Le Traître Mot : une introduction...

Comme chacun sait, la première phrase de L'Anglais sans peine, qu’un certain Alphonse Chérel fit paraître en 1929 et qui devait donner naissance à la célèbre méthode Assimil, était la suivante : «Mon tailleur est riche.» Alphonse l’avait sans doute choisie parce qu’elle lui semblait, dans un sens comme dans l’autre, presque ridiculement facile à traduire.

Et c’est comme ça que j’avais d’abord voulu intituler ce site.

Cependant, la phrase a été tant de fois reprise et parodiée, dans la littérature, au cinéma, dans les bandes dessinées, que je lui avais préféré «La Plume de ma Tante,» qui présentait à mes yeux l’avantage d’exhumer le principal outil de l’écrivain des profondeurs du magasin des accessoires en voie de disparition.

Je ne sais pas si la plume de ma tante figure vraiment quelque part, dans la méthode d’Alphonse ou sur le bureau de mon oncle. Toujours est-il que, même si elle est moins galvaudée que le frusquineur plein aux as elle eut son heure de gloire en mille neuf cent cinquante-neuf sous la forme d’une chanson écrite par  Hugo & Luigi un duo tombé dans l'oubli et interprétée par Jacques Hélian (et son orchestre) , elle constitue déjà, au jour d’aujourd’hui, l’intitulé d’un certain nombre de sites. (Accessoirement, c’est aussi le nom d’une association culturelle de la commune de Brioude (Haute Loire), où je passe plusieurs fois par an en descendant vers la Lozère sans jamais m’y arrêter.) 

J'ai donc dû renoncer à La plume de ma tante, même si je la trouvais un peu moins tarte à la crème que le tailleur. Chemin faisant, cette pâtisserie-là m’a fait penser à une autre fameuse tarte à la crème: cet apophtegme selon lequel «traduire, c’est trahir.»

Si je crie à l’idée reçue, c’est que, n’en déplaise à mes aïeux italiens, j’ai toujours considéré que ce «Traduttore, traditore,» c’était de la blague. Wikipedia nous dit que c'est une «paronamase.» Je suppose qu'on doit savoir de quoi il retourne, là-bas, du côté de la grande encyclopédie participative. Si vous voulez en savoir plus, allez-y voir.

Paronamase ou je ne sais quoi, moi, je dis que ce n’est même pas un bon jeu de mots.

Á première vue, quand on ne comprend pas un traître mot de quelque chose, par exemple un texte écrit dans une langue étrangère, c’est qu’on n' y pige que couic, qu’on n'y entrave que dalle, qu’on n’y comprend rien, qu’on n’y comprend goutte, pas un mot, pas un seul mot; à moins que le mot traître ne marque pas la pénurie, mais soit une sorte d’injure, un peu comme on dirait «un p… de mot» ou, d’une manière plus châtiée « un chien de mot », ainsi que le propose Littré en personne, qui se demande aussi si ce traître mot ne veut pas plutôt dire «un mot qui trahit ce dont il s’agit.»

Oui, qui trahit ce dont il s'agit, mais pas comme le ferait un traître, un félon, un renégat, un fourbe, un faux-frère, pas en le démasquant au sens brutal du terme, non, mais en lui retirant doucement son masque comme on retire un vêtement, en le révélant en quelque sorte, comme une photographie, en l'élucidant comme un mystère, en le déchiffrant comme un cryptogramme, en le démêlant comme un écheveau inextricablement enchevêtré, en le dénouant, on n'en finirait pas...

Toujours est-il que, dans la foulée, je me retrouvais avec un excellent titre pour mon site : Le Traître Mot.

Pas mal, non? D'autant que Gougueule, consulté, n’a pas moufté : il semble qu'aucun site ne porte encore ce nom.

Il se trouve que je lisais et relisais Jerome K. Jerome, O. Henry, Stephen Leacock, et Saki, sans oublier Mark Twain, leur mentor à tous, depuis toujours. Ellis Parker Butler, c’est plus récent. Des traductions, bien sûr.

Puis je me suis rendu compte que tout n’avait pas été traduit! Qu’il restait des tas de textes, de contes, de nouvelles, de romans même, oubliés, négligés, ignorés par les éditeurs, est-ce que je sais? Et qu'en plus, tout ça, c’était tombé dans le domaine public, et que ça avait été numérisé, plutôt deux fois qu'une même, et que c'était accessible pour rien, à l'œil, gratos, peau de balle et balai de crin, comme disait Alphonse Allais, qui fut, de ce côté-ci de la mer et de l'océan, avec Georges Courteline, le contemporain de tous ces gens-là.

Oui, car ils sont pratiquement tous nés dans la même décennie de la seconde moitié du XIXe siècle, entre 1859 et 1870. Autant dire qu’ils sont quasiment frangins (même si on peut regretter, quand même, l’absence de frangine dans la fratrie).

Á la mort d’O. Henry, le 5 juin 1910, il y avait presque dix ans que Jerome K. Jerome avait publié Trois hommes dans un bateau ; Saki avait publié sept ouvrages, dont les histoires de Reginald ; ça faisait cinq ans qu’Ellis Parker Butler amusait la galerie avec "Pigs is Pigs" ; et si les Literary Lapses de Stephen Leacock n’étaient pas encore parus, il s’en fallait de bien peu ; de toute façon, je ne peux pas croire qu’O. Henry ne les ait pas attendus pour s’en aller.

Se sont-ils connus? Se sont-ils lus? Se sont-ils adressé des clins d’œil et des sourires de connivence, bien cachés sous d’incrochetables phrases à clef? Qui s’est inspiré de qui? Qui a influencé qui?

Mais je ne suis pas un spécialiste de la littérature anglo-saxonne. D’ailleurs, il faudrait aussi parler de Rudyard Kipling, de Lewid Caroll, de James Thurber, de P.G. Wodehouse

Ces auteurs-là, je me contente de les lire, et de rire avec eux.

Comme je ne lis pas l'anglais couramment, je me suis attelé à la tâche de traduire (en partie) cette immense bibliothèque mise à notre disposition par des sites comme Gutenberg Project ou Internet Archive, assisté de tous les dicos qu’on trouve aujourd’hui sur la toile, et dont je suis sûr que les traducteurs professionnels se servent eux aussi.

Une façon comme une autre d’avouer que je n’en suis pas un. Oui, je suis un amateur. Un vulgaire amateur. Ça veut dire qu'il y aura de l'à-peu-près, du flou, de l'approximatif, du coup de botte en touche, voire, que le Ciel nous épargne, du contre-sens, de l’abominable contresens, la bête noire de nos versions d’autrefois...

Mais ça m'est bien égal. Si je traduis ces textes, c’est parce que je les aime et qu'ils me font rire. Et je suis sûr que, là où ils sont, il ne viendrait jamais à l'esprit de leurs auteurs que je puisse être en train de les trahir.

D’ailleurs, ils sont tous à présent bien placés pour lire dans la noirceur de mon âme de traducteur maladroit et connaître la honteuse vérité qui s’y cache.

Cette vérité, c’est que si je me plais à traduire leurs histoires, c’est peut-être parce que je les aime, mais c'est surtout qu’en réalité, je suis malade de convoitise, j’étouffe de jalousie, je crève d’envie. Oui, ces histoires, leurs histoires, j’aurais voulu les avoir toutes écrites.

G.S.