un plaisir.

 

The swallows are wisest; June is their idea, and a very good idea, too. In a mountain village in the Tyrol, early one summer, I had the opportunity of watching very closely the building of a swallow’s nest. After coffee, the first morning, I stepped out from the great, cool, dark passage of the wirtschaft into the blazing sunlight, and, for no particular reason, pulled-to the massive door behind me. While filling my pipe, a swallow almost brushed by me, then wheeled round again, and took up a position on the fence only a few yards from me. He was carrying what to him was an exceptionally large and heavy brick. He put it down beside him on the fence, and called out something which I could not understand. I did not move. He got quite excited and said some more. It was undoubtable he was addressing me – nobody else was by. I judged from his tone that he was getting cross with me. At this point my travelling companion, his toilet unfinished, put his head out of the window just above me.

Les hirondelles ont plus de jugeote; leur idée, c’est juin, et c’est une très bonne idée. Dans un village de montagne du Tyrol, tôt dans l’été, j'ai eu l'occasion d'observer de très près la construction d’un nid d’hirondelle. Après le café, le premier matin, je quittai l’ombre et la fraicheur du wirtschaft43 pour la lumière ardente du soleil, et, sans raison particulière, je refermai derrière moi la lourde porte. Alors que je bourrais ma pipe, une hirondelle me frôla presque et, après un nouveau tour de piste, alla se percher sur la barrière à seulement quelques yards de moi. Elle transportait ce qui pour elle devait être une brique particulièrement grosse et pesante. Elle la posa à côté d’elle sur la barrière, et lança un appel que je ne pus comprendre. Je ne fis pas un mouvement. Elle devint tout à fait excitée et se mit à gazouiller encore plus. Indubitablement, elle s'adressait à moi – il n’y avait personne d’autre à proximité. À la tonalité de son appel, j’estimai qu’elle attendait quelque chose de moi. A ce moment, mon compagnon de voyage, qui n’avait pas fini sa toilette, passa la tête par la fenêtre juste au-dessus de moi.

43 En lala itou dans le texte: salle de restaurant.

«Such an odd thing,» he called down to me. «I never noticed it last night. A pair of swallows are building a nest here in the hall. You’ve got to be careful you don’t mistake it for a hat-peg. The old lady says they have built there regularly for the last three years.»

— C’est quand même bizarre, me cria-t-il. Je n’avais pas remarqué ça hier soir. Il y a un couple d'hirondelles qui a construit un nid ici, dans le hall. Fais attention à ne pas le confondre avec une patère. La vieille dame dit que ça fait trois ans qu'ils construisent régulièrement leur nid à cet endroit.

 

Then it came to me what it was the gentleman had been saying to me: «I say, sir, you with the bit of wood in your mouth, you have been and shut the door and I can’t get in.»

Alors je réalisai ce que le gentleman-hirondelle voulait me dire:

— Je vous dis, Monsieur, oui, vous, là, avec le bout de bois dans la bouche, que vous avez refermé la porte et que je ne peux plus entrer.

 

Now, with the key in my possession, it was so clear and understandable, I really forgot for the moment he was only a bird.

Maintenant que j’avais la clef du problème, tout devenait limpide et compréhensible, mais sur le moment, j’en oubliai que ce n’était qu’un oiseau.

 

«I beg your pardon,» I replied, «I had no idea. Such an extraordinary place to build a nest.»

— Je vous demande pardon, répondis-je, je n'avais pas la moindre idée. . . C’est un endroit bien extraordinaire pour construire un nid.

 

I opened the door for him, and, taking up his brick again, he entered, and I followed him in. There was a deal of talk.

Je lui ouvris la porte, et, après avoir récupéré sa brique, il entra, et je le suivis à l’intérieur. Il continuait à discourir.

 

«He shut the door,» I heard him say, «Chap there, sucking the bit of wood. Thought I was never going to get in.»

— Il a fermé la porte, l’entendis-je grommeler, cet âne-là, avec son bout de bois à sucer. J’ai bien cru ne plus pouvoir entrer.

 

«I know,» was the answer; «it has been so dark in here, if you’ll believe me, I’ve hardly been able to see what I’ve been doing.»

«Fine brick, isn’t it? Where will you have it?»

— Je sais, lui répondit-on; il faisait si noir, là-dedans, tu ne vas pas me croire, mais c’est à peine si je pouvais voir ce que je faisais. Pas mal, cette brique, dis donc! Où est-ce que tu l’as trouvée?

 

Observing me sitting there, they lowered their voices. Evidently she wanted him to put the brick down and leave her to think. She was not quite sure where she would have it. He, on the other hand, was sure he had found the right place for it. He pointed it out to her and explained his views. Other birds quarrel a good deal during nest building, but swallows are the gentlest of little people. She let him put it where he wanted to, and he kissed her and ran out. She cocked her eye after him, watched till he was out of sight, then deftly and quickly slipped it out and fixed it the other side of the door.

Voyant que je m’asseyais là, ils baissèrent la voix. Évidemment elle voulait qu'il ne s’occupât plus de la brique et qu’il la laissât tout régenter. Elle n'était pas tout à fait sûre de l’endroit où elle voulait la mettre. Lui, de son côté, était certain d’avoir trouvé la bonne place. Il le lui dit et lui expliqua comment il voyait les choses. D'autres oiseaux se disputent pas mal pendant la construction du nid, mais les hirondelles sont les plus gentilles des lutins. Elle le laissa poser la brique où il voulait. Il lui fit un bisou et repartit. Elle garda l’œil sur lui, le surveillant jusqu'à ce qu'il fût hors de vue, puis l’enleva aussi prestement qu’habilement d’où elle était pour la sceller de l'autre côté de la porte.

 

«Poor dears» (I could see it in the toss of her head); «they will think they know best; it is just as well not to argue with them.»

— Les pauvres chéris (je pouvais voir ça à la façon dont elle tenait la tête); ils croient tout savoir mieux que les autres; ça ne sert à rien de discuter avec eux.

 

Every summer I suffer much from indignation. I love to watch the swallows building. They build beneath the eaves outside my study window. Such cheerful little chatter-boxes they are. Long after sunset, when all the other birds are sleeping, the swallows still are chattering softly. It sounds as if they were telling one another some pretty story, and often I am sure there must be humour in it, for every now and then one hears a little twittering laugh. I delight in having them there, so close to me. The fancy comes to me that one day, when my brain has grown more cunning, I, too, listening in the twilight, shall hear the stories that they tell.

Chaque été, l'indignation m’étouffe. J'aime observer les hirondelles qui bâtissent leurs nids. Elles le bâtissent sous la gouttière, près de la fenêtre de mon bureau. Quelles joyeuses petites bavardes! Longtemps après le coucher du soleil, alors que tous les autres oiseaux dorment, les hirondelles papotent toujours à voix basse. On dirait qu’elles s’en racontent de bien bonnes les unes aux autres, et je suis souvent persuadé qu'il doit y avoir de l’humour là-dedans, parce que de temps à autre, on entend un petit gazouillis de rire. Je suis ravi de les avoir là, si près de moi. Je m’imagine parfois qu’un jour, quand mon cerveau sera devenu plus malin, moi aussi, en les écoutant au crépuscule, je pourrais comprendre les histoires qu’elles se racontent.

 

One or two phrases already I have come to understand: «Once upon a time» – «Long, long ago» – «In a strange, far-off land.» I hear these words so constantly, I am sure I have them right. I call it «Swallow Street,» this row of six or seven nests. Two or three, like villas in their own grounds, stand alone, and others are semi-detached. It makes me angry that the sparrows will come and steal them. The sparrows will hang about deliberately waiting for a pair of swallows to finish their nest, and then, with a brutal laugh that makes my blood boil, drive the swallows away and take possession of it. And the swallows are so wonderfully patient.

Je suis déjà arrivé à comprendre quelques expressions toutes faites: «Il était une fois» – «Il y a longtemps, bien longtemps» – «Dans un étrange et lointain pays.» J'entends ces mots-là si souvent que je suis sûr d’être dans le vrai. J’appelle cette rangée de six ou sept nids la «Rue des Hirondelles». Deux ou trois sont bâtis à l’écart, comme des villas sur leur propre terrain, et d'autres sont mitoyens. Ça me fiche en rogne que des moineaux puisse venir les voler. Les moineaux attendent qu’un couple d'hirondelles ait fini son nid, puis, avec un rire brutal qui me fait bouillir le sang, les chassent pour en prendre possession. Et les hirondelles sont si merveilleusement patientes.

 

«Never mind, old girl,» says Tommy Swallow, after the first big cry is over, to Jenny Swallow, «let’s try again.»

— Laisse tomber, ma vieille, dit Tommy le Martinet, après la première crise de larmes, à Jenny l’Aronde, on va le rebâtir44.

44 Plus beau qu’avant.

And half an hour later, full of fresh plans, they are choosing another likely site, chattering cheerfully once more. I watched the building of a particular nest for nearly a fortnight one year; and when, after two or three days’ absence, I returned and found a pair of sparrows comfortably encsonced therein, I just felt mad. I saw Mrs. Sparrow looking out. Maybe my anger was working upon my imagination, but it seemed to me that she nodded to me:

Et une demi-heure plus tard, munis de plans entièrement revus, ils choisissent un autre site convenable, en gazouillant à nouveau joyeusement. Une année, j'ai particulièrement bien observé la construction d'un nid pendant presque quinze jours; et quand je suis rentré, après deux ou trois jours d’absence, j’ai trouvé un couple de moineaux confortablement installés dedans, je me suis senti devenir fou. Mrs. Piaf rôdait dans les parages. Ma colère influençait peut-être mon imagination, mais il m'a semblé qu'elle penchait la tête vers moi:

 

«Nice little house, ain’t it? What I call well built.»

— Jolie petite baraque, non? Ce que j'appelle bien construite.

 

Mr. Sparrow then flew up with a gaudy feather, dyed blue, which belonged to me. I recognised it. It had come out of the brush with which the girl breaks the china ornaments in our drawing-room. At any other time I should have been glad to see him flying off with the whole thing, handle included. But now I felt the theft of that one feather as an added injury. Mrs. Sparrow chirped with delight at sight of the gaudy monstrosity. Having got the house cheap, they were going to spend their small amount of energy upon internal decoration. That was their idea clearly, a «Liberty interior.» She looked more like a Cockney sparrow than a country one – had been born and bred in Regent Street, no doubt.

Mr. Piaf arriva alors en volant, portant une plume chamarrée de bleu qui m’appartenait. Je la reconnus. Il l’avait arrachée au plumeau avec lequel la bonne massacre les porcelaines de Chine de notre salon. À n'importe quel autre moment, j’eusse été heureux de le voir s’envoler au loin avec l’ustensile au grand complet, manche compris. Mais là, je ressentis le vol de cette plume comme un dégât supplémentaire. Mrs. Piaf pépiait de plaisir à la vue de cette voyante monstruosité. Ayant eu le logis à peu de frais, ils allaient dépenser leur faibles forces pour la décoration intérieure. À l’évidence, leur idée était celle d’un intérieur «Liberty.» Pas de doute que ça ressemblait plus à l’intérieur d’un moineau né et élevé dans Regent Street qu’à celui d’un pierrot des champs.

 

«There is not much justice in this world,» said I to myself; «but there’s going to be some introduced into this business – that is, if I can find a ladder.»

— Il n'y a guère de justice en ce monde, me dis-je à moi-même; mais je te vais en mettre dans tout ce bazar, pour peu que je mette la main sur une échelle.

 

I did find a ladder, and fortunately it was long enough. Mr. and Mrs. Sparrow were out when I arrived, possibly on the hunt for cheap photo frames and Japanese fans. I did not want to make a mess. I removed the house neatly into a dust-pan, and wiped the street clear of every trace of it. I had just put back the ladder when Mrs. Sparrow returned with a piece of pink cotton-wool in her mouth. That was her idea of a colour scheme: apple-blossom pink and Reckitt’s blue side by side. She dropped her wool and sat on the waterspout, and tried to understand things.

J'ai trouvé une échelle, et, par chance, elle était assez longue. Mr. et Mrs. Piaf étaient sortis quand je suis arrivé, probablement en train de chiner des cadres bon marché et des éventails japonais. Je ne voulais pas créer de désordre. J'ai soigneusement enlevé la maison à l’aide d’une pelle à poussière, et j’ai essuyé toute trace dans l'espace laissé libre dans la rue. Je venais juste de remettre l'échelle en place quand Mrs. Piaf est revenue, un morceau d'ouate rose dans la bouche. C'était son idée d'un effet de couleurs: une juxtaposition de rose fleur de pommier et de bleu Reckitt45. Elle a laissé tomber son brin d’ouate, s'est perchée sur la gouttière, et a essayé d’y comprendre quelque chose.

45 Sorte de bleu de rinçage utilisé pour faire la lessive. Peut-être l’équivalent victorien des «azurants optiques». Ceci dit, il semble que ça existe toujours.

«Number one, number two, number four; where the blazes» – sparrows are essentially common, and the women are as bad as the men – «is number three?»

— Numéro un, numéro deux, numéro quatre; où diable – les moineaux sont fondamentalement vulgaires, et les femmes ne valent pas mieux que les hommes – est passé le numéro trois?

 

Mr. Sparrow came up from behind, over the roof. He was carrying a piece of yellow-fluff, part of a lamp-shade, as far as I could judge.

Mr. Piaf arriva par derrière, de l’autre côté du toit. Il portait un fragment de peluche jaune, un morceau d’abat-jour, pour autant que je pusse en juger.

 

«Move yourself,» he said, «what’s the sense of sitting there in the rain?»

— Bouge-toi, dit-il, ça ressemble à rien de rester là sous la pluie!

 

«I went out just for a moment,» replied Mrs. Sparrow; «I could not have been gone, no, not a couple of minutes. When I came back –»

— À peine si je suis sortie un instant, répondit Mrs. Piaf; j’ai pas pu rester partie plus de deux ou trois minutes. Quand je revenue –

 

«Oh, get indoors,» said Mr. Sparrow, «talk about it there.»

— Oh, rentre à l’intérieur, dit Mr. Piaf, on sera mieux pour causer.

 

«It’s what I’m telling you,» continued Mrs. Sparrow, «if you would only listen. There isn’t any door, there isn’t any house –»

— Ce que je te dis, continua Mrs. Piaf, si seulement tu voulais bien m’écouter, c’est qu’y a plus de porte, plus de baraque –

 

«Isn’t any –» Mr. Sparrow, holding on to the rim of the spout, turned himself topsy-turvy and surveyed the street. From where I was standing behind the laurel bushes I could see nothing but his back.

Mr. Piaf, perché sur le bord du chéneau, tournait sur lui-même et examinait la rue. De là où j’étais derrière les massifs de laurier de moi, je ne pouvais rien voir.

 

He stood up again, looking angry and flushed.

Il se redressa, l’air très en colère.

 

«What have you done with the house? Can’t I turn my back a minute –»

— Qu'est-ce que t’as fait de la maison? Je peux pas tourner le dos une minute –

 

«I ain’t done nothing with it. As I keep on telling you, I had only just gone –»

— J’ai rien fait avec la maison. C’est ce que je me tue à te le dire, je suis juste allée –

 

«Oh, bother where you had gone. Where’s the darned house gone? that’s what I want to know.»

— Oh, je me fiche de savoir où t’es allée. Ce que je veux savoir, c’est où la maison est allée!

 

They looked at one another. If ever astonishment was expressed in the attitude of a bird it was told by the tails of those two sparrows. They whispered wickedly together. The idea occurred to them that by force or cunning they might perhaps obtain possession of one of the other nests. But all the other nests were occupied, and even gentle Jenny Swallow, once in her own home with the children round about her, is not to be trifled with. Mr. Sparrow called at number two, put his head in at the door, and then returned to the waterspout.

Ils se regardaient l’un l’autre. Si jamais l'étonnement fut exprimé par l’attitude d'un oiseau, il l’était par les queues de ces deux moineaux. Ils se soufflaient la méchanceté à la figure. L'idée leur vint que par force ou par ruse, ils pourraient peut-être s’emparer d'un des autres nids. Mais ils étaient tous occupés, et même la gentille Jenny l’Aronde, une fois dans sa propre maison avec ses enfants réunis autour d’elle, ne se fût pas laissé faire. Mr. Piaf frappa au numéro deux, passa sa tête dans à la porte, puis revint sous la pluie.

 

«Lady says we don’t live there,» he explained to Mrs. Sparrow. There was silence for a while.

— La dame dit qu’on habite pas là, expliqua-t-il à Mrs. Piaf.

Il y eut un moment de silence.

 

«Not what I call a classy street,» commented Mrs. Sparrow.

— C’est pas ce que j'appellerais une rue chic, commenta Mrs. Piaf.

 

«If it were not for that terrible tired feeling of mine,» said Mr. Sparrow, «blame if I wouldn’t build a house of my own.»

— Sans la terrible fatigue que je ressens, dit Mr. Piaf, que je sois pendu si je construirais pas moi-même une maison.

 

«Perhaps,» said Mrs. Sparrow, « – I have heard it said that a little bit of work, now and then, does you good.»

— C’est possible, dit Mrs. Piaf, – j'ai entendu dire qu’un peu de travail, de temps en temps, ça pouvait faire du bien.

 

«All sorts of wild ideas about in the air nowadays,» said Mr. Sparrow, «it don’t do to listen to everybody.»

— Y a toutes sortes d’idées saugrenues dans l’air de nos jours, dit Mr. Piaf. Faut pas écouter tout le monde.

 

«And it don’t do to sit still and do nothing neither,» snapped Mrs. Sparrow. «I don’t want to have to forget I’m a lady, but – well, any man who was a man would see things for himself.»

— Je peux pourtant pas rester sans rien faire, glapit Mrs. Piaf. Je voudrais avoir à oublier que je suis une dame, mais – eh bien, n'importe quel homme digne de ce nom verrait bien ce qu’il a à faire.

 

«Why did I every marry?» retorted Mr. Sparrow.

— Quelle idée j’ai eue de me marier? répliqua Mr. Piaf.

 

They flew away together, quarrelling.

Ils s’envolèrent ensemble au loin, sans cesser de se quereller.

 

Do Writers Write too Much?

Les écrivains en font-ils trop?

 

On a newspaper placard, the other day, I saw announced a new novel by a celebrated author. I bought a copy of the paper, and turned eagerly to the last page. I was disappointed to find that I had missed the first six chapters. The story had commenced the previous Saturday; this was Friday. I say I was disappointed and so I was, at first. But my disappointment did not last long. The bright and intelligent sub-editor, according to the custom now in vogue, had provided me with a short synopsis of those first six chapters, so that without the trouble of reading them I knew what they were all about.

L'autre jour, sur un panneau publicitaire, j’ai vu qu’un journal publiait en feuilleton le nouveau roman d’un auteur célèbre. J'ai acheté un exemplaire du magazine, et j’en ai fiévreusement tourné les pages jusqu’à la dernière. Je fus déçu de constater que j'avais manqué les six premiers chapitres. L'histoire avait débuté le samedi précédent; nous étions vendredi. Je dis que j'étais déçu, et je l’étais bien, du moins au début. Mais ma déception ne dura pas. Suivant l’usage à présent à la mode, le rédacteur adjoint m'avait judicieusement fourni un bref résumé des six premiers chapitres, de sorte que, sans même me donner la peine de les lire, je pus apprendre de quoi il était question.

 

«The first instalment,» I learned, «introduces the reader to a brilliant and distinguished company, assembled in the drawing-room of Lady Mary’s maisonette in Park Street. Much smart talk is indulged in.»

«Le premier épisode,» appris-je, «présente au lecteur une société remarquable et distinguée qui, réunie dans le salon de Madame Mary47, dans Park Street, se livre à une conversation des plus brillantes.»

47 En fait, il s’agit de la «maisonette» de cette dame, ce qui peut désigner une maisonnette (avec deux n) ou un duplex. Mais je prends sur moi de décider que le salon suffit largement.

 

 

I know that «smart talk» so well. Had I not been lucky enough to miss that first chapter I should have had to listen to it once again. Possibly, here and there, it might have been new to me, but it would have read, I know, so very like the old. A dear, sweet white-haired lady of my acquaintance is never surprised at anything that happens.

Je connais bien ce genre de «conversation brillante». Si je n’avais pas eu la chance de manquer ce premier chapitre, j’eusse dû l’écouter une fois de plus. Il y aurait peut-être eu, ici ou là, quelque chose de nouveau pour moi, mais je sais qu’il m’eût fallu relire tout un tas de vieilleries archi-connues. Une chère et gentille dame aux cheveux blancs de ma connaissance ne s’étonne jamais de ce qui peut arriver.

«Something very much of the same kind occurred,» she will remember, «one winter when we were staying in Brighton. Only on that occasion the man’s name, I think, was Robinson.»

— Il est arrivé exactement la même chose, se rappelle-t-elle, pendant un hiver que nous avons passé à Brighton. Seulement, cette fois-là, je crois que le nom de l'homme était Robinson.

We do not live new stories – nor write them either. The man’s name in the old story was Robinson, we alter it to Jones. It happened, in the old forgotten tale, at Brighton, in the winter time; we change it to Eastbourne, in the spring. It is new and original – to those who have not heard «something very like it» once before.

Nous ne vivons jamais de nouvelles histoires – pas plus que nous n’en écrivons. Si le nom de l'homme dans la vieille histoire était Robinson, nous le changeons pour Jones. Si l’ancienne version se passait à Brighton, en hiver, nous changeons ça pour Eastbourne au printemps. C’est nouveau et original – pour ceux qui n'ont jamais entendu «exactement la même chose» auparavant.

«Much smart talk is indulged in,» so the sub-editor has explained. There is absolutely no need to ask for more than that. There is a Duchess who says improper things. Once she used to shock me. But I know her now. She is really a nice woman; she doesn’t mean them. And when the heroine is in trouble, towards the middle of the book, she is just as amusing on the side of virtue. Then there is a younger lady whose speciality is proverbs. Apparently whenever she hears a proverb she writes it down and studies it with the idea of seeing into how many different forms it can be twisted. It looks clever; as a matter of fact, it is extremely easy.

«On se livre à une conversation des plus brillantes,» expliquait le rédacteur-adjoint. Nul besoin d’en dire plus. Je vois d’ici la duchesse qui raconte des choses pas très convenables. Autrefois, ça me heurtait. Mais à présent, je la connais. C’est vraiment une femme charmante; elle n’y croit pas elle-même. Et quand l’héroïne se trouve dans une situation scabreuse, vers le milieu du livre, elle ne s’en amuse que sur le plan de la vertu. Et puis, il y a la jeune dame dont les proverbes sont la spécialité. Apparemment, à chaque fois qu'elle en entend un, elle le note et le décortique dans tous les sens pour voir de quelles façons différentes il peut être détourné. Ça paraît très fort; en fait, c'est extrêmement facile.

 

Be virtuous and you will be happy.

Soyez vertueux et vous serez heureux48.

48 Apparemment un apophtegme de Benjamin Franklin.

 

 

She jots down all the possible variations: Be virtuous and you will be unhappy.

Elle prend note de toutes les variantes possibles: Soyez vertueux et vous serez malheureux.

«Too simple that one,» she tells herself. Be virtuous and your friends will be happy if you are not.

— Trop facile, celle-là, reconnaît-elle elle-même.

Soyez vertueux et vos amis seront heureux quand vous ne le serez pas.

«Better, but not wicked enough. Let us think again. Be happy and people will jump to the conclusion that you are virtuous.

— Meilleur, mais pas assez virulent. Réfléchissons encore. Soyez heureux et les gens sauteront à la conclusion que vous êtes vertueux.

«That’s good, I’ll try that one at to-morrow’s party.»

— Ça, c’est bon, je vais l’essayer à la soirée de demain.

 

She is a painstaking lady. One feels that, better advised, she might have been of use in the world.

C’est une dame qui ne ménage pas sa peine. On estime que, mieux conseillée, elle eût pu rendre des services à l’humanité.

 

There is likewise a disgraceful old Peer who tells naughty stories, but who is good at heart; and one person so very rude that the wonder is who invited him.

De même, il y a un vieux pair scandaleux qui raconte des histoires salaces. Même si, au fond, ce n’est pas le mauvais bougre, il est si vulgaire que la question est toujours de savoir qui a bien pu l’inviter.

 

Occasionally a slangy girl is included, and a clergyman, who takes the heroine aside and talks sense to her, flavoured with epigram. All these people chatter a mixture of Lord Chesterfield and Oliver Wendell Holmes, of Heine, Voltaire, Madame de Stael, and the late lamented H. J. Byron. «How they do it beats me,» as I once overheard at a music hall a stout lady confess to her friend while witnessing the performance of a clever troup, styling themselves «The Boneless Wonders of the Universe.»

Il arrive aussi qu’une jeune fille parlant couramment l’argot soit de la partie, et un ecclésiastique, qui prend l’héroïne à part et lui tient la jambe en l’inondant d’épigrammes. Le bavardage de tous ces gens forme un mélange de Lord Chesterfield et d’Oliver Wendell Holmes, de Heine, de Voltaire, de Madame de Staël, et de feu le regretté H. J. Byron. «Je me demande bien comment elles peuvent faire ça,» comme on a un jour surpris au music-hall une dame plus que corpulente le confier à son ami alors qu’ils assistaient au numéro d’une troupe talentueuse qui s’intitulait elle-même «Les Merveilles Désossées de l'Univers.»

 

The synopsis added that: «Ursula Bart, a charming and unsophisticated young American girl possessed of an elusive expression makes her first acquaintance with London society.»

Le résumé ajoutait: «Ursula Bart, charmante jeune américaine un peu sauvage et à l’expression indéfinissable fait son entrée dans la société Londonienne.»

 

Here you have a week’s unnecessary work on the part of the author boiled down to its essentials. She was young. One hardly expects an elderly heroine. The «young» might have been dispensed with, especially seeing it is told us that she was a girl. But maybe this is carping. There are young girls and old girls. Perhaps it is as well to have it in black and white; she was young. She was an American young girl. There is but one American young girl in English fiction. We know by heart the unconventional things that she will do, the startlingly original things that she will say, the fresh illuminating thoughts that will come to her as, clad in a loose robe of some soft clinging stuff, she sits before the fire, in the solitude of her own room.

Et voilà, pour l’auteur, le travail de toute une semaine rendu inutile et réduit à l’essentiel. Elle était jeune. C’est à peine si on pourrait s’attendre à une héroïne âgée. Du moment qu’on nous parlait d’une fille, on aurait aussi bien pu éviter le mot «jeune». Mais n’ergotons pas. Il y a des jeunes filles et des vieilles filles. C’est peut-être aussi bien d’avoir ça sur le mode tout l’un, tout l’autre; elle était jeune. C’était une jeune fille Américaine. Il n’y a qu’une seule jeune fille Américaine dans la littérature anglaise de fiction. Nous savons par cœur tout ce qu’elle pourra faire d’inhabituel, toute la surprenante originalité de ce qu'elle pourra dire, la fraîcheur lumineuses des pensées qui lui viendront alors que, drapée dans une ample et longue robe taillée dans une étoffe douce et molle, elle se repose devant la cheminée, dans la solitude de sa chambre.

 

To complete her she had an «elusive expression.» The days when we used to catalogue the heroine’s «points» are past. Formerly it was possible. A man wrote perhaps some half-a-dozen novels during the whole course of his career. He could have a dark girl for the first, a light girl for the second, sketch a merry little wench for the third, and draw you something stately for the fourth. For the remaining two he could go abroad. Nowadays, when a man turns out a novel and six short stories once a year, description has to be dispensed with. It is not the writer’s fault. There is not sufficient variety in the sex. We used to introduce her thus:

Pour compléter, elle avait «une expression indéfinissable.» Les jours où nous avions tout loisir d’inventorier les différentes «caractéristiques» de l’héroïne sont révolus. Autrefois, c'était possible. Pendant toute la durée de sa carrière, un homme écrivait peut-être une demi-douzaine de romans. Il pouvait prendre une demoiselle ombrageuse pour le premier, une jeune fille lumineuse pour le second, décrire une espiègle petite gamine pour le troisième, et vous dresser un majestueux portrait pour le quatrième. Les deux autres, il pouvait aller les chercher à l'étranger. Au jour d’aujourd’hui, quand un homme vous expédie un roman et six nouvelles par an, toute description doit être évitée. Ce n'est pas la faute de l'auteur si le beau sexe ne présente pas suffisamment de variété. Dans le temps, nous la présentions généralement de la façon suivante:

 

«Imagine to yourself, dear reader, an exquisite and gracious creature of five feet three. Her golden hair of that peculiar shade» – here would follow directions enabling the reader to work it out for himself. He was to pour some particular wine into some particular sort of glass, and wave it about before some particular sort of a light. Or he was to get up at five o’clock on a March morning and go into a wood. In this way he could satisfy himself as to the particular shade of gold the heroine’s hair might happen to be. If he were a careless or lazy reader he could save himself time and trouble by taking the author’s word for it. Many of them did.

«Figurez-vous, cher lecteur, une exquise et gracieuse créature de cinq pieds trois pouces. Ses cheveux d'or, de cette nuance particulière» – suivaient ici des indications permettant au lecteur de s’en faire une idée. Il lui fallait verser un vin particulier dans un verre d’un modèle particulier, et l’agiter devant une lumière particulière. Ou bien se lever sur le coup de cinq heures, un matin du mois de mars, et aller dans les bois. De cette façon, il pouvait se pénétrer de la nuance particulière de l'or dont les cheveux de l’héroïne étaient nimbés. Un lecteur insouciant ou paresseux pouvait s’épargner du temps et de l’ennui en croyant l’auteur sur parole. C’est ce que faisaient pas mal d’entre eux.

 

«Her eyes!» They were invariably deep and liquid. They had to be pretty deep to hold all the odds and ends that were hidden in them; sunlight and shadow, mischief, unsuspected possibilities, assorted emotions, strange wild yearnings. Anything we didn’t know where else to put we said was hidden in her eyes.

«Ses yeux!» Ils avaient invariablement la profondeur d’un lac. C’est qu’il leur fallait être assez profonds pour contenir tout le bric-à-brac qu’ils recelaient; la lumière du soleil et l’ombre, la malice, les possibilités insoupçonnées, les émotions de toutes sortes, les désirs sauvages et étranges. Nous disions qu’elle avait dans les yeux tout un tas de trucs que nous ne savions où mettre.

 

«Her nose!» You could have made it for yourself out of a pen’orth of putty after reading our description of it.

«Son nez!» Vous auriez pu le modeler vous-même dans une demi-livre de mastic après avoir lu notre description.

 

«Her forehead!» It was always «low and broad.» I don’t know why it was always low. Maybe because the intellectual heroine was not then popular. For the matter of that I doubt if she be really popular now. The brainless doll, one fears, will continue for many years to come to be man’s ideal woman – and woman’s ideal of herself for precisely the same period, one may be sure.

«Son front!» Il était toujours «bas et large.» J’ignore pourquoi il était toujours bas. Peut-être parce que les héroïnes intellectuelles n'étaient guère populaires. De toute façon, je doute qu’elles le soient vraiment devenues. Il est à craindre que la ravissante idiote49 continuera pendant de nombreuses années à représenter l'idéal féminin de l'homme – et l'idéal de la femme pour elle-même pendant exactement la même période, on peut en être sûr50.

49 Les italiques sont du traducteur («brainless doll»).

50 J’espère que Big Sister ne tombera pas sur cette remarque.

 

51 Ou plutôt, «munissassiez,» mais il ne faut quand même pas pousser.

 

«Her chin!» A less degree of variety was permissible in her chin. It had to be at an angle suggestive of piquancy, and it had to contain at least the suspicion of a dimple.

«Son menton!» Il existait moins de variétés pour le menton. Il devait pointer selon angle suggérant une certaine impertinence, et contenir au moins un soupçon de fossette.

To properly understand her complexion you were expected to provide yourself with a collection of assorted fruits and flowers. There are seasons in the year when it must have been difficult for the conscientious reader to have made sure of her complexion. Possibly it was for this purpose that wax flowers and fruit, carefully kept from the dust under glass cases, were common objects in former times upon the tables of the cultured.

Pour vous faire une idée convenable de son teint, on attendait de vous que vous vous munissiez51 de tout un assortiment de fruits et de fleurs. A certaines saisons de l’année, il devait être difficile au lecteur consciencieux de s’assurer de son teint. C’était sans doute pour cela que les fleurs et les fruits de cire, soigneusement abrités de la poussière sous leurs cloches de verre, étaient autrefois des objets communs sur les tables des gens cultivés.

Nowadays we content ourselves – and our readers also, I am inclined to think – with dashing her off in a few bold strokes. We say that whenever she entered a room there came to one dreams of an old world garden, the sound of far-off bells. Or that her presence brought with it the scent of hollyhocks and thyme. As a matter of fact I don’t think hollyhocks do smell. It is a small point; about such we do not trouble ourselves. In the case of the homely type of girl I don’t see why we should not borrow Mr. Pickwick’s expression, and define her by saying that in some subtle way she always contrived to suggest an odour of chops and tomato sauce.

Au jour d’aujourd’hui, nous nous contentons – et nos lecteurs aussi, j’incline à le penser – d’expédier ça à grands traits. Nous disons qu’à chaque fois qu'elle pénètre dans une pièce, on entend, venu comme dans un rêve des jours où le monde était un jardin, le son de cloches lointaines. Ou qu’elle apporte avec elle des senteurs de rose trémière et de thym. En fait, je ne pense pas que les roses trémières sentent quoique ce soit. Ce n’est qu’un détail; nous n’avons pas à nous en préoccuper. Dans le cas de la jeune fille toute simple, je ne vois pas pourquoi nous ne pourrions emprunter la formule de Mr. Pickwick, et la définir en disant avec subtilité qu'elle se débrouillait toujours pour suggérer des senteurs de côtelette et de sauce tomate.

If we desire to be exact we mention, as this particular author seems to have done, that she had an «elusive expression,» or a penetrating fragrance. Or we say that she moved, the centre of an indefinable nuance.

Pour être tout à fait exacts, nous mentionnons, comme cet auteur particulier semble l’avoir fait, qu'elle avait «une expression indéfinissable,» ou un parfum pénétrant. Ou nous disons qu'elle se déplaçait comme au cœur d'une indéfinissable nuance.

 

But it is not policy to bind oneself too closely to detail. A wise friend of mine, who knows his business, describes his hero invariably in the vaguest terms. He will not even tell you whether the man is tall or short, clean shaven or bearded.

Mais il n’est pas de bonne politique de trop s’attacher aux détails. Un très sage ami à moi, qui connaît son affaire, décrit invariablement son héros dans les termes les plus vagues. Il ne vous dit même pas si l'homme est grand ou petit, rasé de près ou barbu.

 

«Make the fellow nice,» is his advice. «Let every woman reader picture him to herself as her particular man. Then everything he says and does becomes of importance to her. She is careful not to miss a word.»

— Rends le type sympathique, conseille-t-il. Laisse chaque lectrice se le décrire pour elle-même selon son type d’homme particulier. Alors, tout ce qu’il dira et fera prendra de l’importance à ses yeux. Elle fera attention à ne pas en rater une miette.

 

For the same reason he sees to it that his heroine has a bit of every girl in her. Generally speaking, she is a cross between Romola and Dora Copperfield. His novels command enormous sales. The women say he draws a man to the life, but does not seem to know much about women. The men like his women, but think his men stupid.

C’est pour la même raison qu’il veille à ce que son héroïne ait en elle un peu de chaque fille. D'une façon générale, il en fait un croisement de Romola52 et de Dora Copperfield53. Ses romans se vendent comme des petits pains. Les femmes disent qu'il décrit l’homme de leur vie, mais paraît assez ignorant au sujet des femmes. Les hommes adorent ses femmes, mais trouvent ses hommes ineptes.

52 Romola: Personnage principal du Roman historique éponyme de George Eliot.

53 Première épouse de David Copperfield dans le roman de Charles Dickens (personnage de femme-enfant).

54 Romancière britannique (1689-1762).

55 Romancière britannique (1819-1880).

 

 

Of another famous author no woman of my acquaintance is able to speak too highly. They tell me his knowledge of their sex is simply marvellous, his insight, his understanding of them almost uncanny. Thinking it might prove useful, I made an exhaustive study of his books. I noticed that his women were without exception brilliant charming creatures possessed of the wit of a Lady Wortlay Montagu, combined with the wisdom of a George Eliot. They were not all of them good women, but all of them were clever and all of them were fascinating. I came to the conclusion that his lady critics were correct: he did understand women. But to return to our synopsis.

D’un autre auteur célèbre, aucune femme de ma connaissance ne saurait parler avec trop de ferveur. Elles me disent que sa connaissance de leur sexe est tout simplement merveilleuse, que sa perspicacité, sa compréhension sont quasiment inouïes. Pensant que ça pouvait s'avérer utile, je me suis livré à une étude approfondie de ses livres. J'ai remarqué que ses personnages féminins étaient sans exception de brillantes créatures bourrées de charme, possédant l'esprit d’une Lady Wortlay Montagu54, combiné à la sagesse d’une George Eliot55. Toutes n’étaient pas des femmes bonnes, mais toutes étaient intelligentes et toutes étaient fascinantes. J’en suis arrivé à la conclusion que les critiques de ces dames étaient correctes: il avait compris les femmes. Mais revenons à notre résumé.

The second chapter, it appeared, transported us to Yorkshire where: «Basil Longleat, a typical young Englishman, lately home from college, resides with his widowed mother and two sisters. They are a delightful family.»

Le second chapitre, semblait-il, nous transportait dans le Yorkshire où: «Basil Longleat, un jeune Anglais typique, frais émoulu de l'université, habitait avec sa mère veuve et ses deux sœurs. Ils formaient une charmante famille.»

What a world of trouble to both writer and to reader is here saved. «A typical young Englishman!» The author probably wrote five pages, elaborating. The five words of the sub-editor present him to me more vividly. I see him positively glistening from the effects of soap and water. I see his clear blue eye; his fair crisp locks, the natural curliness of which annoys him personally, though alluring to everybody else; his frank winning smile. He is «lately home from college.» That tells me that he is a first-class cricketer; a first-class oar; that as a half-back he is incomparable; that he swims like Captain Webb; is in the first rank of tennis players; that his half-volley at ping-pong has never been stopped. It doesn’t tell me much about his brain power. The description of him as a «typical young Englishman» suggests more information on this particular point. One assumes that the American girl with the elusive expression is going to have sufficient for both.

Quel monde d'ennui a été ici épargné à l'auteur comme au lecteur. «Un jeune Anglais typique!» L'auteur en avait probablement tiré cinq pages de développement. Les cinq mots du rédacteur-adjoint me le présentent de façon plus frappante. Je le vois positivement reluire sous l’effet du savon et de l'eau. Je vois son œil bleu clair; ses belles boucles bien soignées, dont les ondulations naturelles l’affligent personnellement, mais séduisent tous les autres; son franc sourire conquérant. Il est «frais émoulu» de l’université. Cela m'indique qu'il est un joueur de cricket de haut niveau; un rameur hors classe; qu’il est un demi de mêlée incomparable; qu'il nage comme le capitaine Webb56; se situe au premier rang des joueurs de tennis; qu’au ping-pong, on n’a jamais pu contrer sa demi-volée57. Ça ne m’apprend pas grand-chose sur la puissance de son intellect. Sa description en tant que «jeune Anglais typique» suggère davantage d'informations sur ce point particulier. On suppose que la jeune Américaine à l'expression indéfinissable en aura suffisamment pour tous les deux.

56 Célèbre nageur britannique né en 1848. Après avoir, entre autres, sauvé diverses personnes de la noyade et traversé la Manche à la nage, il atteignit son niveau d’incompétence en tentant en vain de traverser les chutes du Niagara en 1883.

57 Je ne sais pas si ça existe vraiment. Que les pongistes (c’est bien comme ça qu’on dit?) me pardonnent: je ne connais strictement rien au ping-pong.

 58 Je ne pense pas qu’il s’agisse la Lady Mary de Downton Abbey qui, à l’époque où Jerome K. Jerome publia ce recueil, devait jouer au cerceau dans les années du parc, surveillée de loin par Carson.

 

 

 

«They are a delightful family.» The sub-editor does not say so, but I imagine the two sisters are likewise typical young Englishwomen. They ride and shoot and cook and make their own dresses, have common sense and love a joke.

«Ils forment une charmante famille.» Le rédacteur-adjoint ne le dit pas comme ça, mais j'imagine que les deux sœurs sont également de jeunes anglaises typiques. Elles montent, tirent, cuisine et cousent leurs propres robes; elles ont du bon sens et apprécient la plaisanterie.

The third chapter is «taken up with the humours of a local cricket match.»

Le troisième chapitre «est traité à la manière d'un match local de cricket.»

Thank you, Mr. Sub-editor. I feel I owe you gratitude.

Merci, Mr. le rédacteur-adjoint. Je sens que je vous dois de la gratitude.

In the fourth, Ursula Bart (I was beginning to get anxious about her) turns up again. She is staying at the useful Lady Mary’s place in Yorkshire. She meets Basil by accident one morning while riding alone. That is the advantage of having an American girl for your heroine. Like the British army: it goes anywhere and does anything.

Dans le quatrième, Ursula Bart (je commençais à me faire du souci pour elle) fait sa réapparition. Elle habite la résidence habituelle de Lady Mary dans le Yorkshire58. Un matin, alors qu’elle chevauche seule, elle rencontre Basil tout à fait par hasard. C'est l'avantage d’avoir une jeune américaine pour héroïne. Elle est comme l'armée britannique: elle va n'importe où et fait n'importe quoi.

In chapter five Basil and Ursula meet again; this time at a picnic. The sub-editor does not wish to repeat himself, otherwise he possibly would have summed up chapter five by saying it was «taken up with the humours of the usual picnic.»

Dans le chapitre cinq, Basil et Ursula se rencontrent de nouveau; cette fois, c’est au cours d’un pique-nique. Le rédacteur-adjoint ne souhaite pas se répéter, sans quoi il aurait sans doute résumé le chapitre cinq en écrivant «a été traité comme on traite habituellement un pique-nique.»

In chapter six something happens:

Voici ce qui arrive dans le chapitre six:

«Basil, returning home in the twilight, comes across Ursula Bart, in a lonely point of the moor, talking earnestly to a rough-looking stranger. His approach over the soft turf being unnoticed, he cannot help overhearing Ursula’s parting words to the forbidding-looking stranger:’I must see you again! To-morrow night at half-past nine! In the gateway of the ruined abbey!’ Who is he? And why must Ursula see him again at such an hour, in such a spot?»

«Basil, rentrant chez lui sur le soir, rencontre inopinément Ursula Bart en grande conversation avec un étranger d’allure plutôt rustique, en un endroit désolé de la lande. Son approche sur l’herbe tendre n’ayant pas été remarquée, il ne peut s'empêcher de surprendre quelques paroles adressées par Ursula à l’étranger à l’allure impossible: «Je dois vous revoir! Demain à neuf heures et demie! Sous le portail de l'abbaye en ruines!» Qui est-il? Et pourquoi Ursula doit-elle le revoir à une heure pareille et dans un tel endroit?»

 

So here, at cost of reading twenty lines, I am landed, so to speak, at the beginning of the seventh chapter. Why don’t I set to work to read it? The sub-editor has spoiled me.

C’est ainsi qu’au prix de la lecture d’une vingtaine de lignes, j’ai pour ainsi dire atterri au début du septième chapitre. Pourquoi devrais-je me donner la peine de le lire? Le rédacteur-adjoint m'a déçu. J’ai envie de lui dire:

 

«You read it,» I want to say to him. «Tell me to-morrow morning what it is all about. Who was this bounder? Why should Ursula want to see him again? Why choose a draughty place? Why half-past nine o’clock at night, which must have been an awkward time for both of them – likely to lead to talk? Why should I wade though this seventh chapter of three columns and a half? It’s your work. What are you paid for?»

— Vous l'avez lu. Racontez-moi tout ça demain matin Qui était ce rustaud? Pourquoi Ursula voulait-elle le revoir? Pourquoi choisir un endroit plein de courants d'air? Pourquoi neuf heures et demie du soir, une heure aussi peu pratique pour tous les deux – même pour une conversation? Pourquoi est-ce que je devrais avaler les trois colonnes et demie de ce septième chapitre? C'est votre boulot. Pourquoi donc vous paye-t-on?

 

My fear is lest this sort of thing shall lead to a demand on the part of the public for condensed novels. What busy man is going to spend a week of evenings reading a book when a nice kind sub-editor is prepared in five minutes to tell him what it is all about!

Ma crainte est que ce genre de chose ne conduise à une demande du public pour les romans condensés. Quel homme occupé va consacrer les soirées de toute une semaine à lire un bouquin alors qu’un charmant et aimable rédacteur-adjoint est là pour tout lui raconter en cinq minutes!

 

Then there will come a day – I feel it – when the business-like Editor will say to himself: «What in thunder is the sense of my paying one man to write a story of sixty thousand words and another man to read it and tell it again in sixteen hundred!»

Alors un jour viendra – je le sens – où l’Éditeur sérieux se dira: «Quel tonnerre de Dieu de sens y a-t-il à payer un type pour écrire une histoire de soixante mille mots et un autre pour la lire et la raconter en seize cents mots!»

 

We shall be expected to write our novels in chapters not exceeding twenty words. Our short stories will be reduced to the formula: «Little boy. Pair of skates. Broken ice, Heaven’s gates.» Formerly an author, commissioned to supply a child’s tragedy of this genre for a Christmas number, would have spun it out into five thousand words. Personally, I should have commenced the previous spring – given the reader the summer and autumn to get accustomed to the boy. He would have been a good boy; the sort of boy that makes a bee-line for the thinnest ice. He would have lived in a cottage. I could have spread that cottage over two pages; the things that grew in the garden, the view from the front door. You would have known that boy before I had done with him – felt you had known him all your life. His quaint sayings, his childish thoughts, his great longings would have been impressed upon you. The father might have had a dash of humour in him, the mother’s early girlhood would have lent itself to pretty writing. For the ice we would have had a mysterious lake in the wood, said to be haunted. The boy would have loved o’ twilights to stand upon its margin. He would have heard strange voices calling to him. You would have felt the thing was coming.

On attendra de nous des romans dont les chapitres ne dépassent pas vingt mots. Nos nouvelles seront réduites à la formule: «Petit garçon. Paires de patins. Glace rompue, portes du Paradis.» Dans le temps, un auteur chargé de développer un tel drame de l’enfance pour un numéro de Noël en aurait facilement tiré quelque chose comme cinq mille mots. Pour ma part, je l’aurais commencé au printemps précédent – pour laisser au lecteur tout l'été et tout l'automne pour s’habituer au jeune garçon. Il se fût agi d’un bon petit gars; du genre à se diriger tout droit vers l’endroit où la glace est la plus mince. Il aurait vécu dans un cottage. J’eusse pu tartiner plus de deux pages sur ce cottage; les machins qui poussaient dans le jardin, ce qu’on voyait depuis la porte d’entrée. Vous eussiez connu ce gamin avant même que j’en eusse eu terminé avec lui – comme si vous l’eussiez connu toute votre vie. Ses paroles curieuses, ses réflexions enfantines, ses grandes espérances59 vous eussent impressionné. Le père eût pu avoir en lui un soupçon d’humour, la petite enfance de la mère eût été le prétexte à de fort jolies pages. Pour la glace, nous eussions pris un mystérieux lac au fond d’un bois réputé pour être hanté. Le garçon eût aimé se tenir sur la berge au crépuscule. D’étranges voix l’eussent appelé. Vous eussiez bien senti que ça lui pendait au nez.

59 Non, ce n’est pas Jerome K. Jerome qui fait un clin d’œil Charles Dickens en citant le titre de son roman (Great Expectations), puisqu’il parle ici de «great longings,» c’est, plus modestement, le traducteur.

So much might have been done. When I think of that plot wasted in nine words it makes me positively angry.

Voilà comment on aurait pu torcher tout ça. Quand je pense qu’on a gâché une histoire pareille en une dizaine de mots, ça me rend malade.

 60 Rappelons que Jerome K. Jerome (1859-1927) était de la même génération que Sr Arthur Conan Doyle (1859-1930) et de Rudyard Kipling (1865-1936).

61 Marie Corelli (1855-1924) et Hall Caine (1853-1931) sont aussi deux écrivains britanniques de la même génération que Jerome K. Jerome.

 

 

And what is to become of us writers if this is to be the new fashion in literature? We are paid by the length of our manuscript at rates from half-a-crown a thousand words, and upwards. In the case of fellows like Doyle and Kipling I am told it runs into pounds. How are we to live on novels the serial rights of which to most of us will work out at four and nine-pence.

Et qu’est-ce que nous allons devenir, nous autres auteurs, si c’est là la nouvelle mode en littérature? C’est à la longueur de notre manuscrit qu’on nous paye, au tarif d’un peu plus d’une demi-couronne les mille mots. Dans le cas de collègues comme Doyle et Kipling60, je me suis laissé dire que ça pouvait se compter en livres. Comment allons-nous gagner notre vie avec des romans publiés en feuilletons dont chaque livraison ne rapportera que des clopinettes à la plupart d'entre nous.

It can’t be done. It is no good telling me you can see no reason why we should live. That is no answer. I’m talking plain business.

Cela ne peut pas être. Ce n'est pas correct de me rétorquer que vous ne voyez aucune raison pour laquelle nous devrions vivre. Ce n'est pas une réponse. Je vous parle d’affaires sérieuses.

And what about book-rights? Who is going to buy novels of three pages? They will have to be printed as leaflets and sold at a penny a dozen. Marie Corelli and Hall Caine – if all I hear about them is true – will possibly make their ten or twelve shillings a week. But what about the rest of us? This thing is worrying me.

Et que dire des droits d’auteur sur les livres? Qui va acheter des romans de trois pages? Ils devront être imprimées sur des dépliants et être vendus un penny la douzaine. Marie Corelli et Hall Caine61 – si j’en crois ce qu’on dit – se feront probablement leurs dix ou douze shillings par semaine. Mais que dire du reste d’entre nous? Tout cela me fait faire un sang d’encre.

Should Soldiers Be Polite?

Les soldats devraient-ils être civils62

 

My desire was once to pass a peaceful and pleasant winter in Brussels, attending to my work, improving my mind. Brussels is a bright and cheerful town, and I think I could have succeeded had it not been for the Belgian Army. The Belgian Army would follow me about and worry me. Judging of it from my own experience, I should say it was a good army. Napoleon laid it down as an axiom that your enemy never ought to be permitted to get away from you – never ought to be allowed to feel, even for a moment, that he had shaken you off. What tactics the Belgian Army might adopt under other conditions I am unable to say, but against me personally that was the plan of campaign it determined upon and carried out with a success that was astonishing, even to myself.

Une fois, j’ai eu envie d’aller passer un hiver paisible et agréable à Bruxelles, à m’occuper de mon travail, à me cultiver l’esprit. Bruxelles est une ville lumineuse et gaie, et, sans l'Armée Belge, je pense que j’aurais pu réussir. L'Armée Belge n’a pas cessé de me suivre et de me harceler. D’après ma propre expérience, il me fallait bien reconnaître que c'était une excellente armée. Napoléon tenait pour un axiome que l’ennemi ne doit jamais pouvoir vous échapper – et ne jamais avoir l’impression, ne serait-ce qu’un instant, d’avoir pu vous arrêter. Je ne saurais dire quelle était la tactique de l'Armée Belge en d'autres circonstances, mais contre moi personnellement, elle consistait en un plan de campagne élaboré et mis en œuvre avec un incroyable succès, même à mes propres yeux.

62 On notera la fine astuce (qui relève d’ailleurs davantage de «l’esprit français» que de l’humour anglais, que Jerome K. Jerome me pardonne).

I found it utterly impossible to escape from the Belgian Army. I made a point of choosing the quietest and most unlikely streets, I chose all hours – early in the morning, in the afternoon, late in the evening. There were moments of wild exaltation when I imagined I had given it the slip. I could not see it anywhere, I could not hear it.

Il m’était rigoureusement impossible d’échapper à l'Armée Belge. Je me faisais une règle de choisir les rues les plus désertes et les plus imprévisibles, et ceci à des heures choisies – tôt le matin, l'après-midi, tard le soir. Il y avait des moments d'exaltation sauvage où je m’imaginais l’avoir semée. Je ne la voyais plus nulle part, je ne pouvais plus l'entendre.

 

«Now,» said I to myself, «now for five minutes’ peace and quiet.»

— Maintenant, me disais-je à moi-même, maintenant, cinq minutes de paix et de tranquillité.

 

I had been doing it injustice: it had been working round me. Approaching the next corner, I would hear the tattoo of its drum. Before I had gone another quarter of a mile it would be in full pursuit of me. I would jump upon a tram, and travel for miles. Then, thinking I had shaken it off, I would alight and proceed upon my walk. Five minutes later another detachment would be upon my heels. I would slink home, the Belgian Army pursuing me with its exultant tattoo. Vanquished, shamed, my insular pride for ever vanished, I would creep up into my room and close the door. The victorious Belgian Army would then march back to barracks.

Je l’avais bien mal jugée: elle rôdait toujours autour de moi. Alors que j’approchais du coin de rue suivant, j'entendais le roulement de ses tambours. Avant que j’eusse parcouru un autre quart de mille, elle était à mes trousses. Je sautais alors dans un tram qui m’emportait à des milles de là. Puis, pensant que je l'avais distancée, j’en descendais et poursuivais ma promenade. Cinq minutes plus tard un autre détachement était sur mes talons. Voulais-je rentrer subrepticement chez moi? L'Armée Belge me poursuivait du roulement obsédant de ses tambours. Vaincu, honteux, ma fierté insulaire à jamais ravalée, je me traînais jusque dans ma chambre et refermais la porte. L'Armée Belge, victorieuse, pouvait regagner ses casernes.

 

If only it had followed me with a band: I like a band. I can loaf against a post, listening to a band with anyone. I should not have minded so much had it come after me with a band. But the Belgian Army, apparently, doesn’t run to a band. It has nothing but this drum. It has not even a real drum – not what I call a drum. It is a little boy’s drum, the sort of thing I used to play myself at one time, until people took it away from me, and threatened that if they heard it once again that day they would break it over my own head. It is cowardly going up and down, playing a drum of this sort, when there is nobody to stop you. The man would not dare to do it if his mother was about. He does not even play it. He walks along tapping it with a little stick. There’s no tune, there’s no sense in it. He does not even keep time. I used to think at first, hearing it in the distance, that it was the work of some young gamin who ought to be at school, or making himself useful taking the baby out in the perambulator: and I would draw back into dark doorways, determined, as he came by, to dart out and pull his ear for him. To my astonishment – for the first week – I learnt it was the Belgian Army, getting itself accustomed, one supposes, to the horrors of war. It had the effect of making me a peace-at-any-price man.

Si seulement elle m'avait suivi avec une fanfare: J'aime la fanfare. Je peux rester adossé à un poteau, à écouter une fanfare avec n'importe qui. Ce n’est pas tellement que j’eusse voulu qu’elle me suivît avec un orchestre. Mais l'Armée Belge, apparemment, ne sait pas ce que c’est qu’une fanfare. Elle ne connaît que le tambour. Ce n’est même un vrai tambour – pas ce que j'appelle, moi, un tambour. C'est un tambour de petit garçon, le genre de machin dont je jouais moi-même, jusqu'à ce que les gens me l’arrachassent des mains, et menaçassent de me le casser sur la tête s'ils l'entendaient encore une fois. Ce n’est pas du jeu d’aller et venir en jouant d’un tambour de ce genre-là, quand il n’y a personne pour vous arrêter. Le type n'oserait pas le faire si sa mère était dans les parages. On ne peut d’ailleurs pas dire qu’il joue. Il marche en cognant dessus avec un petit bâton. Il n'y a aucune mélodie. Ça ne ressemble à rien. Il ne suit même pas la mesure. Au début, en l’entendant de loin, je me disais que c'était là l’ouvrage d’un gamin qui aurait dû être en classe, ou qui se rendait utile en promenant le bébé dans son landau: et je m’en retournais sous les porches obscurs, bien déterminé, s’il venait à s’approcher, à me ruer sur lui pour lui tirer les oreilles. A mon grand étonnement – dès la première semaine – j’appris que c'était l'Armée Belge qui, on peut le supposer, s’efforçait de s’accoutumer aux horreurs de la guerre. Ça a fait de moi un partisan de la paix-à-tout-prix.

 

They tell me these armies are necessary to preserve the tranquility of Europe. For myself, I should be willing to run the risk of an occasional row. Cannot someone tell them they are out of date, with their bits of feathers and their odds and ends of ironmongery – grown men that cannot be sent out for a walk unless accompanied by a couple of nursemen, blowing a tin whistle and tapping a drum out of a toy shop to keep them in order and prevent their running about: one might think they were chickens. A herd of soldiers with their pots and pans and parcels, and all their deadly things tied on to them, prancing about in time to a tune, makes me think always of the White Knight that Alice met in Wonderland. I take it that for practical purposes – to fight for your country, or to fight for somebody else’s country, which is, generally speaking, more popular – the thing essential is that a certain proportion of the populace should be able to shoot straight with a gun. How standing in a line and turning out your toes is going to assist you, under modern conditions of warfare, is one of the many things my intellect is incapable of grasping.

On prétend que ces armées sont nécessaires pour préserver la paix de l'Europe. Pour ma part, je suis disposé à courir le risque d’un conflit occasionnel. On ne peut pas vraiment leur dire qu'ils sont démodés, avec leur petit plumet et tout leur bric-à-brac de ferblanterie – ces grands garçons qui ne peuvent aller se balader sans être accompagnés de deux ou trois chaperons soufflant dans un pipeau à deux sous et tapant sur un tambour tout droit sorti d'un magasin de joujoux, pour les faire marcher droit et les empêcher de prendre le large: on pourrait les prendre pour des poulets. Un troupeau de soldats avec leurs gamelles, leurs casseroles, leur barda, et tous leurs engins de mort attachés autour d’eux, sautillant plus ou moins en mesure, me fait toujours penser au Chevalier Blanc qu'Alice rencontre au Pays des Merveilles. Je prétends que pour atteindre ce but – se battre pour son pays, ou pour le pays de qui que ce soit d’autre, ce qui est, en général, plus populaire – l’essentiel est qu'une certaine proportion de la population soit capable de se servir d’un fusil. Comment le fait de se tenir sur un rang, les orteils pointés vers l’extérieur, peut-il vous aider, dans les conditions de la guerre moderne, est l'une des nombreuses choses que mon intellect est incapable de saisir.

 

In mediæval days, when men fought hand to hand, there must have been advantage in combined and precise movement. When armies were mere iron machines, the simple endeavour of each being to push the other off the earth, then the striking simultaneously with a thousand arms was part of the game. Now, when we shoot from behind cover with smokeless powder, brain not brute force – individual sense not combined solidity is surely the result to be aimed at. Cannot somebody, as I have suggested, explain to the military man that the proper place for the drill sergeant nowadays is under a glass case in some museum of antiquities?

A l’époque médiévale, quand les hommes se battaient au corps à corps, il devait y avoir avantage à opérer des mouvements concertés et précis. Quand les combattants n’étaient que des machines bardées de ferraille, chacun devait simplement s’efforcer de flanquer son adversaire par terre, et ça faisait partie du jeu de le frapper simultanément avec un bon millier d’armes. Aujourd’hui, nous tirons à couvert avec une poudre qui ne fait pas de fumée: l’intelligence, non la force brutale – le but étant certainement de ne pas associer la force à la réflexion. Comme je l’ai suggéré, il serait bon que quelqu'un expliquât aux militaires que l'endroit le plus approprié pour un sergent instructeur, de nos jours, est une cloche de verre dans quelque musée des antiquités?

 

I lived once near the Hyde Park barracks, and saw much of the drill sergeant’s method. Generally speaking, he is a stout man with the walk of an egotistical pigeon. His voice is one of the most extraordinary things in nature: if you can distinguish it from the bark of a dog, you are clever. They tell me that the privates, after a little practice, can – which gives one a higher opinion of their intelligence than otherwise one might form. But myself I doubt even this statement. I was the owner of a fine retriever dog about the time of which I am speaking, and sometimes he and I would amuse ourselves by watching Mr. Sergeant exercising his squad. One morning he had been shouting out the usual «Whough, whough, whough!» for about ten minutes, and all had hitherto gone well. Suddenly, and evidently to his intense astonishment, the squad turned their backs upon him and commenced to walk towards the Serpentine.

À une époque, j'ai habité à proximité des casernes de Hyde Park, et j’ai pu passer pas mal de temps à observer les méthodes du sergent instructeur. Il s’agit généralement d’un grand costaud se déplaçant comme un pigeon imbu de lui-même. Sa voix est un phénomène naturel des plus extraordinaires: si vous pouvez la différencier de l’aboiement d'un chien, vous êtes très fort. On m’a dit qu’avec un peu de pratique, les soldats y arrivent – ce qui donne de leur intelligence une opinion élevée qu’on ne pourrait se former autrement. Mais pour ma part, j’en doute fort. Au temps dont je vous parle, je possédais un bon chien de chasse, et il nous arrivait de nous amuser à observer Mr. Sergent quand il exerçait son escouade. Un matin, il avait crié son habituel «Whough, whough, whough!63» pendant environ dix minutes, et, jusque-là, tout s’était bien passé. Soudain, et, visiblement, à son immense étonnement, toute l’escouade lui tourna le dos et se mit en route en direction de la Serpentine.

63 Intraduisible.

«Halt!» yelled the sergeant, the instant his amazed indignation permitted him to speak, which fortunately happened in time to save the detachment from a watery grave.

— Halte! aboya le sergent, quand sa stupéfaction lui laissa le loisir de parler, ce qui se produisit heureusement à temps pour éviter au détachement des funérailles aquatiques.

 

The squad halted.

L’escouade s’immobilisa.

 

«Who the thunder, and the blazes, and other things told you to do that?»

— Tonnerre de Dieu! Par les flammes de l’enfer et tout le tremblement, qui vous a ordonné de faire ça?

 

The squad looked bewildered, but said nothing, and were brought back to the place where they were before. A minute later precisely the same thing occurred again. I really thought the sergeant would burst. I was preparing to hasten to the barracks for medical aid. But the paroxysm passed. Calling upon the combined forces of heaven and hell to sustain him in his trouble, he requested his squad, as man to man, to inform him of the reason why to all appearance they were dispensing with his services and drilling themselves.

L’escouade parut interloquée. Personne ne répondit et elle s’en retourna d’où elle venait. Exactement une minute plus tard, la même chose se reproduisit. Je crus que le sergent allait exploser. Je me préparais à me précipiter dans la caserne pour lui porter secours. Mais le paroxysme de la crise passa. Invitant le ciel et l’enfer à unir leurs forces pour le soutenir dans son épreuve, il demanda à son escouade, d’homme à homme, de l'informer de la raison pour laquelle, selon toute apparence, elle se passait de ses services et dirigeait elle-même l’exercice.

 

At this moment «Columbus» barked again, and the explanation came to him.

À ce moment «Columbus» aboya de nouveau, et il comprit tout.

 

«Please go away, sir,» he requested me. «How can I exercise my men with that dog of yours interfering every five minutes?»

— Veuillez vous en aller, Monsieur, me demanda-t-il. Comment voulez-vous que je fasse exécuter la manœuvre à mes hommes avec ce chien qui y met son grain de sel toutes les cinq minutes? 

 

It was not only on that occasion. It happened at other times. The dog seemed to understand and take a pleasure in it. Sometimes meeting a soldier, walking with his sweetheart, Columbus, from behind my legs, would bark suddenly. Immediately the man would let go the girl and proceed, involuntarily, to perform military tricks.

Cela n’arriva pas qu’en cette occasion. Cela se produisit d'autres fois. Le chien avait l’air de comprendre ce qui se passait et d’y prendre un malin plaisir. Il m’arrivait parfois de rencontrer un soldat qui se promenait avec sa bonne amie. Columbus surgissait d’entre mes jambes et se mettait à aboyer brusquement. Aussitôt, l'homme lâchait la jeune fille et se mettait malgré lui à exécuter des manœuvres militaires.

 

The War Office authorities accused me of having trained the dog. I had not trained him: that was his natural voice. I suggested to the War Office authorities that instead of quarrelling with my dog for talking his own language, they should train their sergeants to use English.

Les autorités du Ministère de la Guerre m'ont accusé d’avoir dressé le chien. Je ne l'avais pas dressé: c'était là sa voix naturelle. J'ai suggéré aux autorités du Ministère qu'au lieu de reprocher à mon chien de parler sa propre langue, ils feraient mieux d’apprendre à leurs sergents à utiliser l'Anglais.

 

They would not see it. Unpleasantness was in the air, and, living where I did at the time, I thought it best to part with Columbus. I could see what the War Office was driving at, and I did not desire that responsibility for the inefficiency of the British Army should be laid at my door.

Ils ne voulurent rien savoir. Il y avait de l’animosité dans l’air, et, demeurant là où je demeurais à l’époque, j'ai pensé qu’il valait mieux me séparer de Columbus. Je voyais bien où le Ministère de la Guerre voulait en venir, et je ne voulais pas être tenu pour responsable de l'inefficacité de l'Armée Britannique.

 

Some twenty years ago we, in London, were passing through a riotous period, and a call was made to law-abiding citizens to enrol themselves as special constables. I was young, and the hope of trouble appealed to me more than it does now. In company with some five or six hundred other more or less respectable citizens, I found myself one Sunday morning in the drill yard of the Albany Barracks. It was the opinion of the authorities that we could guard our homes and protect our wives and children better if first of all we learned to roll our «eyes right» or left at the given word of command, and to walk with our thumbs stuck out. Accordingly a drill sergeant was appointed to instruct us on these points. He came out of the canteen, wiping his mouth and flicking his leg, according to rule, with the regulation cane. But, as he approached us, his expression changed. We were stout, pompous-looking gentlemen, the majority of us, in frock coats and silk hats. The sergeant was a man with a sense of the fitness of things. The idea of shouting and swearing at us fell from him: and that gone there seemed to be no happy medium left to him. The stiffness departed from his back. He met us with a defferential attitude, and spoke to us in the language of social intercourse.

Il y a une vingtaine d’années, à Londres, alors que nous traversions une période de troubles, un appel fut lancé en direction des citoyens respectueux de la Loi pour qu’ils s’enrôlent en tant qu'agents de police spéciaux. J'étais jeune, et j’avais davantage que maintenant le goût de l’aventure. En compagnie de quelques cinq ou six cents autres citoyens plus ou moins respectables, je me suis trouvé un dimanche matin sur le champ de manœuvres de la caserne d'Albany. Les autorités pensaient que nous pourrions bien mieux garder nos maisons et protéger nos femmes et nos enfants si nous apprenions d'abord à répondre à la commande «tête droite» ou «tête gauche», et à marcher les pouces tournés vers l’extérieur. C’est pourquoi un sergent instructeur fut désigné pour nous enseigner ces pratiques. Il sortit du mess en s’essuyant la bouche et en se donnant, suivant l’usage, des coups sur la jambe avec sa canne réglementaire. Mais, alors qu’il s’approchait de nous, son expression changea. Nous étions de solides gentlemen à l’allure digne, la majorité d’entre nous en redingote et chapeau de soie. Le sergent était un homme qui avait le sens de la justesse des choses. L'idée de nous hurler dessus et de nous injurier l’abandonna, ce qui ne sembla le réjouir qu’à moitié. Son port de tête se fit moins rigide. Il nous aborda avec une attitude déférente, et s’adressa à nous dans la langue des rapports sociaux.

 

«Good morning, gentlemen,» said the sergeant.

— Bonjour, Messieurs, dit le sergent.

 

«Good morning,» we replied: and there was a pause.

— Bonjour, répondîmes-nous.

 

The sergeant fidgetted upon his feet. We waited.

Et il y eut une pause. Le sergent se dandinait sur ses pieds. Nous attendîmes.

 

«Well, now, gentlemen,» said the sergeant, with a pleasant smile, «what do you say to falling in?»

— Eh bien, Messieurs, dit le sergent avec un sourire affable, que diriez-vous à présent d’apprendre le rassemblement?

 

We agreed to fall in. He showed us how to do it. He cast a critical eye along the back of our rear line.

Nous acceptâmes d’apprendre le rassemblement. Il nous montra comment faire. Il balayait notre ligne arrière d’un œil critique.

 

«A little further forward, number three, if you don’t mind, sir,» he suggested.

— Un peu plus en avant, numéro trois, si ça ne vous ennuie pas, Monsieur, suggéra-t-il.

 

Number three, who was an important-looking gentleman, stepped forward.

Le numéro trois, qui était un monsieur à l’air imposant, fit un pas en avant.

 

The sergeant cast his critical eye along the front of the first line.

Le sergent parcourut la première ligne de son regard critique.

 

«A little further back, if you don’t mind, sir,» he suggested, addressing the third gentleman from the end.

— Un peu plus en arrière, si ce n’est trop vous demander, Monsieur, suggéra-t-il, s'adressant au troisième gentleman à partir de l’extrémité.

 

«Can’t,» explained the third gentleman, «much as I can do to keep where I am.»

— Je ne peux pas, expliqua le troisième gentleman, le mieux que je puisse faire est de rester où je suis.

 

The sergeant cast his critical eye between the lines.

Le sergent coula son œil critique entre les rangs.

 

«Ah,» said the sergeant, «a little full-chested, some of us. We will make the distance another foot, if you please, gentlemen.»

— Ah, dit le sergent, si certains d’entre vous voulaient bien bomber un peu le torse. Nous augmenterons la distance d’un pied, s’il vous plaît, Messieurs.

 

In pleasant manner, like to this, the drill proceeded.

L’instructeur procédait ainsi, de la manière la plus civile.

 

«Now then, gentlemen, shall we try a little walk? Quick march! Thank you, gentlemen. Sorry to trouble you, but it may be necessary to run – forward I mean, of course. . So if you really do not mind, we will now do the double quick. Halt! And if next time you can keep a little more in line – it has a more imposing appearance, if you understand me. The breathing comes with practice.»

— Eh bien maintenant, Messieurs, tenterons-nous une petite promenade? Au pas de course! Merci, Messieurs. Désolé de vous perturber, mais il peut s’avérer nécessaire de courir – je veux dire, en avant, naturellement… Ainsi, si vraiment ça ne vous dérange pas, nous allons maintenant doubler la cadence. Halte! Et si, la prochaine fois, vous pouvez rester un peu mieux alignés – ça aura un peu plus d’allure, si vous voyez ce que je veux dire. Le souffle arrivera avec la pratique.

 

If the thing must be done at all, why should it not be done in this way? Why should not the sergeant address the new recruits politely:

Si la chose doit vraiment être faite, pourquoi ne le serait-elle pas de cette façon? Pourquoi le sergent ne s’adresserait-il pas aux nouvelles recrues poliment:

 

«Now then, you young chaps, are you all ready? Don’t hurry yourselves: no need to make hard work of what should be a pleasure to all of us. That’s right, that’s very good indeed – considering you are only novices. But there is still something to be desired in your attitude, Private Bully-boy. You will excuse my being personal, but are you knock-kneed naturally? Or could you, with an effort, do you think, contrive to give yourself less the appearance of a marionette whose strings have become loose? Thank you, that is better. These little things appear trivial, I know, but, after all, we may as well try and look our best –

— Eh bien, les gars, vous y êtes tous? Inutile de vous dépêcher: pas besoin de faire un travail harassant de ce qui doit rester un plaisir pour nous tous. C’est très bien, vraiment très bon – compte tenu que vous n’êtes que des novices. Mais il y a quelque chose dans votre attitude qui laisse encore à désirer, Soldat Bully-Boy. Pardonnez ma franchise, mais avez-vous les genoux naturellement cagneux? Ou ne pensez-vous pas qu’en faisant un effort, vous pourriez vous débrouiller pour ressembler un peu moins à un pantin dont on a emberlificoté les fils? Merci, voilà qui est mieux. Je sais bien que ces petites choses peuvent paraître insignifiantes, mais, après tout, nous pouvons aussi bien essayer de faire de notre mieux –

 

«Don’t you like your boots, Private Montmorency? Oh, I beg your pardon. I thought from the way you were bending down and looking at them that perhaps their appearance was dissatisfying to you. My mistake.

— Vos bottes ne vous plaisent pas, Soldat Montmorency? Oh, je vous demande pardon. À la manière dont vous vous penchez pour les examiner, j'ai pensé que leur aspect ne vous satisfaisait peut-être pas. Excusez mon erreur.

 

«Are you suffering from indigestion, my poor fellow? Shall I get you a little brandy? It isn’t indigestion. Then what’s the matter with it? Why are you trying to hide it? It’s nothing to be ashamed of. We’ve all got one. Let it come forward man. Let’s see it.»

— Souffrez-vous d’une indigestion, mon pauvre ami? Puis-je vous proposer un peu de brandy? Ce n'est pas une indigestion? De quoi s’agit-il alors? Pourquoi essayez-vous de le cacher? Il n'y a pas à avoir honte. Ça nous est arrivé à tous. Laissez-le passer. Voyons ça.

 

Having succeeded, with a few such kindly words, in getting his line into order, he would proceed to recommend healthy exercise.

Après avoir réussi, avec quelques gentilles paroles comme celles-là, à former convenablement ses rangs, il procéda à la mise en route d’un exercice sain.

 

«Shoulder arms! Good, gentlemen, very good for a beginning. Yet still, if I may be critical, not perfect. There is more in this thing than you might imagine, gentlemen. May I point out to Private Henry Thompson that a musket carried across the shoulder at right angles is apt to inconvenience the gentleman behind. Even from the point of view of his own comfort, I feel sure that Private Thompson would do better to follow the usual custom in this matter.

— Armes… À l’épaule! Bien, messieurs, très bon pour un début. Cependant, si je puis me permettre une critique, ce n’est pas absolument parfait. Il y a beaucoup plus là-dedans que vous ne sauriez imaginer, Messieurs. Puis-je préciser au Soldat Henry Thompson qu'un fusil porté à angle droit sur l'épaule est susceptible de gêner le gentleman qui se trouve derrière. Même pour son propre confort, je suis convaincu que le Soldat Thompson ferait mieux de suivre les usages habituels en la matière.

 

«I would also suggest to Private St. Leonard that we are not here to practice the art of balancing a heavy musket on the outstretched palm of the hand. Private St. Leonard’s performance with the musket is decidedly clever. But it is not war.

»Je voudrais également suggérer au Soldat Leonard que nous ne sommes pas là pour pratiquer l'art de porter un pesant fusil en équilibre sur la paume tendue de la main. La performance du Soldat Leonard avec son fusil est assurément intéressante. Mais ce n'est pas comme ça qu’on fait la guerre.

 

«Believe me, gentlemen, this thing has been carefully worked out, and no improvement is likely to result from individual effort. Let our idea be uniformity. It is monotonous, but it is safe. Now, then, gentlemen, once again.»

»Croyez-moi, messieurs, tout cela a été soigneusement mis au point, et aucun progrès n'est susceptible de résulter d’une initiative individuelle. Tenons-nous en à une certaine uniformité. C’est monotone, mais c’est sûr. Et maintenant, Messieurs, encore une fois.

 

The drill yard would be converted into a source of innocent delight to thousands. «Officer and gentleman» would become a phrase of meaning. I present the idea, for what it may be worth, with my compliments, to Pall Mall.

Le champ de manœuvres deviendrait la source de milliers de plaisirs innocents. L’ «Officier et le Gentleman» deviendrait une expression en tant que telle. Je suggère l'idée à Pall Mall pour ce qu’elle vaut, avec mes compliments.

 

The fault of the military man is that he studies too much, reads too much history, is over reflective. If, instead, he would look about him more he would notice that things are changing. Someone has told the British military man that Waterloo was won upon the playing fields of Eton. So he goes to Eton and plays. One of these days he will be called upon to fight another Waterloo: and afterwards – when it is too late – they will explain to him that it was won not upon the play field but in the class room.

L’ennui avec le militaire, c’est qu'il étudie trop, lit trop de livres d’histoire, réfléchit trop. Si, au lieu de cela, il regardait davantage autour de lui, il remarquerait que les choses changent. Quelqu'un a dit au militaire Britannique que Waterloo avait été gagnée sur les terrains de sport d'Eton. Alors il va à Eton et fait du sport. Un de ces jours, il pourra être appelé à combattre pour un autre Waterloo: après quoi – quand il sera trop tard – on lui expliquera que ce n’est pas sur le terrain de sport que la bataille a été gagnée, mais dans la salle de classe.

 

From the mound on the old Waterloo plain one can form a notion of what battles, under former conditions, must have been. The other battlefields of Europe are rapidly disappearing: useful Dutch cabbages, as Carlyle would have pointed out with justifiable satisfaction, hiding the theatre of man’s childish folly. You find, generally speaking, cobblers happily employed in cobbling shoes, women gossipping cheerfully over the washtub on the spot where a hundred years ago, according to the guide-book, a thousand men dressed in blue and a thousand men dressed in red rushed together like quarrelsome fox-terriers, and worried each other to death.

Du haut du monticule, sur la vieille plaine de Waterloo, on peut se faire une idée de ce que pouvaient être les batailles dans les conditions d’autrefois. Les autres champs de bataille de l'Europe disparaissent rapidement: d’utiles plantations de choux, comme Carlyle l’aurait précisé avec une satisfaction justifiable, cachent le théâtre de la folie puérile de l'homme. En général, vous pouvez trouver des cordonniers employés à réparer joyeusement des souliers et des femmes papotant et riant autour du lavoir, à l’endroit même où, cent auparavant, d’après le guide, mille hommes habillés de bleu et mille hommes habillés de rouge se ruaient les uns sur les autres comme des fox-terriers hargneux, et ne pensant qu’à s’entretuer.

 

But the field of Waterloo is little changed. The guide, whose grandfather was present at the battle – quite an extraordinary number of grandfathers must have fought at Waterloo: there must have been whole regiments composed of grandfathers – can point out to you the ground across which every charge was delivered, can show you every ridge, still existing, behind which the infantry crouched. The whole business was began and finished within a space little larger than a square mile. One can understand the advantage then to be derived from the perfect moving of the military machine; the uses of the echelon, the purposes of the linked battalion, the manipulation of centre, left wing and right wing. Then it may have been worth while – if war be ever worth the while – which grown men of sense are beginning to doubt – to waste two years of a soldier’s training, teaching him the goose-step. In the twentieth century, teaching soldiers the evolutions of the Thirty Years’ War is about as sensible as it would be loading our iron-clads with canvas.

Mais la plaine de Waterloo n’a que peu changé. Le guide, dont le père était présent à la bataille – c’est extraordinaire le nombre de pépés qui ont combattu à Waterloo: des régiments entiers devaient être composés de pépés – peut vous préciser le terrain à travers lequel chaque charge a été menée; il peut vous vous montrer chaque crête, toujours présente, derrière laquelle l'infanterie s'est tapie. Toute l’affaire a commencé et s’est terminée dans un espace d’à peine plus d’un mille carré. On peut comprendre l'avantage qui a pu être tiré des mouvements parfaits de la machine militaire; l’utilisation des échelons de combat, les objectifs du bataillon lié, les manœuvres du centre, de l’aile gauche et de l’aile droite. Il pouvait alors être utile – pour autant que la guerre puisse être de quelque utilité – ce dont certains hommes de bon sens commencent à douter – de gaspiller deux années de la formation d'un soldat à lui enseigner le pas de l’oie. Au vingtième siècle, instruire des soldats suivant un programme datant de la Guerre de Trente Ans est à peu près aussi pertinent que si on chargeait nos blindés avec des boulets de coton.

 

I followed once a company of Volunteers across Blackfriars Bridge on their way from Southwark to the Temple. At the bottom of Ludgate Hill the commanding officer, a young but conscientious gentleman, ordered «Left wheel!» At once the vanguard turned down a narrow alley – I forget its name – which would have led the troop into the purlieus of Whitefriars, where, in all probability, they would have been lost for ever. The whole company had to be halted, right-about-faced, and retired a hundred yards. Then the order «Quick march!» was given. The vanguard shot across Ludgate Circus, and were making for the Meat Market.

Il m’est arrivé de suivre une compagnie de Volontaires qui traversaient le Blackfriars Bridge pour se rendre de Southwark au Temple. En bas de Ludgate Hill, l’officier qui commandait, un gentleman jeune mais consciencieux, donna l’ordre «À gauche… Gauche!» Aussitôt, l'avant-garde obliqua dans une étroite ruelle – j’ai oublié son nom – qui eût conduit toute la compagnie dans les environs de Whitefriars, où, selon toutes probabilités, elle se fût égarée sans espoir de retour. La compagnie dut s’arrêter, faire demi-tour, et revenir de cent yards en arrière. Puis l'ordre «En avant… Marche!» fut donné. L'avant-garde se mit en route en direction de Meat Market à travers Ludgate Circus64.

64 Il faut bien reconnaître que c’est plus pratique avec un plan de Londres sous les yeux, même si ce n’est pas le Londres de 1905. Mais enfin, tout ça se tient, j’ai vérifié.

 

 

 

At this point that young commanding officer gave up being a military man and talked sense.

À ce moment, ce jeune officier oublia qu’il était un militaire et s’exprima intelligiblement.

«Not that way,» he shouted: «up Fleet Street and through Middle Temple Lane.»

— Non, pas par-là! cria-t-il. Remontez Fleet Street et traversez Middle Temple Lane.

Then without further trouble the army of the future went upon its way.

Alors, sans plus d’ennuis, l'armée du futur poursuivit son chemin.

Ought Stories to be True?

Les histoires doivent-elles être vraies?

 

There was once upon a time a charming young lady, possessed of much taste, who was asked by her anxious parent, the years passing and family expenditure not decreasing, which of the numerous and eligible young men then paying court to her she liked the best. She replied, that was her difficulty; she could not make up her mind which she liked the best. They were all so nice. She could not possibly select one to the exclusion of all the others. What she would have liked would have been to marry the lot; but that, she presumed, was impracticable.

Il était une fois une jeune dame fort charmante et du meilleur goût qui soit, à qui ses parents, les années passant et les dépenses de la famille ne diminuant pas, demandèrent avec quelque impatience lequel elle préférait parmi les nombreux jeunes gens qui, tous éligibles, lui faisaient la cour. Elle répondit que c’était bien là son problème; elle n’arrivait pas à déterminer quel était le meilleur. Ils étaient tous très gentils. Elle ne pourrait jamais en choisir un à l'exclusion de tous les autres. Elle eût voulu tous les épouser; mais cela, supposait-elle, n’était guère faisable.

 

I feel I resemble that young lady, not so much in charm and beauty as in indecision of mind, when the question is that of my favourite author or my favourite book. It is as if one were asked one’s favourite food. There are times when one fancies an egg with one’s tea. On other occasions one dreams of a kipper. To-day one clamours for lobsters. To-morrow one feels one never wishes to see a lobster again. One determines to settle down, for a time, to a diet of bread and milk and rice pudding. Asked suddenly to say whether I preferred ices to soup, or beef-steak to caviare, I should be completely nonplussed.

Je me sens pareil à cette jeune dame, moins pour ce qui est du charme et de la beauté que pour l’indécision, quand il s’agit de savoir quel est mon auteur ou mon livre préféré. C’est comme quand on nous demande quel est notre plat favori. Il y a des moments où on aime prendre un œuf avec son thé. En d'autres occasions, on rêve d'un hareng. Aujourd'hui on réclame des langoustines. Demain on souhaitera ne plus jamais revoir une seule langoustine. On se décide à suivre, pendant quelques temps, un régime à base de pain, de lait et de gâteau de riz. Si on me pressait de dire si je préfère la glace au potage, ou le bifteck au caviar, cela me plongerait dans la plus grande perplexité.

 

There may be readers who care for only one literary diet. I am a person of gross appetites, requiring many authors to satisfy me. There are moods when the savage strength of the Bronte sisters is companionable to me. One rejoices in the unrelieved gloom of «Wuthering Heights,» as in the lowering skies of a stormy autumn. Perhaps part of the marvel of the book comes from the knowledge that the authoress was a slight, delicate young girl. One wonders what her future work would have been, had she lived to gain a wider experience of life; or was it well for her fame that nature took the pen so soon from her hand? Her suppressed vehemence may have been better suited to those tangled Yorkshire byways than to the more open, cultivated fields of life.

Il y a sans doute des lecteurs qui se limitent à un unique régime littéraire. Je suis quelqu’un qui a de gros appétits. J’ai besoin d’un grand nombre d'auteurs pour être satisfait. Sous certaines atmosphères, la force sauvage des sœurs Bronte est une bonne compagnie. On se délecte de l’inguérissable tristesse des «Hauts de Hurlevent,» comme du ciel bas d'un automne orageux. Peut-être une partie de la magie du livre tient-elle à ce que nous n’ignorons pas que l’auteur était une délicate jeune fille. On se demande ce qu'eussent été ses ouvrages futurs, si elle avait vécu pour acquérir une plus grande expérience de la vie; ou était-il préférable pour sa renommée que la nature lui eût si tôt arraché la plume de la main? Sa véhémence retenue s’accordait sans doute mieux au fouillis des chemins de traverse du Yorkshire qu'aux champs grands ouverts et cultivés de l’existence.

 

There is not much similarity between the two books, yet when recalling Emily Bronte my thoughts always run on to Olive Schreiner. Here, again, was a young girl with the voice of a strong man. Olive Schreiner, more fortunate, has lived; but I doubt if she will ever write a book that will remind us of her first. «The Story of an African Farm» is not a work to be repeated. We have advanced in literature of late. I can well remember the storm of indignation with which the «African Farm» was received by Mrs. Grundy and her then numerous, but now happily diminishing, school. It was a book that was to be kept from the hands of every young man and woman. But the hands of the young men and women stretched out and grasped it, to their help. It is a curious idea, this of Mrs. Grundy’s, that the young man and woman must never think – that all literature that does anything more than echo the conventions must be hidden away.

Il n'y a guère de similitudes entre les deux livres, mais lorsque je me remémore Emily Bronte, mes pensées vont toujours à Olive Schreiner65. Il s’agissait là aussi d’une jeune fille qui s’exprimait comme un homme fait. Plus chanceuse, Olive Schreiner vécut; mais je doute qu’elle écrive jamais un livre qui nous rappelle son premier. «La Nuit Africaine66» ne saurait être repétée. La littérature a progressé. Je me souviens fort bien de la tempête d’indignation avec laquelle «La Nuit Africaine» fut accueillie par Mrs Grundy67 et ses disciples alors nombreux, mais heureusement en voie d’extinction à l’heure actuelle. Ce livre devait être gardé hors d’atteinte de chaque jeune homme et de chaque jeune femme. Mais les jeunes gens et les jeunes femmes passèrent outre et s’en emparèrent. C'est une curieuse idée, de la part de Mrs Grundy, que le jeune homme et la jeune femme ne doivent jamais penser – que toute littérature qui ne se contente pas de faire écho aux conventions doit être bannie.

65 Olive Schreiner (1855-1920) romancière d'Afrique du Sud, pacifiste, militante politique et féministe.

66 The Story of an African Farm, 1883.

67 Personnage fictif symbolisant le rigorisme des conventions comme, ici et là dans ces traductions, Big Sister symbolise – euh… je ne sais plus ce que je voulais dire…

68 Nom de plume à consonance délibérément masculine de la très victorienne romancière Mary Ann Evans (1819-1880). Le Loamshire est un comté fictif de son invention.

69 Milieu londonien des boîtes de nuit.

Then there are times when I love to gallop through history on Sir Walter’s broomstick. At other hours it is pleasant to sit in converse with wise George Eliot. From her garden terrace I look down on Loamshire and its commonplace people; while in her quiet, deep voice she tells me of the hidden hearts that beat and throb beneath these velveteen jackets and lace falls.

Il y a des moments où j'aime chevaucher à travers l'histoire sur le manche à balai de Sir Walter. À d'autres moments il m’est agréable de rester assis à converser avec la très sage George Eliot68. Depuis son jardin en terrasse, je surplombe le Loamshire et les gens simples qui l’habitent; tandis que de sa voix profonde et tranquille, elle me parle des cœurs qui battent et palpitent secrètement sous leurs jaquettes de velours et leurs cascades de dentelles.

Who can help loving Thackeray, wittiest, gentlest of men, in spite of the faint suspicion of snobbishness that clings to him? There is something pathetic in the good man’s horror of this snobbishness, to which he himself was a victim. May it not have been an affectation, born unconsciously of self-consciousness? His heroes and heroines must needs be all fine folk, fit company for lady and gentlemen readers. To him the livery was too often the man. Under his stuffed calves even Jeames de la Pluche himself stood upon the legs of a man, but Thackeray could never see deeper than the silk stockings. Thackeray lived and died in Clubland. One feels that the world was bounded for him by Temple Bar on the east and Park Lane on the west; but what there was good in Clubland he showed us, and for the sake of the great gentlemen and sweet ladies that his kindly eyes found in that narrow region, not too overpeopled with great gentlemen and sweet women, let us honour him.

Qui ne peut aimer Thackeray, le plus spirituel, le plus doux des hommes, malgré le léger soupçon de snobisme qui s'attache à lui? Il y a quelque chose de pathétique dans l’horreur qu’inspire à cet homme ce snobisme dont il est lui-même victime. N’est-ce pas là une attitude affectée, venue à son insu de la conscience qu’il en avait? Pour Mesdames et Messieurs ses lecteurs, ses héros et ses héroïnes doivent être des gens de bonne compagnie. À ses yeux, l’habit fait trop souvent le moine. Sous ses mollets rembourrés, même Jeames de la Pluche se tient sur les jambes d'un homme, mais Thackeray ne voit jamais ce qu’il se trouve dans les bas en soie. Thackeray a vécu et est mort dans le Clubland69. On estime que pour lui, le monde était limité à l’est par Temple Bar, et à l’ouest, par Park Lane; mais rendons lui hommage pour ce qu’il nous a montré de bon dans le Clubland, et pour le bien des beaux messieurs et des gentes dames que son regard acéré a découverts dans ce quartier exigu qui n’en compte pourtant guère.

«Tom Jones,» «Peregrine Pickle,» and «Tristram Shandy» are books a man is the better for reading, if he read them wisely. They teach him that literature, to be a living force, must deal with all sides of life, and that little help comes to us from that silly pretence of ours that we are perfect in all things, leading perfect lives, that only the villain of the story ever deviates from the path of rectitude.

Un homme ne saurait trouver de meilleures lectures que celles de «Tom Jones70,» «Peregrine Pickle71,» et «Tristram Shandy73» pour peu qu’il les lise avec sagesse. Ils lui enseignent que la littérature, pour être une force vivante, doit traiter de la vie sous tous ses aspects, et que nous ne saurions tirer que peu de choses de cette prétention idiote selon laquelle nous sommes parfaits en toutes choses, que nous menons parfaitement nos vies, que seul le méchant de l’histoire s’écarte du droit chemin.

70 Histoire de Tom Jones, enfant trouvé, de Henry Fielding (1749).

71 The Adventures of Peregrine Pickle de Tobias Smollet (1751).

73 Vie et opinions de Tristram Shandy, gentilhomme, de Laurence Sterne (1759).

 

 

 

This is a point that needs to be considered by both the makers and the buyers of stories. If literature is to be regarded solely as the amusement of an idle hour, then the less relationship it has to life the better. Looking into a truthful mirror of nature we are compelled to think; and when thought comes in at the window self-satisfaction goes out by the door. Should a novel or play call us to ponder upon the problems of existence, or lure us from the dusty high road of the world, for a while, into the pleasant meadows of dreamland? If only the latter, then let our heroes and our heroines be not what men and women are, but what they should be. Let Angelina be always spotless and Edwin always true. Let virtue ever triumph over villainy in the last chapter; and let us assume that the marriage service answers all the questions of the Sphinx.

Cette question doit être prise en compte aussi bien par ceux qui fabriquent les histoires que par ceux qui les achètent. Si la littérature ne doit être considérée que comme l’amusement d’une heure d’oisiveté, alors il vaut mieux qu’elle ait le moins de rapports possibles avec la vie. Regarder la nature dans un miroir fidèle nous oblige à penser; et quand la pensée entre par la fenêtre, la fatuité sort par la porte. Un roman ou une pièce doivent-il attirer notre attention sur les problèmes de l'existence, ou nous faire pour un moment nous écarter de la grande route poussiéreuse du monde pour les aimables prairies du pays des songes? Si au moins les héros et nos héroïnes de ce n’étaient pas ce que sont les hommes et les femmes, mais ce qu’ils devraient être, Angelina toujours immaculée et Edwin toujours fidèle; la vertu triomphant du vice au dernier chapitre, et l’institution du mariage comme la réponse à toutes les questions du Sphinx.

Very pleasant are these fairy tales where the prince is always brave and handsome; where the princess is always the best and most beautiful princess that ever lived; where one knows the wicked people at a glance by their ugliness and ill-temper, mistakes being thus rendered impossible; where the good fairies are, by nature, more powerful than the bad; where gloomy paths lead ever to fair palaces; where the dragon is ever vanquished; and where well-behaved husbands and wives can rely upon living happily ever afterwards. «The world is too much with us, late and soon.» It is wise to slip away from it at times to fairyland. But, alas, we cannot live in fairyland, and knowledge of its geography is of little help to us on our return to the rugged country of reality.

Comme ils sont agréables, ces contes de fées où le prince est toujours courageux et beau, où la princesse est toujours la meilleure et la plus belle qui ait jamais vécu; où on reconnaît les méchants au premier coup d'œil à leur laideur et à leur sale caractère, éliminant ainsi tout risque d’erreur; où les bonnes fées ont, par nature, davantage de pouvoirs que les sorcières; où les chemins obscurs mènent toujours aux merveilleux palais; où le dragon est toujours vaincu; où les gentils maris et leurs épouses peuvent espérer vivre heureux à jamais. «Le monde est beaucoup trop avec nous, épuisant tôt ou tard nos moyens…74.» Il est sage de le quitter de temps en temps pour le pays des fées. Mais, hélas, nous ne pouvons pas vivre dans le pays des fées, et la connaissance de sa géographie ne nous est pas d’un grand secours lorsque nous revenons au rude pays de la réalité.

74 «The world is too much with us, late and soon…» Début d’un sonnet de William Wordsworth. La traduction est ici celle François-René Daillie dans l’édition bilingue de 2001 chez Gallimard.

Are not both branches of literature needful? By all means let us dream, on midsummer nights, of fond lovers led through devious paths to happiness by Puck; of virtuous dukes – one finds such in fairyland; of fate subdued by faith and gentleness. But may we not also, in our more serious humours, find satisfaction in thinking with Hamlet or Coriolanus? May not both Dickens and Zola have their booths in Vanity Fair? If literature is to be a help to us, as well as a pastime, it must deal with the ugly as well as with the beautiful; it must show us ourselves, not as we wish to appear, but as we know ourselves to be. Man has been described as a animal with aspirations reaching up to Heaven and instincts rooted – elsewhere. Is literature to flatter him, or reveal him to himself?

Les deux branches de la littérature ne sont-elles pas nécessaires? Rêvons autant que nous le voulons d’amoureux transis que Puck75 conduit vers le bonheur par les chemins détournés d’une nuit d’été; de ducs vertueux – on en trouve au pays des fées; d’un destin voué à la fidélité et à la gentillesse. Mais ne pouvons-nous pas aussi, dans nos moments de sérieux, nous satisfaire de réfléchir avec Hamlet ou Coriolan? Dickens et Zola ne peuvent-ils avoir leurs pages dans Vanity Fair? Si la littérature doit nous être une aide aussi bien qu’un passe-temps, elle doit traiter du laid comme du beau; elle doit nous montrer non pas tels que nous souhaitons apparaître mais tels que nous nous connaissons L'homme a été décrit comme un animal aux bas instincts qui aspire au Ciel. La littérature est-elle là pour le flatter, ou le révéler à lui-même?

75 Personnage du Songe d’une Nuit d’Été de William Shakespeare.

 

Of living writers it is not safe, I suppose, to speak except, perhaps, of those who have been with us so long that we have come to forget they are not of the past. Has justice ever been done to Ouida’s undoubted genius by our shallow school of criticism, always very clever in discovering faults as obvious as pimples on a fine face? Her guardsmen «toy» with their food. Her horses win the Derby three years running. Her wicked women throw guinea peaches from the windows of the Star and Garter into the Thames at Richmond. The distance being about three hundred and fifty yards, it is a good throw. Well, well, books are not made worth reading by the absence of absurdities. Ouida possesses strength, tenderness, truth, passion; and these be qualities in a writer capable of carrying many more faults than Ouida is burdened with. But that is the method of our little criticism. It views an artist as Gulliver saw the Brobdingnag ladies. It is too small to see them in their entirety: a mole or a wart absorbs all its vision.

Je suppose qu’il ne convient guère de parler des auteurs vivants, excepté, peut-être, de ceux qui nous accompagnent depuis si longtemps que nous avons oublié qu’ils n’appartiennent pas au passé. Justice a-t-elle jamais été rendue à l’incontestable génie de Ouida76 par nos critiques superficiels, toujours très sagaces pour découvrir des défauts aussi évidents que des boutons sur un visage délicat? Ses soldats de la garde «jouent» avec leur nourriture. Ses chevaux gagnent le Derby trois années de suite. À Richmond, ses mauvaises femmes jettent des pêches de Guinée dans la Tamise depuis les fenêtres du Star and Garter. La distance étant d’environ trois cents cinquante yards, c'est un bon lancer77. Nous sommes d’accord, mais l'absence d’absurdités ne rend pas les livres plus intéressants. Ouida possède la force, la tendresse, la vérité, la passion; et ce sont là des qualités chez un auteur capable de porter beaucoup plus de défauts que Ouida n’en est affligée. Mais telle est la méthode de nos petits critiques. Ils considèrent les artistes comme Gulliver voyait les dames de Brobdingnag. Ils sont trop petits pour les envisager dans leur intégralité: une taupe ou une verrue leur bouche toute la vue.

76 Maria Louise Ramé, dite Ouida (1839 -1908), une romancière anglaise.

77 Le Derby étant réservé aux chevaux de trois ans, ils ne peuvent concourir trois années de suite. Le palais Star and Garter étant situé à peu près à 320 mètres de la Tamise, la performance est effectivement remarquable! Quant aux soldats de la garde qui «jouent» avec leur nourriture (ou qui jouent leur nourriture?), j’avoue ne pas bien distinguer le bouton sur la figure…

 

78 George Gissing (1857-1903), écrivain britannique.

 

 

Why was not George Gissing more widely read? If faithfulness to life were the key to literary success, Gissing’s sales would have been counted by the million instead of by the hundred.

Pourquoi George Gissing78 ne fut-il pas plus largement lu? Si la fidélité à la vie était la clef du succès littéraire, on eût dû compter ses ventes par millions plutôt que par centaines.

Have Mark Twain’s literary qualities, apart altogether from his humour, been recognised in literary circles as they ought to have been? «Huck Finn» would be a great work were there not a laugh in it from cover to cover. Among the Indians and some other savage tribes the fact that a member of the community has lost one of his senses makes greatly to his advantage; he is then regarded as a superior person. So among a school of Anglo-Saxon readers, it is necessary to a man, if he would gain literary credit, that he should lack the sense of humour. One or two curious modern examples occur to me of literary success secured chiefly by this failing.

Mis à part son humour, les qualités littéraires de Mark Twain ont-elles été identifiées comme elles le méritent par les cercles littéraires? «Huck Finn» resterait excellent même sans un seul rire d’un bout à l’autre de l’ouvrage. Chez les Indiens et quelques autres tribus sauvages, le fait qu'un des membres de la communauté ait perdu un de ses sens lui procurait un avantage considérable; on le considérait alors comme une personne supérieure. Ainsi pour certains lecteurs Anglo-Saxons, il est nécessaire qu’un homme, s'il veut qu’on lui accorde quelque crédit littéraire, manque un tant soit peu du sens de l'humour. J’ai à l’esprit un ou deux curieux exemples modernes de succès littéraire principalement reconnus par ce manque.

All these authors are my favourites; but such catholic taste is held nowadays to be no taste. One is told that if one loves Shakespeare, one must of necessity hate Ibsen; that one cannot appreciate Wagner and tolerate Beethoven; that if we admit any merit in Dore, we are incapable of understanding Whistler. How can I say which is my favourite novel? I can only ask myself which lives clearest in my memory, which is the book I run to more often than to another in that pleasant half hour before the dinner-bell, when, with all apologies to good Mr. Smiles, it is useless to think of work.

Ces auteurs sont tous mes favoris; mais, de nos jours, un tel goût passe pour un manque de goût. On dit que si on aime Shakespeare, on doit nécessairement haïr Ibsen; on ne peut pas à la fois apprécier Wagner et tolérer Beethoven; si on reconnaît un quelconque mérite à Doré, c’est qu’on est incapable de comprendre Whistler. Comment dire quel est mon roman préféré? Je peux seulement me demander quel est celui qui me reste le plus clairement dans la mémoire, quel est celui sur lequel je me précipite le plus souvent pendant l’agréable demi-heure qui précède la cloche du diner, quand, avec toutes les excuses dues à ce bon Mr. Smiles, il ne sert à rien de penser au travail.

I find, on examination, that my «David Copperfield» is more dilapidated than any other novel upon my shelves. As I turn its dog-eared pages, reading the familiar headlines «Mr. Micawber in difficulties,» «Mr. Micawber in prison,» «I fall in love with Dora,» «Mr. Barkis goes out with the tide,» «My child wife,» «Traddles in a nest of roses» – pages of my own life recur to me; so many of my sorrows, so many of my joys are woven in my mind with this chapter or the other. That day – how well I remember it when I read of «David’s» wooing, but Dora’s death I was careful to skip. Poor, pretty little Mrs. Copperfield at the gate, holding up her baby in her arms, is always associated in my memory with a child’s cry, long listened for. I found the book, face downwards on a chair, weeks afterwards, not moved from where I had hastily laid it.

À y regarder de près, je trouve que mon exemplaire de «David Copperfield» est plus délabré que n'importe quel autre roman de ma bibliothèque. En tournant ses pages écornées, et en relisant les titres familiers79 «M. Micawber en difficultés,» «M. Micawber en prison,» «Je tombe amoureux de Dora,» «M. Barkis sort avec la marée,» «Ma femme-enfant,» «Traddles dans un nid de roses» – ce sont les pages de ma propre vie que je feuillette en moi-même; tant de mes chagrins, tant de mes joies sont, dans mon esprit, associés à tel ou tel chapitre. Comme je me souviens clairement de tel jour en relisant les passages où David fait la cour à Dora – Dora dont je veille à éviter le récit de la mort. La pauvre et si jolie petite Mrs. Copperfield, se tenant à la porte avec son bébé dans les bras, est toujours associée dans ma mémoire avec les pleurs d'un enfant, entendus il y a bien longtemps. J'avais retrouvé le livre, des semaines après, toujours retourné sur la chaise où je l’avais posé en toute hâte.

79 Bizarrement, je ne retrouve aucun de ces titres dans l’édition dont je dispose.

Old friends, all of you, how many times have I not slipped away from my worries into your pleasant company! Peggotty, you dear soul, the sight of your kind eyes is so good to me. Our mutual friend, Mr. Charles Dickens, is prone, we know, just ever so slightly to gush. Good fellow that he is, he can see no flaw in those he loves, but you, dear lady, if you will permit me to call you by a name much abused, he has drawn in true colours. I know you well, with your big heart, your quick temper, your homely, human ways of thought. You yourself will never guess your worth – how much the world is better for such as you! You think of yourself as of a commonplace person, useful only for the making of pastry, the darning of stockings, and if a man – not a young man, with only dim half-opened eyes, but a man whom life had made keen to see the beauty that lies hidden beneath plain faces – were to kneel and kiss your red, coarse hand, you would be much astonished. But he would be a wise man, Peggotty, knowing what things a man should take carelessly, and for what things he should thank God, who has fashioned fairness in many forms.

Chers vieux amis, tous autant que vous êtes, combien de fois n’ai-je pas oublié mes soucis en votre agréable compagnie! Peggotty, chère âme, la vue de vos yeux charmants m'est si douce. Notre ami commun, M. Charles Dickens, est enclin, nous le savons, à une légère verbosité. C’est un ami si loyal qu’il ne saurait voir le moindre défaut chez ceux qu'il aime, mais vous, chère dame, si vous me permettrez de vous appeler d’un nom très galvaudé, il vous a peint avec de vraies couleurs. Je vous connais bien, avec votre grand cœur, votre tempérament vif, votre simplicité, vos pensées si humaines. Vous ne soupçonnerez jamais vous-même votre propre valeur – comme le monde est meilleur pour des gens tels que vous! Vous vous croyez une personne banale, qui ne sait que faire de la pâtisserie, raccommoder des bas, et si un homme – non pas un jeune homme, avec de faibles yeux seulement à moitié ouverts, mais un homme que la vie a rendu attentif à la beauté qui se cache sous un visage ordinaire – tombait à genoux et baisait votre main rouge et rude, vous seriez très étonnée. Mais ce serait un sage, Peggotty, sachant distinguer les choses qu’un homme doit prendre à la légère de celles pour lesquelles il doit remercier Dieu, qui a façonné l’honnêteté sous les formes les plus diverses.

 

Mr. Wilkins Micawber, and you, most excellent of faithful wives, Mrs. Emma Micawber, to you I also raise my hat. How often has the example of your philosophy saved me, when I, likewise, have suffered under the temporary pressure of pecuniary liabilities; when the sun of my prosperity, too, has sunk beneath the dark horizon of the world – in short, when I, also, have found myself in a tight corner. I have asked myself what would the Micawbers have done in my place. And I have answered myself. They would have sat down to a dish of lamb’s fry, cooked and breaded by the deft hands of Emma, followed by a brew of punch, concocted by the beaming Wilkins, and have forgotten all their troubles, for the time being. Whereupon, seeing first that sufficient small change was in my pocket, I have entered the nearest restaurant, and have treated myself to a repast of such sumptuousness as the aforesaid small change would command, emerging from that restaurant stronger and more fit for battle. And lo! the sun of my prosperity has peeped at me from over the clouds with a sly wink, as if to say «Cheer up; I am only round the corner.»

Mr. Wilkins Micawber, et vous, la meilleure et la plus fidèle des épouses, Mrs. Emma Micawber, je vous tire également mon chapeau. Combien de fois l'exemple de votre philosophie ne m’a-t-elle pas sauvé, quand je souffrais pareillement sous le poids momentané de mes dettes; quand le soleil de ma prospérité, lui aussi, sombrait sous l'horizon obscur du monde – bref, quand je me trouvais dans la même impasse. Je me demandais ce que les Micawber eussent fait à ma place. Et je me répondais à moi-même. Ils se fussent assis devant une platée d’agneau rôti qu’Emma eût accommodé et pané de ses mains habiles, suivie d’un pichet de punch concocté par un Wilkins radieux, et eussent oublié un moment tous leurs ennuis. Sur quoi, voyant tout de suite qu’un petit changement approprié était à portée de ma main, j’entrais dans le plus proche restaurant, et m’accordais un repas si somptueux que le petit changement mentionné ci-dessus en ressortait plus fort et mieux préparé pour la bataille. Et voilà que le soleil de ma prospérité, montrant le bout de son nez par-dessus les nuages, me faisait un clin d'œil malicieux, comme pour me dire «Courage! Je suis là, il suffit de passer le pont80

 

Cheery, elastic Mr. and Mrs. Micawber, how would half the world face their fate but by the help of a kindly, shallow nature such as yours? I love to think that your sorrows can be drowned in nothing more harmful than a bowl of punch. Here’s to you, Emma, and to you, Wilkins, and to the twins!

Joyeux et souples Mr. et Mrs. Micawber, comment la moitié du monde ferait-elle face à son destin sans l'aide d'une bonne et simple nature telle que la vôtre? J'aime à penser qu’il suffit de rien de plus dangereux qu’un pichet de punch pour noyer vos chagrins. Bien à vous, Emma, et à vous, Wilkins, et aux jumeaux!

80 En réalité, il l’attend au coin de la rue, mais ce titre de Georges Brassens me paraît tout à fait adapté.

 

May you and such childlike folk trip lightly over the stones upon your path! May something ever turn up for you, my dears! May the rain of life ever fall as April showers upon your simple bald head, Micawber!

Puissiez-vous, tels des enfants, voleter légèrement au-dessus des pierres du chemin! Puissent les choses toujours tourner en votre faveur, mes très chers! Puisse les averses de la vie toujours tomber en avril sur votre simple tête dégarnie, Micawber!

And you, sweet Dora, let me confess I love you, though sensible friends deem you foolish. Ah, silly Dora, fashioned by wise Mother Nature who knows that weakness and helplessness are as a talisman calling forth strength and tenderness in man, trouble yourself not unduly about the oysters and the underdone mutton, little woman. Good plain cooks at twenty pounds a year will see to these things for us. Your work is to teach us gentleness and kindness. Lay your foolish curls just here, child. It is from such as you we learn wisdom. Foolish wise folk sneer at you. Foolish wise folk would pull up the laughing lilies, the needless roses from the garden, would plant in their places only useful, wholesome cabbage. But the gardener, knowing better, plants the silly, short-lived flowers, foolish wise folk asking for what purpose.

Et vous, douce Dora, permettez-moi d’avouer que je vous aime, bien que des amis attentionnés vous prennent pour une folle. Ah, Dora, petite oie façonnée par la très sage Mère Nature qui sait que la faiblesse et l’abandon sont comme des talismans qui suscitent la force et la tendresse chez l'homme, ne vous faites pas trop de souci pour une platée d’huîtres et une pièce de mouton trop saignante, petite femme. N’importe quel cuisinier à vingt livres l’année veillera pour nous à tout cela. Votre tâche est de nous enseigner la gentillesse et la bonté. Amenez vos boucles folles par ici, mon enfant. C’est de gens comme vous que nous apprenons la sagesse. Les sages, dans leur folie, se rient de vous. Les sages, dans leur folie, arrachent les lis riants et les roses inutiles du jardin, et sèment à la place le chou sain et utile. Mais le jardinier, qui s’y connaît le mieux, plante les fleurs frivoles à la vie éphémère, et les sages, dans leur folie, se demandent bien pourquoi.

 

Gallant Traddles, of the strong heart and the unruly hair; Sophy, dearest of girls; Betsy Trotwood, with your gentlemanly manners and your woman’s heart, you have come to me in shabby rooms, making the dismal place seem bright. In dark hours your kindly faces have looked out at me from the shadows, your kindly voices have cheered me.

Brave Traddles, au cœur vaillant et aux cheveux indomptables; Sophy, la plus chère des filles; Betsy Trotwood, avec vos manières courtoises et votre cœur de femme, vous êtes venus dans mes chambres misérables et lugubres, et vous les avez illuminées. Pendant les heures sombres, vos bons visages m’ont regardé à travers l’obscurité, vos  douces voix m'ont encouragé.

 

Little Em’ly and Agnes, it may be my bad taste, but I cannot share my friend Dickens’ enthusiasm for them. Dickens’ good women are all too good for human nature’s daily food. Esther Summerson, Florence Dombey, Little Nell – you have no faults to love you by.

Petite Em’ly et Agnès, c’est peut-être par manque de goût, mais je ne puis partager l’enthousiasme de mon ami Dickens pour elles. Les femmes de Dickens, quand elles ont de la bonté, en ont sans doute trop pour la nourriture quotidienne de la nature humaine. Esther Summerson, Florence Dombey, Little Nell – vous n'avez pas assez de défauts pour qu’on puisse vous aimer malgré eux.

 

Scott’s women were likewise mere illuminated texts. Scott only drew one live heroine – Catherine Seton. His other women were merely the prizes the hero had to win in the end, like the sucking pig or the leg of mutton for which the yokel climbs the greasy pole. That Dickens could draw a woman to some likeness he proved by Bella Wilfer, and Estella in «Great Expectations.» But real women have never been popular in fiction. Men readers prefer the false, and women readers object to the truth.

Les femmes de Scott, elles aussi, étaient de simples enluminures. Scott n’a fait le portrait que d’une seule héroïne vivante – Catherine Seton. Ses autres femmes n’étaient que la récompense que le héros devait gagner à la fin, comme le cochon de lait ou le gigot de mouton pour lesquels le péquenaud grimpe au mât de cocagne glissant. Comme le montrent Bella Wilfer et Estella dans les «Grandes Espérances,» Dickens pouvait dépeindre de telles femmes. Mais les vraies femmes n'ont jamais été populaires chez les lecteurs de fiction. Les hommes préfèrent le faux-semblant, et les femmes s'opposent à la vérité.

 

From an artistic point of view, «David Copperfield» is undoubtedly Dickens’ best work. Its humour is less boisterous; its pathos less highly coloured.

D'un point de vue artistique, «David Copperfield» est indubitablement la meilleure des œuvres de Dickens. Son humour est moins tapageur; son pathétique moins haut en couleur.

 

One of Leech’s pictures represents a cab-man calmly sleeping in the gutter.

Une des œuvres de Leech81 représente un chauffeur de taxi dormant paisiblement dans un caniveau.

81 William John Leech (1881-1968).

«Oh, poor dear, he’s ill,» says a tender-hearted lady in the crowd. «Ill!» retorts a male bystander indignantly, «Ill!’E’s’ad too much of what I ain’t’ad enough of.»

— Oh, le pauvre, il est malade, dit une dame au grand cœur dans la foule.

— Malade! rétorque un spectateur masculin avec indignation. Malade! Dites plutôt qu’il a trop pris de ce qui me manque!

Dickens suffered from too little of what some of us have too much of – criticism. His work met with too little resistance to call forth his powers. Too often his pathos sinks to bathos, and this not from want of skill, but from want of care. It is difficult to believe that the popular writer who allowed his sentimentality – or rather the public’s sentimentality – to run away with him in such scenes as the death of Paul Dombey and Little Nell was the artist who painted the death of Sidney Carton and of Barkis, the willing. The death of Barkis, next to the passing of Colonel Newcome, is, to my thinking, one of the most perfect pieces of pathos in English literature. No very deep emotion is concerned. He is a commonplace old man, clinging foolishly to a commonplace box. His simple wife and the old boatmen stand by, waiting calmly for the end. There is no straining after effect. One feels death enter, dignifying all things; and touched by that hand, foolish old Barkis grows great.

Dickens a manqué de ce qui accable certains d'entre nous – la critique. Son travail a rencontré trop peu de résistance pour avoir besoin de mobiliser toutes ses ressources. Son pathétique tourne souvent au ridicule, non pas à cause d’un manque de savoir-faire, mais d’un manque d’attention. Il est difficile de croire que l'auteur populaire qui a permis à sa sentimentalité – ou plutôt à celle du public – de s’extérioriser dans des scènes telles que la mort de Paul Dombey et de Little Nell fut le même qui décrivit la mort de Sidney Carton et de Barkis. La mort de Barkis, après celle du colonel Newcome, est, selon moi, l'un des morceaux les plus parfaitement pathétiques de la littérature anglaise. Elle ne fait appel à aucune émotion vraiment profonde. Il ne s’agit que d’un vieil homme banal, s'agrippant bêtement à un coffre banal. Son épouse, si simple, et les vieux bateliers se tiennent prêt, attendant calmement la fin. L’effet de tension n’est pas recherché. On sent venir la mort, qui rend digne toute chose; et c’est touché par sa main que ce vieux fou de Barkis gagne la grandeur.

 

In Uriah Heap and Mrs. Gummidge, Dickens draws types rather than characters. Pecksniff, Podsnap, Dolly Varden, Mr. Bumble, Mrs. Gamp, Mark Tapley, Turveydrop, Mrs. Jellyby – these are not characters; they are human characteristics personified.

Dans Uriah Heap et Mrs. Gummidge, Dickens décrit des types plutôt que des personnages. Pecksniff, Podsnap, Dolly Varden, Mr. Bumble, Mrs. Gamp, Mark Tapley, Turveydrop, Mrs. Jellyby – ne sont pas des personnages; ils sont la personnification de caractères.

 

We have to go back to Shakespeare to find a writer who, through fiction, has so enriched the thought of the people. Admit all Dickens’ faults twice over, we still have one of the greatest writers of modern times. Such people as these creations of Dickens never lived, says your little critic. Nor was Prometheus, type of the spirit of man, nor was Niobe, mother of all mothers, a truthful picture of the citizen one was likely to meet often during a morning’s stroll through Athens. Nor grew there ever a wood like to the Forest of Arden, though every Rosalind and Orlando knows the path to glades having much resemblance thereto.

Il nous faut revenir à Shakespeare pour trouver un auteur qui, par le biais de la fiction, a enrichi la pensée des gens. Si l’on passe sur les défauts de Dickens, on se trouve devant l’un des plus grands auteurs des temps modernes. Des gens tels ceux que Dickens a créés n'ont jamais vécu, objecte votre petit critique. Prometheus, type de l'esprit de l'homme, pas plus Niobe, mère de toutes les mères, n’étaient une image fidèle du citoyen82 que l’on eût pu souvent rencontrer au cours d’une promenade matinale dans Athènes. Une forêt comme la Forêt d'Arden n’a jamais poussé, bien que toute Rosalind et tout Orlando savent comment aller dans des clairières qui leur ressemblent beaucoup.

82 «Du·de·la Citoyen·enne» me souffle en vain Big Sister, qui vient de s’inscrire au Comité pour le Développement Universellement Unilatéral de l’Écriture Inclusive.

 

Steerforth, upon whom Dickens evidently prided himself, I must confess, never laid hold of me. He is a melodramatic young man. The worst I could have wished him would have been that he should marry Rose Dartle and live with his mother. It would have served him right for being so attractive. Old Peggotty and Ham are, of course, impossible. One must accept them also as types. These Brothers Cheeryble, these Kits, Joe Gargeries, Boffins, Garlands, John Peerybingles, we will accept as types of the goodness that is in men – though in real life the amount of virtue that Dickens often wastes upon a single individual would by more economically minded nature, be made to serve for fifty.

Je dois reconnaître que Steerforth, dont Dickens était évidemment très fier, ne m’a jamais emballé. C’est un jeune homme mélodramatique. Le pire que je pourrais lui souhaiter est d’avoir dû épouser Rose Dartle et vivre avec sa mère. Ça l’aurait rendu plus intéressant. Le Vieux Peggotty et Ham sont, naturellement, impossibles. On doit les accepter également en tant que types. Ces frères Cheeryble, ces Kits, Joe Gargeries, Boffins, Garland, John Peerybingles, nous les accepterons comme des types des qualités que tout homme doit posséder – bien que dans la vie réelle, la quantité de vertu que Dickens gaspille souvent sur un seul individu, de par sa nature dépensière, pourrait servir à cinquante.

To sum up, «David Copperfield» is a plain tale, simply told; and such are all books that live. Eccentricities of style, artistic trickery, may please the critic of a day, but literature is a story that interests us, boys and girls, men and women. It is a sad book; and that, again, gives it an added charm in these sad later days. Humanity is nearing its old age, and we have come to love sadness, as the friend who has been longest with us. In the young days of our vigour we were merry. With Ulysses’ boatmen, we took alike the sunshine and the thunder with frolic welcome. The red blood flowed in our veins, and we laughed, and our tales were of strength and hope. Now we sit like old men, watching faces in the fire; and the stories that we love are sad stories – like the stories we ourselves have lived.

En somme, «David Copperfield» est un simple conte, simplement raconté; et tels sont tous les livres vivants. Les excentricités de style, la licence artistique, tout cela peut satisfaire le critique d'un jour, mais la littérature est une histoire qui nous intéresse, garçons et filles, hommes et femmes. C'est un livre triste; et cela, encore, ajoute à son charme en ces jours de tristesse. L'humanité approche de sa vieillesse, et nous en sommes venus à aimer la tristesse, telle une amie qui nous accompagne depuis longtemps.  Du temps de notre jeunesse vigoureuse, nous étions si joyeux. Avec les bateliers d'Ulysse, nous accueillions le soleil et le tonnerre comme les éléments d’un même jeu. Le sang coulait, rouge, dans nos veines, et nous riions, et nos contes étaient des contes de force et d'espoir. À présent, nous restons assis tels des vieillards, à contempler des visages dans les flammes; et les histoires que nous aimons sont des histoires tristes – comme les histoires que nous avons nous-mêmes vécues83.

83 Jerome K. Jerome en rajoute un peu: l’année où parut ce recueil, il n’avait jamais que quarante-six ans.

 

Creatures that one Day shall be Men

Ces créatures qui, un jour, seront des hommes

 

I ought to like Russia better than I do, if only for the sake of the many good friends I am proud to possess amongst the Russians. A large square photograph I keep always on my mantel-piece; it helps me to maintain my head at that degree of distention necessary for the performance of all literary work. It presents in the centre a neatly-written address in excellent English that I frankly confess I am never tired of reading, around which are ranged some hundreds of names I am quite unable to read, but which, in spite of their strange lettering, I know to be the names of good Russian men and women to whom, a year or two ago, occurred the kindly idea of sending me as a Christmas card this message of encouragement. The individual Russian is one of the most charming creatures living. If he like you he does not hesitate to let you know it; not only by every action possible, but, by what perhaps is just as useful in this grey old world, by generous, impulsive speech.

Il me faudrait davantage aimer la Russie, ne serait-ce que pour les nombreux bons amis que je suis fier d’y compter. Je garde au-dessus de ma cheminée une grande photographie qui m'aide à maintenir mon esprit à ce degré d’exaltation nécessaire à l'exécution de la performance que constitue tout travail littéraire. Elle présente en son centre une dédicace calligraphiée dans cet excellent anglais que j’avoue franchement ne m’être jamais lassé de lire, autour de laquelle figurent quelques centaines de noms que je suis rigoureusement incapable de déchiffrer, mais dont je sais qu’en dépit de leur étrange graphie, ils sont ceux d’excellents russes, hommes et femmes, à qui, il y a de cela un an ou deux, est venue la non moins excellente idée de m’adresser ce message d'encouragement en guise de carte de Noël. Le russe typique est un être des plus charmants qui soient. S'il vous aime, il n'hésite pas à vous le faire savoir; non seulement par toute action en son pouvoir, mais aussi, ce qui est peut-être simplement tout aussi utile en ce vieux monde de grisaille, par des paroles impulsives et généreuses.

 

We Anglo-Saxons are apt to pride ourselves upon being undemonstrative. Max Adeler tells the tale of a boy who was sent out by his father to fetch wood. The boy took the opportunity of disappearing and did not show his face again beneath the paternal roof for over twenty years. Then one evening, a smiling, well-dressed stranger entered to the old couple, and announced himself as their long-lost child, returned at last.

Nous autres Anglo-Saxons avons tendance à nous glorifier de notre réserve. Max Adeler84 a raconté l’histoire d'un garçon que son père avait envoyé chercher du bois. Le garçon en avait profité pour disparaître de la circulation au point de ne plus se montrer au domicile paternel pendant une bonne vingtaine d’années. Et voilà qu’un beau soir, un étranger souriant et bien mis est arrivé et s’est présenté au vieux couple comme leur enfant perdu de vue depuis longtemps et enfin de retour.

84 Max Adeler (ou encore John Quill): pseudonyme de Charles Heber Clark (1841-1915), romancier et humoriste américain.

 

 

 

 

«Well, you haven’t hurried yourself,» grumbled the old man, «and blarm me if now you haven’t forgotten the wood.»

— Eh ben, t’as mis l’ temps, a maugréé le vieil homme, et que ch’ sois pendu si t’as pas oublié l’ bois.

I was lunching with an Englishman in a London restaurant one day. A man entered and took his seat at a table near by. Glancing round, and meeting my friend’s eyes, he smiled and nodded.

Je déjeunais un jour avec un anglais dans un restaurant de Londres. Un homme est entré et a pris place à une table voisine. Jetant un coup d’œil à la ronde, son regard a croisé celui de mon ami. Il a souri et incliné la tête.

«Excuse me a minute,» said my friend, «I must just speak to my brother – haven’t seen him for over five years.»

— Excusez-moi une minute, a dit mon ami, juste le temps de dire un mot à mon frère – ça fait plus de cinq ans qu’on ne s’est pas vus.

He finished his soup and leisurely wiped his moustache before strolling across and shaking hands. They talked for a while. Then my friend returned to me.

Il a tout de même terminé son potage et s’est essuyé lentement la moustache avant de se diriger vers lui pour lui serrer la main. Ils ont conversé un moment. Puis mon ami est revenu vers moi.

«Never thought to see him again,» observed my friend, «he was one of the garrison of that place in Africa – what’s the name of it? – that the Mahdi attacked. Only three of them escaped. Always was a lucky beggar, Jim.»

— Je pensais ne jamais le revoir, a-t-il remarqué. Il était en garnison dans ce patelin, en Afrique – je ne sais plus comme ça s’appelle – qui a été attaqué par le Mahdi85. Il n’y en a que trois qui en ont réchappé. Un sacré bougre de veinard, ce Jim!

85 Sans doute Muhammad Ahmad ibn Abd Allah Al-Mahdi (1844-1885), qui conduisit la révolte mahdiste au Soudan contre les autorités anglo-égyptienne.

 

 

 

«But wouldn’t you like to talk to him some more?» I suggested; «I can see you any time about this little business of ours.»

— Mais vous ne voulez pas lui parler davantage? Ai-je proposé; je peux vous voir n'importe quand à propos de nos petites affaires.

«Oh, that’s all right,» he answered, «we have just fixed it up – shall be seeing him again to-morrow.»

— Oh, tout va bien, a-t-il répondu, la question est réglée – on se revoit demain.

I thought of this scene one evening while dining with some Russian friends in a St. Petersburg Hotel. One of the party had not seen his second cousin, a mining engineer, for nearly eighteen months. They sat opposite to one another, and a dozen times at least during the course of the dinner one of them would jump up from his chair, and run round to embrace the other. They would throw their arms about one another, kissing one another on both cheeks, and then sit down again, with moist eyes. Their behaviour among their fellow countrymen excited no astonishment whatever.

J'ai repensé à cette scène, un soir où je dinais avec quelques amis russes dans un hôtel de Saint-Pétersbourg. Un des convives n'avait pas vu son petit cousin, un ingénieur des mines, depuis près de dix-huit mois. Ils étaient assis l’un en face de l’autre, et une bonne douzaine de fois au moins au cours du repas, l’un ou l’autre a bondi de son siège pour faire le tour de la table, enlacer son cousin et l’embrasser sur les deux joues, avant de retourner s’asseoir, les larmes aux yeux. Leur comportement ne suscitait cependant pas le moindre étonnement parmi leurs compatriotes.

But the Russians’s anger is as quick and vehement as his love. On another occasion I was supping with friends in one of the chief restaurants on the Nevsky. Two gentlemen at an adjoining table, who up till the previous moment had been engaged in amicable conversation, suddenly sprang to their feet, and «went for» one another. One man secured the water-bottle, which he promptly broke over the other’s head. His opponent chose for his weapon a heavy mahogany chair, and leaping back for the purpose of securing a good swing, lurched against my hostess.

Mais la colère du Russe peut être aussi vive et véhémente que son affection. En une autre occasion, je soupais avec des amis dans un des meilleurs restaurants de la Perspective Nevski. À une table voisine, deux messieurs, jusqu’alors engagés dans une conversation amicale, se sont brusquement dressés sur leurs pieds, et se sont rués l’un sur l’autre. L’un d’eux s’est saisi de la carafe d’eau et en a asséné vite fait bien fait un coup sur la tête de l’autre. Son adversaire a choisi de s’armer d’une lourde chaise d'acajou, et faisant un saut en arrière afin de se ménager l’espace nécessaire à un swing convenable, a trébuché contre mon hôtesse.

 

«Do please be careful,» said the lady.

— Pourriez-vous avoir l’amabilité de faire attention? a dit la dame.

 

«A thousand pardons, madame,» returned the stranger, from whom blood and water were streaming in equal copiousness; and taking the utmost care to avoid interfering with our comfort, he succeeded adroitly in flooring his antagonist by a well-directed blow.

— Mille pardons, Madame, a répondu l'étranger, qui dégoulinait autant d’eau que de sang.

Puis, prêtant la plus grande attention à ne plus nuire à notre confort, il a réussi adroitement à mettre son adversaire au tapis grâce à un coup bien dirigé.

 

A policeman appeared upon the scene. He did not attempt to interfere, but running out into the street communicated the glad tidings to another policeman.

Un policier est entré en scène. Il n’a pas essayé de s’interposer, mais s’est précipité dans la rue pour communiquer la bonne nouvelle à un autre policier.

 

«This is going to cost them a pretty penny,» observed my host, who was calmly continuing his supper; «why couldn’t they wait?»

— Ça va leur coûter cher, a fait remarquer mon hôte, qui poursuivait calmement son repas; ils ne pouvaient donc pas attendre?

 

It did cost them a pretty penny. Some half a dozen policemen were round about before as many minutes had elapsed, and each one claimed his bribe. Then they wished both combatants good-night, and trooped out evidently in great good humour and the two gentlemen, with wet napkins round their heads, sat down again, and laughter and amicable conversation flowed freely as before.

Ça leur a coûté cher. À peine quelques minutes s’étaient-elles écoulées que pas moins d’une demi-douzaine de policiers les ont entourés, chacun exigeant son pot-de-vin. Puis ils ont souhaité la bonne nuit aux deux combattants et toute la troupe est sortie, dans une bonne humeur évidente, tandis que les deux messieurs, la tête pansée d’une serviette humide, reprenaient place et que leur conversation amicale et joyeuse se poursuivait aussi librement qu'avant.

 

They strike the stranger as a childlike people, but you are possessed with a haunting sense of ugly traits beneath. The workers haunting – slaves it would be almost more correct to call them – allow themselves to be exploited with the uncomplaining patience of intelligent animals. Yet every educated Russian you talk to on the subject knows that revolution is coming.

Si le côté puéril de ce peuple heurte l'étranger, ce qui se cache dessous peut être d’une laideur qu’on ne peut oublier. Les ouvriers – qu’il serait plus approprié d’appeler des esclaves – se laissent exploiter avec la patience résignée d’animaux doués de raison. Cependant, tout russe pourvu d’une certaine instruction avec qui vous en discutez sait bien que la révolution est proche.

 

But he talks to you about it with the door shut, for no man in Russia can be sure that his own servants are not police spies. I was discussing politics with a Russian official one evening in his study when his old housekeeper entered the room – a soft-eyed grey-haired woman who had been in his service over eight years, and whose position in the household was almost that of a friend. He stopped abruptly and changed the conversation. So soon as the door was closed behind her again, he explained himself.

Mais il ne vous en parle qu’une fois la porte refermée, parce qu’en Russie, nul ne peut être sûr que ses propres domestiques ne sont pas des espions de la police. Un soir, je discutais politique avec un fonctionnaire russe dans son bureau, quand sa vieille gouvernante est entrée dans la pièce – une femme grisonnante et au regard doux qui était à son service depuis huit ans, et dont la position dans le ménage était presque celle d'une amie. Il s’est arrêté brusquement de parler et a changé de conversation. Aussitôt la porte refermée derrière elle, il s'est expliqué.

 

«It is better to chat upon such matters when one is quite alone,» he laughed.

— Il vaut mieux ne discuter de ce genre de choses que quand on est tout à fait seuls, a-t-il dit-il en riant.

 

«But surely you can trust her,» I said, «She appears to be devoted to you all.»

— Mais vous pouvez certainement avoir confiance en elle, ai-je dit. Elle semble vous être tout à fait dévouée.

 

«It is safer to trust no one,» he answered. And then he continued from the point where we had been interrupted.

— Il est plus sûr de ne faire confiance à personne, a-t-il répondu.

Puis il a repris au point où nous avions été interrompus.

 

«It is gathering,» he said; «there are times when I almost smell blood in the air. I am an old man and may escape it, but my children will have to suffer – suffer as children must for the sins of their fathers. We have made brute beasts of the people, and as brute beasts they will come upon us, cruel, and undiscriminating; right and wrong indifferently going down before them. But it has to be. It is needed.»

— Le fait est, a-t-il dit, qu’il y a des moments où je sens presque qu’il y a du sang dans l’air. Je suis un vieil homme et tout cela me sera sans doute épargné, mais mes enfants devront souffrir – souffrir comme les enfants doivent souffrir pour expier les péchés de leurs pères. Nous avons fait du peuple un ramassis de brutes monstrueuses, et c’est comme des brutes qu'ils s’en prendront à nous, comme des bêtes cruelles et sans discernement; les bons et les méchants tomberont indifféremment devant eux. Mais cela doit être. C’est nécessaire.

 

It is a mistake to speak of the Russian classes opposing to all progress a dead wall of selfishness. The history of Russia will be the history of the French Revolution over again, but with this difference: that the educated classes, the thinkers, who are pushing forward the dumb masses are doing so with their eyes open. There will be no Maribeau, no Danton to be appalled at a people’s ingratitude. The men who are to-day working for revolution in Russia number among their ranks statesmen, soldiers, delicately-nurtured women, rich landowners, prosperous tradesmen, students familiar with the lessons of history. They have no misconceptions concerning the blind Monster into which they are breathing life. He will crush them, they know it; but with them he will crush the injustice and stupidity they have grown to hate more than they love themselves.

C'est une erreur de dire que les classes supérieures russes opposent un mur d'égoïsme à tout progrès. L'histoire de la Russie sera une redite de l'histoire de la révolution française, mais avec cette différence que les classes supérieures, les maîtres à penser qui poussent en avant les masses abêties le font les yeux grands ouverts. Aucun Mirabeau, aucun Danton ne sera là pour vitupérer l’ingratitude du peuple. Ceux qui, en Russie, œuvrent aujourd'hui pour la révolution comptent parmi eux des hommes d’état, des soldats, des femmes cultivées et sophistiquées, des riches propriétaires fonciers, des marchands prospères, des étudiants férus d’histoire. Ils ne se font aucune illusion quant au Monstre aveugle dont dépendra leur existence. Ils savent bien qu’il va les écraser; mais avec eux, il écrasera aussi l'injustice et la stupidité qu’ils en sont venus à haïr davantage qu'ils ne s'aiment eux-mêmes.

 

The Russian peasant, when he rises, will prove more terrible, more pitiless than were the men of 1790. He is less intelligent, more brutal. They sing a wild, sad song, these Russian cattle, the while they work. They sing it in chorus on the quays while hauling the cargo, they sing it in the factory, they chant on the weary, endless steppes, reaping the corn they may not eat. It is of the good time their masters are having, of the feastings and the merrymakings, of the laughter of the children, of the kisses of the lovers.

Le paysan russe, quand il se soulève, peut se montrer plus terrible, plus impitoyable que les hommes de 1790. Il est moins intelligent, plus brutal. Ces bêtes de somme russes, tout en travaillant, accompagnent leur labeur d’un chant sauvage et triste. Ils le chantent en chœur sur les quais tout en transportant la cargaison des navires, ils le chantent à l'usine, ils le chantent sur les steppes désolées et sans fin, en moissonnant le blé dont ils ne pourront se nourrir. Ce chant parle du bon temps que s’accordent leurs maîtres, des fêtes et des réjouissances, du rire des enfants, des baisers des amoureux.

 

But the last line of every verse is the same. When you ask a Russian to translate it for you he shrugs his shoulders.

Mais le dernier vers de chaque couplet est toujours le même. Quand vous demandez à un Russe de le traduire pour vous, il hausse les épaules.

 

«Oh, it means,» he says, «that their time will also come – some day.»

— Oh, dit-il, ça veut dire que le moment viendra aussi pour eux – un de ces jours.

 

It is a pathetic, haunting refrain. They sing it in the drawing-rooms of Moscow and St. Petersburg, and somehow the light talk and laughter die away, and a hush, like a chill breath, enters by the closed door and passes through. It is a curious song, like the wailing of a tired wind, and one day it will sweep over the land heralding terror.

C'est un refrain pathétique et lancinant. Quand ils le chantent, d’une façon ou d’une autre, les conversations et les rires légers s’effacent dans les salons de Moscou et de Saint-Pétersbourg, et un silence glacial pénètre à travers la porte fermée. C'est un chant étrange, pareil aux gémissements d’un vent à bout de souffle qui, un jour, balayera la terre, y répandant la terreur.

 

A Scotsman I met in Russia told me that when he first came out to act as manager of a large factory in St. Petersburg, belonging to his Scottish employers, he unwittingly made a mistake the first week when paying his workpeople. By a miscalculation of the Russian money he paid the men, each one, nearly a rouble short. He discovered his error before the following Saturday, and then put the matter right. The men accepted his explanation with perfect composure and without any comment whatever. The thing astonished him.

Un écossais que j'ai rencontré en Russie m'a dit que la première fois qu’il a voulu agir en tant que directeur de la grande usine de Saint Pétersbourg qui appartenait à ses employeurs écossais, il avait, sans s’en rendre compte, commis une erreur en payant leur première semaine à ses ouvriers. Se trompant dans ses calculs avec la monnaie russe, il avait donné un rouble de moins à chacun des hommes. Le samedi suivant, s’étant rendu compte de son erreur, il a rendu son dû à chacun. Les hommes ont accepté son explication avec un calme parfait et sans faire le moindre commentaire, ce qui l’a étonné.

 

«But you must have known I was paying you short,» he said to one of them. «Why didn’t you tell me of it?»

— Mais vous avez bien dû vous rendre compte que vous ne touchiez pas assez, a-t-il dit à l'un d'entre eux. Pourquoi vous ne m'avez-vous rien dit?

 

«Oh,» answered the man, «we thought you were putting it in your own pocket and then if we had complained it would have meant dismissal for us. No one would have taken our word against yours.»

— Oh, a répondu l'homme, on a pensé que vous vous en mettiez plein les poches et que si on allait se plaindre, ça signifierait le renvoi pour nous. Personne n'aurait cru en notre parole contre la vôtre.

 

Corruption appears to be so general throughout the whole of Russia that all classes have come to accept it as part of the established order of things. A friend gave me a little dog to bring away with me. It was a valuable animal, and I wished to keep it with me. It is strictly forbidden to take dogs into railway carriages. The list of the pains and penalties for doing so frightened me considerably.

La corruption semble être si répandue dans toute la Russie que dans tous les milieux, on en est arrivé à l'accepter comme faisant partie de l'ordre établi. Un ami m'avait fait cadeau d’un petit chien. C'était un animal de valeur, et je souhaitais le garder avec moi. Il est strictement interdit de voyager avec des chiens dans les wagons de chemin de fer. La liste des amendes et des pénalités afférentes à cette contravention avait de quoi faire peur.

 

«Oh, that will be all right,» my friend assured me; «have a few roubles loose in your pocket.»

— Oh, tout ira bien, me rassura mon ami; débrouille-toi pour avoir toujours quelques roubles au fond de ta poche.

 

I tipped the station master and I tipped the guard, and started pleased with myself. But I had not anticipated what was in store for me. The news that an Englishman with a dog in a basket and roubles in his pocket was coming must have been telegraphed all down the line. At almost every stopping-place some enormous official, wearing generally a sword and a helmet, boarded the train. At first these fellows terrified me. I took them for field-marshals at least.

Après avoir soudoyé le chef de gare et le contrôleur, j’ai commencé à me sentir mieux. Mais je n'avais pas prévu ce qui m’attendait. La nouvelle qu'un Anglais avec un chien dans un panier et des roubles dans sa poche devait avoir été télégraphiée tout au long de la ligne. Quasiment à chaque arrêt, quelque fonctionnaire considérable, généralement porteur d’un sabre et d’un casque, montait à bord du train. Au début, ces types-là m’ont terrifié. Je les prenais au moins pour des feld-maréchaux.

 

Visions of Siberia crossed my mind. Anxious and trembling, I gave the first one a gold piece. He shook me warmly by the hand – I thought he was going to kiss me. If I had offered him my cheek I am sure he would have done so. With the next one I felt less apprehensive. For a couple of roubles he blessed me, so I gathered; and, commending me to the care of the Almighty, departed. Before I had reached the German frontier, I was giving away the equivalent of English sixpences to men with the dress and carriage of major-generals; and to see their faces brighten up and to receive their heartfelt benediction was well worth the money.

Des visions de la Sibérie hantaient mon esprit. Tremblant d’anxiété, j’ai donné une pièce d'or au premier. Il m’a secoué chaleureusement la main – j’ai même cru qu'il allait m'embrasser. Si je lui avais tendu la joue, je suis sûr qu'il l’aurait fait. J’ai accueilli le suivant avec moins d’appréhension. Contre deux ou trois roubles, il m’a donné sa bénédiction, c’est du moins ce que j’ai présumé, et est parti en me recommandant aux soins du Tout-Puissant. Avant d’atteindre la frontière allemande, j’avais distribué l’équivalent d’un sixpence anglais à ces hommes en tenue de majors-généraux; et, rien qu’à voir leurs visages s’éclairer et à recevoir leur bénédiction sincère, je me disais que j’en avais pour mon argent.

 

But to the man without roubles in his pocket, Russian officialdom is not so gracious. By the expenditure of a few more coins I got my dog through the Customs without trouble, and had leisure to look about me. A miserable object was being badgered by half a dozen men in uniform, and he – his lean face puckered up into a snarl – was returning them snappish answers; the whole scene suggested some half-starved mongrel being worried by school-boys. A slight informality had been discovered in his passport, so a fellow traveller with whom I had made friends informed me. He had no roubles in his pocket, and in consequence they were sending him back to St. Petersburg – some eighteen hours’ journey – in a wagon that in England would not be employed for the transport of oxen.

Mais pour celui qui n’a pas un rouble en poche, l'administration russe n'est pas aussi aimable. Au prix de quelques pièces supplémentaires, j’avais fait passer la douane à mon chien sans anicroche, et j’avais tout loisir de regarder autour de moi. Un pauvre malheureux était harcelé par une demi-douzaine d'hommes en uniforme, et lui – son visage émacié tordu dans une grimace – leur répondait avec une certaine hargne; toute la scène évoquait un bâtard à moitié mort de faim tarabusté par des écoliers. Un compagnon de voyage avec qui j’avais lié amitié m’informa qu’on avait découvert que son passeport n’était pas tout à fait en règle. Comme il n’avait pas le moindre rouble en poche, il fut renvoyé à Saint Pétersbourg – quelque chose comme dix-huit heures de voyage – dans un wagon dont, en Angleterre, on ne se fût pas servi pour transporter du bétail.

 

It seemed a good joke to Russian officialdom; they would drop in every now and then, look at him as he sat crouched in a corner of the waiting-room, and pass out again, laughing. The snarl had died from his face; a dull, listless indifference had taken its place – the look one sees on the face of a beaten dog, after the beating is over, when it is lying very still, its great eyes staring into nothingness, and one wonders whether it is thinking.

Tout cela semblait une bonne plaisanterie pour les fonctionnaires russes qui, de temps à autre, se penchaient pour le regarder sous le nez, alors que, tassé sur lui-même, il se tenait dans un coin de la salle d’attente, puis passaient leur chemin en riant. La hargne avait disparu de son visage, faisant place à une indifférence résignée – la même expression que celle d'un chien battu quand les coups ont cessé de pleuvoir et qu’il reste couché, ses grands yeux regardant fixement le néant, et qu’on se demande à quoi il peut bien penser.

 

The Russian worker reads no newspaper, has no club, yet all things seem to be known to him. There is a prison on the banks of the Neva, in St. Petersburg. They say such things are done with now, but up till very recently there existed a small cell therein, below the level of the ice, and prisoners placed there would be found missing a day or two afterwards, nothing ever again known of them, except, perhaps, to the fishes of the Baltic. They talk of such like things among themselves: the sleigh-drivers round their charcoal fire, the field-workers going and coming in the grey dawn, the factory workers, their whispers deadened by the rattle of the looms.

Bien que l'ouvrier russe ne lise aucun journal et ne fréquente aucun club, il semble être au courant de tout. Il y a une prison sur les rives de la Neva, à Saint-Pétersbourg. Ils disent que de telles choses n’existent plus à présent, mais jusqu’à très récemment, il y avait là-dedans une petite cellule, au-dessous du niveau de la glace, d’où les prisonniers disparaissaient au bout d’un ou deux jours, sans que personne n’entende plus jamais parler d’eux, sauf, peut-être, les poissons de la Baltique. Ils en parlent comme de choses qui font partie d’eux-mêmes: les traîneaux entourant les braseros de charbon, les journaliers allant et venant dans l'aube grise, le chuchotement des tissotiers assourdis par le bistanclaque86 des métiers.

86 Je reconnais que l’expression, made in Lyon, ne fait pas très couleur locale russe, mais mes fibres d’ancien tisserand n’ont pas su résister…

 

 

I was searching for a house in Brussels some winters ago, and there was one I was sent to in a small street leading out of the Avenue Louise. It was poorly furnished, but rich in pictures, large and small. They covered the walls of every room.

Il y a quelques hivers, alors que je cherchais une maison à Bruxelles, on m’en avait indiqué une dans une petite rue près de l'avenue Louise. Elle était mal équipée, mais remplie de tableaux de tous formats. Les murs de chaque pièce en étaient couverts.

«These pictures,» explained to me the landlady, an old, haggard-looking woman, «will not be left, I am taking them with me to London. They are all the work of my husband. He is arranging an exhibition.»

— Ces tableaux, m’expliqua la propriétaire, une vieille femme à l’air hagard, ne resteront pas ici. Je les emporte à Londres avec moi. Ils sont tous l’œuvre de mon mari. Il organise une exposition.

The friend who had sent me had told me the woman was a widow, who had been living in Brussels eking out a precarious existence as a lodging-house keeper for the last ten years.

L'ami qui m'avait envoyé m'avait dit que la femme était une veuve, qui, pendant les dix dernières années, avait habité à Bruxelles, où elle vivotant tant bien que mal en tant que logeuse.

 

«You have married again?» I questioned her.

— Vous vous êtes remariée? lui ai-je demandé.

 

The woman smiled.

La femme a souri.

 

«Not again. I was married eighteen years ago in Russia. My husband was transported to Siberia a few days after we were married, and I have never seen him since.»

— Pas encore. Je me suis mariée en Russie, il y a dix-huit ans de ça. Mon mari a été déporté en Sibérie quelques jours après notre mariage, et je ne l'ai plus jamais revu.

 

«I should have followed him,» she added, «only every year we thought he was going to be set free.»

Elle a ajouté:

— J’aurais dû le suivre, mais chaque année nous pensions qu’il allait être libéré.

 

«He is really free now?» I asked.

— Et maintenant? Il est vraiment libre?

 

«Yes,» she answered. «They set him free last week. He will join me in London. We shall be able to finish our honeymoon.»

— Oui. Ils l'ont libéré la semaine dernière. Il va me rejoindre à Londres. Nous pourrons finir notre lune de miel.

 

She smiled, revealing to me that once she had been a girl.

Elle a de nouveau souri, et j’ai bien vu à ce sourire qu’un jour, elle avait été une jeune femme.

 

I read in the English papers of the exhibition in London. It was said the artist showed much promise. So possibly a career may at last be opening out for him.

Les journaux anglais ont parlé de cette exposition à Londres, disant à quel point l'artiste était prometteur et indiquant qu’une carrière finirait par s’ouvrir devant lui.

 

Nature has made life hard to Russian rich and poor alike. To the banks of the Neva, with its ague and influenza-bestowing fogs and mists, one imagines that the Devil himself must have guided Peter the Great.

La nature a rendu la vie dure aux russes, aux riches comme aux pauvres. On imagine que c’est le Diable en personne qui avait dû guider Pierre le Grand jusqu’aux rives de la Neva, avec les fièvres et les miasmes de ses brouillards. Pierre lui avait sans doute demandé:

 

«Show me in all my dominions the most hopelessly unattractive site on which to build a city,» Peter must have prayed; and the Devil having discovered the site on which St. Petersburg now stands, must have returned to his master in high good feather.

— Montre-moi, dans toutes mes possessions, l’endroit le plus désespérément dépourvu d’attraits sur lequel construire une cité.

Et le Diable, après avoir découvert l'emplacement sur lequel Saint-Pétersbourg est à présent construite, avait dû se tourner vers son maître en jubilant.

 

«I think, my dear Peter, I have found you something really unique. It is a pestilent swamp to which a mighty river brings bitter blasts and marrow-chilling fogs, while during the brief summer time the wind will bring you sand. In this way you will combine the disadvantages of the North Pole with those of the desert of Sahara.»

— Je crois bien, mon cher Pierre, que je vous ai dégoté quelque chose de vraiment unique. C'est un marais pestilentiel dans lequel un fleuve tumultueux vous apporte l’amertume repoussante de ses brumes glaciales, alors que pendant le bref été, le vent vous submerge de sable. De sorte que vous combinerez les inconvénients du Pôle Nord et ceux du désert saharien.

 

In the winter time the Russians light their great stoves, and doubly barricade their doors and windows; and in this atmosphere, like to that of a greenhouse, many of their women will pass six months, never venturing out of doors. Even the men only go out at intervals. Every office, every shop is an oven. Men of forty have white hair and parchment faces; and the women are old at thirty. The farm labourers, during the few summer months, work almost entirely without sleep. They leave that for the winter, when they shut themselves up like dormice in their hovels, their store of food and vodka buried underneath the floor. For days together they sleep, then wake and dig, then sleep again.

Pendant l’hiver, les Russes allument leurs immenses poêles et ferment portes et fenêtre à double-tour; et c’est dans cette atmosphère de serre chaude que nombre de leurs femmes passeront six mois sans mettre une seule fois le nez dehors. Même les hommes ne sortent que de loin en loin. Chaque bureau, chaque magasin est pareil à un four. À quarante ans, les hommes ont les cheveux blancs et le visage parcheminé; et les femmes sont vieilles à trente ans. Les journaliers, pendant les quelques mois d'été, travaillent presque sans dormir. Ils gardent le sommeil pour l'hiver, quand ils s’enferment comme des loirs dans leurs masures, leurs provisions de nourriture et de vodka enterrées sous le plancher. Des jours durant, ils dorment tous ensemble, puis se réveillent pour creuser, puis se rendorment.

 

The Russian party lasts all night. In an adjoining room are beds and couches; half a dozen guests are always sleeping. An hour contents them, then they rejoin the company, and other guests take their places. The Russian eats when he feels so disposed; the table is always spread, the guests come and go. Once a year there is a great feast in Moscow. The Russian merchant and his friends sit down early in the day, and a sort of thick, sweet pancake is served up hot. The feast continues for many hours, and the ambition of the Russian merchant is to eat more than his neighbour. Fifty or sixty of these hot cakes a man will consume at a sitting, and a dozen funerals in Moscow is often the result.

Les soirées russes durent toute la nuit. Dans une pièce voisine se trouvent des lits et des divans où dorment en permanence une demi-douzaine d'invités. Une heure de sommeil leur suffit, après quoi ils rejoignent la compagnie, et d'autres invités prennent leurs places. Le russe mange quand il en a envie; la table est toujours servie, et les invités vont et viennent. Une fois par an, de grandes festivités ont lieu à Moscou. Les marchands russes et leurs amis prennent place tôt le matin, et une sorte de crêpe épaisse et moelleuse leur est servie toute chaude. Les agapes se poursuivent pendant de nombreuses heures, et la seule ambition du marchand russe est de manger davantage que son voisin. Un homme peut consommer jusqu’à cinquante ou soixante de ces gâteaux chauds en une séance, d’où il s’ensuit souvent, à Moscou, une douzaine d’enterrements.

 

An uncivilised people, we call them in our lordly way, but they are young. Russian history is not yet three hundred years old. They will see us out, I am inclined to think. Their energy, their intelligence – when these show above the groundwork – are monstrous. I have known a Russian learn Chinese within six months. English! they learn it while you are talking to them. The children play at chess and study the violin for their own amusement.

Nos manières châtiées nous inclinent à trouver que ce peuple-là n’est guère civilisé. Mais il est jeune. L'histoire russe n’a pas encore atteint ses trois siècles. J’ai tendance à penser qu’un de ces jours, ils nous en mettront plein la vue. Leur énergie, leur intelligence – quand ils en font preuve – sont monstrueuses. J’ai connu un russe qui a maîtrisé le Chinois en six mois. Quant à l’anglais, ils l'apprennent à mesure que vous leur parlez. Les enfants jouent aux échecs et étudient le violon pour leur propre amusement.

 

The world will be glad of Russia – when she has put her house in order.

Le monde sera content de la Russie – quand elle aura remis de l’ordre chez elle.

 

How to be Happy Though Lite

Comment se contenter de peu

 

Folks suffering from Jingoism, Spreadeagleism, Chauvinism – all such like isms, to whatever country they belong – would be well advised to take a tour in Holland. It is the idea of the moment that size spells happiness. The bigger the country the better one is for living there. The happiest Frenchman cannot possibly be as happy as the most wretched Britisher, for the reason that Britain owns many more thousands of square miles than France possesses. The Swiss peasant, compared with the Russian serf, must, when he looks at the map of Europe and Asia, feel himself to be a miserable creature. The reason that everybody in America is happy and good is to be explained by the fact that America has an area equal to that of the entire moon. The American citizen who has backed the wrong horse, missed his train and lost his bag, remembers this and feels bucked up again.

Les gens qui souffrent de Patriotisme exacerbé, d’Ultra-nationalisme, de Chauvinisme – et autres machins en isme, à quelque pays qu’ils appartiennent – seraient bien avisés d’aller faire un tour en Hollande. Il est dans l’air du temps de penser que le bonheur est une question de superficie. Plus vaste est le pays, meilleure y est la vie. Le Français le plus heureux ne peut probablement pas l’être autant que le Britannique le plus misérable, pour la raison que la Grande-Bretagne possède beaucoup plus de milliers de milles carrés que la France. Le paysan suisse, comparé au moujik russe, doit, quand il considère la carte de l'Europe et de l'Asie, se sentir lui-même une créature misérable. La raison pour laquelle tout le monde est heureux en Amérique est que sa superficie est égale à celle de la lune toute entière. Le citoyen américain qui a misé sur le mauvais cheval, qui a manqué son train et qui a perdu ses bagages, n’a qu’à s’en souvenir pour se sentir renaître à l’espérance.

 

According to this argument, fishes should be the happiest of mortals, the sea consisting – at least, so says my atlas: I have not measured it myself – of a hundred and forty-four millions of square miles. But, maybe, the sea is also divided in ways we wot not of. Possibly the sardine who lives near the Brittainy coast is sad and discontented because the Norwegian sardine is the proud inhabitant of a larger sea. Perhaps that is why he has left the Brittainy coast. Ashamed of being a Brittainy sardine, he has emigrated to Norway, has become a naturalized Norwegian sardine, and is himself again.

En vertu de cette théorie, les poissons devraient être les plus heureuses des créatures mortelles, la mer ayant une superficie – c’est du moins ce qu’affirme mon atlas: je ne l'ai pas mesurée moi-même87 – de cent quarante-quatre millions de milles carrés. Mais, peut-être est-elle divisée d’une manière que nous ne soupçonnons pas. La sardine qui réside près des côtes britanniques est probablement triste et mécontente parce que la sardine norvégienne a la fierté d’habiter un océan plus vaste. Si ça se trouve, c’est pour ça qu’elle a délaissé les côtes britanniques. Honteuse de n’être qu’une sardine britannique, elle a émigré en Norvège où, devenue une sardine naturalisée norvégienne, elle est à nouveau elle-même.

87 Moi non plus, et je ne suis allé vérifier dans aucun atlas, ni même sur Ouiquipédia.

The happy Londoner on foggy days can warm himself with the reflection that the sun never sets on the British Empire. He does not often see the sun, but that is a mere detail. He regards himself as the owner of the sun; the sun begins his little day in the British Empire, ends his little day in the British Empire: for all practical purposes the sun is part of the British Empire. Foolish people in other countries sit underneath it and feel warm, but that is only their ignorance. They do not know it is a British possession; if they did they would feel cold.

L’heureux londonien des jours de brouillard peut se réchauffer à l’idée que le soleil ne se couche jamais sur l'Empire Britannique. Il ne voit pas souvent le soleil, mais ce n’est là qu’un détail. Il se considère comme le propriétaire du soleil; le soleil commence et finit sa petite journée dans l'Empire Britannique: pour tous les aspects pratiques, le soleil fait partie de l'Empire Britannique. Si les imbéciles des autres pays qui s’asseyent au soleil ressentent sa chaleur, c’est par pure ignorance. Ils ne savent pas que le soleil est une possession britannique; s'ils le savaient, ils seraient frigorifiés.

 

My views on this subject are, I know, heretical. I cannot get it into my unpatriotic head that size is the only thing worth worrying about. In England, when I venture to express my out-of-date opinions, I am called a Little Englander. It fretted me at first; I was becoming a mere shadow. But by now I have got used to it. It would be the same, I feel, wherever I went. In New York I should be a Little American; in Constantinople a Little Turk. But I wanted to talk about Holland. A holiday in Holland serves as a corrective to exaggerated Imperialistic notions.

Je sais que mes vues sur ce sujet sont blasphématoires. Je n’arrive pas à faire entrer dans ma caboche si peu patriotique l’idée que la superficie est la seule chose dont il faille se soucier. En Angleterre, quand j'essaye d'exprimer mes opinions passées de mode, je passe pour un Anglais de Peu88. Au début, cela me tourmentait; je me réduisais à ma seule ombre. Mais à présent, j’ai fini par m’y faire. Je sens bien que ce serait la même chose partout où je pourrais aller. À New York je serais un Américain de Peu; à Constantinople, un Turc de Peu. Mais c’est de la Hollande dont je voulais parler. Un séjour en Hollande, il n’y a rien de tel pour corriger des tendances exagérées à l’impérialisme.

88 Pour «Little Englander», expression qui n’est parfois tout simplement pas traduite. On pourrait dire aussi, «Anglais au Rabais.»

 

There are no poor in Holland. They may be an unhappy people, knowing what a little country it is they live in; but, if so, they hide the fact. To all seeming, the Dutch peasant, smoking his great pipe, is as much a man as the Whitechapel hawker or the moocher of the Paris boulevard. I saw a beggar once in Holland – in the townlet of Enkhuisen. Crowds were hurrying up from the side streets to have a look at him; the idea at first seemed to be that he was doing it for a bet. He turned out to be a Portuguese. They offered him work in the docks – until he could get something better to do – at wages equal in English money to about ten shillings a day. I inquired about him on my way back, and was told he had borrowed a couple of forms from the foreman and had left by the evening train. It is not the country for the loafer.

Il n'y a pas de pauvres en Hollande. Il s’agit peut-être d’un peuple malheureux, sachant bien dans quel minuscule pays il vit; mais si c’est le cas, il cache bien son jeu. À tout prendre, le paysan néerlandais, fumant sa longue bouffarde, est autant un homme que le colporteur de Whitechapel ou l’escroc des boulevards Parisiens. il m’est arrivé une fois de voir un mendiant en Hollande – c’était dans la ville d’Enkhuisen. Les foules se bousculaient dans les ruelles pour aller le voir; au début, les gens pensaient qu’il faisait ça pour gagner un pari. Il s'est avéré qu’il s’agissait d’un portugais. On lui avait proposé un boulot de docker – en attendant qu’il trouve quelque chose de mieux – pour un salaire équivalent à une dizaine de shillings anglais par jour. Lors de mon séjour suivant, j‘ai demandé de ses nouvelles, et j’ai appris qu'il avait emprunté deux ou trois billets au contremaitre et était parti par le train du soir. Ce n'est pas un pays pour les fainéants.

In Holland work is easily found; this takes away the charm of looking for it. A farm labourer in Holland lives in a brick-built house of six rooms, which generally belongs to him, with an acre or so of ground, and only eats meat once a day. The rest of his time he fills up on eggs and chicken and cheese and beer. But you rarely hear him grumble. His wife and daughter may be seen on Sundays wearing gold and silver jewellery worth from fifty to one hundred pounds, and there is generally enough old delft and pewter in the house to start a local museum anywhere outside Holland. On high days and holidays, of which in Holland there are plenty, the average Dutch vrouw would be well worth running away with. The Dutch peasant girl has no need of an illustrated journal once a week to tell her what the fashion is; she has it in the portrait of her mother, or of her grandmother, hanging over the glittering chimney-piece.

En Hollande on trouve facilement du travail, ce qui gâche le charme de sa recherche. En Hollande, un ouvrier agricole vit dans une maison de briques de six pièces, dont il est généralement propriétaire, avec une acre ou deux de terrain, et ne mange de la viande qu’une seule fois par jour. Le reste du temps, il se bourre d’œufs, de poulet, de fromage et de bière. Mais vous l'entendez rarement se plaindre. Le dimanche, on peut voir sa femme et sa fille chargées de cinquante ou cent livres de bijoux en or et en argent, et il y a généralement suffisamment de vieux Delft et d’étains dans la maison pour commencer un musée d’intérêt local partout ailleurs qu’en Hollande. Les jours fériés et pendant les vacances – ce qui ne manque pas en Hollande – la vrouw89 Néerlandaise a la part belle. La jeune paysanne Néerlandaise n'a nul besoin d'un hebdomadaire illustré pour suivre la mode; elle n’a qu’à regarder le portrait de sa mère – ou celui de sa grand-mère – accroché au-dessus de la cheminée.

89 Vrouw: Femme (en néerlandais dans le texte).

When the Dutchwoman builds a dress she builds it to last; it descends from mother to daughter, but it is made of sound material in the beginning. A lady friend of mine thought the Dutch costume would serve well for a fancy-dress ball, so set about buying one, but abandoned the notion on learning what it would cost her. A Dutch girl in her Sunday clothes must be worth fifty pounds before you come to ornaments. In certain provinces she wears a close-fitting helmet, made either of solid silver or of solid gold. The Dutch gallant, before making himself known, walks on tiptoe a little while behind the Loved One, and looks at himself in her head-dress just to make sure that his hat is on straight and his front curl just where it ought to be.

Quand la Néerlandaise confectionne une robe, elle le fait pour que ça dure. La robe se transmet de mère en fille, mais c’est parce que, dès le début, l’étoffe est de la meilleure qualité. Une de mes amies, pensant que le costume hollandais serait idéal pour un bal costumé, envisagea d’en acheter un, mais elle dut renoncer en apprenant ce que ça lui coûterait. Une jeune Hollandaise dans ses vêtements du dimanche doit valoir dans les cinquante livres sans compter les parures. Dans certaines provinces, elle porte un casque bien ajusté, en argent ou en or massif. Le galant Hollandais, avant de se faire connaître, suit sa Bien-Aimée sur la pointe des pieds, se mirant dans ce couvre-chef, juste pour s'assurer que son chapeau est convenablement posé et que les boucles sur son front sont exactement ce qu’elles doivent être.

 

In most other European countries national costume is dying out. The slop-shop is year by year extending its hideous trade. But the country of Rubens and Rembrandt, of Teniers and Gerard Dow, remains still true to art. The picture post-card does not exaggerate. The men in those wondrous baggy knickerbockers, from the pockets of which you sometimes see a couple of chicken’s heads protruding; in gaudy coloured shirts, in worsted hose and mighty sabots, smoking their great pipes – the women in their petticoats of many hues, in gorgeously embroidered vest, in chemisette of dazzling white, crowned with a halo of many frills, glittering in gold and silver – are not the creatures of an artist’s fancy. You meet them in their thousands on holiday afternoons, walking gravely arm in arm, flirting with sober Dutch stolidity.

Dans la plupart des autres pays d’Europe, le costume national a tendance à disparaitre. Le prêt-à-porter étend d’année en année son hideux commerce. Mais le pays de Rubens et de Rembrandt, de Teniers et de Gerard Dow, reste encore fidèle à l’art vestimentaire. Les cartes postales n'exagèrent pas. Les hommes dans leurs merveilleuses culottes amples et bouffantes des poches desquelles on voit parfois dépasser deux ou trois têtes de poulet; dans leurs voyantes chemises colorées, dans leurs bas et leurs gros sabots, fumant leurs longues pipes – les femmes dans leurs jupons multicolores, dans leurs gilets magnifiquement brodés, dans leurs corsages d’un blanc éblouissant aux collerettes scintillant d’or et d’argent – ne sont pas des créatures nées du caprice d'un artiste. Vous pouvez les rencontrer par milliers les après-midis de repos, marchant gravement bras dessus, bras dessous, flirtant avec le sobre flegme hollandais.

 

On colder days the women wear bright-coloured capes made of fine spun silk, from underneath the ample folds of which you sometimes hear a little cry; and sometimes a little hooded head peeps out, regards with preternatural thoughtfulness the toy-like world without, then dives back into shelter. As for the children – women in miniature, the single difference in dress being the gay pinafore – you can only say of them that they look like Dutch dolls. But such plump, contented, cheerful little dolls! You remember the hollow-eyed, pale-faced dolls you see swarming in the great, big and therefore should be happy countries, and wish that mere land surface were of less importance to our statesmen and our able editors, and the happiness and well-being of the mere human items worth a little more of their thought.

Les jours de grand froid, les femmes portent des capes chamarrées faites de soie finement tissée, sous les amples plis desquelles on entend parfois un léger cri; une petite tête encapuchonnée jette alors un coup d’œil à l’extérieur, considérant avec une attention surnaturelle le monde de poupées du dehors, avant de replonger sous son abri. Quant aux fillettes – des femmes en miniature, la seule différence vestimentaire étant leur blouse gaie – on peut seulement dire qu’elles ressemblent aux poupées hollandaises. Mais des petites poupées potelées, satisfaites, joyeuses! On songe aux poupées aux yeux vides et au teint blafard que l’on voit fourmiller dans les grands, les immenses – et donc heureux – pays, et on se prend à souhaiter que cette simple mesure de leur superficie compte beaucoup moins aux yeux de nos hommes d’état et de nos rédacteurs capables, et que le bonheur et le bien-être des seuls humains occupent plus de place dans leurs pensées.

 

The Dutch peasant lives surrounded by canals, and reaches his cottage across a drawbridge. I suppose it is in the blood of the Dutch child not to tumble into a canal, and the Dutch mother never appears to anticipate such possibility. One can imagine the average English mother trying to bring up a family in a house surrounded by canals. She would never have a minute’s peace until the children were in bed. But then the mere sight of a canal to the English child suggests the delights of a sudden and unexpected bath. I put it to a Dutchman once. Did the Dutch child by any chance ever fall into a canal?

Le paysan Hollandais vit environné de canaux, et c’est en traversant une passerelle qu’il rejoint sa maison. Je suppose qu'il est dans les gènes de l'enfant hollandais de ne pas dégringoler dans un canal, et dans ceux de la mère Hollandaise de ne jamais envisager une telle possibilité. On peut imaginer la mère Anglaise moyenne essayant de faire rentrer sa famille dans une maison cernée par des canaux. Elle n'aurait pas une minute de paix jusqu'à ce que les enfants fussent au lit. Mais la seule vue d'un canal suggère à l'enfant Anglais les plaisirs d'un bain rapide et impromptu. Une fois, j’en ai parlé à un Hollandais. Est-il déjà arrivé qu’un enfant Hollandais tombe par hasard dans un canal?

 

«Yes,» he replied, «cases have been known.»

— Oui, a-t-il répondu, on a connu des cas.

 

«Don’t you do anything for it?» I enquired.

— Et vous n’avez rien fait?

 

«Oh, yes,» he answered, «we haul them out again.»

— Oh, si, nous les avons sorti de l’eau.

 

«But what I mean is,» I explained, «don’t you do anything to prevent their falling in – to save them from falling in again?»

— Mais ce que je veux dire, expliquai-je, c'est, vous ne faites rien pour les empêcher de tomber – pour les empêcher de tomber encore?

 

«Yes,» he answered, «we spank’em.»

— Si, a-t-il répondu, nous leur donnons la fessée.

 

There is always a wind in Holland; it comes from over the sea. There is nothing to stay its progress. It leaps the low dykes and sweeps with a shriek across the sad, soft dunes, and thinks it is going to have a good time and play havoc in the land. But the Dutchman laughs behind his great pipe as it comes to him shouting and roaring. «Welcome, my hearty, welcome,» he chuckles, «come blustering and bragging; the bigger you are the better I like you.» And when it is once in the land, behind the long, straight dykes, behind the waving line of sandy dunes, he seizes hold of it, and will not let it go till it has done its tale of work.

Il y a toujours du vent en Hollande; il arrive de la mer. Il n'y a rien à faire pour l’arrêter. Il franchit les digues basses et les champs en poussant son cri perçant à travers la douceur triste des dunes, en se disant qu'il va s’en payer une bonne tranche en jouant à ravager tout le pays. Mais quand il arrive sur lui en criant et en hurlant, le Néerlandais rit derrière sa longue pipe. «Bienvenue, mon cher, bienvenue,» ricane-t-il sous cape, «viens donc fanfaronner et te goberger; plus tu es fort, et plus je t’aime.» Et lorsqu’il arrive dans les terres, derrière les longues digues toutes droites, derrière la ligne ondulée des dunes de sable, il s’empare de lui, et ne le relâche pas avant qu'il ait accompli sa part de travail.

 

The wind is the Dutchman’s; servant before he lets it loose again it has turned ten thousand mills, has pumped the water and sawn the wood, has lighted the town and worked the loom, and forged the iron, and driven the great, slow, silent wherry, and played with the children in the garden. It is a sober wind when it gets back to sea, worn and weary, leaving the Dutchman laughing behind his everlasting pipe. There are canals in Holland down which you pass as though a field of wind-blown corn; a soft, low, rustling murmur ever in your ears. It is the ceaseless whirl of the great mill sails. Far out at sea the winds are as foolish savages, fighting, shrieking, tearing – purposeless. Here, in the street of mills, it is a civilized wind, crooning softly while it labours.

Le vent est au service du Néerlandais; avant d’être remis en liberté, il lui faut avoir fait tourner dix mille moulins, pompé l'eau, scié le bois, éclairé la ville, actionné le métier à tisser, forgé le fer, conduit le grand bachot lent et silencieux, et joué dans le jardin avec les enfants. C'est alors un vent dégrisé qui s’en retourne à la mer, épuisé, exténué, laissant le Néerlandais rire derrière son éternelle pipe. Il y a, en Hollande, des canaux que l’on franchit comme un champ de blé couché par le vent; un murmure doux et bas vous bourdonne sans cesse aux oreilles. C'est l’incessant tournoiement des grandes voiles des moulins. Loin au-delà des mers, les vents sont pareils à des sauvages déments, se battant, poussant des cris perçants, se déchirant – sans but. Ici, au pays des moulins, c'est un vent civilisé qui chantonne doucement en travaillant.

 

What charms one in Holland is the neatness and cleanliness of all about one. Maybe to the Dutchman there are drawbacks. In a Dutch household life must be one long spring-cleaning. No milk-pail is considered fit that cannot just as well be used for a looking-glass. The great brass pans, hanging under the pent house roof outside the cottage door, flash like burnished gold. You could eat your dinner off the red-tiled floor, but that the deal table, scrubbed to the colour of cream cheese, is more convenient. By each threshold stands a row of empty sabots, and woe-betide the Dutchman who would dream of crossing it in anything but his stockinged feet.

Ce qui charme en Hollande, c’est l’aspect soigné et la propreté de chaque chose. Peut-être n’est-ce pas sans quelques inconvénients pour les Néerlandais. L’existence d’un ménage Néerlandais doit n’être qu’un interminable grand nettoyage de printemps. Aucun pot à lait ne saurait convenir s’il ne peut servir de miroir. Les grandes casseroles de cuivre, suspendues sous l’avant-toit du perron, rutilent comme de l'or poli. Vous pourriez manger sur les tomettes du sol, mais la grande table, frottée jusqu’à prendre la couleur du fromage fondu, est plus pratique. Une rangée de sabots vides s’aligne sur chaque seuil, et malheur au Néerlandais qui – même en rêve – le franchirait autrement qu’en chaussettes.

 

There is a fashion in sabots. Every spring they are freshly painted. One district fancies an orange yellow, another a red, a third white, suggesting purity and innocence. Members of the Smart Set indulge in ornamentation; a frieze in pink, a star upon the toe. Walking in sabots is not as easy as it looks. Attempting to run in sabots I do not recommend to the beginner.

Les sabots obéissent à des modes. À chaque printemps, on les repeint de frais. Un district les aime jaune orange, un autre rouges, un troisième blancs, suggérant la pureté et l'innocence. Les gens du beau monde s’adonnent à leur décoration; une frise de rose, une étoile sur l'orteil. Marcher en sabots n'est pas aussi facile qu’il y paraît. Je ne recommanderais pas au débutant d’essayer de courir en sabots.

 

«How do you run in sabots?» I asked a Dutchman once. I had been experimenting, and had hurt myself.

— Comment faites-vous pour courir en sabots? ai-je demandé une fois à un Néerlandais après m’être blessé en essayant.

 

«We don’t run,» answered the Dutchman.

— Nous ne courons pas, répondit le Néerlandais.

 

And observation has proved to me he was right. The Dutch boy, when he runs, puts them for preference on his hands, and hits other Dutch boys over the head with them as he passes.

Et l'observation m’a montré qu'il était dans le vrai. Le garçon Hollandais, quand il court, en chausse de préférence ses mains, et en frappe les autres garçons sur la tête en passant près d’eux.

 

The roads in Holland, straight and level, and shaded all the way with trees, look, from the railway-carriage window, as if they would be good for cycling; but this is a delusion. I crossed in the boat from Harwich once, with a well-known black and white artist, and an equally well-known and highly respected humorist. They had their bicycles with them, intending to tour Holland. I met them a fortnight later in Delft, or, rather, I met their remains. I was horrified at first. I thought it was drink. They could not stand still, they could not sit still, they trembled and shook in every limb, their teeth chattered when they tried to talk. The humorist hadn’t a joke left in him. The artist could not have drawn his own salary; he would have dropped it on the way to his pocket. The Dutch roads are paved their entire length with cobbles – big, round cobbles, over which your bicycle leaps and springs and plunges.

Vues de la fenêtre du wagon de chemin de fer, les routes de Hollande, plates et rectilignes, et que des arbres ombragent tout au long, paraissent idéales pour faire du vélo; mais c'est une illusion. Un jour, sur le bateau de Harwich, j'ai rencontré un illustrateur90 bien connu, ainsi qu’un humoriste lui aussi bien connu et hautement respecté. Ils avaient leurs bicyclettes avec eux, prévoyant de parcourir la Hollande. Je les ai revus une quinzaine de jours plus tard à Delft, ou, plutôt, j'ai revu ce qui restait d’eux. Je fus d’abord épouvanté. J'ai pensé que c'était la boisson. Ils ne pouvaient rester debout, ni s’asseoir, ils tremblaient de tous leurs membres, leurs dents s’entrechoquaient quand ils essayaient de parler. L'humoriste n’avait plus une seule blague à raconter. L'artiste avait laissé tomber son crayon de sa poche sur la route91. Les routes hollandaises sont recouvertes d’un bout à l’autre de gros pavés arrondis, sur lesquels votre bicyclette tressaute, bute et se renverse.

90 Pour «black and white artist,» mais je n’ai pas le courage de creuser la question.

91 Oui, je sais, quelque chose m’a encore échappé…

 

If you would see Holland outside the big towns a smattering of Dutch is necessary. If you know German there is not much difficulty. Dutch – I speak as an amateur – appears to be very bad German mis-pronounced. Myself, I find my German goes well in Holland, even better than in Germany. The Anglo-Saxon should not attempt the Dutch G. It is hopeless to think of succeeding, and the attempt has been known to produce internal rupture. The Dutchman appears to keep his G in his stomach, and to haul it up when wanted. Myself, I find the ordinary G, preceded by a hiccough and followed by a sob, the nearest I can get to it. But they tell me it is not quite right, yet.

Si vous voulez connaître la Hollande en dehors des grandes villes, quelques notions de Néerlandais sont nécessaires, ce qui ne présente guère de difficultés si vous parlez l’Allemand. Le Hollandais – que je parle en amateur – ressemble à un mauvais Allemand mal prononcé.  Pour ma part, je trouve que mon Allemand sonne bien en Hollande, mieux même qu'en Allemagne. L'Anglo-Saxon ne devrait pas s’essayer à prononcer le G Hollandais. Il est vain de penser réussir, et il est bien connu que la tentative risque de provoquer une rupture interne. Le Néerlandais semble garder son G au fond de son estomac, pour l’évacuer par le haut au moment voulu. Moi-même, le mieux que je puisse obtenir est un G tout ce qu’il y d’ordinaire, précédé d’un hoquet et suivi d'un sanglot. Mais on me dit que ce n’est encore pas tout à fait ça.

One needs to save up beforehand if one desires to spend any length of time in Holland. One talks of dear old England, but the dearest land in all the world is little Holland. The florin there is equal to the franc in France and to the shilling in England. They tell you that cigars are cheap in Holland. A cheap Dutch cigar will last you a day. It is not until you have forgotten the taste of it that you feel you ever want to smoke again. I knew a man who reckoned that he had saved hundreds of pounds by smoking Dutch cigars for a month steadily. It was years before he again ventured on tobacco.

Si on a l’intention de rester quelque temps en Hollande, il convient d’avoir mis quelques subsides à gauche. On parle de la chère vieille Angleterre, mais le pays le plus cher du monde est la Hollande92. Le florin est à la Hollande ce que le franc est à la France et le shilling à l’Angleterre. On dit qu’en Hollande, les cigares sont bon marché. Un cigare Hollandais bon marché vous durera toute une journée. Vous n’aurez pas envie d’en fumer un autre avant d’en avoir oublié le goût. Un homme de ma connaissance a calculé qu'il avait épargné des centaines de livres en ne fumant que des cigares hollandais pendant tout un mois. C'était des années avant qu’il n’ose à nouveau se risquer à fumer du tabac.

92 Pour une fois, un jeu de mots qu’il ne faut pas passer trois heures à essayer de transposer…

Watching building operations in Holland brings home to you forcibly, what previously you have regarded as a meaningless formula – namely, that the country is built upon piles. A dozen feet below the level of the street one sees the labourers working in fishermen’s boots up to their knees in water, driving the great wooden blocks into the mud. Many of the older houses slope forward at such an angle that you almost fear to pass beneath them. I should be as nervous as a kitten, living in one of the upper storeys. But the Dutchman leans out of a window that is hanging above the street six feet beyond the perpendicular, and smokes contentedly.

L’observation des constructions hollandaises vous oblige à reconsidérer ce que vous aviez toujours pris pour une expression dénuée de sens – à savoir que le pays est construit sur pilotis. À des douzaines de pieds au-dessous du niveau de la rue, on peut voir les ouvriers travailler, chaussés de bottes de pêcheurs, de l’eau jusqu'à mi-cuisse, à charrier dans la vase les énormes blocs de bois. Un grand nombre de maisons, parmi les plus anciennes, penchent selon un angle tel que vous hésitez à passer dessous. Habitant un des étages supérieurs, j’aurais dû me sentir aussi nerveux qu’un chaton, Mais le Néerlandais, lui, se penche à sa fenêtre suspendue au-dessus de la rue à six pieds au-delà de la perpendiculaire, et fume avec satisfaction.

 

They have a merry custom in Holland of keeping the railway time twenty minutes ahead of the town time – or is it twenty minutes behind? I never can remember when I’m there, and I am not sure now. The Dutchman himself never knows.

Une des joyeuses coutumes, en Hollande, est de faire arriver leurs trains avec d’avance – à moins que ce ne soit vingt minutes de retard? Quand je suis là-bas, je n’arrive jamais à m’en souvenir, et, actuellement, je n’en suis pass certain. Le Néerlandais lui-même n’en sait rien.

 

«You’ve plenty of time,» he says

— Vous avez tout votre temps, dit-il.

 

«But the train goes at ten,» you say; «the station is a mile away, and it is now half-past nine.»

— Mais le train part à dix heures, dites-vous; la gare est à un mille de distance, et il est déjà la demie de neuf heures.

 

«Yes, but that means ten-twenty,» he answers, «you have nearly an hour.»

— Oui, mais en réalité, il s’agit de dix heures vingt, répond-il, vous avez presque une heure devant vous.

 

Five minutes later he taps you on the shoulder.

Cinq minutes plus tard il vous tape sur l'épaule.

 

«My mistake, it’s twenty to ten. I was thinking it was the other way about.»

— Je me suis trompé, je voulais dire dix heures moins vingt. Je pensais que c'était dans l’autre sens.

 

Another argues with him that his first idea was right. They work it out by scientific methods. Meanwhile you have dived into a cab. The result is always the same: you are either forty minutes too soon, or you have missed the train by twenty minutes. A Dutch platform is always crowded with women explaining volubly to their husbands either that there was not any need to have hurried, or else that the thing would have been to have started half an hour before they did, the man in both cases being, of course, to blame. The men walk up and down and swear.

Un autre argue du fait que sa première idée était la bonne. Ils abordent la question avec des méthodes scientifiques. En attendant vous vous êtes précipité dans un taxi. Le résultat est toujours le même: soit vous arrivez quarante minutes trop tôt, soit vous avez raté votre train de vingt minutes. Un quai de gare Hollandais est toujours encombré de femmes volubiles expliquant à leurs maris qu'il n'y avait pas besoin d’autant se dépêcher, ou bien qu’ils auraient dû partir une demi-heure plus tôt, le mari étant naturellement, dans un cas comme dans l’autre, le seul à blâmer. Les hommes font les cent pas en jurant.

 

The idea has been suggested that the railway time and the town time should be made to conform. The argument against the idea is that if it were carried out there would be nothing left to put the Dutchman out and worry him.

On a suggéré l'idée que l’heure des chefs de gare et l’heure civile devraient être mises en conformité l’une avec l’autre. L'argument opposé est que si elles l’étaient, il ne resterait plus rien au Néerlandais et pour se faire du souci.

 

Should we say what we Think or Think what we Say

Dire ce que l’on pense ou penser ce que l’on dit

 

A mad friend of mine will have it that the characteristic of the age is Make-Believe. He argues that all social intercourse is founded on make-believe. A servant enters to say that Mr. and Mrs. Bore are in the drawing-room.

Un ami à moi un peu excentrique prétend que la caractéristique de l’époque est le Faire-Comme-Si. Sa théorie est que les rapports sociaux reposent tous sur le faire-comme-si. Une domestique entre pour dire que Mr. et Mrs. Bore sont dans le salon.

 

«Oh, damn!» says the man.

— Oh, zut alors! dit l'homme.

 

«Hush!» says the woman. «Shut the door, Susan. How often am I to tell you never to leave the door open?»

— Tais-toi donc, dit la femme. Fermez la porte, Susan. Combien de fois ne vous ai-je pas dit de ne jamais laisser la porte ouverte?

 

The man creeps upstairs on tiptoe and shuts himself in his study. The woman does things before a looking-glass, waits till she feels she is sufficiently mistress of herself not to show her feelings, and then enters the drawing-room with outstretched hands and the look of one welcoming an angel’s visit. She says how delighted she is to see the Bores – how good it was of them to come. Why did they not bring more Bores with them? Where is naughty Bore junior? Why does he never come to see her now? She will have to be really angry with him. And sweet little Flossie Bore? Too young to pay calls! Nonsense. An «At Home» day is not worth having where all the Bores are not.

L'homme grimpe à l’étage sur la pointe des pieds et s’enferme dans son bureau. La femme s’active à quelque chose devant un miroir en attendant de se sentir suffisamment maîtresse d'elle-même pour ne plus laisser paraître ses sentiments, puis elle fait son entrée dans le salon, les deux mains tendues comme si elle souhaitait la bienvenue à un ange. Elle dit à quel point elle est heureuse de voir les Bores – comme c’est gentil à eux de lui rendre visite. Pourquoi n'ont-ils pas apporté davantage de Bore avec eux? Où est ce coquin de Bore junior? Pourquoi ne vient-il plus jamais la voir? Elle devrait vraiment être fâchée contre lui. Et cette mignonne petite Flossie Bore? Trop jeune pour payer des appels téléphoniques! Absurde. Un jour de réception ne peut être considéré comme réussi si les Bore n’y viennent pas.

 

The Bores, who had hoped that she was out – who have only called because the etiquette book told them that they must call at least four times in the season, explain how they have been trying and trying to come.

Les Bore, qui avaient espéré qu'elle fût absente – ils ne l’ont appelée que parce que leur carnet indiquait qu'ils devaient le faire au moins quatre fois dans la saison, expliquent comment ils ont dû remettre plusieurs fois leur visite au lendemain.

 

«This afternoon,» recounts Mrs. Bore, «we were determined to come. ’John, dear,’ I said this morning,’I shall go and see dear Mrs. Bounder this afternoon, no matter what happens. ’»

— Mais cet après-midi, résume Mrs. Bore, nous étions décidés à venir. «John, mon cher,» ai-je dit ce matin, «j'irai voir cette chère Mrs. Bounder cet après-midi, quoi qu’il arrive.»

 

The idea conveyed is that the Prince of Wales, on calling at the Bores, was told that he could not come in. He might call again in the evening or come some other day.

Il se trouvait que le Prince de Galles avait appelé les Bore pour leur dire qu’il ne pouvait venir. Il devrait rappeler dans la soirée ou venir un autre jour.

 

That afternoon the Bores were going to enjoy themselves in their own way; they were going to see Mrs. Bounder.

Cet après-midi, les Bore se distrairaient autrement; ils iraient voir Mrs. Bounder.

 

«And how is Mr. Bounder?» demands Mrs. Bore.

— Et comment va Mr. Bounder? demande Mrs. Bore.

 

Mrs. Bounder remains mute for a moment, straining her ears. She can hear him creeping past the door on his way downstairs. She hears the front door softly opened and closed-to. She wakes, as from a dream. She has been thinking of the sorrow that will fall on Bounder when he returns home later and learns what he has missed.

Mrs. Bounder reste un instant sans voix, l’oreille aux aguets. Elle peut l'entendre se glisser jusqu’à la porte en bas de l’escalier. Elle entend la porte d’entrée s’ouvrir et se refermer doucement. Elle s’ébroue, comme au sortir d’un rêve. Elle pense à la déception de Bounder quand il rentrera plus tard à la maison et apprendra ce qu'il a manqué.

 

And thus it is, not only with the Bores and Bounders, but even with us who are not Bores or Bounders. Society in all ranks is founded on the make-believe that everybody is charming; that we are delighted to see everybody; that everybody is delighted to see us; that it is so good of everybody to come; that we are desolate at the thought that they really must go now.

Il en est ainsi, non seulement avec les Bore et les Bounder, mais aussi avec nous autres, qui ne sommes ni des Bore, ni des Bounder. À tous les niveaux de la société, on fait comme si, comme si tout le monde était charmant; comme si nous étions ravis de voir tout le monde; comme si tout le monde était ravi de nous voir; comme s’il était vraiment gentil à tout le monde d’être venu; comme si nous étions désolés à la pensée qu'ils devaient vraiment y aller à présent.

 

Which would we rather do – stop and finish our cigar or hasten into the drawing-room to hear Miss Screecher sing? Can you ask us? We tumble over each other in our hurry. Miss Screecher would really rather not sing; but if we insist – We do insist. Miss Screecher, with pretty reluctance, consents. We are careful not to look at one another. We sit with our eyes fixed on the ceiling. Miss Screecher finishes, and rises.

Que souhaiterions-nous faire – rester là et finir tranquillement notre cigare ou nous précipiter au salon pour écouter chanter Miss Screecher? Comment pouvez-vous nous demander cela? Nous nous bousculons dans notre hâte. Miss Screecher n’avait pas vraiment l’intention de chanter; mais si nous insistons – oui, nous insistons. Miss Screecher, après un instant de charmante hésitation, finit par consentir. Nous veillons à éviter de nous regarder. Nous gardons les yeux fixés sur le plafond. Miss Screecher en termine, et se lève.

 

«But it was so short,» we say, so soon as we can be heard above the applause. Is Miss Screecher quite sure that was the whole of it? Or has she been playing tricks upon us, the naughty lady, defrauding us of a verse? Miss Screecher assures us that the fault is the composer’s. But she knows another. At this hint, our faces lighten again with gladness. We clamour for more.

— Mais c’était si court, disons-nous dès que nous pensons pouvoir être entendus par-dessus les applaudissements.

Miss Screecher est-elle tout à fait sûre d’avoir tout chanté jusqu’au bout? Ou nous a-t-elle joué un tour de sa façon, la vilaine, en nous spoliant d’un couplet? Miss Screecher nous assure que la faute en revient au compositeur. Mais elle connaît d’autres airs. À cette perspective, la joie éclaire à nouveau nos visages. Nous en réclamons un autre.

 

Our host’s wine is always the most extraordinary we have ever tasted. No, not another glass; we dare not – doctor’s orders, very strict. Our host’s cigar! We did not know they made such cigars in this workaday world. No, we really could not smoke another. Well, if he will be so pressing, may we put it in our pocket? The truth is, we are not used to high smoking. Our hostess’s coffee! Would she confide to us her secret? The baby! We hardly trust ourselves to speak. The usual baby – we have seen it. As a rule, to be candid, we never could detect much beauty in babies – have always held the usual gush about them to be insincere. But this baby! We are almost on the point of asking them where they got it. It is just the kind we wanted for ourselves. Little Janet’s recitation: «A Visit to the Dentist!» Hitherto the amateur reciter has not appealed to us. But this is genius, surely. She ought to be trained for the stage. Her mother does not altogether approve of the stage. We plead for the stage – that it may not be deprived of such talent.

Le vin de notre hôte est toujours le plus extraordinaire que nous ayons jamais dégusté. Non, pas un autre verre; nous n’oserions pas – les prescriptions du docteur, très strictes. Et le cigare de notre hôte! Nous ne savions pas qu’on fabriquait de tels cigares en ce monde insipide. Non, nous ne pourrions vraiment pas en fumer un autre. Eh bien, si vous insistez, ne pourrions-nous pas le glisser dans notre poche? La vérité est que nous ne sommes pas accoutumés à tant fumer. Et le café de notre hôtesse! Voudrait-elle nous confier son secret? Et le bébé! C’est à peine si nous pouvons en parler. Le bébé ordinaire – nous le connaissons. En règle générale, pour être francs, nous n’avons jamais pu déceler autant de beauté qu’on le dit chez les bébés. Mais ce bébé-là! C’est tout juste si nous ne leur demandons pas où ils se le sont procuré. C'est exactement le genre de bébé que nous voudrions pour nous-mêmes. Et la saynète de la petite Janet: «Une Visite chez le Dentiste!» Jusqu'ici les représentations d'amateurs ne nous parlaient que médiocrement. Mais là, c'est assurément génial. Elle devrait prendre des cours d’art dramatique. Sa mère n'approuve pas vraiment la scène. Nous plaidons en faveur de la scène – on ne saurait priver le théâtre d'un pareil talent.

 

Every bride is beautiful. Every bride looks charming in a simple costume of – for further particulars see local papers. Every marriage is a cause for universal rejoicing. With our wine-glass in our hand we picture the ideal life we know to be in store for them. How can it be otherwise? She, the daughter of her mother. (Cheers. ) He – well, we all know him. (More cheers. ) Also involuntary guffaw from ill-regulated young man at end of table, promptly suppressed.

Les jeunes mariées sont toutes belles. Chacune d’entre elles semble si charmante dans une simple toilette de – pour les détails, consulter les journaux locaux. Chaque mariage est l’occasion de congratulations unanimes. Notre verre de vin à la main, nous dressons le tableau de l’existence idéale qui, nous n’en doutons pas, leur est réservée. Comment pourrait-il en être autrement? Elle est bien la digne fille de sa mère. (Applaudissements. ) Lui – eh bien, nous le connaissons tous. (Nouveaux applaudissements. ) Fou-rire intempestif et involontaire du jeune godelureau du bout de la table, rapidement jugulé.

 

We carry our make-believe even into our religion. We sit in church, and in voices swelling with pride, mention to the Almighty, at stated intervals, that we are miserable worms – that there is no good in us. This sort of thing, we gather, is expected of us; it does us no harm, and is supposed to please.

Notre portons notre faire-comme-si jusque dans nos pratiques religieuses. Nous prenons place dans l'église, et joignons nos voix au chœur qui, aux moments convenus, s’élèvent avec fierté pour dire au Tout-Puissant quels misérables vers de terre nous sommes – qu’il n'y a rien de bon en nous. C’est là ce qu’on attend de nous; ça ne mange pas de pain, et c’est supposé faire plaisir.

 

We make-believe that every woman is good, that every man is honest – until they insist on forcing us, against our will, to observe that they are not. Then we become very angry with them, and explain to them that they, being sinners, are not folk fit to mix with us perfect people. Our grief, when our rich aunt dies, is hardly to be borne. Drapers make fortunes, helping us to express feebly our desolation. Our only consolation is that she has gone to a better world.

Nous faisons comme si chaque femme était bonne, comme si chaque homme était honnête – jusqu'à ce qu’ils nous contraignent, à notre corps défendant, à constater qu'ils ne le sont pas. Alors nous entrons contre eux dans une colère noire, et nous leur expliquons qu’en tant que pécheurs, il n’est pas convenable qu’ils se mélangent avec nous, qui sommes la perfection. Au décès de notre riche tante, notre chagrin n’a pas besoin de nous être soufflé. Les tailleurs, qui nous aident à exprimer – même piètrement –, notre deuil, s’en mettent plein les poches. Notre seule consolation est qu'elle s’en est allée vers un monde meilleur.

 

Everybody goes to a better world when they have got all they can out of this one.

Chacun s’en va vers un monde meilleur quand il a tout épuisé de celui-ci.

 

We stand around the open grave and tell each other so. The clergyman is so assured of it that, to save time, they have written out the formula for him and had it printed in a little book. As a child it used to surprise me – this fact that everybody went to heaven. Thinking of all the people that had died, I pictured the place overcrowded. Almost I felt sorry for the Devil, nobody ever coming his way, so to speak. I saw him in imagination, a lonely old gentleman, sitting at his gate day after day, hoping against hope, muttering to himself maybe that it hardly seemed worth while, from his point of view, keeping the show open. An old nurse whom I once took into my confidence was sure, if I continued talking in this sort of way, that he would get me anyhow. I must have been an evil-hearted youngster. The thought of how he would welcome me, the only human being that he had seen for years, had a certain fascination for me; for once in my existence I should be made a fuss about.

Ainsi parlons-nous, debout autour de la tombe béante. Le prêtre en est tellement persuadé que, pour gagner du temps, il a recopié cette formule dans un petit livre qu’il porte sur lui. Quand j’étais enfant, cela m’étonnait – le fait que tout le monde dût aller au ciel. En songeant à tous les gens qui étaient morts, je me figurais que l’endroit était surpeuplé. Je me sentais presque triste pour le Diable, chez qui, pour ainsi dire, personne n’allait jamais. Je me l’imaginais comme un vieux bonhomme solitaire, assis jour après jour devant sa porte, espérant contre tout espoir, se murmurant à lui-même que ça ne valait peut-être plus le coup, au fond, de garder la boutique encore ouverte. Une vieille nounou, à qui je m’étais confié, m’assurait que si je continuais à parler comme ça, il finirait par m’avoir. Peut-être étais-je un garnement dévoyé. J’étais fasciné par la manière dont il ne manquerait pas de me souhaiter la bienvenue, à moi, le seul être humain qu'il eût vu depuis des années; pour une fois dans mon existence, j’eusse réussi à faire parler de moi.

 

At every public meeting the chief speaker is always «a jolly good fellow.» The man from Mars, reading our newspapers, would be convinced that every Member of Parliament was a jovial, kindly, high-hearted, generous-souled saint, with just sufficient humanity in him to prevent the angels from carrying him off bodily. Do not the entire audience, moved by one common impulse, declare him three times running, and in stentorian voice, to be this «jolly good fellow»? So say all of them. We have always listened with the most intense pleasure to the brilliant speech of our friend who has just sat down. When you thought we were yawning, we were drinking in his eloquence, open-mouthed.

L'orateur principal de toute réunion publique est toujours un «bon camarade.» Un martien, lisant nos journaux, serait convaincu que chaque parlementaire est un saint au grand cœur et à l’âme généreuse, jovial, honnête, avec juste assez d’humanité pour éviter que les anges ne l’emportent physiquement au loin. L’assistance toute entière, mue par une impulsion unanime, ne déclare-t-elle pas d’une voix de stentor et par trois fois qu’il est un «bon camarade93»? C’est là ce qu’ils disent tous. Et c’est toujours avec un immense plaisir que nous avons écouté la brillante allocution de notre camarade qui vient juste de se rasseoir. Si vous avez cru nous surprendre à bailler, c’est que nous étanchions notre soif à la source de son éloquence, bouche bée.

93 J’aurais préféré «joyeux drille» ou «joyeux boute-en-train,» mais ce bon camarade-là est la traduction classique – et à mon avis plutôt insipide – du célèbre «For he’s a jolly good fellow (ter).»

 

 

The higher one ascends in the social scale, the wider becomes this necessary base of make-believe. When anything sad happens to a very big person, the lesser people round about him hardly care to go on living. Seeing that the world is somewhat overstocked with persons of importance, and that something or another generally is happening to them, one wonders sometimes how it is the world continues to exist.

Plus on grimpe sur l’échelle sociale, plus le faire-comme-si devient nécessaire. Quand quelque chose de triste arrive à une personne importante, c’est tout juste si les gens ordinaires de son entourage se soucient de continuer à vivre. En voyant à quel point le monde est encombré de personnes importantes, à qui, généralement, il arrive toujours quelque chose, on se demande parfois comment le monde continue de tourner.

Once upon a time there occurred an illness to a certain good and great man. I read in my daily paper that the whole nation was plunged in grief. People dining in public restaurants, on being told the news by the waiter, dropped their heads upon the table and sobbed. Strangers, meeting in the street, flung their arms about one another and cried like little children. I was abroad at the time, but on the point of returning home. I almost felt ashamed to go. I looked at myself in the glass, and was shocked at my own appearance: it was that of a man who had not been in trouble for weeks. I felt that to burst upon this grief-stricken nation with a countenance such as mine would be to add to their sorrow. It was borne in upon me that I must have a shallow, egotistical nature. I had had luck with a play in America, and for the life of me I could not look grief-stricken. There were moments when, if I was not keeping a watch over myself, I found myself whistling.

Il arriva un jour que certain personnage considérable tomba malade. Je lus dans mon journal que la nation toute entière était plongée dans l’affliction. Quand le garçon leur annonçait la nouvelle, les clients des restaurants laissaient choir leur tête sur la table et fondaient en larmes. Des inconnus se rassemblaient dans la rue et tombaient dans les bras les uns des autres en sanglotant comme des petits enfants. J'étais à l'étranger à cette époque, mais sur le point de rentrer chez moi. J’avais presque honte de rentrer. Quand je me regardais dans la glace, j’étais choqué par mon propre aspect: celui d'un homme qui n'avait pas eu le moindre tracas depuis des semaines. Je me disais que surgir au beau milieu de ce peuple désespéré avec une mine comme la mienne ne ferait qu’ajouter à son chagrin. Il a été dit que j’étais d’un naturel superficiel et égoïste. Une de mes pièces avait eu du succès en Amérique, et, sur ma vie, je n’arrivais pas à avoir l’air désespéré. Il y avait même des moments où, si je n'exerçais pas une surveillance drastique sur moi, je me surprenais à siffloter.

Had it been possible I would have remained abroad till some stroke of ill-fortune had rendered me more in tune with my fellow-countrymen. But business was pressing. The first man I talked to on Dover pier was a Customs House official. You might have thought sorrow would have made him indifferent to a mere matter of forty-eight cigars. Instead of which, he appeared quite pleased when he found them. He demanded three-and-fourpence, and chuckled when he got it. On Dover platform a little girl laughed because a lady dropped a handbox on a dog; but then children are always callous – or, perhaps, she had not heard the news.

Si cela avait été possible, je fusse resté à l'étranger jusqu'à ce qu’un revers de fortune eût rendu mon état de santé davantage en harmonie avec l’humeur de mes compatriotes. Mais les affaires pressaient. Le premier homme à qui j’adressai la parole, sur le quai de Douvres, était un fonctionnaire du bureau des douanes. On eût pu penser que le chagrin l'eût rendu indifférent à un problème aussi dérisoire que la présence de quarante-huit cigares dans mes bagages. Au lieu de quoi, quand il les eut découverts, il parut au comble de la joie. Il m’extorqua trois ou quatre pence, dont il s’empara en ricanant sous cape. Sur le quai, une petite fille se mit à rire parce qu'une dame avait fait tomber une valise sur un chien; mais il faut dire que les enfants sont toujours plutôt impitoyables – à moins que celle-ci n’eût pas entendu les nouvelles.

 

What astonished me most, however, was to find in the railway carriage a respectable looking man reading a comic journal. True, he did not laugh much: he had got decency enough for that; but what was a grief-stricken citizen doing with a comic journal, anyhow? Before I had been in London an hour I had come to the conclusion that we English must be a people of wonderful self-control. The day before, according to the newspapers, the whole country was in serious danger of pining away and dying of a broken heart. In one day the nation had pulled itself together. «We have cried all day,» they had said to themselves, «we have cried all night. It does not seem to have done much good. Now let us once again take up the burden of life.» Some of them – I noticed it in the hotel dining-room that evening – were taking quite kindly to their food again.

Ce qui m'a cependant le plus étonné, ce fut de voir, dans le wagon de chemin de fer, un homme à l’air respectable lire un journal humoristique. Il est vrai qu’il ne riait guère: il gardait assez de décence pour cela; mais quoiqu’il en fût, qu’est-ce qu’un citoyen désespéré faisait avec un journal comique? Avant d’avoir passé une heure à Londres, j’en étais arrivé à la conclusion que nous autres anglais, nous devons être un peuple au sang-froid merveilleux. Le jour précédent, à en croire les journaux, le pays tout entier était en grand danger de dépérir et de mourir, le cœur brisé. En une journée, la nation avait repris du poil de la bête. «Nous avons pleuré toute la journée,» s’étaient-ils dit à eux-mêmes, «nous avons pleuré toute la nuit. Cela semble n’avoir rien donné de bon.  Reprenons à présent le collier de la vie94.» Certains d'entre eux – ainsi que je le notai le soir même dans la salle à manger de l’hôtel – repartirent même de bon cœur à l’attaque de leur repas.

94 En alexandrin dans la traduction, mais pas dans le texte.

We make believe about quite serious things. In war, each country’s soldiers are always the most courageous in the world. The other country’s soldiers are always treacherous and tricky; that is why they sometimes win. Literature is the art of make-believe.

Nous faisons toujours comme-si à propos des choses sérieuses. Pendant la guerre, les soldats de chaque pays sont toujours les plus courageux du monde. Ceux des autres pays sont toujours déloyaux et fourbes; c'est d’ailleurs pourquoi il leur arrive de vaincre. La littérature est l'art du faire-comme-si.

 

«Now all of you sit round and throw your pennies in the cap,» says the author, «and I will pretend that there lives in Bayswater a young lady named Angelina, who is the most beautiful young lady that ever existed. And in Notting Hill, we will pretend, there resides a young man named Edwin, who is in love with Angelina.»

— Maintenant, tout le monde s’assoit en rond et jette un penny dans le chapeau, dit le conteur, et je ferai comme si à Bayswate, habitait une jeune dame du nom d’Angelina, laquelle serait la jeune dame la plus belle qui ait jamais vécu. Et je ferai comme si à Notting Hill, habitait un jeune homme du nom d’Edwin, lequel serait amoureux d’Angelina.

 

And then, there being sufficient pennies in the cap, the author starts away, and pretends that Angelina thought this and said that, and that Edwin did all sorts of wonderful things. We know he is making it all up as he goes along. We know he is making up just what he thinks will please us. He, on the other hand, has to make-believe that he is doing it because he cannot help it, he being an artist. But we know well enough that, were we to stop throwing the pennies into the cap, he would find out precious soon that he could.

Puis, quand, le chapeau est rempli en suffisance, le conteur commence et fait comme si Angelina pensait ceci et disait cela, comme si Edwin faisait toutes sortes de choses merveilleuses. Nous savons bien qu’il improvise tout cela au fur et à mesure. Nous savons bien qu'il ne fait qu’inventer ce qu’il pense devoir nous plaire. Lui, de son côté, doit faire comme s’il ne pouvait s’empêcher de le faire, étant un artiste. Mais nous savons aussi que, si nous arrêtions de jeter des sous dans le chapeau, il découvrirait vite qu’il peut tout à fait s’en empêcher.

 

The theatrical manager bangs his drum.

Le bonimenteur du théâtre martèle son tambour.

 

«Walk up! walk up!» he cries, «we are going to pretend that Mrs. Johnson is a princess, and old man Johnson is going to pretend to be a pirate. Walk up, walk up, and be in time!»

— Approchez! Approchez! clame-t-il, nous allons faire comme si Mrs. Johnson était une princesse, et comme si le vieux Johnson était un pirate. Approchez, Mesdames et Messieurs, ça va commencer!

 

So Mrs. Johnson, pretending to be a princess, comes out of a wobbly thing that we agree to pretend is a castle; and old man Johnson, pretending to be a pirate, is pushed up and down on another wobbly thing that we agree to pretend is the ocean. Mrs. Johnson pretends to be in love with him, which we know she is not. And Johnson pretends to be a very terrible person; and Mrs. Johnson pretends, till eleven o’clock, to believe it. And we pay prices, varying from a shilling to half-a-sovereign, to sit for two hours and listen to them.

Alors, Mrs. Johnson, comme si elle était une princesse, sort d’une machinerie branlante que nous regardons comme si c’était un château; et le vieux Johnson, comme s’il était un pirate, va et vient sur une autre machinerie branlante, que nous acceptons de regarder comme si c’était l'océan. Mrs. Johnson fait comme si elle était éprise de lui, alors que nous savons bien qu’il n’en est rien. Et Johnson fait comme s’il était quelqu’un de redoutable; et, jusqu’à onze heures, Mrs. Johnson fait comme si elle le croyait. Et nous payons des sommes variant d'un shilling à un demi-souverain pour rester assis deux heures durant à les écouter.

 

But as I explained at the beginning, my friend is a mad sort of person.

Mais comme je l’ai expliqué dès le début, mon ami est un personnage plutôt excentrique.

 

Is the Americain Husband made Entirely of Stained Glass?

Le mari Américain n’est-il qu’un vitrail?

 

I am glad I am not an American husband. At first sight this may appear a remark uncomplimentary to the American wife. It is nothing of the sort. It is the other way about. We, in Europe, have plenty of opportunity of judging the American wife. In America you hear of the American wife, you are told stories about the American wife, you see her portrait in the illustrated journals. By searching under the heading «Foreign Intelligence,» you can find out what she is doing. But here in Europe we know her, meet her face to face, talk to her, flirt with her. She is charming, delightful. That is why I say I am glad I am not an American husband. If the American husband only knew how nice was the American wife, he would sell his business and come over here, where now and then he could see her.

Je suis heureux de ne pas être un mari Américain. Au premier abord, ceci peut avoir l’air d’une remarque offensante pour l'épouse Américaine. Il n’en est rien. C’est même le contraire. Nous autres, en Europe, avons de fréquentes occasions de juger l'épouse Américaine. En Amérique, on entend parler de l'épouse Américaine, on raconte des histoires sur l'épouse Américaine, on voit son portrait dans les journaux illustrés. En cherchant à la rubrique «Nouvelles de l’Étranger,» on peut découvrir ce qu'elle fait. Mais ici, en Europe nous la connaissons, nous la rencontrons face à face, nous lui parlons, nous batifolons avec elle. Elle est charmante, délicieuse. C'est pourquoi je dis que je suis heureux de ne pas être un mari Américain. Si le mari Américain savait seulement à quel point l'épouse Américaine est charmante, il expédierait les affaires courantes en vitesse et débarquerait ici, là où il pourrait la voir.

 

Years ago, when I first began to travel about Europe, I argued to myself that America must be a deadly place to live in. How sad it is, I thought to myself, to meet thus, wherever one goes, American widows by the thousand. In one narrow by-street of Dresden I calculated fourteen American mothers, possessing nine-and-twenty American children, and not a father among them – not a single husband among the whole fourteen. I pictured fourteen lonely graves, scattered over the United States. I saw as in a vision those fourteen head-stones of best material, hand-carved, recording the virtues of those fourteen dead and buried husbands.

Il y a des années, quand j'ai commencé à voyager en Europe, je me disais à moi-même que l'Amérique devait être un endroit sinistre pour y vivre. Il est consternant, pensais-je en moi-même, de rencontrer, où que l’on aille, des veuves américaines par milliers. Dans une seule ruelle de Dresde, j'ai compté pas moins de quatorze mères Américaines, accompagnées de vingt-neuf petits Américains, et pas seul un père avec elles – pas un seul mari parmi ces quatorze mères. Je me représentais quatorze tombes solitaires, dispersées sur tout le territoire des États-Unis. J’avais comme une vision de ces quatorze pierres tombales taillées à la main dans le meilleur matériau, pour rappeler les vertus de ces quatorze maris morts et enterrés.

 

Odd, thought I to myself, decidedly odd. These American husbands, they must be a delicate type of humanity. The wonder is their mothers ever reared them. They marry fine girls, the majority of them; two or three sweet children are born to them, and after that there appears to be no further use for them, as far as this world is concerned. Can nothing be done to strengthen their constitutions? Would a tonic be of any help to them? Not the customary tonic, I don’t mean, the sort of tonic merely intended to make gouty old gentlemen feel they want to buy a hoop, but the sort of tonic for which it was claimed that three drops poured upon a ham sandwich and the thing would begin to squeak.

Bizarre, songeais-je par devers moi, décidément bizarre. Ces maris Américains, ils doivent représenter un type d'humanité plutôt délicat. C’est à se demander comment leurs mères les ont élevés. La plupart d’entre eux ont épousé de braves jeunes filles; deux ou trois charmants bambins leur sont nés; et après ça, il semble qu’ils soient devenus inutilisables, du moins en ce monde. Rien n’aurait-il pu être fait pour leur redonner des forces? Un reconstituant n’aurait-il pas pu leur venir en aide? Je ne veux pas parler du reconstituant habituel, le reconstituant simplement destiné à inciter de vieux messieurs perclus de rhumatismes à jouer au cerceau, mais celui dont on dit que trois gouttes sur un casse-croûte au jambon suffisent pour que les choses commencent à se décoincer.

 

It struck me as pathetic, the picture of these American widows leaving their native land, coming over in shiploads to spend the rest of their blighted lives in exile. The mere thought of America, I took it, had for ever become to them distasteful. The ground that once his feet had pressed! The old familiar places once lighted by his smile! Everything in America would remind them of him. Snatching their babes to their heaving bosoms they would leave the country where lay buried all the joy of their lives, seek in the retirement of Paris, Florence or Vienna, oblivion of the past.

Le côté pathétique de cette image me frappait: toutes ces veuves Américaines quittant leur pays natal, venant par paquebots entiers passer le reste de leurs vies brisées en exil. Dès lors, la seule pensée de l'Amérique m’était devenue insupportable. La terre que leurs pas avaient autrefois foulée! Les vieux endroits familiers que leurs sourires avaient naguère illuminés! Tout en Amérique se souvenait d’elles. Pressant leurs bébés contre leur sein palpitant, elles ont quitté ce pays en y abandonnant tout ce qui faisait leur joie de vivre, en quête d’une retraite à Paris, Florence ou Vienne, vouant le passé à l’oubli.

 

Also, it struck me as beautiful, the noble resignation with which they bore their grief, hiding their sorrow from the indifferent stranger. Some widows make a fuss, go about for weeks looking gloomy and depressed, making not the slightest effort to be merry. These fourteen widows – I knew them personally, all of them, I lived in the same street – what a brave show of cheerfulness they put on! What a lesson to the common or European widow, the humpy type of widow! One could spend whole days in their company – I had done it – commencing quite early in the morning with a sleighing excursion, finishing up quite late in the evening with a little supper party, followed by an impromptu dance; and never detect from their outward manner that they were not thoroughly enjoying themselves.

Mais ce dont la beauté me frappait, c’était la noble résignation avec laquelle elles enduraient leur peine en la cachant aux yeux indifférents des étrangers. Certaines veuves font un tas de chichis, passent des semaines dans un état sombre et dépressif, sans faire le moindre effort pour se montrer plus joyeuses. Ces quatorze veuves-là – je les ai toutes personnellement connues pour avoir vécu dans la même rue –, quel courageux spectacle de gaieté ne nous donnaient-elles pas! Quelle leçon pour le tout-venant de la veuve Européenne95! On aurait pu passer des journées entières en leur compagnie – cela m’est arrivé –, commençant dès potron-minet par une excursion en traîneau, pour finir tard dans la soirée par un petit souper, suivie d’une sauterie impromptue; et sans jamais deviner, à leur aspect extérieur, qu’elles n’avaient pas vraiment le cœur à rire.

95 Jerome K. Jerome ajoute «the humpy type of widow,» mais je ne vois pas ce que cache cette bosse.

From the mothers I turned my admiring eyes towards the children. This is the secret of American success, said I to myself; this high-spirited courage, this Spartan contempt for suffering. Look at them! the gallant little men and women. Who would think that they had lost a father? Why, I have seen a British child more upset at losing sixpence.

Mes yeux admiratifs délaissaient les mères pour se tourner vers les enfants. Voilà le secret du succès Américain, me disais-je à moi-même; ce courage optimiste, ce mépris spartiate pour la souffrance. Regardez-les! Quels vaillants petits hommes! Quels braves petits bouts de femmes. Qui aurait pu penser qu'ils avaient perdu un père? À côté de ça, j'ai vu un enfant Britannique bien davantage contrarié pour avoir perdu une pièce de six pence.

 

Talking to a little girl one day, I enquired of her concerning the health of her father. The next moment I could have bitten my tongue out, remembering that there wasn’t such a thing as a father – not an American father – in the whole street. She did not burst into tears as they do in the story-books. She said:

Parlant un jour à une fillette, je me suis inquiété auprès d’elle de la santé de son père. La seconde d’après, j’aurais voulu m’être mordu la langue en me rappelant qu'il n'y avait rien dans toute la rue qui ressemblât à un père – à un père Américain. Elle n'a pas éclaté en sanglots comme dans les histoires. Elle a dit:

 

«He is quite well, thank you,» simply, pathetically, just like that.

— Il va très bien, merci.

Aussi simplement, aussi pathétiquement que ça.

 

«I am sure of it,» I replied with fervour, «well and happy as he deserves to be, and one day you will find him again; you will go to him.»

 – Je suis sûr, ai-je répondu avec ferveur, qu’il se trouve bien et heureux comme il mérite de l’être, et qu’un jour, vous irez le retrouver; vous retournerez à lui.

 

«Ah, yes,» she answered, a shining light, it seemed to me, upon her fair young face. «Momma says she is getting just a bit tired of this one-horse sort of place. She is quite looking forward to seeing him again.»

— Oh, oui, a-t-elle répondu.

Une vive lumière, à ce qu’il me sembla, éclairait son jeune et franc visage.

— Maman dit qu'elle est quand même un peu fatiguée de ce trou perdu. Elle se languit de le revoir.

 

It touched me very deeply: this weary woman, tired of her long bereavement, actually looking forward to the fearsome passage leading to where her loved one waited for her in a better land.

Cela m’a très profondément ému: cette femme lasse, épuisée par son long deuil, attendant avec une réelle impatience l’effrayant moment de passer dans cet autre monde où l’attendait celui-là seul qu’elle aimait.

 

For one bright breezy creature I grew to feel a real regard. All the months that I had known her, seen her almost daily, never once had I heard a single cry of pain escape her lips, never once had I heard her cursing fate. Of the many who called upon her in her charming flat, not one had ever, to my knowledge, offered her consolation or condolence. It seemed to me cruel, callous. The over-burdened heart, finding no outlet for its imprisoned grief, finding no sympathetic ear into which to pour its tale of woe, breaks, we are told; anyhow, it isn’t good for it. I decided – no one else seeming keen – that I would supply that sympathetic ear. The very next time I found myself alone with her I introduced the subject.

Pour l’une d’elles, une fraîche et intelligente créature, j'avais senti grandir en moi un véritable respect. Pendant tous les mois où je l’avais connue, la voyant presque quotidiennement, je n’avais pas une seule fois entendu une plainte s’échapper de ses lèvres, pas une seule fois je ne l’avais entendu maudire sa destinée. Parmi tous ceux qu’elle avait invités dans son charmant appartement, pas un seul, à ma connaissance, ne l’avait consolée, pas un seul ne lui avait présenté ses condoléances. Cela me paraissait dur et cruel. Un cœur débordant, ne trouvant aucune issue pour déverser le trop-plein de sa peine, aucune oreille sympathique à laquelle confier le récit de ses malheurs, souffler un peu, comme on dit; de toute façon, ça ne peut pas faire de mal. Je décidai – personne d’autre n’y paraissait prêt – que je lui prêterais cette oreille sympathique. La première fois que je me trouvai seul avec elle, j’abordai la question.

 

«You have been living here in Dresden a long time, have you not?» I asked.

— Vous habitez ici, à Dresde, depuis un bon moment, non? ai-je demandé.

 

«About five years,» she answered, «on and off.»

— Environ cinq ans, a-t-elle répondu, plus ou moins.

 

«And all alone,» I commented, with a sigh intended to invite to confidence.

— Et toute seule, ai-je commenté avec un soupir destiné à susciter ses confidences.

 

«Well, hardly alone,» she corrected me, while a look of patient resignation added dignity to her piquant features. «You see, there are the dear children always round about me, during the holidays.»

— Eh bien, pas tout à fait seule, a-t-elle corrigé, alors qu'un air de patiente résignation ajoutait à la dignité de ses traits. Vous voyez, les chers enfants sont toujours avec moi, pendant les vacances.

 

«Besides,» she added, «the people here are real kind to me; they hardly ever let me feel myself alone. We make up little parties, you know, picnics and excursions. And then, of course, there is the Opera and the Symphony Concerts, and the subscription dances. The dear old king has been doing a good deal this winter, too; and I must say the Embassy folks have been most thoughtful, so far as I am concerned. No, it would not be right for me to complain of loneliness, not now that I have got to know a few people, as it were.»

— De plus, a-t-elle ajouté, les gens d’ici sont vraiment gentils pour moi; ils ne me laissent pratiquement jamais seule. Nous organisons des petites récréations, vous savez, des pique-niques et des excursions. Et puis, bien sûr, il y a l'opéra et les concerts symphoniques, et l'abonnement pour le bal. Le cher vieux roi a aussi beaucoup fait pendant l’hiver; et je dois dire que le personnel de l’ambassade s’est montré plein d’attentions, à chaque fois que je me sentais préoccupée. Non, il ne serait pas juste de me plaindre de la solitude, pas maintenant que je connais quelques personnes, en effet.

 

«But don’t you miss your husband?» I suggested.

— Mais votre mari ne vous manque-t-il pas?

 

A cloud passed over her usually sunny face. «Oh, please don’t talk of him,» she said, «it makes me feel real sad, thinking about him.»

Un nuage passa sur son visage ordinairement radieux.

— Oh, je vous prie de ne pas me parler de lui. Cela me rend triste, de penser à lui.

 

But having commenced, I was determined that my sympathy should not be left to waste.

Mais j’étais lancé, et j’étais déterminé à ne pas dépenser ma sympathie en pure perte.

 

«What did he die of?» I asked.

— De quoi est-il mort, ai-je demandé.

 

She gave me a look the pathos of which I shall never forget.

Elle m'a jeté un regard dont je n'oublierai jamais le pathétique.

 

«Say, young man,» she cried, «are you trying to break it to me gently? Because if so, I’d rather you told me straight out. What did he die of?»

— Dites donc, jeune homme, s’est-elle écriée, est-ce que vous essayez de me l’annoncer en douceur? Parce que si c’est le cas, dites-le moi plus directement. De quoi est-il mort?

 

«Then isn’t he dead?» I asked, «I mean so far as you know.»

— Il n’est donc pas mort? Je veux dire, pour autant que vous le sachiez.

 

«Never heard a word about his being dead till you started the idea,» she retorted. «So far as I know he’s alive and well.»

— Je n’ai jamais rien entendu au sujet de sa mort jusqu'à ce que vous en exprimiez l’idée. Pour autant que je le sache, il est vivant, et bien vivant.

 

I said that I was sorry. I went on to explain that I did not mean I was sorry to hear that in all probability he was alive and well. What I meant was I was sorry I had introduced a painful subject.

Je dis que j'étais désolé. Je continuai en expliquant que je ne voulais pas dire que j’étais désolé d'entendre qu’il était probablement bien vivant. Je voulais dire que j'étais désolé d’avoir abordé un sujet douloureux.

 

«What’s a painful subject?»

— Quel sujet douloureux?

 

«Why, your husband,» I replied.

— Eh bien, votre mari.

 

«But why should you call him a painful subject?»

— Mais pourquoi voulez-vous que ce soit un sujet douloureux?

 

I had an idea she was getting angry with me. She did not say so. I gathered it. But I had to explain myself somehow.

J'avais la vague idée qu'elle était fâchée contre moi. Elle ne l’a pas dit explicitement. Je l'ai simplement subodoré. Mais je devais me justifier d’une façon ou d’une autre.

 

«Well,» I answered, «I take it, you didn’t get on well together, and I am sure it must have been his fault.»

— Eh bien, à ce que je vois, vous n’êtes plus ensemble, et je suis sûr que c’est de sa faute.

 

«Now look here,» she said, «don’t you breathe a word against my husband or we shall quarrel. A nicer, dearer fellow never lived.»

— Écoutez-moi, maintenant, a-t-elle dit. Ne prononcez plus un seul mot contre mon mari, ou nous allons nous quereller. Il n’y a jamais eu plus gentil que ce cher compagnon.

 

«Then what did you divorce him for?» I asked. It was impertinent, it was unjustifiable. My excuse is that the mystery surrounding the American husband had been worrying me for months. Here had I stumbled upon the opportunity of solving it. Instinctively I clung to my advantage.

— Alors, pourquoi donc avez-vous divorcé? ai-je demandé.

C’était d’une injustifiable impertinence. Mon excuse était que le mystère entourant les maris Américains me préoccupait depuis des mois. Je venais de trébucher sur l’occasion de le dissiper. Instinctivement, je me raccrochais à mon avantage.

 

«There hasn’t been any divorce,» she said. «There isn’t going to be any divorce. You’ll make me cross in another minute.»

— Il n'y a eu aucun divorce, a-t-elle dit. Et il n’y en aura pas. Encore une minute, et vous allez m’agacer.

 

But I was becoming reckless. «He is not dead. You are not divorced from him. Where is he?» I demanded with some heat.

Mais je devenais risque-tout.

— Il n'est pas mort. Vous n'êtes pas divorcés. Alors, où peut-il bien être, ai-je exigé avec quelque chaleur.

 

«Where is he?» she replied, astonished. «Where should he be? At home, of course.»

— Où il est? A-t-elle demandé avec étonnement. Où voulez-vous qu’il soit? À la maison, évidemment.

 

I looked around the luxuriously-furnished room with its air of cosy comfort, of substantial restfulness.

D’un regard quelque peu inquiet, je fis le tour de la pièce aussi luxueusement que douillettement meublée.

 

«What home?» I asked.

— Quelle maison?

 

«What home! Why, our home, in Detroit.»

— Quelle maison! Mais notre maison, à Detroit.

 

«What is he doing there?» I had become so much in earnest that my voice had assumed unconsciously an authoritative tone. Presumably, it hypnotised her, for she answered my questions as though she had been in the witness-box.

— Qu’est-ce qu’il fait donc là-bas?

J'étais devenu si sérieux que ma voix avait pris malgré moi un ton autoritaire. Vraisemblablement, elle en fut comme hypnotisée, car elle répondit à mon interrogatoire comme si elle se trouvait dans le box des témoins.

 

«How do I know? How can I possibly tell you what he is doing? What do people usually do at home?»

— Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise? Que font les gens quand ils sont chez eux, d’habitude?

 

«Answer the questions, madam, don’t ask them. What are you doing here? Quite truthfully, if you please.» My eyes were fixed upon her.

— Répondez aux questions, Madame, n’en posez pas vous-même. À quoi passez-vous votre temps, ici? Soyez sincère, je vous prie.

Mes yeux restaient fixés sur elle.

 

«Enjoying myself. He likes me to enjoy myself. Besides, I am educating the children.»

— Je me distrais. J’aime les distractions. En plus, j'instruis les enfants.

 

«You mean they are here at boarding-school while you are gadding about. What is wrong with American education? When did you see your husband last?»

— Vous voulez dire qu'ils restent ici, à l’école de la pension, pendant que vous fôlatrez dans les environs. Qu’est ce qui ne va pas, dans l'éducation Américaine? Quand vous avez vu votre mari pour la dernière fois?

 

«Last? Let me see. No, last Christmas I was in Berlin. It must have been the Christmas before, I think.»

— Pour la dernière fois? Laissez-moi réfléchir. Non, à Noël dernier j'étais à Berlin. Je crois que c’était le Noël précédent.

 

«If he is the dear kind fellow you say he is, how is it you haven’t seen him for two years?»

— S’il est l’aimable et cher compagnon que vous dites, comment avez-vous pu rester deux ans sans le voir?

 

«Because, as I tell you, he is at home, in Detroit. How can I see him when I am here in Dresden and he is in Detroit? You do ask foolish questions. He means to try and come over in the summer, if he can spare the time, and then, of course –

— Parce que, comme je vous l’ai dit, il est à la maison, à Detroit. Comment pourrais-je le voir quand je suis ici à Dresde et que lui est à Detroit? Vous posez des questions idiotes. Il va essayer de venir cet été, s'il peut s’absenter pendant cette période, et puis, naturellement…

 

«Answer my questions, please. I’ve spoken to you once about it. Do you think you are performing your duty as a wife, enjoying yourself in Dresden and Berlin while your husband is working hard in Detroit?»

— Je vous prie de répondre à mes questions. Je vous l’ai déjà dit. Pensez-vous assumer vos devoirs d’épouse en vous amusant à Dresde et à Berlin pendant que votre mari travaille dur à Detroit?

 

«He was quite willing for me to come. The American husband is a good fellow who likes his wife to enjoy herself.»

— Il était tout à fait d’accord pour que je vienne. Le mari Américain est un bon compagnon qui aime que son épouse s’amuse.

 

«I am not asking for your views on the American husband. I am asking your views on the American wife – on yourself. The American husband appears to be a sort of stained-glass saint, and you American wives are imposing upon him. It is doing you no good, and it won’t go on for ever. There will come a day when the American husband will wake up to the fact he is making a fool of himself, and by over-indulgence, over-devotion, turning the American woman into a heartless, selfish creature. What sort of a home do you think it is in Detroit, with you and the children over here? Tell me, is the American husband made entirely of driven snow, with blood distilled from moonbeams, or is he composed of the ordinary ingredients? Because, if the latter, you take my advice and get back home. I take it that in America, proper, there are millions of real homes where the woman does her duty and plays the game. But also it is quite clear there are thousands of homes in America, mere echoing rooms, where the man walks by himself, his wife and children scattered over Europe. It isn’t going to work, it isn’t right that it should work.»

«You take the advice of a sincere friend. Pack up – you and the children – and get home.»

— Je ne vous demande pas ce que vous pensez du mari Américain. Je vous demande ce que vous pensez de l’épouse Américaine – de vous-même. Le mari Américain semble être une sorte de saint peint sur un vitrail, et vous les épouses Américaines, vous vous imposez à lui. Cela ne vous rend pas bonnes, et ça ne peut pas durer. Un jour viendra où le mari Américain se rendra compte que, responsable de sa propre folie et par excès d’indulgence, par excès de dévotion, il a transformé l’épouse Américaine en une créature sans cœur et égoïste. Quelle sorte de foyer croyez-vous qu’il ait Detroit, avec vous et les enfants ici? Dites-moi, est-ce que le mari Américain est fait entièrement de neige fondue, avec du sang distillé par les rayons de lune, ou est-il constitué des ingrédients habituels? Parce que, dans ce cas, suivez mon conseil et rentrez dare-dare à la maison. Je suis convaincu qu’en Amérique, il y a des millions de vrais foyers où la femme fait son devoir et joue le jeu. Mais il est également tout à fait clair qu’il y a des milliers de maisons, de simples pièces où l’écho résonne, où l'homme déambule tout seul, son épouse et ses enfants dispersés à travers toute l'Europe. Ça ne peut pas fonctionner, il n’est pas possible que ça puisse fonctionner. Suivez le conseil d'un ami sincère. Faites vos bagages et – vous et vos enfants – rentrez chez vous.

 

I left. It was growing late. I felt it was time to leave. Whether she took my counsel I cannot say. I only know that there still remain in Europe a goodly number of American wives to whom it is applicable.

Là-dessus, je partis. Il commençait à se faire tard. Je sentais qu'il était temps de partir. Je ne sais pas si elle a suivi mon conseil. Tout ce que je sais, c’est qu’il reste toujours en Europe un nombre considérable d'épouses Américaines à qui il pourrait s’appliquer.

 

Does the Young Man know Everything Worth Knowing?

Les jeunes gens savent-ils tout ce qu’il y a d’intéressant à savoir?

 

I am told that American professors are «mourning the lack of ideals» at Columbia University – possibly also at other universities scattered through the United States. If it be any consolation to these mourning American professors, I can assure them that they do not mourn alone. I live not far from Oxford, and enjoy the advantage of occasionally listening to the jeremiads of English University professors. More than once a German professor has done me the honour to employ me as an object on which to sharpen his English. He also has mourned similar lack of ideals at Heidelberg, at Bonn. Youth is youth all the world over; it has its own ideals; they are not those of the University professor. The explanation is tolerably simple. Youth is young, and the University professor, generally speaking, is middle-aged.

Je me suis laissé dire que les professeurs Américains «pleurent le manque d'idéaux» des étudiants de l’Université de Colombie – comme dans d'autres universités dispersées à travers les États-Unis. Si cela peut mettre un peu de baume au cœur de ces professeurs Américains, je peux leur assurer qu'ils ne sont pas les seuls à se lamenter. Je vis à proximité d'Oxford, et je bénéficie de l'avantage d'écouter de temps à autre les jérémiades des professeurs d'Université Anglais. Plus d'une fois un professeur Allemand m'a fait l'honneur d’user de moi comme d’un ustensile sur lequel affûter son anglais. Lui aussi déplorait un tel manque d'idéaux à Heidelberg, à Bonn. La jeunesse est la même dans le monde entier; elle a ses idéaux bien à elle; ce ne sont pas ceux du professeur d'Université. L'explication est on ne peut plus simple. La jeunesse est jeune alors que le professeur d'Université est, en général, plutôt sur le retour.

 

I can sympathise with the mourning professor. I, in my time, have suffered like despair. I remember the day so well; it was my twelfth birthday. I recall the unholy joy with which I reflected that for the future my unfortunate parents would be called upon to pay for me full railway fare; it marked a decided step towards manhood. I was now in my teens. That very afternoon there came to visit us a relative of ours. She brought with her three small children: a girl, aged six; a precious, golden-haired thing in a lace collar that called itself a boy, aged five; and a third still smaller creature, it might have been male, it might have been female; I could not have told you at the time, I cannot tell you now. This collection of atoms was handed over to me.

Je peux compatir au deuil du professeur. À mon époque, il m’est arrivé de souffrir le martyre. Je me rappelle parfaitement quel jour c’était; c'était le jour de mon douzième anniversaire. Je me souviens de la jubilation impie que j’éprouvais à l’idée qu'à compter de ce jour, mes infortunés parents devraient payer plein pot pour mes tickets de train; ceci a marqué une étape décisive sur mon chemin vers la virilité. J'étais à présent entré dans l’adolescence. Ce jour-là, une de nos parentes est venue à la maison. Elle est arrivée avec ses trois jeunes enfants: une fille, âgée de six ans; une petite chose précieuse, âgée de cinq ans, bouclée de blond et pourvue d’un col en dentelle, qui se considérait comme un garçon; et, en troisième lieu, une créature encore plus minuscule, qui pouvait tout aussi bien être mâle que femelle; je n’aurais su le dire à l’époque, pas davantage qu’à présent. Cette collection d'atomes me fut confiée.

 

«Now, show yourself a man,» said my dear mother, «remember you are in your teens. Take them out for a walk and amuse them; and mind nothing happens to them.»

— Tu es désormais un homme, m’a déclaré ma chère mère. Rappelle-toi que tu entres dans tes années d’adolescence. Emmène-les faire un tour et tâche de les amuser; et débrouille-toi pour qu’il ne leur arrive rien.

 

To the children themselves their own mother gave instructions that they were to do everything that I told them, and not to tear their clothes or make themselves untidy. These directions, even to myself, at the time, appeared contradictory. But I said nothing. And out into the wilds the four of us departed.

Leur propre mère ordonna aux mioches eux-mêmes de faire tout ce que je leur dirais, et de ne pas déchirer ou salir leurs vêtements. Ces directives semblaient contradictoires, même de mon propre point de vue à ce moment-là. Cependant, je ne dis rien. De sorte que nous partîmes tous les quatre à l’aventure.

 

I was an only child. My own infancy had passed from my memory. To me, at twelve, the ideas of six were as incomprehensible as are those of twenty to the University professor of forty. I wanted to be a pirate. Round the corner and across the road building operations were in progress. Planks and poles lay ready to one’s hand. Nature, in the neighbourhood, had placed conveniently a shallow pond. It was Saturday afternoon. The nearest public-house was a mile away. Immunity from interference by the British workman was thus assured. It occurred to me that by placing my three depressed looking relatives on one raft, attacking them myself from another, taking the eldest girl’s sixpence away from her, disabling their raft, and leaving them to drift without a rudder, innocent amusement would be provided for half an hour at least.

J'étais un enfant unique. Ma propre enfance m’était sortie de la mémoire. À douze ans, les idées d’un gamin de six ans me paraissaient aussi incompréhensibles que celle d’un jeune homme de vingt ans pour un professeur d'Université de quarante ans. Je voulais être pirate. Tourné le coin, de l’autre côté de la route, il y avait un chantier de construction. Planches et poutres étaient posées sur le sol, prêtes à servir. La nature avait commodément placé dans le voisinage un étang peu profond. C’était un samedi après-midi. L’estaminet la plus proche était à un mille de là. Nous ne risquions nullement d’être surpris par l’ouvrier britannique. Il m’apparut que si je faisais embarquer mes trois énergumènes sur un canot pour monter moi-même à l’abordage à partir d’un second, rançonnais la fille la plus âgée d’une pièce de six pence, rendais leur embarcation inutilisable, et les laissais partir à la dérive sans gouvernail, je pourrais jouir d’une innocente distraction pendant au moins une demi-heure.

 

They did not want to play at pirates. At first sight of the pond the thing that called itself a boy began to cry. The six-year-old lady said she did not like the smell of it. Not even after I had explained the game to them were they any the more enthusiastic for it.

Ils refusèrent de jouer aux pirates. Dès qu’elle aperçut l'étang, la chose qui se prenait pour un garçon se mit à chouiner. La dame de six ans dit que ça sentait mauvais. Même après que je leur eus expliqué le jeu, ils ne manifestèrent pas davantage d’enthousiasme.

 

I proposed Red Indians. They could go to sleep in the unfinished building upon a sack of lime, I would creep up through the grass, set fire to the house, and dance round it, whooping and waving my tomahawk, watching with fiendish delight the frantic but futile efforts of the palefaces to escape their doom.

Je proposai alors de jouer aux Peaux-Rouges. Ils pourraient aller dormir sur un sac de chaux dans le bâtiment inachevé, je ramperais dans l’herbe, flanquerais le feu à la baraque, danserait en rond en poussant des hurlements et brandissant mon tomahawk, et en observant avec une joie diabolique les efforts frénétiques mais vains des visages pâles pour échapper à leur funeste sort.

 

It did not «catch on» – not even that. The precious thing in the lace collar began to cry again. The creature concerning whom I could not have told you whether it was male or female made no attempt at argument, but started to run; it seemed to have taken a dislike to this particular field. It stumbled over a scaffolding pole, and then it also began to cry. What could one do to amuse such people? I left it to them to propose something. They thought they would like to play at «Mothers» – not in this field, but in some other field.

Ça n’a pas «accroché» davantage. La petite chose précieuse au col en dentelle se remit à pleurnicher. La créature dont je ne pourrais dire si elle était mâle ou femelle ne fit aucun commentaire, mais prit ses jambes à son cou; elle semblait nourrir une certaine aversion pour ce terrain-là. Elle trébucha sur un poteau d'échafaudage, se mit elle aussi à pleurnicher. Que faire pour amuser de tels particuliers? Je leur abandonnai le soin de choisir quelque chose. Ils eurent l’idée de jouer au «Papa et à la Maman» – mais pas dans ce champ-là, non, dans un autre.

 

The eldest girl would be mother. The other two would represent her children. They had been taken suddenly ill. «Waterworks,» as I had christened him, was to hold his hands to his middle and groan. His face brightened up at the suggestion. The nondescript had the toothache. It took up its part without a moment’s hesitation, and set to work to scream. I could be the doctor and look at their tongues.

La fille la plus âgée serait la mère. Les deux autres seraient ses enfants. Ils tomberaient soudain malades. «La Fontaine,» comme je l'avais baptisé, se tiendrait le ventre en gémissant. Son visage s’illumina à cette suggestion. L'Indéfinissable aurait une rage de dents. Il accepta son rôle sans hésitation et se mit sur le champ à pousser des cris. Je serais le docteur et j’examinerais leurs langues.

 

That was their «ideal» game. As I have said, remembering that afternoon, I can sympathise with the University professor mourning the absence of University ideals in youth. Possibly at six my own ideal game may have been «Mothers.» Looking back from the pile of birthdays upon which I now stand, it occurs to me that very probably it was. But from the perspective of twelve, the reflection that there were beings in the world who could find recreation in such fooling saddened me.

Tel était pour eux le jeu «idéal». Comme je l’ai dit, en me remémorant cet après-midi-là, je peux sympathiser avec le professeur d'Université déplorant l'absence d’idéaux de la jeunesse. À six ans, mon propre idéal aurait pu avoir été de jouer au «Papa et la Maman.» En regardant la pile d’anniversaires au sommet de laquelle je suis actuellement juché, j’ai dans l’idée que c’était probablement le cas. Mais du haut de mes seuls douze ans, j’étais consterné à la pensée qu'il y avait sur la terre des êtres capables de s’amuser à de pareilles niaiseries.

 

Eight years later, his father not being able to afford the time, I conducted Master «Waterworks,» now a healthy, uninteresting, gawky lad, to a school in Switzerland. It was my first Continental trip. I should have enjoyed it better had he not been with me. He thought Paris a «beastly hole.» He did not share my admiration for the Frenchwoman; he even thought her badly dressed.

Huit ans plus tard, son père ne pouvant se permettre d’en prendre le temps, j'ai dû conduire Master «La Fontaine,» devenu un type robuste, inintéressant et gauche, dans une école en Suisse. C'était mon premier voyage sur le continent. Je l’aurais davantage apprécié s’il n’avait pas été avec moi. Paris lui apparut comme un «patelin monstrueux.» Il ne partagea pas mon admiration pour la Française; il alla même jusqu’à penser qu’elle ne savait pas s’habiller.

 

«Why she’s so tied up, she can’t walk straight,» was the only impression she left upon him.

— Pourquoi est-elle si étroitement ficelée? Elle ne peut même pas marcher droit, fut la seule impression qu'elle laissa sur lui.

 

We changed the subject; it irritated me to hear him talk. The beautiful Juno-like creatures we came across further on in Germany, he said were too fat. He wanted to see them run. I found him utterly soulless.

Nous changeâmes de sujet; cela m’agaçait de l’écouter parler. Des créatures dignes de Junon que nous croisâmes plus tard en traversant l’Allemagne, il dit qu’il les trouvait trop grosses. Il eût voulu les voir courir. Je trouvai qu’il n’avait pas le moindre goût.

 

To expect a boy to love learning and culture is like expecting him to prefer old vintage claret to gooseberry wine. Culture for the majority is an acquired taste. Speaking personally, I am entirely in agreement with the University professor. I find knowledge, prompting to observation and leading to reflection, the most satisfactory luggage with which a traveller through life can provide himself. I would that I had more of it. To be able to enjoy a picture is of more advantage than to be able to buy it.

S’attendre à ce qu'un jeune garçon aime les études et la culture, c’est comme attendre de lui qu'il goûte davantage un bon vieux bordeaux millésimé que du vin de groseille. Chez la plupart des gens, la culture découle de l’éducation du goût. Pour ma part, je suis entièrement d’accord avec le professeur d'Université. Je trouve que le savoir, qui encourage l'observation et pousse à la réflexion, est le meilleur bagage avec lequel voyager dans la vie. J’aurais voulu en avoir davantage. Il est plus avantageux de savoir apprécier un tableau que d’avoir les moyens de l’acheter.

 

All that the University professor can urge in favour of idealism I am prepared to endorse. But then I am – let us say, thirty-nine. At fourteen my candid opinion was that he was talking «rot.» I looked at the old gentleman himself – a narrow-chested, spectacled old gentleman, who lived up a by street. He did not seem to have much fun of any sort. It was not my ideal. He told me things had been written in a language called Greek that I should enjoy reading, but I had not even read all Captain Marryat. There were tales by Sir Walter Scott and «Jack Harkaway’s Schooldays!» I felt I could wait a while. There was a chap called Aristophanes who had written comedies, satirising the political institutions of a country that had disappeared two thousand years ago. I say, without shame, Drury Lane pantomime and Barnum’s Circus called to me more strongly.

Je suis prêt à approuver toutes les prescriptions du professeur d'Université en faveur de l'idéalisme. Mais il faut dire que je suis âgé de – disons, trente-neuf ans. À quatorze ans, mon opinion sincère était que son discours était «pourri jusqu’à l’os.» Il y avait un vieux monsieur – une espèce de vieux birbe à la poitrine creuse et qui portait bésicles – qui vivait en haut de ma rue. Il ne me semblait avoir de distraction d’aucune sorte. Là n’était pas mon idéal. Il me disait qu’on avait écrit des choses dans une langue appelée le Grec, des choses que je devrais prendre du plaisir à lire, alors que je n'avais même pas lu le capitaine Marryat96 en entier. Il y avait les histoires de Sir Walter Scott et les aventures de Jack Harkaway97! Rien ne pressait, me semblait-il. Il y avait un type du nom d’Aristophane qui avait écrit des comédies, destinées à tourner en dérision les institutions politiques d'un pays disparu depuis deux mille ans. Je déclare sans vergogne que les pantomimes du Drury Lane98 et le cirque Barnum m’attiraient bien davantage.

96 Frederick Marryat (1792-1848), capitaine de navire et romancier anglais.

97 Héros créé à la fin du XIXe siècle par l’écrivain britannique Bracebridge Hemyng (1841-1901).

98 Théâtre du West End, à Londres.

 

Wishing to give the old gentleman a chance, I dipped into translations. Some of these old fellows were not as bad as I had imagined them. A party named Homer had written some really interesting stuff. Here and there, maybe, he was a bit long-winded, but, taking him as a whole, there was «go» in him. There was another of them – Ovid was his name. He could tell a story, Ovid could. He had imagination. He was almost as good as «Robinson Crusoe.» I thought it would please my professor, telling him that I was reading these, his favourite authors.

Comme je souhaitais laisser sa chance au vieux birbe, je me suis plongé dans quelques traductions. Certains de ces vieux types n'étaient pas aussi mauvais que je l’avais imaginé. L’un d’eux, un certain Homère, avait écrit un truc vraiment intéressant. Il était peut-être, ici et là, un tantinet trop verbeux, mais, dans l’ensemble, il y avait quelque chose là-dedans. Il y en avait un autre – son nom était Ovide. Il savait raconter une histoire, cet Ovide. Il avait de l'imagination. C’était presque aussi bon que «Robinson Crusoe.» Je pensai faire plaisir à mon professeur en lui disant que j’avais lu ses auteurs favoris.

«Reading them!» he cried, «but you don’t know Greek or Latin.»

— Les lire! s’écria-t-il. Mais vous ne connaissez ni le grec, ni le latin.

 

«But I know English,» I answered; «they have all been translated into English. You never told me that!»

— Mais je connais l'anglais, répondis-je; ils tous ont été traduits en anglais. Vous ne me l'aviez jamais dit!

 

It appeared it was not the same thing. There were subtle delicacies of diction bound to escape even the best translator. These subtle delicacies of diction I could enjoy only by devoting the next seven or eight years of my life to the study of Greek and Latin. It will grieve the University professor to hear it, but the enjoyment of those subtle delicacies of diction did not appear to me – I was only fourteen at the time, please remember – to be worth the time and trouble.

À l’évidence, ce n'était pas la même chose. Il y avait des subtilités qui échappaient même au meilleur traducteur99; des subtilités que je ne pourrais apprécier qu’en consacrant les sept ou huit prochaines années de mon existence à l'étude du grec et du latin. Cela brisa le cœur du professeur d'Université de l'entendre, mais il ne me sautait pas aux yeux que le plaisir de goûter ces subtilités – je vous prie de vous souvenir que je n’avais alors que quatorze ans – valût que j’y consacrasse du temps et de la peine.

99 J’en sais quelque chose.

The boy is materially inclined – the mourning American professor has discovered it. I did not want to be an idealist living up a back street. I wanted to live in the biggest house in the best street of the town. I wanted to ride a horse, wear a fur coat, and have as much to eat and drink as ever I liked. I wanted to marry the most beautiful woman in the world, to have my name in the newspaper, and to know that everybody was envying me.

Le jeune garçon manifeste – comme le découvrit le professeur éploré – une certaine propension au matérialisme. Je ne souhaitais pas devenir un idéaliste vivant au fond d’une sombre ruelle. Je voulais vivre dans la demeure la plus vaste, dans la plus belle avenue de la ville. Je voulais monter à cheval, porter une pelisse fourrée, et avoir à manger et à boire autant que je le voulais. Je voulais épouser la femme la plus séduisante du monde, avoir mon nom dans le journal, et savoir que tout le monde m'enviait.

 

Mourn over it, my dear professor, as you will – that is the ideal of youth; and, so long as human nature remains what it is, will continue to be so. It is a materialistic ideal – a sordid ideal. Maybe it is necessary. Maybe the world would not move much if the young men started thinking too early. They want to be rich, so they fling themselves frenziedly into the struggle. They build the towns, and make the railway tracks, hew down the forests, dig the ore out of the ground. There comes a day when it is borne in upon them that trying to get rich is a poor sort of game – that there is only one thing more tiresome than being a millionaire, and that is trying to be a millionaire. But, meanwhile, the world has got its work done.

Pleurez autant que vous voulez là-dessus, mon cher professeur – voilà l'idéal de la jeunesse; et tant que la nature humaine sera ce qu’elle est, il en sera ainsi. C'est un idéal terre-à-terre – un idéal sordide. Mais il est peut-être nécessaire. Peut-être le monde n’avancerait-il guère si les jeunes gens se mettaient trop tôt à penser. Comme ils souhaitent s’enrichir, ils se lancent dans la bataille avec frénésie. Ils bâtissent les villes, tracent des voies de chemin de fer, abattent des forêts, creusent la terre pour en extraire le minerai. Puis arrive le jour où il leur apparaît que s’efforcer de s’enrichir est un bien triste jeu – que la seule chose plus ennuyeuse que d’être millionnaire, c’est de s’efforcer de l’être. Mais, en attendant, le monde a bien profité de l’ouvrage.

 

The American professor fears that the artistic development of America leaves much to be desired. I fear the artistic development of most countries leaves much to be desired. Why the Athenians themselves sandwiched their drama between wrestling competitions and boxing bouts. The plays of Sophocles, or Euripides, were given as «side shows.» The chief items of the fair were the games and rac