Ellis Parker Butler

La Grande Compagnie Américaine de Pâtisserie

Titre original : The Great American Pie Company (1907)

Édition de référence: Project Gutenberg

Traduit de l’anglais (américain) par Gérard Sirhugues (2017)

CHAPTER ONE

CHAPITRE PREMIER

 

If you take a pie and cut it in two, the track of your knife will represent the course of Mud River through the town of Gloning, and that part of the pie to the left of your knife will be the East Side, while the part to the right will be the West Side. Away out on the edge of the pie, where the town fritters away into the fields and shanties on the East Side, dwells Mrs. Deacon, and a fatter, better-natured creature never trod the crust of the earth or made the crust of a pie. Being in reduced circumstances, owing to the inability of Mr. Deacon to appreciate the beneficial effects of work, Mrs. Deacon turned her famous baking ability to account, and in a small way began selling her excellent homemade pies to those who liked a superior article. In time Mrs. Deacon established a considerable trade among the people of Gloning, and Mr. Deacon was wrested from his customary seat on the back steps to make daily delivery trips with the Deacon home-made pies.

Si vous prenez une tarte et si vous la coupez en deux, la trace de votre couteau représentera le cours de la Mud River à travers la ville de Gloning1, et la part de tarte à gauche de votre couteau sera l’East Side, pendant que la part de droite sera le West Side. C’est au-delà du bord de la tarte, là où la ville s’éparpille dans les champs et les bidonvilles de l’East Side, qu’habitait Mrs. Deacon, la créature la plus dodue et du naturel le plus aimable qui ait jamais foulé la croûte terrestre et confectionné celle d’une tarte. Vu l'incapacité de son époux à apprécier les effets bénéfiques du travail, la de  situation Mrs. Deacon était des plus précaires. Elle mit donc à profit ses fameuses compétences culinaires pour vendre ses excellentes tartes faites maison à ceux qui appréciaient les produits de qualité supérieure. Avec le temps, Mrs. Deacon se fit une clientèle considérable parmi les habitants de Gloning, et Mr. Deacon dut s’arracher de son siège habituel sur les marches de derrière pour effectuer les livraisons quotidiennes des tartes de la maison Deacon.

1 S’il existe bien une Mud River en Virginie Occidentale, la ville de Gloning semble être imaginaire.

Ephraim Deacon was a deep thinker and philosopher. He was above his environment, or at least he felt so, and while waiting for opportunity to approach and give his talents full vent he scorned labor. So he sat around a good deal, and jawed a good deal, and smoked.

Ephraïm Deacon était un penseur profond et un philosophe. Il se jugeait au-dessus des contingences ordinaires, ou, du moins, il en avait le sentiment. En attendant l'occasion de pouvoir exercer ses talents, il dédaignait le travail et restait confortablement assis avec les copains, à tailler des bavettes et à fumer.

 

But if you will return to your plate of Gloning you will see on the pie, far over on the West Side, where the scallops lap over the edge of the plate, a little spot that is burned a bit too brown. This is the home of Mrs. Phineas Doolittle, as base and servile an imitator as ever infringed on another person's monopoly. For, seeing and hearing of the success of Mrs. Deacon's pies, Mrs. Doolittle put a few extra pieces of hickory in her stove, got out her rolling-pin, and became a competitor, even to making Mr. Doolittle deliver her pies. The Deacon pies had sold readily at ten cents; three for a quarter. The Doolittle pie entered the field at eight cents; three for twenty cents.

Mais pour en revenir à votre assiette de Gloning, vous verrez, aux confins du West Side, là où la garniture de la tarte passe par-dessus bord2, une petite tache de brûlé un rien trop brune. C'est la maison de Mrs. Phineas Doolittle, la plus vile et servile contrefactrice qui ait jamais foulé les plates-bandes de son prochain. Ayant eu vent du succès des tartes de Mrs. Deacon, Mrs. Doolittle chargea son fourneau de quelques bûches supplémentaires, sortit son rouleau à pâtisserie, et devint sa concurrente, embauchant également Mr. Doolittle pour livrer ses tartes. Les tartes Deacon s'étaient facilement vendues dix cents, les trois pour un quart de dollar. La tarte Doolittle fit son entrée sur le marché à huit cents, les trois pour vingt cents.

2 En réalité, Butler parle plutôt du « trottoir » de la tarte qui déborde de l’assiette.

Mrs. Deacon stood this as long as possible, and then she decided to stand it no longer –– unless she had to. "Eph, you good-for-nothin' lazy animal," she remarked to her husband one morning, as she started him on his rounds, "if you was a man, I'd send you over to talk to that Doolittle woman; but you ain't, so it ain't no use sendin' you. But if you meet up with that lazy, good-for-nothin' husband of hers, you give him a piece o' my mind, an' let him know what I think o' them what comes stealin' away my business, an' breakin' down prices, which I don't wonder at, her pies not bein' in the same class as mine, as everybody knows. If you was any good, you'd mash his head in for him, just to show her what I think of them. But there! Like as not, if you do catch up with him, you two will sit an' gossip like two old grannies, which is all you are good for, either of you."

Mrs. Deacon supporta cette situation le plus longtemps possible, puis décida qu’elle ne pourrait plus la tolérer – sauf si elle y était obligée.

— Eph, espèce de bon à rien d’bougre d’fainéant, dit-elle un matin à son mari, alors qu’elle préparait sa tournée, si t’étais un homme, j’t'enverrais dire deux mots à cette Doolittle; mais t’en serait pas capable, alors, des fois qu’tu rencontres son bon à rien d’bougre d’fainéant d’mari, dis-lui la façon que j’vois les choses et fais lui savoir c’que je pense d’ceux qui m'empêchent de faire des affaires en cassant les prix, même que ça m'étonne pas, vu qu’ses tartes, elles sont loin d’valoir les miennes, comme tout l’monde le sait. Si t’avais un peu d’amour propre, tu lui écrabouillerais la tête, rien que pour lui faire voir c’que j’en pense. Mais des clous ! Ça s’ra juste pour vous asseoir tous les deux et cancaner comme deux vieilles mémés, vu qu’vous êtes bons qu’à ça et qu’y en a pas un pour rach’ter l’autre.

 

Being thus admonished, Eph Deacon set forth to deliver his pies.

Eph Deacon, après s’être ainsi fait remonter les bretelles, partit livrer ses tartes.

 

As he reached the bridge over Mud River, Phinny Doolittle, with a basket of pies on each arm, started to cross the bridge from the opposite side, and the two men –– if Mrs. Deacon will allow me –– met in the middle of the bridge, and with a common impulse put down their baskets and wiped their brows.

Alors qu’il arrivait au pont de la Mud River, Phinny Doolittle, un panier de tartes à chaque bras, s’en venait par le côté opposé. Les deux hommes – si Mrs. Deacon me permet de les appeler ainsi – se rencontrèrent au milieu du pont, et, mus par une commune impulsion, posèrent leurs paniers et s’épongèrent le front.

 

"Howdy, Phin! Blame hot day to-day, hey?" remarked Eph.

— Salut, Phin, il en fait un sacré plat, aujourd'hui, hein? remarqua Eph.

 

"Howdy! Howdy, Eph!" replied Phineas; "'tis so –– some smatterin' o' warmth in the air, ain't it?"

— Salut! Salut, Eph! répondit Phinéas. Y a comme – comme qui dirait une vague idée de chaleur dans l’air, pas vrai ?

 

"Dunno as I know if I ever knew one much hotter," said Eph. "How's the pie business over your way?"

— J’sais pas si j’ai déjà eu plus chaud, dit Eph. Comment qu’ça marche, les tartes, par chez toi ?

 

"Well, now," said Phin, "'t ain't what you'd call good, nor't ain't what you'd call bad. I dunno what I would call it, unless I'd call it 'bout fair to middlin'. How's it over your way?"

— Eh ben, on peut pas dire que ça va, mais on peut pas dire non plus que ça va pas. J’sais pas comment qu’on pourrait dire ; sauf que ça va comme-ci, comme-ça. Et d’ton côté ?

 

"'Well," Eph said, "I dunno. I ain't got no real cause to complain, I reckon; but it does seem as if prices on pies was gittin' too low to make it worth while fer a man to keep his woman over a hot stove a day like this. It don't seem right fer folks to break into business an' cut the liver out of prices."

— Eh ben, j’sais pas trop, j’ai pas de raison d’me plaindre, faut bien l’dire, mais on dirait bien que l’prix des tartes, il est si bas qu’ça vaut pas l’coup qu’un type, il garde sa bonne femme aux fourneaux par des chaleurs comme aujourd’hui. Ça paraît pas régulier qu’des gens débarquent comme ça dans les affaires et s’mettent à casser les prix.

 

"Oh, now, Eph!" Phin expostulated, "you ain't got no just cause fer to say that. A man's got to do something to git started, ain't he?"

 — Oh, dis voir, Eph! s'exclama Phin, Y a pas d’raison d’causer comme ça. Faut bien qu’un type, il fait quéqu’chose pour s’lancer, non ?

 

"If we're goin' to fight this out," said Eph, calmly, "I move we adjourn over yon into the shade an' set down to it. This ain't no question fer to settle in no two shakes of a ram's tail, Phineas, an' we mought as well settle it right now an' git shet of it."

— Si c’est qu’on doit discuter l’coup là-dessus, dit calmement Eph, autant aller faire ça sous cet arbre, là, assis bien à l’ombre. On f’ra aussi bien d’régler la question une fois pour toutes en deux coups d’cuiller à pot3.

3 Là, il est vaguement question de la queue d’un bélier… Mais j’avoue me perdre un peu dans le baragouin d’Ephraïm.

"I dassay you're right in that, Eph," Phineas agreed; "an' we'll jest kite over yonder an' set down an' figure the whole blame business out, so 's we won't have to bother about it no more."

— T’as parfaitement raison, Eph, acquiesça Phineas; on va juste aller s’installer par là-bas et mettre tout l’fichu bazar sur le tapis une fois pour toutes.

CHAPTER TWO

CHAPITRE DEUX

 

When the two men were comfortably settled in the shade and had lighted their pipes, Eph, as the senior in the trade and the party with a complaint, opened his mouth to speak; but before the words came forth, Phineas outflanked him and let fly a thunderbolt.

Quand les deux hommes furent confortablement installés à l'ombre et eurent allumé leurs pipes, Eph, eu égard à son ancienneté dans le commerce et en sa qualité de plaignant, ouvrit la bouche pour parler; mais avant qu’il ait pu prononcer un mot, Phinéas prit les devants et lâcha une bordée.

 

"Eph," he said, "you got to lower down your pie prices to even up with what mine are."

— Eph, dit-il, faut qu’tu baisses le prix d’tes tartes pour t’aligner sur le mien.

 

Eph looked at his companion in astonishment.

 Eph regarda son compagnon avec stupéfaction.

 

"Lower down my prices!" he ejaculated. "You be crazy, Phin; plum crazy! Don't I give a bigger pie an' a better pie than what you do?"

— Baisser mes prix! s’écria-t-il. T’es fou, Phin, fou comme un lapin! Est-ce que mes tartes, elles sont pas plus grosses et meilleures qu’les tiennes?

 

"Well, then," remarked Phineas, with a sly twinkle in his eye, "how do you reckon I can h'ist my prices up any? Mebby you think I can git ten cents fer a small, mean pie whiles you ask ten cents fer a big, good one? My idee is that if we want to run along nice an' smooth, an' not have no trouble, what we want to do is to git together an' go in cahoots, an' then it don't make no difference what we sell at."

— Eh ben, remarqua Phineas avec un clin d'œil malicieux, tu crois qu’c’est moi que j’devrais augmenter mes prix? Tu crois p’t-être que j’peux obtenir dix cents pour une p’tite tarte quand tu d’mandes la même chose pour une plus grande et une meilleure? À mon idée, si on veut s’la couler douce et pas s’enquiquiner, tout ce qu’on à faire, c’est d’se mettre tous les deux ensemble – qu’on soye comme qui dirait de mèche. Comme ça, qu’ça soit toi ou moi qu’en vend, ça s’ra kif-kif.

 

"I'm ag'in' trusts," said Eph, coldly.

— Je suis contre les trusts, dit Eph sur un ton glacial.

 

"So'm I," said Phineas. "Who said anything about trusts? All we want is to even things up a bit. Fust thing you know, you'll git mad an' cut your prices down to eight cents, an' I'll have to drop to six; an' you'll come to six, an' I'll go to four; an' you'll go to four, an' I'll sell pies at two; an' you'll put your pies down to two cents, an' blame my hide if I don't give pies away. Dog me if I don't!"

— Moi aussi. Qui c’est qu’a parlé de trust? Tout c’qu’on veut, c'est qu’les choses, elles soyent à peu près équitables. Tu sais bien qu’si tu ramènes ton prix à huit cents, j’descendrai à six; si t’arrives à six, j’descendrai à quatre, et quand tu s’ras à quatre, j’braderai mes tartes à deux, et si tu mets tes tartes à deux cents, le diable m’emporte si j’laisse pas les miennes pour peau d’balle. Le diable m’emporte si j’fais pas ça!

 

Eph looked worried. "Oh, come now, Phin," he said anxiously, "you won't up an' do that, will you?"

Eph eut l'air inquiet.

— Oh, dis voir, Phin ! dit-il anxieusement, t’irais quand même pas jusque-là !

 

"Dog me if I don't!" Phin repeated stubbornly.

— Le diable m’emporte si j’le fais pas! s’obstina Phin.

 

Eph arose and shook his fist at Phineas.

 Eph se leva et montra le poing à Phineas.

 

"You old ijit!" he yelled. "I'll teach ye!" And bending over, he seized a large, soft pie and slapped it down over the head of the seated Phineas. In a moment the two men were standing face to face, fists clenched, and breath coming short and fast, each waiting for the other to strike the first blow.

— Espèce de vieille fripouille ! J’m’en vas t’faire voir!

Et se penchant, il attrapa une grande tarte bien moelleuse et la balança sur le crâne de Phineas, qui était resté assis4. La seconde d’après, les deux hommes se faisaient face, les poings serrés, le souffle court et rapide, chacun attendant que l'autre frappe le premier.

4 Peut-être le premier exemple d’entartage dans la littérature, plus de quarante ans avant la naissance de Bernard-Henri Lévy.

But neither struck. Eph's eyes fell to Phineas's shoulder, where a large fragment of pie had lodged. Phineas moved slightly and the pie fragment wavered, tottered, and –– Eph reached out his hand quickly to catch it, and Phineas dodged and, closing in, grasped him around the waist and pulled down. Eph sank upon his knees and Phineas followed him, and the two men, nose to nose, eye to eye, looked at each other and grinned.

Mais aucun d’eux ne frappa. Le regard d'Eph tomba sur l'épaule de Phineas, là où un gros morceau de tarte était resté accroché. Alors que Phineas bougeait légèrement, le morceau de tarte tremblota, chancela, et – Eph tendit prestement la main pour le rattraper. Phineas esquiva.  Se collant à Eph, il le saisit à la ceinture et s’accroupit. Eph s’agenouilla, Phineas suivit, et les deux hommes, nez à nez, se regardèrent dans les yeux en souriant.

"If we're goin' to fight this thing out," said Eph, "let's go over in the shade an' set down. It's too blame hot fer wrastlin'."

— Si c’est qu’on doit en v’nir aux mains à propos d’ça, dit Eph, autant r’tourner s’asseoir à l’ombre. Il fait sacrément trop chaud.

 

CHAPTER THREE

CHAPITRE TROIS

 

“I reckon you see now how your plan would work out," said Phineas; "we'd give away nigh on to a thousand pies, an' all because we didn't use hoss sense. I'm ag'in' trusts, same as you. I'd vote any day to down any o' them big fellers, but a little private agreement between gentlemen don't hurt nobody. What I say is, git together an' fix on a fair price an' stick to it."

— J’vois bien maint’nant comment qu’ça pourrait marcher, dit Phineas. On a laissé s’perdre qué’qu’chose comme un bon millier de tartes, tout ça parce qu’on a manqué de jugeote. Moi aussi, j’suis contre les trusts, pareil comme toi. J’voterais plutôt deux fois qu’une pour abattre tous ces gros pontes, mais un p’tit accord privé entre gens d’bonne compagnie, ça a jamais fait d’mal à personne. C’que j’dis, c’est qu’il faut qu’on fixe ensemble un juste prix, et qu’on s’y tienne.

 

"Jest what I say," said Eph. "You lift your price up to ten cents –– "

— C’est bien c’que j’dis. T’as qu’à augmenter ton prix jusqu’à dix cents.

 

"Never in this green world," said Phineas. "Contrariwise, you drop your grade of pie down equal to mine, an' put your price down to eight cents."

— Jamais d’la vie. Au contraire, c’est toi qui doit aligner tes tartes sur les miennes et les mettre à huit cents.

 

"Not so long as I live!" said Eph.

— Moi vivant, jamais !

 

"Well, then," said Phineas, "it stands this way. If we leave our prices as they be, it means fight an' loss to us both, an' we won't change em, so what's to be done?" Eph looked out over the river gloomily.

— Eh ben alors, on en reste là. Si on laisse nos prix comme ils sont, ça veut dire qu’on s’ra tous les deux perdants, et partis comme c’est, on est pas près d’les changer. Alors qu’est-ce qu’on peut faire?

 

"Dog me if I know," he sighed. "There's just one thing," said Phineas. "We got to form a stock company, you an' me, an' put all our earnings together, an' then, every so often, divide up even. Then if I sell more pies because mine are eight cents, you'll git your half of all I sell; an' if you sell more because your pies are bigger an' better, I'll get my share of what you sell. An' when things git goin' all right, we'll raise up the price all around –– say, my pies to ten cents an' yours to twelve; an' bein' in cahoots, there won't be nobody to say we sha'n't do it, an' we'll lay aside that extra profit to build up the business."

Eph considérait la rivière d'un air sombre.

— Du diable si je l’sais, soupira-t-il.

— Y a qu’un truc, dit Phineas. On va former une société, toi et moi. On mettra tous nos bénéfices en commun, et d’temps en temps, on s’les partagera. Si j’vends plus de tartes, vu qu’elles coûtent que huit cents, t’auras la moitié sur c’que j’aurais vendu, et si t’en vends plus, vu qu’les tiennes sont plus grandes et meilleures, je r’cevrai ma part sur c’que t’auras vendu. Et quand tout ça commencera à rouler, on f’ra grimper les prix – mettons, mes tartes à dix cents et les tiennes à douze. Tu vois, on s’ra de mèche, y aura personne pour nous mettre des bâtons dans les roues, et on mettra c’profit supplémentaire à gauche pour financer toute l'affaire.

 

"Phineas," said Eph, solemnly, "it's a wonder I didn't think o' that myself."

— Phineas, dit Eph avec solennité, c’est à peine croyable que j’aye pas pensé à ça moi-même.

 

"Ain't it, now?" asked Phineas. "But I 've give this thing some thought, an' I ain't begun to tell you where it ends. I wanted to see how you took to it before I let it all out on you."

— Tu y es, maintenant? demanda Phineas. Mais j’ai gambergé là-dessus, et j’t’ai pas dit jusqu’où c’que ça pouvait aller. J’voulais voir c’que t‘en penserais avant d’tout déballer.

 

Eph leaned forward eagerly. "Go on," he said. "Let it out on me now."

Eph se pencha avec impatience.

— Continue, dit-il. Dis-moi tout maint’nant.

 

"When the only two homemade pie-makers git together like we'll be," said Phineas, triumphantly, "I'd like to know who'll stop us from liftin' up the price. Huh! Them that don't like to pay our prices, they can eat bakers' pies an' welcome."

— Quand les deux seuls fabricants de gâteaux faits-maison, ils s’mettront ensemble comme nous voilà nous deux, dit Phineas triomphalement, il f’rait beau voir qu’on nous empêche de faire grimper les prix. Hein ! Ceux qui veulent pas payer nos prix, ils peuvent toujours becqueter les tartes des boulangers, et bien l’bonjour chez eux.

 

"I know some folks in this town," Eph said, "that wouldn't eat bakers' pies if they had to pay twenty-five cents apiece for homemade." He paused to consider this pregnant statement, and then added: "But I reckon the bakers would git away a heap of our trade if we begun liftin' our prices much." Phineas's eyes snapped.

— J’en connais dans c’te ville, dit Eph, qui voudraient pas becqueter les tartes des boulangers même s'ils devaient payer vingt-cinq cents pour du fait-maison.

Il s'interrompit pour examiner cette déclaration lourde de sens, puis ajouta:

— Mais j’estime quand même qu’les boulangers, ils nous casseraient pas mal la baraque si qu’on commençait à trop faire grimper nos prix.

Phineas cligna des yeux.

 

"They would, hey?" he said, laughing. "Mebby they would an' mebby they wouldn't. What do you suppose we'd be doin' with that surplus we'd accumulate? Come strawberry season, we'd up an' buy every strawberry that come to Gloning. We'd pay more than anybody could afford to, an' add the difference to our strawberry-pie price, because we'd have the only strawberry pies in town. An' what strawberries we couldn't use right off we'd can for winter pies. An' as other fruits come in, we'd buy them up the same way. But we wouldn't be mean. We'd open a fruit-store an' sell folks fruit at a good high price if they'd sign an agreement not to use any fer pie. An' in a little while the bakers would git sick an' sell out their shops to us fer almost nothin'. An' then we'd go into the bakin' business big."

— Tu crois ça, hein? dit-il en riant. P’t-être que oui, p’t-être que non. Qu’est-ce que tu crois qu’on devrait faire avec ce surplus qu’on a accumulé? V’là la saison des fraises. On a qu’à ach’ter toutes les fraises de Gloning. On a qu’à en offrir plus que c’que les autres en proposent, et ajouter la différence au prix de nos tartes aux fraises, vu qu’c’est nous qu’on aura les seules tartes aux fraises en ville. Et les fraises qu’on pourrait pas s’en servir tout d’suite, on aura qu’à les garder pour l’hiver. Et quand ça s’ra la saison des autres fruits, on aura qu’à les ach’ter tous, pareil, mais comme on est pas des mauvais bougres, on va ouvrir un magasin de fruits et on vendra les fruits à un bon prix aux gens qu’en voudront, à condition qu’ils signent un accord comme quoi ils s’engagent à pas faire de tartes avec. Et en moins d’deux, les boulangers, ils auront bu l’bouillon et ils auront plus qu’à nous céder leurs boutiques pour une bouchée d’pain5. Et nous v’là partis pour faire de la boulange à grande échelle.

5 L’astuce (facile) n’est évidemment pas de Butler.

"We'd bake cakes an' bread then," said Eph, eagerly.

— Alors comme ça, on f’rait cuire des gâteaux et du pain, dit Eph fiévreusement.

 

"Cakes an' bread an' doughnuts an' buns an' everything," said Phineas, with enthusiasm. "We'll git one big bake-shop an' save on expenses, an' shove up the price of stuff a little, an' just coin money."

— Des gâteaux, du pain, des beignets, des biscuits et tout l’toutim, dit Phineas avec enthousiasme. On s’dégotte une grande pâtisserie, on réduit les dépenses le plus qu’on peut, on augmente un chouïa le prix d’la camelote, et par ici la monnaie.

 

"We'd ought to git at it quick," said Eph. "We'd oughtn't to waste no time. What do you reckon would be a good name fer the company?"

 — Faut qu’on s’dépêche, dit Eph. Y a pas d’temps à perdre. T’as réfléchi à qué’qu’chose qui soye un bath de nom pour la compagnie?

 

"I've fixed that all up," said Phineas. "We'll call it the American Pie Company, Incorporated; an' bein' as only you an' me will be in it, we'll each have to be officers."

— J'ai tout prévu. On va appeler ça la Grande Compagnie Américaine de Pâtisserie à Responsabilité Limitée ; et comme on s’ra rien qu’nous deux, ça s’ra nous qu’on s’ra les commandants.

 

"I'm goin' to be president," exclaimed Eph, with all the eagerness of a boy.

— C’est moi que j’serai l’président, s’exclama Eph, avec tout l'empressement d'un jeune garçon.

 

"All right, Eph," said Phineas. "We don't want to have no more fights, an' I want to do what's right, so you can be president. I'll be treasurer."

— Très bien, Eph, dit Phineas. Y a plus d’raison d’se disputer, et j’veux tout faire dans les règles pour que tu soyes le président. Moi, j’serai l’trésorier.

 

Eph thought for a minute. He knew Phineas well.

Eph réfléchit une minute. Il connaissait bien son Phineas.

 

"I want to do what's right, too," he said at last. "You can be president. I'll be treasurer."

— Moi aussi, j’veux tout faire dans les règles, dit-il enfin. Tu peux être l’président, c’est moi que j’serai l’trésorier.

 

"I guess mebby we'd better take turns bein' treasurer," suggested Phineas.

— J’suppose qu’on peut p’t-être faire l’trésorier chacun son tour, suggéra Phineas.

 

"All right," said Eph; "I want my turn first."

— Très bien, dit Eph; j’prends le premier tour.

 

CHAPTER FOUR

CHAPITRE QUATRE

 

When the two men had settled the treasurer question, they smoked awhile in silence, each lost in thought; and as they thought their brows clouded.

Après avoir réglé la question du trésorier, les deux hommes fumèrent pendant quelque temps en silence, chacun plongé dans ses pensées; et à mesure qu’ils réfléchissaient, leurs fronts s’assombrissaient.

 

"Say, Eph," said Phineas at length, "what be you thinkin' that makes you look so glum?" Eph shook his head sadly.

— Dis voir, Eph, dit enfin Phineas, c’est quoi qu’tu penses qui t’rend si lugubre?

Eph secoua la tête avec tristesse.

 

"I been lookin' ahead, Phin," he said –– "'way ahead. An' I see a snag. I don't hold it ag'in' you, Phin; but the thing won't pan out." "What –– what you run up ag'in', Eph?" asked Phineas, solicitously.

— Je r’gardais plus loin, Phin, dit-il, plus loin en avant. J’vois un os. Le prends pas mal, Phin, mais c’truc-là, ça peut pas tourner.

— Qu'est-ce t’as encore, Eph? demanda Phinéas avec sollicitude.

 

"Fruit," said Eph, dolefully. "Loads of it. Phin, what if we do gather in all the fruit that comes to town? Ain't there just dead loads an' loads o' fruit in these here United States? An' the minute we git to puttin' up the price, it'll git noised about, an' Dagos an' Guinnies'll pile in here with fruit an' cut under us." He sighed. "'Twas a good business while it lasted, Phin; but it didn't last long." Phineas lay back on the grass and laughed long and squeakily.

— Les fruits, dit Eph d’un air malheureux. Les taxes sur les fruits. Phin, qu’est-ce que ça donnera si c’est nous qu’on récupère tous les fruits qui viendront en ville? Est-ce qu’y a pas tout un tas de taxes sur les fruits ici, dans ces sacrés États-Unis? En plus, à la minute où c’est qu’on va faire grimper les prix, ça va s’savoir, et y a tout un tas d’rastaquouères qui vont rappliquer avec leurs fruits à bon marché pour nous couper l’herbe sous l’pied.

Il soupira.

— Ça a été un bon bizness tant qu’ça a duré, Phin, mais ça a pas duré bien longtemps.

Phineas s'étendit sur l'herbe et éclata d’un long rire grinçant.

 

"Is that all the farther ahead you looked, Eph Deacon?" he asked when he had recovered his breath. "Any old fool ought to know that the second year we was in business we'd buy up all the fruit in the United States."

— C’est tout c’que t’a vu, Eph Deacon? demanda-t-il quand il eut repris son souffle. N’importe quel vieux cinglé devrait savoir que dès la deuxième année qu’on était dans les affaires, on achetait tous les fruits des États-Unis.

 

Eph's face cleared and he smiled again, but Phineas's face clouded.

Le visage d'Eph s'éclaircit et il retrouva le sourire, mais le visage de Phineas s'obscurcit.

 

"What worried me, Eph," he said, "was 'bout payin' sich high prices for fruit as them blame farmers would likely ask. Ner I won't stand it, neither. Will you?"

— C’qui m’faisait faire du mouron, Eph, dit-il, c’était d’avoir à payer l’prix fort pour les fruits, vu qu’c’est c’que ces bougres de fermiers, ils demand’raient probablement. Ça, j’le supporterai pas. Et toi?

 

"Not by a blame sight, Phin," said Eph. "I won't let nobody downtrod me. But," he asked anxiously, "how you goin' to stop it?"

— Pas une fichue minute, Phin, dit Eph. J’laisserai personne m’avoir.

Puis il demanda anxieusement :

— Mais, comment qu’tu vas les empêcher ?

 

 

Phineas dug his heel in the soft turf.

Phineas creusa dans l’herbe tendre avec son talon.

 

"We got to buy out the farms," he announced decisively, "an' hire the farmers to run 'em."

— Faut qu’on rachète les fermes, annonça-t-il d’un air décidé, et qu’on embauche les fermiers pour s’en occuper.

 

"Think we can afford it, Phin?" asked Eph. "We don't want to go puttin' our money into nothin' losing?"

— Tu crois qu’on peut s’permettre ça, Phin? On va quand même pas j’ter notre argent par les f’nêtres.

 

"We got to afford it," said Phin. "We're in this thing so deep now we can't go back. An' we'll need part o' the farms, anyhow, fer our wheat."

— On peut pas faire autrement. On est dans c’bizness jusqu’au cou et on peut plus r’venir en arrière. Et d’toute façon, on va avoir besoin d'une partie des fermes, pour not’ blé.

 

"Our wheat?" said Eph, puzzled. "Be we goin' to sell wheat, Phin?"

 — Not’ blé? dit Eph, perplexe. On va vendre du blé, Phin?

 

"Sell wheat?" said Phin, with disgust. "No such fools. Won't we need all the wheat this country can grow to keep our big flourmills rannin'? When we own all the flour-mills in the country, it stands to reason we'll have to own all the wheat, don't it?"

— Vendre du blé? dit Phin d’un air dégoûté. Pas si fous. Est-c’qu’on a pas b’soin d’tout l’blé qu’ce pays peut produire pour faire tourner nos moulins ? Quand c’est qu’tous les moulins du pays, ils s’ront à nous, ça coule de source qu’on devra posséder tout le blé, non?

 

Eph looked at his companion with open mouth.

Eph regardait son compagnon, bouche bée.

 

"Mills!" he ejaculated. "What fer do we want to own all the mills?"

— Les moulins! s’écria-t-il. Pourquoi qu’on voudrait qu’tous les moulins, ils soyent à nous?

 

Phineas waved his hand in the air.

Phineas agita la main en l'air.

 

"'Tain't 'want to,'" he said decisively, "it's 'have to.' I didn't say we'd buy all the mills, because I thought you'd surely see fer yourself that we'd have to buy them."

— C’est pas qu’on voudrait, dit-il sur un ton péremptoire, c'est qu’il faut qu’on les aye. Si j'ai pas dit qu’il faudra ach’ter tous les moulins, c’est parce que j’pensais qu’tu l’pigerais tout seul.

 

"Now, I ain't kickin', Phin," said Eph, in a conciliating tone; "if you say buy the mills, we'll buy 'em. I'm ready an' willin' any time you are. All I ask is, Why? That's all I ask –– Why?"

— Bon, bon, j’en fais pas une histoire, Phin, dit Eph d'un ton conciliant. Si tu dis qu’il faut ach’ter les moulins, on va les ach’ter. J’suis prêt, quand tu voudras. Tout c’que j’veux savoir, c'est pourquoi ? C'est tout c’que j’demande – pourquoi?

 

"Well, sir," explained Phineas, "if our bakery here puts up the price of bread, the outside bakeries will ship in bread, if we don't buy out the outside bakeries. An' once we start, we've got to buy out every bakery in the country. An' when we do that we've got to own all the mills, so no one else can get any flour to start bakin'. An' to keep anybody else from startin' mills, we've got to own all the wheat-belt. It's only right to be on the safe side, Eph." Eph crossed his knees and smoked silently, nodding his head slowly the while.

— Eh bien, monsieur, expliqua Phineas, si not’ boulangerie, elle fait grimper l’prix du pain, c’est les boulangeries de l'extérieur qu’elles vont en livrer, sauf si qu’on les achète. Partis comme on est, on a bien meilleur temps d’ach’ter toutes les boulangeries du pays et du coup, on doit aussi mettre la main sur tous les moulins. Comme ça, y a personne d'autre qui pourra avoir d’la farine pour cuisiner. Et pour empêcher qui que ce soit d’faire tourner les moulins, il faut qu’ça soye nous qui possède toute la zone où c’est qu’on produit du blé. Juste pour être du bon côté, Eph.

 

"I dassay you're right, Phin," he admitted at length; "but you ain't far-seein' enough. S'pose –– just s'pose, fer instance –– it come time to ship a lot o' flour from our mills to our bakeries, an' them lumber fellers up North wouldn't furnish timber to supply our barrel-factories."

Eph croisa les jambes et fuma silencieusement, en branlant lentement du chef.

— J’suppose que t’as raison, Phin, reconnut-il au bout d’un moment; mais tu vois pas assez loin. Une supposition – juste une supposition, un exemple, quoi – qu’ça soye le moment d’livrer un chargement de farine de nos moulins vers nos boulangeries, ces bûcherons du Nord, ils voudraient pas nous fournir du bois pour approvisionner nos fabriques de tonneaux.

 

Phineas laughed.

Phineas éclata de rire.

 

"We'd use sacks," he said shortly.

— On s’servira de sacs, dit-il rapidement.

 

"Well," said Eph, "s'pose –– just s'pose, fer instance –– that 'bout the time we needed cotton to run our cloth-mills to make sacks fer our flour –– " He paused. "We would run our own cloth-mills, wouldn't we, Phin?" he asked.

— Eh bien, dit Eph, une supposition – je dis bien une supposition – qu’à un moment donné, on aye besoin de coton pour faire tourner nos fabriques de toile pour nos sacs de farine...

Il fit une pause.

— C’est bien nous qu’on dirigerait nos fabriques de toile à nous, hein, Phin?

 

 

"Surely, surely," replied Phineas.

— Bien sûr, bien sûr, répondit Phineas.

 

"All right," continued Eph. "S'pose them cotton-growers down South an' them timber-growers up North wouldn't let us have no cotton or no timber. What then?"

— Très bien, poursuivit Eph. Une supposition qu’ces gars qui cultivent le coton dans l’Sud et qu’ces bûcherons du Nord, ils voudraient pas nous fournir du coton ou du bois.

 

Phineas nodded that he comprehended the wisdom of the deduction.

Phineas branla du chef, montrant ainsi qu'il comprenait la sagacité de la déduction.

 

"You're right, Eph," he said. "American Pie has got to buy out the timber-belt an' the cotton-belt. I'm glad you thought of it. It shows you take an interest in the business, even if you did interrup' me when I was thinkin' on a mighty important point."

— T’as raison, Eph, dit-il. L’Américaine de Pâtisserie, elle doit rach’ter toutes les zones où c’est qu’on produit du bois et du coton. J’suis bien content qu’t’ayes pensé à ça. Ça montre qu’tu t’intéresses au bizness, même si tu m’as interrompu au moment où c’que j’étais en train d’réfléchir à qué’qu’chose de sacrément important.

 

"What's that?" asked Eph. "We got to buy out the railroads," said Phineas. "Once we own them, we can get proper freight rates."

— De quoi t’est-ce ? demanda Eph.

— On doit rach’ter les ch’mins d’fer, dit Phineas. Une fois qu’on les possède, on peut avoir des tarifs convenables pour le transport.

 

"Ain't you afraid mebby some of them foreign countries 'll ship in flour or fruit or crackers?" asked Eph.

— T’as pas peur qu’les pays étrangers, ils s’mettent à livrer d’la farine, des fruits ou bien des biscuits ? demanda Eph.

 

"How can they when we put the tariff up, like we will?" asked Phineas. "Course, while we're buyin' up these other things, we've got to buy up Congress."

— Comment qu’ils pourront, quand c’est qu’on aura augmenté les prix comme c’est qu’on va le faire ? demanda Phineas. Évidemment, tant qu’on y sera à ach’ter tous ces trucs, on s’achètera aussi l’Congrès.

 

"Phin!" exclaimed Eph, suddenly, "we'll have a dickens of a tax-bill to pay."

— Phin! s'écria brusquement Eph, on va avoir un paquet d’impôts à payer.

 

"We'll swear off our taxes," said Phineas, shortly.

— On s’en bat l’œil des impôts, déclara laconiquement Phineas.

 

Eph relapsed into meditation. "Why, Phin," he said at length, "we'll be as good as bosses of these United States, won't we?"

Eph retomba dans sa méditation.

— Phin, dit-il enfin, pourquoi qu’on s’rait pas aussi capables d’être les patrons des États-Unis, hein?

 

"Surely we will," Phin replied.

"Do you suppose I'm doin' all this work an' takin' all this worry just fer the money? What do I care fer a few millions more or less, Eph, when I've got millions an' millions? What I want is power. I want to have this here nation so that when I say, 'Come!' it will come, an' when I say, 'Go!' it will go, an' when I say, 'Dance!' it will dance."

— C’est bien ça qu’on s’ra, répondit Phin. Est-ce que t’imagines que j’fais tout c’boulot et que j’me tue à la tâche rien qu’pour un peu d’oseille? Qu'est-ce que j’en ai à faire de deux ou trois briques en plus ou en moins, Eph, quand c’est qu’j'en ai des millions et des millions? Moi, c’que j’veux, c'est l’pouvoir. J’veux avoir c’te nation-là à ma botte pour que quand j’dis « Arrive ici! » elle arrive, que quand j’dis, « Fiche-moi le camp !» elle fiche le camp, et que quand j’dis « Danse! » ell’ s’mette à gambiller.

 

He stood up and inflated his thin breast, and tapped it with his forefinger.

 Il se leva et, gonflant sa maigre poitrine, la tapota de son index.

 

"Eph," he said, "with this here American Pie Company goin', you an' me can go an' say to them big trust men, 'Eat dirt,' an' they'll eat it an' be glad to git off so easy. We can –– "

— Eph, dit-il, avec cette Américaine de Pâtisserie, toi et moi, on pourra dire à tous ces gros bonnets, « Bouffez d’la poussière, » et j’te fiche mon billet qu’ils en boufferont, et qu’ils s’ront contents d’s’en tirer à bon compte. On pourra –

 

He paused and glanced up the road uneasily. He shaded his eyes and looked closely at the distant figure of a stout woman who was waddling in their direction.

Il s'arrêta et jeta un coup d'œil inquiet sur la route. Clignant des yeux, il regarda attentivement la silhouette lointaine d'une femme corpulente qui arrivait dans leur direction en se dandinant.

 

"Skip!" he exclaimed; "here comes your wife!"

— Sauve qui peut! s’écria-t-il. V’là ta femme!

 

Eph rolled over and made a dash on his hands and knees for his basket of pies. Phineas was already walking rapidly up the road.

Eph se retourna et se précipita à quatre pattes pour récupérer son panier de tartes, tandis que Phineas s’empressait déjà sur la route.

 

CHAPTER FIVE

CHAPITRE CINQ

 

The stout woman was not Mrs. Deacon. She turned off the street before the truant pie-men had gone many steps, and they returned to the grass beside the bridge. For some reason they were not so jubilantly hopeful.

La femme corpulente n’était pas Mrs. Deacon. Elle quitta la route avant que les livreurs en vadrouille n’y aient fait quelques pas. Ils retournèrent sur l'herbe, près du pont. Pour une raison ou pour une autre, ils n'étaient pas d’un optimisme exagérément jubilatoire.

 

"Dog it!" said Eph, as they seated themselves in the shade, "I wish t' goodness I hadn't mashed that pie on you, Phin. I don't know what on earth I'm goin' to say to her about it. She's pesky stingy with her pies these days."

— Nom d’un chien! dit Eph en s'asseyant à l'ombre, j’aurais pas dû écrabouiller cette tarte sur toi, Phin. J’sais pas comment j’vais lui dire ça. C’est qu’elle est plutôt près d’ses sous, ces temps-ci.

 

"Same way up to my house," said Phineas; "but that'll all be different when we get the American Pie Company goin'. I guess we'll likely have pie every day then, hey? An' not have nobody's nails in our hair, neither."

— Pareil comme chez moi, dit Phineas. Mais ça changer quand on aura l'Américaine de Pâtisserie. J’suppose qu’on aura d’la tarte tous les jours hein? Et plus personne pour nous clouer l’bec, plus jamais.

 

"Speakin' of nails," said Eph, but not enthusiastically, "think we'd better make our own nails. We'll need a lot of 'em, to crate up pies an' bread to ship."

— En parlant d’clous, dit Eph, mais sans enthousiasme, j’pense qu’on f’rait mieux d’les fabriquer nous-mêmes. On va en avoir pas mal besoin, pour emballer les tartes et le pain dans des caisses.

 

"Yes," said Phineas; "an' we'll just take over the steel business while we're about. We'll have a department to do buildin'; there ain't any use payin' other folks a big profit to build our mills, an' we might as well do buildin' fer other folks. An' we'll need steel rails fer our railroads."

— Oui, dit Phineas. Pendant qu’on y est, on va mettre l’grappin sur l'industrie d’l'acier. Il va falloir créer un service. Et pis, ça r’ssemble à rien d’laisser les autres faire de gros profit en construisant nos usines. C’est nous qu’on pourrait aussi bien construire pour les autres. En plus, on va avoir besoin d’rails en acier pour nos ch’mins d’fer.

 

Eph began to grow enthusiastic again.

Eph commençait à retrouver son enthousiasme.

 

"We'd ought to build our own mines, too," he suggested.

— On devrait aussi s’occuper d’nos mines à nous, suggéra-t-il.

 

"An' run our own stores to sell our bread an' pies in every town," said Phin.

— Et gérer nos magasins à nous pour vendre not’ pain et nos tartes partout dans toutes les villes, dit Phin.

 

"An' our own cannin' factories to can our fruit," said Eph.

— Et avoir nos usines à nous pour mettre nos fruits en boîtes, dit Eph.

 

"An' our own can-factories to make the cans," added Phin.

— Et nos usines à nous pour fabriquer nos boîtes de conserve, ajouta Phin.

 

"We'll have our own tin-an' iron-mines, of course," said Eph. "An' our own printin'-shops fer labels an' advertisin' an' showbills."

— Et bien sûr, dit Eph, on aura nos imprimeries à nous pour imprimer nos étiquettes, nos annonces et nos prospectus.

 

"Better buy out the magazines an' newspapers. We can use 'em," said Phin.

— Autant ach’ter carrément les magazines et les journaux. Ça peut toujours servir, dit Phin.

 

"Yes," agreed Eph, "an' have our own paper-mills."

— Oui, acquiesça Eph, et avoir nos papeteries à nous.

 

"Certainly," said Phineas, "there's good money in all them. We'll make more than them that's runnin' of 'em now. We'll economize on help."

— Certainement, dit Phineas, y a du bon argent dans tout ça. On f’ra bien plus que tous ceux qu’ont ça en mains au jour d’aujourd’hui. On économisera sur la main d’œuvre.

 

"That's right," said Eph. "By consolidatin' we can do away with one-third of the help. We'll have a whoppin' big pay-roll as it is."

— Ça, c’est vrai, dit Eph. En s’regroupant, on pourra supprimer un bon tiers d’la main d’œuvre. Ça nous permettra d'avoir une masse salariale convenable.

 

"Well," said Phineas, "you've got to pay fair wages where you have to depend on your help."

— D’accord, dit Phineas, mais faut bien payer des salaires équitables quand c’est qu’on dépend d’la main d’œuvre.

 

"Fair wages is all right," said Eph; "but nowadays they want the whole hog. You don't hear of nothin' but labor unions an' strikes. If you an' me put our money into a big thing like American Pie, we take all the risk and then the laborin' men want all the profits. It ain't square."

— Les salaires équitables, dit Eph, c’est bien beau, mais au jour d’aujourd’hui, tant plus qu’on leur en donne, tant plus qu’ils en veulent. On entend plus causer que d’syndicats et d’grèves. Si toi et moi on met un peu d'argent dans une grosse affaire comme l’Américaine de Pâtisserie, c’est nous qu’on prend tous les risques et ces ouvriers, ils veulent tous les profits pour eux. Y a qué’qu’chose qui tourne pas rond.

 

"No, it ain't," said Phineas. "An' if you don't pay them more than you can afford they strike right at your busiest time. They could put us out of business in one year. First the farmers would strike at harvest, an' all our fruit an' wheat would go to rot. Then the flour-mill hands would strike an' the wheat get wormy an' no good. Then the bakers would strike, an' no bread in the country –– we'd most likely be lynched by the mobs."

— C’est sûr, dit Phineas. Si on les paye pas plus que c’qu’on peut s’permettre, ils s’mettent en grève juste au moment où c’est qu’y a le plus de boulot. Ils pourraient nous mettre en faillite rien qu’en une seule année. C’est les fermiers qui s’mettraient en grève en premier, au moment de la moisson, et tous nos fruits et tout le blé seraient fichus. Après ça, c’est les meuniers qui s’mettraient en grève, et le blé, il pourrirait et s’rait plus bon à rien. Après, c’est les boulangers qui s’mettraient en grève, et y aurait plus une miette de pain dans tout l’pays – et probable qu’on finirait par être proprement lynchés par les foules.

 

Eph thought deeply for a while, and the more he thought the more doleful he became.

Eph réfléchit profondément pendant un moment, et plus il réfléchissait, plus il était malheureux.

 

"Phineas," he said, at length, "I don't know how you feel about it, but I think this American Pie business is 'most too risky to put our money into."

— Phineas, dit-il à la fin, j’sais pas comment tu vois les choses, mais j’pense que c’t’Américaine de Pâtisserie, c’est trop risqué pour qu’on y mette not’ bon argent.

 

Phineas had also been thinking, and his face offered no encouragement.

Phineas avait également réfléchi, et son visage n'offrait aucun signe d’encouragement.

 

"Eph," he said, "you're right there. If our farmers an' millers an' bakers did strike, an' folks starved to death, we'd like as not be impeached an' tried for treason or something, an' put in jail fer life, if our necks wasn't broke by a rope. I like money, but not so much as to have that happen."

— Eph, dit-il, t’es dans l’vrai. Si nos fermiers, nos meuniers et nos boulangers, ils faisaient grève, et si les gens crevaient d’faim, c’est nous qu’on s’rait accusés et jugés pour trahison ou qué’qu’chose comme ça, et qu’on s’rait envoyés en taule pour le restant d’nos jours, si qu’on nous mettait pas une cravate de chanvre autour du cou. J'aime bien les sous, mais pas à c’point-là.

 

"Neither do I," said Eph; "an' I been thinkin' of another thing. Could we get our old women to go into this thing? My wife ain't so far-sighted as I be; an' just at first, until we made a million or two, we'd have to sort o' depend on them to do the bakin'."

— Pareil comme moi, dit Eph. Et j’pensais à autre chose. J’suis pas sûr qu’on pourrait amener nos bonnes femmes à entrer dans l’affaire. Ma femme, elle voit pas aussi loin que moi ; et d'abord, jusqu'à ce qu’on s’soit fait un million ou deux, on devrait dépendre d’elles pour c’qui est d’faire la cuisine.

 

"Well, now that you put it right at me," said Phineas, "I dunno as my wife would take right up with it, either. She seems bound to do just the contrary to what I want her to do. But I dunno as I'd care to put money into anything while these here labor unions keep actin' up."

— Maintenant qu’tu l’dis, dit Phineas, j’sais pas non plus si ma femme, elle s’rait d’accord. Elle se débrouille toujours pour faire exactement l’contraire de c’que j’veux qu'elle fait. Mais j’suis pas prêt à mettre d’l’argent dans quoique ce soit tant que tous ces syndicats, ils continuent d’s’agiter.

 

"I dunno as I would, either," said Eph. "I guess mebby we'd better let this thing lay over till the labor unions sort of play out. What say?"

— J’sais pas non plus, dit Eph. J’suppose qu’on ferait mieux d’laisser tomber tout ça jusqu'à c’que les syndicats, ils se calment. Qu’est-ce que t’en dis ?

 

"I reckon you're right," agreed Phineas. "I guess we'd better mosey along with these here pies, too." The two men arose from their shady seats, and Phineas swung his baskets upon his arms, but Eph seemed to be considering a delicate question.

— J’pense que t’as raison, acquiesça Phineas. J’pense qu’on f’rait aussi bien d’continuer à s’baguenauder avec ces tartes-là.

 

"That their pie I mashed," he said at length –– "I dunno what to say to my wife about it. She'll like to take my scalp off when she finds out I'm ten cents shy."

Les deux hommes se levèrent de leurs sièges ombragés. Phineas balança ses paniers sur ses bras, mais Eph semblait réfléchir à une question délicate.

 

"Dog me, if I ain't glad it wasn't my pie," said Phin, heartily.

— Pour c’qui est d’cette tarte que j’ai écrabouillée, finit-il par dire, j’sais pas quoi dire à ma femme. Elle voudra me scalper quand elle saura que j’suis dedans d’dix cents.

 

Eph coughed.

— Nom d’un chien, j’aime autant que ça soye pas été une de mes tartes, dit Phin du fond du cœur.

 

"You don't reckon as mebby you could give me the loan of a dime till to-morrow, could you, Phin?" he asked.

 Eph toussota.

— Tu crois pas qu’tu pourrais m’avancer dix cents jusqu'à d’main, hein, Phin? demanda-t-il.

 

Phineas grinned.

 Phineas sourit.

 

"Well, now, Eph," he said, "I'd give it you in a minute if so be I had it; but I swan t' gracious, I ain't got a cent to my name."

— Eh ben, tu vois, Eph, dit-il, j’te les donn’rais à la minute si que j’les avais, seul’ment voilà, bonté divine, j’ai pas un cent qui soye à mon nom à moi.

 

The End